SEPTIÈME SÉANCE
Résumé des Principes. — Excursion occasionnée par la présence du général Drouot. — Réponse à une lettre.
Messieurs ,
Nous avons posé les Bases du Système universel. Le raisonnement, mettant en œuvre tout ce qu'il y a de général et de simple dans l'observation et l'expérience , nous a conduits à un très petit nombre d'idées fondamentales , dont le résumé est court et facile. Je crois utile de vous le présenter , au moment oii nous allons entrer dans le labyrinthe graduel des Faits particuliers. Ce résumé placera , dans la main de chacun de vous, le fil d'Ariadne.
L'Action universelle , le Mouvement , n'a qu'un mode général d'exercice j ce mode est l'Expansion. C'est-à-dire que tout corps composé , par cela seul qu'il existe , est pénétré , dans tous les points de l'espace qu'il occupe , d'une action intime , continue, qui travaille sans cesse à étendre sa substance sur un espace plus grand.
2/^2 COUHS DI-: PllJJXJSOPUlfc GKNÉRALE.*
Ce travail s'effecMue; cliaque corps composé est cotistamnieîit en action divergente, plus ou moins vive , plus ou moins étendue. 11 se dissout efficacement , et sans cesse. Pour témoignage continu de cette action essentielle , il s'environne constamment d'une émanation rayonnante , formée de ce qu'il j a de plus subtil dans ses débris. Il n'est point de corps sans émanation spéciale , sans Electricité.
Mais, sous ce rapport, tous les corps peuvent êti'e divisés en deux grandes classes : les corps vastes et isolés ; ce sont les Etoiles , les Planètes , les Comètes; et les corps petits, dépendants, engagés , faisant partie des corps vastes et isolés.
L'émanation rayonnante des Étoiles et des Planètes se compose de la réunion et de la somme de toutes les projections faites par leurs parties. L'émanation des Étoiles, des Soleils, est cette rayonnance éclatante qui les rend visibles à nos yeux. L'émanation des Planètes est de même nature ; et elle s'échappe sous la même forme que la lumière du soleil, sous la forme rayonnante ; iiiiais, à cause de la densité des enveloppes de chaque planète , densité beaucoup plus forte que celle des enveloppes de chaque étoile , densité d'autant plus forte que la planète est plus petite, la substance de 1 émanation planétaire est beau-
coup plus subtile que la lumière des étoiles ; c'est de la lumière atténuée, invisible pour nous; c'est du Calorique ou de V Electricité simple.
Chaque Étoile, chaque Planète, fait sa projection continue principalement par son équateur et les régions qui l'avoisinent ; mais , en même temps, elle reçoit, principalement par ses régions polaires, une même quantité de la substance lancée par les grands corps qui l'environnent; en sorte que chaque Etoile, chaque Planète, en équilibre de dépense et de recette, se vide par son équateur en même mesure qu'elle se remplit par ses pùles.
Cet Equilibre de dépense et de recette exige que chaque Étoile , chaque Planète , soit environnée de Planètes et d'Étoiles ; que, par conséquent, il n'y ait point de limites à l'Univers.
L'émanation universelle se croise et se distribue avec uniformité dans l'espace; ce qui fait qu'elle tombe avec une convergence uniforme sur la surface de tout globe isolé. Cette convergence uniforme, cette pression uniforme, est ce qui fait la gravitation de toutes les parties de chaque globe vers son centre de masse. Cette gravitation centrale se nomme pesanteur; elle est le fruit, non d'une qualité occulte, d'une attraction, mais d'une impulsion.
244 COL us DK l'IULOSOPHIK GÉNÉRALE.
Toutes les eoiulitions de ce phénomène général, la pesanteur, sont en rapport direct et mathématique avec l'uniformité, la subtilité, ot la vitesse de l'émanation universelle; la démonstration , à cet égard , est d'une rigueur absolue ; en sorte que 1 liistoire exacte de l'eflét n'est autre chose que la détiuition exacte de la cause. Il n'est pas de mode plus concluant d'explication.
L'impulsion convergente, adressée à chaque globe par l'émanation universelle, est ce qui réprime et modère son Expansion, mais sans pouvoir l'empécher; parce que, sous ce rapport, la masse entière de chaque globe est partagée en deux ordres de lieux et de circonstances : à la surface de son équateur et des régions voisines, l'Expansion est plus forte que la répression ; c'est l'Expansion qui détermine la prépondérance des mouvemens : au contraire , à la surface des pôles et des régions qui l'avoisinent , la répression est plus forte que l'Expansion; les mouvemens se déterminent par la prépondérance de la répression; et comme ces deux sommes de supériorité alternative se compensent exactement, il y a sans cesse égalité d'action etderéaction; ilya sans cesse balancement des effets ; il y a sans cesse Equilibre. A la surface de chaque Étoile , de chaque Planète, l'action répressive est exercée par la matière
tle l'émanation universelle , mais réduite à la ténuité absolue , par les progrès du temps et de la divergence ; en sorte que c'est l'élément , simple, indécomposable, qui est, universellement dans l'espace , l'instrument de la force répressive ; ajoutons que chaque Élément est absolument égal de grosseur et de forme à chacun des autres ; la matière est identique; chaque Elément passe alternativement par l'état d'agrégation au sein d'un Etre quelconque, et par l'état d'isolement qui le rend agent immédiat de la force répressive; toute la matière de l'Univers change alternativement de situation et de rôle, sans jamais changer de nature , sans jamais être différente d'elle-même par sa constitution et ses propriétés ; en sorte que voici la définition précise de l'Univers :
Un seul Principe, l'Expansion; un seul sujet, l'Elément; une seule Loi, l'Equilibre.
Tout' est là , Messieurs , sous l'expression la plus condensée; tels sont les Faits-Principes; je les ai résumés afin qu'il vous fût désormais facile de suivre l'Explication universelle; car l'Explication universelle ne va jamais être autre chose que l'histoire graduelle de l'Expansion.
Mais, Messieurs, je dois être avec vous d'une franchise sans réserve. En plaçant sous vos yeux
246 r.OUKS DK PHILOSOPHIE GÉNÉRALK.
le Précis de tout ce que j'ai déjà établi et démontré , j'ai eu encore un motit personnel ; j ai attaché le plus grand intérêt à ce que l'ensemble du Plan que je développe tùt connu d'un homme que j'ai l'honneur de compter aujourd'hui, pour la première fois , parmi mes auditeurs.
Quel est cet homme? je ne le nommerai pas; et c'est encore un intérêt personnel qui m'en détourne ; en prononçant son nom, auquel, dans l'opinion de l'Europe , se rattachent les idées de toutes les grandes vertus, cet illustre nom suffirait ,• je me trouverais dispensé de mettre quelques détails dans mon hommage ; je m'imposerais ainsi un pénible sacrifice.
Je dirai donc , sans le nommer, que le plus haut degré d'héroïsme militaire n'est , en lui , qu'une qualité simple ; que le plus haut degré de loyauté et de désintéressement n'est , en lui, qu'une simple inclination. Vrai en tout, en prudence comme en dévouement , en modestie comme en courage ; pour tout besoin , la paix de l'âme ; pour tout guide, l'honneur. Ami vertueux de l'homme qui fut le plus puissant , le servant toujours, ne le flattant jamais , il lui inspira une confiance sans bornes, et une vénération profonde ; et , lorsque la Fortune tourna sa roue , il descendit avec lui ; il partagea son
exil et son malheur. Plus tard , il désespéra le dernier de la gloire de nos armes; plus tard encore , il sut prévenir des convulsions affreuses; il apaisa , par ses conseils et son exemple , une armée entière de héîX)s irrités. Il leur dit : Mes amis , là où se trouve le premier intérêt de la patrie , se trouve aussi le premier devoir du soldat ; votre noble courroux ne fiait que compromettre la France ; à sa voix , vous avez bravé la mort ; à sa voix , montrez encore plus de force ; supportez l'adversité sans murmure ; repliez sous vos vêtemens les lauriers qui vous couvrent ; allez les déposer , auprès de vos armes , dans le lieu le plus paisible de vos foyers. Que Rome antique reparaisse ! que chacun de vous, nouveau Cincinnatus, honore son repos. Soldats fi'ançais , vous avez défendu les champs de la patrie ; soldats laboureurs, allez les cultiver.
Il dit : et le lion se calme; et les vainqueurs d'ïéna , de Marengo, reprennent en silence la route des chaumières.
Quel succès, Messieurs ! jamais victoire ne lut plus belle. Pour la tenter, il fallait pouvoir présenter une vie entière d'honneur et de bravoure. Pour réussir, il fallait cet ascendant irrésistible que donnent la sagesse et la bonté.
2/^S COOHS Di; l'HILO.SOI'lIIK GKINKRALK.
Messieurs , dans le siècle où nous sommes , la grande élévation de 1 ame atteste toujours l'étendue de l'esprit , et une instruction éminente. Le nouvel auditeur , devant qui j'ai l'honneur de parler, confirme cette vérité. C'est pour cela que je n'ai pas été seulement pressé de satisfaire mes sentimens de très haute estime ; j'ai désiré encore frapper la raison de l'homme que , d'accord avec toute l'Europe , vous estimez si profondément.
Je vais maintenant , Messieurs , répondre à une Lettre que j'avais déjà reçue avant la séance précédente , et que je n'ai pu discuter pendant cette séance même , le temps m'ayant manqué.
Voici d'abord cette Lettre, que je puis lire en entier.
(c Monsieur ,
» A l'appui de vos propositions vous avez appelé l'autorité de Herscliell ; elle est d'un grand poids -, mais faut-il s'y soumettre sans condition ? Je ne le pense pas. Des Etoiles si reculées que la lumière qu'elles nous envoient ne nous frappe qu'au bout de deux millions d'années ne se trouvent peut-être que dans les lunettes de cet Astronome. Qui me répond que ce grand observateur se tient toujours en
garde contre son imagination , ou que , par affection paternelle , il ne se fie pas trop au témoignage de ses télescopes ?
)) Mais ne le chicanons pas sur quelques-unes de ses découvertes j en les admettant, ainsi que la justesse de ses calculs , vous conviendrez du moins , Monsieur, que nos nouvelles des étoiles en question ne sont jamais de fraîche date , quand elles arrivent. Que de choses ont dû changer depuis le départ de la messagère , si agile d'ailleurs ! La meilleure partie de ce que nous voyons , ou croyons voir, est du passé ! Le firmament, objet de notre admiration, ne sera donc plus, pour nous, qu'une fable, ou , tout au plus , de la vieille chronique ! Il n'y a plus moyen de constater l'état actuel du ciel ! et l'Astronomie , dès qu'elle franchit les orbites de notre système solaire , devient de l'histoire :, de la poésie, et ne vaut pas mieux que la Géogonie, ou la Mythologie des Brahmes !
» Vos recherches. Monsieur, nous ouvrent un champ tout autrement vaste que le monde visi]>le ; j'aime votre Expansion ; les agens impondérables , que nous reconnaissons en Physique , plaident en sa faveur-, ces agens paraissent se mouvoir par leur propre énergie, et d'après d'autres lois que celles de la gravitation. Voilà une excellente base, qui manquait aux tourbillons de Descartes, que l'on vous accuserait à tort de rajeunir. Opérant en sens inverse de I.i
25o COURS DE PHILOSOPHIK (GÉNÉRALE.
pcsanlcur, l'Expansion produit néanmoins les mêmes effets, taudis (juclie dispense les mondes de ce moteur externe qui , selon INewton , leur a imprimé la tendance de s'écliapper par la tangente.
)) Votre hypothèse , si vous réussissez à létahlir . Rurale mérite de la plus haute simplicité. Vous nous offrez déjà des développcmens très ingénieux. Je crains cependant que vous ne parveniez pas à expliquer, avec l'Expansion seule, tous les phénomènes que votre sujet embrasse;-
» Vous créez une matière slellaire, fluide nerveux de l'Univers , dont la réalité ne m'est pas plus démontrée que celle de 1 Ethcr , sur lequel Euler a écrit de si belles pages à Catherine- Votre matière stellaire pénètre dans notre globe jusqu'à une certaine profondeur ; le reste tient donc ensemble par une autre force. Vous me semblez , je vous en demande pardon , Monsieur, avoir quelque tort de ne tenir aucun compte de l'attraction. Dans voire hypothèse toute I action se passe sur les frontières de vos Etals-, vous avez des relations extérieures, et point de Gouvernement interne.
)) Mais une puissance, ou, pour parler plus généralement, une existence quelconque, commence par se constituer ; elle rassemble ses moyens avant de les déployer; sa plus grande énergie est au centre •, c'est du centre que part le mouvement. Ensuite , au l>esoin de se lépandre succède celui de se
ramasser; lelectricité et la chaleur ne sont pas toujours en expansion.
)) L'activité ou la vie d un Etre ne consisteraitelle pas dans le mouvement de ses parties ou de ses de'pendances, autour d'un point d'oscillation qui les maîtrise plus ou moins , à qui elles échappent , et sur lequel elles se replient alternativement? Le dualisme de hausse et de baisse, de dilatation et de condensation , me paraît l'instinct de toutes les existences , quel que soit l'ordre auquel elles appartiennent.
