LE BEAU OU L’ART
Là nature du beau , ses sources et ses lois , les caractères qui permettent de reconnaître sa présence dans la nature, les opérations par lesquelles l’esprit se met en rapport avec lu! , le conçoit , le juge, et le transporte dans l’art, tels sont les objets qui doivent passer sous nos yeux. Et comme les questions qui tiennent a la littérature ont conservé leur privilège de captiver le plus grand nombre d’intelligences, on nous pardonnera de nous arrêter avec une complaisance spéciale sur les théories qui sont la base scientifique de l’art.
Il est très-difficile, peut-être impossible de définir le beau. Dans la sphère idéale , objective , en tant que beau , il peut être conçu, déterminé par des équivalent; , des analogies , mais non pas défini ; car définir, c est limiter .
et qui pourrait assigner des bornes à ce qui est essentiellement un, necessaire, absolu? Or, tel nous apparaît le beau idéal.
Le beau idéal dans notre esprit est cette conception dune beauté suprême, non réalisée dans les formes créées ; il est cette mesure qui demeure immuable dans nos intelligences, en vertu de laquelle nous apprécions et jugeons selon ses divers degrés ce qui , hors de nous, nous apparaît beau : mesure idéale , que d’ailleurs nous concevons comme indépendante de notre esprit qui ne la crée pas, mais la trouve, et que nous concevons aussi comme bien au-dessus de cette beauté extérieure dont elle apprécie la réalité.
INotion assurément nécessaire et absolue : si elle est une mesure, elle n’admet point de variété, d’augmentation ou de diminution; si elle est une loi, elle ne souffre pas d’exception.
Mais, descendus de cette région sublime, nous trouvons le beau, tel quil nous est manifesté par l’intermédiaire de nos sens dans les ouvrages de la nature; le be*m , que j’appelle phénoménal , et qui n’est autre chose que le beau idéal lui-même, souverain, éternel, revêtant un corps visible et réel dans la
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nature et dans l’art. Il vous est facile de distinguer ce double caractère du beau, idéal et phénoménal, incréé et créé. En présence des plus grandes merveilles que le monde physique et spirituel étale à vos yeux , toujours vous sentez que ces beautés sont imparfaites, et ne répondent pas d’une manière complète, identique, a la conscience du beau qui est en vous, à tout ce quil y a dans votre âme de soif pour ce qui doit être admiré et aimé; tellement que vous aspirez à monter sans cesse dans l’inconnu, dans le mieux, dans l’idéal; et pourquoi cela? si ce n’est toujours à cause de cette mesure antérieure , parfaite comme l’équerre géométrique, à laquelle vous compareriez en vain toute beauté phénoménale , qui serait, par cette seule comparaison, convaincue d’impuissance dans sa beauté même.
Eh bien ! néanmoins , ce beau phénoménal , je ne consens point à le distinguer essentiellement du beau idéal. Il n’y a pas plus de relatif et de contingent dans le beau que dans le vrai ; pas plus deux beautés, que deux vérités, relatives et absolues. Sans doute, les objets de la nature ne sont, absolument parlant, ni vrais, ni beaux ; seulement, comme la vérité, la beauté descend et se communique à la
contingence terrestre : mais elle-même, bien que nous nous prenions avec ardeur à ses apparences sensibles, ne devient pas contingente; nous ne la voyons pas, elle demeure intérieure et cachée sous ce voile; de sorte que si une chose que nous avons jugée belle périt, lapparence de beauté s’éteint avec l’objet, mais la beauté ne meurt pas, elle ne meurt jamais, elle descend du ciel en terre, passe à travers les objets, les colore en les touchant, s’en retire quand leur jour est fini, visite d’autres objets ou remonte à sa source première, et toujours elle demeure la beauté, une, identique, absolue, sous les formes multiples et changeantes quelle revêt, à peu près comme la lumière, en s’individualisant dans les corps, n’en devient pas la propriété, et de même que ses rayons n’ont pas péri parce qu’ils se sont retirés des objets ou du regard que le sommeil ou la mort ont fermé.
