III. — De l'utilité de la forme syllogistique
1. Ce fut Aristote qui inventa ou plutôt qui perfectionna la forme syllogistique et en traça les règles essentielles. Pendant le moyen âge cette forme et ces règles furent considérées comme embrassant toute la pensée humaine, comme constituant toute la logique.
2. Roger Bacon est le premier qui essaya au treizième siècle d'ébranler l'autorité universelle du syllogisme jusqu'alors incontestée. Cette tentative fut répétée de temps à autre sans faire trop d'éclat jusqu'au seizième siècle. A cette époque, Van Helmont, François Bacon et Descartes attaquèrent le syllogisme avec une extrême vigueur et opérèrent enfin une révolution fondamentale dans la logique, et par suite dans la science tout entière en parvenant à démontrer le besoin de recourir- à d'autres procédés. Le reproche radical qu'ils firent au syllogisme est celui d'être absolument impuissant pour rinvention et de n'être utile que pour la démonstration.
3. « Le syllogisme, dit Van Helmont, n'a jamais pro- « duit une science quelconque et il est impropre à en pro- « duire aucune. Il sert à nier bien plutôt qu'à affirmer : or « il faut que la science soit affirmative. De plus, comme le « syllogisme est basé sur ce que deux choses qui concor- « dent avec une troisième concordent entre elles, nécessai- « rement il faut admettre que la connaissance de cette « conformité existe en nous avant la conclusion; de telle « sorte qu'en général on sait d'avance ce qui est démontré « par cette conclusion. Tout faiseur de syllogismes com- « mence par se faire une opinion, il se la persuade; puis, « pour la faire accepter de ses adversaires, il cherche des « termes, un moyen, un mode, afin de donner une forme « à sa démonstration.,. » Il finit en indiquant que la con-
DE LA FORME SYLLOGISTÎQUE. %i
damnation du syllogisme, qu'il appelle ailleurs une forme païenne, ennemie de Bien et de la vraie science, est renfermée d'avance dans ces paroles de saint Paul : « Nihil per « contentionem agentes; verbisque contendere ad nihil « aliud utile, nisi ad subvertionem audientium; quippè (( quae fidem et fidei mérita exstinguunt (1). »
4. « Le syllogisme, dit Bacon, est formé de propositions, « les propositions sont composées de mots, les mots sont « les signes des notions. Si donc les notions, qui sont l'âme (( des mots et la base de tout cet édifice, sont mal faites, « rédifice entier repose sur le sable. »
5. Enfin Descartes : « La forme du syllogisme est plus « propre à exposer les choses que nous savons qu'à décou- « vrir celles que nous ignorons, et trop souvent c'est un (( moyen de parler longuement et sans fruit sur ce que «( nous ne savons pas. »
6. Tous les procédés intellectuels par lesquels nous arrivons à des vérités nouvelles peuvent se ramener à trois : V observation qui consiste à étudier des faits, des particularités dans les bornes de temps et de lieu où nous sommes circonscrits; V induction qui consiste à concevoir d'après les données de l'observation des généralités ou lois dont les faits ne sont que des applications actuelles et locales; le raisonnement ou la déduction qui consiste à tirer des conséquences, soit des principes à priori fournis par la raison, soit des principes abstraits, conventionnels, hypothétiques, soit des prin cipes à posteriori ou vérités générales établies
(1) Si nous répétons ces paroles de saint Paul après Van Helmont, c'est pour faire ressortir une ressemblance essentielle entre l'espnf de la foi et Vesprit de la vraie science, qui est de chercher la vérité directement, par ses preuves naturelles, et non par des controverses et de vaines disputes. En ce sens, la lutte de l'Eglise contre les hérétiques est absolument semblable à celle de la vraie méthode contre la fausse, et je ne vois pas ce qu'il y aurait d'étonnant à dire que l'une a préparé l'autre.
W2 DE l'utilité de la FORME SYLLOGISTIQUE .
par l'induction. Le particulier, le général, les conséquences, voilà le cercle parcouru par ces trois procédés.
7. Or qu'est-ce que le syllogisme? La forme du raisonnement ou de la déduction. D'où nous pouvons tirer les deux règles suivantes :
En premier lieu, le syllogisme ne peut et ne doit être appliqué ni à V observation, ni à Vinduction, mais seulement au raisonnement.
En second lieu, avant tout emploi du syllogisme, le principe dont il s'agit de tirer les conséquences doit être établi d'après les règles données pour les principes (voir le chapitre des principes). Sans cette condition l'emploi du syllogisme est illégitime.
8. Il y a des sciences, les mathématiques par exemple, où le raisonnement ne doit pas être précédé de l'induction. Dans de telles sciences, l'emploi du syllogisme au début de la science est légitime. Mais dans les sciences où l'induction doit précéder le raisonnement, l'emploi du syllogisme avant les inductions qui doivent fournir des principes au raisonnement, serait illégitime et n'aurait d'autres résultats que d'immobiliser la science, ou plutôt de faire disparaître la vraie science pour y substituer les vaines conceptions de l'esprit se repliant ainsi sans profit sur lui-même.
9. D'un autre côté, l'utilité du syllogisme consiste-t-elle à faire raisonner plus sûrement? Nullement, car on n*a jamais vu l'auteur d'un raisonnement le concevoir sous forme syllogistique, mais bien le réduire sous cette forme après l'avoir conçu. Dans l'ordre même de la déduction, le syllogisme n'est donc nullement un moyen d'invention; à quoi sert-il donc? Le voici.
10. Quand un bon raisonnement est mis sous forme syllogistique, par là même que ses propositions et ses termes sont énoncés séparément, leur liaison et leur concordance
sont mises en évidence. Tel fait un bon raisonnement, qui conçoit qu'il est bon, sans cependant se rendre compte de ce qui le constitue bon ; s'il parvient à le réduire en syllogisme, cette obscurité disparait.
11. Par une raison toute semblable, un mauvais raisonnement pouvant pécher ou par son principe ou par sa conséquence ou par le lien de l'un à l'autre, s'il n'est exprimé que d'une manière concrète, sa partie défectueuse peut rester cachée, et ce qu'il a de vrai couvrir ce qu'il a de faux; mis sous forme syllogistique, ses parties sont inévitablement en vue et se prêtent une à une à l'examen.
12. Le syllogisme, employé au lieu et dans les limites qui lui conviennent, sert donc à l'exposition des raisonnements justes, à la critique et à la réfutation des raisonnements faux; il a l'utilité d'une méthode d* enseignement et de discussion.
QUESTIONNAIRE
Règles du raisonnement.
1. Qu'est-ce que le raisonnement? la conclusion du raisonnement?