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CHAPITRE PREMIER

LE VRAI Oü LA SCIENCE.

C’est donc une chose bien établie, inébranlablement prouvée et de manière à ne laisser dans l’esprit aucune obscurité , qu’il existe une sphère du nécessaire, de l’intelligible, et pour employer une expression familière à Leibnitz et aux métaphysiciens plus modernes de l’école allemande, de V absolu. £n entrant dans ce monde nouveau, dans ce sanctuaire qui recèle les vérités éternelles dont nous nous approchons, afin de les contempler, de les classer, et de reconnaître leurs lois, la première question que nous devons

poser est celle-ci : Quels sont les caractères divers que revêt l’absolu? Sous quelles formes vient-il se manifester dans notre âme?

L’absolu se manifeste en nous sous trois caractères essentiels et divers, que voici exprimes en trois mots bien simples et d’un usage tout à-fait ordinaire, quoique leur portée soit immense et sublime : le vrai , le beau , le bon.

Je dis que cette division illumine de sa clarté le domaine entier des spéculations de l’esprit : en effet, toute science, tout art, toute morale avec la religion qui en est le corollaire , sont contenus dans la valeur de ces trois monosyllabes , ou , pour mieux dire , reposent sur cette base triple et immuable. Au vrai est coordonné la science ; au beau , l’art; au bon, la morale: ainsi il vous est facile de pressentir ou nous tendons, et de voir que toutes les notions humaines viennent s’assembler et se grouper dans l’esprit par rapport à ces trois grands caractères de l’idéal absolu.

Cependant il ne faut pas croire qu’il y ait là trois ordres de réalités différentes; que ce qui est vrai ne soit pas en même temps beau ou bon, et réciproquement: cela veut seu-

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lement dire que chaque notion absolue peut être considérée dans l’esprit spécialement et sous une de ces trois faces : la vérité , la beauté, ou la bonté; admirable triplicité dans l’unité même, triple élément delà pensée que nous concevons comme distinct, bien qu’éternellement inséparable.

Nous commençons par étudier la vérité ou la science. Or, je veux, reprenant ici luniversalité de nos connaissances, soit contingentes, soit nécessaires, les soumettre pour un moment à une nouvelle classification : en d autres termes , il faut que j’établisse sous vos regards l’échelle ascendante de la connaissance humaine, afin que vous puissiez monter les divers degrés qui la composent , et parvenir au plus haut sommet de la vérité absolue ou de la science. Cette matière est difficile , et je me borne à des résultats précis.

J’établis quatre degrés de connaissance : deux contingens; un contingent et nécessaire; un nécessaire ou absolu pur.

i° Le premier degré est celui des notions individuelles , ou notions pures et simples d objets extérieurs, sans aucune corrélation avec d’autres objets , soit divers, soit de même

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nature : cet homme, ce cheval, cet arbre. Ces notions ont été considérées avec détail; elles naissent de la sensation et nous sont données par la perception. Elles sont le point de départ de tout , le marchepied de la grande échelle des connaissances humaines , des objets de l’entendement.

2° Le second degré contient les connaissances générales appelées classes: V homme, le cheval , l’arbre. La logique enseigne les procédés qui nous élèvent aux notions générales; elle dit comment , à l’aide de l’abstraction , l’esprit séparant d’un certain nombre d’objets les qualités particulières, généralise par une commune expression ce qui reste commun et général, et forme les classes, lesquelles se divisent en genres et en espèces. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans le détail des questions traitées ordinairement en logique au sujet des idées générales ; ici je veux seulement qu’il soit pleinement reconnu que dans la conception aussi bien que dans l’énoncé des classes il n’entre rien de plus que ce qui était dans la notion individuelle; et que pour atteindre la notion de classe aussi bien que celle d’individu, pour embrasser la vaste série des genres et des espèces ,

nous ne

i52 objets de l’entendement.

sortons ni du sensible , ni du phénoménal , ni de 1 observation ; la généralisation a suffi , et il n a pas été nécessaire d’invoquer le concours d une faculté supérieure , de la raison.

5° Le troisième degré est la manifestation première du nécessaire, et son alliance avec le contingent. Ici nous quittons le le rivage , nous cinglons dans la science pour laquelle les connaissances des pre'cédens degrés n’avaient fait que nous fournir des matériaux ; nous entrons dans la sphère de la raison , mais non pas encore de la raison pure à laquelle nous ne serons initiés qu’à un degré plus haut. Je m’explique.

