CHAPITRE PREMIER
PASSIVITÉ ET ACTIVITÉ DE l'aME.
1 2. L'ame humaine est douée de deux propriétés principales, de passivité ou sensibilité, et d'activité ou volonté-
1 3. A l'occasion des impressions produites sur nos organes, nous éprouvons ce qu'on appelle des sensations; l'âme alors est passive : ces modifications qu'elle ne produit pas elle-même, lui viennent du dehors, d'une cause extérieure quelconque. Si elle cherche à retenir celles de ses sensations qui lui sont agréables, ou a re-
pousser celles qui lui sont désagréables , elle reconnaît bientôt, dans l'un et l'autre cas, sa parfaite impuissance. L'âme est encore passive dans d'autres circonstances; elle est passive lorsqu'elle éprouve ce qu'on appelle des sentiments, c'est-à-dire toutes les modifications qu'elle ne se donne pas elle-même , et qui ne supposent pas pour condition immédiate et nécessaire quelque impression sur les organes. L'âme est donc douée de passivité. Cette vérité est incontestable; en voici une autre qui ne l'est pas moins.
1 4. Dans beaucoup de circonstances , l'âme est active, elle se modifie elle-même. Elle agit, soit par l'intermédiaire des organes, soit par sa propre énergie et indépendamment de toute condition sensible. Rendons cela évident par des exemples. J'entre tout à coup dans un jardin délicieux. Dans le premier instant , j'éprouve mille sensations ; je respire le parfum des fleurs, je vois divers tableaux se peignant à la fois sous mes jeux , j'entends le bruit lointain d'une cascade, etc., et tout cela n'est senti d'abord que confusément. Mais bientôt ces sensations stimulent l'activité de mon âme, qui dirige alors les organes vers les objets qui l'affectent agréablement. J'aspire maintenant l'odeur suave de cette fleur, j'en regarde les vives couleurs et les formes gracieuses , je savoure ce fruit, y écoute le gazouillement de cet oiseau , etc. Maintenant je m'aperçois que mon âme agit par l'intermédiaire des organes. D'autres fois elle n'a pas besoin de cet intermédiaire. Dans le silence du cabinet , je me livre à une méditation profonde; je suis comme si je n'avais plus de sens. C'est alors que mon âme jouit de sa plus grande activité. Se repliant entièrement sur elle-
même , elle poursuit une série de conceptions qui l'isolent du monde extérieur. Dans tous ces cas, l'âme agit par une force qui lui est propre ; elle est à elle-même le principe de ses modifications.
L'âme est donc tantôt passive et tantôt active.
Observons les diverses formes soit de la passivité, soit de l'activité.
1 5. Le premier phénomène de la passivité est la sensation. C'est la modification que notre âme éprouve à la suite des diverses impressions mécaniques produites sur nos organes tant internes qu'externes par les corps extérieurs ou par les parties constitutives de notre propre corps, sous les trois états, gazeux, liquide et solide.
