CONTINUATION DU PRECEDENT
Il n’y a point de cours de littérature où Ton ne rencontre la division du beau en trois caractères : Vagréablç , le beau proprement dit et le sublime. Les rhétoriques ont conservé cette division à l’égard du style qu’elles ont appelé simple, tempéré et sublime; mais la plupart des rhéteurs, depuis Longin jusqu’à Laharpe , se sont bornés à donner une idée extérieure et purement littéraire de ces trois caractères du beau, sans remonter à leur source primitive , ou chercher ce qui les fonde dans la nature de l’homme. Or, voici la question philosophique qu’il aurait fallu poser : Que se passe-t-il en nous, quels faits ont lieu dans notre àme quand nous sommes mis en rapport avec les divers genres de beauté ?
cc La beauté, dit le célèbre poète Schiller, a sa source dans cette partie mystérieuse et indéfinie de nous-mêmes où se fait l'embranchement entre les deux facultés. Par la beauté pure, l’homme est mis en rapport avec le monde intelligible, avec la raison ; par la beauté phénoménale , l’homme, être sensible , est mis en rapport avec le monde sensible ; ainsi elle correspond à tout l’homme, et la poésie est belle parce qu’elle unit ces deux mondes, nous fait découvrir et réaliser l’infini dans le fini , et nous le révèle par le prestige des formes et des couleurs. »
D’après cette définition tout-h-fa.it subjective, il est aisé de comprendre que la beauté aura divers caractères , suivant qu’elle inclinera plus ou moins vers l’un ou l’autre des deux mondes, c’est-à-dire, suivant quelle montera plus haut et plus vite dans la région de l’intelligence où réside l’unité, ou bien qu elle se répandra avec plus de complaisance dans les mille replis de cette nature sensible qui est comme le théâtre d’une indéfinie variété. Or , c’est dans ce point de vue qu il faut chercher la distinction de l’agréable, du sublime et du beau proprement dit. Le premier est la conception et le sentiment de la variété ; il
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montre aux regards le prisme changeant de la nature, dont les rayons se brisent, se croisent, se rejoignent incessamment et nous séduisent surtout par leur apparence multiforme. Le sublime est la conception et le sentiment de l’unité ; c’est l’infini que l’âme découvre soit dans l’univers physique sous les caractères détendue, de force, de durée; soit dans le monde moral , quand s’opère la grande lutte des passions et du devoir, ou les combats douloureux de l’homme de bien aux prises avec l’infortune ; soit enfin dans le monde de la raison, ou le sublime résulte de la tendance à se rapprocher delà divinité, et du mouvement indéfini de l ame s’élançant vers l’infini.
Le beau proprement dit réunit et associe les deux caractères du beau en général. Comme le sublime, il se révèle aussi dans le monde physique, moral et intellectuel, d’une part par les aspects où brillent l’ordre et l’harmonie , de l’autre par ces beaux caractères qui se déroulent dans la vertu comme des flots tranquilles; enfin, par ces douces contemplations de la pensée méthaphysique, poursuivant sans effort des vérités incontestées, pacifique et pure conquête de l’intelligence.
De ce qui précède, il est facile de voir
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pourquoi il y a des esprits que l’agréable ne satisfait pas, et d’autres que le sublime imporiune et fatigue, tandis qu'il n’est personne, pour peu qu’il soit humainement organisé , quine comprenne etn’aime ce qui est simplement beau. Pourquoi cela? C’est que le beau proprement dit est le juste équilibre des lois de la beauté, unité et variété; et des facultés qui nous les révèlent , sensibilité et raison ; au lieu que dans l’appréciation du joli et du sublime, cet équilibre est rompu; il faut que l’intelligence ou la sensibilité aient triomphé momentanément l’une de l’autre, aient dissimulé ou brisé leur exercice; et quoiqu’il en résulte une impression , source d’un indéfinissable attrait, cette impression, si elle dure, doit nous lasser par son excès de variété, ou bien faire fléchir notre faiblesse sous le poids de son unité accablante.
J’ajouterai quelques observations sur le sublime qui tendront à faire bien comprendre qu’en effet il est la réalisation immédiate de l’unité dans l’art, me bornant à ces traits conservés par les traditions ou recueillis parles poètes dramatiques, et qui par un mot, une situation frappante et imprévue, excitent dans les âmes l’impression du
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sublime. Voici en effet comme je définis le sublime de trait dont il est ici question : c’est le résumé complet , et cependant la plus simple expression d’une vive et profonde émotion de l ame.
Ainsi , le moi de Médée est le sublime de la force confiante en elle-même; le qu'il mourût du vieil Horace est le sublime de l’amour patriotique un moment vainqueur de la tendresse paternelle. C’est un mot, un seul mot, un trait rapide comme l éclair, mais qui vous révèle toute une âme, et vous découvre le secret des plus intimes passions. Vous concevrez aussi comment 1 expression même du crime, de la perversité, pourra être dramatiquement sublime , lorsqu’elle résumera la pensée toute entière du coupable. Par exemple, dans ce dialogue rapide de Crébillon : — <x Reconnais-tu ce sang ? • — • Je reconnais mon frère. » Ces deux âmes cruelles ne pouvaient pas se dévoiler l’une à l’autre d’une manière plus effrayante, et par-là plus sublime. Les annales de la justice nous présenteraient une foule de traits de ce genre. Un criminel traîné sur la fatale charrette, allait expier sur l’échafaud un horrible forfait; le prêtre s’épuisait en efforts supertlus
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pour arracher à cette âme un accent de repentir et un sentiment d’espérance. Quel que soit le crime, lui dit-il, la clémence de Dieu est infinie ; espérez en lui , car il est tout-puissant. A ce dernier mot, l’infortuné sortant de la torpeur qui l’enchaînait, saisit convulsivement le bras du prêtre, et lui montrant la hache suspendue qui déjà paraissait à ses yeux : c( Le tout-puis s a?it, dit-il, le voilà. » Vous comprendrez ma pensée quand je vous dirai que, dramatiquement parlant, ce mot est le sublime de l’athéisme.