Lorsque Newton , cet immortel physicien, se fut convaincu par des expériences multipliées que tous les corps que rien ne soutenait tombaient nécessairement , il fut conduit à admettre comme explication d’un grand ordre des phénomènes de la nature la loi de la gravitation. Je n’analyserai point cette loi physique , mais bien une autre loi supérieure à celle-ci comme aux autres, qui les fonde , les justifie, qui est leur raison d’être , et d’être admises.

En effet, il ne faut pas s’y méprendre, quand

les physiciens ouvrent le livre de la nature, ce livre dont le premier naturaliste de génie, dans sa première découverte , a lu la première page, et dont le dernier qui paraîtra dans le monde tournera le dernier feuillet; quand ces hommes privilégiés du savoir promulguent quelque loi nouvelle de la nature, le vulgaire justement étonné s’imagine qu’ils ont créé ces trésors de la science; tandis qu’ils n’ont fait que les découvrir, ces trésors recelés dans les principes supérieurs qui sont les lois universelles comprises et reçues par le genre humain.

Et ici, qui ne voit que Newton en établissant la loi de la gravitation était dominé par cet autre principe , par cette autre loi première , que les lois de la nature sont stables ; qu’il y a raison suffisante de croire à leur permanence , parce que les mêmes causes amènent régulièrement les mêmes effets observés ? Et bien , pressez ce principe de la stabilité, et demandez-lui si l’observation sensible peut vous le donner tout entier.

D abord voyons ce que contient le principe de Instabilité des lois de la nature. D’une part, la nature qui, soit qu’on la considère dans son tout ou dans ses détails , est l’expression des

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choses sensibles que Dieu a créées , de cet univers matériel dont l’existence n’a rien d’absolu, et dont la non-existence ou la cessation d’existence n’impliquerait aucune contradiction. Mais le principe de la stabilité des lois naturelles peut se traduire dans celui-ci: les mêmes effets supposent les mêmes causes. Voici donc, d’autre part, l’idée de cause; or Hume, Reid et Kant, bien que par des sentiers et pour des buts difFérens, l’ont démontré; la cause, ou elle n’est rien qu’une série fortuite d’événemens dépourvus de connexion logique, ou elle provient d’une autre origine que l’idée des choses de la nature, et son idée étant nécessaire ne peut point être comprise dans les données expérimentales de la sensation. De plus, et pour confirmer ceci, abaissez la formule de la stabilité des lois naturelles, et paticularisez-la , vous le pouvez, dans cette autre proposition, le soleil se lèvera demain. Dites-moi ce que c’est que demain ; demain, c’est une expression de la durée, c’est le temps, c’est l’avenir; or nous avons vu que la notion de du^ée ne nous était point donnée par les sens, par l’observation, par la perception , mais que nous la puisions en nous-mêmes, et que la conscience de notre

identité en était la première mesure. Or cette durée elle-même qu’il nous est permis de diviser de manière à pouvoir dire : hier et demain ; cette durée limitée ou indéfinie , nous ne l’apercevons que par ce que nous sommes dominés par la grande idée d’une durée infinie, qui, semblable à celle de l’étendue infinie, nous a paru être, non pas une notion sensible, contingente, mais une vérité d’intelligence, nécessaire, éternelle.

Si donc, comme l’analyse le découvre, dans le principe de la stabilité des lois de la nature il entre évidemment la notion d’une cause et d’une durée finies, et en même temps, par une nécessité logique, la notion d’une cause et d’une durée infinies, et puisque l’expérience circonscrite à jamais dans l’étroite limite des phénomènes est à jamais impuissante à sortir du présent, à concevoir le futur, il est donc impossible que le principe en question repose sur une base purement, je veux dire, totalement expérimentale.

On pourrait faire subir la même analyse au principe qui nous fait croire au témoignage de l’observation. L’observation, toute contingente qu elle est par sa nature et sa portée , ne peut pas attester elle-même et

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seule sa véracité', car cette véracité est fondée sur la stabilité des lois de la constitution morale de l’homme, et là aussi nous trouverions la cause, le temps et d’autres notions absolues que les sens ne fournissent pas. Ainsi, il y a du nécessaire au point de départ de toute spéculation supérieure, même de celles dont la matière est prise dans les limites de l’expérience ; ainsi, en dernier résultat, cet ordre de connaissances qui forme ce que l’on peut appeler les lois scientifiques, fondement et condition de toutes les sciences , est un complexe, dont une partie est contingente, et l’autre nécessaire.

