‹ Cours de philosophie généraleChapitre 20 sur 21 · NEUVIÈME SÉANCE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME SÉANCE

Application du Principe universel à la détermination des pesanteurs spécifiques. — Explication de la Cristallisation. — Digression occasionnée par une conversation avec un littérateur célèbre. — Réponse à deux Lettres.

Messieurs,

Nous avons défini la constitution des corps liquides : réunion , par simple contact , et sans adhérence , de globules sphériques , chacun en équilibre parfait entre l'Expansion et la répression.

La définition d'un Etre , pour être exacte ^ doit s'appliquer, avec facilité, à toutes les conditions particulières qui caractérisent l'existence de cet Etre. Une bonne définition n'est autre chose que le précis d'une bonne explication.

Suivons les conditions particulières de l'existence des liquides.

Premièrement , il est toujours très facile de diviser mécaniquement leur masse en un grand

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ironibrc de parties , de les tamiser, par exemple , à travers un crible très fin , dont les pores soient imperceptibles à nos regards; ce qui atteste que leurs composes primaires , ou globules primitifs, sont entre eux sans adhérence.

En second lieu, si vous placez, sur la surface d'un corps solide, ime petite masse liquide, une goutte d'eau par exemple , et si elle est entièrement libre sur toutes ses faces, elle prendra toujours la forme globuleuse. Cette disposition lui sera donnée par la facilité avec laquelle toutes ses parties céderont à l'impulsion stellairc , impulsion que vous savez être uniforme et convergente. Mais si, sur le même plan, vous placez une seconde goutte d'eau , et dans le voisinage de la première , l'équilibre d'action stellaire se trouvera rompu sur l'une et sur l'autre de ces deux bulles ; et comme toutes les parties de chaque bulle sont très disposées au mouvement , au déplacement , vous verrez les deux bulles s'alonger l'une vers l'autre , se rapprocher , se toucher , et enfin s'unir.

\ ous reconnaîtrez, dans ces mouvemens, l'effet manifeste de cette Puissance générale de gravitation , qui tend sans cesse à son propre équilibre. Deux gouttes d'eau gravitent l'une vers l'autre comme deux Planètes , et pour la même

cause : seulemcnf, la f^ravilalion mutuelle de deux Planètes s'exécute dans un espace libre , au sein duquel cliacune est isolc'e ; au lieu que deux gouttes d'eau reposent sur un appui vers lequel elles éprouvent leur plus forte gravitation , puisque cet appui est au-dessous d'elles , et que , pour cette raison, elles s'aplatissent sur sa surface. Chaque goutte d'eau est , à l'égard de celle que l'on a placée auprès d'elle , dans une situation ressemblante à celle du lil à plomb auprès d'une montagne. La gravitation forte et principale de ce fil à plomb est pour le globe terrestre, qui intercepte à son égard une moitié de l'impulsion stellaire générale ; la gravitation faible et secondaire de ce même fîl à plomb est pour la montagne , redressée dans son voisifiage , et n'interceptant, à son égard, qu'une très faible partie de l'impulsion stellaire latérale.

Cette analogie de position doit vous porter à concevoir pourquoi la gravitation mutuelle de deux gouttes d'eau ne peut se manifester et s'effectuer que lorsqu'elles sont très rapprochées l'une de l'autre. Et généralement, à la surface de la terre, ou dans ses enveloppes, toute gravitation de molécule à molécule ne peut devenir efl'ective qu'à une très petite distance du point de contact , à cause des perturbations , toujours

nombreuses , qu'elle éprouve par l'effet de la concurrence; chaque molécule , toujours entoure'e , se trouve sollicitée vers un grand nombre de points à la fois ; il n'est que le rapprochement immédiat qui puisse déterminer la direction définitive.

Une semblable difficulté de gravitation définitive aurait lieu dans le Système solaire , si , tout d'un coup , et par une invasion générale , l'enceinte de ce système se trouvait encombrée de corps étrangers. Tout serait troublé, comme dans un Etat surpris par une irruption de barbares ; il n'y aurait plus d'ordre , plus de centre de gravitation, plus de Gouvernement, plus d'Etat.

Oublions , en ce moment , que les Sociétés humaines peuvent être exposées à de telles catastrophes ; nous serons conduits un jour à nous en occuper, puisque nous devons expliquer tous les Faits. Mais rentrons dans la Physique moléculaire.

Nous venons d'expliquer la gravitation latérale de deux gouttes d'eau très voisines l'une de l'autre. INous devons dire maintenant que cette gravitation latérale est toujours faible entre deux gouttes d'un même liquide , mais elle prend de la rapidité lorsque les deux bulles sont formées de liquides différens , pourvu toutefois que la

ÙÙO COURS DE PHILOSOPHIE CENKRALE.

(lilVércncc de nature ne soil que moyenne; car l identité parfaite et le plus haut degré de dissemblance sont les deux extrêmes qui, l'un et l'autre , favorisent peu , ou nullement , la puissance de gravitation moléculaire, tandis que, entre deux liquides qui ne sont qu'à demi hétérogènes l'un pour l'autre, la gravitation moléculaiie s'effectue avec un redoublement de facilité.

Ce jeu frappant des affinités spéciales , fondé sur les demi-ressemblances, et que l'hypothèse de l'attraction ne saurait expliquer , est le témoignage le plus authentique en faveur de l'Expansion universelle. C'est ce que vous reconnaître? , Messieurs , lorsque nous aurons éclairci ensemble tous les mystères de l'Électricité. J'excite votre impatience , je le sais ; mais je vous prie de la retenir; croyez que ce n'est pas sans effort <|ue je modère la mienne.

La méthode m'impose un devoir rigoureux.

Revenons aux Liquides.

Tous les globules dont ils sont composés étant fort mobiles , et la forme sphérique leur donnant la faculté de pouvoir aisément rouler les uns sur les autres, ils cèdent avec facilité à la puissance de gravitation centrale; celle-ci les difose en couches parallèles h la courbure de la terre, parce qu'elle-même s'applique, avec une con-

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vergeiice uniforme , sur tous les points de cette courbure; c'est elle qui , impatiente d'imprimer partout cette uniformité , contraint les liquides à couler sans cesse ^ tant qu'ils se trouvent sur un plan incliné à l'horizon. Le niveau est la seule situation oii les liquides se reposent ; à moins toutefois que, par l'effet d'une grande circonstance locale , l'impulsion stellaire ellemême soit obligée de se partager. Si , par exemple, une mer s'étend jusqu'au pied d'une forte montagne , les eaux cèdent, en ce point, à l'impulsion latérale qui les porte vers cette masse saillante ; elles se relèvent , mais c'est d'une très petite quantité : cette légère déviation du niveau, exactement correspondante à la déviation du fil à plomb dans la même circonstance , atteste également l'influence de toute interposition audevant des étoiles ; elle démontre aussi l'extrême porosité de ces montagnes , que nous jugeons énormes, et qui ne mettent, au-devant des étoiles, qu'un obstacle si léger. D'après la faiblesse de la déviation , soit du fil à plomb , soit de l'eau tranquille, on peut prononcer , sans crainte - d'erreur , que la plus forte montague n'arrête pas, à beaucoup près , la millième partie des rayons stellaires qui lui sont adressés. Essayez , d'après cela , de vous faire un commencement

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d'idoo de la ténuité des rayons stellaires; et demandez-vous si les murs les plus épais , si les voûtes les plus redoublées, peuvent les enipêcîier de produire les effets de pesanteur !