» Monsieur, si vous avez la condescendance de me lire jusqu'au bout , je vous prie d'épargner ma Lettre à votre auditoire. Vos discours sont préférables à tout ce que l'on peut vous écrire ; et lors même que l'on n'y puise pas une conviction entière , ils captivent par la sagacité et l'aménité qui
y respirent. »
Réponse.
Messieurs , vous m'approuvez , je n'en doute pas, de n'avoir point déféré à la modeste invitation de l'auteur de cette lettre. Vous l'avez écoutée avec un grand intérêt. Celui de vous qui a bien voulu me l'adresser est , non-seulement , un homme de beaucoup d'esprit , mais un homme très éclairé et très réfléchi; il m'écrivait ce que vous venez d'entendre , avant ma
25?. COdKS DK PHELOSOPIIIK GÉNÉRALE.
dernière séance ; ses deux dernières pages se rapportent à des questions que je n'avais pas encore traitées ; questions d'une haute importance , et qui semblaient faire disparate avec ma pensée principale. En homme judicieux, il était frappé de la difHculté que je trouverais à les résoudre.
Je vais lui rappeler les solutions que j'ai données , et les appuyer sur de nouvelles considérations.
Et d'abord , Monsieur, il n'y a dans l'espace , dans ces immenses intervalles qui séparent les globes entre eux , il n'y a , ni un Ether, ni une matière spécialement stellaire, il y a , comme je viens de l'établir tout à l'heure , la matière élémentaire, se croisant en tout sens, distribuée avec uniformité , et provenant de l'émanation expansive de tous les globes; émanation expansive formée elle-même de la substance de tous les corps dont ces globes sont composés. Je vous ai cité plusieurs expériences qui démontrent l'identité universelle de la matière ; j'ai insisté sur le Fait le plus étendu et le plus frappant : Tout corps de nature quelconque est actuellement en émission électrique ; cette émission procède de la dissolution tacite et soutenue de sa substance intime ; or , les corps composés , d'un ordre
ORDRE PHYSIQUR. ^55
quelconque , se donnent une atmosphère électrique exactement de la même nature. L'électricité du verre , celle du bois , celle d'un métal , celle d'un rocher, celle d'un oiseau , celle d'un homme , sont d'une identité absolue ; c'est ce qui est démontré par l'accord de toutes les expériences ; les parties intimes de tous les corps sont donc revêtues d'identité; leurs différences caractéristiques résultent uniquement du mode particulier selon lequel leurs élémens, toujours égaux, se sont agrégés; c'est ce que nous développerons dans la suite.
En second lieu, me dites-vous avec beaucoup d'esprit, « dans mon hypothèse, l'action se passe sur les frontières de mes Etats; j'ai des relations extérieures , je n'ai point de Gouvernement interne. »
Mais , au contraire , dans l'Univers constitué selon mon hypothèse , comme dans un Empire bien organisé , tout émane de la Puissance interne ; les relations extérieures n'ont pour agens que des émissaires envoyés par l'Expansion centrale, ayant reçu d'elle seule leurs pouvoirs et leur direction. Je vais employer vos paroles; elles peignent très bien le Fait fondamental. L'Expansion rassemble ses moyens avant de les déployer ; sa plus grande énergie est au centre de chaque
globe, parce que là ne peuvent pénétrer les agens de la répression extérieure ; ou du moins ceux qui y pénètrent ont rencontré tant d'obstacles, ils ont éprouvé tant de froissemens , que leur force est épuisée ; ils ont consommé leur direction primitive ; ils n'en peuvent plus recevoir une nouvelle que de l'Expansion centrale du globe dans le sein duquel ils sont venus expirer. C'est donc , comme vous le dites , de ce centre que part le nouveau mouvement; et celui-ci est d'abord d'une énergie outrée ,• mais il s'affaiblit à mesure qu'il approche de la surface , parce que la résistance des agens extérieurs augmente dans le même rapport.
Et qu'arrive-t-il lorsque, par le secours de circonstances locales , la résistance se permet de prendre un caractère trop opiniâtre, lorsqu'elle s'oppose au passage soutenu de l'émission intérieure , lorsqii'elle redouble les obstacles ? alors l'Expansion accumule, sous l'obstacle même, ses agens et sa force ; le moment arrive où elle fracasse la résistance ; un Volcan est ouvert ; chaque Volcan est une sorte d'émonctoire expansif destiné à l'enti'etien de l'Équilibre.
« La vie d'un Etre, demandez-vous, ne consisterait-elle pas dans le mouvement de ses parties, ou de ses dépendances , autour d'un point d'os-
cillation , qui les maîtrise plus ou moins , à qui elles échappent , et sur lequel elles se replient alternativement ? »>
Oui, Monsieur, c'est très exactement en cela que consiste la vie d'un Etre quelconque; et il n'est qu'un homme profondément attentif, et sachant très bien généraliser les grands phénomènes , qui ait pu dire : « Le dualisme de hausse et de baisse , de dilatation et de condensation , paraît être Tinstinct de toutes les existences. »
Mais , Monsieur, à cette faculté de généraliser les Phénomènes joignons l'emploi d'une logique saine , c'est-à-dire simple.
Qu'il y ait un point principal d'oscillation au sein de chaque Etre , c'est ce que tous les Etres démontrent; mais que les deux phases de l'oscillation , que la hausse et la baisse , que la dilatation et la condensation, partent du même fojer, c'est impossible. Lorsque vous faites jouer une pompe à la fois aspirante et foulante , c'est d'abord la pompe qui aspire ; voilà le mouvement de hausse ; mais c'est vous qui , par un mouvement de pression en sens contraire , par un mouvement de baisse, déterminez l'évacuation du liquide qui vient d'être aspiré.
Il est de toute évidence que , pour produire alternativement deux effets dont la direction est
256 COURS nis IMIILO.SOPHIE GÉNÉRALE.
opposée , il faut l'action alternative de deux forces dirigées en sens contraire; et c'est précisément ce que je vous montre dans l'Univers. Expansion propre à chaque corps; c'est sa dilatation toujours effectuée ou sollic'itée : répression appliquée sur la surface de chaque corps ; c'est sa concentration toujours effectuée ou sollicitée. Mais cette répression appliquée sur la surface de chaque corps , d'où émane-t-elle ? De l'Expansion effectuée par tous les corps qui l'environnent. C'est ainsi que, dans ce mécanisme admirable par sa simplicité, dans le mécanisme universel , les deux forces opposées n'ont jamais qu'une origine : pour constituer chaque Etre indépendant en état de sistole et de diastole, en état de vibration vitale, il ne faut qu'une action universelle : l'Expansion.
Tout foyer d'expansion ardente , qui se trouve subitement enveloppé, passe aussitôt à cet état que je viens de désigner sous le titre de vibration vitale. La raison en est qu'au premier instant de surprise, il a cédé à la répression qui le coerçait; il s'est replié sur son centre ; mais comme l'Expansion est , en lui , une force essentielle , elle a réagi, au second instant, contre la répression environnante ; elle l'a refoulée sur elle - même ; et comme cette répression environnante n'est autre chose que l'Expansion des corps environnans ,
ORDRE PHYSIQUE. Sbn
celle-ci, à son tour, a réagi contre la réaction , elle l'a refoulée , pour en éprouver de nouveau le refoulement , et , ainsi de suite , sans autre terme possible que la rupture de ce corps.
A ma dernière séance , je vous ai cité une expérience qui vous faisait assister à la naissance de cet état vibratoire ; et je vous ai annoncé que la connaissance de cet état serait, pour nous, la clef principale de la Physique et de la Physiologie. Je ne résiste pas au besoin de vous indiquer, par anticipation , l'un des Faits les plus marquans , un Fait que je nommerais étincelant , si, dans un sujet comme le mien, je ne devais éviter ce qui ressemblerait à la recherche de mots pittoresques.
Le grand Newton a démontré que chaque globule de lumière du soleil passe alternativement, et avec continuité , par deux états opposés. Pendant l'un de ces états , il se réfléchit aiséineJit sur la surface des corps , et se transmet difficilement à travers leur substance ; au contraire, pendant le second de ces deux états , il se réfléchit difjicilement , et se transmet aisément. Ainsi que nous le verrons en expliquant les phénomènes de l'Optique, cette belle découverte coïncide avec tous les autres faits pour attester que chaque globule de lumière est, constamment, depuis son départ du soleil , en état de vibration vitale.
Maintoiiant , veuillez bien vous rappeltr ce que nous avons dit prérédcniment ; chaque globule de lumièr<' du soleil lijTure exactement l'Astre qui nous l'adresse ; chaque globule de lumière est un petit soleil amlmlant.
Eh quoi ! direz-vous , le Soleil aussi serait-il constamment dans l'état de vibration vitale ? serait-ii constamment soumis à l'alternative de contraction et de dilatation? Oui, Messieurs, un Fait de notoriété vulgaire le prouve jusqu'à l'évidence. Regardez les étoiles; toutes scintillent : regardez les planètes ; elles ne scintillent pas ; et ce n'est point , comme quelques Physiciens le disent, la vacillation de l'air atmosphérique qui occasionne la scintillation des étoiles ; pourquoi l'effet de cette vacillation de l'air ne s'étendraitil point sur les planètes? On répond que toutes les planètes, comparées aux étoiles, ont, pour nous , un diamètre sensible ; que les étoiles les plus éclatantes ne sont jamais, pour nous, que des points brillans. Mais , à la vue simple , presque toutes les planètes sont , au contraire , plus petites que les Étoiles éclatantes ; et c'est à la vue simple que toutes les étoiles ont une scintillation marquée , tandis que , dans un état quelconque d« l'atmosphère , l'aspect des planètes est toujours tranquille.
ORDRE PHYSIQUE. sSo
D'ailleurs, si l'abondance des vapeuj's pouvait produire la scintillation des Etoiles, un effet plus facile encore , la réfraction de la lumière du soleil , ne pourrait manquer aussi d'en résulter ; cependant l'abondance des vapeurs est , à cet égard, sans influence.
D'ailleurs encore, sur les hautes montagnes, où l'air est presque toujours d'une si grande sécheresse, la scintillation des étoiles est aussi apparente qu'à la surface des plaines; c'est ce que je tiens de plusieurs observateurs qui se sont trouvés de nuit sur le Pic du Midi.
Voici donc la raison du phénomène. Alternativement chaque Étoile se dilate , se contracte , et cela depuis son centre jusqu'à sa surface. Pendant son mouvement de dilatation , elle laisse échapper sa lumière avec plus d'abondance ; elle en retient , au contraire , une partie pendant son mouvement de contraction. Cette alternative rapide et interminable , donne nécessairement à sa lumière le tremblement vibratoire ou la scintillation.
Les Planètes sont dans un état absolument semblable; comme les étoiles, chaque Planète n'est qu'un foyer d'expansion ardente , coercé et rendu sphérique par la répression environnante ; ainsi , elles vibrent comme les étoiles. Mais,
260 COURS DF, l'iriLOsopiiin: cknkralf..
nous J'avoiis dit , elles ne lancent, ii travers leurs enveloppes, qu'une lumière atténuée, une lumière invisible pour les yeux de l'homme; nous ne pouvons apercevoir la scintillation de ce calorique subtil, de cette électricité planétaire, puisque nous ne pouvons même voir ce calorique, cette électricité. La hmiière réfléchie que chaque Planète nous adresse n'a fait que toucher sa surface, et en rejaillir; elle n'a pu participer à la succession alternative des deux états de la planète. Un miroir ne scintille pas.
Vous le voyez , Monsieur , puisque les étoiles même et les planètes sont toujours, comme le cœur de l'homme , en alternative de contraction et de dilatation , l'état de vibration vitale est l'état essentiel de tout foyer d'expansion circonscrit par des enveloppes; et ce n'est pas sans une raison profonde que vous avez fait, de ce dualisme de mouvemens opposés , l'instinct de toutes les existences. Nous retrouverons l'état constant de vibration vitale , et dans chaque corps élastique, et dans cliaque plante , et dans cliaque animal , et dans chaque homme , et dans chaque peuple. Nous verrons que, dans la nature, tout vibre, mais en discord ou en harmonie.
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Revenons maintenant vers les premières pages de votre lettre; elles nous fourniront des réflexions également dignes d'intérêt.
Vous m'avez un peu renvoyé à la Mythologie des Indiens; je n'accepte point le rapprochement. Rien de moins digne d'être adopté par un homme éclairé , et par un homme judicieux , que la Géogonie des Brahmes. La terre est un globe de formation récente; les grands monumens de sa surface, les montagnes de première origine , les Alpes , les Pyrénées , les Cordillières, déposent contre la croyance d'une antiquité très reculée ; nous discuterons cet important témoignage.
Mais l'antiquité de l'Univers ! — si nous ne pouvons dire , l'Éternité de l'Univers ; si de puissantes considérations nous en détournent, les mêmes considérations nous autorisent du moins à faire , de cette antiquité de l'Univers , une somme de temps très considérable.
Il nous est impossible même de ne pas porter cette antiquité indéfiniment en arrière du temps actuel, puisqu'il nous est impossible de. ne pas reconnaître que l'Univers est infini ; à quelle époque , en effet , et par quel point , a pu commencer la création , ou formation , d'un ouvrage qui occupe nécessairement l'inlini de l'espace ?
lÔ?. COURS DE PHILOSOPHIK GÉNÉRALE.
