‹ Cours de philosophieChapitre 1 sur 17 · DE L. HACHETTE · texte numérisé non relu

DE L. HACHETTE

RUE PIERRE-SARRAZIN , N« la.

sscxaa^Baa^SbdtoBBitt

PRÉFACE

Comment la morale se lie à la psychologie. — Plnsieiirs avantages de cette liaison. — Coup d*ceil critique sur TouTrage. — Résumé en forme de maximes de la doctrine qui y est déyeloppée, *

Le livre que je publie aujourd'hui n'est pas un livre à part ; il se rattache point par point à celui que je publiai en i83ï (i),il en est la conséquence et le complément logique. J'y traite de la morale; or la morale, même quand elle n'a pas le caractère d'une science, quand toute de cœur et de sentiment, elle n'est,* ^u lieu d'une déduction , qu'une inspiration de la conscience, procède encore d'une certaine connaissance de l'homme et de sa nature ; elle a pour principe et fondement une sorte de psychologie instinctive, dont l'enfant lui-même n'est pas dépourvu. Nul n'a une vue si peu savante, si peu abstraite qu'elle soit des règles de la vie , qui n'ait quelque intelligence et quelque expérience de la vie. Demandez à

(i) Cours de Philosophie ^ première partie, Psychologie, i yol. in-8e Chez L. Hachette , libraire y rue Pierre-SarraziA» n. n*

Vi PR^F^GE.

cette pauvre femme, que ses travaux de chaque jour, ses besoins et ceux de sa famille , son ignorance et sa détresse , tiennent certainement bien étrangère à toute espèce de philosophie , pourquoi, humble et faible créature, elle couvre de sa pitié, de son amour et de ses soins cet enfant que Dieu lui a donné chétif , souffrant , sans avenir , atteint d'mie de ces infirmités qui flétrissent à la fois la pensée et les organes ; pourquoi elle se dévoue à lui de toutes les forces de son ame , et loi donne sans regret son temps, sa peine, son sommeil , ses meilleures prières et ses plus doux vœux.Elle vousrépondra, soyez-en surs, non pas dissertant etraisonnant, mais parlant sa simple langue : Que voulez-vous ! on n'est pas mère pour rien. C'est-à-dire qu'elle se sent mère, et quecomme mère.^ elle se croit appelée à remplir certains devoirs; c'est-à-dire encore qu'elle puise l'idée de sa tâche et de son obligation dans celle de sa condition, c'est-à-dire enfin qu'elle conclut sa destination de sa nature. Demandez aux moins instruits et aux moins habiles des hommes pourquoi ils adhèrent à telle loi , pourquoi ils ont foi à tel précepte; ils ne discuteront ni n'analyseront, ils ne/eront pas de système ; mais avec cette

PRJÂFAOB. Vij

logique du bon sens qui dans ce cas est de la conscience , ils vous répondront qu'ils reconnaissent dans ce précepte et dans cette loi une direction qui convient au besoin moral de leur cœur; ils ne vous démontreront pas y mais ils vous affirmeront avec ce ton et cet accent qui valent bien un argument , que prudence et courage , justice et bienveillance , piété et religion , tout cela est bien , parce qu'il est de l'homme de prévoir et , s'il le faut, de braver le danger, de ne pas nuire à son semblable , et s'il le peut , de le secourir, de connaître, d'aimer et d'honorer Dieu de toute son ame; ce qui revient à ce raisonnement, qu'ils ne font pas explicitement, mais qui se fait en eux spontanément :

puisque l'humanité a été créée avec tels et tels attributs y telles et telles facultés, et elle a été créée pour telle fin ; sa fin doit être en raison de sa condition et de sa constitution*

Quant à ceux qui dans leurs jugemens sur la conduite qu'ils ont à tenir se trompent et confondent entre eux le vice et la vertu ; voyez si cette erreur, dont la conséquence est souvent le crime , ne tient pas à ce qu'ils s'ignorent ou se méconnaissent

Viij PRléFAGE.

eux-mêmes , à ce qu'ils ne savent ou ne veulent pas savoir la vérité sur eux-mêmes. Ainsi c'est parce qu'ils ne comprennent pas bien les pouvoirs de leur âme, qu'ils en négligent la culture, et qu'ils n'ont pas soin de leur pensée, de leur* sensibilité et de leur volonté ; c'est parce qu'ils se font une fausse idée du corps et de ses fonctions, qu'ils sont intempérans; c'est parce qu'ils entendent mal leurs relations avec leurs semblables et la société, qu'ils sont injustes etméchans, et en tout il en est de même. Toute leur morale est dans leur philosophie , si tant est qu'ils aient une philosophie , et comme leur philosophie est défectueuse , leur morale l'est également.