Revenons encore aux liquides.

Comme ils sont incomprçssibles , un même volume de liquide, un pouce cube d'eau, par exemple , pris dans les couches inférieures d'un vase , contient presque autant de matière qu'un pouce cube d'eau pris dans les couches supérieures ; je dis presque autant; l'égalité ne peut être rigoureuse ; pour peu qu'un vase ait de profondeur, les couches inférieures sont plus expansives, plus dilatées, que les couches supérieures ; mais, dans les circonstances ordinaires, cette différence est si petite qu'elle peut être négligée , et que l'on peut considérer toute l'eau contenue dans un vase , ou dans un bassin médiocre , comme étant d'une égale densité.

Il suit de là que si vous plongez dans ce bassin un corps solide qui , sous un volume d'un pouce cube , contienne une quantité de matière exactement égale à celle d'un pouce cube d'eau , ce corps solide sera en équilibre avec l'eau du bassin; il n'arrêtera que la quantité précise de rayons stellaires qui, précédemment, était arrêtée par l'eau qu'il a déplacée; il ne tombera point ; il ne s'en-

toiiccra point sous la surface de l'eau,* il ne restera point non plus en saillie au-dessus de cette surface; il se placera à fleur d'eau; il ne troublera point le niveau général; vous direz de ce corps, que sa pesanteur spécifique est e'gale à celle de Teau.

IMais si le corps solide est d'une densité supérieure à celle de l'eau, tout ce qu'il possédera de plus en matière sera soumis , sans résistance , à l'impulsion stellaire; il tombera, mais avec moins rie vitesse qu'il n'en avait en tombant dans l'atmosphère ; sa vitesse de chute , dans le sein du liquide, sera déterminée, non par sa densité, ou quantité de matière, mais seulement par l'excédant de sa densité sur celle d'un pouce cube d'eau.

Enfin , si le corps solide est d'une densité inférieure à celle de l'eau, si, par exemple, dans un pouce cube de volume , il ne contient que la moitié de la matière contenue dans un pouce cube d'eau, il ne s'enfoncera, dans le bassin, que jusqu'à la moitié de son épaisseur ; toute sa masse se trouvant nécessaire pour faire équilibre à la masse d'un demi-pouce cube d'eau , on dira que la pesanteur spécifique de ce coi-ps n'est que la moitié de celle du liquide.

Passons à un autre objet.

5?)4 COURS DE PHIT.OSOPIIIR CIÎNKRALF.

Lorsque nous avons suivi, n la séance précédente, les liquides dans leurpassage à 1 état solide, nous n'avons point parlé de la cristallisation ^ circonstance importante, qui se présente souvent, mais que nous ne devions examiner qu'après les circonstances qui se présentent toujours.

L'opération naturelle que l'on nomme cristallisation y a lieu lorsque l'impulsion stellaire n'établit sa domination sur un liquide que d'une manière lente, ménagée, soutenue, parfaitement uniforme. Alors les globules primitifs du liquide, ces premiers groupes d'élémens , ces composés primaires, qui étaient désunis entre eux, et qui, chacun , avaient la forme sphérique , se rapprochent , s'unissent , s'agrègent , mais non d'une manière vague et indécise ; ils forment des groupes solides , d'une figure déterminée , prismatique et régulière. Aussi vous distinguez aisément , au premier aspect , un cristal d'un corps non cristallisé. Tout cristal vous montre extérieurement des formes terminées par des angles plans et des surfaces planes ; c'est son caractère le plus apparent.

Pour rendre raison de ce caractère extérieur, et en même temps de la constitution intime des cristaux , observons la gradation des circonstances qui accompagnent la cristallisation des sels ; ces

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corps sont ceux dont la cristallisation se prête le plus aisément à des observations directes.

Pour qu'un sel dissous dans IVau puisse cristalliser, il faut préalablement que sa dissolution, au sein du liquide, soit si parfaite, que Teau pure ne soit pas plus limpide, plus transparente. Cette condition démontre qvie les molécules salines et les molécules d'eau sont alors entremêlées avec une parfaite uniformité.

Et comme ce mélange d'eau salée est tout aussi incompressible que le même volume d'eau pure , nous avons encore le droit d'attester que tous les globules dont le mélange est composé ont entre eux la plus grande quantité de contact réciproque ; s'ils pouvaient se toucher réciproquement plus qu'ils ne se touchent, le volume du mélange pourrait être diminué par une compression artificielle.

Enfin , comme ce mélange d'eau et de sel se montre aussi liquide, aussi coulant que de l'eau pure , c'est une preuve que tous les composés primaires , soit aqueux , soit salins , sont en équilibre parfait entre l'Expansion et l'impulsion stellaire , que , par conséquent , ils sont tous de forme sphérique. Ne craignons pas de rappeler les Faits généraux : la forme sphérique est, dans tout corps composé, la forme de l'égalité actuelle

entre l'Expansion propre, et la repression exté-' ricure; c'est la forme de l'Equilibre actuel.

Vous savez d'ailleurs /ju'une certaine masse d'eau ne peut jamais tenir en dissolution qu'une certaine quantité de sel; tout ce que l'on ajoute à cette quantité reste en dehors de la dissolution, et tombe au fond du vase.

Cette circonstance démontre encore que la distribution réciproque du sel et de l'eau est telle que leurs composés primaires sont uniformément et régulièrement entremêlés.

Si vous supposez maintenant que cette masse d'eau salée a été lentement soumise à un léger exhaussement de température , qui a eu pour tendance , de la contraindre à s'évaporer tout entière , mais graduellement , insensiblement , quels effets ont dû se préparer et se produire? Le voici.

Le sel , n'ayant pas , comme l'eau , la propriété de se résoudre en vapeurs , par le seul secours d'une chaleur légère, a eu pour destination, de rester dans le vase pendant que l'eau l'abandonnait; et, jusqu'à l'entière dissipation du liquide, tel doit être le résultat ultérieur du phénomène.

