I. — Des causes de nos erreurs et des moyens d'y remédier
1. Nos facultés intellectuelles ont pour fin la connaissance du vrai; et nous devons admettre comme axiome que leur bon emploi ne saurait nous conduire à Terreur.
Car en contestant cette proposition, on conteste par là même qu'il nous soit en aucun cas permis de croire que nous avons raison de croire, chose que nul homme ne pense et que le genre humain n'a jamais pensé. Nous partons donc de ce principe que l'erreur vient généralement du mauvais emploi de nos facultés iïitellectueUes. Le remède général à l'erreur est donc de nous servir convenablement de ces mêmes facultés.
2. Rien n'est plus simple en théorie, quoique rien ne soit plus difficile en pratique. Il ne faut donc pas s'attendre à ce qu'une lecture et une méditation sur l'erreur nous préservent éternellement de l'erreur. La lecture et la méditation ne nous apprendront même rien de bien nouveau sur ce sujet, et pourront seulement nous servir à nous mieux pénétrer de la défiance de nous-mêmes et de l'utilité d'une sage et courageuse circonspection; mais c'est seulement par une lutte journalière et persévérante que nous arriverons à nous affranchir progressivement de l'erreur.
3. Comment nous servons-nous mal de nos facultés intellectuelles? Et puisque toutes nos facultés intellectuelles peuvent être envisagées comme des applications diverses de la raison et de Vexpérience, comment nous servons-nous mal de la raison , et comment nous servons-nous mal de l'expérience ?
4. La raison nous révèle trois sortes d'existences : les corps, comme causes de nos sensations, notre âme comme cause de nos actes, et Dieu, comme cause de notre propre raison , et en outre comme cause des corps et des esprits, c'est-à-dire du fini. Ces trois sortes de causes nous sont connues comme subsistant, comme ayant la vie, l'être, indépendamment des effets qu'elles produisent; et c'est là ce qu'on entend quand on dit que la raison humaine reconnaît trois êtres, la nature, l'homme, Dieu^ ou trois mondes, le
monde sensible, le monde intellectuel et moral, le monde intelligible
5. Or, notre attention , en se concentrant sur l'une de ces trois réalités, peut nous faire délaisser, négliger, et à la longue nier l'une des autres ou les deux autres ensemble.
6. L'erreur qui consiste dans la négation des corps comme existences réelles , se rencontre peu, si ce n'est dans les écoles; mais là on la trouve sous des formes systématiques d'une rigueur remarquable, et les raisonnements par lesquels on a ébranlé la certitude des corps ne le cèdent en aucune façon à ceux qu'on a faits contre les deux autres réalités. En effet, en partant des données qui servent de base à la croyance de l'âme comme cause ou comme substance, il est impossible d'arriver jamais aux corps par une simple déduction logique.
7. Et de même en partant des données qui servent de base à la croyance des corps comme causes et comme substances, il est tout aussi impossible d'arriver à l'âme par une simple déduction logique.
8. La négation de Dieu est la plus illogique des trois, puisqu'une seule cause étant admise comme existant réellement, il faut par la même raison rattacher celle-ci à une cause première; cependant en concentrant son attention sur le fini qui nous est révélé simultanément avec Vinfini, il est possible de se préoccuper du premier au point d'oublier qu'il est inexplicable sans le second.
9. Réciproquement en concentrant son attention surl'iwfini qui nous est révélé simultanément avec le fini, il est possible de se préoccuper de l'infini au point de ne plus apercevoir que lui et de nier l'existence du fini.
10. En somme, la vue exclusive de quelqu'une des trois réalités que nous révèle notre raison peut conduire à l'une
OU à Tautre des quatre erreurs suivantes : 1" nier Tâme en voulant déduire les phénomènes de conscience des phénomènes sensibles ; â^ nier les corps en voulant déduire les phénomènes sensibles des phénomènes de conscience ; 3" nier Dieu en voulant déduire l'idée de l'infini de l'idée du fini; 4° nier l'âme et les corps en voulant déduire l'idée du fini de l'idée de l'infini.
il. Ces quatre grandes erreurs ont été appelées, la première matéfialisme , la seconde idéalisme, la troisième athéisme, et la quatrième panthéisme.