Mais c est un sublime affreux. Les mêmes annales des jugemens humains offrent bien d’autres exemples du sublime de courage, de dévouement, de toute vertu, a Tu trembles, Bailly, )) disait un misérable à cet homme illustre, attaché à un poteau et attendant sous une pluie glacée que l’ instrument de mort fût préparé: — Mon ami, lui répond le sage, c’est de froid : » sublime de force d’âme.
Dans ces temps si féconds en exécutions sanglantes, quand l’échafaud en permanence faisait tomber sous le fer tout ce qui se distinguait par les dons de la nature, des talens et de la vertu, un grand nombre de mots admirables ont été prononcés en pré-
sence de la mort. L histoire a soin d enregistrer ces nobles paroles qui s’élancent du cœur de 1 homme au moment suprême ou, se préparant au martyre de la vertu, il n’est plus séparé de l’éternité que par un point dans lequel vient se concentrer tout ce que possédait d’énergie et de vitalité cette intelligence qui va cesser de s’exercer sur la terre.
Longin , qui ne s’est pas élevé très-haut dans la théorie, a parfaitement caractérisé ce sublime de trait dont nous parlons. Quoique païen, il ne trouve rien de plus beau que ce début du livre de Moïse : Dieu dit que la lumière soit , et la lumière jut. v< Ce mot est sublime, dit cet ancien rhéteur; l’esprit est confondu et terrassé par l’étonnante plénitude de cette parole a la suite de laquelle le monde naît ou plutôt existe déjà , selon le sens de l’expression sacrée. » Et remarquez que plus 1 expression s efface, que plus elle est simple et comme altérée, plus en même temps il y a de sublime, et plus l’impression est forte. Nous pourrions dire que l’expression est la variété de la pensée, et que pour que le sublime existe, il faut que la variété, c’est-àue 1 expression , disparaisse le plus possible,
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afin de laisser plus de prise à Tunité dans la pensée pure. Les livres saints et en général la poésie orientale sont remplis de traits sublimes; les orateurs sacrés, particulièrement Bossuet, puisant leurs inspirations à cette source inépuisable, renferment une multitude de traits pour lesquels l’admiration est toujours nouvelle. Vous les trouverez dans toutes les rhétoriques. Ici il m a suffi d’établir le principe philosophique , et je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que les deux lois du beau , suivant quelles sont unies ou séparées, sont la source de ce triple caractère delà beauté : agréable, beau proprement dit, et sublime; et que de plus, ces caractères du beau, avec leurs lois générales, sont les diverses applications des deux grandes facultés de l’homme, être à la fois sensible et raisonnable. Je désire que l’on ne perde pas de vue le fil qui lie entre elles toutes çes déductions , et qu’on le retrouve dans tout le développement de nos leçons.
Après avoir déterminé la double loi du beau, variété et unité, et exposé comme corollaires les trois points de vue sous lesquels on a coutume de l’envisager, il s’agirait de pénétrer plus profondément encore dans cette
matière, et de chercher, non plus quelle est Ja loi, mais la raison du beau, ce qui est véritablement, réellement beau sous les manifestations extérieures qui nous environnent ici-bas , en d’autres termes , ce qui crée la beauté des objets.
Nous avons dit que les objets de la nature qui nous semblaient beaux ne recélaient point en eux-mêmes cette beauté, mais quelle leur était communiquée sans leur appartenir en propre ; et qu ainsi cette beauté que nous nous accoutumons à placer à la surface des choses, n’est qu’apparente, n’est qu’un reflet de la beauté réelle , intérieure et cachée, qui reluit à nos yeux dans l’univers. Cette considération nous conduit à une théorie nouvelle, explicative de la beauté des objets extérieurs, a la théorie du signe ou du symbole.
Je veux dire que la beauté n’existe dans les objets, qu autant quelle est représentative d une pensée, signe d une conception; que ce qui est beau dans cette surface extérieure et visible de la beauté, c’est le fond, l’intérieur, qui ne se voit pas, mais qui brille sous l’enveloppe des choses appelées belles; que ce qui est beau , c est l’idée , rien que l’idée.
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Sans doute, vous ne pouvez pas tirer ie rideau de la nature matérielle, découvrir et manifester l’idée intime de chaque chose , arracher à chacun de ces objets qui nous charment le mot de sa beauté mystérieuse. Néanmoins assez de clartés éparses dans les choses du monde sont accordées à notre intelligence, pour que nous puissions en conclure par induction la généralité de ce principe : que le symbole est la raison première, la source de la beauté.
Jetez un coup d’oeil pénétrant sur cette nature si brillante, si léconde ; voyez cette scène immense, celte circonférence indéfinie d’étoiles et d’univers, et dites si l’idée de la beauté dans cet ensemble est pour vous autre chose que la grande idée religieuse de la puissance et de la sagesse du Créateur. Que signifie pour nous la vue du ciel azuré se deioulant dans une nuit pure , de l’océan sans bornes , des flots sillonnés par les astres? Nul effet ne se produit sans cause, et si a 1 aspect des grands spectacles de la nature, des tiansports nous saisissent , ce ne peut être qu'à la suite d’une idée que nous attachons à la beauté qui nous frappe. Quand l’infini est sur nos têtes dans les cieux, et l’illimité autour de
nous dans 1 océan , il y a là une voix qui nous parle et nous révèle de grandes pensées; l âme s’agrandit avec la nature, dont les limites reculent; il semble que je ne sais quoi d’inconnu se communiquant à elle lui annonce l’existence de celui qui a peuplé l’infini, dressé comme un pavillon passager la vaste étendue du ciel, et, suivant l’expression du poète Young, suspendu l’univers à son trône comme un riche diamant.