Laissons de telles questions , puisque, dès nos premiei'S pas sur la route qui semble devoi?" nous conduire à les résoudre , nous ne voyons plus que nuages ou abîmes ; bornons-nous à affirmer ce Fait, accablant, incompréhensible, mais certain : il n'y a point de dernières Etoiles; il n'y a point de limite au nombre des Étoiles; les Etoiles sont en nombre infini.
Ne donnez donc point , Monsieur , à l'imagination de l'illustre Herschell, la faculté de créer des Etoiles ; qu'est-ce que son Télescope , si puissant , si merveilleux ? un moyen d'alonger très faiblement la très petite portée de ses regards. Avant la découverte de cet instrument, l'homme distinguait , à la vue simple , les dix ou douze premiers rangs des barrières qui environnent l'atome globuleux sur lequel il fait sa demeure ; c'était seulement quelques millions de milliards de lieues qu'il avait la faculté de parcourir. Maintenant, il aperçoit le quarantième rang de barrières , le cinquantième peut-être , le centième peut-être ! ah , que c'est peu de chose ! cent barrières au-devant de l'infini! C'est une ceinture si mince !
Mais, Monsieur, notre Etre a, pour chacun de nous, une importance si juste, si naturelle, que nous en faisons le point de départ de toutes
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nos idées relatives, le terme de toutes nos comparaisons Permettez-moi une expression populaire; nous mesurons tout à notre petite taille,* la fable de Gulliver est notre histoire.
Pour la même raison, et par un penchant plus naturel encore, nous mesurons le temps à la durée de notre vie ; deux millions d années ! oh , que c'est long pour nous qui ne vivrons pas cent ans !
Mais la Nature a-t-elle un âge ? puisque , dans son sein , tout ne cesse de finir et de recommencer, pour finir et recommencer encore, quelle différence y a-t-il , pour elle , entre des millions d'années et quelques instans ?
Oui , Monsieur , nous recevons sans cesse , de la sphère étoilée , des Messagers lumineux , qui sont partis un grand nombre de millions d'années avant que la Teri'e même reçût l'existence. Ce n'est pas seulement sur les observations et les calculs d'Herschell que j'ai établi cette pensée : e'est sur le raisonnement général duquel j'ai fait découler la démonstration du Principe universel. Je vous ai dit , je vous ai prouvé , que tous les effets de pesanteur, à la surface de la Terre, attestaient l'incidence convergente de torrens continus de matière élémentaire , lancée par des Étoiles incomparablement plus éloignées que
P.64 COI r\S DK l'IlJLOSOI'HIE CKiMCRALr..
cciic's cjui peuvent encore nous être montrées par les plus forts télescopes.
Ainsi , au moment où je parle, ce corps que je ne retiens plus, cette houle d'ivoire, que je u'cmpèche plus de tomber sous vos jeux, ne fait que céder à Fimpulsion d'une; substance atiénuée au degré absolu, et qui, avant de rencontrer ce corps , voyageait , dans l'espace , depuis un grand nombre de millions de siècles.
Il est sans doute possible que quelques-unes , au moins, des Etoiles d'où cette substance est provenue , n'existent plus ; cela même est vraisemblable. Qu'importe ? la projection qu'elles avaient faite pouvait-elle être arrêtée ; la matière projetée ne devait-elle pas , et suivre sa marche en ligne droite, et produire ses effets d'impulsion ou de communication de mouvement , aussitôt qu'elle rencontrerait un obstacle à la liberté de son cours ?
Mais , dites-vous , avec cette immensité d'intervalle entre le départ des courriers célestes et leur arrivée, il n'y a plus rien de constaté, pour nous, dans l'état du ciel; « ce que nous croyons voir comme présent n'est jamais que du passé. »
Monsieur , sur la surface de la terre , il en est absolument de même pour tous les Faits dont nous ne sommes pas témoins. Lorsque l'on nou^
raconte ce qui est arrivé en notre absence , ce n'est jamais que du passé que nous apprenons ; et , depuis que ce passé s'est effectué , que de choses peuvent être changées !
Lorsque , par exemple , le courrier de Paris arrive à Bayonne ou à Marseille, il apporte des Faits qui ont déjà huit jours de date ; tout ce qu'il affirme sur les mouvemens politiques , sur les ambitions couronnées , sur les ambitions déçues, sur tout ce qu'il a appris d'authentique , était plein de réalité au moment de son départ ; voilà tout ce qu'il peut en dire ; et , en l'écoutant, ou en lisant les journaux qu'il apporte, les habitans de Marseille disent bien quelquefois : Dans tout cela, il n'y a peut-être plus rien de vrai ; mais , comme ils ne peuvent rien savoir de plus récent , ils sont tout aussi avides de ce passé de huit jours, que nous , à Paris , nous sommes avides des nouvelles de la journée.
Répétons maintenant que , pour l'Univers , huit jours, huit minutes, huit secondes , ou bien huit siècles , huit millions de siècles , c'est absolument la même chose. Ni le temps, ni l'espace, ne sont des Etres ; par eux-mêmes ils n'ont point de quantité, puisqu'ils n'ont pas même d'existence. U suil de là que toute action qui n'est pas arrêtée , qui ne rencontre point d'obstacles ,
266 COUKS DK PniLOSOPHIE GÉNÉRALE.
qin , j3our cette raison , reste toujouiN égale à cllc-niême, ne tient aiierin compte, ni de l'espace qu'elle paicon rt , ni du temps qu'elle met à le parcourir. Au moment où elle rencontre l'obstacle qui la termine, ou qui la modifie, il est de toute indifférence qu'elle émane de corps placés à des milliards de lieues, ou à une ligne de distance ; il est de toute indifférence qu'elle s'effectue depuis des milliaixls de siècles , ou seulement depuis quelques instans.
Monsieur , nous faisons ici un cours de Philosophie ; c'est-à-dire que , par nos réflexions , nous franchissons l'enceinte de notre existence individuelle; hélas! nos besoins, nos souffrances , nos désirs , nous ramènent assez dans cette enceinte obscure; je suis homme terrestre comme vous , Monsieur , et je n'en ai point de honte ; mais quelquefois , par ma pensée, je m'élance dans la sphère universelle, j'en étudie les Etres et les rapports ; je vous les montre ; nous les concevons e nsemble , nous les admirons ensemble ; ensuite nous redescendons.
Ne redescendons pas encore; c'est votre inclination même qui me servira à vous retenir dans la sphère céleste ; vous la trouvez si magnifique que vous paraissez affligé d'avoir appfis que la disposition de ses parties n'était pas immuable
VOUS aimeriez à croire , lorsque vous regardez ce Ciel si beau , si brillant , qu'il est , en réalité, dans l'état où il vous est montré par la lumière qu'il vous adresse.
Eh bien , Monsieur , votre vœu est rempli à très peu de chose près. Il n'en est pas des corps célestes entre eux comme des hommes entassés, par la civilisation , dans nos grandes villes. Ici l'action de chaque individu est , à la fois , très vive et très gênée ; ses besoins sont nombreux , variés, multipliés; et chacun des individus qui l'environnent lui dispute les moyens , non-seulement de jouissance, mais encore d'existence.
Au contraire , chaque corps céleste est isolé au sein d'un grand espace ; ses mouvemens sont libres ; de plus , son mode d'existence est très simple, et son caractère fort peu exigeant. Proje^ ter, autour de lui, sa substance, et recevoir en échange , des corps environnans , la même quantité de substance , voilà tous ses rappoï^s avec les corps environnans.
Il suit de là que les perturbations mutuelles entre les corps célestes , voisins les uns des autres , sont infiniment rares , comparées à celles qui, ddtis nos sociétés humaines, brouillent et changent si fréquemment nos destinées. Généralement (et retenez ce principe; il jettera , dans
la suite , une grande clarté sur les questions de politique et de morale) généralemeni , la stabilité d'un niûde quelconque d'existence est en raison inverse de la multiplicité de ses rapports; c'est-à-dire que l'existence ia plus compliquée, la plus riclie en rapports , est la plus agitée , la plus instable ; au contraire , le mode d'existence le plus simple est celui qui , pendant sa durée , éprouve le moins de vicissitudes. Ce Théorème général n'est qu'une traduction de la Loi universelle des Compensations.
Le mode d'existence de chaque corps céleste est stable sans être éternel. Depuis les observations d'Hipparque , depuis quatre mille ans, combien le Ciel visible pour l'homme a-t-il perdu d'étoiles? cinq ou six tout au plus. Et quels changemens se sont opérés dans les dessins des Constellations , dans les distances respectives des Etoiles? aucun changement sensible. Quatre mille ans, sans doute, ne sont qu'un point dans la durée éternelle; mais, relativement à nous, c'est une période assez longue pour que , établissant, d'après elle, la progression des changemens, nous ayons le droit de penser que , même pendant cet intervalle de deux millions d'années qui vous a épouvanté, il ne s'est pas fait, dans le Ciel visible pour l'homme, des mutations considérables.,
Ainsi , Monsieur , rentrez en paix avec les Messagers célestes ; malgré la longueur de leurvoyage, les nouvelles qu'ils vous donnent sont à peu près de IHistoire actuelle , et non de la chronique surannée ; continuez de regarder le Ciel avec confiance ; ce que vous en raconte la Lumière , est encore , à peu de chose près , de la réalité.
Passons à la suite de votive lettre. Vous me parlez de mon hypothèse en homme qui a parfaitement la faculté de l'entendre , et le droit de la juger. Je n'en veux que ce mot pour témoignage : (( si je réussis à l'établir, dites-vous, elle aura le mérite de la plus haute simplicité. » Monsieur , c'est un certificat de Vérité que vous lui donnez ; c'est une attestation d'évidence. En fait d'hypothèse , ou de conception universelle , il est de toute certitude que la plus haute simplicité est le caractère exclusif de la Vérité absolue ; c'est ce que j'ai démontré à ma séance précédente , et c'est ce qui est tellement de sentiment intime, pour l'esprit humain, que j'aurais pu me dispenser de le démontrer , surtout parlant à des Français; car, parmi nos voisins, il est un peuple , d'ailleurs très éclairé , très estimable, peuple studieux, sensible, mais un peu romantique , qui , en fait de conceptions littéraires, aime assez le désordre , et en fait de con-
3170 C()[JBS DE l'IirLOSOPHIF. GÉNÉRALE.
ceptions philosophiques, so pljiîl encore dans la haute obscurité.
Ne troublons les jouissances de personne ; je respecte celles des Allemands ; mais nous sommes Français , on ne nous conduira pas à les partager ; l'esprit du Français veut de Tordre dans ses idées ; et , pour lui , l'enseigne de l'ordre, c'est l'unité, c'est la simplicité. Plus une œuvre est composée, vaste, étendue, plus nous exigeons d'unité dans le plan, et d'harmonie dans les détails , parce que , tandis que , par son étendue même , elle nous intéresse davantage , nous voulons , malgré son étendue , l'embrasser aisément tout entière ; si elle n'est pas simple de conception , et bien ordonnée d'exécution , elle nous rebute par la peine que nous prenons à la saisir. Tel est notre caractère ; nous voulons du plaisir sans fatigue , parce que la vivacité de notre âme nous rend toujours prêts à le goûter ; nous n'avons pas besoin de nous préparer, de nous exciter, de nous mettre en haleine. Nos voisins , au contraire , connaissent peu l'empressement , et ses rapides exigences ; ils semblent avoir besoin de passer par l'effort pour arriver au plaisir: aussi, quand ils le tiennent, ou plutôt quand ils lui appartiennent , ils nous dépassent en exaltation et en persévérance.
Mais quels sont les hommes les plus accessibles aux grandes erreurs ? ce sont nécessairement les hommes capables d'une exaltation opiniâtre en faveur de conceptions obscures. Cette faculté d'erreurs très étendues et très soutenues est aussi ce qui distingue les peuples que je désigne ; il n'est pas de fantôme qu'on ne puisse leur faire embrasser , pour peu que l'on sache l'envelopper de nuages et de prestiges : au contraire , il n'existe plus de moyens de nous tromper ; avides du vrai en toutes choses , et prompts à le discerner, nous sommes également prompts à discerner l'eri'eur et à la rejeter.
S'il est donc , dans mon auditoire , quelque partisan littéraire et philosophique de la nation allemande, j'espère qu'il ne s'offensera point de mes rapprochemens ; je n'établis ici ni supériorité ni infériorité ; je ne signale qu'une différence ; on sait d'ailleurs qu'à mes yeux , tout se compense dans le caractère des peuples, comme dans celui des individus. Nous sommes légers d'attention, mais judicieux de pensée; nousvou» Ions partout de la raison et de la grâce ; notre type national , c'est Voltaire. Le Peuple allemand est grave , opiniâtre ; ses goûts sont en profondeur , les nôtres en surface ; cfe n'est pas notre faute , si la Lumière aussi se répand avec
272 COURS DE J'IIILOSOPIUK. OÉîNiiRALE.
facilité sur les surfaces, cl se perd dans les profondeurs.
Vous applaudissez l'allégorie , Messieurs ; c'est qu'elle a de la justesse ; en effet , tous les rapports des Etres , et ces rapports sont le principal objet de notre étude , tous les rapports des Etres, tous les Faits importans et généraux , sont , pour ainsi dire , à la surface du sol qu'il nous est donné de parcourir; c'est pour cela qu'ils sont éclairés, et qu'à leur tour ils nous éclairent. Creuser au-dessous de ce qui se montre , chercher du moins , au-dessous de ce qui se montre , des choses différentes des choses visibles, c'est éteindre tout flambeau, et se perdre dans les ténèbres ; se persuader d'avance que l'investigation des choses cachées ne peut être que laborieuse , et conduire à des résultats imprévus , c'est se prévenir contre les idées claires ; c'est constituer soi-même un labyrinthe , là où la Nature n'aurait placé que des sentiers d'une sinuosité légère , d'une sinuosité suffisante pour soutenir notre curiosité , sans égarer nos pas.