Non , et c’est là notre premier principe, il n’y a pas deux sortes de beautés : seulement un double point de vue sous lequel on peut l’envisager, soit par rapport à la pensée où elle demeure comme règle idéale, soit par rapport aux objets qui l’expriment et la réfléchissent, et où elle devient individuelle et
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sensible. On pourrait comprendre une doctrine qui nierait toute beauté absolue ; mais faire subsister le beau relatif en face du beau absolu , les distinguer par leur nature , réellement, et autrement que par leur caractère subjectif, c’est ce qu’il est difficile de comprendre.
Concluons : Le premier degré du beau est le beau idéal, loi de Dieu, règle éternelle de tout ce qui est beau; et le second est le beau phénoménal, qui se divise lui-même en deux degrés, soit qu’on le considère dans la nature, oeuvre de Dieu créateur réalisant l’archétype éternel , soit dans l’art , produit de la puissance humaine, contre-épreuve du beau idéal, reflet immédiat de l'œuvre de la nature dans la matière artificielle.
Ici se présente une intéressante question : le beau , au moins phénoménal , peut-il être confondu avec l’utile, en est-il dérivé, et s’y ramène-t-il comme à sa fin dernière et exclusive?
a Un objet est beau; il remplit toutes les conditions de la beauté s’il a de quoi plaire , s’il satisfait à quelques-uns de nos besoins physiques , intellectuels ou moraux ; en un mot, si nous considérons en lui quelque utilité qui puisse être tirée au profit de l’esprit et de l’entendement. » Voilà le système que
j'ai dessein de relater , tel qu’il est exprimé par un de nos plus habiles et plus consciencieux écrivains (i).
Le beau est-il la même chose que l’utile? Non , puisqu’il est absolu, et que l’utile ne peut être conçu autrement que comme toutà-fait relatif.
L’idée de l’utile est la contre-partie de celle des besoins , et cette idée est si relative , si terrestre, que nous ne la concevons nullement au-delà de la sphère sensible où nous sommes enchaînés. Il n’y a point d’utile dans le ciel, dans la sphère éternelle ; car là nous savons que nul besoin ne pourra nous poursuivre, et qu’ainsi l’idée d’utilité sera une idée éteinte avec la contingence sensible pour laquelle elle était faite.
Le beau n’est pas l’utile ; l’observation confirme et atteste leur essentielle différence.
Quand je suis charmé de l’aspect d une belle campagne , vous direz peut-être , pour expliquer ce que j’éprouve , que la beauté admirée n’est autre chose que l’idee même du bien-être que cette riche nature promet au cultivateur; mais n’avez-vous pas remarqué
(i) Kératry, Inductions physiol. etmor.
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deux manières bien distinctes d’admirer une belle campagne , un beau paysage? Deux hommes sont ensemble dans une voiture publique ; on suit les rives enchantées de la Loire, les fertiles coteaux de la Touraine. L’un de ces voyageurs, agronome par état, ne tarit pas sur la richesse du sol, sur la vertu fécondante du fleuve, sur ces vins excellens que le soleil mûrit sur les coteaux, etc. Pourquoi l’autre voyageur demeure-t-il distrait aux discours de l’agronome , et cependant non moins émerveillé à la vue du vaste tableau qui se déroule devant ses yeux? C’est qu’il est poète, peintre, artiste, ou simple amateur de l’art; et recueilli en lui -même dans son émotion muette ou expansive, croyez-vous qu’il pense à ce que peuvent rapporter au cultivateur ces prés, ces bois, ces coteaux? Non, il s’enchante de ces aspects pittoresques et divers, de cette vallée bocagère dont la verdure est vive et les retraites profondes , de cette Loire aux détours harmonieux , aux eaux éblouissantes, aux fuites soudaines, aux retours lointains derrière les villages rians et les vieux châteaux-forts, monumens encore debout d’un passé poétique ; il suit avidement le contour de ces coteaux dorés, qui forment
un admirable rideau , et comme le fond d une scène toujours vivante, peuplée d’accidens pittoresques et variés. Eh bien ! ces deux hommes tranquillement assis ensemble et face à face dans celte voiture, qui par la même portière ont reçu les mêmes sensations, sontils préoccupés de la même idée? Non, le premier a la perception de futile, le second a fintelligence du beau.