16. Ou appelle sens, dans la signification primitive de ce mot, la propriété qu'a l'âme d'éprouver des sensations. Tout le monde sait que l'âme a cinq sens , qui sont l'odorat, le goût, l'ouïe, la vue et le tact ou toucher, et auxquels correspondent, dans le corps, diverses parties qui en sont les organes ou les instruments. Comme on le voit, il ne faut pas confondre les sens avec leurs organes : les sens appartiennent à l'âme , leurs organes au corps. Les quatre premiers sens ont leurs organes placés seulement à la surface du corps, et de plus bornés à une certaine étendue de cette surface , tandis que le cinquième sens, le toucher, a pour instrument le corps entier, non-seulement dans sa surface extérieure, mais encore dans ses diverses parties intérieures; il arrive de laque les sentations du toucher sont en nombre tellement considérable que la plupart n'ont pas reçu de nom. Sous ce dernier chef se rangent le chaud, le froid, la faim, la soif, et enfin toutes les sensations agréables ou dou-
loureuses que la physiologie peut constater en nombre indéfini, et qui résultent de notre constitution physique et des accidents qui peuvent y survenir, soit de l'extérieur, soit de l'intérieur. A l'odorat se rapportent les sensations appelées odeurs, au goût les saveurs, à l'ouïe les sons, et enfin à la vue la lumière ou les couleurs. L'étude détaillée de ces diverses espèces de sensations et de toutes les questions qui s'y rattachent appartient soit à la physiologie, soit à la physique. Je me bornerai donc ici à un très-petit nombre d'observations. La sensation de lumière est composée ou simple. Composée, c'est la couleur blanche , qui les réunit toutes avec plus ou moins de vivacité ; simple ou approchant de l'être ( car elle ne Test jamais complètement dans les conditions physiques où nous sommes placés), ce sont les diverses couleurs proprement dites et plus ou moins pures. L'odorat , qui souvent complète le goût, est le sens qui s'éveille le plus tard chez l'homme enfant ; ses quatre autres sens au contraire s'ouvrent à la vie sensible dès sa naissance. Et combien cela est sagement ordonné! Les odeurs n'auraient encore rien à lui apprendre, et elles seraient, dans son état actuel, une source incessante de souffrance. Au contraire la saveur du lait de sa mère est sa plus délicieuse jouissance; le son de la voix qui l'endort, son enchantement le plus doux; la lumière et les couleurs, sa plus vive distraction; les sensations tactiles enfin, la condition nécessaire du développement de ses organes,
17. Pour que la sensation naisse dans l'âme, il est rigoureusement indispensable que le mouvement imprimé aux organes soit transmis jusqu'à un point central, qu'on place communément au cerveau. Lorsque, par une cause
quelconque, cette transmission ne peut avoir lieu,râme n'éprouve aucune sensation , comme on le voit dans la paralysie complète d*un membre ou dans un sommeil profond. Par quel mécanisme le mouvement se transmetil des organes à ce point central? On a long-temps admis comme intermédiaires ce qu'on appelait des esprits animaux, dénomination parfaitement ridicule, outre ce qu'il y avait de problématique dans l'existence des êtres qu'elle désignait. Les physiologistes modernes paraissent s'en tenir à un fluide mystérieux que les lins appellent nerveux, d'autres électrique, ce qui n'est pas encore entièrement clair. La seule chose qui puisse nous intéresser dans cette matière , c'est de bien reconnaître que ce mécanisme, ces agents, quels qu'ils soient, quelques noms qu'on leur donne, sont, non pas des causes, mais des conditions de la production des phénomènes qui ont rapport à la sensibilité physique.
1 8. Les sensations, puisqu'elles appartiennent à l'âme, ne doivent point être confondues avec les qualités secondaires des corps , que l'on appelle du même nom ; il y a là , dans le langage , un vice qui entraîne souvent celui des idées. Les mots couleur, son, odeur, saveur, chaud, froid, etc., appliqués à l'âme ou aux corps, n'ont pas le même sens; appliqués à des corps, ils ne signifient pas qu^il y ait dans ces corps des sensations de couleur, etc., mais qu'ils ont la propriété d'exciter dans l'âme ces sensations.
19. Par une illusion instinctive, qui ne compromet point la science, puisque la réflexion la dissipe aisément, nous rapportons quelques-unes de nos sensations aux diverses parties de notre corps qui en sont les instru-
i4 PREMIÈRE PARTIE.