Mais cette différence d'expansibilité entre l'eau et le sel a fait que dès le premier instant où la température du mélange a été exhaussée, l'aug-

mentation de force expansive s'esA attachée principalement, on même exclusivement , aux globules (le matière aqueuse , comme étant plus disposés à la recevoir, en sorte qu'il s'est fait une dilatation de tous les globules de matière aqueuse, avant même qu'ils se missent en mouvement d'évasion.

Cette dilatation de tous les globules de matière aqueuse a nécessairement exercé une pression sur les globules de matière saline , puisque ceux-ci ne la partageaient pas.

Et chaque globe de matière saline a reçu cette pression d'une manière uniforme , puisque la dissémination du sel s'était faite avec uniformité.

De cette pression uniformément distribuée sur divers points de chaque sphère de matière saline, nous voyons déjà découler, pour chaque sphère , la nécessité de se convertir en Polyèdre régulier, ayant le même centre que la sphère dont il est provenu.

Mais quel sera le nombre de faces de chacun de ces Polyèdres? Pour le découvrir, consultons le Principe universel et la Géométrie.

Le Principe universel nous apprend que toute pression uniformément appliquée sur \m corps sphérique , provoque à l'instant la réaction expansive de ce même corps , réaction qui doit partir

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ilu centre en divergeant sous formes réguliglfes , puisque la compression s'est dirigée avec une convergence régulière vers le centre du corps.

Ainsi , du centre de chaque sphère comprimée s'élancent des rayons expansifs qui se dirigent , non vers les points immédiatement pressés, mais vers ceux qui les environnent. Il devient donc nécessaire que chaque sphère de matière saline, au lieu d'être pleine et égale dans toute sa masse, se brise en fragmens, tous réguliers, tous égaux , et tous ayant la forme de pyramides, car en dehors ils présentent tous une face aplatie, et, en dedans, ils se terminent en pointe, puisqu'ils aboutissent tous au centre commun.

Enfin , comme l'action compressive et la réaction expansive , qui déterminent la composition de ces pyramides, sont essentiellement égales, la forme de ces pyramides ne peut être ni fortuite, ni arbitraire ; il est d'une nécessité rigoureuse qu'elles se constituent de manière à être le témoignage de cette égalité.

Il faut donc que chaque pyramide soit de la régularité la plus parfaite ; car la régularité parfaite dans les efl'ets est seule le fruit d une égalité parfaite dans la cause.

Il n'est que le Tétraèdre , ou la pyramide à quatre faces égales , qui présente cette parfaite

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régularité. Chaque sphère de matière saline sera donc brisée , par l'action connexe de l'Expansion et de la Compression, en autant de Tétra.èdres égaux qu'elle pourra en fournir.

Or la plus simple Géométrie nous découvre qu'une sphère , ainsi morcelée , donne naissance h 20 Tétraèdres égaux , se touchant tous par leurs bases, et réunissant leurs sommets au centre commun.

C'est ainsi cpie le Tétraèdre , qui est le plus simple de tous les corps terminés par des surfaces planes , devient l'élément générateur de tout cristal ; et vous voyez que , pour cette production du Tétraèdre élémentaire , la Nature n'emploie, comme pour toutes ses productions, qu'une Expansion qui concentre , et une Expansion qui réagit.

Vous savez que M. Haiiy, qui a porté tant de sagacité dans l'étude des cristaux , avait assigné trois formes primitives à leurs molécules intégrantes : le Tétraèdre, ou le plus simple des solides à quatre faces ; le Prisme droit triangulaire , ou le plus simple des solides à cinq faces; et le Cube , ou le plus simple des solides à six faces; mais je dois vous informer que M. Haiiy penchait à croire qu'il n'existait en réalité que deux formes primitives; c'est ce qu'il m'a dit à moi-même; et lors-

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que je lui répondis , Pcid-C'lvc n'y en a-t-il qu'une , toute sa réplique fut r.n sourire.

Aujourd'hui je délivre ma pensée de ce peutêtre hésitatif; j'affirme que le Tétraèdre, ou pyramide trièdre , est la forme générale et unique du cristal élémentaire ; le principe universel vient de vous le démontrer j et nous montrerons bientôt que les cristallisations les plus abondantes de la nature en fournissent directement la preuve.

Je dois ajouter que cette vérité importante avait déjà été entrevue par deux Physiciens très distingués. Voici ce que l'on trouve dans le Traité de Minéralogie publié, en 1810, par M. Bournon , et analysé par M. Delamétherie, dans son journal de Physique :

(( J'ai beaucoup de raisons de penser, dit M. Bournon , que la forme des molécules intégrantes, bornées par le moins de lignes possible, appartient, soit au prisme , soit à la pyramide trièdre , et que cette foriiie ne varie que par le nombre immense des rapports difFérens qui peuvent exister entre les angles et les côtés de ce prisme ; peut-être même une observation plus spécialement dirigée vers cet objet, viendra-t-elle nous apprendre un jour que cette forme n'est qu'une, celle de la pyramide trièdre ; je le soupçonne fortement. »

M. Delametherie ajoute : « Je pense que les cristaux des minéraux sont composes de lames, c'est-à-dk'e de solides dont l'épaisseur est peu considérable relativement à leur longueur et à leur largeur. Ces lames me paraissent pouvoir se réduire à trois formes principales, qui donnent tous les solides possibles : la lame triangulaire , la lame rectangulaire, la lame rhomboïdale ou obliquangulaire. Mais chaque lame rectangulaire , ou obliquangulaire, peut être composée de deux ou quatre lames triangulaires , en les divisant suivant une ou suivant les deux diagonales; en sorte qu'en dernière analyse, toutes les lames pourraient se rapporter à la triangulaire. Ces lames triangulaires superposées formeront un prisme trièdre, si elles sont toutes les mêmes en longueur et en largeur; mais si cette longueur et cette largeur diminuent, et font une retraite , ces molécules triangulaires forment une pyramide trièdre. »

Achevons maintenant l'histoire de la cristallisation des sels, ou des autres substances que , dans nos laboratoires , nous pouvons soumettre à cette opération.

C'est, avons-nous dit, au premier iastant. où la température du mélange liquide est exhaussée^

542 COURS db: philosophie générale.

que les petites sphères de matière cristallisable , se brisent, chacune, en 20 Te'traèdrcs égaux, qui tendent à se disperser dans le mélange. Dès les seconds instans, le dissolvant commence à s'évaporer, et son évaporation est lente, uniforme , en sorte que tous ses globules sont , à la fois , et au même degré , en mouvement d'évasion.

Au sein d'un tel mouvement , les Tétraèdres de matière saline, qui restent toujours dans le vase, sont obligés de se grouper, de former des noyaux plus ou moins étendus , séparés par des couloirs ; sans cela la matière aqueuse ne pourrait se rendre vers l'atmosphère ; et c'est cette matière aqueuse elle- même qui , par son mouvement de divergence expansive, contraint les Tétraèdres de matière saline à s'agglomérer de la manière la plus favorable à son passage.

