CHAPITRE X ET DERNIER
GONCLTJSION.
Ma tâche est achevée. Je m'étais proposé de résoudre la question du but de lavie; jeTai résolue selon mes lumières. Je pourrais avoir à donner sur tels ou tels points particuliers de cet immense sujet des développemens plus étendus ; je ne me flatte pas d'avoir tout dit, ni même d'avoir assez dit; mais les omissions n'empêchent pas que je n'aie embrassé, dans cet ouvrage, un tout et un système d'idées, dont je viens, à ma grande joie, d'atteindre le dernier terme.
J'ai donc fini et j'en suis heureux ; il n'y a que ceux qui ont eu le courage d'entreprendre une longue composition, de la continuer patiemment et d'y travailler jusqu'au bout, qui comprennent bien le plaisir que j'ai à me dire : j'ai fini; c'est comme si je me disais : j'ai vaincu. J'ai vaincu en effet, au moins selon la mesure de mes forces. J'avais pour adverses les difficultés d'une matière commode au lieu commun , mais embarrassante pour la science. J'ai tâché de les surmonter; ce n'a pas été sans dégoût, sans fatigue et parfois sans un
profond découragement ; il y a de bien tristes retours à faire sur soi-même quand on prend charge de livre, et qu'on y engage sa conscience. Que de langueurs accablantes, que de doutes sur son œuvre, que de mauvaises heures employées à se demander si , en effet , elle vaut la peine d être achevée; que d'enivremens qui se dissipent et laissent ensuite l'esprit froid , mécontent et chagrin; que d'espoirs trompés, de projets détruits ou ajournés. Il arrive que dans un premier moment d'enthousiasme et de confiance , on croit avoir fait chose qui vaille, et puis, après un peu de temps , l'illusion tombe , le rêve s'en va , et l'on s'aperçoit que rien ne reste. A force de raison et de résolution on remet la main à l'œuvre , on redouble de soin , d'étude et de travail , on compte sur un meilleur résultat; le résultat n'est pas meilleur; rien de bon et qui satisfasse; il faut encore recommencer. Alors c'est vraiment pitié; car cette fois on n'était plus dans son premier aveuglement, dans cet enchantement de soimême qui pouvait induire à mal; on était de sens rassis, on se tenait sur ses gardes, on ne touchait à rien qu'avec prudence, discrétion et habileté ; et cependant on n'a pas mieux fait. Qui sait même si, à une nouvelle reprise, malgré une expérience plus éclairée , on obtiendra^ après bien des peines, uu succès plus heureux? Le
métier est rude , et je l'ai fait ; c'est pourquoi je m'en félicite et crois en avoir le droit. Que le lecteur me pardonne de le mettre ainsi dans le secret d'un sentiment tout personnel ; il n'est pas indigne de sa sympathie.
]'ai aussi, avant de prendre congé de lui, à lui demander une autre faveur. Dans mes deux précédens ouvrages j'ai cru devoir indiquer l'objet et le plan général de l'ouvrage qui suivrait; je lui demande la permission de faire encore aujourd'hui la même chose.