ments. Cela a lieu pour les odeurs , les saveurs et toutes les sensations tactiles; mais cela n*a pas lieu pour les sous et les couleurs. Cette différence fort remarquable, et dont on se demande d'abord les raisons, est encore une des milles preuves de la bonté prévoyante de l'auteur de la nature. Les sensations du son et de la couleur naissent dans notre âme à la suite des impressions produites sur les organes de l'ouïe et de la vue par deux fluides trèssubtils dont l'application à nos organes ne peut, dans les circonstances les plus ordinaires, apporter aucun trouble dans notre organisation. Il n'y avait donc aucun intérêt à ce que nous fussions toujours prêts à repousser leur contact. Il n'en est pas de même des sensations de l'odorat, du goût et du tact. Qui ne sait que telle vapeur respirée, tel liquide ou tel solide savouré, ou mis en contact avec les diverses parties de notre corps, peut déchirer les tissus organiques, et nous causer une mort instantanée? La nature ne pouvait donc trop multiplier ici les précautions, et, entre autres moyens détenir toujours en éveil les trois sens dont je viens de parler, elle nous inspire cette illusion instinctive qui nous fait localiser dans les organes les sensations que l'âme seule peut éprouver, illusion, je le répète, que la réflexion, appuyée sur l'expérience et le raisonnement, corrige facilement.
§0. On verra plus tard que le tact seul , s'exerçant à la surface extérieure du corps, a pu nous faire acquérir l'idée d'étendue, et que, sans cette espèce de tact, nous serions condamnés à ne jamais sortir de nous-mêmes , et à ne pas pouvoir soupçonner non-seulement qu'il existe quelque chose hors de nous, mais même que nous existons comme individus.
â1. Les phénomènes de la passivité, autres que les sensations, sont l'amour et la haine, ces deux sentiments (a) fondamentaux qui donnent naissance à tous les autres. L'amour est le sentiment agréable que nous fait éprouver la considération d'un bien réel ou apparent; la haine est le sentiment pénible que fait naître en nous la considération d'un mal réel ou imaginaire. L'amour et la haine sont susceptibles d'une infinité de modifications. Selon les diverses circonstances dans lesquelles nous les éprouvons et les divers jugements dont ils sont accompagnés, ces deux sentiments se transforment, l'un en désir, espérance, joie, etc.; l'autre en crainte, désespoir, tristesse, etc. Toutes les nuances de sentiments, toutes les affections bienveillantes ou malveillantes , dont l'énumération détaillée ne saurait trouver place ici, sont des faits plus ou moins complexes, mais au fond desquels se retrouve l'amour ou la haine.
ââ. Lorsque ces deux sentiments ou leurs diverses formes atteignent à un tel degré d'exaltation qu'ils troublent la vue de l'intelligence , alors ils dégénèrent en passions. Le moindre mal que puisse produire la passion est de précipiter le jugement; elle va quelquefois jusqu'à exciter, dans l'organisme , des mouvements désordonnés qui la trahissent extérieurement. Il faut se garder de
[a) Dans le langage ordinaire , le mot sentiment a d'autres acceptions. On le prend pour synonyme d'opinion : J'adopte votre sentiment. Dans le langage philosophique même , on lui fait quelquefois signifier la même chose qu'aux mots conscience , sens intime. Ici sa signification est restreinte à l'amour et à la haine , et à leurs diverses formes.
croire toutefois que la recherche du vrai et surtout la pratique du bien puissent se passer d'une certaine énergie de sentiment, d'un certain enthousiasme même, qui n'est point incompatible avec le sang-froid nécessaire pour bien juger, et qui , maintenu par la raison dans de justes bornes, serait abusivement appelé du nom de passion.