Voilà , soit les lames triangulaires de M. Delamétherie , soit \es formes secondaires de M. Haiij, formes qui doivent être les mêmes dans toute l'étendue du même cristal , parce que l'Expansion de l'eau s'est exécutée de la même manière dans tous les points de la masse.

Mais on sent aussi que les diverses substances qui sont susceptibles de cristallisation doivent se prêter diversement à l'agglomération que leur

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imprime l'ovasioii de la matière dissolvante ; lès iiiies résistent peu , les autres résistent beiaucoup , d'autres modérément; ce qui doit varier indéfiniment les formes secondaires, les formes des noyaux.

Observons maintenant qu'à mesure que le dissolvant s'évapore, sa quantité dans le vase diminué sans cesse , tandis que , d'après les conditions exigées , la température ne s'élève pas , la force d'Expansion n'augmente pas.

De là il résulte que les noyaux s'agglomèrent encore, parce que les voies nécessaires à l'évasion du dissolvant diminuent de nombre et d'étendue. Mais comme cette diminution se fait toujours régulièrement dans toute la masse , et par degrés insensibles , les agglomérations successives dés noyaux se font comme chaque noyau s'était fait lui-même , c'est-à-dire que le cristal d'ensemble prend la même forme que le noyau. Vous voyez maintenant , Messieurs , avec quelle facilité la belle découverte de M. Haiiy se trouve expliquée ; cet illustre savant a fixé la science sur cet objet délicat. Il a montré que les formés secondaires résultent de lames de superposition , récouvrant successivement !e noyau de cristal , et décroissant progressivement , mais étant composées, coninie le noyau lui-même,

(l'une agrégation de niolccuh s intégrantes , toutes identiques de grandenr et de ligure.

Vous trouverez sans doute , Messieurs , dans cette simplicité et cette similitude des cristaux élémentaires , un témoignage frappant en faveur d'un des principes que j'ai établis; j'ai dit : La Matière est identique , l'élément primitif est universellement égal à lui-même de forme et de grandeur. La diversité des compositions secondaires résulte uniquement de la diversité de nombre et de mode selon lequel s'agrègent entre eux les élémens primitifs.

Dans les cristaux , chaque molécule intégrante est déjà un corps composé , une association d'élémens ; et , quoique toutes égales , il leur sufiit d'être agrégées en nombre différent , ou selon des situations différentes , pour amener des formes secondaires extrêmement variées ; il est évident qu'un tel exemple s'applique avec le plus grand avantage aux agrégations d'élémens primitifs ; en sorte que cette idée générale , qui a déjà la simplicité pour elle, a encore cette forte analogie qui résulte d'une observation très étendue. Nous ne saurions être mieux autorisés à faire , de cette idée générale , un principe fondamental ; nous lui trouverons d'ailleurs tant d'autres appuis dans la nature !

Tous les cristaux, entre les mains d'un observateur patient et ingénieux , tel que M. Haiiy, peuvent être soumis à l'opération du cUs>age , c'est-à-dire à une véritable anatomie, qui sépare, les uns des autres, leurs noyaux secondaires, en désunissant leurs faces juxta-posées , comme l'on désunit les feuillets d'une ardoise ou d'un livre. Ce sont ces noyaux, très petits, mais visibles au microscope, dont M. Haùy a étudié et ensuite copié mécaniquement les diverses formes. Vous avez pu voir ces copies mécaniques dans l'une des salles du Muséum d'histoire naturelle.

C'est en appliquant le calcul géométrique à ces formes secondaires que M. Haiiy a établi les formes présumées des molécules intégrantes, car il n'a pu voir ces molécules que géométriquement ; et nous , en attendant les expériences fécondes que nous citerons tout à l'heure , nous voyons le Tétraèdre rationnellement.

M. Haiiy a trouvé de plus que les petits noyaux de chaque cristal, ces prismes secondaires , visibles seulement au microscope, sont, chacun, le type du cristal qui en est composé. Ce sont les mêmes faces, les mêmes arêtes, les mêmes angles, situés de même. Et, dans les ateliers où l'on travaille les cristaux, où non-seulement on les clive, mais où l'on en détache de la pous-

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sière par le secours de la lime, leé j^rairis de cette poussière, vus au microscope, sont encore des noyaux prismatiques, ayant les mêmes formes que le cristal dont. ils viennent d'être séparés.

Nous n'avons plus maintenant que quelques observations générales à faire sur les cristaux, pour en compléter la connaissance.

Pour qu'il y ait une régularité parfaite dans l'acte de cristallisation , il faut que l'évaporation du dissolvant se fasse avec lenteur et égalité ; et il est évident que la continuité de ces deux conditions doit être d'autant plus difficile que la niasse du liquide est plus considérable. Aussi l'on ne voit dés cristaux parfaits émaner que de liquides sans profondeur.

En second lieu , tout liquide exposé à l'acte de cristallisation doit être dans une situation constamment tranquille ; si une agitation mécanique lui est imprimée , il y a confusion dans les groupes, irrégularité dans l'ensemble, et, pour cette raison , opacité dans la masse ; car, ainsi que vous le verrez bientôt, la transparence d'un corps ne peut avoir lieu , s'il y a du désordre dans la distribution de ses composés primaires; et déjà vous venez d'observer qu'une masse d'eàu , d'abord troublée par l'immersion d'un sel, l'e-

prend sa transparence , aussitôt que ce sel , entièrement dissous , y est uniformément distribué.

Troisièmement enfin, pour qu'une masse de cristal puisse émaner d'une masse de liquide , il faut que cette masse de liquide soit formée , comme l'eau salée , du mélange de plusieurs substances inégalement susceptibles d'Expansion et d'évaporation ; car il faut que , par l'Expansion anticipée de l'une de ces substances , celle qui n'a pu la suivre se trouve soumise à la pression provoquée par cette Expansion même.

C'est pour cette raison que l'eau pure, substance homogène, ne cristallise qu'à sa surface. Ses premières couches se trouvant soumises à la condensation que leur imprime le refroidissement de l'air, leurs composés primaires éprouvent une gêne mutuelle, qui les aplatit régulièrement ; mais les couches inférieures commencent au contraire , comme nous l'avons vu , par éprouver une dilatation entièrement opposée à lacté de cristallisation.

Ainsi, l'eau pure se congèle ^ sans cristalliser. Mais nous ajouterons maintenant à ce que nous avons dit, en parlant de la congélation de ce liquide, que ses premières aiguilles sont des prismes triangulaires , et que, lorsque de secondes

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aiguilles partent des premières , c'est toujours en faisant, avec celles-ci , un an'^le de 60 degrés. Vous reconnaissez, à cette inclitiaison , des lignes de Tétraèdres , qui s'accolent par leurs faces. Chacun des angles plans du Tétraèdre est de 60 degrés.