Vous me direz peut-être que, pendant mes six premières séances, je n'ai fait , devant vous, que des raisonnemens approfondis, et dont la gravité était nécessaire. Oui , elle était nécessaire ; mais d'où provenait la nécessité de ces
premiers efforts? Du besoin d élaguer, de dissiper des idées mystérieuses, illusoires, placées, par la prévention humaine, au-devant de la réalité.
Supposez que le dogme de l'attraction n'ait jamais été imaginé, supposez que, sans travail de réflexion, et par la seule habitude ou expérience de toute votre vie, vous ne conceviez dauti'e force motrice dans l'Univers, d'autre Cause de mouvement , que l'impulsion ; dès lors voyez comme ma route est aplanie ! Je n'ai point à déraciner une erreur capitale ; j'entre directement en matière, et j'y entre par la porte que vous m'ouvrez vous-même , par la voie que vous suivez vous-même , par l'expérience simple et commune , par le bon sens simple et vulgaire ; je n'ai plus besoin de vous inviter fortement à méditer, à réfléchir; je me borne à vous dire : Regardez et concluez.
Oui , Messieurs , regardez près de vous , et choisissez pour objet de vos regards les Faits les plus simples , les plus faciles à décrire , ceux qui fondent en vous les idées les plus claires , ceux que vous retrouvez , dans l'esprit de tous vos semblables , comme motifs de leurs déterminations constantes , comme bases de ces raisonnemens communs , généraux , vulgaires , qui , chez tous les peuples civilisés, font habituellement la raison
■yt'j'if^ rouRs Di'. PHirosocHrF, aiî:NKH.vT.F.
IkiiniaiiU' , (.\ l'es Hcns dts hommes; fiorle/ errsuilc, dans toiiles vos éliulfs, ces idées les plus claires, Icspttis simples; appliquez-les, de proche on proche , et d'après les indications successives de l'analogie , à tous les objets plus ou moins enveloppes, plus ou moins éloignés; par un tel secours, et à l'aide d'un tel guide, vous amverez sans efïbrt à dévoiler tout ce qui s'enveloppe , à placer sons vos regards tout ce dont il semblait que des dista^tces immenses dcvaieiit vous tenir à jamais séparés.
Messieurs, ce que je vous invite à faire, c'est ce que nous allons faire ensemble , c'est ce que j'ai déjà fait. Je n'ai rien découvert que l'ordre général des Faits connus et constatés; je n'ai rien inventé; j'ai, au contraire, dès le début de mes travaux , employé mon temps et ma peine à extirper, de ma pensée, toute invention de Cause, de Théorie ^ non indiquée , non avouée par le bon sens et k simplicité. Cette démolition opé^ rée, j'ai fait à mon intelligence l'injonction la plus impérieuse ; je lui ai dit : Cherche le pltis simple , et toujours le plus simple ; dans totiliefs les qinestions confuses , attache-toi à démêler le point de solution qui présente le pins de sim^ pKcité. Cette habitude sera le plus sûr de tofts les
gukles, sera même le seul guide que tu puisses suivre avec sûreté.
Je l'ai suivi ce guide unique; pour récompense de ma docilité, je suis parvenu à tout expliquer par un Fait , par conséquent à tout exprimer par un mot; car le langage de l'homme est toujours vrai , en ce sens qu'il est toujours l'expression exacte de ses idées actuelles.
Messieurs , j'ai l'honneur de vous le dire encore : nous ne sommes réunis que pour savoir si j'ai réellement fait ce qu'il fallait faire. C'est à vous que j'en appellerai. Si mon Principe est posé, si, dans votre esprit, l'œuvre préliminaire est faite , si vous ne croyez plus à l'attraction , ni à des agens occultes j si vous croyez uniquement à l'Expansion, et parce que vous la sentez, et parce que vous la voyez , et parce qu'il faut bien commencer par un Fait universel , par un Fait-Principe , qui n'ait lui-même d'autre commencement , d'autre Cause immédiate, que la Volonté suprême, si je vous ai amenés à cette situation d'esprit , marchons , Messieurs ; nous n'aurons, plus ni travail ni efforts ; nous traduirons tous les Faits secondaires dans le langage le plus simple , dans le langage du Principe , dans le langage de la Vérité ; notre attention , notre sagacité , n'auront qu'un
•276 cuiKs 1)1-; i'mr,o.sof>HrE générale.
exercice , ce seia de démêler la gradation des Etres, et de constater leurs rapports.
Ici , les tàlonneniens .seront quelquefois inévitables; malgré les progrès immenses des sciences d'observation , 11 y a encore quelques points nébuleux dans la contexture et le mode d'existence de certains Etres ; mais ces points sont rares, et ils ont beaucoup moins d'importance que ceux dont l'exploration a été faite au degré le plus exact. Ainsi, notre marche ne .sera point arrêtée; en passant auprès de ces circonstances accessoires non encore éclaircies, nous dirons avec certitude: le Principe universel produit ces circonstances; mais nous ne savons pas encore exactement par quels moyens il les produit , ni , à son tour, l'usage qu'il en tire ; c'est une recherche à demander aux observateurs.
Où sommes-nous, Messieurs? où me suis -je laissé conduire ? Je répondais à un de mes auditeurs ; et j'ai parlé à tous ! Mais , Messieurs, ne somme.s-nous pas ici en famille? notre langage , notre commerce , ne doivent-ils pas , selon l'expression si heureuse du Journal de Paris , être imprégnés d'abandon et de franchise? La Lettre que je viens de vous lire n'en a-t-elle pas l'aima-
ORDRK PHYSIQUE. 277
l)lc' caractère ? et lorsque j'inspire lui ton de conliaiice si conforme à mes vœux, ne suis -je pas autorise à le prendre à mon tour ?
Oui, Messieurs, causons ensemble; que telle soit la forme de ce Cours. Ecrivez-moi , parlezmoi ; nulle question ne me sera importune , nulle interruption ne sera traitée d'indiscrète ; pénétre d'un respect éclairé , dnn respect de raisonnement et de Philosophie , pour toutes les opinions salutaires , il ne jaillira jamais de mes réponses , ou de mes discussions , que des sentimens conciliateurs. Toutes les Vérités que j'ai apprises, je les mettrai sur ma main , et je tiendrai ma main toujours ouverte ; celles qui voudront tomber avant leur tour, je n'aurai pas la sévérité de les retenir. Et croyez-vous que Foiitenelle aujourd'hui m'accuserait d imprudence ^ Pensez-vous que, par ma véracité sans défiance, je puisse compromettre , ni ma tranquillité , ni la tranquillité de personne? Les temps sont-ils .les mêmes ? Lorsque toutes les erreurs sont finies , quel serait l'homme turbulent et agité , si ce n'est celui qui mettrait un zèle violent à relever une erreur ? et quel serait l'homme social et pacifique , si ce n'est celui qui montrerait la Vérité ?
Messieurs, j'ai eu déjà l'honneur de vous le
■.>.j8> (Olil'.S 1)K l'IULOSOI'Illl'. GKMiRALi;.
dire , la gloire dt; coiisoinmcr la jurande Révolution des idées est réservée à la Fraiiee , et plus spécialement, à nous, Messieurs : ici, en ce moment , dans cette enceinte , se détermine un mouvement de pensée qui ne seja plus arrêté ; ici, lesprit humain va connaître, pour la première fois, renseml)le des choses, et l'ordre admirable -qui les régit ; il va se placer, par cette connaissance, à l'ouverture de la grande période , de la période philosophique ; période qui se distinguera de la précédente par l'accord des opinions. On ne disputera plus , puisque tout sera démontré ; on se soumettra paisiblement à ce qui doit être , parce qu'on l'approuvera ; on sera sage par instruction et par résignation , ce qui , pour l'homme , est le seul moyen d'être sage avec permanence.
Maintenant , Messieurs , permettez - moi de m'adresser de nouveau , d'une manière spéciale , à celui de vous qui , par l'excellente Lettre dont je vous ai donné connaissance , m'a entraîné à cette digression.
Une nouvelle Lettre que je reçois de vous aujourd'hui , Monsieur , est également pleine de considérations fortes , et exprimées de la manière
ORDRL l'HVSlQDK. y.Ji)
la plus coMveiiablo à leur inipojlaucc. Si je consulte , non-seulement mon inclination , mais les désirs de tous mes auditeurs, je ne garderai pas pour moi seul des choses si dignes d'être généralement connues; je vous sollicite donc, Monsieur, de ne pas nous imposer un pénible sacrifice; il me semble que vous n'en avez pas de suflisans motifs. Votre nom m'est inconnu , ainsi que votre personne; notre correspondance a tous les caractères d'une parfaite liberté ; nous discutons ensemble, et par un mode de communication mutuelle , qui nous affranchit de tout autre intérêt que celui de la Vérité. Vous trouv-ez en moi un homme qui appelle franchement la résistance , parce qu'il croit avoir prévu toute celle qui peut lui être opposée , et q/u'il a d'avance préparé ses réponses. Je ti'ouve en vous un homme dont la ré^stance est singulièiement iiouorable, paijce ique., fondée sur la réflexion et le savoir, «lie s'exprime avec igràce , et atteste , dans le caractère , une parfaite loyauté. Ce qui vous arrête est précisément ce qui , au ilébut de ma route , m'a long-temps arrêté. L'inquiétude de votre raison jftie retcace celle qui m'a iong-tomps agik-. (D'après cela , puis-je accvieiilir vos Lettres îmivcm«ttt qu'avec un sentiment profond d'inlerêt et de déférence ?fGardoz 1 anonyme , Monsieur; ne
280 COURS DK l'HlLOSOrilIK GÉNÉRALK-
VOUS faites connaître ni de moi ni d'aucun de mes auditeurs ; mais je vous le demande avec instance , non-seulement confiez-moi les observations, ou objections , dont mes pensées vous paraîtront susceptibles , mais permettez-moi de les confier à mon tour, et de les discuter. Un secours comme le vôtre est , pour ma cause , du plus grand avantage. Je cherche à établir des pensées nouvelles, et qui embrassent , à titre de liens , tous les Faits dont l'homme peut acquérir la connaissance. Si je me bornais à les exposer méthodiquement, et selon l'ordre didactique d'un Traité écrit, qui ne permet ni excursions ni répétitions, tout ce qui resterait dans l'âme de mes auditeurs les plus attentifs , ce serait ce genre d'étonnement sérieux qui suit l'apparition des graves paradoxes. Il est bon que je revienne quelquefois sur mes pas , que je m'élance quelquefois sur les routes latérales ; que , tout en travaillant à me faire comprendre , je soutienne la curiosité ; que j'excite , dans l'imagination de mes auditeurs, l'attente confuse d'une satisfaction encore éloignée, incertaine , mais possible , vraisemblable. Il faut, en un mot, que mes discussions aient, jusques à un certain degré, le caractère attrayant de conversations improvisées; et comment pourrais-je mieux être con-
duit à leur donner ce caractère , qu'en profitant des occasions si heureuses que vous me fournissez ? Je crois pouvoir en appeler aux résultats de la réponse que je viens de vous faire ; n'est-ce pas une reconnaissance sincère que je vous dois pour m'avoir autorisé à essayer de produire de tels résultats ?
Allons , Monsieur , servez les besoins d'une grande Vérité nouvelle ; concourez à la fonder en lui prêtant l'appui d'une résistance éclairée , loyale et judicieuse. Je désire vivement pouvoir terminer ma séance prochaine par la lecture de votre nouvelle Lettre ; accordez-moi le plaisir de pouvoir penser que je ne vous désoblige pas en promettant à mes auditeurs cette lecture.
■38:'. colins m: i'iiiu)S()i'm( gkmkuaik.
HlJlTJiME SÉAiNCE.
/^/yplfcaiion du Principe imiversel à ia f/is/riburtion générale des corps en solides , liquides , gaz , et vapeurs — Réponse à une Lettre.
Messieurs ,
"Si jie me s«iàs fait entendre en exposant nies Pensées fomiaTnentales , vous d^vee maint-enant concevoir la JN^tiire entière comme étant le théâtï'e d'une dotfee (XMitinflae entre deux forces , dont l'une, l'Expansion, est initiale et essentielle, dont l'autre , la Répression , découle de la première , l'égale cependant en puissance, parce que, alternativement , elle lui est soumise , et elle la soumet.
Ainsi, la tendance de chaque élément à se mouvoir par Expansion , c'est-à-dire à conquérir sa liberté , et , pour cela , à repousser les élémens qui le touchent , cette tendance expansive , qui lui est essentielle , qu'il ne peut jamais perdre , n'en est pas moins opprimée, et , pour cette raison , sans exercice , lorsque cet élément reçoit
l'impulsion convergente d'un certain nombre dclemens, semblables à lui-même, qui le pressent, ou le choquent, sur toutes ses faces. Alors cet Elément central , ne pouvant vaincre , par sa force propre , un nombre plus ou moins grand de forces qui , chacune , sont égales à la sienne , est réduit à l'immobilité ; et , si , dans un espace étroit , cette opération se multiplie , il en résulte un composé général qui a de la solidité.