12. Or la raison en soi n'est nullement exclusive, c'est nous qui la rendons telle par une attention trop limitée. Où est donc le remède à ces erreurs provenues de la réflexion? Dans \2i spontanéité qui est la forme primitive de la raison, c'est-à-dire dans le bon sens. Le bon sens a été le perpétuel correcteur de la philosophie dans ses écarts, et il lui est d'un secours bien autrement indispensable que la philosophie elle-même n'est utile au bon sens (\).
13. L'expérience est de deux sortes : interne ou externe; elle se fait par la conscience ou par les sens. L'erreur ici ne vient encore que de l'exclusion. Au chapitre de la conscience, nous avons vu divers systèmes exclusifs sortir d'une analyse incomplète des phénomènes de conscience.
(1) Comme, dans le même homme, la préoccupation ou l'exclusion rend difficile ou impossible la correction de l'erreur par le fcon sens, il faut qu'il cherche cette correction dans le bon sens des autres hommes qui ne sont pas dans les mêmes circonstances de préoccupation ou d'exclusion. — Un médecin conduit au matérialisme par son sysième, ne trouvera pas correction mais appui dans les médecins de la même école; il faut ici abandonner non seulement l'individu , mais l'école entière , et en appeler au bon sens pris en dehors de ces études systématiques. Le bon sens, ainsi considéré, c'est le sens commun. — Le système représentatif, dans nos états modernes, est l'application de cette règle. Dans ce système, les hommes spéciaux sont mis en présence du sens commun, pour l'éclairer d'une part, et pour être redressés par lui de l'autre.
Le remède contre ces systèmes est aussi dans la correction de la réflexion par la spontanéité, de la science étroite par le large bon sens.
i4f. L'expérience des sens à laquelle on attribue généralement nos erreurs les plus grandes, ne mérite pas ce reproche. En somme, nos sens nous trompent peu. Les données fournies par les sens sont un véritable système de signes, ces signes ont une valeur fixée avec précision par la nature ou, pour mieux dire, par les lois qui régissent la matière, et l'interprétation de ces signes est une science dans laquelle chaque homme devient promptement habile ; cependant il y a toujours des points imprévus ou trop délicats dam lesquels notre science est en défaut; alors nous devons ne pas prononcer, ou, si nous le faisons, nous attendre à une erreur possible.
15. Il faut ajouter que, dans le cours de la vie, il y a moins d'inconvénient à s'exposer à quelques erreurs en prononçant sur des apparences qui ne réunissent pas toutes conditions de certitude, qu'à suspendre sans cesse son jugement. Ainsi les illusions dans lesquelles nous tombons quelquefois en prononçant trop rapidement sur le rapport des sens, sont compensées de reste par un grand nombre de circonstances où la même rapidité de jugement nous sert à souhait.
16. Parmi les signes que les sens nous fournissent, il faut remarquer particulièrement ceux qui ont pour destination de nous faire connaître les dispositions morales des autres hommes, savoir : la physionomie, le langage, le ton, etc. Ici les erreurs sont assez fréquentes, par la raison que chaque homme a le pouvoir, en vertu de sa liberté, de dénaturer plus ou moins les signes des choses morales, soit en dissimulant ceux qui conviendraient à tels ou tels états de l'âme, soit au contraire en joignant ces signes aux dis-
â50 DES CAUSES DE NOS ERREURS.
positions précisément contraires à celles qu'ils dénotent naturellement.
17. La disshmdation et Vhypocrisie des autres hommes rendent donc cette sorte d'interprétation difficile; le champ des méprises de cette espèce est immense et le commerce des hommes apprend combien il faut retenir souvent l'interprétation naturelle de certains signes qui nous feraient affirmer la franchise, la droiture, le dévouement, l'amitié, etc., là où rien de semblable n'existe en réalité.
18. Mais cependant il est bien des cas où nous pouvons, sans risque d'erreur, nous en rapporter à ces signes naturels; et, dans les cas où cette confiance nous trompe, d'une part la faute n'en est pas aux lois de la nature, mais à la perversité des hommes, et d'autre part, en examinant l'erreur de près, on voit qu'elle n'était pas absolument inévitable.
19. Ainsi, les données des sens sont, il est vrai, d'une interprétation quelquefois difficile; mais la difficulté vient seulement de notre ignorance, elle ne nous induit du reste que rarement en erreur, et ce petit nombre d'erreurs ne doit point nous faire regretter la confiance que nous mettons dans notre interprétation, parce que cette confiance est indispensable à notre commerce avec les corps et avec nos semblables.