Vous retrouverez une disposition analogue dans la neige , qui n'est que de l'eau surprise , en très petites masses, par la puissance de condensation. Examinez , la première fois que vous en aurez l'occasion, celle qui tombera sous vos yeux, et prenez un grain isolé, tombé paisiblement, sans choc et sans désordre. Vous le verrez formé d'une molécul'e centrale , faisant les fonctions d'une sorte de noyau , d'où s'élanceront six rayons situés aviec symétrie, comme ceux d'un hexagone régulier. Sovivent ces rayons seront unis entre eux par des lignes transversales , formant chacune, avec deux rayons contigus , un triangle équilatéral. En sorte que , dans l'ensemble de la figure , quelque redoublée qu'elle soit, vous ne trouverez jamais que des angles de 60 degrés, comme ceux du Tétraèdre. Telle est l'expérience en grand que la Nature multiplie, et qui est décisive.

La grêle n'est pas , comme la neige , le. fruit d'une condensation paisible, mais d'une congé-

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îation brusque , qui donne , à chaque grain , la forme globuleuse, et de l'opacité. Nous en parlerons de nouveau , en traitant de l'atmosphère.

Dernière observation sur la congélation de l'eau. Lorsqu'elle s'effectue avec rapidité et force, l'intérieur de sa masse contient des bulles sphériques, très sensibles à la vue, et qui sont pleines d'air atmosphérique. Le célèbre Priestley a fait, avec grand soin , des expériences qui démontrent que cet air atmosphérique n'était point d'avance contenu dans l'eau , mais qu'il est le produit immédiat de l'acte de congélation , qu'il s'établit , dans sa plus grande abondance , au centre de l'eau congelée , et que plus le froid est intense , plus on obtienl de ces bulles d'air.

On ne voit jamais rien de semblable dans l'intérieur des cristaux.

Cette expérience très simple démontre deux choses qu'il importe de bien établir. En premier lieu , l'eau soumise brusquement , par sa surface, à une congélation forte , livre , par compensation, ses parties centrales à une Expansion plus énergique ; c'est ainsi qu'elle acquiert subitement un volume capable de rompre et renverser les roches les plus dures, pour peu qu'il y ait, entre

35o COURS DE PHIIX)SOPHIE GÉNÉRALE.

elles, des fentes accessibles à la simple humidité.

En second lieu , cette Expansion énergique des parties centrales d'une masse d'eau produit des gaz de la même nature que le gaz atmosphérique. Donc l'eau est la source immédiate de l'atmosphère.

Cette proposition est importante ; je vous prie de la retenir ; je lui donnerai bientôt tous les développemens nécessaires à sa démonstration.

En ce moment, je rapprocherai de l'expérience précédente celle que font les métallurgistes, lorsqu'ils veulent fabriquer ce que l'on appelle le plomb de chasse. Après avoir fait fondre une masse de plomb, ils la versent sur un crible qui la laisse tomber en gouttes plus ou moins considérables ; et ils reçoivent ces gouttes dans un baquet rempli d'eau froide j cette immersion leur donne la forme globuleuse , parce que la goutte de plomb entrant subitement dans l'eau, y est brusquement envoloppée par un liquide qui presse également sa surface sur tous les points.

Mais cette pression subite et uniforme, exercée sur la surface de la goutte de plomb, doit être nécessairement balancée ; l'équilibre est la loi universelle : aussi l'Expansion centrale aug-

mente proportionnel lemeut d'énergie; d'où résulte le gonflement du globule, et par conséquent la diminution de son poids ; ce qui le rend moins propre à l'usage auquel on le destine. Pour prévenir ce gonflement , les Anglais ont imaginé de faire tomber, du haut d'une tour très élevée, le plomb fondu et coulant à travers lin crible. Ce procédé, que l'on imite maintenant à Paris , soumet chaque goutte de plomb à une immersion successive dans l'atmosphère ; pendant cette immersion , la pression extérieure augmente graduellement, parce que la goutte tombe de plus en plus vite ; au moment où elle entre dans l'eau, elle n'est plus surprise par la pression du liquide ; elle s'y est en quelque sorte préparée ; aussi , lorsqu'on la coupe par le milieu, elle n'offre presque point de vides intériem's.

Messieurs ,

Nous venons d'éclaircir un point de Physique réputé jusqu'ici très nébuleux; le su],et a demandé , de votre part , une attention à laquelle peut-être quelque diversion doit maintenant être apportée ; elle nous sera fournie par deux Lettres

que deux d'entre vous m'ont fait l'Iionneur de m'écrire. Mais je me sens pressé d'en faire précéder la lecture par le résumé d'une conversation que j'ai eue, depuis ma dernière séance, avec un de mes auditeurs les plus distingués , avec celui qui déjà a occupé de moi , d'une manière si lionorablc , les lecteurs du Constitutionnel. Il m'a dit :

« Je dois reconnaître que plus vous avancez dans l'exposition de votre système , plus on voit s'évanouir les difficultés que d'abord il présentait; et cela même est, pour moi, non un sujet d'objection, mais un motif d'étonnement.

» Comment se fait-il que votre Principe universel, qui nous parait si clair, si vrai, semble réduit à venir se produire devant nous , simples amateurs des sciences et de la littérature ? Pourquoi les Savans de profession , pourquoi les hommes justement célèbres, que vous avez appelés les Magistrats de la Science y ne prononcent-ils pas , en premier ressort , sur le système que vous développez ? Pourquoi n'invoquezvous pas leur jugement, qui serait d'un si grand poids sur l'opinion publique, et qui, selon toute vraisemblance, vous serait favorable ? Lorsque Lavoisier conçut un nouveau système de Chimie, ce fut d'abord à l'Académie des Sciences qu'il

en soumit les idées fondamentales ; elles y furent accueillies j ce qui, dès leur naissance, leur donna le plus grand crédit. Pourquoi ne suivezvous pas la même marche ? J'entends plusieurs personnes se faire, comme moi, cette même question, et ne pas dissimuler que votre marche opposée les tient en défiance , les fait résister à la force, à la clarté qu'ils trouvent dans vos explications. »

J'ai répondu :

Vos observations, Monsieur, sont d'an homme franc et loyal, qui a l'habitude de prononcer ses opinions, mais qui n'écoute pas assez, en ce moment , la connaissance qu'il a acquise des mouvemens de l'Esprit humain.

