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ÉCOLE DE BACON

doit cesser à tout prix; il ne peut cesser que par une force publique supérieure aux forces individuelles. De là dérivent les gouvernements, dont l'unique fin est de comprimer les forces individuelles, dont le suprême devoir est de vaincre toutes les résistances, et dont le droit souverain est d'être puissants et obéis.

3. Pierre Gassendi (Digne, Paris, 1647) est célèbre par l'apologie qu'il a faite en divers ouvrages de la philosophie d'Epicure, et par sa polémique avec Descartes au sujet des idées innées. 11 a trouvé un interprète supérieur de ses idées dans le plus grand des poètes comiques, Molière.

4. Jean Locke (Bristol, Londres, 1690), regardé comme le père de la métaphysique moderne (Bacon et Descartes ayant seulement fondé la méthode)^ comprit qu'avant d'appliquer notre intelligence à aucune question, il fallait connaître notre intelligence elle-même, sa constitution, sa portée et ses limites, et remonter ainsi du problème de la valeur de nos idées à celui de leur origine. Plus tard, on a compris qu'il fallait soumettre le problème de ïorigine à celui des caractères actuels: mais enfin ce progrès était remarquable, et il fait la gloire de Locke.

5. Dans ï Essai sur l'Entendement humain, il répondit à la question qu'il s'était posée, que nos idées ont une double origine, la sensation, qui fournit tous les éléments, et la réflexion, qui en forme différents composés. Pour appliquer cette théorie à toutes nos idées, il fut obligé de confondre les idées nécessaires avec les idées contingentes qui leur correspondent. Vidée d'espace avec Yidée de corps, et ainsi des autres.

6. De toutes les conséquences renfermées dans son système, Locke n'en a tiré que deux, considérables au fond, quoique peu importantes en apparence : l'une, qu'il n'y a point de preuves a priori de l'existence de Dieu, mais seu-

lement des preuves a posteriori; l'autre, qu'en dehors de la foi traditionnelle il n'y a pas de certitude de la spiritualité de l'âme, et que peut-être la matière peut penser.

7. Outre le système de Locke sur l'origine de nos idées, il faut remarquer la manière dont, à l'imitation de beaucoup de philosophes plus anciens, il concevait la nature des idées : il pensait que les idées étaient des objets intermédiaires entre les objets extérieurs et nous, et seuls aperçus par notre intelligence. Ce système, fécond en paradoxes, a été complètement réfuté par Reid en Angleterre, comme il l'avait été en France par Arnauld avant Locke lui-même.

8. DAvm Hume (Edimbourg, La Flèche, 1737) est le créateur d'un scepticisme tout nouveau, qui était la conséquence irrécusable, soit de la théorie des idées admise jusqu'alors et reproduite par Locke, soit du système psychologique de ce dernier. En effet, d'une part, nos idées n'étant que les copies des impressions reçues du dehors, une seule chose existe certainement , savoir , les copies ellesmêmes, et nous sommes dans l'impossibilité radicale de jamais prouver qu'il y ait aucune réalité au-delà, ni corps, ni esprits, ni Dieu. Les idées seules survivent à ce naufrage universel. D'autre part, si nos idées ont tous leurs éléments dans nos sensations, plusieurs de nos idées, et particulièrement l'idée de cause, sont sans aucun fondement.

9. Etienne Bonnot de Condillac (Grenoble, 1746) introduisit en France la philosophie de Locke, et , croyant la simplifier, retrancha la seconde des deux origines attribuées par Locke à nos idées, c'est-à-dire la réflexion, ou le travail de l'esprit sur les sensations. L'activité de l'esprit supprimée ainsi du premier coup, Condillac ne fait plus de Vattentmi qu'une sensation plus forte que les autres, et comme la comparaison n'est qu'une double attention, le raisonnement une suite de comparaisons, la réflexion une

suite de raisonnements, la mémoire une reproduction de ces facultés, Vimagination une combinaison de leurs produits, et que toutes ces facultés réunies forment Ventendement, il s'ensuit mathématiquement que l'entendement se compose tout entier de sensations.

10. D'un autre côté, les sensations agréables et les sensations désagréables forment les désirs, les désirs forment les passions, et tout cela réuni forme la volonté. La volonté et l'entendement forment la pensée (ce langage est d'ailleurs inexact) : voilà donc toute la pensée expliquée par la sensation, par la seule sensation, c'est-à-dire en définitive par l'action fatale du monde extérieur sur nos organes.