Adressez**vous maintenant aux moralistes proprement dits, ils ne sont pas métaphysiciens , du moins ex professa ; ils ne spéculent pas systématiquement sur l'ame et ses attributs, ses facultés et ses rapports; ils ne font pas de théorie , ils se bornent à la pratique; toutes leurs idées se traduisent en préceptes , conseils , avis et exhortations ; souvent même elles ne se présentent pas 90US forme abstraite et directe , mai^ sous symboles et par images , en fables et en ré-

PREFACE. ix

cits. Ëh bien ! croyez-vous qu'ils n'aient pas tous^ au moins d'une manière confuse, leur système sur l'homme, auquel ils empruntent et dont ils déduisent les maximes qu'ils enseignent ? N'y a-t-il pas les moralistes de la sensation et du sentiment ? ceux du rationalisme et ceux du mysticisme? ceux du panthéisme et ceux du déisme? N'y en a-t-il pas autant que d'écoles et de sectes de philosophes ? Et pourquoi ? parce que encore une fois pour tracer une règle de vie il faut avoir quelque idée, quelque opinion sur la vie.

A plus forte raison procède-t-on ainsi quand on se propose expressément de faire de la morale une science. Comment, en effet, la constituer en un ordre logique de préceptes, et ne pas la rattacher etlarapporter à une théorie philosophique ? La morale n'est pas une science par elle-même et de son chef, elle n'est qu'une science dérivée, qu'une science seconde, ou pour mieux dire, elle n'est qu'un art ; elle présuppose donc nécessairement un antécédent scientifique , une science première qui lui donne son principe , sa raison et son point de départ. Or, cette science, wurce de lamorale, qu'est-elle autrechoseque

PREFACB.

la connaissance de l'homme et de sa nature ; et, pour parler avec plus de précision, qu'estelle autre chose que la psychologie, entendue dans son acception la plus large et la plus vraie ? La psychologie , en effet , est la base nécessaire de la morale. L'une sans l'autre ne serait , il est vrai , que pure et abstraite spéculation; mais celle-ci sans celle-là serait pratique sans théorie , application sans principes , art sans preuve et sans certitude, ou plutôt elle ne serait pas un art, mais un sentiment , une inspiration ; et alors encore , ainsi que je lai montré , il y aurait au fond un commencement et comme une première donnée de psychologie. La science des mœurs rend sans doute à la science psychologique le service de la développer en leçons de sagesse et en préceptes de conduite ; mais elle lui doit de son côté sa raison d'être et son évidence, ses titres et son autorité* On ne peut pas plus l'en séparer, qu'on ne le peut, dans un autre ordre d'idées, la navigation de l'astronomie , les arts chimiques de la chimie , la médecine de la physiologie , et en général une pratique quelconque de la théorie à laquelle elle se rapporte.

C'est pourquoi dans mon dessein de faire

PREFACE. XJ

de la morale philosophique , je n'ai pas un instant perdu de vue les résultats généraux auxquels m ont conduit antérieurement mes études psychologiques. Je les ai repris un à un afin de recueillir en chacun d'eux des élé* mens de solution pour les nouvelles questions que j'abordais et voulais traiter, et j'ai tâché par ce moyen de faire passer dans l'explication de la destination de l'homme la même vérité et la même lumière , que je crois avoir portées dans l'observation de sa nature. Si je l'ai bien vu tel qu'il est , je dois l'avoir conçu tel qu'il doit être ; car j'ai constamment concliiji et je pense avec exactitude , le but de son existence , de son mode d'existence , déterminant et précisant chacune des faces de ce but, d'après les faces corrélatives de sa condition et de sa manière d'être; mettant sans cesse en rapport ses obligations avec ses facultés , sa fin et son perfectionnement avec les lois de sa constitution. De sorte que des deux ouvrages que j'ai successivement composés , le premier sur la psychologie et le second sur la morale^ celui-ci est fait d'après celui-là, et celui-là fait pour celui-ci. Une seule et même philosophie les remplit tous les deux , théo-

Xij PRÉFACE.

rique dans celui qui précède, appliquée dans celui qui suit , conséquente de l'un à l'autre, et de l'un à l'autre changeant de forme et de point de vue , mais nullement de système. Je conçois même une combinaison , d'après laquelle ces deux ouvrages auraient pu n'en feire qu'un ; ce serait celle dans laquelle, immédiatement après avoir traité une question de théorie , j'aurais traité la question correspondante d'application , passant ainsi en chaque sujet d'une de ces questions à l'autre, les plaçant l'une à la suite de l'autre , les rapprochant matériellement comme elles se rapprocbfiat logiquement; que si, formant deux groupes à part de ces deux ordres de pensées , je les ai exposés séparément dans deux publications distinctes , je n'ai pas entendu par là les isoler réellement , et pour qu'il n'y eût pas à s'y tromper, je n'ai cessé d'en rappeler l'étroite et intime liaison.

