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II. — De la divine providence et du plan de l'univers

1. Les attributs divins sont pour nous comme des modèles parfaits et infinis dont les nôtres sont des copies imparfaites et finies. La providence de Dieu en particulier est conçue à l'occasion de la sagesse de l'homme , des plans qu'il forme et de la manière dont il les exécute. La notion de la providence a donc pu considérablement varier suivant les peuples et les temps, depuis ceux où on se figurait la divinité sous les proportions d'êtres capricieux et impuissants, jusqu'à ceux où on l'a conçue et adorée comme souverainement équitable et raisonnable, autant qu'intelligente et puissante (1).

2. L'idée de la providence renferme d'abord celle de la création du monde par un acte spécial de la puissance divine, et celle de la conservation du monde par les lois que Dieu a originairement établies (2).

3. Nous nous demanderons à ce sujet : l*" Dieu a-t-il créé le monde? 2° S'il l'a créé, la création a-t-elle eu lieu de toute éternité, ou à une époque déterminée? Et a-t-elle été

(1) Il faudrait se garder de croire que les notions grossières sur la Providence aient fait place par degrés à de meilleures , suivant les progrès de la réflexion et de la philosophie. Le vrai dogme de la Providence est aussi ancien que le monde, et antérieur à toute doctrine moins parfaite. Et si l'homme est capable de l'altérer, il est incapable de le rectifier de lui-même. Aujourd'hui encore, dans les régions que le christianisme n'a pas visitées, on conserve sur ce point fondamental des idées indignes de la divinité, par l'absence de l'enseignement traditionnel. Il faut se rappeler ici ce que nous avons dit ailleurs, que l'enseignement extérieur est une condition nécessaire k la pleine et entière formation des idées de la raison. Les païens sont une preuve vivante et perpétuelle de cette vérité.

(2) Nous ne considérons ici la Providence que dans ses rapports avec le monde et avec l'homme en général. Il y aurait à la considérer dans ses rapports avec Vhomme pris individuellement : c'est un point de vue que nous avons été obligé d'omettre malgré son importance.

le produit d'un acte unique de la toute-puissance, ou de plusieurs actes successifs ? 3° L'action continuelle et régulière de Dieu est-elle de sa part libre ou fatale? ensuite, exclutelle l'action spéciale et miraculeuse, ou bien l'ordre naturel exclut-il l'ordre surnaturel ?

4. On a nié la création de trois manières : 1° en niant l'existence même de Dieu, et en expliquant la formation du monde par des atomes éternels ; 2*^ en regardant l'existence des êtres finis comme éternelle et indépendante de celle de Dieu, réduit au rôle d'ordonnateur suprême de l'univers ; 3" enfin en niant l'existence des êtres finis.

5. On répond à la première de ces erreurs par les preuves générales de l'existence de Dieu.

6. On répond à l'hypothèse des atomes par divers raisonnements, dont voici un des plus simples : Les atomes ou éléments primitifs n'ont formé le monde qu'en se réunissant ou en se mouvant; le mouvement d'un dernier atome s'explique par le mouvement de l'avant-dernier, celui-ci par le mouvement du précédent, et ainsi de suite jusqu'au premier, qui suppose nécessairement un moteur immobile ou spirituel.

7. La deuxième erreur ne diffère de la première erreur qu'en apparence, car, supposer que les êtres finis aient l'existence indépendamment de Dieu, c'est en réalité nier l'existence d'un être parfait et indépendant.

8. La troisième erreur est en contradiction avec la conscience et les sens, comme la première et la deuxième sont en contradiction avec la raison. Des deux côtés, il y a également analyse inexacte de nos idées, soit que Ton parte exclusivement de Tinfini et du parfait en cherchant à en tirer le fini et l'imparfait, soit que Ton parte, au contraire, du fini et de l'imparfait en cherchant à en composer l'infini et le parfait.

