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Récapituler l'importance relative des divers motifs

DÉCRIRE LES PHÉNOMÈNES MORAUX SUR LESQUELS REPOSE CE qu'on APPELLE CONSCIENCE MORALE, SENTIMENT OU NOTION DU DEVOIR, DISTINCTION DU BIEN ET DU MAL, OBLIGATION MORALE, ETC.

1. Par une première étude générale des motifs de nos déterminations, nous avons distingué le motif tiré delà notion du bien absolu comme offrant exclusivement le caractère de loi. Il nous reste à décrire plus particulièrement cette notion avec celles qui l'accompagnent, et à découvrir son origine.

2. On peut réduire à quatre toutes les notions fondamentales qui se rattachent à celles du bien absolu, y compris cette notion elle-même, l*' Nous concevons le bien absolu, supérieur au bien personnel, comme celui-ci est supérieur au bien apparent ou sensible. 2° Nous concevons le bien absolu comme la loi obligatoire des êtres libres et intelligents. 3° Nous concevons les déterminations des êtres libres comme bonnes, justes, vertueuses, ou comme mauvaises, injustes, vicieuses, criminelles, suivant qu'elles sont conformes ou non conformes au bien absolu qui est leur loi. 4° Enfin, nous concevons les êtres libres qui accomplissent ou qui violent la loi comme méritant ou comme déméritant.

comme dignes de récompenses ou de peines. Cette dernière notion sera l'objet du chapitre suivant. Occupons-nous ici des trois premières.

3. Ces trois notions se supposent mutuellement. On ne peut concevoir le bien absolu, si ce n'est comme loi obligatoire, et partant sans concevoir qu'il y a biev: moral à suivre cette loi, mal moral à l'enfreindre.

4. Ces notions existent-elles réellement dans l'esprit humain? si elles existent, quels sont leurs caractères actuels ? par suite, quelle est leur origine ? enfin, quelle est leur formation ? Après avoir répondu à ces quatre questions, nous examinerons les altérations diverses dont ces notions sont susceptibles.

5. Ces notions existent indubitablement dans l'esprit humain. Chacun de nous suppose fréquemment dans ses discours et dans ses actions qu'il conçoit quelque chose de supérieur à l'intérêt particulier. Chacun parle de devoirs, qualifie les actions de bonnes et de mauvaises, etc. A cet égard il n'y a point d'exceptions. Chez les peuples les moins policés on reconnaît des obligations, on rend la justice, on punit les transgresseurs, on décerne des honneurs à certaines vertus, etc. Il y a sans doute une assez grande diversité dans les applications qu'on fait de ces notions. Mais deux hommes ou deux peuples qui ne s'accordent point entièrement sur la question de savoir en quoi consiste le bien, s'accordent parfaitement à reconnaître du moins qu'il y a du bien et du mal, et que le bien est obligatoire.

6. Quels caractères présente la notion du bien absolu et ses corrélatives ? Les mêmes exactement que ceux qui ont été reconnus aux idées rationnelles. Nous ne pouvons pas ne pas concevoir le bien absolu au-delà de notre bien personnel, cette notion est donc nécessaire. Nous concevons la négation du bien absolu, supérieur au bien de chacun,

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comme aussi absurde que la négation de l'espace, du temps, etc. Cette notion est donc absolue. Elle est indépendante de notre volonté, nous ne la produisons point, elle est en nous, mais ne vient point de nous; elle est donc impersonnelle. Elle se retrouve dans tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux ; elle est donc universelle.

7. Si tels sont les caractères actuels de l'idée de bien absolu, l'origine de cette idée est dans une faculté indépendante de l'expérience, c'est-à-dire des sens et de la conscience, dans une faculté souveraine, qui fait loi, qui éclaire les données de l'expérience, enfin dans la raison.

8. La raison, considérée comme fournissant les notions de bien et ses corrélatives, a reçu" le nom particulier de raison pratique, et encore celui plus populaire de conscience. Mais comme déjà ce dernier terme est employé pour désigner la faculté de connaître ce qui se passe en nous, faculté tout expérimentale, on y a joint l'épithète de morale, quand il s'est agi de désigner la faculté de concevoir le bien et de juger la valeur des actions, faculté toute rationnelle.