23. L'une des formes les plus habituelles de l'amour est le désir qui, pour notre tourment, occupe d'ordinaire une trop grande place dans la vie du cœur. Je ne le définirai pas ; car il n'est personne qui ne comprenne parfaitement et qui ne sente encore mieux ce qui se passe en lui quand il désire. Mais je tiens à faire observer qu'il est essentiellement distinct de ces forces brutales et instinctives nommées appétits , et qui , chez l'homme aussi, mais particulièrement chez la bête, tendent aveuglément à la satisfaction des besoins du corps. Le désir suppose l'amour et la recherche du bien , soit réel, soit imaginaire, pour lui-même, et non comme remède à un mal physique actuel. Les appétits au contraire, par exemple , ceux qui font rechercher à l'animal une température moyenne, ou des aliments, ou toute autre condition de l'état normal des organes, supposent nécessairement la présence d'un mal physique à la cessation duquel ils tendent. C'est donc par une étrange confusion que les philosophes écossais rangent le désir du sexe parmi les appétits. La morale a ici un intérêt évident, et cette considération m'aidera à surmonter l'hésitation naturelle qu'on doit éprouver en abordant une question aussi délicate. L'amour sexuel, placé en compagnie de la faim, de la soif, etc.! Cette assimilation, que la plus vulgaire
pudeur repousse, est de plus manifestement erronée. Les appétits, je 1 ai déjà dit , et Texpérienee de tous les jours l'atteste à chacun de nous , naissent d'un malaise physique, éprouvé acluellemenl , et qu'ils veulent faire cesser, et le plaisir sensible attaché à la cessation de ce malaise va diminuant toujours d'intensité avec le mal , et finit par s'éteindre avec lui; de plus ils ne supposent par euxmêmes aucune espèce de sentiment proprement dit. Rien de pareil dans le penchant qui rapproche les sexes. Sa partie la plus noble et la plus relevée est le sentiment même, qui est presque tout dans le véritable amour, et l'on m'accordera sans peine que ce sentiment ne suppose pas un mal physique actuel qu'il veuille éloigner. Quant à la recherche unique et grossière du plaisir sensuel que procure l'union physique des sexes , comme elle ne constitue nullement l'amour, et qu'elle en est parfaitement indépendante , je pourrais me dispenser d'ajouter que ce plaisir ne suppose pas non plus de malaise actuel avec lequel il soit en rapport direct d'intensité. Il ne faut donc pas confondre le désir du sexe avec les appétits. Tout au plus cela pourrait-il se faire pour les brutes, qui n'éprouvent guère que des appétits , et chez qui le rapprochement périodique des sexes ne suppose ni amour ni désir proprement dit. Mais il n'en est pas ainsi de notre espèce, et, pour mon compte, j'avoue que je ne me sens pas de goût pour une psychologie qui nous ferait descendre jusqu'à la condition de la brute, et qui, ne voyant dans l'amour sexuel que le fait matériel de l'accouplement de deux individus , serait réduite à nier le sentiment qui prélude à ce fait aveugle; sentiment des plus exquis et des plus délicats de notre nature, source pure où se ravivent sans cesse les affections et les
vertus qui fondent et embellissent la famille et l'ordre social.
24 . Nos modifications passives peuvent être agréables ou désagréables. L'amour , sous toutes ses formes , est toujours et nécessairement accompagné de plaisir; la haine, de douleur. Cette nécessité ne se retrouve plus dans nos sensations. Il y en a qui sont indifférentes; celles qui sont agréables ou désagréables peuvent cesser de l'être; souvent même celles qui étaient agréables deviennent, par leur continuité ou par quelque accident survenu dans l'organisation , désagréables , et réciproquement. La ligne de démarcation qui sépare le plaisir et la douleur attachés à nos sensations, existe , mais elle est insaisissable; elle occupe des places différentes chez les divers individus; bien plus elle change sans cesse de place chez le même individu : une température de dix degrés transit le Hottentot et suffoque le Samoïède. La même substance appliquée à tel de mes organes le stimulait agréablement hier, et le déchire cruellement aujourd'hui. Rien n'est fugitif, capricieux et inconstant comme le plaisir et la douleur attachés à notre sensibilité physique. Il y a sur ce sujet une étude infiniment curieuse à faire : elle intéresse plus les physiologistes que les philosophes. Cependant ces derniers ne sauraient y demeurer complètement étrangers; ils en tireront plus d'une application morale, celle-ci entre autres, que le plaisir et la douleur de nos sensations ne sont pas, l'un si précieux, et l'autre si effrayante que le pense le vulgaire.
