DES SENTIMENS
La sensibilité a deux caractères : d une part, elle est la propriété que Taine a d’éprouver les impressions provenant des corps extérieurs et agissant sur elle par l’intermédiaire des sens ; dans cet ordre de faits sont contenues la sensation et la perception , d’oii résultent pour Taine toutes les connaissances des objets extérieurs.
D une autre part , la sensibilité est la propriété que l ame a également de ressentir des impressions qui ne lui proviennent ni des objets extérieurs comme causes , ni des sens comme intermédiaires. Dans les phénomènes sensinles de cet ordre, la modification demeure interne, et tout en se manifestant dans le corps, elle n’en franchit pas les limites , ou , si je puis le dire, les parois inté-
rieures. Ces phe'nomènes sont les sentimens. Il faut bien reconnaître en quoi ils sont distincts des sensations, et comment aussi ils s’en rapprochent et se rattachent au même principe.
Je rencontre un mendiant dont les plaies effrayantes me font reculer de dégoût , tandis qu’une émotion involontaire de pitié me rapproche de cet infortuné qu’il m’est permis de secourir. Ici la sensation et le sentiment sont parfaitement distincts , puisque même ils sont opposés et se livrent combat dans mon âme. Le dégoût que j’ai éprouvé est le produit immédiat de la sensation de la vue; et la pitié qui m’a ému, si elle reconnaît cette même sensation comme son occasion , la répudie pour sa cause. Toute sensation est accompagnée ou suivie de sentiment, puisqu’elle est accompagnée ou suivie de plaisir ou de douleur plus ou moins distincts, plus ou moins confus : mais tout sentiment n’est pas sensation , puisque souvent nous éprouvons des joies ou des douleurs qui n ont leur cause déterminante dans aucun de nos cinq ns externes. Souvent, comme dans l’exemple qui précède, on peut dire que ce sentiment est éclos de lui-même dans ma nature spiri-
tuelle : que , comme la sensation va du dehors au dedans , lui a pour tendance d’aller du dedans au dehors, et d’opérer, en s’épanouissant dans ce dehors, des phénomènes physiologiques qui ne permettent pas de méconnaître son origine sensible.
En effet, les sentimens et les sensations doivent être regardés comme semblables , quant à leur nature primitive , à leur principe fondamental, puisque c’est toujours quelque chose d’éprouvé , de senti , dans l ame , quelque chose pouvant s’apprécier visiblement par des phénomènes organiques. Sensations appelées physiques , sentimens appelés moraux , voilà deux grands rameaux sortant d’un tronc unique qui est la sensibilité. Mais il faut les soumettre à l’analyse en marquant les transitions qui les séparent et les joignent , ainsi que les caractères qui marquent leurs différences et leur source unique. Pour cela , et afin d’être mieux compris, nous divisons toute la sensibilité en divers cercles concentriques allant du moins au plus intérieur.
Le premier cercle sera la sensation proprement dite. Ses phénomènes sont les plus clairs , les mieux connus des philosophes;
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nous venons de les étudier, et ils nous ont fourni les connaissances du monde extérieur.
Je regarde comme le second cercle des impressions sensibles cette classe nombreuse de faits qu’on peut considérer comme de véritables sensations, bien qu’elles ne proviennent point de nos sens extérieurs, et que leurs causes, plus ou moins inconnues, se trouvent dans l’organisme interne. Ce sont : les impressions corporelles , telles que le froid , la faim , la soif, etc. , et toutes les maladies. Il est clair que la physiologie seule est compétente à étudier cet ordre de phénomènes ; car là , il n’y a rien qui puisse profiter à la science de l’esprit humain, et l’exercice de ces impressions internes se passe et expire dans les limites de l’organisme. Les maladies mènent à la mort, ou laissent triompher la vie ; mais l’entendement n’en apprend rien que le simple fait de leur présence , que les symptômes quelles manifestent, et rien d’ultérieur ne s’ajoute aux résultats de leurs impressions ; tandis que la sensation proprement dite, ce produit immédiat des sens externes, voit sortir de ses données tout un monde intellectuel* un monde que la perception fait éclore.