Dites encore si ceux qui étudient et contemplent la nature ne sont pas toujours frappés du merveilleux rapport qui existe entre les effets et les causes, entre les faits et les lois, entre les moyens et les buts providentiels; et non pas seulement dans les grandes masses de la création , dans l’ordre des règnes , ou dans l’harmonie des deux, mais encore dans le détail le plus individuel de l’existence terrestre. C’est pourquoi , dans lorigine des peuples, toute communication de la pensée s’opérait sous la forme du symbole. En Orient, et surtout chez les Egyptiens qui, rapprochés du berceau du monde, avaient recueilli l’écho des traditions antiques et conservé le secret de l’interprétation de l’univers, le langage et 1 écriture , ces deux représentations
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de la pensée, étaient hiéroglyphiques ou symboliques. C est qu’en effet, pour ces premiers peuples , le monde entier était comme un alphabet sacré, dont chaque objet de la nature reproduisait une lettre fidèle, signe sensible de la pensée qui est primitive et préexistante à cette nature énigmatique ; aussi, point de doctrines , même les plus abstraites, point de théories morales et religieuses que la sagesse des Egyptiens n’ait gravées en symboles sur leurs monumens impérissables. Et considérez qu’en prenant les objets visibles comme signe artificiel des pensées qu’ils voulaient exprimer, les anciens peuples de l’Orient semblaient reconnaître qu’en effet chaque objet était bien un signe naturel de la pensée , un signe dont il appartenait à l’art de chercher et de découvrirl’explication.
Que disent toutes les langues? La mer est furieuse , le ciel menace , les campagnes sourient, les ruisseaux murmurent; et partout vous trouvez la nature avec l’homme, se servant l’un à l’autre de signe , d expression , de symbole.
Reconnaissons -le donc, le monde entier est une scène hiéroglyphique. Heureux sont ceux qui possèdent plus que les autres le don d’interpréter le livre divin ; alors la beauté,
cette cëleste manifestation , leur apparaîtra dans toute sa dignité originelle. Loin de s’arrêter à l’enveloppe variable, ils chercheront plus haut la raison immuable de ce qu’ils admirent. Sans doute, ils 'la verront cette beauté dans la verdure émaillée des Heurs, dans le murmure des eaux fugitives , dans les beaux horizons qui réfléchissent les feux du ciel; mais, bien vite, soulevant tous ces voiles, ils la contempleront dans les idées symboliques que révèlent toutes ces choses. Pour eux la nature humaine, cet abrégé des merveilles de Dieu, sera belle surtout comme leur présentant le fidèle miroir de la divinité qui fit l’homme à son image. L’homme sera beau dans sa force et sa dignité; la femme dans sa pureté et sa grâce ; l’enfant dans sa faiblesse même , dans son avenir moral ; le vieillard dans la dignité de ses cheveux blancs, dans ses souvenirs de vie et de vertu; en un mot, de toute cette contingence visible et fugitive , il sera aisé de dégager l’invisible pour le fixer et en faire un objet démotion vive, ou du moins d’admiration permanente.
Et l’homme lui-même, par son corps, enveloppe passagère du principe de la pensée, n’est-il pas aussi le miroir le plus immédiat
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des manifestations de cette pensée? Qui n’a pas reconnu que lame se fait jour et rayonne sur la physionomie? Le système de Lavater, outré peut-être dans son développement, est d’une observation journalière. Que de choses les intelligences se révèlent sans parole ! que d’avenir la mère lit sur les traits de son fils! que de sentimens mystérieux deux amans découvrent sur leurs traits l et c’est peut-être là, comme on l’a observé ingénieusement, tout le secret de leur amour. Ici-bas , nous autres mortels d’un jour, à qui pourtant est assignée une destination sublime, nous sommes tous comme étendus dans la caverne dont parle Platon ; nous tournons le dos à la lumière, et de quelque coté que nous dirigions nos regards , nous ne voyons que son reflet et les divers accidens qui se dessinent sur la muraille. Ainsi , nous prenons pour la beauté réelle ce qui n’est que l’apparence et le signe de la beauté.
Cette théorie n’est ni nouvelle, ni téméraire; la sage philosophie écossaise l’a ellemême recueillie et proclamée. « C est, selon moi , dit le docteur Reid, dans les perfections intellectuelles et morales que réside primitivement toute beauté; celle qui est répandue sur la surface du monde visible n’en est
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qu’une émanation. » Et ailleurs : « La beauté intérieure, toute invisible quelle est, se fait jour, et vient illuminer de sa vertu les objets sensibles qu elle représente. »
Il nous reste maintenant à poursuivre les applications de ce principe dans les divers arts, et comme c’est une théorie philosophique des beaux-arts que nous essayons d’exposer ici , il nous est permis de les soumettre de nouveau à une revue rapide, et de montrer comment chacun d’eux se ramène au symbole, comme à son interprétation dernière et à sa raison vraiment philosophique.
On a coutume de diviser les arts en mécaniques et libéraux ; et tout le monde distingue les deux grandes classes comprises sous cette double dénomination. Les premiers, à les envisager sous leur plus haut point de vue, ne doivent point être dédaignés par le philosophe. Ils sont l’instrument qui fonde, maintient et perpétue la société, en pourvoyant à son existence matérielle; et, en ce sens, ils ont la priorité d’origine sur les arts libéraux. L’Ecriture sainte mentionne leurs premiers inventeurs comme des hommes providentiels, apparaissant au berceau des nations pour marquer le point de départ de l’intelli-
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gence humaine. L existence de ces arts dans le monde proclame la lutte et la perpétuelle victoire de la force vive sur la force inerte et matérielle; ils accomplissent la loi promulguée par Dieu , qui a donné la nature à l’homme , mais à cette condition qu’il la domptera à la sueur de son front, qu’il la rendra docile et productive en l’asservissant.
Toutefois les arts appelés libéraux sont , par leur destination, d’un ordre vraiment supérieur. Faits pour embellir la vie mortelle, ils ne sont point pour elle un luxe stérile, car ils forment le lien perpétuel des sociétés, correspondent aux besoins moraux de l’humanité , et sont le plus puissant véhicule de la civilisation des peuples.
