ET DISTRIBUTION DES DIVERSES PARTIES DU COURS
1 . jLe monde au sein duquel nous vivons nous présente deux aspects, l'aspect matériel et Taspect spirituel. De là deux objets divers de science , la matière et l'esprit , ou les corps et les âmes. Cette distinction, aussi ancienne que la science même, est une des données nécessaires et fondamentales de l'intelligence humaine. Deux sortes d'êtres se présentent donc à notre étude, et peuvent être objet de notre connaissance , ceux du monde matériel et ceux du monde spirituel.
Faisons le rapide recensement de ce que nous savons de la matière, afin d'en finir avec elle, et de prendre sur la limite de son domaine le point fixe de départ de la philosophie.
% D'abord quelle est la nature intime , l'essence constitutive de la matière? Nous n'en savons rien, absolument rien. La chimie, une des plus belles sc'iences physiques, une des mieux faites et des plus avancées,
s INTRODUCTION.
lorsqu'une fois elle a atteint les éléments indécomposables, ou plutôt non encore décomposés, des corps, ne peut pénétrer au-delà, et, par une fiction très-permise, utile même, puisqu'elle sert aux savants à s'entendre, elle appelle ces éléments des atomes. Mais qui ne voit que, à proprement parler, il n'y a point et ne peut point y avoir d'atomes , puisque toute matière implique l'étendue par l'idée même de son essence , et que l'étendue implique de même des parties, et par conséquent une divisibilité indéfinie, sinon réalisable par nos moyens, au moins possible et toujours concevable? Voilà donc, dès l'abord, une difficulté immense que nul bommen'a franchie, que nul homme ne franchira. Qui donc alors, tant qu'il ne l'aura pas franchie, osera dire qu'il sait ce que c'est que la matière? qui osera surtout, s'il veut y réfléchir un peu, prétendre qu'il en rencontre de plus redoutables sur le seuil de la science métaphysique? Mais poursuivons.
3. Les êtres matériels se partagent en deux grandes divisions : les uns sont inorganiques , les autres organiques. Tous, mais particulièrement les premiers, obéissent à une force à laquelle les astronomes donnent le no;n de gravitation lorsqu'elle s'exerce entre de grandes masses et à de grandes distances, que les physiciens appellent attraction moléculaire quand elle s'exerce entre les molécules des corps et à de très-petites distances , que les chimistes enfin nomment af/înité lorsqu'elle préside à la formation des corps sous les trois états, gazeux, liquide et solide. Tous les corps sont soumis à d'autres agents , désignés sous le nom négatif d'impondérables : ces agents sont le calorique, ce perpétuel antagoniste de l'attraction moléculaire; les deux fluides électriques, dont les décom-
positions et les recompositions semblent devoir détrôner bientôt l'affinité chimique; le fluide lumineux enfin dans le système de l'émission, système que menace, il est vrai, de supplanter le système des ondulations, qui suppose à son tour un fluide subtil auquel il est plus aisé de donner un nom qu'il ne l'est de démontrer son existence. Les savants des divers ordres étudient, avec une noble ardeur et d'immenses résultats que personne n'admire plus que moi, les phénomènes que produisent ces agents, et les lois suivant lesquelles ils les produisent. Eh bien! demandez-leur s'ils savent quelque chose de la nature intime de ces agents. Les plus profonds d'entre eux vous répondront qu'ils sont aussi avancés sur ce point que les plus ignorants d'entre les hommes. Et pourtant c'est là surtout ce qu'il faudrait connaître pour oser dire que l'on connaît le monde physique. Poursuivons encore, toujours sur le terrain de la matière.