11. Tel est le résumé de cette doctrine, simple, il est vrai, comme deux et deux font quatre, mais qui approche du ridicule presque autant que de l'absurde par cette simplicité même; doctrine, dis-je, d'où l'on n'a pas eu beaucoup de peine à déduire successivement, 1° la négation de la liberté, 2» celle de la distinction de l'âme et du corps, d"" celle de l'existence de la matière, 4° celle de l'existence de Dieu, 5° et enfin un complet scepticisme.

12. Les auteurs les plus renommés qui ont exposé ces conséquences dans des ouvrages aujourd'hui oubliés, sont Helvétius (1758), d'Holbach (1767), Volney (1791) et Saint- Lambert (1798),

. i. René Descartes (La Haye, Hollande, 1637), regardé comme le fondateur de la philosophie moderne (Bacon n'ayant appliqué la méthode philosophique qu'aux sciences cosmologiques et non à la philosophie elle-même), a tracé dans son discours de la méthode, analysé plus haut, les règles essentielles de l'observation en philosophie, en fai-

sant de ces règles une application pleine d'originalité et de profondeur. Cette application renferme en germe les points les plus essentiels de la science - la base de la certitude philosophique dans le premier fait de conscience, la distinction nette et fondamentale de l'âme et du corps, l'alliance étroite et nécessaire de l'idée du fini et de l'idée de l'infini dans notre intelligence, enfin la connaissance de Dieu comme vue immédiate de la raison, et non comme conséquence d'un raisonnement.

2. Ces points et d'autres qui ont moins d'importance et de vérité, ont été développés dans les Méditations, dans les Réponses aux Objections d'Arnauld^ de Hobbes, de Gassendi, dans les Principes de la philosophie, et dans les Lettres.

3. Les critiques les plus importantes qu'on puisse adresser à Descaries, c'est : i° d'avoir érigé la certitude de la conscience en certitude unique, ce qui est tout à la fois arbitraire et inconséquent ; 2° d'avoir, il est vrai forcément, manqué à cette unité de certitude, en admettant aussitôt après celle de la raison, par laquelle il croit à son existence et à l'être infini, et celle du raisonnement, par laquelle il établit les attributs de Dieu ; 3° d'avoir omis la notion de causalité sans laquelle la notion de substance isolée conduit inévitablement à la conception de la substance unique, c'est-à-dire au panthéisme.

4. Bénédict Spinosa (Amsterdam, 1670), dans son Éthique, fonda le plus vaste et le plus rigoureux système de panthéisme qui ait jamais existé. Il adopte pour l'exposer la méthode géométrique, et marche de théorème en théorème avec un enchaînement qui nécessite une lecture suivie et très attentive. Du reste, il importe de bien comprendre que le panthéisme de Spinosa est tout entier dans son point de départ dont il ne donne aucune démonstration, et que ce point de départ c'est la définition qu'il fait d§

là substancBy ce qui existe par soi. Descartes avait aussi donné cette définition sans en prévoir les conséquences.

5. Les principales conséquences de cette définition sont d'après Spinosa : 1° que la substance est unique, et que c'est l'être infini ; 2° que tous les êtres finis sont des modes divers, des attributs de celte substance infinie ; Z'' que ces attributs doivent être en nombre infini, quoique deux seulement nous soient connus, savoir l'étendue et la pensée ; 4° que les corps sont des modes de l'étendue, les esprits des modes de la pensée, et l'homme l'union d'un mode de la pensée à un mode de l'étendue ; 5° que les idées sont ou particulières, inadéquates et confuses, ou générales, adéquates et claires ; 6° que les premières périssent avec le corps, les secondes lui survivent ; 7° que la perfection d'un esprit est de s'élever d'idée générale en idée générale jusqu'à l'idée de la substance unique et infinie ; 8° et que l'immortalité sera le partage de ceux-là seulement qui se seront élevés jusqu'à ce terme suprême.

6. Nicolas Malebranche (Paris, 4674), surnommé le Platon chrétien, s'est immortalisé par son ouvrage intitulé la Recherche de la Vérité, par ses Méditations chrétiennes et métaphysiques, ses Entretiens de Métaphysique et son Traité de Morale. Partant, comme Spinosa, de l'idée de la substance, telle que Descartes l'avait définie, considérant les créatures comme des êtres sans causalité propre, et le Créateur comme la substance infinie, on peut croire que Malebrancheeût été panthéiste, s'il eût été moins croyant. La foi chrétienne, qui manquait à Spinosa et qui échauffait le cœur de Malebranche, le préserva de ce monstrueux écart.