Or, je ne crains point de dire que le symbole ou le signe pourrait être le mot de l’énigme, la signification dernière de tout art, comme de toute nature. Et d’abord , chaque objet d’art mécanique est évidemment le signe de la chose utile à laquelle il correspond, et même sa perfection intrinsèque sera d’autant plus réelle, que l’ouvrier aura mieux compris dans toute son extension l’idée qu’il a voulu réaliser, et mieux satisfait à toutes
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les conditions d utilité qui doivent en résulter. Mais que sera-ce donc de l’art proprement dit, qui n’a rien à démêler avec l’utile, qui est l’imitation même de la nature, et qui n’a droit à ce titre d’art que lorsqu’il a fait descendre dans ses matériaux périssables un rayon de l’éternelle beauté ?
Quel droit, en effet , cette toile parsemée de couleurs, cette masse de pierres qui s’élève en obélisque, ces paroles métriques artistement enchaînées, ont-elles de me plaire, si elles ne me parlent pas, si, dans cette matière, l’artiste n’a pas placé une voix qui, avec la parole ou sans la parole, me réalise et m’exprime des idées ?
Voyez d’abord la musique , cette langue vague et mystérieuse, qui correspond à tous les sentimens de l ame, et qu’on pourrait appeler la parole de la sensibilité, comme le langage est celle de l’intelligence. Il y a long temps qu’il est question de l’harmonie universelle produite par les mille voix de la nature; on ne peut le nier, il existe un merveilleux concert dans le chant des oiseaux, le murmure des ruisseaux, le mugissement des fleuves, le roulement du tonnerre, et c’est évidemment de tant de sons divers, épars dans la nature, qu’est née la musique instrumentale, et
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que l’on a pensé à donner à la symphonie tout le développement dont elle était susceptible.
Mais la musique a un point de vue plus élevé . Ce qui fait sa dignité comme art , ce sont les affinités qu’elle révèle avec notre nature morale. Elle retrace le fond de l’âme avec les sentimens qui nous charment et nous troublent; avec les passions et leurs mouvemens impétueux , leurs douloureux épuisemens , leurs retours soudains. La haute partie de notre âme, la partie rationnelle, peut encore se mirer dans cet art, bien qu’à un moindre degré que dans les autres; et l’on peut demander à Mozart, à Haydn, à Pergolèse, le secret de ces profondes inspirations religieuses qu’ils ont trouvées dans la magie de leur clavecin. Et si la voix humaine est le plus beau de tous les instrumens, c’est quelle en est le plus expressif, le seul véritablement expressif, parce quelle communique immédiatement d ame à âme les sentimens et les pensées ; de sorte que s’il est permis d’écouter froidement un concerto savamment composé, et de dire comme Fontenelle : Sonate, que me veux-tut il n’est personne , pour peu qu’il soit organisé de manière à sentir l’art, qui demeure glacé aux accens d’une voix pure,
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soutenue par la symphonie intelligente , et traduisant dans le ravissant langage des modulations les nuances fugitives de la passion qui traverse incessamment le cœur, et que la mobilité de l’art musical peut seule reproduire et fixer.
Si nous passons aux arts plastiques , à la peinture et à la sculpture, le principe que nous établissons nous semblera encore plus clair. Ces deux arts , dans leur nature réelle , sont évidemment une écriture hiéroglyphique peinte ou sculptée, et par conséquent leur origine symbolique ne pourra être contestée. Et l’hiéroglyphe lui-même qu’est-il dans son objet primitif et dans son sens étymologique , qu’une sculpture sacrée , qu’une expression voilée de la pensée, que le point de départ de tout art plastique ? Il faut donc pour qu’il y ait beauté dans un tableau par exemple , qu’il soit une représentation réelle et vivante de l’idée qui, dans l’intelligence de 1 artiste, a dû préexister à son œuvre.
Je dis une représentation réelle et vivante ; car toujours l’artiste illuminé de génie fait apparaître l’invisible dans le miroir du visible , dégage la moralité, la répand sur la matière inanimée, et saisissant la pensée, la trans-
forme en esprit de vie qui est lame, le mens dm ni or de son ouvrage. Alors la beauté est véritablement présente dans le tableau, parce que la beauté est là où est le mouvement, là où est la vie. Voilà pourquoi le portrait le plus admiré est celui qui a le plus d’expression, celui dans lequel famé se déploie d’une manière plus sensible, plus réelle, plus intense. Le plus beau paysage est celui où la verdure, l’eau, l’air, sont le plus empreints de leur éclat, de leur couleur naturelle; où l’on voit des jours, des lointains, des fuites le long du fleuve et dans les contours harmonieux des montagnes ; de sorte que l’esprit, puisant des chaînes d’idées dans ces riches successions d’aspecis, conçoit bien plus et bien plus loin qu’il ne voit. Un tableau historique sera beau, s’il vous fait l’illusion d’un drame accompli, si l’artiste a parfaitement observé la localité du costume et des formes, si la scène est vive et les personnages à la fois originaux et vrais.
La sculpture peut être regardée comme le type du symbole et de l’art lui-même. Voyez en effet comme sous le contact magique du ciseau grec s’attendrit et palpite le beau marbre de Paros ; comme la pensée reluit
vivante et idéale sous cette forme morte et matérielle. A travers ces yeux vides où le ciseau n’a sculpté ni la prunelle , ni le rayon qui en jaillit, il y a pourtant un regard, souvent même un regard divin , comme dans les Bacchus et les Apollons antiques. Dans ces poses calmes , pures , suaves , dans cette expression du visage et du sourire immobile, dans toute cette beauté plastique, ne voyezvous pas des types qui vous révèlent des idées de grandeur, de puissance et d’immortalité ? C’est dans la statuaire antique surtout que la contemplation du beau a quelque chose qui nous enlève à nous-mêmes , en nous faisant sentir combien nous sommes loin de la perfection à laquelle nous aspirons ; ce qui a fait dire à un homme très -distingué que nos derniers temps ont perdu , qu’il est impossible à celui qui a le sens de l’art de ne pas se sentir meilleur après avoir contemplé l’Apollon du belvédère (1).