20. Au lieu de ce reproche banal fait aux sens qui, en réalité, ne nous trompent jamais, puisqu'ils nous donnent toujours avec fidélité les signes des choses, et qu'ils ne sont pas tenus à faire davantage, il vaut mieux faire une remarque d'une grande importance, savoir : que la vie des sens est tellement positive et entrainante, qu'elle nous éloigne constamment des choses spirituelles pour nous ramener aux corporelles. Il y a là un vrai danger, auquel la masse des hommes succombe.
21. Celui qui veut réfléchir ne peut s'empêcher d^ trouver eff'rayanle la propriété qu'ont les sens de nous faire vivre au milieu des corps avec une telle familiarité qu'il semble que nous-mêmes ne soyons que des corps. De là Toubli ou du moins la négligence de ce qui tient au monde spirituel, ou, ce qui est encore pis, la subordination du monde spirituel au monde matériel.
22. S'il y a au monde une erreur funeste, la voilà ; et il est d'autant plus indispensable de la signaler, que ceux mêmes à qui on la montre ne la voient souvent pas, à plus forte raison ceux à qui jamais personne n'en a parlé, et que l'exemple, le cours des idées reçues laissent dans une absolue ignorance. Rien n'est rare comme un esprit vraiment éclairé, si ce n'est peut-être une âme véritablement vertueuse (1).
23. A l'expérience personnelle et directe se joint l'indispensable auxiliaire du témoignage et de l'autorité. Les erreurs auxquelles ces deux nouveaux moyens donnent lieu sont de même nature que celles des sens, elles dérivent d'un excès de confiance.
24. Mais une erreur autrement grave serait de renoncer au témoignage en général à cause des erreurs nées du témoignage, et à l'autorité en général à cause de l'abus de l'autorité.
2o. La chose n'est pas possible entièrement, et tout homme est bien forcé, en dépit de lui, de faire avec con-
(1) Ëa prenant le parti de tout légitimer dans l'état actuel de notre civilisation, on a érigé en progrès l'oubli où sont tombés dans la plupart des esprits les enseignements déclarés trop sijiritualistes du christianisme. On dit bien, il est vrai, avec l'Evangile, que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais cependant on l'amène peu à peu, en se trouvant toujours satisfait de luimême, à ne pas regretter l'autre nourriture, et k finir par se contenter de celle-là.
fiance de fréquents recours au témoignage et à l'autorité, tout comme à ses sens et à sa conscience. Cependant une prévention systématique injuste peut avoir pour effet de nous faire récuser l'intervention du témoignage et de l'autorité dans certains cas où cette intervention serait très légitime et souvent fort utile.
26. Sans doute nulle autorité n'a le droit de se faire entendre sans avoir montré ses titres et prouvé sa véracité; mais à ces conditions, nul n'a le droit non plus de la récuser au nom de l'examen personnel. Car, la vérité énoncée par d'autres que par nous, à des conditions qui préviennent leurs égarements, est tout aussi digne de croyance que la vérité découverte par nous-mêmes, laquelle doit, après tout, recevoir des garanties pareilles. Je serais aussi peu pardonnable de refuser de croire à une proposition reconnue comme vraie par les hommes compétents, après examen notoire ei contrôle mutuel, sous prétexte de la non-valeur de l'autorité en général, que de refuser d'y croire après ravoir découverte et vérifiée moi-même, sous prétexte d'une suspicion générale contre les facultés humaines (1).
27. Pour compléter la revue que nous venons de faire, il faut parler encore de la mémoire, de l'imagination, de l'association des idées, de l'abstraction, de l'induction et du raisonnement, facultés secondaires qui concourent dans la recherche du vrai et dont chacune par conséquent est également sujette à l'erreur. Les erreurs particulières à l'induction et au raisonnement sont désignées sous le nom de sophismes et sont le sujet du paragraphe suivant. Quant aux quatre autres facultés, bornons-nous à mentionner
(1) Du moment qu'on se refuse à croire à une vérité d'un ordre quelconque établie par un genre de preuves qui lui est propre, on est sur la route du scepticisme universel.
comme sujet suffisant de méditation utile le peu de remarques suivantes.