Le Système que je présente n'est pas, comme la nouvelle Chimie de Lavoisier^ une simple modification donnée à une partie circonscrite des Sciences humaines ; il ne se borne pas non plus , en respectant des principes antiques , consacrés par leur vétusté même , à en tirer des conséquences nouvelles, ou des applications auxquelles on n'avait pas encore pensé. Le Système que je présente a pour but une Révolution même dans les Principes ; il est destiné , non à affaiblir la croyance qui est due à tous les Faits

constatés, mais à cliaiiger rcDchaîncment provisoire que les Savaiis leur ont donné, et à substituer à tous ces liens fortuits, désordotniés, le lien réel et unique que la Nature a établi, lien qui n'est autre chose lui-même que le Fait le plus général, le plus positif, le plus important.

Et il est évident que le Fait commun à tous les Faits particuliers, que le lien universel, ne pouvait être découvert et mis en œuvre qu'après le développement entier de toutes les sciences particulières.

C'est à ce terme d'un développement entier que les travaux admirables des sa vans de notre siècle ont enfin conduit toutes les sciences de calcul et d'observation ; l'œuvre que j'entreprends est donc l'œuvre opportune , ou même l'œuvre nécessaire ; si je ne la tentais pas , un autre s'en chargerait.

Et quelle serait sa position dans ce que l'on appelle le Monde savant? elle serait la même que la mienne. Il viendrait faire révolution dans les idées générales , dans les idées-principes ; il aurait , par conséquent , pour adversaires ;, tous les hommes qui tiennent aux idées anciennes , dont il provoquerait la chute , et dont il proposerait le remplacement. Parmi les soutiens de ces

idées anciennes, se trouveraient bien des hommes convaincus de leur réalité, d'autres qui les croiraient par habitude , d'autres qui , ayant tiré de leurs travaux sur le fond de ces idées , une considération éclatante , conserveraient pour elles un sentiment de véritable affection. Comment espérer qu'ils se déshériteraient eux-mêmes d'une fortune laborieusement acquise , qu'ils en attaqueraient les bases , qu'ils contribueraient à les renvei'ser ?

Monsieur, toutes les révolutions d'un intérêt majeur sont nécessairement exposées à des résistances qui , sans doute , ne peuvent être que passagères , mais qui , au premier moment , sont très formidables. C'est au temps surtout qu'il faut laisser le soin de les affaiblir. De telles résistances ne sont rien moins qu'un tort de la part des hommes qui les opposent; souvent même elles honorent leur caractère, qu'elles signalent comme doué d'une profonde persévérance. Si je m'en étonnais , et , encore plus , si je m'en irritais , je montrerais, par cela seul, que je ne sens point toute la force de ma propre cause. Mais si j'allais chercher à convertir subitement en appuis de cette cause même, les hommes qui la repoussent, tout ce qui pourrait m'arriver de plus heureux serait de perdre mon temps et mes efforts ; il

55G COURS DE PHILOSOPHIE générale.

n'est que trop vrniseml)la])le qu'au lieu d'avancer, je reculerais fortement.

J'en ai, d'ailleurs, fait l'expérience. Je me suis présenté à l'Académie des Sciences , il y a près de vingt ans ; j'exposai mes pensées principales : je nen retirai qu'un refoulement dont je souflre encore; et ce refoulement s'appuja , non-seulemenl sur des erreurs notables qui gâtaient alors mon Système , mais principalement sur les vérités nouvelles et incontestables qu'il produisait. Tout ce que je démontrais par le seul raisonnement était traité de chimère. J'alîirmais , par exemple , l'identité absolue de la lumière , du calorique, du fluide magnétique et de l'électricité; on me disait : Prouvez cette identité par des expériences directes; et comme je me bornais à citer toutes les expériences simples et communes, toutes les expériences que la nature entière fournit à la raison, on me répondait : Les choses communes et vulgaires ne prouvent rien ; ce n'est que dans un cabinet de Physique , dans un laboratoire de Chimie, que l'on démontre.

Postérieurement , ces démonstrations de cabinet et de laboratoire sont venues, et au degré le plus concluant ; je n'en avais pas moins été réprouvé pour les avoir annoncées , tout en disant que l'on pourrait s'en passer.

ORDRE PHYSIQUE. SSy

iVIènie sort serait aujoiircVhui mon partage, si j'allais soutenir, devant rAcadémie des Sciences , ce que je soutiens devant vous , Messieurs , que la matière est identique , que la Nature n'a qu'un Principe, une Loi, un Elément. Vous le savez, je démonlre ces trois grandes unités par l'ensemble et l'accord des Faits connus ; mais, pour appuyer mes raisonnemens généraux, je ne cite pas une ou deux expériences nouvelles; il en viendra , et en très grand nombre ; c'est de toute certitude ; en attendant , mon langage , tout invincible qu'il peut être , me serait reproché , à l'Académie , comme n'étant nourri que d'illusions ; le titre de rêveur me serait de nouveau largement donné ; et, pour en effacer l'impression, il me faudrait peut-être de nouveau bien des années.

Je n'en ai plus à consumer ainsi : 1 âge me presse ; je vais droit à la Raison publique ; c'est elle qui , toujours du siècle courant, n'est point retenue par le respect irréfléchi de la ^ étusté ; c'est elle aussi qui , affranchie des liens de position , et des considérations d'amour-propre , prononce ses jugemens avec impartialité. C'est elle qui fera succéder à la génération actuelle des Savans , une génération neuve , qui ne repoussera pas mon Système.

^)58 COURS nu; philosophie générale.

Si je no me trompe , crlte géjiéralion commence ; dans peu d'années peut-être, elle sera assez formée , assez indépendante , pour que je puisse invoquer son témoignage. Nous touchons à la fin des grandes révolutions.

Nous allons maintenant passer aux deux liCttres que je vous ai annoncées.

Extrait de la première lettre :

.... « Redescendez avec nous sur cette terre ; parlez -nous des malheurs qui, en ce moment, l'affligent. La pression siellaire est sans doute incontestable, et elle explique tout -, mais quoi ! est-ce donc la pression stellaire qui vient de faire cet abaissement du baromètre, pendant lequel tant d'ouragans ont bouleversé les mers , tant de navires , tant d'hommes , tant de biens ont péri ? C'est alors une puissance bien|fatale ! Et plus près de nous, les fluctuations de la Bourse, qui bouleversent tant de fortunes; certaines pressions ou tendances politiques , qui font pâlir tant d'intrépides-, la fièvre jaune, qui nous menace de tant d'horreurs! — Contre de si grands maux , ne nous donnerez-vous pas du moins l'espérance d'une répulsion prompte et énergique ? »

ORDRE PHYSIQUE. - SSq

Réponse.

Et d'abord je remercie l'Auteur de cette Letli'e de m'avoir fourni l'occasion de rectifier , en lui, une idée qui n'est pas exacte.