C’est surtout dans les commencemens de la sculpture que sa destination symbolique est plus évidente. Parmi les nations qui sont encore au berceau de leur civilisation , la
(i) Benjamin Constant. De la Religion.
222 OBJETS DE LENTENDEMENT.
sculpture est pratiquée, mais uniquement comme symbole religieux. Telle est l’origine de ces Sphinx, de ces Sérapis, énormes monumens dépourvus d’art , d’expression , de forme, qui peuplent encore les solitudes de l’antique Thébaïde; telle est l’origine de ces statues qui , dans les pagodes de l’Inde , inspirent une dévotion d’épouvante à leurs superstitieux adorateurs. Dans les forêts de la Germanie, ou les Francs nos aïeux attendirent trois mille ans la tardive aurore de *
notre civilisation , il y avait aussi une sculpture : c’était une pierre brute informément taillée , plantée au milieu d’un champ , symbole de l’énergie guerrière de ces peuples , et correspondant à cet autre symbole plus formidable de l’épée nue avec laquelle les nations de la Gaule représentaient le dieu Mars ou leur Teutatès.
Mais dans ces temps reculés, avant qu’ait paru la première lueur de l'esprit de progrès, on peut dire que le symbole enchaîne l’art, lui coupe ses ailes divines, et l’empêche de prendre l’essor qui lui appartient par le droit de la pensée humaine. Aussi , chez les peuples de l’antique Orient, la sculpture reste immuable, parce quelle ne sort point de la
souveraineté sacerdotale qui l’associe à ses immuables mystères, lui donne son sceau de durée sans progrès, en un mot, la considère comme un moyen utile, et non comme ayant en elle-même, et comme art, son but réel et complet.
L’esprit de développement chez les Grecs, dans tous les arts , et particulièrement dans la sculpture , a été admirable. Ce peuple a reçu tous les arts, mais il a créé la sculpture; il a fait vivre et se mouvoir ces statues roides et toutes d’une pièce dont le type lui était venu des traditions originelles de l Égypte. En même temps que ses artistes s’attachaient surtout à l’expression morale , ils consacraient encore par la perfection des détails, ce beau caractère de l’humanité; de sorte que leurs statues , quLpresque toutes représentaient des dieux ou des héros , exprimaient aussi dans leur ensemble l’être humain et divin à la fois, ou plutôt je ne sais quoi de divin descendu et réalisé dans une nature parfaitement humaine, comme l’expose si bien Winkelmann dans sa brillante analyse de l’Apollon. Néanmoins, et bien que les Grecs aient aussi donné un haut développement auxformes de la statuaire, ils se sont bien gardés d’outre-
passer la juste mesure, et ont toujours conservé à leurs ouvrages la destination originelle de la sculpture, qui est le caractère religieux et moral. Rarement vous voyez sur les traits des statues grecques, ces passions violentes, ces impressions de îa douleur physique et morale qui altère les formes et détruit la beauté. Ainsi dans les célèbres groupes du Laocoon et de la Niobé, la beauté des formes et l’expression morale sont telles, qu’elles dissimulent ce qu’aurait d’intolérable le spectacle des tourmens de la victime. Dans la Niobé, la souffrance de l ame perce au dehors sans altérer les traits; et par l’agencement des détails du Laocoon, l’artiste a eu soin de dérober au spectateur les plus violons effets des contractions douloureuses du vieillard. Et l’on peut dire, à part quelques grandes exceptions, que ce qui fait surtout le caractère de l’art grec, c’est la beauté reposée, pure, divine dans sa forme réelle , et pleine de mystère e: de religion dans son expression symbolique.
Parmi les merveilles du ciseau grec dont s’enorgueillit notre musée , et pour ne pas parler de celles qui ont épuisé les éloges de Winkelmann et d’autres critiques, je mentionnerai une très-belle statue de grandeur
moyenne qui m’a toujours vivement frappé; elle représente un génie dans toute la grâce des formes juvéniles les plus pures, les bras arrondis, et les mains jointes au-dessus de sa tête qui repose doucement inclinée sur l’un de ses bras. L’enfant dort, mais on voit que son âme divine veille; c’est une extase merveilleuse de calme et d’avenir. En effet, comme le calme est complet et en même temps vivant dans toute sa personne, comme on suit bien de l’oeil ce mélange inexprimable de repos et de vie qui se fond et circule depuis la belle tête inclinée, jusqu’aux jambes sur lesquelles repose le corps sans les affaisser! Audessous de ce chef-d’œuvre , le classificateur du Musée a écrit cette indication : Génie du repos éternel. Ceci est parfaitement trouvé; car ce bel ouvrage peut être regardé comme résumant toute cette théorie sur la statuaire grecque qui est bien manifestement la supérieure réalisation du symbole le plus élevé, dans la forme la plus pure et la plus parfaite.
La sculpture est un art merveilleux; mais par fa nature sévère de ses procédés , de ses résultats, il est peut-être celui de tous qui se fait comprendre et sentir le plus tard.
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Depuis long-temps , le jeune amateur de la nature artielle a surpris avec une vive émotion les secrets de la poésie et de la peinture, tandis que la sculpture est encore pour lui une pensée mystérieuse et voilée. Beaucoup peuvent se rappeler comment après plus d’une indifférente promenade au Musée, tout-àcoup un chef-d’œuvre, plusieurs fois considéré d’un regard distrait, lui a dévoilé le beau statuaire, et comment alors il a sympathisé avec cet art qui sait fléchir les matières les plus inflexibles, le marbre et l’airain, et faisant une vérité de la fable ingénieuse de Pygmalion , verse dans cette immobile matière la vie, le mouvement et 1 intelligence (î).