Ne recueille-t-on pas l’impression du beau en présence des ruines, des solitudes, et en général devant les aspects qui ne peuvent en aucune manière présenter le point de vue d’utilité comme la cause de cette impression en nous ? N’admire-t-on pas un site de la \endée, autant qu’un paysage de la Loire? et certes leur fertilité ne peut être comparée; car ce qui vous plaît, dans le Bocage, c’est l’agreste, f inculte, le sauvage, qui, par ses accidens imprévus et multipliés, impose à votre esprit un sentiment d’admiration que vous ne pouvez ni définir ni révoquer en doute.
Maintenant si nous sortons de la contemplation du beau réalisé par Dieu dans l’univers extérieur, et si considérant, non plus les beautés de la nature, mais celles de l’art, nous
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nous plaçons, par exemple , en présence d'un chef-d’œuvre de la statuaire antique : pour arriver à l’impression du beau qu’il nous cause, ou plutôt à la conception du beau qu’il nous révèle, serons-nous obligés de passer à travers la filière vulgaire de Futile ? Qu’est-ce qu’il y a d’utile dans l’Apollon du belvédère , dans la Vénus de Milo, dans le groupe de Laocoon ? Comme il faudrait torturer les idées pour faire de leur prétendue utilité le point de départ de l’admiration qu’ils nous causent ! Et la peinture et la poésie ! Homère et Raphaël ! Que diraient ces grands hommes si on leur apprenait que leur génie a été aux gages de Futilité soit générale, soit particulière? Non, ces nobles élus du cénie ont reçu leur mis-
sion de plus haut et pour un but plus grand ;
le beau idéal descendu en eux a été l’objet
de leurs efforts, après avoir été celui de leurs contemplations, et c’est là, dans le sanctuaire de leur intelligence qu’ils Font conçu, saisi, réalisé, autant du moins qu’il était permis à notre nature imparfaite et finie de réaliser l’aperception de ce qui est partait et infini.
Sans doute, par une loi de la providence conservatrice , il arrive que ce qui est beau est le plus souvent utile; mais la réunion de
ces deux caractères si divers est purement fortuite , et nous n’avons nul droit d'établir entre eux un rapport d’identité, d’en faire une équation que d’ailleurs la beauté répudie.
Mais enfin vous direz : Il faut que la vue du beau cause une jouissance intérieure, fasse plaisir , et si nous ne pouvons dire que le beau soit utile en tant qu’il apporte un profit, un avantage extérieur, il le sera au moins par le plaisir qu’il apporte avec lui.
Ainsi répondrai-je à mon tour : Vous confondez le beau avec le plaisir, c’est-à-dire la cause avec l’effet ; vous absorbez non pas l’effet dans la cause, ce qui serait un tort, mais ce qui est bien plus grave, la cause dans l’effet. Car enfin, sans doute, le beau lorsqu’il est senti, vous procure un plaisir réel et intime; mais ce plaisir a une cause, et laquelle? sinon la beauté elle-même, toujours antérieure au phénomène sensible qu’elle produit , et qui ne peut se confondre avec lui.