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Cependant cet ordre de phénomènes joue un rôle très-important dans le système de notre nature; c’est par lui surtout que nous nous sentons vivre, c’est à lui que nous devons la première et la dernière impression de la vie; présent au berceau et à la tombe, il produit notre premier et notre dernier soupir. Voyez cet enfant jeté nu sur la terre nue, comme s’exprime le naturaliste Pline ; à peine si un de ses sens est ouvert, il n’a encore aucune perception; sa sensibilité extérieure sommeille comme sa pensée , attendant le premier éveil. Pourquoi donc pleure-til, ce petit etre misérable et faible, réservé au grand avenir de l’humanité? Flens animal cœteris impcraturum. Quelles impressions a-t-il reçues? Quels objets du dehors ont pénétré jusqu’à son cerveau pour lui donner la sensation de sa première douleur? C est quil appartient par sa naissance à cette nature sensible, dans laquelle tout ce qui a reçu la vie est plongé , et que les impressions intérieures de cette nature ont précédé pour lui celles qui lui viendront de l’extérieur.
S il pleure , sans doute c’est qu’il a froid , ou qu il a faim , bien qu’il* l’ignore, et que l’instinct maternel le sache pour lui. Mais
quel observateur physiologiste dira ce que c’est que le froid , la faim , la soif? Qui connaîtra cette foule de modifications qui nous assaillissent entre le berceau et la tombe, et qui sont comme le tissu de notre existence fragile? Le médecin qui fait son étude de toutes les maladies qui affligent cette triste humanité, sait-il combien de lésions intérieures peuvent déterminer ces diverses maladies? Sait-il si un sens intérieur ne correspond pas à chaque classe de ces modifications internes, de ces affections pathologiques qui jouent un si grand rôle dans l’économie humaine? Nous le répétons, il appartiendrait d’approfondir ce mystère plutôt au physiologiste qu’au psychologue.
Mais nous arrivons au troisième cercle sensible qui contient ces sentimens moraux dont nous parlions tout-à-l’heure : ordre de phénomènes dont il est nécessaire d’établir la différence à l’égard des deux autres. Ici , nous sommes parvenus à ce qu’il y a de plus intime dans notre nature sensible, à ce qu’il y a de plus élevé et à la fois de plus pur dans cette partie inférieure de notre âme, comme s’exprimait Platon. C’est toujours le meme principe, la sensibilité, mais qui, à mesure
que les cercles deviennent de plus en plus intérieurs , revêt un type plus noble dans l’économie générale de 1 humanité , se dégage de l’entrave corporelle, et qui, comme si elle était une production pure de lame, mérite précisément cette expression de joie et de douleur de l ame, que lui attribue l’universel témoignage des hommes et des langues qu’ils
Néanmoins nous nous garderons de donner à ces deux mots une valeur absolue ; rien ne serait moins philosophique. En effet il n’est pas permis de penser qu’il y ait dans aucune partie de notre nature sensible des plaisirs ou des douleurs qui ne soient pas des impressions de lame, dont l’âme ne soit pas le théâtre, ou plutôt le sujet même. Qui a pu jamais croire que l’organe visuel , ou le nerf, ou le cerveau, dernier terme physiologique de l’opération, ressentît l’impression de la vue? Non, l’œil ne voit pas plus que le télescope qui lui prête son secours ; et l’âme seule voit et ressent le plaisir résultat de l’impression. Pense-t-on que cette douleur interne qui fait pousser d’amers gémissemens et dont le médecin cherche la cause inconnue , réside dans l’organe lésé , bien que
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l’on ait coutume de l’appeler le siège de la douleur? Non; cest toujours l’âme seule qui, par un mystère inexpliqué, est sensible et affectée, jouit et pâtit comme elle perçoit et connaît. Ce ne serait donc rien dire, philosophiquement parlant, que de réserver à une classe de phénomènes sensibles le nom spécial de joies et de douleurs de l’âme.