Passons à l’architecture , et , parcourant les diverses époques de cet art, voyons comment, le symbole doit être regardé comme le principe de sa beauté.
Quelle était la pensée des rois d’Egypte lorsqu’ils élevaient dans les airs ces pyramides qui ont fatigué les siècles, et sont restées
(i) Si nous avons recueilli quelque sentiment de cet art, nous le devons surtout aux entretiens d’un illustre statuaire dont l’esprit supérieur sait les théories artielles comme son âme les sent , comme son ciseau les réalise.
debout sur leur immuable base depuis quatre mille ans, sinon d’exprimer en pierre la puissance et l’orgueil de leur empire? Ces monumens, construits avec un tel luxe d’immortalité, qui semblent porter jusqu au ciel le magnifique témoignage du néant de ï homme , qu’étaient - ils ? des tombeaux; et la forme monumentale des pyramides et des obélisques en demeure la preuve indestructible. Ces temples et ces palais, dont les grands débris couvrent encore la plaine de Memphis, attestent par leur physionomie symbolique que l’architecture égyptienne était un hiéroglyphe dont chaque mot se révélait à la vue de chaque monument, et donnait la clef des hiéroglyphes de détail que la science sacerdotale avait multipliés sur les frontons et sur les murailles des édifices. L’architecture grecque s’éloigne complètement de son origine égyptienne , et devient , comme le génie du peuple grec, comme son ciel tempéré et étincelant, vive, légère, aérienne, et pourtant conserve encore son type primitif et religieux. Le culte des Grecs ne connaissait point ces formes austères propres à l’initiation égyptienne; dépourvu de traditions secrètes, ce culte élégant et facile était
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tout extérieur, et l’encens de l’adoration aux dieux s’exhalait en plaisirs et en fêtes où tous les arts étaient appelés et compris par ce peuple , le plus sensible et le plus intelligent de l’univers. Aussi ce n’était plus dans les lieux agrestes, ou dans les immenses déserts , que s’élevait le temple grec ; mais sur les riantes collines, et au milieu des verdoyans bocages, d’où ces blanches colonnades, ces frontons, ces propylées semblaient sortir comme par enchantement, et s’assortissaient dans le paysage entier, dans ces scènes mobiles et riantes, avec une harmonie parfaite, d’où résultait le beau, tel que le concevait le génie grec.
Les Romains empruntèrent leur architecture à la Grèce, mais non sans lui rendre quelque chose de son austérité première; car le génie puissant des Romains ne pouvait pas s’accommoder de la pure élégance grecque, et devait frapper de son empreinte l’art même qu’il dérobait au peuple vaincu. On peut vérifier cette observation par le Panthéon construit par Agrippa sous Auguste, et qui, parmi tant de monumens célèbres dont les ruines mêmes sont effacées, subsiste encore entier et à peu près le seul, parce que, con-
sacré au culte de tous les saints, le temple profane de tous les dieux a conservé encore, en passant du culte de l’erreur à celui de la vérité, son premier caractère symbolique.
Au moyen âge, apparaissent deux architectures rivales : la moresque ou musulmane , et la gothique ou chrétienne. Les Arabes qui , s’élançant à la suite de leur prophète conquérant, allèrent du fond de l’Hyémen porter le glaive et l’alcoran chez toutes les nations orientales, devenus tranquilles possesseurs des plus riches contrées de l’Asie, des côtes d Afrique et de la fertile Espagne, cultivèrent les arts avec un succès qui ne fut pas sans gloire. Leur architecture surtout est remarquable, et s’empreint visiblement du tour d esprit, du caractère de ces peuples. On voit encore à Grenade les débris de l’Allambrah, cette célèbre forteresse des rois Maures, dont la ruine au quinzième siècle proclama l’affranchissement du pays, et rendit toute l’antique Espagne au sceptre des descendans chrétiens du roi Pélage. Dans cette architecture riche et brillante qui, néanmoins, a conservé quelque chose de l’antique solennité égyptienne unie à la svelte élégance de l’art grec, dans ces coupoles resplendissantes aux
23o objets de l’entendement.
feux du soleil, arrondies en tentes immobiles? dans ces forêts de colonnes rouges se croisant en pérystile circulaire, vous reconnaissez l’architecture d’un peuple du désert; l’Arabe, conquérant d’une partie du inonde, a replié sa tente voyageuse, et l’a rendue permanente, en la transformant en édifice , suivant les procédés d’une architecture toujours fidèle au caractère symbolique de son origine.
Mais c’est surtout dans l'architecture des belles églises gothiques que ce caractère du symbole est remarquable, et pour voir jusqu à quel point l’architecture chrétienne du moyen âge est un sûr et vrai symbole de la religion chrétienne elle-même, comparez un temple grec avec une de ces métropoles renommées dont s’enorgueillissent nos grandes et vieilles cités; d’une part, c est la religion des sens et de l’extérieur de la vie ; de l’autre , c est le culte de l ame , de la pensée et des sentimens intimes. Une des grandes merveilles opérées par le christianisme, c’est que dans des siècles où régnait tant de barbarie, et que les écrivains ecclésiastiques appellent eux-mêmes des temps de fer et de plomb , lorsque le feu sacré de l’art semblait éteint à jamais, lorsque surtout nulle trace de l’art
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antique n’existait plus, que la poésie était morte , que la sculpure et la peinture, dans leurs informes ébauches , dénaturaient les choses saintes quelles aspiraient à reproduire; il est, dis-je, inexplicable que cette architecture unique, originale, ni grecque, ni égyptienne, ni moresque, ait apparu, et sc soit déployée dans toute l’Europe, éclose tout-à-coup du génie de la religion, et si étonnante dans sa grandeur et dans la plénitude de sa signification poétique, qu’on ait pu dire avec raison que ces sublimes cathédrales sont comme autant d épopées chrétiennes, racontant, par leur éloquence muette et symbolique, la majesté de Dieu et les dirvins mystères de la révélation.
