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CHAPITRE DEUXIÈME

DES PHÉNOMÈNES ORGANIQUES QUI SONT LIÉS AUX PHÉNOMÈNES DE CONSCIENCE. — DES PHÉNOMÈNES DE CONSCIENCE. — DES IDÉES EN GÉNÉRAL. — DE LEURS DIFFÉRENTES ESPÈCES.

L -- Des phénomènes organiques qui sont liés aux phénomènes de conscience.

1. Avant de s'occuper des phénomènes de conscience, il est bon de jeter un coup d'œil sur les phénomènes organiques dont ils sont accompagnés. Ces rapports du physique et du moral sont un des points les plus admirables du plan de la providence. Quand Bossuet voulut enseigner à son élève la connaissance de Dieu et de soi-même, il se fit élève lui-même, étudia avec soin Tanatomie et la physiologie, et devenu promptement maître consommé en ces matières nouvelles, il fit de Viinion de rame et du corps l'un des plus beaux chapitres de son ouvrage. C'est à ce résumé substantiel, demeuré vrai après les progrès de la science, que nous renvoyons le lecteur. Nous ne pouvons donner ici que quelques explications sommaires, dans le but de prévenir la confusion des phénomènes organiques avec les phénomènes de conscience auxquels ils sont liés.

2. L'homme, comme les animaux vertébrés, est doué de la vie de relation, et communique avec les autres êtres matériels par les cinq sens, de l'odorat, du goût, de l'ouïe, de la vue et du toucher. Mais les sens ne sont pas les organes des sens, et c'est une distinction qu'il faut s'appliquer à

bien faire. L'animal sent et perçoit; le bon sens nous dit que les organes ne sentent ni ne perçoivent ; ils sont excités, il s'y opère de certaines vibrations, de certains mouvements que la science n'explique pas, et qu'elle se borne à décrire. Essayons cette description dans ce qu'elle a de plus général et de plus sûr.

3. Les corps odorants répandent-ils des parcelles odorantes d'une extrême ténuité, ou impriment-ils à l'air des vibrations d'un genre particulier? C'est ce qu'on ignore; mais on sait que, par suite de l'action de ces corps, la membrane pituitaire est impressionnée, et que le nerf olfactif, dont elle est l'épanouissement, est aussi impressionné dans toute sa longueur, c'est-à-dire jusqu'au cerveau.

4. Les corps savoureux laissent échapper, sous la pression que l'animal leur fait subir, des molécules subtiles qui impressionnent les extrémités irritables d'une foule de nerfs aboutissant au palais et à la partie supérieure de la gorge. L'impression des nerfs se répète encore jusqu'au cerveau, comme dans le sens de l'odorat.

5. Les corps sonores vibrent par suite du choc qu'ils subissent. L'air ou le milieu ambiant dans lequel ils sont placés vibre à son tour couche par couche, le nerf acoustique est impressionné, et l'impression se répète encore jusqu'au cerveau.

6. Les corps éclairés par la lumière réfléchissent autour d'eux les rayons lumineux (ou plutôt oscillent d'une façon particulière, analogue à celle des corps sonores) ; ces rayons frappent le globe de l'œil, traversent l'humeur aqueuse, le cristallin et l'humeur vitrée; les rayons partis d'un seul point, convergent ainsi en un point unique, et impressionnent la rétine, ou épanouissement du nerf optique, qui est à son tour impressionné dans toute sa longueur jusqu'au cerveau.

7. Les corps chauds, les corps durs, agissent de même sur les papilles de la peau, sur les nerfs qui y aboutissent, et l'impression des nerfs, comme dans les autres cas, remonte jusqu'au cerveau.

8. Dans l'exercice des cinq sens, il y a donc uniformément : 1° impression sur la partie* extérieure de l'organe; 2° impression dans la longueur du nerf; 3° impression au cerveau.

