‹ Cours de philosophie élémentaireChapitre 99 sur 271 · DU JUGEMENT. — DU RAISONNEMENT · texte numérisé non relu

DU JUGEMENT. — DU RAISONNEMENT

L — Du Jugement.

d . L'expérience et la raison sont les deux points de vue de la faculté de connaître ; le moi et le non-moi, le dedans et le dehors, sont les deux champs que parcourt Texpérience et qui, par conséquent, fournissent à la raison les occasions de ses développements. Mais comme, dans l'unité de notre intelligence, l'expérience ne se développe à aucun degré sans que la raison n'entre aussitôt en exercice, et que réciproquement la raison attend l'expérience pour produire les idées qui lui sont propres, il s'ensuit qu'aucune idée contingente n'apparaît dans notre esprit sans être unie étroitement à une idée nécessaire. A peine l'idée d'un phénomène est-elle formée, l'idée de la substance s'y unit soudainement et étroitement ; de même pour l'idée de changement et l'idée de la cause et pour toutes les autres.

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2. Ainsi notre intelligence ne débute pas par des idées isolées qu'elle rapproche ensuite par la comparaison. Elle débute par des affirmations, et dans ces affirmations, qui sont les faits primitifs de l'intelligence, il y a toujours et nécessairement deux idées, l'une contingente et l'autre nécessaire.

3. Soit un enfant qui perçoit pour la première fois une forme, ronde ou carrée, dans un corps : non seulement il la perçoit, mais il l'affirme, il affirme une forme appartenant à un corps, il affirme un corps revêtu d'une forme, il affirme enfin \q phénomène et la substance.

4. Cette affirmation primitive est concrète, c'est-à-dire que la forme et le corps, le phénomène et la substance sont affirmés simultanément, et que plus tard il faudra de la part de l'esprit un travail particulier pour séparer ces deux éléments, et considérer le phénomène sans la substance ou concevoir la substance sans le phénomène.

5. L'affirmation primitive s'appelle jugement. Le jugement ainsi entendu, peut donc se définir une affirmation qui réunit deux éléments, l'élément expérimental ou idée contingente et l'élément rationnel ou idée nécessaire.

6. Il n'est donc pas vrai que le jugement soit toujours le résultat de la comparaison de deux idées. Si cela est vrai pour une foule de jugements dérivés, cela est absolument faux de tout jugement primitif.

7. Par exemple, nous n'acquérons pas séparément l'idée d'un certain effet, et d'un autre côté l'idée universelle de la cause, pour opérer ensuite le rapprochement et affirmer la convenance de ces deux idées ; nous faisons précisément le contraire. A mesure que nous percevons un effet, nous concevons en même temps une cause qui le produit, et il n'y a pas là dedans deux actes simultanés, mais un seul acte. Plus tard, par la réflexion, nous envisageons séparé-

ment l'effet particulier et la cause qui l'a produit ou la cause en général, et alors on dit que nous avons l'idée d'effet et l'idée de cause. Mais la séparation de ces deux idées est le résultat d'une décomposition analogue h. celle par laquelle les chimistes séparent des éléments matériels qui se trouvaient primitivement réunis.

8. Il n'est pas une idée dans notre intelligence qui n'ait existé primitivement comme élément d'un jugement. Toute idée contingente paraît avec une idée nécessaire, toute idée nécessaire avec une idée contingente.

9. Toutes nos idées nécessaires pouvant se réduire à celle de cause et à celle de substance, tous nos jugements peuvent être considérés comme de deux sortes : ceux qui attribuent les effets aux causes et ceux qui attribuent les phénomènes aux substances. Tout jugement exprime l'action ou l'existence et renferme, sous une forme ou sous une autre, le verbe actif ou le verbe substantif.

10. Tout jugement primitif est particulier : cela résulte des explications précédentes. Mais tout jugement particulier tire sa valeur d'un jugement universQj qu'il suppose. Quand je dis : ce corps est rouge; je suis attentif; ces jugements particuliers supposent un jugement universel : tout phénomène suppose une substance. Toutefois, ce jugement universel ne m'apparaît que par cette application particulière que j'en fais; je puis même vivre de longues années en faisant de continuelles applications de ce jugement universel, sans jamais penser à ce jugement qui fait la valeur de tant d'autres.

11. Il est donc vrai tout à la fois que les jugements universels font toute la force des jugements particuliers, et que les jugements particuliers sont la condition chronologique des jugements universels. En sorte que ces deux espèces de jugements sont entre eux précisément dans le même

rapport que les idées contingentes et les idées nécessaires qui en sont les éléments.

12. On donne aux jugements primitifs particuliers et aux jugements universels qu'ils supposent le nom de jugements à priori.

13. Nous pouvons comparer entre elles des idées précédemment acquises, et affirmer ou nier leur convenance (ou plutôt ce sont les phénomènes et les effets que nous comparons et dont nous affirmons au moins la ressemblance). Ces jugements préparés par la comparaison, se nomment à posteriori, par opposition aux jugements à priori. Ils consistent à affirmer d'une substance un phénomène semblable à un phénomène déjà connu et affirmé dans d'autres substances, comme lorsque je dis tel corps est dur ; ou bien à affirmer d'une cause un eftet semblable à un effet déjà connu et affirmé d'autres causes, comme lorsque je dis vous avez fait une injustice; ou bien, sans rapporter les phénomènes et les effets à des substances et à des causes, à les comparer entre eux, et à affirmer qu'ils se ressemblent ou qu'ils diffèrent, comme lorsque je dis le sentiment n'est pas la sensation, la foudre est due au fluide électrique.

14. Un jugement qui exprime Videntité entre deux termes s'appelle définition de mot, comme si je dis un triangle est une figure de trois côtés.

\o. Tout jugement exprimé s'appelle proposition. Aucun jugement ne peut subsister dans l'esprit s'il n'est exprimé. En sorte que, sans le langage, la raison serait une force réduite à l'inaction.

16. La perception extérieure dans l'animal ne se complétant par aucune idée rationnelle ne va pas au delà de la simple perception. Dans l'homme seul elle existe à l'état de jugement. Aussi l'homme seul peut dire ce qu'il voit.

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