En effet, retranchez à l’architecture ce caractère; qu elle cesse de figurer la grandeur, la puissance, l’éternité, la prière, elle est descendue de toute sa dignité artielle ; elle n’est plus un art , elle n’est plus que le talent de juxta -poser des pierres, de se construire des maisons commodes; elle déroge et tombe dans l’utile où elle se circonscrit ; alors ayant cessé d’être en communauté avec le beau, elle est un métier utile à la vie, et n’a plus rien à démêler avec les beaux-arts.
Il nous reste à considérer la poésie ; et ici ^ la théorie que nous exposons devient encore plus facile et pins évidente. Tous les logiciens ne l’ont-ils pas dit avec raison : la parole est l’expression naturelle , le signe immédiat de la pensée? Et la poésie , dont la parole est l’instrument réel, que fait-elle sinon de traduire aussi immédiatement cette pensée en figures, en images, en symboles? Elle est le centre dans lequel aboutissent les rayon nemens de l’extérieur et ceux de 1 intérieur; d’une part elle se fait remarquer par la peinture éblouissante des objets, de l’autre elle se vivifie en interprétant ces objets par les mystères intérieurs de l’àme.
Oui, la poésie est la vivification de l’objectif externe et matériel par la vertu du subjectif interne de la poésie, ou, comme le dirait Kant, de l’objectif idéal. C’est là, ce nous semble, son caractère le plus élevé, son dernier mot philosophique. Par elle , les pensées et les sentimens , s’unissant aux objets extérieurs , se revêtent des images et des formes qu’ils en empruntent; par elle, la nature extérieure et matérielle, à son tour, s’idéalise, et repassant à travers l ame, elle se pénètre de tout ce qui dans ce sanctuaire est révélé de
beau, délevé j de supérieur aux sens: perpétuelle corrélation de la double vie terrestre, de lame et de la nature, opérée par la poésie qui tantôt symbolise la nature en l’idéalisant par les affections de lame, et tantôt symbolise ces mêmes affections en les rendant sensibles, en les formulant dans les images que la nature fait briller aux regards. Et par exemple, une description prétendue poétique et versifiée avec élégance et habileté, si elle n’est pas empreinte de la vie et du mouvement intérieur de lame, ne s’élève guère au-dessus d une page plus ou moins brillante d’histoire naturelle; et d’autre part, la plus pénétrante analyse du coeur humain, si elle ne se colore pas des images extérieures de la nature qui sont la lumière visible de l’art, ne sortira point du domaine de l’histoire psychologique ; des deux côtés la poésie sera absente.
Et voilà ce qui fait le poète, et ce qui le rend si rare à trouver, parce qu’il est rare celui qui réunit en lui-même cette force capable d’assortir et de fondre dans le même jet le double élément dont je viens de parler , la matière et l’esprit; de colorer, de poétiser, si je puis le dire, tout ce qui est intérieur, insaisissable, en y jetant le voile transparent,
le manteau symbolique de la nature , qui est comme la palette aux mille couleurs du poète. Voilà pourquoi ceux qui ont le mieux compris la poésie ont encore cherché le poète , comme ce philosophe armé d une lanterne , qui cherchait vainement l’homme lui-même dans les rues de la plus florissante des cités antiques. Voilà aussi ce qui faisait dire à Juvénal qu’il trouvait le plus grand poète au-dessous de l’idéal qu’il avait conçu de la poésie,
Qualem nequeo monstrare et sentio tantum.
Le vieux poète Hésiode , dans une de ces allégories oit reluit la grâce de l’imagination grecque, représente les Muses , les mains entrelacées, dansant sur le Parnasse sous la conduite d’Apollon. Toutes sont sœurs; cependant Calliope, la muse de la haute poésie, les domine de la tête et dirige le chœur. C’est qu’en effet la poésie par ses moyens, comme par son origine, est le premier des arts. On pourrait même le dire, la poésie ne se distingue pas essentiellement de l’art , car elle en est la plus haute expression; elle est le principe et le couronnement de tout art , et c est pourquoi tous les véritables artistes sont poètes ; pour eux tous , la source inspiratrice
est la même, parce qu elle résidé dans la puissance d’inventer, de créer; mais ce qui diffère, c'est le talent, c’est l’instrument par lequel se réalise cette pensée du beau uniformément révélée à l’âme de tous les artistes. Ils sont donc tous poètes dans le sens grec de ce mot zÿott ik, créer ; mais' ils sont poètes par les pinceaux, par le ciseau, par la lyre; ils traduisent les conceptions de leur muse en couleurs , en bronze, en pierres, aussi bien qu’en paroles métriques : ainsi Phidias traduisait en marbre le Jupiter d Homère, et la meme pensée poétique du sacrifice d’Iphigénie inspirait à la fois, et chacun selon les procédés de son art, Timanthe et Euripide. Enfin, et pour ne pas parler de la classe privilégiée des artistes qui inventent, mais seulement du peuple d’amateurs des arts qui les sentent et les aiment, il devrait suffire d’en avoir une fois compris un seul pour être introduit à la connaissance de cette famille céleste dont tous les membres portent des traits or i gi n els . Quali s decet esse sororum.
Et après tout , en considérant la poésie à sa source , dans l ame , et à part de toute réalisation artielle, qui n’est pas poète, et qui n’a pas eu dans sa vie des mouvemens d inspi-
ration? Qui ne s’est pas senti monter à l’état poétique? Il faudrait pour cela n’avoir jamais éprouvé de ces émotions qui ravissent l ame à elle-même , et la soulèvent à la contemplation du beau en morale, en religion , dans l’art luimême. Et c’est pourtant là le plus haut, le plus noble degré de la poésie; c’est le schéma poétique dont parle Kant , la conception intellectuelle du beau, à sa source première dans l’entendement , et appuyée légèrement d une manière confuse et indécise sur quelque image produite par la sensibilité. Oui, chacun possède en lui, recélée dans les fibres du cœur, une lyre vivante et harmonieuse ; mais pour la plupart des hommes elle est muette, parce que la nature ne leur a point appris le secret de la faire résonner, et que les sons de cette lyre expirent inentendus dans le secret de la conscience. Heureux et privilégié est l’artiste , parce qu’il a reçu l'archet divin qui peut traduire au dehors ce cantus interior dont parlaient les anciens , et faire parvenir aux oreilles d’autrui les sons de l’instrument qu’il porte en lui-même.