Voici donc en résumé l'idée du livre qui me semblerait devoir être le complément et la conséquence de celui-ci : il y serait traité des moyens de conduire l'homme à son but; des pratiques propres à lui assurer le bien et le bonheur ; de ïart , en un mot , de le rendre à la fois meilleur et plus heureux. La destination de l'homme aurait été au préalable expliquée; il s'agirait de dire par quels actes il convient de l'accomplir. Ce serait une route à tracer, après avoir d'à* bord marqué le terme où elle doit conduire. Ainsi j'ai commencé par rechercher quelle est la vraie fin de l'humanité ; il me resterait à rechercher quelle en est la vraie voie , la règle de progrès , la légitime direction. On le voit, ces deux études tiennentintimement l'une àl'autre ; la première est
le principe et la condition de la seconde; et celle-ci, à son tour, est la conclusion de celle-là; à elles deux elles constituent toute la question de la morale. Si la vie de l'Iiomme était si simple, qu'il n'eût au monde qu'une chose à faire, comme il n'y aurait certainement qu'une manière de la faire, ou du moins de la bien faire, cela réduirait singulièrement le nombre des préceptes à lui donner; tout serait dit quand on lui aurait montré la ligne unique qu'il aurait à suivre. Mais si au fond il y a unité dans l'objet qu'il doit poursuivre, si tout revient pour lui en dernière analyse au bien et au bonheur, c'est-à-dire au souverain bien, le souverainbien, tel qu'il le lui faut, est large et varié, l'unité en est vaste et d'une foule d'aspects divers; c'est pourquoi, pour y parvenir, les chemins sont nombreux, et tout en convergeant sont très-variés et très-divers. Ainsi il n'y a , si l'on veut, qu'un art de diriger l'homme au bien et au bonheur; mais cet art se décompose en une foule d'arts particuliers qui ont chacun leur spécialité, et le livre qui les exposerait se résoudrait dans son ensemble en une suite de traités qui tous auraient leur sujet défini et délimité.
Il devrait, en conséquence, débuter par un traité de Vart de se connaître , car c'est là le principe. 11 faudrait, dans ce traité, s'appliquer à
montrer quelles habitudes il convient de donner à la conscience pour la rendre capable de cette science de soi-même , qui fait qu'on se voit et qu'on se juge, qu'on s'approuve ou qu'on se blâme , qu'on s'exhorte à persévérer ou qu'on se promet de se corriger dans toute la sincérité de sa pensée. Il y aurait dans ce dessein à emprunter à toutes les morales religieuses et populaires une foule d'excellens préceptes, qu'on aurait seulement soin de coordonner , de disposer , et d'expliquer dans une vue philosophique. On dirait dans quelles circonstances il est bon de se placer pour obtenir ce recueillement et ces lumières intérieures, source de toute moralité, comment prendre son lieu , son temps , ses occasions, comment consulter les autres et mettre à profit leur sagesse, etc., etc. — On voit sans peine, d'après ces indications, tout ce qu'il y aurait à placer et à développer sous ce premier titre.
On aurait ensuite à traiter de Vari de penser (lequel implique l'art de parler), et le divisant en logique j poétique et rhétorique^ à tracer systématiquement les règles d'après lesquelles l'intelligence peut successivement se former à la science, à la poésie et à l'éloquence. Ici encore on sent bien tout ce qu'il y aurait d'idées pratiques à tirer et à recueillir d'une foule de bons hvres , auxquels
il faudrait les prendre , pour les lier et les rapporter au plan de cet ouvrage. Cet art de penser bien entendu , et réduit sobrement aux lois les plus générales de la culture intellectuelle, serait d'une incontestable utilité; il serait récole des bons esprits.
Ensuite viendrait l'art de diriger et de gouverner la sensibilité, d'assigner aux passions leurs objets véritables, de les porter aux vrais biens, de les détourner des vrais maux , de régler tous leurs mouvemens sur une juste estime des choses. Et alors , de même que Vart de penser se proposerait de faire de bons esprits, Vart de sentir se proposerait de faire de bons et d'excellens coeurs. Je répéterai encore ici, mais pour n'y plus revenir, parce qu'on doit en être bien pénétré, la réflexion que j'ai déjà faite sur les secours que la philosophie aurait à tirer d'une foule d'écrivains en s'appropriant leurs maximes au sujet des passions; les matériaux abonderaient, et elle n'aurait qu'à les assembler.
Suivrait un traité sur r«r/ de bien user , de bien se servir de la liberté ^t de l'employer convenablement à la possession de soi-même, au conseil et à la résolution, et enfin à Texécution. Ce traité serait capital; mais comme il se trouverait implicitement dans
chacun de ceux qui seraient consacrés à ia direction particulière de tel ou tel ordre de facultés , on pourrait y moins insister et s'en référer pour plus de développement aux divers traités spéciaux dans lesquels il rentrerait.