28. La mémoire donne lieu à deux sortes d'erreurs. La première consiste dans les faux souvenirs, et dérive encore d'une confiance trop hâtive, en somme peu dangereuse et facile à corriger. L'autre sorte d'erreurs est plus grave. Elle consiste dans la prédominance que la mémoire prend sur le jugement et le raisonnement. Le dicton vulgaire que la mémoire tue le jugement est fondé, en ce que la mémoire ne porte sur les idées qu'au moyen de mots ; les mots sont son objet immédiat; elle s'y attache et rend l'esprit esclave de ses formules. Plus la mémoire est grande, plus donc il est nécessaire de ne point laisser la faculté de juger s'engourdir.
29. On a dit de l'imagination qu'elle est la folle du logis. C'est dire qu'elle se mêle à tout le cours de la vie pour substituer l'idéal au réel. Ses deux formes les plus générales sont l'optimisme et le pessimisme, causes directes de bonheur et de malheur. Le difficile n'est pas l'indication du remède aux écarts de l'imagination. Chacun sait très bien que c'est à l'observation des réalités qu'il faut recourir pour corriger les créations plus ou moins chimériques de notre pensée. Mais le difficile est dans la pratique de ce gouvernement intérieur. Dans la jeunesse principalement, où l'expérience manque encore, si des principes larges et fermes n'en tiennent lieu, surtout si le mouvement du monde, les séductions, les plaisirs, les spectacles, les lectures d'événements imaginaires, passionnés ou attrayants, remplissent les esprits et ne laissent plus de place à la gravité de la morale et aux réalités des fortes études, le danger de l'imagination se proportionne à sa vivacité, le jugement se dé prave, il ne discerne plus avec sagacité le réel du possible" les lois de la certitude s'ébranlent, les aiguillons de la con!
â54 DUS CAUSES DE NOS ERREURS.
science s'émoussent, et l'on arrive à l'âge mûr dépourvu de croyances nobles, blasé et sceptique.
30. L'imagination, considérée comme instrument d'invention, a son écueil et son remède indiqué au chapitre spécial de l'imagination.
31. L'association des idées, présidant à toutes nos habitudes, produit non seulement des erreurs, lorsqu'elle se forme d'une manière vicieuse, mais des habitudes d'erreurs. Les habitudes d'erreurs portent le nom de préjugés, mot fort bien fait, puisqu'il exprime la propriété particulière d'une fausse association d'idées, qui est de faire juger des choses avant examen. Le remède aux préjugés, quand les préjugés ne sont pas arrivés à une force qui défie le remède, ne peut être que dans l'examen impartial et persévérant des choses.
32. Les associations d'idées faites légitimement constituent aussi des habitudes, et partant de véritables préjugés. En prenant le mot dans toute son étendue, il y a donc de bons comme il y a de mauvais préjugés, et le progrès ne consiste pas à se dépouiller de tous indistinctement, mais à distinguer ceux qui sont légitimes de ceux qui ne le sont pas.
33. Comme les mauvais préjugés sont quelquefois impossibles à déraciner dans un individu, il en est quelquefois de même des générations et des peuples. La mort qui renouvelle sans cesse les générations est quelquefois un remède suffisant, les idées nouvelles croissent avec la nouvelle génération. Quelquefois aussi l'erreur se perpétue, et alors le remède ne peut venir que du dehors, c'est-à-dire d'un autre peuple, soit par l'invasion militaire, soit par une influence pacifique. Enfin l'univers entier peut être soumis à une erreur générale qui paralyse sa constitution et réclame une intervention surhumaine. C'était l'état du monde à J'époque du Christianisme,
34. Vabstraction est une source d'erreurs, par la tendance de l'esprit à regarder comme ayant une existence réelle des types qu'il s'est formés en considérant certains points de vue des choses. C'est ce qu'on appelle les abstractions réalisées. Chaque science procédant par analyse et par conséquent par abstraction, est sujette aux erreurs de ce genre. La plupart des substantifs ne désignent que des abstractions, et chaque fois qu'on s'imagine qu'ils désignent des êtres réels, on erre. Le polythéisme est un ensemble d'abstractions réalisées.
35. A la question, d'où vient l'erreur? nous avons répondu : du mauvais emploi de nos facultés. Mais il faudrait répondre à cette autre question : pourquoi nous servonsnous mal de nos facultés ? La cause de ce mauvais emploi est dans les facultés morales, c'est-à-dire dans la volonté et les sentiments. Arrivés à ce point nous quittons le terrain de la logique pour entrer sur celui de la morale. Ce n'est que dans cette dernière science qu'on trouve les dernières explications à donner sur les erreurs humaines, et leurs plus sfirs remèdes.