L'avantage que j'ai trouvé à donner ainsi la psychologie pour principe à là morale est à mes yeux considérable. Je demande la permission de le faire sentir en quelques mots.

La grande question de la morale est la question du bien. Gomment d'ordinaire la

PRIÉFAGE» XÎij

rësout-onPpar une simple affirmation. Ainsi on dit que le bien est dans telles ou telles actions ; dans celles, par exemple, du dépositaire fidèle , du magistrat intègre , du soldat dévoué, du héros d'une juste cause, du mar^ tyr d'une sainte foi; on le dit de même d'une foule d'actions que l'on raconte , que l'on décrit et que l'on propose pour modèles à la conscience de chacun. Et cette méthode n'est pas mauvaise; mais, à mon avis, elle est insuffisante; elle est bonne pour commencer et non pour finir la science ; elle constate les faits , mais ne les explique ni ne les défiinit; elle atteste le bien, le montre, le met en tableaux , mais ne le réduit pas en théorie. C'est assez sans doute pour l'enseignement pratique et populaire , c'est ass6z pour l'éducation , mais ce n'est pas assez pour la science; car si la science est de l'histoire, elle est aussi quelque chose de plus; elle est de l'histoire généralisée et formulée en principes. Cela est vrai de toute science , et en particulier de celle du bien. Si donc, au sujet du bien, on débute par des exemples, il faut ensuite s'élever aux généralités et aux abstractions ; il faut pouvoir non seulement affirmer qu'il y a du

bien, mais déterminer en qaoi il consiste et en £ûre la philosophie.

Or, il me semble qa en général on s'oocape beaucoup pins du premier point que dn second , et qae les idées qa on donne dn bien se renferment trop dans lliistoire et ne s'élèvent pas assez à la théorie.

Long-temps j'ai essayé de me contenter de cette manière de traiter et de résoudre la question; mais sans cesse après mètre dit : le bien est là certainement ; je medeman^ dais ce qu'il y était. Tétais certain de son existence et , si I on peut le dire, de sa localisation ; mais je ne letaifcjias de son npin-* cipe et de sa nature générale. Je n aurais eu nulle difiEiculté à le montrer et à le marquer du doigt, mais je n aurais pu le définir.

Je le voyais dans la justice, dans la charité, dans la piété, dans le courage et la prudence , dans une foule d'autres vertus ; mais quetait-il dans toutes ces vertus? U y avait du bien dans chacune d'elles ; mais qu étaitce que le bien? Voilà ce que je ne voyais pas.

J'ignore si je suis parvenu à mieux résoudre le problème ; mais je m'y suis appliqué , et voici comment j'y ai procédé. Je suis paiii de

PBIÎFACE. XV

cette vérité, qui est avant tout de raison , mais qui est aussi d'expérience, ou que du moins l'expérience vérifie à chaque instant , savoir : que tout être a un but et l'a conforme à sa nature , qu'ainsi l'homme a le sien et l'a conforme à sa nature.

J'en ai conclu que sa nature doit révéler son but , et que la science de l'une une fois faite , la science de l'autre ne peut manquer.

Or , comme le résultat le plus général des études psychologiques, c'est que l'homme est une force qui , douée d'intelligence , de sensibilité et de liberté, est par là même morale; il m'a paru par cette raison que son but ou son bien , dans sa plus haute généralité , est de se développer et de se perfectionner comme force morale , d'agir moralement le plus et le mieux possible , d'agir le plus et le mieux possible selon les lois de ses facultés et l'ordre de ses rapports , d'avoir en un mot , aux conditions qni lui sont imposées par le Créateur, toute l'activité qu'il est dans son essence et son pouvoir de déployer.

Agir , voilà son bien , comme c'est le bien de toute force; agir, cela s'entend, convenablement à sa nature, oonuenienter naturœ;

Page 1