C’est qu’en effet, il faut en revenir à cette conclusion, que la sensibilité, malgré la diversité de ses phénomènes, est une, quant à sa racine; car, i° les modes, 20 la loi générale, 3° la formule dernière, sont les mêmes pour tous les ordres de ces phénomènes, et les expliquent également. C’est ce que nous allons déterminer.
ï° Quels sont les modes généraux de tout fait sensible? Nous l’avons déjà indiqué : c’est le plaisir et la douleur. Éprouvez-vous des sensations qui vous proviennent de vos sens extérieurs? Plaisir ou douleur. Éprouvez-vous de ces impressions plus intérieures qui proviennent des diverses dispositions de l’organisme? Plaisir et douleur. Éprouvez-vous ces impressions plus intimes encore, qu’on est convenu d’appeler morales, et qui semblent d’un ordre supérieur aux deux autres classes? Tou-
jours plaisir et douleur. Ces deux faits sont les deux pôles autour desquels tourne toute l’économie sensible ; si bien qu’on ne peut pas dire qu’aucun phénomène ait lieu dans la sensibilité, si le plaisir et la douleur , plus ou moins aperçus, n’en ont pas été le signe, et pour ainsi dire la bannière.
De sorte que, si ces caractères ne sont pas présens, au moins d’une manière confuse, on peut nier aussi la présence des impressions qui doivent les causer; car la joie ou la douleur, lors même qu elles résultent d’impressions toutes morales, se réfléchissent ellesmêmes et se constatent dans des manifestations organiques. Le coeur bat, le sang circule plus ardent ou plus rapide , les yeux deviennent un miroir ou se peignent les émotions spirituelles; tant il est vrai que la sensibilité, même la plus pure, la plus noble, toute spirituelle qu’elle est dans sa nature, n’est pas la première en dignité parmi les facultés de notre âme , puisqu’elle a pour propriété de ne pouvoir s’exercer qu’à travers le voile de notre organisme.
Toute la sensibilité étant plaisir et douleur, est en même temps fatale ; c’est-à-dire qu elle est soumise à des lois qu’il ne dépend pas de
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l’activité humaine de changer. Les phénomènes sensibles ont leur développement complet, d’une part dans lame ou ils s’opèrent, de l’autre dans l’organisme ou ils se réfléchissent; de telle sorte que les faits purement sensibles, loin d’être des actes humains et par conséquent libres et soustraits à la contingence extérieure, sont au contraire des événemens dans l ame , des faits qui s’opèrent en elle , qu’elle reçoit, qu’elle souffre, quæ patitur ; des passions.
Maintenant, étant donnés ces trois cercles de notre nature sensible, et afin d’achever cette statistique, on peut se demander s’il n’y en aurait pas un encore plus i&térieur, encore plus rapproché du centre de nous, si on peut s’exprimer ainsi ; et l’on trouverait , peutêtre, qu’en effet il y a en nous une sensation indécise , confuse , mais permanente à des degrés divers; qui n’est point une sensation spéciale que l’on puisse apercevoir et distinguer de toute autre , mais bien comme un résultat général des impressions de toutes sortes qui ont lieu simultanément dans notre âme. On pourrait l’appeler la sensation de V existence; parfois douce , lorsqu'un heureux équilibre établi entre nos diverses facultés phy-
siques et morales ne laisse prédominer aucun système d’impressions désagréables; plus souvent amère , quand cet équilibre est brisé , quand le mode douloureux triomphe , quand l’imagination s’investit de ses misères , les répand, et les tient immobiles sur votre tête, comme un nuage sombre où pénètrent à peine de rares et fugitifs rayons de lumière. Là se trouve une grande part de la théorie du bonheur et du malheur , fondés sur la diversité des caractères : ce serait le domaine de la morale, où nous ne pénétrerons pas, nous bornant à constater le résultat purement psychologique de cette observation ; c’est que lame sent toujours, comme elle pense toujours; double conclusion qu’il serait , ce me semble , difficile de contredire.