IL — Des sophismes et des moyens de les résoudre.
Les erreurs qui résultent de fausses inductions et de faux raisonnements, se nomment paralogismes ou sophismes, ce dernier mot employé ordinairement en mauvaise part.Voici, sans commentaires, les catégories auxquelles on est à peu près convenu de les ramener. Les quatre premières se rapportent à l'induction, les autres au raisonnement. Aux chapitres qui traitent de ces procédés^ on trouvera les règles contraires à ces divers sophismes.
d. Vénumération incomplète (enumeratio imperfecta), consiste à conclure à tout un ensemble d'une observation
faite sur quelques-unes seulement des parties de cet ensemble. Sophismes de la passion et de l'esprit de parti.
Exemples : Les Français sont blancs, les Espagnols sont blancs, les Italiens sont blancs ; donc tous les hommes sont blancs. — Par mes sens je ne connais que des effets successifs; par ma conscience je ne connais que des effets successifs : donc par toutes mes facultés je ne connais que des effets successifs et point de causes. — Tel administrateur a fait telle faute, telle autre, telle autre : donc tous les actes de cet administrateur sont des fautes.
2. La confusion du relatif avec V absolu (transitus a relativo ad absolutum), consiste à affirmer comme absolu, c'està-dire comme universel sans restriction, ce qui n'est que relatif ou général dans certaines limites. Exemple : les épicuriens prouvaient que les dieux devaient avoir la forme humaine, parce qu'il n'y en a point de plus belle que cellelà, et que tout ce qui est beau doit être en Dieu. (Logique de Port-Royal.)
3. La confusion des genres (transitus a génère ad genus), consiste à affirmer d'un genre ce qui est vrai d'un autre. Exemples : Affirmer que les sciences noologiques doivent reposer sur l'observation des faits sensibles, ce qui n'est vrai que des sciences cosmologiques. — Affirmer que toute vérité sur Dieu et sur l'âme doit reposer sur l'étude des phénomènes de conscience, ce qui n'est vrai que des vérités réfléchies ou philosophiques.
4. Vinduction de l'accidentel à Vessentiel (fallacia accidentis) consiste à conclure d'un cas particulier observé dans un individu à tous les individus de l'espèce. Exemples : Déclamer contre l'antimoine ou toute autre substance, parce qu'étant mal employées, ces substances produisent de mauvais effets. — Attribuer à l'éloquence tous les mauvais effets qu'elle produit quand on en abuse j ou à la mé-
decine les fautes de quelques médecins ignorants. — Rejeter l'invocation des saints, la vénération des reliques, les prières pour les morts, parce qu'il peut se glisser et qu'il s'est glissé, en effet, souvent des abus et de la superstition parmi ces saintes pratiques autorisées par toute l'antiquité. ■— Accuser les gens de bien d'être causes des maux qu'ils eussent pu éviter en faisant des choses qui eussent blessé leur conscience. (Logique de Port-Royal.) — Proscrire d'une manière absolue tous- les plaisirs de la société et du monde, à cause des abus auxquels ils donnent lieu. — En faire autant de l'amitié, des liens de la famille, etc. -- C'est par un sophisme de cette espèce que l'on confond en histoire la souveraineté temporelle des papes avec leur autorité spirituelle; tels et tels usages qu'ils ont faits de cette autorité, d'après les besoins et les idées d'une époque, avec ce qui est immuable dans cette autorité. — Et encore les rapports extérieurs et accidentels du sacerdoce et de la politique avec les fonctions essentielles du sacerdoce et son véritable rôle dans le monde. On comptera soigneusement vingt évêques et abbés mêlés à tel mouvement politique, on appellera cela l'action de la religion dans le pays, et on oubliera cent autres évêques et dix mille prêtres occupés pendant ce temps des actes de leur ministère et exerçant une influence purement morale, autrement profonde et féconde quoiqu'invisible.
5. La pétition de principe (petitio principii, circulus vitiosus), consiste à prendre pour principe la proposition même qui est en question ou une autre qui n'en est que la transformation ou qui est implicitement niée avec elle. Exemple. Ce qui se passe dans la plupart des discussions ou disputes, lorsque chacun des adversaires posant tacitement le principe que c'est certainement lui qui a raison, et qu'on ne peut penser autrement sans être un sot, ne songe
par là même nullement à remonter à des principes supérieurs à son opinion pour l'établir.