7. La partie capitale du système de Malebranche, celle qui l'a illustré même auprès de ceux qui ont tourné son système en ridicule, c'est la théorie de la vision en Dieu. Cette théorie se réduit aux points suivants : 1° que les idées sont

des objets réels, et les seuls objets directs de notre connaissance ; 2° que les idées ne peuvent avoir leur cause ni en nous-mêmes ni dans les corps ; 3° qu'il reste à dire ou que Dieu crée ces idées en chacun de nous, ou que notre esprit ayant la vue incessante de Dieu, puisque sans cesse il conçoit l'infini, voit en Dieu les idées de tous les êtres ; 4° qu'entre ces deux suppositions, la deuxième est la plus simple et la plus parfaite, par conséquent la plus digne de Dieu.

8. Cette théorie singulière et qui étonne les esprits les moins disposés à l'adopter, a le secret de sa grandeur dans la partie de vérité qu'elle renferme. Les idées interposées entre les êtres finis et nous sont sans contredit imaginaires; et suivant l'observation d'Arnauld, puisqu'on en est à chercher le moyen le plus simple de connaissance, il suffit de dire que nous connaissons par la faculté que Dieu nous a donnée de connaître. Mais nous ne connaissons pas seulement les êtres finis, nous connaissons des vérités éternelles, immuables, et nous ne pouvons les connaître ou les voir que là où elles sont, dans l'être éternel et immuable, en Dieu.

9. Nous mentionnerons en deux mots la théorie des causes occasiojinelles. Être seulement par nos désirs l'occasion de l'action de Dieu sur nos organes, c'est toute la part de causalité que Malebranche, à la suite de Descartes, laisse à la volonté humaine.

dO. Les conséquences morales du système de Malebranche sont justes et belles. La raison divine, suprême sagesse, constitue l'Ordre divin et universel ; elle est la loi de Dieu, et celle de tous les êtres intelligents unis à lui. La règle première et le fondement de la morale, c'est donc l'amour de l'Ordre. Dieu aime l'Ordre et ceux qui se conforment à rOrdre, il fera leur bonheur.

H. Antoine Arnauld (Paris, Port-Royal, Bruxelles,

4662), célèbre théologien, s'est aussi fait un grand nom comme philosophe par deux écrits, où l'on remarque cette droiture des idées, ce bon sens soutenu qui ne s'élève pas si haut que le génie, mais qui sait maintenir avec sûreté la ligne moyenne de son vol. Ces deux écrits sont : 1° VArt de penser, connu vulgairement sous le nom de Logique de Port- Boyal, qu'Arnauld, par un prodige unique en son genre, composa en une semaine, de moitié avec Nicole, cet autre solide penseur ; cet ouvrage, auquel il ne manque, pour être un chef-d'œuvre, que les règles de l'induction, est resté le modèle de tous les ouvrages de logique composés depuis; ^ le livre des vraies et des fausses idées, composé contre l'hypothèse des idées, telle que Malebranche l'avait adoptée, et où Arnauld combat victorieusement cette hypothèse, tombée définitivement depuis sous les coups de Reid (1).

12. Bossuet et Fénelon n'ont fait de la philosophie que d'une manière accessoire, mais ils l'ont faite de mains de maître, et chacun d'eux nous a laissé un chef-d'œuvre. Celui de Bossuet est la Connaissance de Dieu et de soimême (1670), excellent résumé des idées les plus justes et les plus utiles dans la science de Dieu et de l'âme ; celui de Fénelon est la Démonstration de l'existence de Dieu (1713), en deux parties, l'une où l'existence de Dieu est tirée des causes finales, l'autre où elle se déduit de l'idée de l'infini. Dans cette seconde partie, Fénelon reproduit avec originalité, quoique avec une sorte d'affectation fatigante, le procédé du doute méthodique de Descartes, et lutte avec force contre le spinosisme. — Les pensées de Pascal (1670), où cet homme de génie élève et abaisse l'homme tour à tour avec

(1) 11 est assez étonnant qu'on oublie généralement fie faire remonter jusqu'à Arnauld la gloire de s'être élevé le premier contre cette hypothèse des idées représentatives.

tant de force, se rattachent aussi au mouvement spiritualiste de l'école de Descartes.

13. Berkeley (Irlande, Cloyne, 1710) tient à l'école de Descartes par le spiritualisme et par la doctrine des idées représentatives. Il crut servir efficacement la cause du spiritualisme, en démontrant qu'il est impossible d'affirmer avec certitude l'existence des corps, puisque nous ne les connaissons pas directement, mais par des images. Sa conclusion morale était que nous ne devons pas nous attacher à des êtres dont l'existence même est incertaine.

