‹ Cours de philosophieChapitre 2 sur 17 · XVJ PREFACE · texte numérisé non relu

XVJ PREFACE

car toute autre espèce d'action , toute action qui ne serait pas selon les principes de sa nature , ne serait pas une action vraie , ne serait pas une action ^ mais une altération , une dégradation et une corruption de Taction.

Et comme il n'est pas d'action en lui dont il n'ait le sentiment , d'action vraie et excellente dont il n'ait à la fois le sentiment et le plaisir , jamais il n'arrive au bien qu'il n'arrive au bonheur; agir, voilà le bien; agir et le sentir , voilà le bien et le bonheur.

De cette conclusion générale, je n'ai eu nulle peine à aller à une foule de conclusions particulières. Je n'ai eu pour cela qu'à considérer chacune des faces de la nature de l'homme , et qu'à déterminer en conséquence chacune des faces de sa destination, je n'ai eu qu'à tailler pour ainsi dire la morale sur la psychologie, qu'à faire sortir successivement des principes de celle-ci les préceptes de celle-là , qu'à ébrancher la théorie en ses diverses applications; c'était pure affaire de raisonnement , déduction simple et facile.

Tel a été d'abord mon procédé.

Puis , comme après avoir jugé des faits tels

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que je les concluais , il ma paru bon d'en juger d'après l'expérience et l'observation; je les ai recherchés et analysés ; je me suis demandé si, en effet, le bien et le bonheur étaient tels que je les concevais : l'un l'action, l'action vraie ^ l'autre la joie de l'action.

Et j'ai reconnu, quant^au bien, que partout où il se rencontre , il n'est que le développement d'une légitime activité , ou pour parler avec plus de rigueur , que le développement de l'activité : car il n'y a d'activité que celle qui est dans l'ordre ; oii se trouve le désordre , il n'y a plus activité , il n'y a plus vie vraiment bonne, il n'y a qu'altération et corruption de la vraie vie. J'ai donc reconnu qu'en toute chose, le bien est l'action. Je ne puis ici, pour le prouver, entrer dans le détail d'analyses qui appartiennent au corps et au fonds même de l'ouvrage ; je ne puis que donner des indications , mais elles suffiront 5 je l'espère, ou si pour l'instant elles ne suffisaient pas, je prierai le lecteur de suspendre son jugement jusqu'au moment où il me sera permis de les lui offrir plus développées. Peut-être alors en sentira-t-il mieux l'exactitude et la vérité.

Ainsi , que sont tous les biens qui répon-

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dent et conviennent à nos diverses facultés ? quel est celui de l'intelligence , celui de la sensibilité, celui de la liberté, toutes ces vertus de la pensée, de Tamour et de la volonté , toute cette intime énergie qui se déclare par tant d'actes dignes d'estime et d'admiration? que sont toutes ces habitudes de gouverner notre corps, de le conserver par la tempérance, de le défendre par le courage, d'en ménager toutes les fonctions avec soin et discrétion ? que sont aussi les résolutions que nous prenons quand il le faut , de le dévouer pour le devoir à une mort inévitable? et ces œuvres de l'industrie, ces monumens de l'art que nous créons avec le concours et par le moyen de la matière ? et ces pratiques meilleures encore par lesquelles nous nous appliquons à la justice et à la charité , à la piété et à la religion ? que sont toutes ces formes , toutes ces modifications du bien ? Des modifications de la vraie vie , de celle qui ne pèche par défaut non plus que par excès , et qui , dans son plein développement , vaut d'autant plus qu'elle atteint mieux et dans une meilleure coordination les divers buts de sa nature. Dans toutes, le fonds et le principe

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est constamment Faction. Que fait l'homme qui déploie de rares et beiles qualités d'esprit et de caractère? Il agit, et par l'action donne à ses facultés morales leur légitime destination. Que fait celui qui se sert de son corps selon les règles de la sagesse? Il agit également , il est puissant sur ses organes ; de même celui qui associe la nature à ses ouvrages , et celui qui est charitable , et celui qui est religieux ; tous agissent et sont bons 5 et sont bons parce qu'ils agissent.

Veut-on 5 pour ne pas rester dans le vague des généralités , que je prenne un exemple précis et déterminé? Je citerai le martyr, je citerai le héros. Qu'approuve-t-on, qu'adniiret-on dans la conduite qu'ils tiennent ? N'estce pas cette énergie et cette constance excellentes qui font que leur cœur ne se trouble pas à la pensée de la mort ^ et se résout par dévouement à la vérité et à la justice, à briser tous ses liens les plus chers et les plus doux ? n'est-ce pas cette vitalité de vertu et de courage qui se suffit à elle-même, au point de se détacher de tout intérêt matériel , et de s'élever pure et sainte au plus haut de la perfection humaine? n'est-ce pas une douloureuse , mais divine émancipation , un élan

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prodigieux vers ce monde inconnu, où les âmes sont appele'es à vivre encore meilleures, plus libres, et plus puissantes? n'est-ce pas Faction , la plus action en quelque sorte qui soit au pouvoir de l'homme? n'est-ce pas l'action dans sa gloire et son idéale splendeur? Et le contraire, c'est-à-dire le mal, le mal qu'il y a à ne pas soutenir de sa vie sa croyance et sa cause , à les abandonner et à les trahir, n'est-ce pas de la faiblesse ? n'est-ce pas souvent un crime ou le comble de la faiblesse ?

n'est-ce pas une dégradation et comme une négation de l'action ?