9. Ces faits n'ont aucune ressemblance avec les faits de conscience qui les suivent. En effet, quand je dis : Je sens une odeur, j'ai chaud, je vois ce corps, etc., je n'entends parler d'aucune impression faite sur l'organe, ni dans le nerf, ni au cerveau ; la plupart des hommes ignorent même que de telles impressions ont lieu. Ces impressions occasionnent en moi des sensations agréables ou désagréables et une certaine connaissance des qualités des corps ; mais ces sensations et cette connaissance viennent à la suite de l'impression cérébrale, sans avoir avec elle absolument rien de commun. On conçoit même très bien que l'impression cérébrale pourrait avoir lieu sans amener après elle ni ces sensations ni cette connaissance.

10. D'autres impressions ne se rapportent à aucun des cinq sens. Un coup d'épée qui divise mes chairs irrite fortement les nerfs qui aboutissent au lieu de la lésion, et l'impression se reproduit jusqu'au cerveau. La douleur, fait de conscience, qui suit l'im^pression cérébrale, n'a évidemment aucune ressemblance avec cette impression, pas plus qu'avec l'épée elle-même.

il. Les faits organiques précédents présentent un caractère commun, celui d'avoir pour terme une impression au cerveau. Les faits suivants présentent un caractère opposé, celui d'avoir un mouvement du cerveau pour point de départ. Non seulement il y a des impressions sur les organes,

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suivies de l'impression des nerfs, puis de l'impression du cerveau ; mais il y a des mouvements au cerveau, suivis du mouvement des nerfs, puis des muscles, puis du mouvement des organes, ce qui fait deux séries inverses :

1° Organes, nerfs, cerveau ;

2° Cerveau, nerfs et muscles, organes (1).

12. Les impressions et les mouvements du cerveau ont cela de com.mun que ce sont également des modifications de la matière cérébrale, et en tant que modifications, elles ne diffèrent pas en soi ; mais il ne faut pas oublier que les impressions du cerveau sont la fin d'une série partant du dehors et aboutissant au dedans, tandis que les mouvements du cerveau sont le commencement d'une série partant du dedans et aboutissant au dehors.

J3. Il y a lieu de distinguer les mouvements du cerveau en plusieurs classes suivant leur origine.

En premier lieu, toute impression du cerveau, très probablement, tend à déterminer un mouvement, c'est-à-dire que toute série du dehors au dedans tend à se compléter par une série inverse. Cela est du moins incontestable pour toute impression accompagnée de plaisir ou de douleur. Si l'impression est agréable, il se produit un mouvement d'épanouissement, de dilatation ; si l'impression est pénible, c'est au contraire un mouvement de resserrement, de contraction.

Ici, rien que d'aveugle, d'instinctif; l'enfant, l'homme qui dort présentent ce phénomène aussi bien que l'homme fait et parfaitement éveillé.

14. D'autres mouvements sont aussi instinctifs; mais ils diffèrent des précédents en ce qu'ils ne sont point la suite

(1) Pour simplifier ces explications, nous sous-entendons la moelle épinière, prolongement du cerveau, k laquelle aboutissent la plupart des nerfs.

d'une impression ; le mouvement originel de la série est sans antécédent apparent ; mais il a toujours un but évident, qui est la conservation de l'individu et la fin pour laquelle il est créé, et il est dû à ce qu'on nomme le principe vital, agent inconnu auquel on rapporte les phénomènes de la vie, comme on rapporte ceux de la chaleur à un agent inconnu, le calorique ; le principe vital, force inintelligente ou du moins involontaire, est en rapport intime avec l'âme (1). Du cerveau comme d'un centre, il produit, en vertu des lois qui lui sont propres, divers mouvements nécessaires à l'existence et à l'entretien du corps; les uns continus comme la circulation des fluides, les autres intermittents, comme ceux que nous produisons pour rétablir l'équilibre du corps.