Cette doctrine n’est rien moins que nouvelle; on la trouve exposée et défendue à toutes les époques de l’histoire ; et Platon, le plus beau génie philosophique de la Grèce et peut-être de tous les temps, qui a sondé et exploré tous les abîmes de la pensée humaine,
et s’est élevé le plus haut dans la région de l’intelligible , n’a pas manqué de traiter la question du beau, et de le concevoir dans sa forme idéale et absolue, indépendant meme des réalités contingentes à qui il appartient de le réfléchir. Ce philosophe a consacré à l’analyse de cette notion deux de ses dialogues, le Phèdre et le grand Hippias. Dans ce dernier, il réfute les objections des sophistes qui, dès ce temps-là, prétendaient que le beau ne doit pas se distinguer de l’utile, et que le plaisir seul en est la cause, la règle et la mesure. L’école Epicurienne n’admettant rien d’absolu , devait méconnaître le beau et n’admettre que futile. Au dernier siècle , en Angleterre et en France , l’aristotélisme et l’épicuréisme antique ayant prévalu, le beau perdit aussi aux yeux de nos philosophes son ineffaçable caractère d absolu; et Condillac , qui fut en France le maître de cette école, a pu dire que le beau est une qualité qui résulte pour nous du plaisir causé par les objets : système qui n’explique rien, puisqu’il resterait encore à déterminer la cause première du plaisir. Pour nous, nous croyons que ce qui est absolu, intelligible, ne peut être l’effet du relatif, du sensible; et nous nous
arrêtons à la théorie platonicienne , formulée d’une manière précise par saint Augustin: g Le beau n’est pas beau parce qu’il plaît, mais il plaît parce qu il est beau. »
Autre question : Quelle est la loi du beau , la loi universelle , principe et source de toutes les règles que la science de l’art inscrit dans ses codes? G est l’unité.
Nous trouvons encore ici Platon qui établit ce principe dans un de ses dialogues sur la beauté , et saint Augustin qui en fait un axiome fondamental ainsi exprimé : Omnis pulchritudinis jorma imitas est. Ce principe n’a pas besoin d’être prouvé quant à la beauté idéale, absolue, et qui ne pourrait aucunement être conçue comme multiple. Mais même dans cette beauté phénoménale qui ne luit aux regards qu’altérée parce qu’elle s’est associée à l’imperfection terrestre , nous voyons encore assez de caractères de l’unité, pour que nous puissions reconnaître cette unité comme la règle souveraine du beau dans toutes les choses que nous admirons ici- bas.
Et d’abord dans la nature , qui n’admire l’unité telle qu’elle préside aux mouvemens des corps célestes? Les parcelles de la science
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astronomique qui J descendues jusqu’à la connaissance du vulgaire , le pénètrent d’adiniration et lui font dire avec le psalmiste : Cœli enarrant gloriam Dei> que sont-elles pour l’astronome qui, le compas à la main, s'élance et plane dans l’infini, mesure la grandeur et les distances des mondes, et s’élançant par la pensée dans cet indéfini dont les limites fuient incessamment devant lui, dans ces mouvemens qui se croisent et se multiplient sans fin comme sans repos , reconnaî; néanmoins que là règne l’unité inaltérable, l’unité, souveraine loi de la terre et du ciel? Oui, quand Dieu, l’éternel géomètre, comme le nommait Platon, appelant l’univers du néant , ordonnait à tous ces mondes de rouler dans leurs orbites et de se coordonner dans leurs lois spéciales, l’unité était là, près de lui , présidant à l’œuvre de sa volonté, elle était véritablement l’art du Créateur, selon l’expression de saint Augustin; et les Grecs avaient admirablement conçu cette pensée, lorsque, suivant les traditions pythagoriciennes, ils pariaient de 1 harmonie musicale des sphères et donnaient à l’univers le nom même de l’ordre, xoV^oç.
Sur la terre, où la nature se complique
et s’individualise davantage relativement à nos besoins, à nos instincts, aux exigences de notre sensibilité, l’unité est moins resplendissante que dans les espaces célestes. Cependant si nous considérons les magnifiques aspects de l’univers, la vue des montagnes, des vastes plaines, de la mer sans bornes , d’où vient que nous nous sentons tout-à-coup saisis d’une vive et profonde émotion , si ce n est par suite de cette haute conception d’unité qui nous paraît être le véritable caractère du beau dans tous ces grands effets de la nature?
Si maintenant nous entrons dans l’art qui est l’expression de la nature , nous trouverons, en jetant un regard rapide sur chacun des arts en particulier, que l’unité est la première condition de leur beauté, et la cause du suffrage qu’ils obtiennent de notre intelligence.
Rappelons-nous d’abord ce peintre d’Horace , dont l’imagination , pareille au rêve d’un malade, ne sait qu’enfanter un monstre sans réalité comme sans grâce, et n’a réussi qu’à exciter le rire des spectateurs. Qu’importe, dit encore ce maître de l’art, que vous sachiez peindre ou sculpter fidèlement les ongles ou les cheveux, que vous soyez habile
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dans les détails si vous échouez dans le tout, s il n y a pas dans 1 ensemble de votre ouvrage unité, beauté, perfection : ce peintre et ce statuaire ne sont point de véritables artistes, parce qu’ils n’ont pas su réaliser la loi première du beau, qui est limité.