Ces principes, vous devez le voir maintenant avec clarté, vont se répartir entre toutes les sciences, pour leur donner un point d’appui sur lequel chacune s’élève comme une pyramide inébranlable par sa base. C’est pourquoi si vous creusez sous les fondemens de ces diverses sciences, si vous considérez les principes qui les soutiennent, on peut dire que vous étudiez la science de la science ; car, puisqu’il n’y a pas de science de ce qui passe , nulla jluoçorum scientia , mais seulement de ce qui demeure, et qui subsiste par-delà ou par-dessus les phénomènes, il s'ensuit que les

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sciences naturelles ne peuvent être appelées de ce nom que par leurs rapports avec les principes ou les lois qui sont à leur base. Je conseillerais volonliers aux savans doués de ce génie pénétrant qui découvre la vérité et se passionne pour les spéculations scientifiques , de se faire d’abord métaphysiciens, c’est-à-dire de reconnaître, avec l’école de Platon, le caractère immuable, nécessaire des axiomes, afin que pour eux la science fût d autant plus élevée dans sa tendance, et sûre dans ses résultats, quelle serait aussi plus puissante, plus inébranlable , plus religieuse dans sa source première. Oui , combien la science humaine s’agrandirait encore, si comme soutiens de cette foule innombrable de phénomènes que déroule leur génie curieux , et dont l’enchaînement successif reçoit d’eux le,

nom de science, ils savaient contempler dans leur source éternelle les principes vraiment scientifiques qui sont supérieurs à la contingence phénoménale, et tout en se mêlant avec elle, lui communiquent quelque chose de leur propre autorité, de leur propre vertu (i)!

(i) Yoy. sur la science de la science , les fragmens de M. Cousin; et l’excellente Thèse de notre infortuné

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4° Enfin , il y a un quatrième degré de la connaissance, dans lequel il ne s’agit plus de ces lois physiques qui revêtent d’un principe ou d’une forme nécessaire une matière contingente; mais où il s’agit des principes vraiment purs, des conceptions abstraites que l’esprit rencontre en s’élevant au-dessus de cet univers matériel, et planant en liberté pardelà toutes les existences, non pas seulement réalisées, mais possibles.

En effet, établissez le rapport de ces principes, absolus, abstraits, sans mélange de concret, de réalisation contingente, que j’appellerai volontiers lois métaphysiques , avec les lois physiques précédemment établies. Par exemple , mettez d'une part ce principe : les lois de la nature sont stables , et de l’autre cet axiome de morale: le devoir est obligatoire, ou cet axiome géométrique : le tout est plus grand que la partie ; d’un côté , ce sont les sciences naturelles, qui ont pour objet de dérober à la nature entière sa surface extérieure, et les secrets de ses phénomènes mobiles. Mais cette nature, loin d’être nécessaire,

condisciple Fribault , sur la Métaphysique de la Géométrie.

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éternelle,, peut être un jour rappelée au néant d’où une parole la fait sortir; le oui ou le non de sa continuation d’existence est soumis à la toute-puissance et à la toute-liberté du Créateur; des exceptions miraculeuses peuvent donner des démentis à la stabilité de ses lois, et, par exemple, on ne saurait regarder comme absolument impossible que le lever du soleil puisse avoir lieu à l’occident, et que le Créateur n’ait la faculté de changer l’ordre établi par lui des révolutions de notre globe. Et de l’autre côté, n’est-il pas vrai que vous ne concevez pas comment les principes métaphysiques , les axiomes du plus haut degré pourraient être abolis? n’est-il pas vrai qu ils sont parce qu’ils sont, indépendamment de toute nature créée, de tout univers réalisé ou susceptible de passer du néant à l’être? Et faudrait-il insister encore sur le caractère véritablement absolu de ces principes justement appelés à priori ( intuitu J , parce qu’ils luisent à la pensée de leur inévitable et éternelle lumière , parce qu’ils sont antérieurs et supérieurs à toute expérience , parce qu’il n’appartient point au raisonnement de les découvrir ou de les confirmer , attendu que le raisonnement, simple instrument de déduction.

n’a rien à voir dans les vérités premières y racines de l’entendement , et que par-delà les racines de l’arbre , on ne trouve autre chose que le sol qui les produit et qui les soutient ?