9. Ainsi le mot conscience seul est synonyme d'expérience interne, et l'expression conscience morale est synonyme de raison pratique.

10. Nous avons parlé ailleurs de la formation des idées nécessaires en général ; les idées morales se forment absolument de même ; c'est-à-dire que les idées rationnelles de bien, de devoir, de vertu, ne sont antérieures à aucune expérience, et se forment à mesure que nous acquérons la connaissance de notre liberté et de notre bien individuel.

H. Nous avons remarqué ailleurs, que la raison est limitée, et que l'intelligence est faillible dans les applications qu'elle en fait. La conscience morale, ou raison pratique, présente donc aussi ces deux caractères. Par elle nous con-

cevons le bien, mais nous sommes bien loin de le comprendre dans toute son étendue. Nous savons qu'il existe, qu'il est la règle des êtres libres, qu'ainsi les actions libres sont justes ou injustes ; mais quand il faut sortir de ces formes universelles, arriver aux applications, et déterminer les actions qui en fait sont justes ou injustes, les difficultés commencent, et les erreurs avec elles.

12. Cependant, dans le cercle de la vie pratique, il se trouve un assez grand nombre d'applications immédiates qui se font avec facilité et par tout le monde. Ce sont elles qui constituent ce qu'on nomme la morale publique, sans laquelle il n'y aurait pas de sociétés possibles. Mais ce n'est là, pour ainsi dire, que le premier essai, et il est vrai le plus indispensable, des notions fournies par la conscience morale.

13. Cet essai est loin de suffire : 1° parce qu'il pose beaucoup plus de négations que d'affirmations, c'est-à-dire qu'il détermine plutôt le mal qu'il faut éviter que le bien qu'il faut faire; 2r parce qu'il répond aux combinaisons tout à fait élémentaires de la société humaine, et qu'ainsi, à mesure que cette société se complique, on a besoin de nouvelles applications plus étendues, impossibles sans des études considérables. La législation des peuples est le résultat de ce travail progressif.

14. D'où on voit que si le bien est en soi invariable, les applications en sont variables à cause des éléments variables eux-mêmes que présentent les divers états de civilisation ; que, si la conscience morale est infaillible dans ses axiomes fondamentaux, les conséquences qu'elle engendre, suivant les circonstances plus ou moins compliquées de la vie réelle et de la société, sont souvent très difficiles à apercevoir, et qu'il en résulte assez fréquemment des erreurs dans ce qu'on nomme les lois positives ; mais qu'on ne peut

conclure ni de la variété des applications contre l'immutabilité du bien en soi, ni des erreurs des lois humaines contre la certitude de la conscience morale; qu'enfin la législation positive ne peut se perfectionner qu'autant qu'elle se règle simultanément : 1° sur la conscience morale et les premières notions du juste et de l'injuste ; 2° sur l'étude exacte et fidèle des éléments de tous genres que présente l'ensemble social. Il y a donc ici concours de la morale et de la science ; la morale sans la science serait insuffisante ; la science sans la morale, dangereuse.

15. Plusieurs écoles ont assigné à l'idée de bien et à celles qui en dérivent, diverses origines que nous allons indiquer sommairement. Ce sont les divers systèmes de psychologie qui conduisent à ces diverses conséquences morales.

16. Les matérialistes et les seyisualistes ont demandé aux sens l'origine de l'idée du bien. Dès lors ils n'ont pas vu ni pu voir au-delà du bien sensible, du plaisir, du bien-être.

17. Les sentimentaux ont confondu le jugement par lequel nous reconnaissons une action comme bonne, avec le sentiment agréable qui accompagne ce jugement. Or, comme le jugement porte sur la qualité même des choses, indépendamment de nous, tandis que le sentiment agréable est une simple modification de notre être, ils ont été conduits à dire que les actions ne sont pas bonnes en ellesmêmes, mais par rapport à nous; ce qui est la négation du bien moral et du bien en soi.