Voyons maintenant la seconde question proposée.
2° La loi générale des sentimens est de se ramener à ces deux : X amour et 1 aversion. Toutes les passions se résolvent en plaisir et douleur, quant à leur mode; en amour et haine , quant à leurs élémens. Une classe de psychologues a beau faire et dire; elle a beau, s’armant de son microscope, nous traîner à loisir sur les plus subtils détails de notre sensi-
bilité, nous en faire parcourir toutes les lieues carrées , c’est toujours un pays étroit qu’il faut peu de temps et peu de peine pour traverser en droiture, à moins qu’élargissant son domaine, on ne comprenne dans la sensibilité des classes de faits qui ne lui appartiennent en aucune façon. Ici, par exemple , prenez les passions les plus connues, les plus élémentaires : espérance, désir, crainte, etc.; vous trouverez que les divers sentimens de votre âme se combinent et s’entrelacent les uns dans les autres, de manière qu il n’y ait pas de crainte qui ne soit mêlée d’espérance, point de désir qui ne soit mêlé de répugnance, point d’amour qui ne soit mêlé de haine , etc. En effet, en même temps que vous aimez, que vous désirez ou que vous espérez ce qui doit être pour vous la cause d’un bien , vous haïssez , vous fuyez , vous redoutez , d’une manière plus ou moins confuse ou distincte, les causes connues ou inconnues qui pourraient mettre un obstacle ou un terme à ce bien. De là vient, en morale, la lutte déchirante, et ce qu’on appelle la fluctuation des passions ; de là l’extrême rareté et même l’impuissance du bonheur, parce que les sentimens amers savent trop bien se glisser et
s’infiltrer sous ces joies furtives dont les causes sont généralement réparties à faible mesure entre les hommes.
Eh bien, il suffit d’un peu d’attention pour reconnaître que toutes les impressions agréables se ramènent à l’amour; toutes les impressions désagréables à l’aversion. Et même, en suivant la théorie de Bossuet qui n’a pas dédaigné de tracer une analyse fidèle des passions selon leurs sources, leurs élémens et leurs déveîoppemens psychologiques, on pourrait toutes les ramener au seul amour : la haine n’étant rien par elle-même, et seulement la privation plus ou moins vive , plus ou moins sensible du bien que l’on désire ou que l’on espère. « La haine que l’on a pour objet, dit cet illustre philosophe, ne vient que de l’amour qu’on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j’aime la santé ; je n’ai d’aversion pour quelqu’un que parce qu’il m’est un obstacle à posséder ce que j’aime. Le désir n’est qu’un amour qui s’étend au bien qu’il n’a pas, comme la joie n’est qu’un amour qui s’attache au bien qu’il a. L’espérance est un amour qui se flatte qu’il possédera l’objet aimé; et le désespoir est un amour désolé dès qu’il s’en voit privé pour
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jamais, ce qui cause un abattement dont il ne peut se relever. Enfin , ôtez l’amour , il ny a plus de passion, et posez l’amour vous les faites naître toutes ( i). »
Si le sentiment a pour véritable caractère d’être limité dans ce mode : plaisir et douleur ; dans cette loi : amour et aversion ; comment tant de philosophes n’ont-ils pas vu qu’il est de sa nature tout-à-fait improducteur, qu’il ne lui est pas donné d imposer sa règle aux intelligences, ou bien de s’identifier avec la notion intellectuelle qui l’accompagne ou le détermine? Pourquoi a-t-on si souvent confondu les deux élémens d’une complexité qui est l’homme , être à la fois sensible et intelligent? Pourtant nul effet ne se produit jamais sans cause; le sentiment de h joie, de l’amour, delà crainte, de l’espérance, n’a de signification que parce qu’il est déterminé par une pure conception intellectuelle; il n’est qu’un signe que la pensée seule interprète et vivifie; et, par exemple , il y a des sentimens moraux et des idées morales qu’il ne faut pas confondre, bien que ce soient deux ordres de faits qui se présupposent et
(i) Traité de la connaissance de Dieu, chapitre i*r
sont la condition nécessaire de leur mutuelle manifestation.