Ainsi , Messieurs , une pierre , une pièce de métal , en un mot ce que nous appelons un corps solide , est un composé dans le sein duquel un nombre plus ou moins considérable d'élémens ont une immobilité relative, c'est-à-dire gardent respectivement leur situation , du moins pendant quelque temps.
Mais nous devons être loin de nous représenter ces corps comme absolument pleins de matière immobile ; au contraire , il n'en est pas dans le sein duquel la somme de mouvement ou d'agitation ne soit incomparablement plus grande que la somme d'immobilité ; mais il y a en eux un tissu à filamens plus ou moins entrelacés, plus ou moins délicats , dont les élémens sont temporairement fixés. C'est ce tissu qui, se trouvant lié de proche en proche dans toutes ses parties, forme la continuité du corps solide , et vous donne la
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faculté de le déplacer tout entier, lorsque , néanmoins, vous n'agissez sur lui que pai' une de ses faces.
La porosité intestine de tout corps solide est grossièrement indiquée à vos regards par celle d'une éponge, ou d'une pierre ponce, qui sont aussi des corps solides.
Les filamens fixés , dans tout corps solide , reçoivent eux-mêmes leur fixité et leur continuité de la double impulsion à laquelle ils sont sans cesse exposés. D'une part, la matière stellaire tombe du haut vers le bas à flots continus et convergens ; d'un autre côté , le calorique terrestre traverse et agit , du bas vers le haut , en divergeant.
Comme ces deux actions varient sans cesse dans leurs rapports mutuels , et comme de ces deux actions il en est une , l'Expansion terrestre , qui tend à favoriser l'Expansion propre du corps solide , encore plus qu'à fortifier les fibres de son tissu, le degré de solidité de tout corps solide est continuellement variable ; tout corps solide même est nécessairement amené, plus tôt ou plus lard, a perdre sa solidité. 11 n'est point de corps éternels, puisque l'Expansion est le principe unique ; mais il est des corp^ dont la solidité se montre beaucoup plus permanente que celle de
beaucoup d'autres ; nous trouverons bientôt , dans leur constitution même , les causes de cette permanence.
En ce moment , considérons l'efïet des circonstances qui peuvent être communes à tous les corps solides.
Supposons qu'un de ces coi'ps , un morceau de métal par exemple , se trouve placé sur un brasier ardent. Aussitôt plusieurs effets commencent à être produits : le calorique du brasier s'injecte par torrens dans le sein de ce corps ; il lutte avec une énergie progressivement croissante contre l'impulsion stellaire ; rappelons , d'une part, que celle-ci est toujours convergente , que, d'un autre côté, ses instrumens arrivent toujours en même nombre , avec la même force , en sorte que par elle-même cette impulsion ne change pas.
De là il résulte qu'elle est nécessairement aflaiblie , toutes les fois que son antagoniste augmente de puissance ; et chaque degré d'accroissement pour celle-ci est un degré de perdu par la forc^ de répression.
Et en effet , dès l'introduction du calorique dans le sein du métal , celui - ci augmente de volume , action évidemment opposée à une action de convergence.
En second lieu , chaque globule de calorique
-^86 COURS T>E PHILOSOPIUR GÉNÉRALE.
introduit est dïiiis un ('tat d'Expansion nrdcnle; il se brise, il éclate dans le sein du corps solide; un tel mouvement , non-seulement impétueux , mais désordomié , tumultueux, ne peut manquer de rompre , en bien des points , ce tissu filamenteux qui constitue le corps dans l'état de solidité. Si l'ardeur du brasier continue, l'action tumultueuse et divergente du calorique se soutient, s'accroit ; le moment arrive où le tissu entier est rompu ; les parties intimes du corps solide ont acquis graduellement la faculté de se mouvoir. Lorsque , dans l'ensemble de la masse , cette liberté expansive a été à demi conquise , c'està-dire , lorsque , dans l'ensemble du métal , l'impulsion stellaire , qui d'abord était supérieure à l'Expansion, est descendue jusqu'à l'égalité parfaite , la liquidité du métal a été produite ; lorsqu'ensuite, par le progrès des deux mouvemens en- sens inverse , l'Expansion est devenue décidément victorieuse de la répression stellaire , alors la vaporisation a commencé; et elle s'est graduellement terminée par la dissipation.
Ainsi , Messieurs , voilà la succession des trois états les plus apparens par lesquels peut passer un même corps. Si l'impulsion stellaire agit sur lui avec plus de force que l'Expansion, il est solide ; si l'action stellaire et l'Expansion s'appli-
quent à l'ensemlile de sa masse d'une manière égale , il esl liquide ; si Taction stellaire est vaincue , dans l'ensemble de sa masse , par l'Ex^ pansion , il monte en vapeurs.
Mais la plupart des corps composes, tous sans doute , sont encore susceptibles d'un quatrième ëtat qui mérite une attention particulière; c'est l'état gazeu.x. Un globule gazenx diffère d'un globule de vapeur, en ce que celui-ci est h peu près égal à lui -même dans toutes les parties de sa petite masse , au lieu qu'un globule gazeux , plus petit encore , est essentiellement formé d'une capsule sphérique et vésiculaire , servant de retraite, ou plutôt de prison , à des fluides subtils. C'est ainsi sous la forme d'un ballon que vous devez vous représenter chacun de ces globules ; ils prennent naissance, soit pendant l'état liquide , soit pendant l'état de vapeur, ou au terme de cet état. A leur centre réside du calorique en Expansion plus ou moins ardente , qui a été cerné , enveloppé par la compression , empruntant , pour cela, des matériaux à la vapeur ou au liquide ; et comme cette enveloppe résistante a été donnée par une véritable surprise, chaque globule gazeux a été contraint , au premier instant de sa formation ^ àe se replier sur lui-même , de se contracter; rttais, au second instant, sa force expansive
288 COURS l)F. PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
a l'éagi contre la compression , ce qui a contraint la capsule même à se dilater autant qu'elle s'était contractée; au troisième instant, réaction contre la réaction , ou contraction nouvelle ; au quatrième instant , nouvelle dilatation , immédiatement suivie d'une nouvelle contraction ; en un mot , vibration continue ; tel est le caractère essentiel du globule gazeux , tant qu'il conserve l'existence. Ce caractère, qui appartient essentiellement à tout foyer d'Expansion cerné et enveloppé par la compression , nous servira , comme je vous l'ai dit, à expliquer les plus importans phénomènes; et tout à l'heure nous allons, de nouveau , nous en occuper.
En ce moment, revenons avec quelques détails sur les divers états dont les coi'ps composés sont susceptibles; et afin de faciliter notre étude, prenons pour sujet de nos observations, le corps très répandu qui se prête le plus aisément à l'examen. h' Eau est ce coi'ps. Pour donner un point de départ à notre pensée , supposons-le d'abord dans l'état d'Expansion au degré moyen, dans l'état liquide ; nous allons réfléchir sur ce qui a lieu lorsqu'il passe à l'état solide; c'est de cet état de solidité que nous le ramènerons de nouveau à l'état liquide, et que nous le conduirons jusques à l'extrémité de l'échelle qu'il peut parcourir.
Toutes les apparences non s portent à penser que l'Eau pure et limpide est un corps homogène, en ce sens que sa niasse entière est formée de petits globules , égaux entre eux , et de forme sphèrique ; ce qui leur donne la faculté de glisser les uns sur les autres, à la plus légère impulsion.
Tous ces globules sont tenus en désunion par le mouvement et le passage continu du calorique. D'un autre côté , ils sont tenus en contact , ou du moins en proximité , mais sans adhérence , par le mouvement et l'impulsion continue de la matière stellaire. La limpidité vé&\\\X.e , comme nous l'avons dit , de ce que ces deux impulsions , se trouvant égales , se font équilibre.
Et cette égalité parfaite entre les deux impulsions opposées doit vous faire concevoir chaque globule d'eau liquide comme étant de forme sphérique ; la plus simple de toutes les formes, la forme sphérique , est nécessairement , dans les corps composés, la forme de l'Equilibre. Prenez une matière ductile , pressez-la également dans tous les sens ; vous l'arrondirez , vous en formerez une sphère.
Supposez maintenant qu'une certaine masse d'eau , pure , limpide , dans une tranquillité parfaite, est exposée, avec ménagemens, à l'action du froid , par son contact avec une atmo- 1. 19
39<> COORS 1)K PIIILOSOI'HIK GIÎNÉKALK.
sphère condensée et refroidie. Qu'arrive-t-il ? ce secours donné à la répression stellaire s'applique d'abord, et principalement, sur la surface du liquide , condense cette surface beaucoup plus que les couches intérieures, ou même provoque la condensation de cette surface avec tant de rapidité, que, sans la congeler encore, sans lui ôter toute extensibilité , elle ne lui permet plus cependant de se prêter avec facilité à l'évasion des fluides internes; ceux-ci sont réduits à s'accumuler dans le sein da liquide, à se réfugier entre ses globules, et à diminuer d'Expansion, Aussi , par un double effet très remarquable , la masse iiitérieure du liquide se dilate , et cependant se refroidit. Si vous y plongez un thermomètre avec lenteur et précaution , vous le voyez descendre au-dessous du terme de la glace , quoique l'eaw, non-seulement reste liquide , mais augmente de volume.
Et si vous recouvrez d'huile la surface de l'eaiit , l'effet dont nous nous occupons a lieu d'une manière encore plus marquée. La température de l'eau intérieure peut alors descenda'e jusqu'à douae degrés au-dessous du terme de la gkice, sans que la congélation s'opère encore; ce qrui vieiit de ce que cette nouvelle enveloppe, portant un nouvel obstacle à l'évasion du cak)-
riqiie , a augmente , pour celui-ci , la nécessité de se réfugier dans les couches inférieures du liquide, et là , de se tranquilliser.
Vous concevez que si la distribution de ce calorique accumulé et tranquillisé pouvait se faire avec une exacte uniformité dans la masse du liquide , le double effet de dilatation et de refroidissement pourrait long- temps se maintenir; car l'Équilibre se prolongerait. Mais cet effort d'Équilibre ne peut être d'une longue durée , parce que , dans les couches inférieures du liquide , le calorique , moins réprimé par l'action stellaire , protégé même dans son Expansion par la densité de la surface , finit par faire iiTuption vers cette surface même. Aloi^s commence l'évasion de tout le calorique accumulé ; aloi's aussi commence la rupture de ce balancement qui faisait la liqmdité; la congélation se détermine.
On voit se former successivement des aiguilles , qui se croisent en tous sens , et qui s'étendent comme un réseau , dont , peu à peu , toutes les mailles se remplissent. On peut suivre de l'œil la formation progressive du tissu fibreux.
Observez , Messieurs , ce mode de propagation de l'acte qui consolide. Il s'effectue par croisement en tous sens, mais toujours selon des lignes droites : ce qui prouve une action égale à elle-
agn COURS iJi PHILOSOPHIE oknkralk.
même , et s't'xécutanl dans un composé homogène ; car il fanl ces deux conditions pour qu'il y ait de l'uniformité dans un cliangement.
Observez encore que l'Eau ne descend point, sans se geler , à une température plus basse que celle de la congélation, si elle n'est pas purgée d'air , et aussi pure que l'on peut l'obtenir.
De^plus, il vous suffit de jeter un petit gla-* çon dans le sein de l'Eau , ou d'imprimer à sa masse un léger trémoussement , pour que la congélation , qui languissait , se détermine subitement. Dans le premier cas , vous avez fourni au calorique surabondant, l'occasion de s'employer ; il s'est porté vers le glaçon , en abandonnant la masse du liquide. Dans le second cas , vous avez agité la masse du liquide ; ce qui a rompu la croûte ou pellicule de la surface , ce qui a favorisé l'évasion du calorique surabondant.
Enfin , ce qui est très remarquable , à l'instant où la congélation se décide par le secours de ce glaçon ou de ce trémoussement, la température remonte subitement ; le thermomètre que vous avez laissé dans le liquide devenu glacé, et qui était de plusieurs degrés au-dessous de zéro , s'élève sur-le-champ à ce degré zéro. Cela pi'ouve que la dilatation factice ayant atteint
ORDRE PHYSIQUE. 2g5
son terme, le calorique qui la produisait s'est dégage' ; il a chauffe les coi'ps , tels que le thermomètre , qui se sont trouvés sur la route de son évasion.
Au reste, tous les liquides ne se dilatent pas, comme l'eau , au début de leur congélation. Il en est , tels que le mercure , l'acide sulfurique , les huiles grasses, qui se contractent au contraire. Cette différence vient de ce que l'évasion et le renouvellement du calorique , à travers ces substances, est beaucoup plus facile qu'à travers la substance de l'eau ; ce qui est démontré par la grande difficulté de leur congélation. Il résidte de cette circonstance que leur congélation ne saurait être graduelle , et commencer par la formation d'une couche superficielle plus condensée (jue le reste de la masse , en sorte que le calorique ne saurait s'accumuler dans les couches inférieures. Il faut , pour que la congélation se détermine, que la masse entière soit surprise par une compression qui s'adresse, en même temps, à tous les points intimes; alors la masse entière doit se conti'acter.