La pression stellaire est, comme il le dit, incontestable ; mais elle n'explique pas tout ; ou , ce qui est la même chose , elle ne produit pas tout ; elle ne produit que les effets de gravitation , de concentration ; et ce n'est que la moitié de la somme générale des effets^ l'autre moitié de cette somme générale se compose des effets de dilatation , de séparation , de divergence ; celle-là a , pour cause immédiate, l'Expansion propre et immédiate des corps qui entrent en divergence, en dilatation.

Ainsi, lorsqu'une vapeur s'élève , ce n'esl point la pression stellaire qui la fait se dilater et s'élever , mais c'est la pression stellaire qui modère son ascension , sa dilatation , qui empêche son mouvement d'Expansion de se convertir subitement en dissipation indéfinie.

Lorsqu'un enfant du premier âge prend un accroissement rapide , ce n'est point la pression stellaire qui le met ainsi en action de développement , c'est l'Expansion de reniant lui-même ;

56() COURS DE l'HILOSOI'IIIK nKWKRALE.

mais c'est l'action s foliaire qui réprime celte Expansion, qui la contraint à se replier sur ellemême, à concentrer intérieurement ses produits, à suivre , même pour s'étendre , le mode qui économise l'espace, le mode circulatoire, le mode essentiel à l'organisation.

Ainsi , Monsieur , fixez bien vos idées sur le Principe fondamental ; il est unique , et ce Principe unique n'est point la Pression stellaire, c'est l'Expansion ; la Pression stellaire n'est que le fruit immédiat de l'Expansion des Étoiles , et toutes les Étoiles sont constamment en Expansion. Toutes se concertent pour réprimer ; chacune est réprimée par le concert de toutes les autres.

Maintenant que la Pensée initiale a pris , en vous , de l'exactitude , je vous rappellerai ce que vous n'ignorez pas sans doute , mais ce que vous avez , un moment , oublié. L'abaissement du baromètre n'est rien moins qu'un signe de pression; au contraire, plus il s'abaisse, plus il indique que la pression de l'atmosphère est affaiblie. Or les mouvemens de l'air, ces déplacemens atmosphériques , auxquels nous donnons le nom de vents, sont d'autant plus faciles que la répression est moindre.

Virgile, comme vous le savez, faisait jaillir

ORDRE PHYSIQUE. 36l

ios vents des cavernes d'Eolc ; ce n'est pas ainsi que nous expliquei'ons le phénomène; mais, en attendant l'explication précise , contentons-nous de rimage poétique , et disons : lorsque la pression stellaire est énergique, la caverne d'Éole est fermée; et alors aussi le baromètre, placé en dehors sur la porte de cette caverne, se tient très élevé.

Mais lorsqu'il commence à s'abaisser , c'est que la pression se lasse; alors la porte s'entr'ou vre ; et si la pression s'endort , ou. ne fait plus sentinelle, le baromètre et la porte de la caverne tombent ensemble ; les vents s'élancent sans mesure et sans ordre, comme des fous furieux échappés à une détention étroite ; partout où ils passent , ils brisent , renversent , ils sèment l'épouvante.

Sans doute , le trident de Neptune , et son

terrible quos ego , finissent par arrêter leur

violence ; mais , en attendant , bien des ravages se trouvent commis.

Voudriez-vous qu'un frêle navire put rester paisible au milieu de tant de fracas? et pensezvous qu'il put suflire à l'homme de placer, sui un point de la surface du globe , un vaisseau , ou un arbre , ou une maison , pour en interdire l'approche aux vents et aux tempêtes ?

Eli bien , dircz-vous , que les vents laissent en repos toute la surface du globe ; qu'ils restent dans leur caverne !

Ah ! Monsieur , que de l)iens vous perdriez , et que d'autres sources de malheurs s'ouvriraient sur les générations humaines ! Nous en parlerons plus à loisir ; je vous dirai seulement, parce que vous en faites naitre l'à-propos, que si une seule année ou même une demi-année s'écoulait sans vents impétueux , sans tempêtes , toute la population du globe serait rapidement emportée par cette fièvre jaune qui vous cause une si juste horreur.

Mais je crois vous entendre : vous vous plairiez dans un ordre des choses qui exclurait à la fois, et la fièvre jaune, et les ouragans, et les fluctuations de la Bourse , et ce que vous désignez sous le titre de pressions ou tendances qui font pâlir les plus intrépides. C'est-à-dire que vous ne voudriez point de malheur dans la vie ; cela se conçoit , je partage votre répugnance ; mais je vais dire mon secret et le vôtre : nous ne voudrions pas non plus de la mort ; et elle a sa place dans l'Univers; et elle y est nécessaire; et la mort, pour l'homme, n'est pas, à parler exactement , le terme de sa vie ; c'est la somme générale des peines, des douleurs, des destructions,

que chacun de nous doit subir pendant le cours de sa vie ; somme générale qui , pour chacun de nous , est égale à celle de ses acquisitions , de ses jouissances, de ses plaisirs.

Nous traiterons cette question, Monsieur; il n'en est pas qui puisse nous intéresser davantage: elle viendra à son rang; mais comme vous paraissez avoir dans l'âme cette curiosité vive qui devient quelquefois impatience, j'ose vous inviter à lire l'ouvrage que j'ai publié sous ce titre : Du sort de l'homme dans toutes les conditions ; du sort des peuples dans tous les siècles. Vous j trouverez des développemens qui peutêtre parviendront à vous satisfaire , quoique je n'aie pu, comme dans le Cours que nous faisons ensemble , les faire précéder de l'explication graduelle de cet Univers si simple , si bien ordonné , dont l'homme est la pierre angulaire, ou plutôt l'objet et le complément.

364 COURS DE l'HII.OSOl'IlIi; (iLiNÉHALi:.

Extrait de la seconde lettre (elle est de celui de mes auditeurs qui m'a écrit le plus souvent) :

.... « Je ne suis pas plus parlisau (juc vous. Monsieur, des facultés occultes. Devrons-nous absolument leur assimiler railrocllon? Lh^poilièse de lExpansion , je l'avoue , est d'un caractère plus 4arge ; clîc me parait , en général, plus conforme à l'esprit de notre temps, et, en particulier, au génie français. La pesanteur fournit au morne mécanisme d'une horloge; par l'Expansion, l'Univers s'anime d'une force vitale vraiment immortelle; mais si vous la rendez exclusive, elle va vous brouiller avec bien du monde.

» Les tubes capillaires, les affinités, toute une série d'absorptions réclament en faveur de l'attraction ; la fructification des plantes ne paraît pas tout devoir à l'Expansion. Convenez que l'attraction n'est pas de trop dans l'amour! l'en expulsercz-vous sans miséricorde ?

» Les questions ne vous effraient pas;. . . . votre système est un arbre à idées ; on le touche légèrement, et il laisse échapper plus de fruits que l'on ne saurait en recueillir à la fois.

