DES PEINES ET DES RÉCOMPENSES
en soi que le bonheur manque à la vertu et le malheur au crime, qu'il ne l'est que l'homme manque à son devoir.
2. Mais ici se place une autre considération. Quoiqu'il soit absolument indubitable que la vertu est la route du bonheur et le vice la route du malheur, il ne fallait point que la récompense de la première et le châtiment du second les suivissent trop évidemment et trop promptement. Car alors la pratique de la vertu et la fuite du vice n'eussent plus été que des calculs, et par suite il n'y aurait plus eu dans la conduite morale de l'homme le désintéressement qui seul en fait le prix. En d'autres termes, la vertu faite seulement en vue de la récompense n'est plus la vertu pure, et n'est plus aussi digne ni de l'homme ni de son divin auteur. Il fallait donc tout à la fois qu'il y eût certitude d'avenir heureux pour la vertu, d'avenir malheureux pour le vice, et cette certitude nous l'avons par la conscience; et qu'en même temps cette récompense et ce châtiment ne fussent ni visibles ni instantanés ; et c'est pourquoi cette fin nécessaire des choses est remise pour son entier accomplissement aux temps qui suivront la vie actuelle.
3. Ce n'est pas qu'ici-bas la vertu soit condamnée à être privée de sa fin légitime qui est le bonheur, et que le vice soit libéré de la sienne qui est le malheur; il s'en faut de beaucoup. Mais ni la récompense, ni le châtiment ne suivent constamment, ni complètement. D'ailleurs, la première récompense de la vertu lui vient de la conscience, et ne lui est donnée qu*après son accomplissement, c'est-àdire souvent après des efforts violents et de grands sacrifices ; et quoique les remords qui accompagnent le vice compensent de reste ses avantages quels qu'ils puissent être, ces avantages ne paraissent pas moins lui être injustement répartis, et il répugnerait qu'ils lui fussent acquis sans retour,
DE LA SANCTION DE LA MORAyS. 295
4. En considérant ainsi la vertu et le bonheur dans leur l'apport absolu, on est conduit à cette importante réflexion, que la tin actuelle de l'homme n'est pas le bonheur, et la vertu le moyen du bonheur, mais au contraire que cette fin est la vertu d'abord, puis le bonheur comme conséquence delà vertu. Au fond il y a identité parfaite entre notre intérêt et notre devoir; mais ce n'est pas à cause de cette identité que notre devoir est sacré et inviolable; il l'est indépendamment de cette identité, et lors même que cette identité n'est point du tout démontrée. Il ne faut donc point dire : aimons la vertu parce qu'elle nous rendra heureux ; mais bien : aimons la vertu parce que tel est notre devoir, et en l'accomplissant, soyons certains qu'elle fera notre bonheur. Pratiquer la vertu seulement pour être heureux, ce ne serait plus être véritablement vertueux; mais aussi ne pas croire en la pratiquant qu'elle fera notre bonheur, ce serait faire injure à l'auteur suprême des choses. Il faut éviter deux erreurs : l'une de ne faire de la vertu qu'un calcul utile; l'autre de défendre à l'homme vertueux d'espérer fermement sa récompense.
m. — De la sanction de la morale.
1. La récompense est due à la vertu, la peine au crime ; mais qui distribuera l'un et l'autre? La répartition de chacune constitue ce qu'on appelle la sanction de la morale: cette répartition suppose un poiwoirqm l'opère. En dehors de l'agent vertueux ou coupable, il faut un juge qui prononce sur le mérite et sur le démérite, et qui applique à tous les deux sa conséquence nécessaire, la récompense et le châtiment.
2. Cette appréciation, cette application sont faites dès ici-bas, 1° par la conscience morale; 2° par l'ordre établi de
i29(j DE LA SAxNCTlOX DE LA iMOHALE.
Dieu; 3"* par la société. Mais c'est dans une autre vie seulement que cette répartition aura lieu dans toute sa vigueur. Ce sera là la dernière et suprême sanction.
Il y a donc quatre sanctions de la morale : 1° la sanction de la conscience; 2° la sanction naturelle; 3° la sanction sociale; 4° la sanction divine ou religieuse.