Revenons à la congélation de l'eau. La voilà déterminée dans toute la masse du liquide , elle a produit la soliditc ; et nous supposons que fiu'
tensité du froid a porté cet état de solidité à son plus haut degré.
On a alors un corps sec, et d une grande dureté. Vous avez vu le réseau s'établir d'abord par fîlamens écartés, ensuite par filamens secondaires , tertiaires , partant de chaque point , se croisant en tout sens , finissant par former une masse compacte à croisement inextricable . Mais ce qu'il faut toujours retenir, c'est que la disposition longitudinale et croisée des filamens solides atteste une disposition semblable dans les vides iuté^ rieurs; et la somme de ces vides intérieurs, de ces tubes croisés, est beaucoup plus considérable que celle des points occupés. Ces tubes croisés , et innombrables, sont les issues que la matière stellaire s'est réservées, en les traversant sans cesse , pendant même que la congélation s'opérait; en sorte qu'il reste toujours à la matière stellaire les moyens depénétrer jusques aux molécules les plus intimes des filamens solides, de les frapper, de les retenir dans cet état de contact mutuel qui fait la solidité.
Cette solidité se maintient tout le temps que l'antagoniste de l'impulsion stellaire , l'Expansion teiTestre, ne lui oppose que des agens inférieurs en nombre et en activité. Mais aussitôt que les circonstances ramènent ceux-ci en quan-
ORDRE PHYSIQUE. ^qS
tité considera})le , la lutte recommence ; les entraves données à l'Expansion intime se relâchent , s'affaiblissent ; et lorsque enfin 1 égalité arrive de nouveau entre les agens de l'Expansion et les agens de la répression , la liquidité est rétablie.
Suivons le progrès du changement ; il se fait nécessairement parla continuité des mêmes actes: tes fluides expansifs continuent d'afïluer vers le liquide ; ils surmontent faction de la matière répressive ; ils dilatent progressivement le liquide ; ils tendent à imprimer à tous les globules du liquide leur propre mouvement de diverg"ence et d'ascension.
C'est ainsi que \ Êvapôration s'établit. Les va.' peurs ïiqueuses ne sont que de l'eau divisée et projetée , en petites masses , par l'Expansion du calorique.
Dès leur entrée da:ns l'atmosphère , ces petites masses , formées , chacune , d'une réunion plus OM moins nombreuse de globules , se divisent encore, parce que l'espace est augmenté. Successivement , cette division s'accroît , marche vers son terme , pourvu toutefois qu'elle ne soii pas arrêtée par le renouvellement du froid de l'atmosphère , ou par le rétrécissement de l'espace ; car alors le calorique reflue vers la surface
296 COURS 1)K l'iriLOSOi'llIK Gl'rNÉRALE.
de la terre , ou s'évade à travers les corps solides que l'on oppose à l'extension de la vapeur ; tandis que celle-ci , abandorniée par son ardent auxiliaire, revient vers l'agglomération liquide ; on voit reparaître de Veau.
Mais si Yiul obstacle n'arrête l'Expansion de la vapeur ; si le calorique, qui tend sans cesse à la disséminer dans l'espace, peut librement continuer son ouvrage, le moment vient où il établit une séparation effective entre les globules les plus délicats dont la vapeur peut être foi'mée. Chacun de ceux-ci , lil)re de toute contiguité , se dispose à effectuer son Expansion propre et essentielle ; il n'est plus gêné dans son développement que par l'impulsion stellaire ; et comme celle-ci le frappe avec continuité et égalité sur tous les points de sa surface, c'est par son centre qu'il se met en Expansion.
Alors commence la constitiLtion gazeiisc , et la vibration qui en est la conséquence; le globule, devenu ballon, ou vésicule globuleuse, se remplit intérieurement de ses propres débris, qu'il agite , divise , atténue , à l'aide desquels il réagit contre la compression , en imprimant une extension subite à toute son enveloppe ; extension qui n'a la durée que d'un instant , qui est aussitôt remplacée par une contraction répressive, la-r-
ORDRE PHYSIQUE. 2gj
quelle , à son tour , est subitement remplacée par une dilatation expansive , et ainsi de suite , sans autre terme que la rupture de l'enveloppe.
Vous apercevez maintenant l'explication de plusieurs choses qui devaient vous surprendre. En premier lieu , les substances gazeuses sont susceptibles d'une permanence d'état que ne montrent pas au même degré les substances liquides. La liquidité n'est qu'un degré précis d'Équilibre entre les deux forces , degré nécessairement fugitif et transitoire. Il en est d'une substance au degré précis de la liquidité , comme d'un pendule arrivé à la situation verticale; il ny reste pas y il ne fait qu'y passer : de même un liquide s'évapore ou se condense ; il passe sous la prépondérance de l'Expansion , ou bien sous celle de la répression.
Mais il en est de l'état gazeux comme de l'état solide ; par cela même que chacune de ces deux situations est prononcée , elle est le fruit d'une supériorité de l'une des deux forces sur la force opposée; et chacune de ces deux supériorités a nécessairement un certain temps de durée j, quoiqu'elle varie sans cesse dans sa mesure. C'est ainsi que le pendule , qui n'a passé qu'un instant dans la situation verticale , passe un nombre plus ou moins considérable d'instans à
2g8 COURS Df: philosophie généralk.
droite ou h gauche de la verticale, tout en marchant toujours vers cette ligue verticale sur laquelle il ne s'arrête pas. Les deux côtés de son mouvement sont exactement figurés par l'état solide et l'état gazeux ; ces deux états, l'état solidtr et l'état gazeux, sont, pour ainsi dire, la droite et la gauche de la liquidité.
En second lieu , les liquides sont incompressibles , du moins lorsqu'ils sont au degré précis de la liquidité ; car, lorsqu'ils commencent à se dilater , une très forte compression accidentelle peut les ramener à leur premier état : mais c'est du moins un efïbrt très considérable qui se trouve alors nécessaire ; en sorte que l'on peut , sans erreur importante , établir en fait général Vincompressibilité des liquides.
Les gaz , au contraire , se laissent comprimer avec une grande facilité. Cette différence vient de ce que les globules des liquides sont des corps pleins d'eux-mêmes , sans cavité centrale , se touchant mutuellement ; tandis que chaque globule gazeux est, comme nous l'avons dit, un ballon compressible , puisqu'il est formé d'une enveloppe sphérique , dans le sein de laquelle il J a très peu de matière , mais beaucoup de mouvement.
On peut resserrer l'enceinte de ce mouvement
ORDRE PHYSIQUE. 2gg
intestin ; mais alors qu'arrive-t-il ? il se précipite , il s'effectue avec une rapidité plus grande ; telle est la conipensatioji à laquelle il a recours pour ne point s'affaiblir , pour conserver toujours le même degré d'énergie. Ainsi que le pendule, car tel est toujours pour nous le terme mathématique de comparaison , ainsi que le pendule, qui fait toujours la même quantité de mouvement dans le même temps , quelle que soit l'amplitude de ses oscillations ,. le globule gazeux exécute aussi , dans le même temps , la même quantité d'action vibratoire , quel que soit l'eS'pace que l'on accorde à ses vibrations.
Mais une différence essentielle distingue le globule gazeux du pendule. Les oscillations de celui-ci sont rigoureusement égales enti'e elles , parce qu'elles ne procèdent que d'une seule action , l'impulsion stellairç , qui est toujours égale à elle-même dans le même lieu.
Mais, dans tout corps vibrant par lui-même, c'est-à-dire par le seul effet de sa constitution vésiculaire, les deux phases de chaque vibration ne peuvent être rigoureusement égales entre elles. Pendant toute l'existence de ce corps , la phase de dilatation est toujours un peu plus forte, ou un peu plus soutenue , que la phase de contraction ; et cette inégalité , qui , au pre-
mier aspect, semble une dérogation à la Loi de l'Équilibre, n'en est, au contraire, que la confirmation- En effet, c'est, à l'e'gard de ce corps, la compression extérieure qui a commencé par être plus énergique que l'Expansion intérieure, puisque c'est à une supériorité brusque de la Compression sur l'Expansion que tout corps vésiculaire doit son enveloppe et sa formation ; il est nécessaire que , dans la succession des mouvemens alternatifs qui commencent à l'instant précis de cette formation , l'Expansion reprenne à son tour la prépondérance : d'abord soumise , mais , comme nous l'avons dit , par une surprise subite, non-seulement elle se relève au second instant, et se met en lutte avec son antagoniste, mais , elle s'apprête à le vaincre ; elle s'apprête à rester , après im combat plus ou moins long , maîtresse du champ de bataille; ce qui le prouve, c'est que tout corps globuleux , ou même tout corps solide , de forme quelconque , finit par se dissoudre. Tout globule gazeux, en particulier, finit par rompre son enveloppe.
De ce principe important ^ retenir, que, dans tout corps vibrant par lui-même , chaque phase de dilatation , est plus forte , ou plus soutenue, qiie la phase de contraction qui lui succède , de ce principe résulte l'état de ranlfaction continue
ORDRE PHYSIQUE. 3oi
dos substances gazeuses ; chaque globule gazeux exerce une action répulsive sur tous ceux qui l'environnent , ne le touche que pour le choquer; et cette action répulsive de chaque globule "^ produit , dans la masse entière du gaz, une somme de répulsion très considérable , qui s'exerce sur tous les coi'ps solides ou liquides formant son enceinte. Nous verrons bientôt avec ^quelle facilité cet état de répulsion continue rend raison de tous les phénomènes du Baromètre.
Les vapeurs , n'étant encore que de l'eau divisée et projetée , ne sont pas vibrantes comme les gaz ; et , à parler exactement , elles ne sont pas répulsives : elles agissent tant qu'elles se développent par l'Expansion quelles reçoivent du calorique ; mais, lorsque leur développement rencontre un obstacle , ce n'est pas elles qui réagissent ; c'est le calorique. En efiet , d'une part , les corps qui sont venus arrêter le développement de la vapeur , sont échauftés , leur température s'élève ; d'un autre côté , les vapeurs se rapprochent , s'unissent , et forment de l'eau.
Les gaz ne s'agglomèrent pas ainsi par la résistance d'un obstacle ; et ils n'échauffent pas non plus les corps qui viennent les comprimer ; le
calorique ne leur échappe pas , il est eiiiernié dans le sein des glo])ules.
D'après cela , on sent combien il doit être ditlicile de ramener un gaz à l'état de vapeur ; on n'en connaît pas encore les moyens , du moins pour un gaz pur et sans mélange ; car , lorsque l'on applique à des gaz mélangés une compression Ibrte et subite , aidée d'un grand froid , its expriment hors de leur sein les fluides subtils ; une chaleur extérieure se fait sentir; souvent même une lumière se fait apercevoir , et , au même instant , des vapeurs se composent. Nous dirons bientôt pourquoi le mélange favorise l'effet de cette compression forte et subite.
La même opération se fait en grand dans l'atmosphère. Tansportez-vous sur le sommet d'une haute montagne ; l'air que vous y respirerez sera souvent d'une sécheresse extrême ; et lorsque cet excès de sécheresse sera le plus fortement indiqué par votre hygromètre , vous vous trouverez subitement etiveloppé de vapeuis.
Cette observation, souvent répétée parM/Dekic, est celle qui avait le plus frappé ce grand Physicien ; elle l'avait porté à soupçonner que l'eau est la source immédiate des gaz atmosphériques, qiù, à leur tour , sont la source immédiate des vapeurs élevées dans l'atmosphère , et
ORDRE PHYSIQUE. 3o5
des nuages. Cette vue si simple , si satisfaisante, sera vérifiée par l'ensemble des Faits. Je vous l'ai dit , Messieurs : en tout genre de phénomènes , nous finirons toujours par trouver la Vérité dans l'explication la plus simple.
Restons, pour aujourd'hui, sur cette première application du Principe universel à la distribution générale des corps en solides , liquides , gaz, et vapeurs. Reposons - nous , en discutant une nouvelle Lettre de celui de vous , Messieurs , qui m'a déjà fourni, deux fois, d'importans sujets de discussion.
Voici un extrait de cette Lettre :
.... (c Depuis Képlex- , qui , dans son Traité de Stella Martis , soupçonna le premier l'existence d'une force dont les lois auraient de l'analogie avec celles de la lumière, l'hypothèse àc V attraction a mairché de succès en succès ; cependant j'avoue que le crédit qu'on lui accorde ne lève pas toutes les difficultés qu'elle rencontre. Supposons que M. Olbers ait, en effet, découvert récemment une Planète qui se promène bien au-delà de l'orbite d'Uranus -, à cette distance, le soleii ne peut plus être que d'un très petit diamètre ; comment son attraction , qui agit en rai-
5o4 COURS T)K PHIfOsOPIirr. Gli.N'KR.VLE.
son inverse du carié dos distancés, conscrvc-t-elle , néanmoins, assez d'intensité pour subjuguer un corps dix fois plus éloigné que Jupiter? D'ailleurs, si la propension pour le soleil existe réellement dans cette nouvelle Planète , elle ne peut du moins y être que très faible ; par conséquent , pour que la force centrifuge ne l'emporte pas hors du système solaire, il faut aussi que celte force soit presque sans énergie : or, dans l'iiypothèse reçue , la force centrifuge des corps célestes ne leur est pas inhérente comme l'attraction , elle leur vient du dehors j elle est le résultat d'une impulsion arbitraire ; elle diffère selon les distances de ces corps au foyer commun de gravitation qui les entraine et les réunit en système : si elle diffère d'une Planète à une autre , elle n'a donc pas été imprimée à l'ensemble d'un seul coup de main ; elle a été variée d'après le besoin de chaque corps qui la réclamait.
