Cette dernière écriture est incomparablement au
dessus des précédentes et surtout des écritures idéographiques, parce qu'elle est incomparablement plus simple. Il n'est donc nullement indifférent pour la civilisation d'un peuple que ce peuple se serve ou non de l'écriture alphabétique, et on explique en partie la différence qui existe entre la civilisation européenne et la civilisation asiatique, par la différence de l'influence que l'écriture doit exercer sur la pensée suivant qu'elle est alphabétique ou idéographique.
14. Après avoir indiqué les différentes espèces de langage, il reste à examiner la question de leur origine. D'où vient la parole? Les hommes ont-ils parlé primitivement, ou n'ont-ils eu que le langage d'action ? Si l'homme a parlé primitivement, le langage a-t-il été la création de l'homme ou a-t-il été enseigné à l'homme?
15. Ces questions ne présentent aucune difficulté en fait : l'homme a parlé dès l'origine et il a reçu la pa-^ rôle (1).
16. Mais on peut traiter la question théoriquement et demander: l'homme aurait-il pu inventer la parole? Ici, il y a divergence entre les philosophes. Rousseau a dit : la parole me semble nécessaire pour inventer la parole; et M. de Donald, parlant dans le même sens, a dit : l'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. Les rationalistes ont très bien établi que l'enfant n'apprend à parler que par le concours des sens, de l'activité et de la raison, puisqu'il faut qu'il entende les mots, qu'il y fasse attention, et qu'il y attache le sens. Mais on peut s'étonner qu'on ait pu prendre cette explication, juste en elle-même, pour une démonstration que l'homme a inventé la parole. Quant aux sensua-
(1) Et la même chose se répète sans discontinuité de génération en gêné* ration. Chacun de nous a reçu la parole»
âiO DES SIGNES ET DU LANGAGE.
listes, ils sont dans rimpossibilité d'expliquer non seulement comment riiomme a pu inventer la parole, mais même comment il peut apprendre à parler.
17. LMnvention de l'écriture parait aussi merveilleuse que celle de la parole. Si l'alphabet est d'invention humaine, il est sans contredit la plus prodigieuse découverte de rhonime, et celle qui a le plus influé sur ses destinées (1).
Nous allons chercher maintenant quelle est l'influence du langage sur la pensée.
18. On s'imagine assez aisément que le langage a surtout pour objet de transmettre la pensée. Or la pensée est essentiellement intransmissible. Ni la lecture, ni le discours ne transmettent réellement la pensée de celui qui écrit ou qui parle. Dans ces deux cas, le langage ne peut servir qu'à réveiller des pensées. Lorsqu'on écoute ou qu'on lit passivement, c'est-à-dire sans idées ou sans attention, le résultat se borne à une suite de perceptions de figures et de sons.
19. Nous considérerons donc la parole sous un autre point de vue, c'est-à-dire comme un moyen, 1° d'acquérir des idées, 2° de les conserver, 3° de les révéler là où elles existent, 4° de les analyser.
20. Nous disons d'abord que le langage est un moyen absolument nécessaire pour V acquisition et pour la conservation des idées intellectuelles, abstraites, rationnelles, de toutes les idées en un mot qui ne sont pas acquises
(1) Voici les deux principales raisons qu'on a données contre l'invention de l'alphabet par l'homme. La première, c'est que cette invention suppose la décomposition du langage en ses éléments, et que cette décomposition ne paraît elle-même possible qu'à l'aide de l'alphabet. La seconde, c'est que les hommes sachant lire ont toujours été en minorité, et que cependant, dans la masse des autres, et même parmi ceux qui savaient que l'écriture existe, l'histoire ne mentioime aucun individu qui se soit jamais avisé d'inventer un alphabet.
immédiatement par les sens. Si l'on essaie de combiner ces différentes idées en les séparant des mots qui les expriment^ on s'aperçoit qu'une telle tentative est tout à fait impuissante. Si nous perdions le souvenir de ces mots, les idées dont ils sont le corps disparaîtraient à l'instant. C'est pour cette raison que le mot )6yoç signifiait chez les grecs pensée et discours.
21 . Une autre preuve de cette même vérité, qui est à la portée de tous les hommes et d'expérience journalière, c'est que l'esprit, lorsqu'il se borne à la méditation et à la réflexion, ne va jamais aussi loin que lorsqu'il emploie récriture ou la parole. On ne parle pas seulement pour dire ce qu'on pense, mais pour arriver à la conscience de sa pensée. De là l'influence du discours sur celui même qui parle, la plus gr.mde clarté des idées à la suite des discussions, comme chez l'artiste une conception plus vive de son œuvre à mesure qu'il Vexécule.
22. La pensée séparée du langage et de toute expression, est quelque chose de vague, d'insaisissable; la parole, leà signes lui donnent le caractère propre à notre nature sensible, ils la mettent au jour, si l'on peut ainsi parler. Car de même que la lumière réfléchie par les corps opaques est seule visible, de même aussi la pensée réfléchie, c'est4-dire renvoyée à l'esprit par le langage, frappe seule l'œil de Tintelligence.