La distinction entre les deux ordres de principes est fondamentale dans l’école Kantienne, sous ces dénominations qui s’expliquent d’elles -mêmes : principes à priori mixtes , et principes à priori purs .

Les principes à priori purs seront donc pour nous le quatrième degré de la science ; ils nous ouvrent la région intuitive à l’entrée de laquelle les sens nous ont laissés, où nous a reçus l’intelligence qui nous permettra de monter encore.

Kant expose merveilleusement le procédé par lequel l’esprit crée ces conceptions pures en les faisant passer par trois puissances qu’il établit comme les facultés de la cognition, savoir, la sensibilité, l’entendement, la raison. Il montre comment ces trois facultés concourent ensemble à l’acquisition de toutes nos connaissances; d’abord, la sensibilité, faculté passive et active à-la-fois, qui, par sa première propriété, reçoit les impressions, et par sa vertu spontanée, les convertit en représentations; puis, l’entendement, force

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active plus développée , qui , mettant en œuvre ces matériaux de la sensibilité , en forme des conceptions à laide de certains principes qui sont les lois, et, comme il s’exprime, les catégories de l’entendement; enfin , la raison , force spontanée de l’esprit élevée à la plus haute puissance, qui donne le sceau à ces conceptions, en leur ajoutant la notion de l’infini; de sorte que les principes absolus, abstraits et purs, ne se trouvent que dans la raison, tandis que la conception concrète est une œuvre de l’entendement , parce que c’est dans l’entendement que s’opère la concordance, ou si l’on veut, le confluent du sensible et du rationnel.

Exemple : Deux et deux hommes font quatre hommes ; tel phénomène suppose telle cause . Voici une conception, une opération de l’entendement ! Kant fait voir comment la même force de l’esprit qui a agi pour opérer la combinaison des deux élémens, réagit pour en opérer la séparation , comment l’abstrait se dégage du concret, le général du particulier, le pur du mixte, et porté à la plus haute puissance rationnelle se résoud en principes véritablement absolus dans lesquels n’est contenue aucune contingence : Deux et deux font

ïGî objets de l’entendement.

quatre ; tout effet suppose une cause. Voilà l’opération de la raison.

Maintenant , faudrait-il , pénétrant plus profondément dans la doctrine de Kant, insister sur la théorie de l’absolu et du nécessaire, et sur la différence qui existerait entre ces deux termes, selon cet illustre philosophe? Faut-il montrer comment cet absolu est précisément le plus haut degré de la connaissance, le produit de la raison pure, c’est-àdire de la force spontanée du moi à sa plus haute puissance ; tandis que le nécessaire n’est que le principe descendu de son caractère d’objectif absolu dans celui de nécessité subjective , devenu loi de l’entendement, catégorie , mode , forme , suivant les diverses expressions qu’il emploie, ou bien encore un moule que l’esprit s’en va appliquant aux produits multiples de la sensibilité, afin de saisir et comme d’encaisser ces produits dans son enveloppe idéale, de les réduire à l unité, de les mettre en fusion, pour en tirer, ainsi qu’une sorte de sublimé rationnel, ces principes absolus, sous leur forme pure. Ainsi, dans ce système, le nécessaire n’est qu’une condition éminemment subjective de notre cognition, inhérente à cette faculté, et dé-

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pourvue de toute valeur objective réelle. De sorte que, en dernière analyse, le moi, dans sa force active , dans la vertu qu’il possède d’associer et de séparer le double élément de nos conceptions, savoir : la matière sensible et la forme rationnelle, demeure ainsi créateur, non-seulement de ses opérations, mais encore de leur résultat rationnel, c’est-àdire des notions absolues elles-mêmes.

Certes, voilà un système plein de puissance et de vitalité, et qui rappelle la révolution opérée par Copernic dans le système du monde, puisqu’en posant le moi comme centre et en même temps comme limite de son exercice et de ses phénomènes, il emploie tous les efforts de sa critique transcendantale , comme il s’exprime, à énumérer et à déterminer ces lois innées , en vertu desquelles s’opère tout le mouvement de ce monde intérieur. Mais aussi c’est un système difficile et entraînant qui doit avoir pour résultat de perdre le moi dans une solitude subjective et idéale, le moi qui ne peut échapper à ce tourbillon , ni sortir de l’objectif purement phénoménal qui l’assiège afin, d’entrer dans la réalité du double monde (i).

