‹ Cours de philosophie élémentaireChapitre 166 sur 271 · II. — Est-il possible de les ramener à un seul · texte numérisé non relu

II. — Est-il possible de les ramener à un seul

1. Cette question est résolue d'avance. Demander si les motifs spontanés peuvent se réduire aux motifs réfléchis, c'est demander si la vie animale d'un côté, si la sensibilité morale de l'autre, peuvent se réduire à l'intelligence, ou réciproquement; c'est-à-dire si les sensations, les instincts et les sentiments sont une seule et même chose avec les idées. Puisque sentir et aimer ne ressemblent nullement à penser, vouloir parce qu'on sent ou parce qu'on aime , ne ressemble non plus en aucune façon à vouloir parce qu'on pense et qu'on juge.

2. Ainsi les motifs qui viennent de la sensibilité, soit physique, soit morale, sont clairement distincts de ceux qui viennent de l'intelligence et de la raison.

3. Il ne serait pas plus exact de confondre la première classe avec la seconde, et la troisième avec la quatrième, que les deux premières avec les deux dernières. Car les sensations et les instincts sont des modes parfaitement distincts des sentiments, en eux-mêmes et dans le but pour lequel ils nous sont donnés ; les sensations et les instincts ayant pour fin la vie animale, les sentiments, au contraire, la vie spirituelle.

(1) Voir le développement de ces idées dans le Coun de Droit naturel de Jouffroy.

DES MOTIFS DE NOS ACTIONS. Tl'S

4. Et de même la considération que nous faisons de notre bien personnel est radicalement différente de celle que nous faisons du bien en soi; tout homme sent que Vutile et le juste sont des motifs de deux ordres tout différents, dont l'un est essentiellement intéressé, comme l'autre essentiellement désintéressé; la vie est pleine de faits qui témoignent de cette distinction , et l'histoire présente en grand le témoignage constant de l'humanité sur ce point.

5. En reconnaissant tout à la fois ce qui est commun et ce qui est différent entre ces quatre classes, on en peut former le tableau suivant :

! dérivés de notre nature physique, plaisir, douleur, besoins, instincts, appétits.

dérivés de notre nature morale, sentiments, désirs, affections.

\ l dérivés de la vue de notre bien personnel, in-

\ réfléchis | térêt bien entendu.

[ dérivés de la vue du bien en soi, motif moral.

6. Tous les philosophes n'ont pas reconnu ces quatre classes; mais ici, comme dans d'autres questions, il est arrivé que certains points en ont fait méconnaître d'autres, et qu'on a essayé d'expliquer toutes nos actions avec une seule classe de motifs. Il y a donc eu en morale :

1" Les systèmes sensualistes qui ont essayé d'expliquer toutes les actions humaines par la sensation, ou par les besoins et les appétits;

2« Les systèmes du sentiment , appelés par Jouffroy systèmes sentimentaux, qui ont essayé de les expliquer par certaines affections, par exemple la sympathie, le sentiment moral, etc.;

3° Les systèmes égoïstes qui ont tenté la même explication par l'intérêt bien entendu et les calculs qu'il engendre;

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4° Les systèmes rationnels qui ont admis le motif moral ou ridée du bien absolu, mais qui ont encore quelquefois mal défini ce motif et cette idée.

7. Ce que ces systèmes renferment d'exclusif tient à ce que dans la vie pratique ces motifs n'agissent pas toujours séparément, mais se combinent au contraire le plus souvent. Le motif moral surtout agit rarement seul. Alors il est toujours possible de rassembler pour le système que Ton soutient un assez grand nombre de faits, de les apprécier à l'aide du motif que l'on a choisi, et en taisant les autres, d'attribuer à celui-là seul ce qui en réalité appartient à plusieurs (1).

ni. — De leur importance relative.

1. Chaque espèce de motifs a son rôle à remplir, d'après le but pour lequel ces motifs sont faits.

2. Les instincts ont pour but de suppléer à l'intelligence et à la liberté. A proprement parler, ce ne sont pas des motifs, mais des modes de développement de la puissance vitale. Dans les animaux, ils agissent à coup sûr. L'animal n'ayant ni la liberté, ni l'intelligence, ses instincts sont naturellement réglés de la manière la plus convenable, ils ne s'égarent point et ne se pervertissent jamais. Il en est à peu près de même de l'homme dans l'état sauvage. Mais, à mesure qu'il se civilise, que l'intelligence et la liberté s'accroissent, les instincts se développent moins, ils perdent de leur intensité et de leur sagacité primitive.

3. Quant aux besoins et aux appétits , leur but est le maintien de la vie dans chaque individu et dans l'espèce.

(1) Voir dans le Cours de Jouflroy l'analyse et la critique des systèmes de Hobbes^ de Bentham, d'Adam Smith, de Hutcheson, etc.