9. Le bon sens, éclairé par l'enseignement traditionnel (1), tranche simplement ces difficultés en reconnaissant Dieu ou Têtre infini et parfait comme cause infinie et parfaite, c'est-à-dire créatrice, ou qui a fsiii toutes choses de rien.

10. En reconnaissant que Dieu a créé le monde, on peut prétendre qu'il l'a conçu et créé de toute éternité, ce qui ne serait plus nier la création, mais nier qu'elle ait eu un commencement. Mais 1° l'idée de création, comme l'idée de toute série, implique l'idée de commencement; 2" la création est un acte libre, qui eût pu n'être pas comme il a été, un acte contingent, et le caractère d'un acte contingent est d'être limité dans le temps et dans l'espace.

il. D'ailleurs, la création a-t-elle été simultanée ou successive? Si l'on entend parler du plan de la création, nul doute qu'il n'ait été conçu d'un seul jet, en quelque sorte, sans tâtonnement : l'intelligence infinie n'admet ni succession, ni perfectionnement. Mais en est-il de même de l'exécution ? Au premier coup d'œil, il semble contraire à l'idée de la toute-puissance et de la sagesse souveraine de supposer plusieurs actes là où un seul a pu suffire. Mais, en y réfléchissant, on trouve ce scrupule moins fondé : car cette succession d'actes ne trahirait nullement de la part de Dieuimpuissance ni hésitation, mais seulement liberté d'action, et en ce sens on peut croire, même sur de simples données philosophiques, que la création a été successive, et que Dieu aura voulu qu'elle portât l'empreinte de l'indépendance absolue du Créateur.Et en effet, dans ces conclusions, nous

(1) Nous ajoutons ces mots éclairé par l'enseignement traditionnel, et on en sait déjà la raison. Le bon sens, privé de cette lumière extérieure, c'est une puissance réduite à Vimpuissance : ce sont de magnifiques poumons privés d'air.

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nous trouvons en parfait accord avec les traditions universelles et avec la géologie moderne (1).

12. Dieu a soumis le monde matériel et le monde spirituel à des lois immuables. On demande: 1° si Dieu pouvait établir d'autres lois; 2° si le gouvernement du monde par des lois ou par une action immuable et générale exclut une action spéciale, en dehors de ces lois, miraculeuse.

13. Pour répondre à la première question, il suffit d'examiner la conduite des hommes raisonnables , qui sont les meilleures images de la Divinité. Ne peut-on pas dire que toutes leurs actions sont déterminées d'avance par la raison? Or, d'une part, nous avons déjà reconnu que le caractère d'un motif raisonnable est d'éclairer la liberté en la laissant subsister tout entière, de telle sorte qu'agir raisonnablement, agir librement, sont deux choses supposées l'une par l'autre. D'autre part, n'est-il pas vrai que, même en restant constamment soumises à la loi suprême de la raison, les actions raisonnables présentent dans ces limites une variété considérable. Il en est de même de Dieu. L'alliance en lui de la raison souveraine et de la liberté absolue est un mystère insondable. Mais on peut du moins concevoir que cette alliance est en Dieu à un degré infini et parfait ce qu'elle est dans le sage à un degré fini et imparfait. On peut concevoir aussi que les attributs essentiels de Dieu étant les limites dans lesquelles son action se produit, il a dans l'intérieur même de ces limites une infinité de combi-

(1) Toutes les erreurs sur la création sont résumées, et en même temps leur cause morale est trahie par cette phrase d'un philosophe moderne : Vhomme est nécessaire à Bien, suivie de cette autre : Dieu sans rhomme serait moins parfait. Disons au contraire : 1° Nul homme n'est nécessaire ni à Dieu ni au monde ; et 2" Dieu , sans l'univers , ne serait ni moins 'parfait ni moins heureux.