(i) Entre les sources où l’on peut puiser des notions

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Eh bien ! faudra-t-il suivre dans son essor plus audacieux le célèbre métaphysicien de notre pays qui , élevant une tour par-dessus l’édifice de la cognition Kantienne , prend de là son vol, et par l’opération spontanée de l’aperception primitive, immédiate, franchit la barrière du subjectif, essaie de pénétrer, non pas dans l’objectif idéal , où Kant s’est arrêté, mais dans l’objectif réel , où il saisit 1 être substantiel 9 avant même d’avoir conçu et formulé les principes des substances et de causalité qui plus tard servent de base aux développemens scientifiques? Le suivronsnous entrant dans l’absolu véritable , pur et indépendant de la nécessité subjective où notre entendement est de le concevoir, sublime, impersonnel, allant se résoudre dans l’ontologie, en Dieu, être suprême, éternel et réel?

Non , nous ne voulons pas suivre le vol

exactes sur la doctrine de Kant, nous recommanderons surtout le livre si remarquable de Charles de ^ illers , publié il y a trente ans, et dont l’éclio fut bien long-temps avant de retentir dans le public philosophique en F rance, alors préoccupé d’une toute autre doctrine. Lisez aussi l’excellent article sur Kant, par M. Stapfer, dans la Biographie universelle.

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hardi de ces aigles; nous craignons la fascination des systèmes , et bien qu’un attrait curieux nous soulève quelquefois dans ces hauteurs orageuses , nous descendons bien % vite , car nous sentons que nos faibles yeux s éblouissent , incapables de soutenir longtemps l’éclat de tant de lumières incertaines. Ailleurs, en logique, et comme couronnement et fin dernière de toute spéculation philosophique , nous aborderons le terrible problème du passage de la cognition à la réalité, du phénomène à l’être, et nous verrons s’il existe un pont sur cet abîme; ici nous voulons présupposer le réel , et sortant de ce monde idéal, de ces lois, de ces catégories subjectives , nous ne distinguons pas essentiellement l’idée du nécessaire de celle de l’absolu. Cette idée est pour nous l’idée de ce qui existe absolument, nécessairement, éternellement ; c’est la vérité éternelle , comme se plaît surtout à l’appeler Bossuet (i). Pourquoi ne pas dire en un mot c’est la vérité?

Ici néanmoins, après que nous avons marqué les deux élémens dont se composent nos connaissances, nous devons aborder l’intéressante

(i) Traité de la Conn. de Dieu.

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question de savoir lequel des deux est le premier dans cette connaissance , dans l’exercice de l’esprit humain. La réponse est facile; seulement, que l’on veuille bien admettre une distinction. Ceux qui posent le problème veulent-ils demander si dans l’ordre du temps et de l’aperception phénoménale de la vérité, l’acquisition de la matière, du particulier, a précédé ou suivi celle de la forme catégorique, de l’universel; si la notion sensible est antérieure ou postérieure à la notion intelligible, le fini à l’infini, l’expérience à la raison; par exemple , si , lorsqu’on dit : deux et deux hommes font quatre hommes, la notion de quatre hommes a précédé dans l’esprit celle du principe, deux et deux font quatre? Eh bien donc, que l’on observe l’enfant au berceau, et l’on verra que la première forme sous laquelle naît et se manifeste la vérité dans l’esprit est déterminée , concrète , et comme trempée dans la contingence sensible. Plus tard seulement, et à un instant insaisissable que Ton ne peut assigner, cette vérité se dégage, brise l’oeuf matériel qui la contenait, en sort abstraite et pure , et dans ce sens il est possible de comprendre et d’interpréter le célèbre axiome péripatétique : Nihil est

in mtellectu quod non prias juerit in sensu.