Dans la musique : oh ! certes, ce n’est pas là qu’il faut prouver l indispensable loi de l’unité. La musique est l’harmonie vivante, et l’harmonie c’est l’ordre, c est l’unité, c’est la fusion du tout dans l’un. Vous multipliez les concertans , vous variez les parties , vous faites succéder à une mélodie entraînante la puissance d’une harmonie pleine et sévère : soudain tout se tait, un solo, pareil à un écho lointain , se fait entendre et captive l’attention; puis il se fond admirablement dans les reprises générales; des dissonances heureusement ménagées semblent contredire la loi de l’harmonie, comme le désordre apparent n’est souvent qu’un effet de l’art pour mieux se coordonner dans Je tout. Eh bien, de toute cette incroyable variété musicale, de tant d’instrumens divers, dont chacun se distingue et s’apprécie à l’oreille de l’amateur exercé, il résulte une étonnante impression dans laquelle prédomine V accord , c’est-à-dire
l’unité, cette loi première et dernière de tout l’art musical.
Dans l’éloquence , eussiez-vous la puissance intérieure de Démosthènes ou l’élocution fertile de Cicéron ; si l’unité manque à vos pensées, si nous ne trouvons pas en vous ce mouvement, cet ordre qui est le style , suivant Buflfon; vos beautés de détail, vos lambeaux de pourpre n’étant point assortis dans l’ensemble et fondus dans l’unité , votre puissance oratoire ne sera que faiblesse, et votre abondance rien que stérile diffusion.
C’est surtout en architecture que la tendance à l’unité est remarquable. Saint Augustin , cet admirable génie chrétien si empreint de platonisme , et que je me plais à citer, s’élève des simples notions de la symétrie en architecture , jusqu’à f idéesuprème et régulatrice du beau. Voici à peu près les déveioppemens remarquables auxquels il se livre.
«Un architecte se dispose à élever une aile correspondante à celle qui est déjà construite. Pourquoi, dis-je à l’architecte, cette construction nouvelle? — La symétrie l’exige, — -Eh ! pourquoi faut-il obéira la symétrie? — Pa rce que cela plaît ainsi. — • Mais vous ne
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m’avez pas répondu; il faut nous dire pourquoi cela plaît ainsi. — Parce que la symétrie, dans notre art, est l’expression de ce qui en toutes choses est décent, convenable, ordonné, en un mot, de ce qui est beau. — Je vous comprends, poursuit le philosophe, vous tendez à l’unité; pour vous, ce qui est un, est précisément ce qui est beau. Mais d’où vous vient cette idée? Voyez la contradiction : vous voulez réaliser l’unité avec des pierres et du bois , ces élémens d’une nature infiniment divisible; donc, cette conception de l’unité vers laquelle vous avez raison de tendre , vous ne l’avez point puisée dans les règles techniques de votre art, ou dans les matériaux que vous employez. C’est une idée souveraine, absolue, éternelle, qui demeure au-dessus de vous, et qui , communiquée à votre esprit , ne dédaigne point de descendre dans la contingence de votre art, et de l’agrandir en y touchant. »
Voilà bien le beau , et le beau dans l’unité. Conçue comme loi générale de toutes les natures , l’unité est la fin dernière des spéculations philosophiques, le point de départ des différentes écoles. Mais qui aura l’intuition claire et pure de l’unité? Celui-là
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seul qui a la conception infinie de l’infini , en qui seul résidé l’etre absolu , parfaite et ëternelle substance de l’unité. En Dieu, il n’y a point de phénomènes ; dans cette fusion des choses créées qui coulent incessamment devant lui , il ne voit rien que l’exécution des décrets qu’il a prévus avant tous les temps; et si l’homme lui- même a pour loi l’unité , c’est parce qu’il est l image et le reflet de l’esprit de Dieu dont son intelligence émane et procède.