15. Enfin, beaucoup de mouvements du cerveau, suivis de mouvements organiques, sont évidemment déterminés par notre volonté. Je veux lire, et je lis. Je veux lever la tête, et je la lève. Ce commandement de notre volonté sur le cerveau, et par suite sur les organes, est limité, sans doute, mais son importance n'a pas besoin d'être remarquée.

Il est très probable aussi qu'il ne se forme en nous aucune idée, ni aucun sentiment, ni aucune détermination qui ne produise sur le cerveau une certaine influence, laquelle est souvent de nature à retentir jusqu'au dehors. Cet effet est du moins très fréquent. De là les expressions du regard, de la physionomie, du geste, etc.

(1) J'ai cru longtemps que le principe vital était absolument distinct de l'âme; mais les dissertations que j'ai lues sur ce sujet, et qui sont dues à des hommes très compétents, m'ont fait apercevoir que j'étais probablement dans l'erreur, et je rétracte ce que je disais sur ce point dans ma 3^ édition.

4. L'histoire complète de chaque homme serait le récit de la multitude des perceptions, sensations, idées, sentiments, déterminations, dont il aurait eu successivement conscience pendant toute la durée de sa vie. Et l'on peut affirmer que cette histoire ne ressemblerait exactement à celle d'aucun autre homme, et que dans cette histoire ellemême, celle d'un seul jour ne ressemblerait non plus à celle d'aucun autre jour.

2. Et cependant une si grande variété est le résultat des combinaisons faites entre un petit nombre d'éléments; en sorte qu'il est possible d'arriver à une classification très simple des phénomènes de conscience, et de les indiquer, tout innombrables qu'ils sont, par quelques dénominations générales.

3. Les premiers ]iliénomènes de conscience qui se présentent à l'observation, sont ceux de la sensation et de la perception qui suivent les impressions organiques décrites dans le paragraphe précédent.

4. Lorsque nos organes ont été impressionnés, et que par suite de cette première impression les nerfs ont été aussi impressionnés jusqu'au cerveau, nous sentons et nous percevons, et ces deux faits sont souvent très faciles à discerner. Ainsi, dans l'exemple du coup d'épée, la douleur éprouvée par celui qui a reçu le coup, se distingue aisément dans son esprit de l'idée qu'il se fait aussitôt de l'épée qui l'a frappé, c'est-à-dire qu'il distingue avec une entière évidence la sensation qu'il éprouve de la perception qui en est la suite.

Il en est de même toutes les fois que les sensations sont agréables ou pénibles.

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5. Mais lorsque les seiisations sont sans plaisir et sans douleur, elles ne sont plus que les signes des qualités des corps, la pensée ne s'arrête pas un seul instant sur elles, et va droit au dehors ; et il faut un assez grand effort de la réflexion pour les séparer des perceptions.

6. Aussi quand le philosophe cherche dans la langue les mots nécessaires pour exprimer les diverses espèces de sensations, il éprouve un assez grand embarras, et ne trouve le plus souvent à sa disposition que des mots auxquels il est presque toujours réduit à donner un double sens : et comme ces mots expriment bien plutôt les qualités des corps que les sensations de l'âme, l'emploi qu'il en fait paraît plus paradoxal que philosophique. N'a-t-on pas l'air de commettre une impertinence envers le bon sens quand on affirme que les odeurs, les saveurs, les sons et les couleurs sont dans l'âme et non pas dans les corps ?

7. Pour que ces affirmations cessent d'étonner, il suffit de remarquer que le mot couleur, par exemple, employé en philosophie pour désigner les sensations de la vue, l'est aussi, soit en philosophie, soit dans le langage ordinaire, pour désigner les propriétés ou qualités des corps que ces sensations xïC)\x?> révèlent. I! suffit, pour prévenir toute confusion, de ne pas oublier que les effets produits dans l'âme à la suite des impressions organiques sont des sensations, et que les qualités des corps sur lesquelles l'attention de l'esprit se porte par suite des sensations éprouvées, sont l'objet de nos perceptions.