3. La sanction de la conscience consiste dans l'approbation ou la désapprobation intérieures qui nous sont données quand nous faisons le bien ou le mal. Cette approbation et cette désapprobation invisibles suffisent à elles seules pour compenser ou les peines attachées d'ailleurs à la vertu, ou les avantages concédés accidentellement au vice. Tous les hommes vertueux, seuls témoins compétents quand il s'agit de ce qui se passe en eux, sont unanimes sur ce point; et quant aux hommes vicieux, si l'orgueil les empêche souvent de faire l'aveu de leur misère réelle au milieu de leurs jouissances apparentes, cet aveu leur échappe aussi assez souvent pour qu'il n'y ait pas plus à douter sur ce point que sur l'autre. On peut affirmer avec certitude qu'en vertu de ce seul contre-poids intérieur, le martyr était plus j'éellement heureux au milieu des persécutions, des haines et des tortures, que l'empereur romain, ordonnateur du supplice, au milieu de ses pompes, de ses festins et de ses débauches.
4. Cependant, quelque vives que soient les jouissances de la conscience pour l'âme vertueuse, quelque cuisantes que puissent être les douleurs du remords pour une âme vicieuse, ces jouissances et ces remords ne sont ni la récompense finale de la vertu, ni la punition finale du vice, ils ne nous sont donnés que comme des avant-coureurs, comme des promesses et des menaces. Le remords luimême est plutôt un bienfait qu'une peine. On peut Tétoufi'er par l'obstination du vice ; et au contraire, à
mesure qu'on revient à la vertu, ses aiguillons sont plus sensibles; deux choses qui seraient absurdes, si le remords était seulement la punition du mal.
5. La sanction riatiireUe consiste en ce que les suites actuelles et temporelles de la vertu sont, par la constitution même des choses, des résultats avantageux, comme les suites du vice sont des résultats funestes. Non qu'il en soit toujours ainsi, mais, suivant la remarque de M. de Maistre, généralement la vertu conduit aux avantages temporels, sans qu'aucun homme vertueux puisse individuellement y compter, et généralement aussi le vice conduit à des peines temporelles, sans qu'aucun homme vicieux puisse individuellement en avoir la certitude; double mesure providentielle qui manifeste les voies divines touchant le vice et la vertu, sans rien enlever ta la liberté du choix que nous faisons de l'un ou de l'autre.
6. Par exemple, la santé qui est appelée proverbialement le premier des biens (temporels), est très généralement le fruit de la bonne conduite, de la vertu, de la tempérance, de la chasteté, de la vie régulière. Les maladies, très généralement aussi, viennent ou de nos vices personnels, ou de ceux de nos ascendants. Dans la sociéié, on sait quels sont les maux engendrés par l'ambition, la soif des honneurs, la cupidité, les mauvaises mœurs. C'est un axiome d'économie politique que le travail produit la richesse et le bien-être, et que par conséquent la paresse produit la pauvreté et le malaise.
7. La sanction sociale est de deux sortes, la sanction de ropinion et la sanction de la loi.
8. La sanction de ropinion existe pour tout honmie de la part de ceux qui l'entourent; elle consiste dans le jugement qu'on porte sur ses actes. L'opinion est plus prompte à critiquer qu'à louer; ses critiques sont souvent injustes,
peut-être cependant moins qu'on ne pense ; ceux qui s'en plaignent sont le plus ordinairement ceux qui ont mérité sa sévérité; quant à l'homme de bien, si la justice ne lui est pas rendue, il ne s'en plaint point, par la raison toute simple que ce n'était point Là ce qu'il cherchait, et qu'il a fait son devoir pour son devoir lui-même.
9. Si l'opinion n'était jamais que l'expression de la conscience de chacun devenue ainsi la conscience commune, cette sanction serait toujours irréprochable ; elle serait la traduction extérieure et la plus solennelle de la sanction que chacun porte avec soi, et on pourrait dire en toute rigueur : vox populi, vox Dei. Ordinairement, il est vrai, les passions qui aveuglent chaque homme dans sa propre cause, cessent de l'aveugler dans celles où il est désintéressé; et celui qui méconnaît la morale dans sa conduite privée, la reconnaît quand il s'agit d'apprécier celle des autres.