Cette distinction est importante ; les meilleurs philosophes de tous tes temps l’ont reconnue ; et surtout Descartes qui , dans son Traité des passions, explique admirablement l’origine mi-psychologique, mi-physiologique des passions , et revient souvent sur cette distinction fondamentale de la notion pure naissant et apparaissant dans la sensibilité, pour y exciter le phénomène de la tristesse ou de la joie. « Il faut bien se garder, dit-il en termes précis, de confondre les affections avec les connaissances ou idées que nous nous formons de ce qui doit être aimé, haï, craint, etc., bien que ces passions et ces pensées se trouvent souvent réunies (i). » Et ailleurs, dans une lettre, il explique encore mieux le jeu, le croisement, l’action et la réaction, et par conséquent la différence de la pensée et du sentiment ; cc Ordinairement, dit— il , ces deux élémens se trouvent ensemble; car il y a une telle liaison entre lun et 1 autre , que lorsque l ame juge qu’un objet est digne d’elle, cela dispose le cœur
(i) Principes , livre 2 , parag. 32.
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aux mouvemens qui excitent la passion de l’amour ; et lorsque le coeur se trouve ainsi disposé par d’autres causes , il arrive que l’àme imagine des qualités aimables dans des objets où elle ne verrait que des défauts en un autre temps. »
Ainsi les métaphysiciens plus modernes qui ont recommandé cette distinction n’ont fait que renouveler des principes déjà vulgaires en métaphysique, quoique souvent méconnus. C’est donc une doctrine tout- à-fait cartésienne que celle qui est contenue dans cette phrase : cc Tout sentiment suppose une idée ; mais toute idée n’est pas un sentiment : quand on les confond , on ne gagne rien pour les idées , et on dénature le sentiment ; autant vaudrait-il confondre la lumière et la chaleur parce qu’elles ont des points de contact et des affinités , et qu elles se trouvent souvent réunies dans le même corps (i). »
Nous pourrions dire, pour faire comprendre les intimes rapports, et en même temps la différence essentielle de la faculté de juger, et de la propriété de sentir sous ses divers points de vue, que ces deux élémens sont
(i) Ancillon, Essais philosophiques .
SPHÈRE SENSIBLE. llfî
le fond même et comme le tissu de la vie humaine, dont l’étoffe aurait pour chaîne les produits de la sensibilité, pour trame ceux de l’intelligence pure ; et voilà pourquoi, à toute contemplation de la raison active s’ajoute une passion qui ne la constitue pas, mais l’accompagne. Si, par exemple, l’esprit s’approche du vrai, source de la science, le sentiment ne s’abstient point de venir plus d’une fois charmer de graves et arides études, et c’est alors la passion de la vérité. Le sentiment s’ajoute à la conception froide et immuable du beau, l’environne de sa lumière pénétrante , la revêt de son mode sensible qui est le plaisir ; et c’est alors ce qu’on appelle le goût en matière d’art. En morale , le bon , règle de notre intelligence , loi de notre volonté, notion pure, absolue, obligatoire, se réfléchit dans la contingence sensible de l’enthousiasme, et l ame devient plus légère et plus prompte à l’accomplissement de la vertu par l’attrait des joies délicieuses de la conscience. Enfin, aux saintes notions d’avenir, d’immortalité, de Dieu rémunérateur, se joignent aussi de ces émotions contingentes qui remplissent 1 ame pieuse de douceur et de joie , et la rendent comme un tabernacle décoré pour
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une fête éternelle. On peut dire alors: c’est la passion de la vertu et de la religion ; mais toujours les deux élémens parfaitement distincts.