8. Mais si la sensation, effet produit dans l'âme, n'est pas moins distincte de la perception, c'est-à-dire d'une certaine connaissance des objets extérieurs, qu'elle ne l'est des impressions organiques dont elle est précédée, comment expliquer cette suite et cette dépendance entre des phénomènes si dissemblables? A une telle question, il n'y

a qu'une réponse sage : c'est d'avouer que Texplication nous échappe. Pour un esprit réfléchi, l'étroit lien qui unit les impressions organiques, les sensations et les perceptions, n'est l'effet d'aucune nécessité, et paraît montrer avec évidence la parfaite liberté du suprême ordonnateur dans son œuvre.

9. Le fait de conscience qui se présente après la sensation et la perception, suites de l'impression organique, c'est Veffort musculaire, d'où résulte le mouvement de quelque membre. En donnant à cet effort le nom de musculaire, on indique par cet adjectif non pas le principe de l'effort, qui est dans l'âme, ni même son point de départ, qui est dans le cerveau, mais son terme, qui est dans les muscles.

tO. La sensation, la perception, l'effort musculaire, sont les trois phénomènes que l'on observe dans les rapports de l'âme avec le corps. Comme ces rapports ne constituent pas toute la vie de l'âme, il s'ensuit que ces trois phénomènes ne sont pas les seuls.

11. Mais, comme chacun de ces phénomènes renferme, en quelque sorte, deux éléments, savoir, le phénomène luimême, qui est tout entier dans l'âme, et un phénomène organique qui le précède (l'impression) ou qui le suit (le mouvement), nous pouvons, par un procédé que nous étudierons plus tard, et qu'on nomme abstraction, considérer le premier de ces éléments sans le second. Parla nous nous élèverons à trois phénomènes plus généraux dans lesquels ces trois premiers se trouveront compris, et qui comprendront en outre tous les autres phénomènes de l'âme.

12. En effet, qu'est-ce qu'éprouver une sensation? Ç* est sentir par suite d'une impression des organes. Qu'est-ce qu'avoir une perception ? C'est connaître certains phénomènes. Qu'est-ce que faire un ejfort musculaire? C'est agir sur un membre pour le mouvoir. Séparons dans ces trois

faits ce qui tient aux organes, et nous aurons trois phénomènes généraux dont la sensation, la perception, l'efFort musculaire, sont des applications particulières. Ces trois phénomènes généraux s'appellent sentir, connaître^ agir.

13. Le phénomène général de sentir ne renferme pas seulement les sensations qui se rapportent à des objets matériels, mais les sentiments qui se rapportent à des objets immatériels, comme l'amitié, l'amour du beau, la vénération.

14. Le phénomène général de connaître ne renferme pas seulement les perceptions qui se rapportent à des corps présents, c'est-à-dire agissant sur mes organes, mais les IDÉES qui se rapportent à tous les objets que je puis connaître par les organes ou sans les organes, à des corps présents, absents ou imaginaires, à l'âme de mes semblables, à la mienne, aux propriétés des êtres, aux causes, aux lois, à l'être infini.

15. Le phénomène général à' agir ne renferme pas seulement les efforts musculaires, qui ont leur effet actuel dans les organes, mais les voûtions (1), qui se rapportent aussi à l'avenir ou à des faits immatériels, comme la résolution de me promener demain, ou celle d'être attentif à présent à ce qu'on me dit.

16. Nous reconnaissons en somme trois phénomènes généraux de conscience, qui sont : sentir, connaître et agir, et six classes de phénomènes secondaires, dont trois, les sensations, les perceptions et les efforts muuulaires, tiennent aux rapports de l'âme avec le monde matériel, et les trois autres, les sentiments, les idées et les voUtions, en tant

(1) Nous eussions préféré le mot actes comme plus simple, si l'usage n'attachait à ce mot l'idée de l'exécution extérieure , qui ne fait évidemment pas partie du phénomène de conscience.

que dépassant les organes et les objets matériels, constituent la vie intime de l'âme et ses rapports avec le monde immatériel.

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