4. Les êtres organiques, les végétaux et les animaux, sont soumis à une force qui préside à leur naissance et à leur développement , et qui ne cesse d'agir qu'à leur mort. Cette force vitale (qu'on me permette de lui donner encore ce nom; car M. Magendie, qui pourrait bien du reste avoir raison au fond contre quelques-uns de ses confrères, n'a pas encore tellement ruiné le vitalisme qu'il soit évident pour toutes les intelligences que les lois de la physique suffisent à l'explication de tous les phénomènes physiologiques), les botanistes et les zoologistes en notent tous les jours les effets dans les plus habiles descriptions, en recensent les développements infinis dans les plus riches nomenclatures. Mais quel est celui d'entre eux qui nous en déroulera les secrets res-
sorts? qui nous révélera les merveilles de la génération? qui nous dira les mystères de la mort? Et cependant, tant qu'on n'aura pas répondu à ces questions , les collections les moins incomplètes, les musées les plus magnifiques, les descriptions les plus étendues, pourront sans doute instruire et amuser dignement, pourront bien faire diversion aux besoins les plus impérieux de l'intelligence, mais ne la satisferont pas.
5. Parmi les êtres organisés, l'animal (le mot seul le dit) est, dans une partie de lui-même inaccessible aux sens, le théâtre de phénomènes qui participent de la nature de leur principe, et qui, chez l'homme, lui sont révélés par la conscience. Là finit le domaine de la matière; là commence un nouveau monde, le monde métaphysique. Avant d'y entrer, arrêtons-nous un instant , et jetons un dernier regard sur ce monde physique que nous venons de parcourir rapidement.
6. On vient de le voir, l'essence intime de la matière et des agents mystérieux qui étalent sans cesse à nos yeux, sans se laisser saisir jamais, leurs innombrables effets, nous est parfaitement inconnue. Mais, si la nature intime du monde physique nous échappe, pouvons-nous au moins en connaître les phénomènes ? Oui sans doute, et c'est à cela en définitive qu'aboutit la science. Mais qu'est-ce au fond que l'étude des phénomènes de la matière , sinon celle des rapports qu'elle soutient avec nous dans les circonstances infiniment diverses qui constituent le monde physique? Quand donc nous étudions la matière, c'est encore nous que nous étudions dans une des parties les plus variées de notre existence , c'est-à-dire dans nos sensations. L'étude du monde
physique n'est donc qu'une dépendance, un corollaire de celle du monde métaphysique qu'elle présuppose, et qui lui prête sa vie et sa force , comme le tronc à la branche qu'il supporte. Rigoureusement on devrait dire que toute étude est métaphysique. Aussi a-t-on longtemps regardé la philosophie comme l'ensemble de toutes les connaissances qui sont à la portée de la raison : c'est ainsi qu'en jugeaient les sages de l'antiquité. Mais les sciences appelées exactes (a), ayant fait, dans ces derniers temps , d'immenses progrès , ont dû se séparer et se sont en effet séparées de la philosophie proprement dite. Loin que celle-ci ait perdu à cette scission, comme l'imagina le siècle matérialiste qui, en l'abjurant, lui rendit, sans s'en douter, le service le plus signalé, c'est de ce jour au contraire qu'elle commença à avoir une existence propre, qu'elle put enfin se constituer science, et aspirer à jouer dans les destinées humaines le rôle qui lui appartient. Aujourd'hui ceux qui cultivent les sciences mathématiques et physiques, sont en pleine possession de l'étude du monde physique : grâces à eux, on commence à le connaître un peu. Les géomètres et les astronomes le mesurent en tous sens ; les physiciens en étudient la partie inorganique et les lois qui la régissent; les physiologistes se réservent les êtres organisés. Que
[a) L'exactitude n'est la propriété exclusive d'aucune science. Tout ce qui est science à proprement parler est exact ; ce qui peut s'introduire de conjectural et de purement hypothétique dans les diverses branches des connaissances humaines , ne constitue pas la science. Rien ne justifie donc cette dénomination de sciences exactes, qui pourtant a passé dans la langue usuelle.
reste-t-il donc aux philosophes ? Rien dans le monde physique, mais tout le monde intellectuel et moral. Certes leur part est encore la plus belle, et, s'ils savent l'apprécier, ils seront bien éloignés de se plaindre. -
7. L'étude de l'esprit est donc maintenant le domaine propre, l'objet bien déterminé de la philosophie , qu'on peut appeler rationnelle , pour ne la plus confondre avec les sciences physiques , auxquelles nos voisins donnent encore le nom de philosophie naturelle. Cela posé , toutes les disputes frivoles sur une définition exacte de la philosophie seraient sans but pour nous : elles sont bonnes tout au plus dans ces traités où la philosophie va jusqu'à se demander à elle-même si elle existe.