Mais demandez-vous si dans Tordre de l intelligence, dans lordre logique, l individuei est à lui- même sa raison première, s’il se produit par sa propre vertu, s’il naît et éclôt dans l’esprit, sans qu’antérieurement à lui, aucune cause intelligible ait prédéterminé la vertu que cet individuel avait de naître et d’éclore? Nous n’admettons pas cette conclusion, et nous croyons au contraire que s’il n’y avait pas de nécessaire, le contingent serait un terme vide , incompréhensible ; nous croyons que l’infini interprète le fini , que l’universel donne le sens du particulier, que la forme absolue préexiste à la matière relative ; et qu’ainsi, tandis que le sensible est V occasion de la manifestation de l’intelligible en nous, l’intelligible , à son tour, est la cause de l’existence en nous et de la perception du sensible.

Ceci peut être rendu clair par cette induction du même philosophe allemand : «Assurément l’enfant a la perception du corps avant d’avoir atteint d’une manière explicite la notion de l’espace qui contient ce corps ; mais cette notion de l’espace ne lui vient pas de celle du corps, laquelle, au contraire, présuppose de

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toute nécessité celle de l’espace. De sorte que, lors même qu’il a perçu le corps hors de lui, il n’a pu le faire qu’à l’aide de l’espace qui s’est glissé sous sa perception; sa première sensation est dans l’espace; l’espace a donc été pour lui avant sa sensation. »

La question est aisée, et il suffit de comprendre la double signification dans laquelle est pris ce mot , avant ; et surtout à bien se pénétrer de la différence qui existe entre ces deux autres termes , occasion et cause ; car là se trouve presque toute lumière et toute obscurité en matière de recherches concernant l’esprit humain; et enfin on retrouve encore ici la queslion de l’origine des idées, dont voici le dernier mot : Tout commence par le sensible, mais tout n’en vient pas.

Comme c’est surtout à la philosophie du nécessaire que j’ai dessein d’introduire les lecteurs, il importe que je sois bien d’accord avec eux sur l’emploi des termes qui peuvent être employésavec une valeur à peu près analogue. Le devoir de l’enseignement éclectique est non-seulement d’exposer et d’interpréter les écoles les unes par les autres , mais encore d’interpréter et de faire entrer dans la même circulation les termes sous lesquels, comme

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sous autant d’idiomes mêlés, se retrouvent le plus souvent les mêmes idées, les mêmes conceptions. Ici, par exemple, pour exprimer une classe de notions que les philosophies de tous les temps et de tous les pays ont reconnue, les expressions équivalentes sont nombreuses. D’abord, personne n’ignore que les principes fondamentaux qui se trouvent au point de départ des sciences, sont ordinairement appelés axiomes (jugemens). Ce mot qui, en effet, signifie un jugement accompagné d’une conception de certitude , peut s’appliquer à toutes les classes de vérités nécessaires; mais l’usage l’a particulièrement réservé pour désigner ces principes, en matière de sciences mathématiques. Les psychologues disent :

principes nécessaires, absolus, fai /s constitutifs de notre nature, évidens par eux-mêmes , ou faits intuitifs , axiomes de la raison universelle et du sc?is commun. C’est surtout sous ces dernières dénominations que les caractérise la philosophie écossaise ; et suivant Reid , la plus grande certitude des axiomes consiste en ce qu’ils sont le patrimoine de tous les hommes ; de sorte que la raison universelle s’élèverait contre le sophiste qui refuserait de croire à leur évidence, avec non moins d u-

nanimité, que contre l’aveugle qui nierait la lumière visible , éteinte pour son regard , mais resplendissante aux yeux du genre humain tout entier.

Descartes les appelle notions communes; expression empruntée aux mathématiciens de l’antiquité, à Euclide qui, le premier, leur avait donné ce nom : xoivcu ivroicu. Et pour ne rien omettre dans ce lexique de la vérité, nous ajoutons que d’autres philosophes se sont plu à les décorer des plus beaux noms. Jules Scaliger les nommait : semina œternitcitis , et ailleurs, zopjra , les considérant comme des feux vivans, comme des étincelles lumineuses que la rencontre des sens et des objets extérieurs fait jaillir.

Dans le langage de la philosophie allemande, quand on considère les connaissances sous le point de vue de leur source et de la méthode originelle de leur production , on les appelle empiriques et non-empiriques , suivant qu’elles proviennent de l’expérience ou de la raison. Ce terme est bon et nous remploierons volontiers , ainsi que quelques autres que nous choisirons dans la terminologie trop compliquée de Kant; car il y a autant de faiblesse à rejeter les mots scientifiques

dont l’emploi rend les notions plus claires, qu’il y aurait de pédantisme à accumuler sans goût et comme sans raison , un lourd bagage de paroles qui ne revêtiraient aucune importante réalité.