.... )) Vous avez tiré un grand parti de cet axiome si simple : les rapports sont d'autant plus stables qu ils sont moins compliqués, Lapplicalion que vous en faites au ciel m'a singulièicracnl frappe.

ORDRE PIIYSJQUE. 305

.... » Puisque, d'après les exemples que vous avez fournis , le passe ei le présent se confondent tellement qu'il devient difficile, souvent impossible, de les séparer, nous ne devons pas être étonnés de voir, chez le peuple le plus civilisé de l'Europe, plusieurs siècles habiter sous le même toit , et s'assembler dans la même chambre «

BépoTise.

Je prie d'abord mon honorable correspondant de vonloir bien attendre, quelques jours encore, rexplicalion de l'action attractive en apparence que les tubes capillaires exercent sur les liquides dans le sein desquels ils sont plongés ; ce mécanisme est absolument le même que celui de tous les genres d'absorptions et d'allinités ; c'est l'Expansion électrique qui les cause. A la prochaine séance , je commencerai l'explication générale de l'Électricité.

Lorsque , plus tard , nous examinerons les phénomènes de l'action végétale, nous verrons encore que la fructification des plantes doit toul h l'Expansion teiTestre , modérée et balancée par l'Expansion stellaire. Je passe à deux autres questions.

» La pesanteur; dites- vous. Monsieur, fournit au morne mécanisme d'une horloge. ))

"^66 COURS DE PIIILOSOI'HIK GÉNÉRALE.

Sans doute ; maiscoml)ieji(l(' temps foiiiiiit-elle? uniquement pejidant le temps nécessaire pourquc le poids qui meut les rouages soit descendu à la surface du sol. A ce terme , si vous creusez verticalement, le poids descendra encore; mais, comme vous jie pouvez creuser indéfiniment , ni même profondément , toute la force motrice , émanée de la pesanteur, sera bientôt arrêtée, et il faudra que vous remontiez vous-même cette force motrice ; c'est-à-dire qu'il vous sera nécessaire d'efï'ectuer, par vous-même , une action opposée à la pesanteur, afin de la remettre en exercice.

D'où tirerez-vous cette action opposée à la pesanteur, si ce n'est de l'Expansion possédée par votre individu , si ce n'est de votre Expansion vitale ?

Et observez que plus votre Expansion vitale s'exercera avec énergie , moins le poids mettra de temps à remonter ; en sorte que vous économiserez , sous le rapport du temps , ce que vous dépenserez sous le rapport de la puissance; à l'aide de cette compensation, votre quantité d'action restera toujours la même.

Ce n'est pas tout ; que votre action soit lente ou précipitée , elle aura produit , à son terme, une somme de mouvement exactement égale à

celle que la pesanteur va, de nouveau, produire; et alternativement , la pesanteur succédera à votre action , votre action succédera à la pesanteur, de manière à s'effacer mutuellement, de manière à se faire rigoureusement Equilibre.

\ oilà , Monsieur , l'image mathématique du rapport constant des deux forces générales. Ce rapport est l'égalité. A l'aide des compensations réciproques que permettent le temps et l'espace, c'est toujours à l'égalité qu'aboutit le rapport de l'Expansion qui agit, avec l'Expansion qui réprime.

Grâces à l'idée que vous m'avez suggérée , je viens de vous présenter ce rapport dans la circonstance la plus simple; toute la difficulté de la Science générale consiste à suivre ce rapport d'égalité dans la gradation des circonstances successivement plus compliquées ; et cette route graduelle est celle que je tâche de parcourir moimême devant vous , en vous engageant à m'accompagner.

Mais votre imagination m'échappe et me devance ; c'est ce que la mienne a fait si souvent et si long - temps ! c'est ce que , malgré ma prudence , elle fait quelquefois encore ; je devrais toujours vous retenir, et c'est vous qui, par vos questions si intéressantes , si bien exprimées , me séduisez et m'entraînez.

"68 couivs DP. piTir.or-orniF, ci!:Ni!:nAT.F..

Comment icsistcr à un homme qui me dit d'un ton insinuant : Convenez que l'altmction n'est pas de trop dans l'amour; l'en bannirez - vous sans miséricorde ?

Oui, Monsieur, sans miséricorde, car je ne veux point d'illusion ni d'eiTCur, pas même en amour, ou du moins au sujet de l'amour. J'en appellerai à votre expérience et à vos observations ; on n'écrit point comme vous , Monsieur, sans avoir beaucoup observe , et beaucoup éprouvé.

Sous le titre d'attraction en amour vous indiquez sans doute ce qui , de part et d'autre, sert d'attrait et détermine le penchant ; et l'amour lui-même, vous en faites une inclination , et des sens, et de l'âme.

Si vous le considérez d'abord comme inclination des sens, vous reconnaîtrez que vos sens donnent le nom d'attraits aux formes expansives; et non aux formes sans expansion.

Si vous considérez l'amour sous le rapport du sentiment, je vous demanderai d'où naissent les penclians rapides, les impressions profondes , sr ce n'est des qualités expansives du cœur et du caractère. A beauté égale, quelle est la femme qui inspire le plus d'amour, si ce n'est la femme îa plus généreuse ? Combien de femmes , sans

ORDRE PHYSIQUE. 56g

attraits extérieurs, mais d'une sensibilité exquise, d une générosité féconde , excitent des passions vives et durables ! Si , au contraire , vous avez rencontré des femmes , belles de figure , mais sèches de caractère , déliantes , personnelles , avares , les avez-vous aimées ? avez-vous senti , vers elles , un attrait soutenu et enflammé ? Et connaissez-vous une femme sensible qui ait aimé un homme sans expansion , un égoïste ou un lâche ?

Non , Monsieur; c'est l'histoire universelle que je vous raconte; c'est du moins celle de tous les hommes , de toutes les femmes , dignes de connaître l'amour. Un homme, une femme, qui, dès le printemps de leur vie , ne sont pas dévorés du besoin de se répandre , de se donner, de se dévouer; un homme, une femme, sans expansion de sentimens, sans explosion d'imagination, de désirs et de pensées , sont des Etres sans charmes et sans attraits ; s'ils sont régulièrement conformés , ce sont deux statues ; qu'on les place dans un Musée , noas irons les admirer.

Mais la tendre et céleste volupté de l'àme , qui . l'éprouve ? C'est celui qui ne voudrait posséder tous les avantages que pour le bonheur de l'objet qu'il aime; c'est celui qui se dépouillerait de tous les biens , mais pour l'en accabler ; c'est

Syo œuRs DE pHiLOsoniiE cÉiNKRALE, elc.

celui qui, en songeant seulemeni à cet objet , selance hors de lui-même , hors de sa situation , hoii> de ses inléiêls ; c'csl celui qui porte son existence entière du point qu il occupe vers l'Etre qu'il adore :

L'Amour est l'Expansion suprême.

TÂliLE

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