14. GoDEFROi-GuiLLAUME Leibniz (Lcipsick, Hanovre, 1710), savant universel et rival de Descartes, tient à l'école de Descartes par ses tendances idéalistes et par sa méthode, mais il combat l'idée de la substance, telle que Descartes l'avait léguée à Spinosa et à Malebranche. Ses principaux ouvrages sont les Essais de théodicée et les Nouveaux Essais sur r entendement humain.

15. Les substances, suivant Leibniz, sont des forces. Ces forces diff'èrent entre elles par la conscience qu'elles ont d'elles-mêmes, ou par l'absence de cette conscience. C'est là toute la diff'érence qui existe entre l'esprit et la matière. La matière a son principe dans des forces simples et irréductibles, parfaitement analogues en nature aux forces simples et irréductibles qui constituent les esprits. Les unes et les autres sont des monades.

16. Ces monades, ou forces simples, sont inaccessibles les unes aux autres : chacune d'elles agit exclusivement dans le cercle de ses opérations, sans pouvoir atteindre hors de ce cercle, sans pouvoir agir en aucune façon sur les autres. Mais Dieu a coordonné dans le principe toutes les forces, de manière à ce que leurs évolutions se correspondissent avec exactitude ; c'est ainsi que les pensées d'un homme, amenant dans un moment donné une certaine dé-

termination, les lois du corps produisent dans ce même moment le mouvement qui correspond à cette détermination, sans qu'il y ait en réalité aucune action directe de l'âme sur le corps. C'est là ce qu'on entend par le système de Vharmonie préétablie.

17. En théodicée, Leibniz admet une nécessité morale à laquelle la liberté divine est soumise, en raison de son union avec la sagesse souveraine. Il fonde Voptimisme, et croit que le plan du monde est le meilleur possible, et que le mal dont nous sommes témoins dans la partie resserrée de ce monde où nous sommes placés est un accident insignifiant dans l'ensemble. Du reste, le mal est de trois sortes : métaphysique, physique et moral. Le mal métaphysique, c'est l'imperfection des êtres finis, conséquence nécessaire de la création, qui est un bien supérieur; le mal physique, qui consiste en certains accidents dus à des lois générales nécessaires au bien universel ; le mal moral, qui consiste dans l'infraction de la loi morale, infraction dont nous sommes seuls auteurs, seuls responsables.

18. Léonard Euler (Baie, Berlin, 1760), très célèbre géomètre, a pris un rang distingué parmi les philosophes qui font suite au mouvement cartésien par ses Lettres à une Princesse d'Allemagne, où il traite avec une admirable clarté de hautes questions de physique et de philosophie. Il combat Leibniz et son disciple Wolf sur plusieurs points, et notamment sur Vharmonie préétablie, traite très bien la question delà liberté, donne une excellente théorie du syllogisme, et présente des considérations pieuses et consolantes sur la prière comme élément du gouvernement providentiel.

IV, — Ecole écossaise.

i. Thomas Reid (Ecosse, Glascow, i752) s'est proposé, dans ses Recherches sur V Entendement humain, et ses deux Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme et sur ses facultés actives, de réfuter le scepticisme de Hume. Il remonte avec raison jusqu'à Locke, dont la philosophie renfermait les principes desquels Hume avait seulement tiré les conséquences, et par l'analyse exacte de nos perceptions, il démontre que Locke a oublié des éléments importants, éléments inexplicables parla sensation et la réflexion. Il établit ainsi les croyances naturelles de substance, de cause, et porte dans toutes les recherches suivantes la même justesse et la même sagacité. Nous avons déjà dit (voir Locke et Arnauld) qu'il ruina pour jamais la théorie des idées représentatives.

2. Dugald-Stewart (Edimbourg, 1792), élève de Reid, continua dans son enseignement oral et dans plusieurs ouvrages, notamment dans la Philosophie de l'Esprit humain et dans les Esquisses de Philosophie inorale, l'application sage et féconde de la méthode employée par son maître. Rien n'est plus intéressant que les descriptions fidèles que ces deux grands professeurs ont faites des phénomènes de l'esprit humain dans leurs détails les plus variés et les plus journaliers. On se sent bien loin, en les lisant, de ces systèmes nuageux qui ont fait si souvent le discrédit de la philosophie. Mais il faut avouer aussi qu'après le charme d'une première lecture vient une certaine lassitude, et qu'on se sent le besoin de faire succéder à tant d'observations fidèles et aux inductions exactes, mais timides, qui les accompagnent, une science plus hardie et de* principes plus généraux.

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