18. Les demi-rationalistes, prenant les idées pour autant d'actes ou de créations humaines, ont pris pour le bien ce qui n'est en réalité que le travail de l'esprit humain sur le bien ; c'est-à-dire qu'en fait de morale, ils n'ont rien vu au-dessus des ouvrages des moralistes d'une part, des institutions et des lois d'autre part. Or, au-dessus de tout

cela est le bien en soi, indépendant de l'esprit humain, supérieur à lui, que les ouvrages et les lois étudient, expliquent et appliquent, mais ne constituent point.

19. Les empiristes ont essayé d'expliquer par l'expérience ce qui vient de la raison, et par suite ont nié le bien absolu, et reconnu seulement le bien relatif, ou personnel.

20. Les idéalistes, au contraire, n'ont vu que le bien absolu, et nié le bien sensible ou le bien-être, et le bien réel ou l'utile. De là cette exclamation stoïque : 0 douleur ! je n'avouerai jamais que tu sois un mal. De là encore cette autre exagération qui consiste à dire que toutes les vertus sont égales, parce qu'elles sont toutes l'expression du bien absolu, comme tous les vices sont égaux par une raison semblable. Ce système voit la règle, mais inutilement, puisq#il n'aperçoit point les choses qui doivent être réglées : sa règle réduite à l'état absolu n'est plus qu'une abstraction.

21. Du sensualisme en morale, naît l'épicuréisme pratique ; du sentimentalisme nait ce qu'on pourrait appeler la morale du sentiment, et la morale de l'honneur dont les conclusions sont souvent identiques avec celles de la raison, mais sont aussi souvent faussées ou exagérées, risquent de réduire la vertu à de simples apparences, et sont toujours irréfléchies ; du demi-rationalisme naît la morale de l'autorité, ou celle qui ne reconnaît rien au-dessus des casuistes et des législateurs ; de l'empirisme naît l'égoïsme pratique, ou la morale de l'utile; enfin de l'idéalisme naît le stoïcisme pratique, dépourvu de la chaleur du sentiment, dédaignant l'utile au lieu de lui donner sa culture légitime, tuant les facultés au lieu de les diriger, et faisant de la vertu quelque chose de froid et d'immobile.

22. Ces erreurs diverses sont faciles à apprécier. Elles ont leur source logique dans une analyse incomplète des

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phénomènes de conscience. Les systèmes suivants tombent dans l'eiTeur, les uns en exagérant, les autres en oubliant le rôle de l'éducation et celui de l'enseignement religieux dans la formation de no 5 idées morales.

23. L'un de ces systèmes consiste à donner pour origine à l'idée de bien l'éducation, et par suite l'esprit du temps et du pays. Or, l'éducation et la société ne produisent point en nous l'idée du bien, mais lui donnent lieu de naître. L'éducation ne pourrait rien sur un être dépourvu de raison, ou de la faculté de concevoir le bien. Ce que ce système a établi avec vérité, c'est l'influence considérable que l'éducation et ce qu'on appelle les idées du temps exercent sur nous dans les applications que nous faisons des premières conceptions de la raison. Par là on explique comment les erreurs morales gagnent tout un peuple et comment les individus et les nations qui ont perdu de vue les premières vérités morales, ne se renouvellent que par une intervention étrangère.

24. Un autre système accorde à l'enseignement religieux ce que le précédent accorde à l'éducation et à la société, c'est-à-dire qu'il lui attribue la création de la morale. C'est trop dire. L'enseignement religieux influe sur la société comme l'éducation sur les individus. Il ne crée point la raison pratique, la conscience, mais il l'éveille. Tel a été Teff'et de la révélation primitive; et quand cet enseignement lointain et défiguré n'a plus été dans les sociétés en décadence qu'un vague souvenir, le christianisme est venu régénérer la conscience et renouveler la face de la terre (1).

Les systèmes qui oublient Védiication comme condition

(1) Ainsi, à ne considérer la révélation que comme éclairant la conscience, comme rétablissant les notions morales dans leur intégrité et les sauvegardant d'altérations nouvelles, son rôle serait déjà immense, et l'histoire prouve qu'il est indispensable.

du développement delà raison dans l'individu, ou Veriseignement religieux comme condition de son développement dans la société, tombent dans les exagérations contraires à celles dont nous venons de parler.