10. Mais il arrive aussi que la conduite des autres peut favoriser ou choquer nos passions, et par suite que le jugement que nous portons sur eux n'est plus désintéressé. En général, les chances de désintéressement augmentent quand la sphère de l'opinion s'agrandit. Mais encore, les peuples tout entiers sont susceptibles de commettre une injustice commune, par l'influence d'une passion commune. Il faut quelquefois en appeler d'une époque à une autre plus désintéressée, et l'histoire elle-même qui passe pour impartiale, ne l'est pas toujours.
il. Lsi sanction de la loi consiste dans les récompenses décernées aux vertus civiques, et dans les peines infligées aux crimes et aux délits. C'est là un des droits les plus importants en même temps que l'une des prérogatives les plus honorables du pouvoir. Ce droit est exercé dans la famille par les parents envers les enfants, et dans la société
par Tautorité établie et par ceux qu'elle délègue. Le père de famille, le gouvernement, ne sont dans tous les cas que les dispensateurs de la sanction, ils n'en sont pas les auteurs; leur volonté est subordonnée à une règle supérieure, et cette règle c'est celle même de la conscience, hors de laquelle il n'y a plus justice, mais arbitraire.
12. Cette sanction a plusieurs imperfections qui dérivent de sa nature, l*' Elle suppose constamment l'interprétation humaine qui est sujette à l'erreur. 2° Souvent les lois sont des moyens de réaction entre les partis politiques. 3° Les plus justes peuvent être mélangées d'arbitraire, être erronées dans les appréciations qu'elles font des choses qu'elles sont destinées à diriger, n'être pas complètes et ne pas tout prévoir ; ensuite être appliquées à tort par les tribunaux, 4° En outre, quoique les peines soient distribuées avec une certaine proportion, il est vrai de dire qu'elles ne sauraient jamais être dans une mesure précise avec les crimes; d'abord parce que deux crimes égaux en apparence ou dans la matière, peuvent être fort inégaux dans la réalité; ensuite parce que nous ne connaissons pas le degré de châtiment dû aux crimes divers. 5*^ Les lois civiles sont presque exclusivement répressives, c'est-à-dire qu'elles punissent bien plus qu'elles ne récompensent. 6" Enfin, les peines et les récompenses qu'elles décernent n'atteignent que les actions civiles, et nullement la foule des actes privés qui en réalité constituent le mérite et le démérite des individus.
13. La sanction religieuse, qui devra être la sanction finale, devra par là même être complète, c'est-à-dire atteindre sans exception tous les actes méritoires ou déméritoires, les apprécier rigoureusement et leur appliquer exactem ent la récompense et le châtiment. 11 paraît plausible, philosophiquement parlant, que cette récompense et ce châtiment
seront appliqués à chaque homme en vertu d'une sentence ou d'un jugement du souverain juge (1).
14. II y aurait à traiter la question de savoir quelle sera la nature des récompenses et des châtiments de l'autre vie. Cette question, si elle peut toutefois être résolue philosophiquement, serait trop' longue pour trouver place ici. Il nous suffit de savoir que nous serons certainement récompensés et punis, que nous le serons en toute justice, suivant nos actes, et qu'ainsi notre bonheur et notre malheur au-delà de la tombe sont entièrement entre nos mains.
15. Il est cependant utile de faire une remarque sur l'expiation des crimes, remarque qui est en harmonie avec les notions de la conscience, avec les croyances de tous les temps, et avec notre conduite journalière envers les coupables. C'est que l'expiation se fait de deux manières : l'une par le repentir volontaire du criminel, l'autre par la douleur qui lui est infligée et qu'il subit volontairement ou involontairement. La première de ces deux expiations, c'est-à-dire le repentir, est souverainement efficace et seule rend la douleur efficace à son tour. La seconde expiation , ou la douleur, si elle est seule, si elle est subie et non acceptée, demeure entièrement inefficace, ou pour mieux dire, le crime qui s'expie par elle ne s'efface que par le repentir. Là donc où le repentir manquerait éternellement, la douleur expiatrice devrait être éternelle, puisque le crime ne serait jamais eff'acé.
(1) Voir la Vie future de Th. -H. Martin, 2^ édition^ ou l'édition abrégée du même ouvrage.
QUESTIONNAIRE
Du mérite et du démérite.