En étudiant la philosophie nous nous proposons donc d'étudier le monde des esprits.
8. Mais il y a deux sortes d'esprits, dont la connaissance au moins soit pour nous d'un grand intérêt, l'esprit divin et l'esprit humain (a). Mais ce n'est que par l'étude de sa propre nature que le moi humain peut arriver scientifiquement à Dieu. Je traiterai donc d'abord de l'âme humaine , puis de Dieu (6). Revenant ensuite
(a) La raison ne sait rien sur l'existence d'esprits créés supérieurs à l'intelligence humaine ; mais il y aurait au moins de la témérité à nier l'existence de ces êtres : bien plus , il est philosophiquement présumdble que, dans la chaîne immense dont Dieu occupe le sommet , et la matière le plus bas degré , lame humaine et celle de la bête ne sont pas les seuls anneaux intermédiaires.
[h] De ce que les notions fondamentales de la théologie doivent être fournies scientifiquement par la psychologie , il suit qu'on doit s'abstenir d'invoquer l'idée de Dieu comme moyen de démon-
à l'âme humaine, j'exposerai les règles qu'elle doit suivre pour connaître le vrai et accomplir le devoir , règles qui, devant manifestement être déduites de la nature de l'être auquel elles s'appliquent, ne pourront par conséquent venir non plus qu'après l'étude de cet être.
9. En résumé , je partagerai le Cours de philosophie ou de métaphysique en quatre parties, et dans l'ordre suivant : psychologie, théologie, logique et morale.
10. Je termine cette introduction en faisant observer que, si la science de l'esprit ne présente pas, au fond, de difficultés plus sérieuses que celles que je montrais tout à l'heure à l'entrée même de la science de la matière, cependant le vulgaire la trouvera toujours d'un abord rude et escarpé, et la raison en est simple. Cette science n'observe la plupart des faits qu'elle entreprend de constater et de classer qu'à l'aide de la réflexion. Or cet instrument est rebelle aux intelligences qui vivent de la vie des sens, et qui s'ouvrent sans cesse aux impressions et aux mille distractions du dehors ; il n'est rendu docile que par une volonté forte, habituée à concentrer en elle toute son activité , et à s'isoler , par l'effort d'une sublime abstraction , de cette atmosphère sensuelle qui est la condition habituelle de la vie présente. Ajoutons que, parmi les faits intérieurs dont s'occupe la scienco
stration philosophique , mais nullement qu'on doit s'interdire de rappeler cette idée comme simple fait se rattachant à l'expositioa des divers points de vue psychologiques : aussi m'arrivera-t-il plus d'une fois , en psychologie , de supposer que l'esprit est déjà pourvu en fait, sinon encore philosophiquement, de la notion de la cause première.
méthaphysique , les uns échappent à la multitude à cause de leur extrême simplicité, les autres l'effraient et lui troublent la vue par leur grande complexité. Malgré ces difficultés, inhérentes à ses procédés et à l'objet de ses recherches, la métaphysique n'en est pas moins la plus noble science, la science par excellence , celle qui distribue à chacune des autres sa part de travail , préside à son œuvre, juge et légitime ses produits, auxquels elle assigne leur rang dans l'édifice général des connaissances humaines.
PBEMIÊRE PARTIE.
rvwOt ««UTOV.
11. Il y a quelque chose en nous qui sent et qui agit : tout le monde est d'accord sur ce point. Ce quelque chose , on l'appelle communément âme , esprit, intelligence. Une des plus importantes questions de psychologie est celle de savoir si le principe pensant est distinct du corps, est immatériel. La solution de ce haut problème suppose des données que nous devons chercher d'abord , et auxquelles nous ne pouvons arriver que par l'étude préalable de la nature du principe pensant.