La civilisation ne changeant rien à cette nécessité fondamentale, les besoins et les appétits n'éprouvent point de modification ; seulement ils se règlent ou d'après les lois de l'utile, ou d'après celles du juste , ou d'après les habitudes et les convenances sociales.

4. Les sentiments ont pour but les développements de la vie de l'esprit. Ils sont des aspirations vers les choses et vers les êtres de Tordre spirituel. Et, en conséquence, ils surpassent de beaucoup les motifs de la première espèce en dignité.

5. Un homme occupé exclusivement de ses besoins physiques s'avilit : celui qui est livré à ses appétits est abruti^ terme dont on ne se sert jamais pour désigner les hommes passionnés, ou entraînés par des sentiments exagérés. Parmi ceux-ci néanmoins, il existe une hiérarchie. L'amour de soi, devenu exclusif et prédominant sur les deux autres, constitue Yégoïsme, qui est odieux, V orgueil, qui est le fléau de l'humanité, et d'autres passions désordonnées, l'ambition, l'avarice, etc. Les affections bienveillantes envers nos semblables sont désintéressées et ont pour caractère d'attirer des affections bienveillantes réciproques (1). L'amour des choses impersonnelles, celui du vrai, générateur de la science, celui du beau, générateur des arts et de la poésie, celui du bien, générateur de la vertu et de l'héroïsme, ont un caractère de noblesse. Au-dessus de tous est le sentiment religieux, l'amour de Dieu, générateur de la sainteté, complément sans lequel les autres sentiments sont plus ou moins défectueux, et qui apparaît comme le privilège le plus merveilleux de la créature raisonnable. Car si la rai-

(1) Les affections maiveilîantes, telles que la colère, le ressentiraeni, l'envie, viennent au fond des passions égoïstes ou de l'amour de soi désordonné.

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son nous fait concevoir Dieu, l'amour seul nous en fait approcher.

6. L'intérêt et le motif moral n'ont pas pour effet de détruire les motifs spontanés. Mais ils indiquent, l'un du point de vue de notre bien personnel, l'autre du point de vue du bien absolu, quels motifs spontanés on fera sagement de suivre, et dans quelles limites.

7. Ces deux modes d'appréciations sont d'ailleurs fort inégaux en valeur. Le premier doit lui-même être subordonné au second, et ce n'est qu'à cette condition qu'il reste légitime. Il constitue alors la conduite prudente. Outré, il fait prévaloir l'amour de soi sur d'autres inclinations plus nobles de notre nature : c'est l'égoïsme calculé.

8. L'appréciation des motifs au point de vue du bien absolu est d'un ordre supérieur. La conception rationnelle du bien absolu nous apparaît comme la loi souveraine de nos actions, et comme revêtue du caractère d'obligatoire. Elle constitue le devoir.

9. Dans les autres espèces de motifs, vous ne trouvez que des motifs, ici seulement vous trouverez une règle, c'est-à-dire un motif supérieur, juge des autres motifs. Du reste, s'il les juge, il ne les détruit pas. Il dit quand les besoins et les appétits doivent être écoutés, et défend seulement de leur obéir aveuglément. Il dit comment nos désirs et nos affections doivent être dirigés, quels sont les plus nobles ; et bien loin de les détruire, il ordonne de les cultiver avec soin. Il impose le devoir, c'est-à-dire qu'il prescrit de faire le bien ; mais il va plus loin , il nous ordonne de Vaimer. Enfin, et d'un seul mot, le motif moral est au fond le régulateur de V amour (1).

(1) k mesure que l'amour légitime se développe, la croyance dans le devoir se raffermit, et, au contraire, cette croyance s'affaiblit quand l'amour se déprave : par exemple, nul n'est convaincu des devoirs de la piété filiale comme

40. Enfin, le devoir est loin de proscrire les prévisions de l'intérêt. Dans les choses où notre intérêt n'est contraire à aucune obligation morale, il déclare non pas obligatoire précisément, mais utile et sage de le suivre, et dans celles où il y a contradiction apparente et actuelle entre notre bien personnel et le bien absolu, la voix du devoir, tout en nous ordonnant de faire sans hésiter le sacrifice de notre intérêt, nous fait pressentir qu'en fin de compte nous n'avons rien à y perdre, que l'intérêt et le devoir sont profondément unis, et que les choses sont coordonnées de manière à ce que chaque sacrifice fait en vue du bien absolu ne reste pas sans récompense.

11. Ainsi, de tous les motifs énumérés et classés précédemment, nul n'est mauvais en soi, mais ils diffèrent en dignité, et tous doivent être subordonnés au motif moral qui est la règle souveraine de l'homme, qui seul apparaît avec le caractère d'obligatoire et d'inviolable, seul est juge de la véritable valeur de tous les autres , établit leur hiérarchie et pose les limites de leurs développements légitimes.

QtJESTiONNAtilJE.

Des divers motifs de nos actions.

1. Expliquer ce qu'on entend au juste par les motifs de nos actions^.

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