§5. S'il est incontestable que, pour toutes les organisations , certaines sensations tactiles sont accompagnées des plaisirs physiques les plus vifs ou des douleurs physiques les plus cuisantes, il pourrait être hasardé d'établir, sous
ce rapport, un rang précis entre les sensations des quatre autres sens. Cependant on peut dire que , pour les individus doués du goût de la mélodie et de l'harmonie , le plaisir du son musical vient certainement en seconde ligne. De plus la sensation du son musical a un caractère unique qui permet de la considérer comme la plus morale des sensations, si Ton peut s'exprimer ainsi : c'est que, par un ressort secret et tout-à-fait mystérieux , elle a la propriété de faire naître dans l'âme divers sentiments moraux d'autant plus délicieux qu'ils sont plus vagues, plus indéfinissables, plus enveloppés des ténèbres d'une rêveuse mélancolie. Le plaisir de l'odeur me semble plus délicat que celui de la saveur , qui peut être plus vif, mais que je trouve plus brutal. Au reste, sur ce dernier point, comme sur la question des degrés de vivacité de la douleur des sensations autres que celles du tact, je ne veux rien affirmer, de crainte de donner mes impressions pour mesure de celles des autres.
â6. Mais qu'est-ce que le plaisir, qu'est-ce que la douleur? Ici l'analyse psychologique est arrivée jusqu'à ses dernières limites. Le plaisir et la douleur ne sont pas des faits antérieurs à la sensation ou au sentiment , et qu'il faille définir isolément; ce sont des caractères , des qualités de la sensation ou du sentiment; il n'y a pas de faits éprouvés qui soient des plaisirs ou des douleurs purement ou simplement, mais nous éprouvons des sensations ou des sentiments qui revêtent l'un de ces deux caractères. Il n'y a donc pas lieu à définir le plaisir et la douleur comme des faits distincts de ceux qu'ils caractérisent, pas plus qu'on n'a besoin de définir la vivacité on ]^ faiblesse d'un senûmeni comme fait distinct de ce sentiment. Si l'usage permet d'employer les mots de plaisir
go PREMIÈRE PARTIE.
et de douleur isolément, et comme s'ils constituaient à eux seuls des faits réels, il est facile de voir que , lorsque cela arrive, il est toujours question, au fond de la pensée que ces mots expriment , d'une sensation ou d'un sentiment agréable ou désagréable.
27. Toutes les modifications passives , sensations ou sentiments, ont un caractère commun, c'est d'être fatales. Les vibrations d'un corps sonore se communiquent à nos organes auditifs ; il ne dépend pas de nous de ne pas éprouver la sensation du son. Nous jugeons qu'une chose est un bien , qu'une autre est un mal ; il ne dépend pas de nous de ne pas aimer, désirer Tune, de ne pas haïr, craindre l'autre. Si notre jugement est faux, nous pouvons être libres de le rectifier; mais, tant que notre premier jugement persiste, nous aimons ou nous haïssons fatalement ce que nous jugeons bien ou mal. Ces sentiments sont des données de notre nature, que nous ne pouvons pas ne pas éprouver lorsque certaines conditions existent. Nous pouvons bien quelquefois repousser ces conditions , mais non les sentiments , si les conditions subsistent.
Etudions maintenant les divers développements de l'activité.
28. Plusieurs philosophes, prenant un faux point de départ, se sont livrés prématurément à des recherches sur l'origine des idées, qui ont été et qui devaient être stériles. Il fallait commencer par recueillir sur la nature de l'âme toutes les observations nécessaires : comment en effet pouvoir affirmer que les idées sont bu ne sont pas le produit des facultés de l'àme, avant d'avoir constaté ses divers modes d'action?