Mais l’homme n’est pas un Dieu, comme le disaient les stoïciens ; il n’est pas toute raison , il est sensible en même temps que raisonnable , et , sous ce rapport , l’unité , pure conception rationnelle , ne saurait suffire à la nature entière de l’homme ; car l’unité n’a pas de voix pour se faire entendre au sentiment ; il faut du même pour le même, il faut que ce qui est variable dans l’homme soit mis en rapport avec le variable. De là, la variété , seconde loi du beau, corrélative à la première, et nécessaire pour que l’unité dans le beau soit aperçue et comprise.
La variété! elle est partout, dans toute nature; dans les bois, dans les champs, dans
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les prés émaillés, sur les hautes montagnes, et même dans les vastes plaines du ciel. Tout à l’heure nous admirions le sens du mot par lequel les Grecs avaient identifié l’idée de l’univers avec celle de l’ordre ; les Romains , qui ont rarement ajouté au sens si profond et si fertile des mots grecs, ont mieux dit encore en trouvant le mot universus qui est l’expression du monde considéré comme le type et la vivante représentation de la variété dans l’unité. Aplanissez ces collines, comblez ces vallées, que l’œil se fourvoie sur une plaine aride et nue ; effacez ces lignes heureuses et variées qui encadrent le tableau et ferment l’horizon,* dissipez, s’il se peut , jusqu’à ce lointain des déserts dont J imagination s’empare pour le peupler à loisir d’illusions fugitives ; et dites s’il vous restera un spectacle à saisir, à contempler,* dites ce que vous éprouverez, perdu dans cette unité insaisissable où nul repos ne sert d’appui à votre faiblesse.
Le monde change et se renouvelle à chaque point de la durée ; rien ne meurt , rien ne s’éteint, mais tout se dissout et tout change. Les molécules de la matière , ces substances inappréciables par leur infinie petitesse, qui
paraissent douées d’une cohésion permanente, ne cessent de s’écouler ; et tour à tour déliées et refondues en de nouvelles formes, elles roulent dans tout l’univers le fleuve de l’organisation physique de la vie. Et nous , êtres variables par les sentimens de notre âme , et qui , par notre corps , ne nous séparons pas du reste de la nature, plongés que nous sommes dans ce torrent de la nature sensible ; nous , flux et reflux d’émotions passionnées, théâtre de courtes joies et d’amertumes profondes , qui aimons cette nature et nous répandon-* en elle, dans son inépuisable variété : la variété ne serait pas aussi notre loi terrestre, la loi qui nous préoccupe la première , parce qu’après tout la surface de notre être est légère, instantanée , perpétuellement changeante, parce que l’homme a reçu la sensibilité avant l’intelligence, et qu’il est dans sa nature de pleurer et de sourire avant de comprendre et de penser!
Partout où ces deux qualités, que je puis nommer les modes essentiels de la beauté, sont réunies, il y a perfection pour l’homme, qui se trouve satisfait dans les deux grandes facultés de son âme. La ligne droite qui se prolonge à l’infini, est le symbole de l’unité,* la
variété est figurée par la courbe, que le rhéteur Blair appelle la ligne de grâce. Grandeur, pompe, majesté, harmonie sont les caractères qui naissent de l’unité ; grâce , élégance , mélodie sont les formes de la variété.
Maintenant, pour terminer cette discussion par une formule plus élevée et un point de vue plus philosophique , nous pouvons • rappeler la théorie de Kant, qui fait de ce double principe la loi générale de toutes les opérations de l’esprit. La sensibilité , dans sa vertu réceptive , est le réservoir de toutes les données du monde extérieur; et l’entendement, en vertu du principe d’unité qui est une de ses formes, de ses lois, s’empare des intuitions sensibles, de ce multiple externe , de ce variwn indéfini, comme s’exprime Kant, et les réduit à l’unité, en les transformant en conceptions pures. Ainsi, dans ce système, on voit que l unité et la variété sont bien nécessairement les conditions de la perception du beau, puisqu’elles sont une loi de toute opération immédiate de l’intelligence.