G homme, est-il donc si difficile à ton intelligence ou si pénible à ton cœur de comprendre que la création est un bienfait gratuit!

liaisons diverses entre lesquelles il choisit librement et par le seul fait de sa volonté souveraine (I).

d4. Quant à la seconde question, qui peut se traiter de diverses façons, nous ferons remarquer seulement qu'elle renferme un cercle vicieux : car toute loi ou action générale est dans son origine un acte spécial de la volonté divine. Donc, non seulement le pouvoir d'agir par des lois générales n'exclut point en Dieu le pouvoir d'agir spécialement, mais il en dérive. L'ordre naturel n'exclut point l'ordre miraculeux, il est lui-même primitivement miraculeux ou nouveau. Les lois de la nature ne sont pas, comme actions divines, d'un autre ordre que les miracles : ce sont des miracles régularisés.

15. L'homme n'étant point lui-même l'auteur de sa loi, aspire en l'observant à un but impersonnel. Donc la perfection de l'homme dans ses œuvres est de s'oublier luimême en considération du plan delà création, et de n'avoir en vue que la réalisation de ce plan, suivant la part qui lui est assignée.

La création est aussi de la part de Dieu une œuvre désintéressée, mais d'une autre manière. Dieu n'a pu s'oublier lui-même en créant, et la fin de la création n'a pu être prise hors du Créateur lui-même. La fin de la création est donc la gloire du Créateur^ ou la manifestation de ses attnbiits dans les êtres finis, et le désintéressement divin dont nous parlons est d'appeler les êtres finis à la participation de cette gloire. Pour atteindre ce but, Dieu a créé deux mondes, celui des esprits immortels, appelés à cette participation, celui des corps et des âmes animales et périssables,

(1) Ce monde est donc très bon puisqu'il a Dieu pour auteur; mais il n'es; pas le meilleur "possible. Voir sur ces deux optimismes le mémoire déjà cité de M. Martin : Examen d'un problème de théodicée; vrai chef-d'œuvre de science et d'argumentation.

dont la destination secondaire se rattache comme condition à la destination supérieure des esprits immortels. Ces êtres spirituels et immortels participent à des degrés finis aux attributs essentiels de Dieu même, c'est-à-dire qu'ils sont doués de volonté, d'intelligence et d'amour.

d6. Ainsi, monde spirituel, monde matériel, le second subordonné au premier et fait pour lui, voilà la division fondamentale de la création. Le monde matériel suit aveuglément les lois qui président à l'enchaînement de ses phénomènes. Les êtres spirituels au contraire accomplissent librement les lois de leur nature. C'est par cette coopération libre des êtres spirituels que la fin de la création est atteinte; par le refus de cette coopération, elle est violée.

17. Le bien et le mal produits par les êtres spirituels sont tels, 1° par rapport à l'ensemble de la création et à la pensée divine qui est ainsi exécutée ou contredite; 2° par rapport aux êtres spirituels eux-mêmes qui s'approchent ainsi ou s'éloignent de leur propre fin, étroitement liée au plan général de l'univers.

i8. La subordination du monde matériel au monde spirituel d'une part, le libre accomplissement des lois du monde moral par les êtres spirituels d'autre part, résument tout le plan de la création. C'est aux sciences physiques à expliquer par quelles lois secondaires le monde matériel est gouverné et mis en rapport avec le monde spirituel ; c'est à la psychologie et à l'histoire à expliquer de même quelles lois morales président aux destinées humaines, et comment la liberté de l'homme exécute ou viole ces lois.

19. Les sciences cosmologiques n'arrivent jamais à l'explication absolue des phénomènes matériels, et les lois physiques sous-entendent constamment des lois morales. Nous citerons l'exemple déjà indiqué de l'organisation humaine. La fonction physiologique de chaque organe n'est explicable

en définitive que par la fin morale pour laquelle cette fonction est établie. Ainsi le nerf optique ne sert à la vision et le nerf acoustique à l'audition, que parce que tel a été le plan des rapports de l'âme humaine avec la matière au moyen des organes. Anatomiquement, physiologiquement et chimiquement, il n'y a aucune raison à donner ni de ces deux fonctions en elles-mêmes ni de leur différence. Il est vrai de dire d'une manière générale que le monde physique n'est pas gouverné uniquement par des lois physiques.