PSYCHOLOGIE. CHAP. l''^. â1
§9. L'expérience nous a fait reconnaître dans l'âme deux propriétés principales et opposées , la passivité et l'activité. Toute philosophie donc qui s'obstinera à vouloir trouver dans la sensibilité, qui est purement passive, ce qu'il y a d'actif dans l'âme, c'est-à-dire ses facultés, ne poursuivra que des chimères. C'est le vice fondamental de cette philosophie sensualiste qui a régné en souveraine dans l'école française sur la fin du siècle dernier, philosophie dont Helvétius et Condillac ont été les plus ardents propagateurs, dont presque tous les bons esprits sentent aujourd'hui le vide , et que cherchent cependant encore à raviver quelques physiologistes qui, malgré leurs connaissances approfondies sur l'homme organique, paraissent étrangers aux rudiments mêmes de la science psychologique. L'auteur du livre de VEspril veut que, dans Thomme, tout se réduise à sentir. Condillac ne voit dans l'âme que des sensations ou des transformations de la sensation. Malgré cette communauté de principes, je suis loin de mettre ces deux écrivains sur la même ligne. Helvétius regarde la spiritualité de Tâme comme un problème dont il ne connaît pas la solution. Il avertit que ce qu'il a à dire de l'esprit s'arrange trèsbien de l'hypothèse contraire. Il va même jusqu'à exposer complaisamment les arguments par lesquels les matérialistes attaquent le dogme de la spiritualité. Condillac au contraire professe ouvertement ce dogme; il reconnaît que la sensation ne peut appartenir qu'à un être immatériel. Il parle de l'activité de l'âme en mille endroits de ses ouvrages : c'était, il est vrai, une contradiction choquante après avoir réduit l'âme à la sensation ; mais enfin il en reconnaît formellement l'activité et la simplicité. On doit donc se garder de le ranger parmi les ma-
térialistes, tout en lui reprochant de leur avoir fourni des armes.
30. Le système de Condillac sur les facultés de l'âme a eu un grand retentissement dans le mode philosophique. Il importe d'autant plus d'en combattre les erreurs que le nom de l'auteur jouit d'une plus grande célébrité. Voici le résumé de ce s}slème (a).
La faculté générale de sentir enveloppe toutes les autres facultés, qui ne sont que la sensation transformée pour devenir chacune d'elles. Nous ne connaissons ce qui se passe dans l'âme que parce qu'elle sent. Comme représentatives, nos sensations donnent naissance à toutes les facultés de l'entendement. Vattention n'est que la sensation exclusive qu'un objet fait sur nous. La. comparaison est une double attention, et par conséquent une double sensation. Nous ne pouvons comparer les objets qu'aussitôt nous n'apercevions qu'ils se ressemblent ou qu'ils différent, et cette perception est le jugement , qui n'est donc encore que sensation. La réflexion, étant une suite de jugements, ne contient de même que des sensations. \J imagination, qui est la réflexion combinant des images, n'est par conséquent aussi que sensations. Enfin le raisonnement, consistant dans renonciation de deux jugements dont le second est renfermé dans le premier, ne contient lui-même que ce qui est contenu dans ces jugements, c'est-à-dire encore des sensations. Voilà pour les facultésde l'entendement. Si nous considérons maintenant nos sensations comme agréables ou désagréables, nous en verrons naître toutes les facultés de la volonté. Le
(a) Logique, 1" partie, chap. Vif et VIII.
besoin est la privation d'un objet agréable. A son plus faible degré , il se nomme malaise. Si le malaise nous fait sortir du repos, il prend le nom à' inquiétude. Lorsque l'inquiétude détermine les facultés du corps et de l'âme sur les objets dont la privation nous fait souffrir, elle s'appelle désir. Le désir tourné en habitude se nomme passion. Selon les divers jugements qui l'accompagnent, le désir produit Yespérance, le désespoir, la crainte, la confiance, Idi présomption, etc. Enfin \e mot pensée comprend, dans son acception générale, toutes les facultés de l'entendement et toutes celles de la volonté.
31. Condillac commence l'exposition de son système par donner le nom de faculté à la sensibilité. Cette première erreur est le vice capital de toute sa doctrine. En partant de l'erreur on ne peut arriver, si l'on est conséquent , qu'à de nouvelles erreurs. Sentir n'est pas agir; je l'ai déjà fait remarquer plusieurs fois , et j'ai emprunté mes raisons à l'expérience la plus vulgaire.
