CHAPITRE SIXIÈME
DE LA RAISON. — CARACTÈRE PROPRE DE CETTE FACULTÉ. 1. — De la raison.
1. La faculté de connaitre, une et indécomposable en soi, se présente sous deux faces différentes, qui sont Vexpérience et la raison. Mais il n'y a pas de véritable connaissance sans la réunion de ces deux points de vue, et ce n'est que d'une manière abstraite et scientifique qu'on peut envisager l'expérience sans la raison et la raison sans l'expérience.
2. L'expérience est la connaissance du particulier, du fini, du relatif; mais le particulier, le fini, le relatif, n'ont de sens que par l'universel, l'infini, l'absolu. Comment le corps serait-il intelligible sans l'espace, la succession sans le temps, la pluralité sans Tunité, etc.?
Réciproquement la raison est la conception de l'univer-
sel, de l'infini, de l'absolu, qui ne sont saisissables pour nous que par le particulier, le fini, le relatif. Comment l'espace serait-il intelligible sans la connaissance d'aucun corps, le temps sans la connaissance d'aucun acte, l'unité sans celle de phénomènes divers, etc- ?
3. Ainsi l'expérience et la raison ne sont pas deux facultés à part, mais une seule faculté atteignant simultanément le fini et l'infini, le contingent et le nécessaire, etc. L'expérience, c'est la faculté de connaître appliquée aux faits isolés, localisée ; et la raison, c'est la faculté de connaître s'élevant au-dessus des faits, atteignant l'absolu.
4. La faculté de connaître est donc double, en ce que les connaissances sont formées du concours de deux éléments absolument distincts ; mais cependant elle est simple, en ce sens que ces deux éléments sont primitivement réunis et n'ont d'existence réelle que l'un avec l'autre et l'un par l'autre.
5. Cette explication fait comprendre ce qu'on entend lorsqu'on dit que la raison est le fond même de l'intelligence et la faculté de connaître par excellence. C'est dans la raison qu'il faut étudier la faculté de connaître, ou plutôt la faculté de connaître n'est autre que la raison, puisque l'expérience n'est que l'apparition particulière d'une vérité ; les vérités particulières, connues par l'expérience, n'ont un sens que par les vérités universelles de la raison, qui les contiennent en quelque sorte d'avance, comme on peut dire que l'espace contient d'avance toutes les formes particulières et les figures de tous les corps individuels.
6. Quelles sont les données de la raison? et parmi ces données quelles sont les plus importantes ? Cette question a fort occupé les philosophes, qui ont cherché à établir sous le nom de catégories des nomenclatures complètes de ces données. Les deux nomenclatures les plus célèbres sont
celles d'Aristote dans les temps anciens, et de Kant dans les temps modernes (1). Celle-ci a été reprise en sous-œuvre par M. Cousin, qui a pensé que toutes les données de la raison pouvaient se ramener à deux : l'idée de la cause et celle de la substance. La cause se révèle par les changements, la substance par les phénomènes, et la cause avant la substance. La première cause que nous affirmions, c'est le moi, qui nous est révélé par ses actes. Une fois cette cause particulière conçue, nous concevons tout acte, tout changement, comme provenant d'une cause. Les sensations nous révèlent ainsi une autre cause qui est le nonmoi. Ces deux causes finies, conçues à leur tour comme des produits, nous révèlent la cause infinie. Mais en même temps que nous affirmons le moi, le non-moi et Dieu comme des causes, nous les affirmons aussi comme des substances, c'est-à-dire comme ayant l'existence réelle, seulement les deux premières une existence contingente et finie. Dieu une existence nécessaire et infinie. En sorte que l'idée de la cause se complète par l'idée de la substance, mais la substance ne nous est connue qu'autant qu'elle s'est révélée comme cause.
7. On peut s'exercer à faire voir que chacune des idées nécessaires est un aspect de Vidée de rinfini, qui résume ainsi toutes les notions fondamentales de la raison, pendant que Vidée du fini résume toutes les idées fournies par l'expérience. (Voir M. Bouillier, De la Raison impersonnelle.)