23. Considérée sous un troisième point de Vue, oit comme moyen de révéler la pensée, la parole et toute expression de la pensée nous apparaissent comme remplissant une fonction sociale éminemment grande. Les artistes, les poètes, les littérateurs, en créant des formes à la pensée, créent en un sens la pensée elle-même, parce qu'ils mettent le vulgaire en état d'arriver à la conscience de ses propres idées.
24. Enfin le langage peut être encore considéré comme une méthode analytique. C'est l'instrument avec lequel l'esprit décompose sa pensée. Penser, c'est combiner des notions; point de combinaisons sans composition et décomposition ; point de composition et de décomposition sans le langage. Condillac a dit qu'une science n'était qu'une langue bien faite. Cette expression est parfaitement juste, si l'on entend par là que la langue est l'instrument nécessaire pour toutes les opérations de l'esprit, et que ces opérations s'exécutent bien ou mal selon que l'instrument est plus ou moins parfait.
Ajoutons quelques remarques sur les caractères d'une langue bien faite.
25. La perfection du langage consiste essentiellement dans son rapport avec la pensée. Or la pensée peut être ou spontanée ou réfléchie, c'est-à-dire poétique ou scientifique: par conséquent le langage qui convient à la pensée spontanée ou poétique, ne peut convenir à la pensée réfléchie ou scientifique. Nous distinguerons donc d'abord la langue poétique et la langue scientifique.
26. La pensée spontanée étant nécessairement synthétique, suppose dans le langage des formes appropriées à sa nature; la pensée scientifique étant essentiellement analytique, suppose des formes contraires. La clarté, la simplicité, l'analogie, voilà les caractères fondamentaux de tout langage scientifique; la richesse, l'abondance, la variété, les formes pittoresques, représentatives, voilà les caractères du langage poétique. Là où la pensée n'est ni poétique, ni scientifique, le langage n'a aucun caractère déterminé : c'est le langage vulgaire.
27. Chaque peuple a son système de signes spécial qui le constitue peuple ou plutôt nation ; ce système de signes prend trois acceptions diff'érentes, selon qu'il est em-
DES SIGxNES ET DU LANGAGE. 243
ployé par les poètes, les savants ou le vulgaire ; chez chaque peuple il n'y a quun langage, mais il y a troiti langues. De là l'extrême difficulté de déterminer la valeur des mots d'une langue. La pensée étant essentiellement mobile, progressive chez le poète, chez le savant, la valeur des expressions change perpétuellement; d'où la contradiction entre la pensée et la langue du vulgaire, et la pensée et la langue des hommes progressifs. D'un autre côté la pensée du poète étant toujours synthétique, et celle du savant toujours analytique, les expressions reçoivent en passant de l'un à l'autre des valeurs en quelque sorte contradictoires.
28. Toutes les langues ne présentent pas le même caractère. Celles qui ont été créées avant la naissance de Tesprit scientifique doivent avoir des propriétés tout autres que celles qui sont nées sous l'influence de cet esprit. Aussi les langues anciennes sont plus poétiques que les langues modernes; elles parlent plus à l'imagination qu'à l'intelligence. C'est le contraire pour les langues modernes. La langue la plus parfaite serait celle qui pourrait fournir des formes assez variées pour être toujours en harmonie avec toutes les facultés intellectuelles. BufFon a dit: le style, c'est l'homme; c'est-à-dire la langue doit être l'expression exacte de toutes les facultés qui existent dans l'homme. Or les formes de langage qui conviennent à certaines facultés ne peuvent convenir à d'autres qui en sont essentiellement différentes.
i9. Le langage scientifique parfait serait celui qui, par la composition et l'analogie des expressions, retracerait exactement la formation de la pensée. Ainsi, toute science n'est qu'un système d'idées plus ou moins complexes ; ces idées complexes sont elles-mêmes le résultat d'un petit nombre d'idées primitives, simples ou élémentaires. Or, en supposant que ces idées élémentaires fussent désignées par des
expressions bien définies, il suffirait, pour arriver à composer la langue de mots qui fussent l'image exacte de toutes les idées de la science, de combiner ces mots élémentaires comme l'esprit dans la formation de la science a combiné les idées élémentaires. Cette tentative qui avait été indiquée par Descartes, développée par Leibnitz, a été appliquée d'une manière très heureuse à la chimie. Les progrès qu'on a obtenus par la nomenclature chmique ont démontré ce que les philosophes avaient dit de l'influence du langage sur les progrès des sciences.
30. La rhétorique a pour objet spécial de traiter des propriétés du langage. Cette question, pour être résolue, en suppose d'autres avant elle qui ont été traitées jusqu'ici d'une manière vague et incomplète. Peut-on, par exemple, donner une théorie littéraire, lorsqu'on n'a aucune idée arrêtée sur ce que c'est que le beau, le goût, et en général sur les facultés intellectuelles?
QUESTIONNAIRE
1. La pensée a-t-elle d'autres conditions d'existence que la sensi-
bilité, la raison et l'aclivité?