Voilà une esquisse très-rapide des divers degrés de notre connaissance , des élémens séparables qui la composent, et des procédés que l’esprit emploie pour acquérir les principes nécessaires de la raison, ou opérer avec leur moyen sur les données acquises de la sensibilité. Les amis persévérans de la science iront approfondir ces matières abstraites dans les écrits des plus illustres métaphysiciens ; nous avons dû nous borner à quelques aperçus scientifiques recueillis avec mesure dans la grande histoire des systèmes, et nous hâter de ramener ces théories épineuses dans des sentiers plus frayés, et sous le prisme ordonnateur d’une légitime contemplation.

Ainsi donc, et comme corollaire de ce qui précède , il est aisé de concevoir comment toute science, et on peut dire toute pensée, procède des quatre degrés de la connaissance que j’ai essayé d’établir; comment dans cette étroite prison, qui s’appelle l’existence humaine, nous nous agitons sans repos entre le

I72 OBJETS DE LENTENDEMENT.

premier et le dernier mot de la vie, entre le contingent et le nécessaire, le fini et l’infini, le néant et l’être; aspirant à faire sortir l’abstrait du concret, le pur du mixte, le simple du double; aspirant à surprendre l’infini, et à le dégager des entraves passagères qui l’emprisonnent sans l’asservir. Les hommes, dans ce monde, ont un sentiment plus ou moins explicite de cette perpétuelle opération, de cette lutte intérieure et permanente dont leur âme est le théâtre; mais tous en font plus ou moins l’épreuve, et il n’est personne assez déchu des nobles prérogatives de l’intelligence , pour ne s’être pas quelquefois surpris, échappant à la sphère des intérêts matériels, s’épanouissant à une irradiation soudaine, et dans un enthousiasme momentané , allant dans la sphère éternelle se mettre face à face du vrai, du vrai pur et indépendant des réalités créées, du vrai idéal qui se réalise dans la science, l’art, la religion, la vertu. Oui sans doute, nous pouvons entrevoir dès ici-bas comment la vérité, en consentant à se donner à nous, et à s’humilier dans notre humble nature, dans cette enveloppe matérielle, condition passagère de notre existence, y vient opérer le complexe merveilleux qui est notre

vie ; descente et manifestation de l’infini sur la terre, incarnation mystérieuse de l’être dans le temps, du verbe intelligible dans les chaînes sensibles , sur laquelle une initiation plus haute pourrait nous dévoiler la pensée platonicienne et chrétienne. On peut dire encore que le contingent et le nécessaire, le fini et finfini sont les degrés extrêmes d’une échelle que nous montons et descendons à chaque heure; comme l’échelle sacrée de Jacob, sur laquelle les anges du ciel descendaient et montaient incessamment de la terre à leur éternelle demeure.

Mais plus nous nous élevons dans la sphère de la vérité, moins nous sommes satisfaits de nos efforts, moins nous consentons à ignorer la pensée intime qui se dérobe sous les mots. Qu’est-ce donc que cette vérité? Nous suffit-il de la briser, de la classer, de la poursuivre en détail dans les diverses sciences qu elle compose? Et pourquoi l’homme prend-il tant de mouvement pendant qu’il vit sa triste journée dans cette habitation terrestre, demandant tour h tour à sa conscience et à sa raison le mot des grandes énigmes de l’humanité, avançant, retournant, remuant dans un cercle vide; et l’esprit humain ne pourra-

1 74 OBJETS DE l’entendement.

t-il dire jamais qu’il a parcouru toute sa voie et atteint les dernières barrières de l'intelligence ? Pourquoi donc cette tendance à sc presser autour de ces barrières qui jamais ne se lèveront pour lui tant qu’il restera dans sa nature inférieure, et tout au plus lui laisseront entrevoir â travers les barreaux la lumière à laquelle il aspire, sans satisfaire jamais la soif de l’inconnu dont il est tourmenté ? Oh ! il faut bien croire qu’il y a là quelque chose de légitime et de réel; et malgré toute l’impuissance de l’esprit, malgré ses chutes si fatales et si nombreuses, à Dieu ne plaise qu’une philosophie étroite et vulgaire, ravissant à l’âme ses ailes divines , la condamne à ne s’essayer jamais dans les champs divins de l’intelligible; car il est bien vrai que lintelligence a reçu des ailes que son devoir est d’exercer, et qui doivent grandir et s’affermir même dans ces ténèbres mortelles, durant cette rapide traversée dans le fleuve du temps, afin qu’au moment suprême oii s’accomplira le renouvellement mystique et le passage du temps à l’éternité , l’âme devenue véritablement adulte, soit assez forte pour monter et se soutenir dans les régions ultérieures de la vérité.