25. Pour résumer ces diverses altérations, nous dirons qu'elles sont au nombre de neuf, et qu'elles consistent :

1° A confondre le bien absolu avec le bien-être : conséquence, la morale réduite à la recherche du plaisir;

2° A confondre le bien absolu avec le sentiment : conséquence, la morale réduite à Vhonneur et au bon ton;

3" A confondre le bien absolu avec la science et les lois : conséquence, la morale réduite à Vautorité et à la loi civile;

¥ A confondre le bien absolu avec le bien personjiel : conséquence, la morale réduite à V intérêt bien entendu;

5° A nier au contraire le plaisir, Vhonneur^ la loi extérieure, Vintérêt, pour n'admettre qu'un seul bien, le bien absolu : conséquence, notions stériles, morale idéale, stoïcisme;

6° A ne pas tenir compte de Yéducation comme condition extérieure de la raison : conséquence, les notions morales sans développement dans V individu ;

7" A ne pas tenir compte de Vautorité religieuse comme condition du développement et de la conservation des notions morales dans la société : conséquence , la décadence morale de la société ;

8° A considérer au contraire Yéducation, sans tenir compte du fond qu'elle suppose ou de la raisoii : conséquence, la morale réduite à la discipline;

9« Et enfin à considérer aussi Vautorité religieuse, sans tenir compte du fond qu'elle suppose ou de la raison : con-

séquence, la morale réduite à la discipline religieuse extérieure (i).

26. On a cherché la définition du bien absolu, afin que cette définition étant donnée, les déductions pratiques fussent plus faciles à tirer. Cela peut être utile, non pour les actions les plus simples de cette vie, où le bon sens n'attend point de définition scientifique pour prononcer clairement et sûrement, mais pour les applications plus élevées, celles qui ont rapport à l'état social. Parmi les définitions qui ont été données jusqu'à ce jour et qui doivent être jugées par leur conformité avec la conception spontanée du bon sens, celle qui parait la plus satisfaisante, est celle qui consiste à dire que le bien, c'est l'ordre. Cette définition est applicable à la création entière; elle engendre la définition du bien moral, qui est la qualité de nos actes d'être conformes au bien absolu et qui peut ainsi se définir la conformité à l'ordre. Mais il resterait à déterminer en quoi consiste l'ordre pour l'homme.

27. Tout pour lui se réduit en définitive dans la direction de ses tendances primitives suivant leur but, en subordonnant celles qui n'ont d'autre but que la vie physique à celles qui se rapportent à notre nature spirituelle, et celles

(1) Le christianisme est la seule des religions positives qui s'adresse à la raison, parce que c'est la seule qui ait des fondements vrais, offerts k l'examen de tout homme raisonnable; la seule qui, par la prédication publique et la confession privée^ travaille sans cesse à éclairer et k redresser les consciences. Les autres religions doivent tendre nécessairement au despotisme moral sans contrôle. Le christianisme étant seul compatible avec la raison, tout en lui demeurant supérieur, est seul compatible avec la vraie liberté, celle qui tient à notre nature d'êtres doués de raison. On ne saurait trop dire, pour combattre des insinuations contraires, souvent répétées, que l'Eglise dans son enseignement perpétuel, et les plus grands docteurs dont elle s'honore, ont constamment relevé la dignité de la raison, et l'ont défendue contre ceux qui, par un zèle outré, ont essayé en divers temps et jusque dans le nôtre, de l'anéantir au profit de la foi. Rien n'est plus orthodoxe que cette proposition : l'anéantissement de la raison serait l'anéantissement de la foi.

i^88 QUESTIONNAIRE DU TROISIÈME CHAPITRE.

qui onl un but personnel à celles qui ont un but impersonnel. Comme notre personne ne doit être qu'un agent de Tordre universel, elle ne saurait être posée elle-même comme but de ses propres développements. Des trois sentiments qui embrassent tous les autres, l'amour de soi, l'amour de ses semblables et J'amour de l'impersonnel et de Dieu, le premier n'est donc qu'un moyen incessamment dominé par les deux autres; de là la règle ou définition posée par le christianisme : le bien pour Vhomme, c'est l'amour de Dieu et l'amour du prochain .

OtJESTIONNAIRE.

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