6. Prendre pour cause ce qui n'est pas cause (non causa pro causa), consiste à regarder comme la cause d*un certain fait un principe chimérique ou un autre fait qui n'est que l'antécédent du premier. Sophisme de la superstition et de l'ignorance. ~ Exemples. L'ascension de l'eau dans les pompes expliquée autrefois par V horreur du vide; h rupture des vases après la gelée par le resserrernent de Veau.
— Quelque guerre, famine ou désastre public attribués à l'apparition d'une comète. — Tout événement rapporté à celui qui l'a précédé : post hoc, ergo propter hoc. — C'est par un sophisme de cette espèce qu'on attribue une action à telle manière de voir qu'on connaît être celle de l'auteur de cette action, et qui d'ailleurs peut n'avoir aucun rapport avec l'action dont i! s'agit, ou même la condamner. C'est ainsi qu'on a quelquefois attribué à la religion des violences que la religion condamne, et qui ne sont dues qu'au fanatisme, c'est-à-dire aux passions des hommes.
7. L'ignorance ou l'oubli de la question (ignoratio vel oblivio elenchi), consiste à substituera la question une question qui lui ressemble en quelque point, mais qui en diffère en d'autres, de sorte qu'on établit ce dont il ne s'agit point, et l'on combat ce qui n'a point été avancé. Sophisme de la dispute. Exemple. L'artifice oratoire si fréquent dans la conversation, dans les plaidoiries et dans les discours de tribune, par lequel on change une question contre une autre qui peut lui être quelquefois complètement étrangère.
— On peut appeler par cet artifice les plus nobles sentiments au service des plus mauvaises passions, et la grandeur de tout un pays en aide à une animosité toute personnelle. Cela s'est vu souvent, et nous le voyons tous les jours.
Nous joindrons à ces indications générales une énuméra-
tion empruntée à la Logique de Port-Royal, des mauvais raisonnements que Von commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires.
Cette Logique les distingue en deux espèces. La première a pour titre : des sophismes d'amour-pi^opre, dlntérêt et de passion. La seconde a pour titre : des faux raisonnements qui naissent des objets mêmes.
m. — Des sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion.
1. Nous jugeons des choses non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais par ce qu'elles sont à notre égard. Cette illusion devient plus visible lorsqu'il arrive du changement dans les passions. Exemples. Les gens qui ne peuvent plus reconnaître aucune bonne qualité dans ceux contre qui ils ont conçu de l'aversion,, ou pour qui ceux qu'ils aiment sont exempts de tout défaut. — Je l'aime, donc c'est un habile homme ; je le hais, donc c'est un homme de rien.
2. Sophismes de ceux qui décident de tout par un principe fort général et fort commode, savoir qu'ils ont raison ; d'où il ne leur est pas difficile de conclure que ceux qui ne sont pas de leur sentiment se trompent. Exemples. Ceux qui n'écoutent pas les raisons d'autrui, veulent tout emporter par autorité, et ne distinguent pas leur autorité de la raison.
3. Sophismes fondés sur ce raisonnement : si cela était, je ne serais pas un habile homme; or je suis un habile homme, donc cela n'est pas. Exemples. Ceux qui se refusent à admettre des vérités qu'ils n'ont point trouvées, ou des vérités nouvelles qui heurtent leurs idées reçues.
4. Sophismes nés de la prévention contre autrui et de la jalousie. Exemples. Les accusations réciproques de mau-
vaise foi dans les procès et les discussions de tout genre ; l'esprit de corps ; l'esprit de contradiction.
5. Sophismes venant de la préoccupation excessive de notre personne, duj^etduwoi. Exemples. Divers auteurs qui entretiennent le public d'eux-mêmes, de leurs défauts, de leurs faiblesses, souvent de leurs vices, mais en donnant à tout cela une tournure qui puisse leur faire honneur, et qui se font ainsi deux illusions : l'une de croire que le public s'intéresse beaucoup aux moindres détails qui les concernent ; l'autre, que le vice en approchant d'eux cesse d'être odieux et devient aimable (1).
6. Sophismes de l'esprit de dispute. Exemples. Ceux qui trouvent des raisons à tout, ou qui se mettent au-dessus de toutes les raisons.
7. Sophismes de la complaisance. Exemples. Les louanges banales et la confusion du bon, du médiocre et du pire en tous genres.