III. — Des idées en général
1. On peut dire que l'étude des idées est à la philosophie ce que la philosophie est aux autres sciences. En effet, nous avons vu que toute science a sa philosophie, qui consiste en ce que cette science cherche à s'expliquer ellemême à elle-même. Or, en philosophie, quand l'intelligence est appliquée à l'étude des sensations, des sentiments ou des faits actifs et volontaires, il y a en quelque sorte différence entre le sujet et Vohjet de l'étude; mais, dans l'étude des idées, le sujet et Vohjet sont absolument identiques, c'est Yintelligence se rendant compte des éléments de Vintelligence.
% Les plus grands problèmes de la philosophie sont donc ceux qu'on pose sur les idées, et leur solution a une influence inévitable sur toutes les autres questions. Par exemple, l'idée de cause mal expliquée conduit en psychologie au matérialisme, en logique au scepticisme ou doute universel, en morale au fatalisme, en théodicée à l'athéisme.
3. Une bonne théorie des idées est donc en réalité le fondement de la philosophie.
4. Mais d'abord il faut se garder d'une préoccupation fâcheuse qui a dominé presque jusqu'à nos jours tous les essais qu'on a faits pour expliquer l'intelligence humaine. La grande familiarité dans laquelle nous vivons avec les corps, le peu d'habitude au contraire que nous avons des phénomènes spirituels, rendent fréquents dans le langage ordinaire l'emploi des expressions métaphoriques. On dit
iih esprit étendu, pénétrant, des idées miettes, des passions vives, etc., etc. Mais ce qui a du sens et de l'utilité comme métaphore devient absurde quand on en fait une théorie. Par exemple, je découvre dans ce qu'on appelle Vétendue de Tesprit une analogie avec Vétendue dans les corps. Mais qu'on prenne l'expression à la lettre, et qu'on vienne à demander quelle est dans cette étendue la part de la longueur, celle de la largeur et celle de l'épaisseur, il est clair qu'on pose là des questions absurdes. Or, la propension à prendre à la lettre de simples métaphores a engendré en philosophie une théorie des idées dont la grossièreté nous surprend aujourd'hui.
5. Le mot idée, z<^o<;, fut primitivement métaphorique, et signifiait dans son sens propre une image, une peinture- Les philosophes, abusés par la métaphore, traitèrent de l'idée comme d'?/??e chose qui représentait à l'esprit les réalités. Entre l'esprit qui connaît et l'objet qui est connu, ils supposèrent un être mitoyen. Vidée. Cette idée ou représentation était tantôt considérée comme une véritable peinture matérielle faite en raccourci dans le cerveau ; tantôt, ce qui est peut-être encore plus absurde, comme une peinture intellectuelle. Dans les deux cas, c'était l'intermédiaire obligé entre les réalités et nous. D'où il suivait que nous ne connaissons directement aucune réalité, mais seulement les portraits, représentations ou idées des réalités.
6. Or, comme rien ne garantit l'exactitude du portrait, il s'ensuivait, en dernière analyse, que nous ne connaissons rien avec certitude ni du monde des corps, ni du monde des esprits. Cette conséquence, quoique simple et immédiate, n'a été aperçue que fort tard : c'est dans le siècle dernier seulement qu'elle a été mise en pleine évidence.