5° Il reste maintenant à chercher l’expression dernière dans laquelle doit se résoudre toute la sensibilité. Nous le dirons,* elle se ramène à V amour de soi.
Quoi! vont s’écrier tous ceux qui, dans leur douce et facile métaphysique, ne s’élèvent point au-dessus du sentiment comme loi de la nature et de la moralité humaine (i), estce ainsi que vous désenchantez la vie en plaçant l’égoïsme dans les sentimens que nous avions crus désintéressés , en plaçant le ver qui flétrit, au fond de ces fleurs qui sont la gloire, l’ornement, la vertu de l’humanité ? Sans doute , répondrons -nous , admirable écrivain, et vous aussi qui avez suivi les traces d’un tel maître, sans doute, vous avez bien mérité de la philosophie, lorsque, reculant devant la doctrine qui anéantissait l’homme dans la sensation, vous avez cru l’agrandir en le relevant, en l’établissant un degré plus
(i) Rousseau, Bernardin-de-Saint-Pierre , Smith, Laromiguière , etc.
haut sur une plate-forme séparée; mais vous avez oublié qu’après tout cette plate-forme reposait sur ce même terrain de la sensation au-dessus duquel il faut monter pour trouver l’homme dans sa véritable nature intellectuelle. Et ainsi, les armes dont vous poursuiviez le* sensualisme ont tourné dans vos mains et vous ont frappés vous-mêmes; et l’art, la religion, la morale, que vous espériez soustraire à l’influence de funestes doctrines, se sont peu affermis sur le soutien fragile que vous leur avez prêté , se sont peu enrichis de vos indécises et impuissantes théories : tant il est-vrai que lorsque l’on méconnaît le rationnel dans l’humanité , on la déshérite , nonseulement de ce qui la fait noble et grande , mais encore de ce qui la fait pure et désintéressée.
En effet , plaisir et douleur , amour ou aversion : est-il possible de trouver dans ces données quelque chose qui ne puisse pas se ramener, au moins d’une manière confuse et spontanée, à ce dernier résultat, qui est l’amour de soi, le désir du bonheur? Helvétius et Larochefoucaud l’ont démontré : le premier, pour la sensation qu’il a creusée afin d’y jeter les fondemens d’une morale qui
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n’est autre que l’intérêt personnel; Larochefoucaud s’empare des sentimens, et pénétrant avec une lumière vraiment psychologique au fond du cœur de l’homme, il découvre et révèle l’égoïsme secret qui atteint et flétrit, dans leur source première, toutes les actions humaines. Il a raison , l’auteur des Maximes : car , puisqu’il ne veut reconnaître dans l ame autre chose que la sensibilité, il établit à juste titre que l’égoïsme est la loi de cet élément de notre nature. Mais il se trompe aussi et bien gravement, lorsqu’il méconnaît cette autre partie de nous, le principe rationnel qui enfante la vertu, produit le désintéressement, et que, bien en vain, des philosophes voudraient confondre avec l’élément intéressé qui l’accompagne.
Voici la sensibilité : nous avons essayé d’en tracer les principaux caractères. Le résultat scientifique que l’on peut retirer de ces discussions, est que cette grande partie de notre nature, sous quelque forme qu’elle se présente, sensation ou sentiment, bien qu’elle prête appui à la faculté de connaître, quelle y verse la sève et la fertilise , n’est pas et ne peut pas être identique avec cette faculté , et que pour connaître la vraie et meilleure na-
ture de l’homme, il faut laisser le sol de la sensibilité et entrer dans la pure région de l’intelligence.
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