3â. Condillac veut ensuite trouver dans la sensation tout ce qui se passe dans Fâme , par la raison , dit-il , que, si nous connaissons les objets extérieurs, c'est uniquement parce qu'elle sent. Dans ce raisonnement tout est faux, principe et conséquence. D'abord ce n'est pas seulement parce que l'âme sent qu'elle connaît les objets qui sont hors d'elle; c'est encore, c'est surtout parce qu'elle est douée d'activité, parce qu'elle peut saisir la sensation et l'observer. La sensation est la source où l'âme puise la connaissance des objets matériels qui sont hors d'elle , mais elle n'en est pas la cause. Un être qui ne serait doué que de la propriété de sentir serait condamné éternellement à ne jamais rien connaUre. Mais accordons ce principe faux, que l'âme connaît les objets
2>i PREMIÈRE PARTIE.
du dehors uniquement parce qu'elle sent, et voyons quelle conséquence on en déduit. On ne connaîtra donc ce qui se passe dans l'âme autrement que parce quelle sent , c'est-à-dire , en termes équivalents , il n'y a dans l'âme à étudier que la sensation. Quoi! vous ne vous apercevez point que vous tranchez la question par la question, que vous supposez, dès le début, précisément ce que vous avez à démontrer, savoir qu'il n'y a dans l'âme que des sensations? Quand il serait vrai que l'âme ne connaîtrait les objets qui sont hors d'elle que parce qu'elle sent, ne pourrait-elle pas éprouver encore quelques autres modifications tout-à-fait distinctes de la sensation, modifications qu'il nous serait possible de saisir et de connaître par l'observation intérieure?
33. Selon Condillac, l'attention n'est, de la part de l'âme, que la sensation exclusive qu'un objet fait sur nous. C'est là la partie la plus faible et la plus gratuite de tout le système. Il y a entre la sensation et l'attention un abîme que ne franchira jamais celui qui, frappé de la manie de chercher l'unité là où elle n'est pas, prétend aller toujours du même au même. En observant successivement la sensation et l'attention, on reconnaît deux modes qui n'ont aucun rapport de nature, qui peuvent bien venir l'un après l'autre, mais qui jamais ne pourront se résumer l'un dans l'autre : par la sensation, l'âme n'agit pas , elle est modifiée malgré qu'elle en ait ; par l'attention , elle agit , elle se modifie par sa propre énergie (a).
[a] Sur cette erreur fondamentale de Condillac, j'aurais presque pu me contenter de renvoyer à M. Laromiguière , qui l'a combattue victorieusement.
Au reste ce que Condillac dit de rattention ne s'appliquerait qu'à cette faculté s'exerçaut par l'intermédiaire des organes. Il n'a eu garde de parler de l'attention lorsqu'elle s'exerce sans cet intermédiaire. Où trouver en effet la part des sens , où trouver la sensation dans cet acte par lequel je concentre mon attention , par exemple sur l'idée abstraite de cause, sur la simplicité du principe pensant, sur la joie intérieure que j'éprouve après m'être conformé aux devoirs qu'impose la loi morale, etc.?
C'est donc à tort que Condillac confond l'attention avec la sensation; et, comme il veut systématiser les facultés, c'est-à-dire les faire dériver toutes d'une faculté primitive qui ne fait que se transformer pour devenir chacune d'elles, force lui sera de ne voir dans toutes les autres facultés que des sensations ; tout le reste du système sera donc affecté de cette première erreur.
Ce que je viens de dire suffirait pour montrer que la doctrine de Condillac porte sur une base ruineuse : on peut y noter bien d'autres imperfections; je me contenterai d'en relever les principales.
34. L'auteur prétend que nous ne pouvons comparer deux objets q\i aussitôt nous n'apercevions leurs ressemblances ou leurs différences, et qu'apercevoir ces ressemblances ou ces différences c'est juger. Aussitôt! cela vous plaît à dire. Si la nature humaine était comme vous la faites, elle ne serait pas opprimée de tant d'erreurs, et la science n'aurait plus besoin de ses méthodes laborieuses. Apercevoir des ressemblances ou des différences c'est juger : je démontrerai bientôt la fausseté de cette assertion, lorsque j'examinerai le système de M. Laromiguière.