Sans doute nous n’irons pas , sur les traces

de saint Martin et d’autres the'osophes, essayer de surprendre et de mettre en expression ce qui est insaisissable et ne sort pas de la conception , la vérité pure, dans son idéal où elle demeure éternelle, sans forme, sans vêtement , sans parole. Et cependant nous croyons à ce cinquième degré de la vérité, à ce dernier étage d’un édifice qui , au-delà , s’élève à l’infini; à cette vérité, source première, mesure suprême des vérités; absolu de l’absolu, principe des principes. Car enfin, dans ces formules du quatrième degré, dont nous parlions tout-à-1 heure , il reste toujours quelque chose de contingent qui peut être détruit; quand ce ne serait que ces sons fugitifs, cette parole mortelle , dans laquelle la pensée nécessaire, infinie, est contrainte à s’emprisonner. Mais là , ce dernier lien luimême, qui unit la nécessité et la contingence ici-bas, peut encore être brisé par une conception hardie; l’enveloppe verbale peut encore être rejetée par la pensée; on peut pressentir la possibilité d’une vision béatifique de l’absolu réel et pur ; mais il faut pour cela que le rideau mortel soit tombé, et que se soit opérée pour l’homme immortel la grande et dernière initiation de l’intelligence, lors-

176 OBJETS DE LENTENDEMENT.

qu affranchie des organes qui la captivent, elle doit sentir et comprendre la vérité, la respirer comme l’éternelle lumière d’une vie meilleure.

Et que sera-t-elle enfin cette vérité? N’allons-nous pas sortir de ce langage indécis qui nous égare dans des abstractions impuissantes? Oui certes, nous sommes impatiens d’en sortir,* mais ce n’est pas nous qui vous répondrons, à vous qui diriez encore : maître. Qu est-ce que la vérité ? La vérité! la vérité!... elle est celui qui a dit : Je suis la voie, la vie et la vérité. Et remarquez bien ceci , le même qui dit, je suis la vérité, avait dit encore : Je suis celui qui suis ; c’est qu’en effet il est facile d’établir l’équation de la vérité et de l’être. Le vrai est ce qui est ; le beau et le bon sont des caractères du vrai , et Dieu , en disant de lui qu’il est la vérité , exprime avec la notion de son être éternel, toutes les perfections qui lui appartiennent , car toute vérité est éternellement belle et éternellement bonne.

' Des théories qui précèdent, il suit à établir une distinction importante. Il y a des objets contingens et des objets nécessaires , des notions contingentes et des notions néces-

SPHERE INTELLIGIBLE. l'J'J

saires ; mais toute vérité est nécessaire , et si l’on emploie ce terme de vérité relative et contingente , ce ne peut être que pour l’usage , et sans valeur philosophique. En effet, le contingent se divise , se brise et se multiplie à volonté; il a des parties, du plus ou du moins; mais dites si vous concevez du plus ou du moins, des parties dans la propriété d’être, dans la vérité? La concevezvous variable , divisible, en raison des temps, des pays, des peuples? Quand Pascal , jetant un profond et triste regard sur les choses du monde, disait : Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà , il parlait du monde comme il va , de ces apparences objectives qu’on prend pour la vérité, mais qui ne la sont pas, puisqu’elles varient. Je le répète, la vérité est ou elle n’est pas; c’est-à-dire, elle est une , ou elle n’est pas. Elle est donc aussi universelle comme elle est absolue.

Et puis, que serait-ce qu’une vérité relative, contingente , et une vérité absolue , nécessaire ; une vérité d’une nature, et une vérité d’une autre nature ? Reconnaissons-le , cette distinction ne porte pas sur la vérité ellemême, mais sur la matière, sur lobjet qui recèle cette vérité , et qui est l’occasion du

l’entendement.

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