‹ Cours de philosophie élémentaireChapitre 76 sur 271 · V. — Quelques considérations sur le bonheur et le malheur · texte numérisé non relu

V. — Quelques considérations sur le bonheur et le malheur

i. Cherchons brièvement: 1° quelles sont les diverses sources du plaisir et de la douleur, du bonheur et du malheur ; 2° quels sont les caractères du plaisir et de la doueur suivant leurs diverses origines ; 3« quel est le véritable bonheur.

2. Les diverses sources du plaisir et de la douleur se réduisent aux deux suivantes : 1° les rapports de l'âme avec le corps, ou la vie physique ; 2° le développement des facultés de l'âme elle-même, ou la vie intellectuelle et morale.

3. Il est clair que, dans tous les cas, le plaisir indique généralement un développement régulier et favorisé de la vie, la douleur un développement irrégulier et contrarié de la vie.

4. Souvent nous jouissons d'une impression ou d'un mouvement des organes qui ne sont pas réguliers et qui tendent plus ou moins prochainement au détriment et à la ruine de l'organisme. Mais il y a plus tard compensation et retour ; on peut dire en général qu'il n'y a pas un plaisir irrégulier du corps qui ne doive être racheté ultérieurement par une douleur égale ou par la privation d'un plaisir plus grand et plus long. Les voluptés désordonnées^ indé-

pendamment de leurs conséquences morales, qui sont sans contredit les plus fâcheuses, engendrent au physique: l'* souvent des douleurs cruelles; 2'' toujours une certaine dégénération et par suite un bien-être moindre, des avantages plus bornés, moins de force, de souplesse et de ressources de la part du cerveau et de la part des organes intérieurs et même extérieurs. Au contraire, souvent la douleur actuelle est une condition de bien-être' futur.

5. Des remarques analogues se peuvent faire sur le développement des facultés. Tout plaisir qui vient de Texercice favorisé, mais irrégulier de nos facultés, est le chemin d'une douleur morale ultérieure. La raison est la loi de notre vie spirituelle. Celui qui veut le contraire de la raison et qui peut exécuter ce qu'il veut, jouit de l'acte qu'il produit, mais il souffrira plus tard du résultat ; celui qui pense sans soumettre sa pensée à la sévérité de la méthode et à l'autorité des grandes vérités premières, se prépare des erreurs et des doutes, des perplexités qui le tourmenteront plus qu'il n'aura joui de ses rêves d'un jour. Celui qui aime ce qui ne doit point être aimé est nécessairement sur la voie d'amères déceptions.

6. Les douleurs, au contraire, auxquelles on se résigne en réprimant sa volonté, en soumettant son intelligence, en réglant sa sensibilité, malgré leurs résistances, si ces efforts sont faits par respect pour la raison, sont la condition ultérieure d'une grande satisfaction morale (1).

7. Ces vérités s'étendent au dehors de nous et s'appliquent aux conséquences extérieures et sociales que produisent le développement régulier ou irrégulier des facultés. Des maux inombrables sont, dans la société, la suite

(1) La foi chrétienne est d^abord un sacrifice; elle devient ensuite le calme et la sécurité de l'intelligence, comme elle est la consolation du cœur.

des écarts de la volonté, de Tintelligence et du sentiment, et les biens dont nous jouissons sont généralement le fruit des sacritices accomplis soit par nous soit par d'autres.

8. Il y a donc une grande loi morale, applicable aux individus et aux peuples : Tout bien à venir doit être conquis par le sacrifice (1).

9. Quels sont les caractères du plaisir et de la douleur suivant leurs diverses origines? Réduisons cette question à celle-ci : Quelles différences de caractère y a-t-il entre les plaisirs du corps et les plaisirs de l'âme ? On en peut distinguer trois importantes.

10. En premier lieu, les plaisirs du corps ne sont, dans l'ordre des choses, que des moyens; les plaisirs de l'âme sont des fins. Ainsi le plaisir que j'éprouve en mangeant n'est qu'un moyen établi pour la conservation du corps; au contraire, quand j'éprouve du plaisir par suite de l'accroissement de mon intelligence, par exemple, bien que ce soit là aussi un moyen, un attrait destiné à m'engager à de nouveaux efforts, bien aussi que ce plaisir ne soit pas l'unique résultat de la connaissance acquise, ni le plus important, néanmoins je conçois que le rapport de la vérité avec notre intelligence est tel, que la vérité doit faire le bonheur de l'intelligence.

il. En second lieu, les plaisirs du corps, irrépréhensibles quand ils ont un but, néanmoins ne sont jamais nobles; et dès que le but manque, que les plaisirs des sens sont cherchés pour eux-mêmes, ils sont ignobles; les plaisirs de l'âme, au contraire, sont nobles comme dérivant

(1) Nous n'avons pas besoin de remarquer que c'est le christianisme qui a promulgué cette loi dans le monde, comme tant d'autres. Mais ce qu'il est utile de remarquer, c'est qu'il ne se borne pas à la promulguer, il l'inculque par des règles positives et obligatoires; car le christianisme est complet; ce qu'il offre à l'intelligence comme vérité, il l'impose k la volonté comme loi,

de choses qui le sont. Les jouissances de la vertu, de la science, de l'art, de l'amitié, de la piété, ont un caractère de grandeur dont celui qui les possède se glorifie légitimement.

42. — En troisième lieu, les plaisirs du corps ne peuvent se prolonger au-delà d'un temps qui est toujours court: Quand le gourmand est saturé de mets, il faut bien qu'il s'arrête. Les plaisirs de la vue et de l'ouïe font exception, quand ces deux sens sont employés comme moyens d'art ; quand ils ne sont pas élevés à cette hauteur, que l'éclat extérieur, un vain retentissement sont leurs seuls objets, ils réclament une variété constante sous peine de dégoût. De Icà les combinaisons de l'art inférieur et du luxe combinaisons qui finissent par être au-dessous des exigences renaissantes des esprits blasés. Les plaisirs de l'âme ont le caractère opposé. Ils sont durables. Le plaisir d'une amitié sincère et bien entendue peut se renouveler par la pensée à tous les instants ; le commandement de soi-même, qui est le triomphe de la volonté, engendre un contentement perpétuel; la satisfaction de la connaissance acquise dure au-delà du moment où elle a été acquise, elle se renouvelle sans cesse avec son souvenir, etc.

13. Quel est le véritable bonheur? II résulte des remarques précédentes, 1" que le bonheur n'est point dans les plaisirs des sens, puisque ces plaisirs ne sont pas des fins réelles, que cherchés pour eux-mêmes ils sont ignobles et qu'ils sont d'une courte durée; 2" que le bonheur est dans le développement de nos facultés, quand ce développement est raisonnable et quand il n'est pas contrarié. Comme cette seconde condition ne dépend en grande partie nullement de nous, en nommant d'ailleurs vertu le développement raisonnable des facultés, on pourra dire que la vertu procure ici-bas autant de bonheur que le permettent d'ailleurs les épreuves qui l'entourent.

14. En Dieu, souveraine raison, où nulle contrariété ne limite les attributs, le bonheur est infini et permanent. II constitue un état immuable. Tout développement des facultés de l'âme est une participation finie aux attributs correspondants de la divinité. Quand cette communication sera pleine et sans mélange, elle ne constituera plus en nous un état variable de bonheur, mais un état perm.anent et parfait. C'est la fin dernière où l'homme est appelé, mais où il n'arrive qu'autant qu'il le veut. Le choix nous appartient, mais l'alternative est inévitable.

QUESTIONNAIRE

De la sensibilité organique.

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