20. Relativement à la nature humaine, le plan de la création se résume dans le mot de vertu. Le bien moral librement préféré et pratiqué, le plaisir méprisé quand il n'est pas d'accord avec le devoir, la douleur acceptée comme épreuve morale, enfin toutes les facultés de Tâme, la volonté, rintelligence et la sensibilité soumises à l'unique voix delà conscience, voilà notre fin actuelle. Elle explique tout, et pour l'homme qui est réellement ami de la vertu, la providence dans l'ordre moral est la plus simple comme la plus grande des vérités. Si elle est voilée sous l'apparence de certains désordres, il le fallait pour qu'il y eût du mérite à se fier en elle. Si le bonheur, en cette vie, manque souvent à la vertu et le malheur au crime, il le fallait aussi pour laisser à la vertu son désintéressement, et à nos déterminations la liberté méritoire. Les épreuves qui nous entourent, soit du côté du corps, soit du côté de l'âme, sont, pour l'adorateur de la providence, autant d'occasions d'exercer et de purifier son âme, et par conséquent de véritables bienfaits, supérieurs aux prospérités apparentes. D'ailleurs, même ici-bas, la réflexion attentive voit que de larges parts du vrai bonheur ont été assignées par la providence à toutes les nobles choses. La vertu est suivie de jouissances réelles et solides, compensation largement suffisante des biens matériels qui lui peuvent manquer. Les

sciences et les arts libéraux, la culture du vrai et celle du beau, sont des sources de vrais plaisirs qui ont sur ceux du corps deux grands avantages, 1° d'élever l'âme, quand l'abus des autres Tabrutit ; 2" d'être intarissables, tandis que les autres, même dans leurs limites honnêtes, sont essentiellement bornés, etc. Dans la société, plus les individus vivent de la vie de l'âme et accomplissent la loi morale, plus il en résulte de biens même temporels. La science, fruit du travail et du dévouement, perfectionne les arts mécaniques et l'industrie; les populations morales sont laborieuses, produisent davantage, et jouissent avec plus de tempérance et par là même avec plus de réalité ; les libertés civile et politique s'étendent sur un peuple en raison de l'empire qu'il accorde à la vertu. Les maux contraires suivent les états contraires : la paresse et la débauche engendrent dans les individus et dans les populations entières la misère, l'abaissement de la santé et des forces ; l'ignorance entretenue par l'oisiveté, laisse l'homme entouré d'ennemis et privé d'une foule d'avantages que l'étude lui révèle; les jouissances exquises attachées aux nobles développements lui sont inconnues; le vice enfin, qui le prive de sa liberté morale, lui impose aussi d'autres fers, la tyrannie et l'esclavage sont la punition des races dégradées (1).

(1) A ces notions fournies par la philosophie , le christianisme en ajoute d'autres qui les complètent. Les deux principales sont le dogme de la déchéance et celui de la réhabilitation. Ces deux dogmes nous font en^^sage^ la Providence sous un nouveau point de vue, celui de la régénération morale de l'homme qui a été déclarée par Dieu lui-même la plus merveilleuse de ses œuvres. (Ps. liO.)

QUESTIONNAIRE

Des principaux attributs de Dieu.

1. A quelles questions celle des attributs de Dieu revieut-elle? Com-

ment cette question se résout-elle pour la matière et pour l'àme? Comment doit-elle se résoudre pour les attributs de Dieu ?

2. Quels attributs de Dieu la nature revèle-t-elle? 1, 2, 3, 4, 5, 6.

3. Quels attributs de Dieu nous fait connaître la nature humaine? I,

2, 3. — Quels attributs révèle la raison? l, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, ] 0.

4. A quelle remarque donne lieu la comparaison de ces attributs avec

ceux trouvés précédemment?

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