‹ Cours de philosophie élémentaireChapitre 147 sur 271 · DU TÉMOIGNAGE ET DE L*AUT0R1TÉ · texte numérisé non relu

DU TÉMOIGNAGE ET DE L*AUT0R1TÉ

iielle, ne peuvent nous être connus que par le témoignage. Le nombre de ces faits est immense. C'est par le témoignage des hommes que nous savons à quelle famille nous appartenons, dans quel pays, dans quel temps nous sommes nés, et jusqu'aux noms des lieux que nous habitons. Du matin au soir nous en appelons au témoignage d'autrui, même sur ce qui se passe à quelques pas de nous; nos discours et notre conduite s'appuient tacitement ou expressément sur ce témoignage, avec la même confiance et la même sécurité que sur notre expérience directe. Le témoignage d'autrui, en s'étendant, nous met au coui-ant d'une foule d'événements qui s'accomplissent à vingt lieues, cent lieues, sur toute la surface d'un état, d'un continent, du globe entier, et enfin dans le passé, à des époques très reculées et chez des peuples qui ne sont plus.

3. En ce qui concerne les faits de conscience, le langage, la conversation, la lecture nous mettent au courant des faits de cette nature les moins accessibles en apparence. Et quoique les faits de conscience ne soient observables, ne puissent être sentis par d'autres que par celui en qui ils se passent, ils se traduisent cependant merveilleusement par la parole. De là le comm,erce des hommes, les relations de tous genres, depuis celles de la famille jusqu'à celles de l'Etat.

4. Dans Tordre de la science nous devons considérablement aux autres hommes. Nous acquérons, par l'instruction de la première enfance, des notions qui nous mettent, chacun dans notre spécialité, au courant de ce qui était acquis avant nous et, pour ainsi dire, du travail des siècles. En second lieu, celui qui cultive une science, ne le fait qu'en s'aidant continuellement des discours ou des écrits d'hommes qui s'occupent de la même science. Il y a dans ce concours d'autrui un profit immense qui ressort bien facilement

DU TEMOIGNAGE ET DE L'âUTORITÉ. 217

par cette simple réflexion, que les hommes les plus savants du siècle. Ampère, par exemple, ou Cuvier, n'eussent point été ce qu'on les a connus, s'ils fussent nés aune autre époque, ou si, étant nés dans la nôtre, ils eussent manqué du secours des circonstances, c'est-à-dire de l'instruction, des livres, des savants contemporains, etc. Ensuite, l'homme le plus savant est obligé, eu égard à l'impuissance naturelle de l'esprit humain, de se renfermer à peu près exclusivement dans un genre de recherches, et par conséquent, dans tous ceux qu'il ne cultive pas, il faut qu'il s'en rapporte à la science d'autrui. Je suis naturaliste et je m'en rapporte à vous sur les vérités astronomiques; tous les deux nous nous en référerons aux historiens sur les faits de tel pays et de telle époque , etc. , etc. Il n'est pas même besoin que les spécialités soient si tranchées. Celui qui étudie l'histoire d'Angleterre, prend les résultats tout faits que lui fournissent les historiens des autres pays; celui qui connaît une langue, ses propriétés, ses racines, sa littérature, s'en rapporte à d'autres touchant une langue inconnue, etc., etc. (1).

5. Enfin, le développement dans chaque homme des éléments les plus fondamentaux de l'intelligence, c'est-à-dire des données de la raison, nécessite l'intervention des autres hommes. Seuls, nous n'aurions pas même pu vivre, à plus forte raison penser, et, dans ce sens, devant à nos semblables la vie, nous leur devons aussi l'intelligence. Nous la

(1) Ces réflexions doivent suffire pour faire comprendre combien il est raisonnable de s'en rapporter aux hommes spéciaux plus qu'à soi-même; par exemple, aux hommes politiques en fait de politique, aux hommes qui font une étude spéciale de la religion en fait de religion : est-il donc moins convenable de faire dans les choses les plus difâciles et les plus importantes ce que nous faisons dans de plus faciles et de moins importantes, et rougissons-nous d'avouer que notre cordonnier en sait plus long que nous sur l'art de fabriquer les chaussures ?

âi8 RÈGLES DU TÉMOIGNAGE

leur devons encore en ce sens, que sans le langage et l'action de la société sur nous, nos idées n'eussent jamais dépassé le niveau de l'instinct. Ainsi l'influence exercée par les autres hommes sur chacun de nous a été dans le principe une influence de fécondation, d'éducation et en quelque sorte de révélation.

6. Nous allons examiner à quelles conditions l'intervention des hommes est un moyen certain de connaissance, 1° pour les faits sensibles (i) ; 2° pour les vérités scientifiques, ou 1° quelles sont les règles du témoignage, et 2° quelles sont les règles de Vautorité.

IL — Règles du témoignage et de l'histoire.

1. On peut distinguer les faits connus par le témoignage, en faits authentiques et faits notoires; par faits authentiques nous entendons ceux qui sont connus simplement sur le rapport des témoins, et par faits notoires ceux qui continuent de se vérifier après le rapport des témoins, se répètent de bouche en bouche, se vérifient encore, de telle sorte qu'enfin le fait étant du domaine de la conscience publique, les témoins n'ont plus besoin d'être consultés et seraient même souvent impossibles à retrouver. Le notoire est un second degré de l'authenticité et il est ordinairement le privilège des grands faits matériels qui intéressent les populations ouïes nations.

2. Un fait est authentique aux trois conditions suivantes: 1° que les témoins n'aient pas voulu tromper; 2° qu'ils n'aient pas pu être trompés; 3° que leur déposition ait été comprise*

(1) Ainsi nous ne nous occuperons pas de la connaissance^ par le ténaoignage, des faits de conscience.

ET DE l'histoire. 219

3. Ils n'ont pas voulu tromper lorsqu'il est certain qu'ils n'avaient pas de motifs de le faire. L'homme instinctivement dit vrai, et personne ne ment sans quelque motif. Ce motif peut être l'intérêt personnel, l'intérêt d'un parti, l'amour-propre , le plaisir de tromper, l'habitude, etc. Il y a des signes auxquels on connaît souvent la présence ou l'absence de ces motifs. Ces signes sont assez difficiles à déterminer scientifiquement; mais dans la pratique il est une foule de cas où nous sommes parfaitement sûrs de la véracité d'un témoin.

4. Il y a ici deux réflexions à faire : En premier lieu, quoiqu'il soit vrai qu'on ne peut pas se condamner à une défiance continuelle et que le train de la vie exige une confiance souvent hasardée, il est vrai aussi que souvent cette confiance est parfaitement motivée et siire. En second lieu, quand nous sommes trompés, c'est le plus ordinairement sur les sentiments ou les pensées des individus, c'està-dire sur des faits de conscience et non sur des faits extérieurs.

5. Lorsqu'un témoin est évidemment sans motif de tromper, sa déposition peut suffire. S'il n'est pas évident qu'il soit sans motifs de tromper, sa véracité ne peut être établie que par le contrôle d'autres témoins 1° qui n'aient pas pu s'entendre avec lui ni entre eux ; 2« et qui cependant soient unanimes (i).

Page 1