)) Est-il permis de multiplier ainsi l'acte de l'intervention suprême ? Une solution plus satisfaisante que celle où Newton s'est arrêté, me paraît désirable, et il y aura de la gloire à la trouver.
)) Je suis moins embarrassé à me rendre compte, par la pesanteur, de l'observation faite sur le pendule dans les mines de Freyberg en Saxe , et que vous avez tournée contre l'attrâiction. A mesure que nous descendons dans l'intérieur du globe , la matière attractive , qui auparavant était sous nos pieds ,
ORDRE PHYSIQUE. DOD
se rnnge autour et au-dessus de nous -, elle nous cerne de tous cùte's. On peut airiver a un point où les osciilaiions du pendule expirent, non faute d'attraction , mais parce que l'attraction Tatiaque eu tout sens.
)) J'entends plus difficilement pourquoi la matière stellaire ne pénètre, dans le globe, que jusques à uue certaine profondeur. Lancée des abiraes de l'infini, elle se meut avec une vitesse et une force telles, que la densité du globe terrestre ne peut être , pour elle, qu'un nuage, dont elle devrait se jouer comme d'un obstacle frivole. Je suis étonné que les noyaux des Comètes résistent aux fulgurations de I.i matière stellaire ; ces corps , si peu compactes , ne devraient-ils pas en être brisés, et leurs déhris dispersés dans l'espace? Vous répondrez sans doute que la matière stellaire englobe ces noyaux en se portant avec une égale vigueur sur tous les points de leur surface. En ce cas, que ferez-vous pour sauver la chevelure et la queue des Comètes?
» Je ne comprends pas davantage comment la matière stellaire, sa vitesse devant être proportionnelle à la distance infinie qu'elle vient de parcourir , peut imprimer une accélération de mouvement sensible dans un espace aussi resserré que celui où se font les expériences de Galilée. Partout où elle se trouve, la matière stellaire n'est-elle pas au maximum de sa vitesse?
5o6 COURS DE PHItOSOPlIIE GÉNÉRALE.
» Souirrcz f|ne je vous arrûte encore un instant. En réprimant l'Expansion des corps par votre agent stellaire , vous expliquez les cfTets de la tnalière par les effets de la matière. Mais je pensais que l'Expansion appartenait aussi , et particulicrenient, aux intelligences. Monsieur , vous aurez de la peine à me peisuader que la promptitude d'esprit , la richesse, la souplesse d'imagination... ne soient que de simples reflets de la matière stellaire. »
Réponse.
Monsie ur,
Vous m'indiquez , avec sagacité^ quelques-uns des torts de \ attraction ; mais vous ne rompez avec elle qu'à regret ; vous ne la repoussez que d'une main caressante. Je suis loin de vous le reprocher; la permanence d'attachement est une des plus belles qualite's de l'homme.
Mais, lorsque la raison parvient à nous démontrer qu'un de nos attachemens n'est qu'une prévention favorable , il faut bien finir par y renoncer; car la raison est, en nous, plus opiniâtre que la passion , par cela même qu'elle est sans violence; la Raison est l'organe de la Vérité; tôt ou tard , elle finit par avoir raison.
Que fait la Raison , lorsqu'elle entreprend de
ORDRE PHYSIQUE. Soy
tlotruire , en nous , une idée trompeuse ? Elle commence par nous présenter le sens précis de cette idée ; ensuite elle compare ce sens prc'cis aux choses mêmes que l'idée qu'elle examine est chargée de représenter.
Quel est le sens précis de Yattraction ? le voici , figuré dans les circonstances les plus simples. Deux corps , tels que le Soleil et la Terre, s'appellent mutuellement , se font venir l'un vers l'autre; ils tirent cette faculté de leur seule coexistence ; car, dans l'hypothèse de Y attraction , si vous anéantissez la Terre et tous les globes , si vous supposez que le Soleil existe seul dans l'espace , il y restera immobile ; si , au contraire , vous anéantissez le Soleil et tous les globes , si la Terre seule existe, elle restera également immobile dans sa solitude éternelle ; mais , pour donner le mouvement , soit au Soleil , soit à la Terre , pour tirer le corps solitaire de son immobilité, que faudra -t -il? Il suffira que ce corps cesse d'être solitaire, il suffira qu'à une dislance quelconque , à une distance de trente millions de lieues , par exemple , un autre corps soit créé ; le Soleil, si c'est lui qui existait antérieurement, se trouvera averti, on ne sait comment, de l'existence de la Terre , à l'instant même de sa création ; il se pénétrera aussitôt pour elle d'une
3f)8 COURS DE P1ITI.0S0PIIIE GKNKnALE.
aifection qui l'entraînera à niarclicr directement vers le point où la Terre a été placée : et de son côté, la Terre n'aura pas resté un instant immobile ; dès le moment de sa création , avertie de l'existence du Soleil , malgré les trente millioas de lieues de distance, elle éprouvera une aflection vive pour cet astre; elle marchera directement à la rencontre du Soleil.
Concevez - vous , Monsieur , cette intuition subite , et cette afTection profonde dans deux masses de matière aveugle ? Quoi ! nul messager ne portant de Tune à l'autre l'information d'une création nouvelle, le Fait seul de cette création nouvelle et éloignée suffira pour déterminer de part et d'autre un mouvement de gravitation? Les choses se passeront comme si un lien ferme et soutenu , ayant , au premier moment , une longueur de trente millions de lieues, et accroché, d'une part au centre du Soleil, de l'autre au centre de la Terre , se raccourcissait au second instant, se raccourcissait encore au troisième instant , encore au quatrième, en un mot , ne cessant de se raccourcir, contraignait sans cesse les deux globes à se rapprocher !
Si ce lien existait , je vous demanderais d'où procède ce raccourcissement continu. Mais la question est inutile ; il n'y a pas même de lien ,
ORDRE PHYSIQUE. ÙiU}
point d'intermédiaire; entre la Terre et le Soleil, rien, absolument rien. Dans l'hypothèse de Yattraction , tout ce qui sépare le Soleil de la Terre, c'est l'espace vide , c'est le néant.
Dites-moi, je vous prie, si, dès ce premier aperçu , votre Raison ne vous montre pas ici un effet sans causer c'est-à-dire une chose impossible.
Ce n'est pas tout ; car si l'impossible était susceptible d'augmentation , on trouverait que l'histoire de Yattraction n'est autre chose qu'une progression ascendante de l'impossible.
En efl'et , dans cette hypothèse , non-seulement laTerre et le Soleil, existant seuls dans 1 espace, et informés mutuellement de leur co-existence , se porteraient directement l'un vers l'autre ; mais chacun de ces deux globes connaîtrait la masse de son concurrent, la comparerait à la sienne , et prendrait une vitesse déterminée par cette comparaison. Ainsi le Soleil, sachant bien que sa quantité de matière est beaucoup plus grande que celle de la Terre , sentirait sa dignité ; il marcherait avec une lenteur majestueuse. Le Globe terrestre , au contraire , humblement pénétré de sa petitesse , reconnaîtrait qu'il est de sou devoir de faire des avances très rapides; cependant, comme la modestie n'exclut pas la fierté , son respect pour le Soleil ne dépasserait point la
5lO COURS UE PlIlLOSOi'lIlt; GÉNÉRALE.
iiicsure de son infériorité matérielle; ce serait un respect mathématique; il ne marcherait qu'avec une vitesse rigoureusemeut déterminée par le rapport de sa petitesse à la grandeur du Soleil.
\"oilà une étiquette bien cérémonieuse, bien ponctuelle, entre deux globes de matière aveugle ! Mais ce n'est pas ici encore que s'arrête la gradation d'impossibilité.
Chacun des deux globes, à l'instant de se mettre en mouvement, connaîtra, non- seulement àe combien sa masse est supérieure ou inférieure à celle de l'autre globe , mais encore la quantité précise de distance qui le sépare de son concurrent ; et la vitesse de son premier pas sera encore déterminée par la connaissance exacte de cette distance ; et comme , progressivement , la distance diminuera de part et d'autre, chaque globe , qui le saura , prendra progressivement une plus grande vitesse, et cette accélération de vitesse se soumettra à une Loi invariable , à une Loi tellement combinée , que lorsque la distance réciproque ne sera plus que la moitié de la distance primitive , chaque globe , qui le saura encoi^e , marchera quatre fois plus vite qu'au moment du départ ; lorsque la distance sera réduite au tiers, les deux globes s'entendront pour marcher neuf fois plus vite ; lorsque la distance sera réduite au
ORDRE l'IIYSfQUE. 5 I I
quart, ils s'entendront encore pour marcher seize fois plus vite; et ainsi de suite, selon la progression inverse du carré des distances. Voilà un caprice bien mathématique, bien régulier.
Vous le voyez , Messieui^ , Y attraction , considérée en elle-même , ne peut soutenir un examen sérieux. L'évidence déclare qu'entre deux corps éloignés l'un de l'autre, et qui n'ont entre eux aucun intermédiaire , aucun moyen de rapport , aucun moyen de contact , la co-existence seule ne peut créer une force ; que la ditïérence de masse , entre deux corps qui ne se touchent pas , ne peut être un élément de force ; que 1à distance qui les sépare ne peut être un élément de force : il n'y a rien de commun entre une distance et une action; une Action est un Fait, une distance n'est rien.
Une Action ! il faut bien en reconnaîti'e une dans l'Univers; que serait TUnivers sans Action? Mais, par cela même que, dans l'Univers, il y a place et nécessité pour une Action , il n'y a , pour deux Actions, ni possibilité ni pliice. S'il existait deux Actions , il faudrait une démarcation entre elles ; où serait le lieu de chacune ? où commencerait , où finirait son domaine } Dès l'instant où vous ne vous représentez plus
012 COUUS DK I>inTX)SOIMHi: GKNKRVT.K.
l'AclioQ comme iinicjue , infinie , liomof^ène , iiriilormemcnt égale à elle-même dans tous les points de l'espace , vous faites de l'Action , non une Force, non une Action , mais un corps; selon vos besoins, vous la condensez, vous la dilatez; ici, vous la faites expirer; là, vous la faites renaître; vous la soumettez à la variété indéfinie des vicissitudes matérielles ; vous lui donnez , dans votre imagination , tous les cai^actères d'une vapeur, dont le vent se joue , qu il entasse ou qu'il dissipe.
Si maintenant, par opposition, vous résumez tout ce que nous avons dit sur l'Action réelle et unique, sur l'Expansion, vous reconnaîtrez que cette Action n'est point dans les corps , que les corps sont en elle ; que partout oii un corps se forme ou se transporte , il la trouve au même degré de puissance ; que toutes les différences , dans un lieu ou dans un autre, dans un corps ou dans un autre , viennent uniquement de la diversité des directions de la force unique, directions qui, en certains lieux, en certains corps, se font mutuellement obstacle, et, pour cette raison, se réduisent à la nullité apparente , tandis que , dans d'autres lieux, dans d'autres corps, la plus grande partie de l'Action s'effectue dans le même sens , ce qui augmente en apparence son énergie. Ainsi ,
OBDRF, PHYSIQUE. 5l3
par exemple , clihqiic Etoile reste immobile relativement à celles qui reiivironnent , parce que chaque Etoile est placée dans l'espace de manière à recevoir, sur tous les points de sa surface , la même impulsion. IMais chaque Planète est réellement une portion de son Etoile ; chacune en est assez rapprochée pour rompre sur ce corps central l'Equilibre de pression environnante , et par consé" quent pour ne pas être elle-même sous l'Equilibre de pression ; d'où résulte , pour chaque Planète , la faculté de faire graviter son Etoile vers ellemême , mais avec beaucoup moins d'énergie qu'elle ne gravite elle-même vers son Étoile.
Vous voyez alors pourquoi la différence de masse entre, comme élément, dans la détermination des mouvemens exécutés , pourquoi la diminution des distances y entre comme un autre élément ; il est évident que les ruptures d'Équilibre doivent augmenter comme l'étendue des surfaces en regard : or la plus simple Géométrie démontre qu'entre deux corps qui marchent centralement l'un vers l'autre, l'étendue des surfaces en regard augmente, inversement, comme le carré de la distance diminue ; donc leur vitesse de gravitation mutuelle doit s'accélérer selon ce rapport.
Ainsi, Monsieur, voilà, dans TUnivers, une
3l4 COURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
cause d'impulsion toujours existante , toujours en Action , qui se trouve constituée de manière à répondre à toutes les conditions du phénomène de la pesanteur ; donc c'est elle qui le produit; car, de même qu'il ne peut exister, dans l'Univers, un effet sans cause j il ne peut exister une cause sans effet , et sans un effet qui lui corresponde. Que ferez-vous de ces torrens d'émanation qui se croisent sans cesse, et en tout sens , dans l'infini de l'espace , si vous ne placez point, dans cette émanation continue, et uniformément distribuée , la cause de tous les mouvemens de gravitation ? Montrez-moi un autre eflet général qui lui appartienne; et songez bien que vous ne pouvez échapper à la nécessité de «ette recherche ; des torrens de matière en mouvement ne peuvent manquer d'être une cause de mouvement.