Horace avait en pensée cette théorie , lorsqu’il disait pictura poesis. Oui, sans doute, la poésie est une peinture; mais, en s'élevant
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plus haut, et en considérant le type lui-même de la poésie , on pourrait dire bien mieux encore et plus généralement , la peinture comme tout art est poésie .
Et voyez combien d’analogies existent nonseulement entre l’art et la poésie en général, mais encore entre chaque art et chaque genre de poésie en particulier; ce qui laisse incontestable l’origine commune de l’art et de la poésie. L’épopée, par ses vastes proportions, par ses nombreux épisodes assortis dans la parlaite régularité du plan, nous paraît avoir de sensibles harmonies avec l’architecture, telle que nous la concevons dans sa dignité d art. La poésie descriptive, comme elle brille dans Homere, Hésiode, et plusieurs poètes modeines, correspond fidèlement à la peinture. La poésie lyrique, soit quelle jaillisse du fond de l’âme émue en hymnes sacrés a la louange du Créateur , ou qu elle reproduise en odes éblouissantes deux nobles sentimens de lame, 1 admiration et l’amour; la poésie lyrique est un chant, et son nom même 1 indique, car on a choisi pour l’exprimer le nom même de 1 instrument qui, dans toutes les nations, a été le premier inventé, et qui est comme le symbole du chant et de la musique.
258 OBJETS DE LENTENDEMENT.
Enfi n nous trouverons encore des harmonies analogues entre la poésie et les arts, si nous les suivons dans les diverses phases de leurs manifestations ; si nous cherchons à découvrir le lien qui les unit, ainsi que le rapport qui les associe aux progrès et aux mouvemens de la civilisation , et en même temps comment ils se correspondent et se suppléent mutuellement dans l’expression de la pensée des époques.
Tout art, comme toute lumière , est d’origine orientale. Or, le plus loin que nous pouvons reculer dans les souvenirs du premier
âge de l’histoire, nous trouvons, d’une
part, les immenses monumens de l’Egypte et de l’Inde, et , de l’autre, ces poèmes de deux cent mille vers dans lesquels les initiés à la littérature sanskrite reconnaissent des beautés d’un ordre unique qui ne se sont pas retrouvées dans les traditions successives de l’art (i). G est l’âge tout-à-fait antique, c’est l’enveloppement oriental , le symbole immuable de l’Orient, la poésie purement objective. Plus tard, en Grèce, le génie artiel se resserre dans des limites plus étroites, plus humaines, et,
(i) F. Schlegel , Corn. de littérature.
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ce qui domine dans l’art, en Grèce et à Rome, à cette ère moderne de la société antique , c’est le caractère statuaire dans sa simplicité , caractère que d’ailleurs la littérature grecque toute entière reproduit fidèlement. Ici, c’est le progrès, le développement, l’immuable jusque-là, qui commence son mouvement; mais qui comprend ses limites , et sait le point précis où il doit s’arrêter. Après la révolution chrétienne du cinquième siècle, toute poésie de langage était éteinte, mais il survivait une poésie intime et religieuse ; la pensée humaine était lyrique et musicale , et s’exhalait dans ces chants d’église qui, malgré le manque absolu de style , sont admirablement poétiques à force de solennité et d’effusions pieuses. La société au moyen âge est toute dans l’église, et toute représentée par l’art et la poésie de l’église. Au quinzième siècle, la lumière se répand, les intérêts se compliquent, l’Europe éclairée par les découvertes nombreuses monte à grands pas vers la civilisation. L’homme individuel sort de la foule et se dessine dans sa nature personnelle comme dans ses relations sociales. C’est l’ère de la poésie dramatique; et le drame, empreinte fidèle de *a
2^0 OBJETS DE l. ENTENDEMENT.
société, symbole de ce qui se pa^se à la surface du monde, le drame est partout, dans 1 histoire, dans la famille et dans le cœur de l’homme, théâtre mobile ou tant de passions divergentes se croisent et se multiplient à cette époque tumultueuse de l'humanité.
Alors les autres arts, la peinture dans Michel- Ange surtout, participent à cemouvement et agrandissent leur domaine; de sorte que l'on peut dire que la poésie moderne, comme l’art lui-même, est essentiellement dramatique, parce que la société moderne est dramatique. Il ne faut point méconnaître ce dernier caractère de la poésie; il date en Europe de trois cents ans, car il a éclaté dans les deux plus grands génies dont s’honore l’esprit humain des temps modernes, le Dante et Shakespeare. Nous ne dirons rien de 1 époque présente , qui nous paraît être un moment de transition, et dont l’avenir possède le secret.
Un écrivain de ce siècle a dit très-bien : La littérature (il aurait mieux dit l'art) est l’expression de la société. Cette proposition peut être considérée sous ce dernier rapport comme le résumé de notre théorie de l’art; et l’aperçu beaucoup trop rapide que nous venons de tra-
cer, et qu’il appartiendrait à l’histoire de l’art de développer, serait une preuve nouvelle que l’art est véritablement le symbole général de l’humanité, puisqu’il trouve sa signification dans l’histoire même du développement progressif de l’esprit humain.
Au reste, il y a long-temps que cette féconde et lumineuse idée des rapports de la littérature avec la société a fait son entrée dans le monde; dès le seizième siècle, nous la voyons exprimée d’une manière bien vive par le célèbre poète dramatique de l’Angleterre. Les poètes, dit-il, sont comme le miroir et la chronique abrégée de leur temps. Poets are the abstract and brief clironicle oj the time.