Tout bien est action , cela est aussi vrai par l'expérience que par les preuves du raisonnement.

Il en est de même du bonheur ; tout concourt à montrer qu'il est l'infaillible conséquence du sentiment de l'action .

C'est encore un point sur lequel je n'insisterai pas ici , parce que c'est ailleurs que je le développerai. Mais il ne faut qu'y regarder pour voir qu'en effet dès qu'on agit, dès qu'on fait comme force morale ce qu'une force morale est appelée à faire, on est heureux d'une telle manière d'être. Ou l'on ignore son bien , et alors sans doute on n'ea

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jouit pas, ou on le prend pour le mal, et alors encore on n'en jouit pas, on en souffre comme du mal; mais dès qu'on le voit tel qu'il est, on s'en félicite , on en est heureux. Ainsi , selon les circonstances, on a les joies de l'esprit , quand l'esprit est plein d'énergie ; on a les joies de la vie physique, quand tout y va convenablement et celles qui tiennent aux relations sociales et religieuses, quand il y a dans Tâme des vertus sociales et religieuses. On les aurait toutes à la fois, s'il était possible de réunir en soi toutes ces diverses perfections. Mais pour tant de bien et tant de bonheur, il faudrait une âme divine, il faudrait Tange tel que nous le rêvons, tout pensée , tout amour, libre et puissant sans obstacle ; l'ange au corps incorruptible , au monde pur et idéal, à la société d'anges comme lui , vivant en Dieu et plein de Dieu. A rhomme tel qu'il est, il n'est donné ni d'être bon ni d'être heureux parfaitement. Mais de tout ce qu'il a de bonté, qu'il en ait peu ou beaucoup, il recueille infailliblement une juste part de bonheur.

Toute vertu a ses jouissances, toute qualité éminente son plaisir et ses douceurs , comme toute faiblesse sa tristesse, tout vice ses

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amertumes. J'expliquerai en son lieu ce qu'il peut y avoir en apparence de paradoxal en ces idées, et je tâcherai alors d'en mettre la vérité hors de doute et de contestation.

Pour le moment, ce que j'affirme, et ce qu'affirmeront avec moi tous ceux qui se placeront dans le même point de vue, c'est qu'il faut se méconnaître ou s'ignorer soiniême pour avoir quelque vertu et ne pas s'en féliciter , pour accomplir quelque bien et ne pas en être heureux.

Voilà comment il m'a semblé qu'en procédant comme je l'ai fait , je pouvais donner à la doctrine du bien et du bonheur un peu plus de précision qu'elle n'en a ordinairement.

Je crois aussi qu'en considérant la science de la destination de Vhomme, comme l'application point par point de celle de sa nature , il m'est possible de faire rentrer et de coordonner dans la morale certains arts de la vie, certaines règles d'action dont on ne nie pas l'importance, mais qu'on néglige trop d'y rattacher. Ainsi, par exemple, la logique, la poétique et la rhétorique, l'hygiène et l'économique, voilà, certes, autant d'arts, qui . ont pour objet le perfection-

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nement , soit de Fesprit , soit du corps , et finalement de la nature humaine. £h bien !

si quelquefois on les rapporte à la morale, c'est vaguement et sans précision; le plus souvent même on néglige de les y rattacher par aucun lien. On leur ôte ainsi le caractère impératif et obligatoire dont ils devraient être empreints ; on n'en fait plus des arts du bien; on oublie ce qu'il y a de moral dans leurs règles et leur objet. Et cependant il est moral et de la plus haute moralité de cultiver sa pensée par la science ou la poésie ; il est moral aussi ^ quoique à un moindre degré , de veiller sur son corps et son bien-être matériel ; il y a des devoirs attachés à la recherche de la vérité , à la recherche de la beauté, à la tempérance et au travail industrieux et utile. Pour n'être pas des devoirs de l'ordre de ceux qui nous commandent la charité envers nos semblables et la piété envers Dieu, ils n'en sont pas moins des devoirs ; il faut les placer à leur rang, mais il ne faut pas les méconnaître. Je crois donc avoir eu raison de restituer à la morale ou à lascience généraledu bien certaines parties qu'on a le tort ou d*en rejeter entièrement, ou de n'y admettre qu'obscurément. Je les y ai rétablies d'une manière directe et explicite.

Xxiv PR^FAGE.

J'y ai été conduit comme je lai dit par la marche que j ai suivie; allant sans cesse de la psychologie à sa conséquence naturelle, j'ai dû faire passer dans celle-ci tout ce qui était dans celle-là; et commeenétudiantl'homme tel qu'il est, j'ai reconnu entre autres points qu'il est capable de sentir et le beau et le vrai, qu'il est doué d'une organisation propre à l'expression et au mouvement ; en l'étudiant tel qu'il doit être , j'en ai tiré la conclusion qu'entre les élemens divers du bien sont pour lui la poésie , la science , l'éloquence , la conservation et le développement de ses facultés physiques. Encore une fois, ici comme toujours^ j'ai calqué fidèlement la morale sur la psychologie 5 en employant pour instrument une exacte déduction.

Un autre avantage peut être tiré de cette manière de comprendre et de traiter la morale, et il mérite réflexion. Par un sentiment fort louable , on s'occupe beaucoup aujourd'hui de la condition des classes pauvres.

On fait bien, ce n'est que justice; on ne saurait mettre , à les rendre meilleures et plus heureuses , trop de soin et d'application. Je m'en voudrais de ne pas montrer sympathie et amour pour une œuvre aussi pieuse ; et si je prévoyais que mes paroles y fissent la

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