Quelle difficulté peut donc vous arrêter encore ? l'accélération de la pierre qui tombe ? Partout, dites- vous avec justesse, partout où se trouve la matière stellaire, elle est au maximum de sa vitesse. Cela n'est point douteux ; et que la même pierre soit en repos sur la surface de la Terre, ou que, portée à une certaine hauteur , elle s'apprête à tomber, la quantité d'impulsion qu'elle reçoit de la matière élémentaire
ORDRE PHYSIQUE. 5l5
est exacteiweiit la même ; mais ce sont, les obstacles à cette impulsion qui diminuent à mesure qu'elle tombe. Une pierre détachée de la surface du globe , et portée à une hauteur quelconque au-dessus de cette surface, figure la Terre dans ses rapports avec le Soleil , ou la Lune dans ses rapports avec la Ten^e. Pour que cette pierre devînt une petite Lune circulant sans cesse autour du globe, il suffirait quà l'instant de se mettre en mouvement de chute , elle reçût une impulsion latérale assez forte pour qu'elle eût dépassé le rayon de la Terre , avant de consommer toute sa force de pesanteur. C'est ainsi, vous le savez , que la Lune circule autour de la Terre ; anéantissez l'impulsion latérale, et la Lune , uniquement frappée par l'impulsion stellaire , se précipite d'un mouvement accéléré vers le centre de noti-e globe. La pierre qui n'a plus d'appui est dans la même situation; seulement elle tombe d'une distance beaucoup moins considérable que celle de la Lune ; aussi sa vitesse de gravitation est beaucoup plus rapide; et sa vitesse s'accélère encore, parce que, à mesure qu'elle s'appixiche de la Terre , celle-ci k défend contre un plus grand nombre d'Étoiles placées au-dessous d'elle ; ce qui tourne aupix^fitde l'impulsion donnée par les Étoiles placées au-des-
5l6 COURS DE PHILOSOPHIE GÉNÉRALE.
SUS. Songez que la Terre est sphcriquc, que loute pierre, tombant vers sa surface, se dirige vers une convexité qui se déprime dans tous les sens; que les premières enveloppes du globe sont très perméables à la matière élémentaire ; que , pour cette raison , pour peu qu'une pierre soit élevée dans l'atmosphère , elle est frappée , eu dessous, par des Etoiles situées o])liquement au-dessous de l'horizon ; c'est cette impulsion qui devient plus dilïicile , plus rare , plus faible, à mesure que la pierre tombe; les rayons qui partent des Etoiles placées au-dessus de l'horizon , sont délivrés successivement d'une plus grande quantité de rayons antagonistes; ils doivent donc agir avec une énergie croissante , quoiqu'ils ne puissent jamais croître de nombre ni de vitesse.
Ainsi, ce n'est point, comme dans l'hypothèse de l'attraction, une qualité occulte qui augmente sans cause mécanique d'augmentation ; c'est, au contraire, une impulsion mécanique qui n'augmente pas; mais c'est un obstacle mécanique qui diminue.
11 n'en est plus de même lorsqu'un corps grave est porté dans les entrailles de la Terre; à mesure qu'il descend, il est de plus en plus protégé contre l'impulsion stellaire par les couches
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terres! rcs qui le recouvrent; aussi il diminue proi>ressivenient de pesanteur. Vous m'avez fait observer très judicieusement que, dans Tliypoihèse de l'attraction , cette diminution de pesanteur est également explicable, et je reconnais que j'ai tiré de ce fait un faux argument contre l'attraction ; voilà une erreur de raisonnement que je vous remercie d'avoir relevée : mais l'attraction , pour avoir contre elle un argument de moins , n'en est pas plus recevable ; elle n'en reste pas moins un genre d'action absolument impossible ; et la diminution de pesanteur , à mesure que l'on descend dans le sein de la Terre, se trouvant expliquée , aisément, correctement, dans le Système de l'Expansion , est un témoignage de plus en faveur de ce Système.
Vous me demandez pourquoi la matière stellaire ne pénètre que jusqu'à une certaine profondeur du globe; il vous semble que ce globe devrait être traversé par elle d'un bout à l'autre, comme un nuage , ou , selon votre expression ingénieuse, comme un obstacle frivole.
A cela. Monsieur, je ne puis faire qu'une réponse ; la voici : tout ce qui est fixé ne saurait être autrement que de cette manière fixé; et ce n'est que de la permanence des chose fixées que
3l8 COURS DE PHILOSOPHIE GÉWliUALE.
noTis pouvons p.-n't'rr iTOTîS-mêmeîy pour découvrir les Principes ce les Lois.
Puisque la Terre gravite, et qn'elle est cllcniême un terme <le gravitation , il est de toute certitude cpi'elle finit par arrêter en totalité la matière stellaire ; et puisqu'elle rarrète en totalité , il est de toute certitude qu'elle a assez d'épaisseur et de densité pour cela. Ici les effets nous répondent des causes.
Et il en est de tout globe isolé comme du globe terrestre ; pour qu'il occupe une place déterminée, pour qu'il conserve l'existence, pour qu'il soit avec permanence centre de gravitation , et foyer d'Expansion-, il faut que l'impulsion stellaire elle-même , rassemblant ses parties , les pressant les unes contre les autres , ait fini par se fermer toute issue ; l'Expansion centrale alors a agi en concurrence avec elle pour fortifier les enveloppes ; et lorsqu'elle s'est donné ce domaine central , cet asile de pleine vigueur, de pleine liberté , lorsque de là son action s'est mise en Equilibre avec la répression extérieure, le Globe a été constitué. Alors^ M-onsieur, a été organisé ce que, dans votre lettre précédente, vous avez appelé ingénieusement le Gouvernement interne ; alors il y a eu mouvement , ordre et sécurité.
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Ce travail , pour chaque globe , a e'té nécessairement mêlé de longs tàtonnemens et de crises violentes; c'est ce qui a lieu dans un ordre quelconque d'Etres et d'effets , lorsqu'ils se préparent à recevoir une constitution défînitiTe; celle-ci n'arrive qu'à travers bien des orages. Un jour l'histoire politique des Peuples ne fera que nous représenter ce que nous aurons appris en étudiant l'histoire Physique du Globe. Que de bouleversemens, de cataclisraes , ont précédé cet état de stabilité qui était nécessaire pour que la surface de notre Planète se peuplât de végétaux , d'animaux , surtout de sociétés humaines !
Ne nous élançons pas encore dans ce vaste champ de l'histoire générale ; que nos regards seulement se projettent de temps en temps vers les régions lointaines; mais retenons nos pas.
Pour cette raison , Monsieur , je résisterai au besoin qui me presserait de vous satisfaire , aujourd'hui même, sur un objet que vous avez raison de désigner comme important. Comment se sont distribués , autour du Soleil , les diverses Planètes et leurs Satellites ? d'où est provenue l'impulsion latérale quia jeté sur la tangente chacun de ces globes secondaires ? Chaque globe a-t-il reçu , arbitrairement , une impulsion particulière, ou bien tous les globes ont-
ils reçu, au même instant, une impulsion connexe , dont Us tflels se sont varies selon les circonstances de position ?
Cette grande question sera re'solue , Monsieur; une seule impulsion a été donnée , tous les globes l'ont partagée ; et cette impulsion unique a tiré sa source de la source unique , de l'Expansion. Voilà ce que nous apprendrons en étudiant les conditions astronomiques de l'existence des globes ; nous les verrons se ressembler par un certain nombre de traits essentiels; ce qui attestera une commune origine; d'un autre côté, nous les verrons se distinguer les uns des autres par des diflférences correspondantes à la diversité d(i leurs positions ; combinant alors leurs ressemblances et leurs différences , nous serons conduits a leur donner, sans ligure, le titre de frères jumeaux ; car il nous sera démontré qu'ils ont reçu naissance par le même acte et au même instant.
Quant aux Comètes, dont les traits vous paraissent, avec raison, singuliers , ou même bizarres, nous ne pourrons en parler avec la même confiance ; l'extrême diversité de leurs mouvemens et de leur caractère nous empêchera de fixer, sur leur origine et leur nature, un raisonnement positif. C'est là un de ces problèmes
indéterminés pour lesquels plusieurs solutions se présentent. Néanmoins nous ne resterons pas entièrement dans l'indécision ; guidés par l'esprit du Système universel , qui est nécessairement la simplicité au dernier terme , nous donnerons notre préférence , du moins provisoire , à la solution qui nous montrera le plus de simplicité ; les observateurs ensuite s'attacheront à vérifier cette solution , et il est vraisemblable qu'ils l'environneront un jour de preuves concluantes.
Ce qui m'autorise , Monsieur , à prononcer déjà une telle espérance, c'est que le Système universel lui-même m'autorisait , il y a dix ans, à indiquer certaines explications , certains Faits généraux , comme devant être vérifiés un jour jxir l'expérience , et que cette vérification est déjà venue au degré le plus exact.
Je vous l'ai dit , Monsieur , la Raison humaine , qui d'abord se forme par l'examen et la comparaison des Faits accessibles , finit par acquérir la faculté de connaître , par anticipation , ceux qui se cachent encore ; cette faculté lui appartient lorsqu'elle est parvenue à découvrir le Principe universel.
Il est un ordre de Faits qui s'exécuteront tou-
jours dans des lieux inaccessibles aux regards de l'homme ; ce sont les Faits de l'ordre intellectuel ; et, précisément, ces Faits sont, pour nous, les plus importans à connaître : anssi l'Esprit liuniain n'a cessé d'en poursuivre la connaissance ; dans son empressement même , dans son excès d'ardeur et de curiosité , il a précipité cette recherche; c'est par elle qu'il a commencé, tandis que , dans l'ordre de gradation et d'importance, c'était par elle qu'il devait finir; combien , pour cette raison , ne s'est-il pas égaré !
Qu'est-ce que \ Intelligence ? c'est le complément de la vie ^ car le degré de puissance intellectuelle est toujours proportionné au degré de perfection vitale. Il faut donc commencer par étudier la vie dans tous ses actes , toutes ses conditions , tous ses degrés , avant d'aborder l'étude de l'intelligence. Alors on entre dans une voie sûre et même facile; car, tous les actes intellectuels , absolument tous , ayant , à l'instant même où ils se pix)duisent , un effet sur l'organisation vitale, et un effet appréciable pouvant être observé , mesuré , déterminé , il ne s'agit plus que de tracer correctement , méthodiquement , le tableau des eflbts , et de calquer ensuite , sur ce tableau , l'histoire de la cause; c'est ainsi que, sans jamais voir la cause, sans jamais
voir ilireclement l'Intelligence , nous élèverons cependant une science précise des actes intellectuels.
Empruntons une image. Dans une manufac-^ ture célèbre, dans l'atelier des Gobelins, de magnifiques ouvrages se sont produits sous vos regards , sans qu'il vous fût permis de voir l'artiste qui les produisait. Votre imagination seule a suivi la main et l'action mystérieuse; mais votre imagination était si bien guidée par la vue de l'ouvrage, que vous vous êtes représenté tous les détails de l'action, avec clarté et exactitude.
Il en sera de même , Monsieur , lorsque nous suivrons avec attention et méthode toutes les expressions que Tliomme donne à ses idées ; expressions par l'organe de la voix , expressions par l'écriture, expressions par le dessin, par le geste, par la physionomie , par le travail , par la production ; nous étudierons tous les genres de tableaux , tous les traits de chaque tableau ; et derrière chaque tableau notre imagination ou plutôt
notre Raison verra ! . . . que verra-t-elle ? ce
que déjà. Monsieur, vous avez très bien défini ; elle verra l'Expansion intellectuelle.
Mais, Monsieur, ne nous pressons pas. Notre dessein est d'élever un Édifice à plusieurs étages, €!t nous achevons à peine les fondemens. Dans
ai. .
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noire Plan, copie sur celui de la Nature, l'étage intellectuel est le couronnement de TEdificc ; construisons avec soin, avec solidité, les étages inférieurs. Dans le Plan universel , il y en a deux , la Physique et la Physiologie ; soyons Architectes , à la manière de la Nature , avec méthode et gradation. Aujourd'hui même nous avons commencé la construction du premier ^ étage; et, si je ne me trompe, vous avez trouvé de l'ordre , de la clarté, de la simplicité, dans cette première opération. Cliaque jour que nous passerons ensemble , nous avancerons avec plus d'ordre , plus de facilité encore , parce que chaque jour le chantier des matériaux se déblaiera au proiît de l'Édifice.
Monsieur, croyez qu'à mon âge on a appris à ne plus prendre d'engagemens téméraires : le mien est bien étendu sans doute ; j'ose me promettre de le tenir. Mais vous , Messieurs , je vous invite à douter le plus long-temps qu'il vous sera possible ; c'est-à-dire, à examiner de toute votre attention ; car on ne doute pas à volonté. Mais , alors même que la persuasion arrive , on peut se tenir en défiance ; on peut craindre de s'être laissé abuser , entraîner ; en un mot , on peut examiner encore.
Ainsi , Messieurs , ne craignez pas que je vous
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presse de donner votre adhésion à mes pensées ; plus elle sera re lardée , plus elle sera ferme et prononcée. J'ai, dans ma conviction, et dans la loi des Compensations , deux grands motifs de patience.
S^n COURS DE THILOSOPHIF. GÉNÉRALE.