Voilà pour ce qui regarde les pratiques de la vie intime.
Quant à celles qui ont pour objet les divers devoirs extérieurs , physiques , sociaux ou religieux, elles constituent trois groupes de règles , ou trois arts de conduite, qui ont chacun leur raison dans un ordre particulier d'idées.
Ainsi celles qui se rapportent au corps ont pour principe, avant tout, la physiologie et la médecine pathologique ou hygiénique; puis selon qu'on se propose de cultiver dans les organes la faculté expressive, ou la faculté locomotrice, elles consistent dans des exercices d'action oratoire, de chant, de danse, etc. , de gymnastique esthé' tique y ou de marche , de lutte , de course, de natation , etc. , etc. , de gymnastique athlétique.
Et quand elles s'appliquent à la nature pour y produire et y développer, soit le beau, soit l'utile, fondées sur les sciences physiques, qui seules les rendent possibles, elles composent, selon
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leur but, ou une sorte à! art poétique ou un arl économique appliqués l'un à Tenibellissement et l'autre à la richesse du monde matériel.
Pour celles dont l'ordre de la société est la fin particulière, elles consistent dans toutes les lois positives et pratiques , droit des gens , constitutions, codes et préceptes de conduite, qui déterminent les relations de nations à nations, de citoyens à citoyens , de parens à parens, d'amis et de bienfaiteurs à amis et à obligés ; mais on sent que s'il est facile de les indiquer dans leur ensemble , il est loin d'être aussi aisé de les saisir dans leurs détails, de les suivre dans leurs variétés, de les discerner avec précision dans tous leurs cas particuliers. Comme elles doivent nécessairement suffire à toutes les situations et à toutes les circonstances de la vie, il devient parfois d'une très-délicate et très-épineuse analyse d'en apprécier exactement la valeur et la portée. C'est ce qui fait l'embarras des hommes d'état, des diplomates, des jurisconsultes et des moralistes; c'est ce qui ouvre la porte à la casuistique et aux subtilités de toute espèce dans lesquelles elle s'égare. Un des arts peut-être les plus difficiles et par la nature et par le nombre des objets qu'il doit embrasser est donc celui de la vie sociale; aussi est-il loin d'être encore fait.
Il faut en dire à peu près autant de l'art de la vie religieuse. Dansses généralités et dans son principe il est peu contestable; mais quand on descend aux détails des règles et de la discipline, on rencontre à chaque pas obscurité et incertitude. Les plus exacts théologiens s'y brouillent et s'y confondent; les plus zélés ne savent que faire, les plus scrupuleux que décider. Aussi voit-on que dans chaque culte il y a toujours un certain nombre d'actes et d'exercices de piété qui sont laissés à la discrétion et au libre arbitre des consciences. Cependant, d'autre part, dans toutes les religions , et particulièrement dans les plus vraies, on pourrait sans peine recueillir assez de pratiques irréprochables pour en composer avec choix un système de règles d'action, qui certainement suffirait aux principaux besoins de l'âme. Ce serait là l'art véritable de bien vivre selon Dieu.
Tels seraient les divers traités dont se composerait le livre des pratiques^ ou l'art général de conduire l'homme au bien et au bonheur.
Si maintenant l'on a bien compris l'esprit de l'ouvrage que je publie et par suite celui de l'ouvrage dont je viens de tracer l'esquisse, on se rendra compte, je pense, de la raison qui m'a fait
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placer au nombre des règles de la vie morale , plusieurs arts qui, d'ordinaire, ne semblent pas en faire partie ; par exemple la logique^ l'eslhétique^et surtout riiygiène et l'économie politique. C'est la même raison qui, dans l'analyse des différens élémens de la destination humaine , m'a déterminé à y reconnaître, chacune, il est vrai, à leur rang et à un titre particulier , la science , la poésie, la santé et la richesse. Il faut bien , puisque ce sont là des buts de légitime activité, savoir à quelles conditions et par quels procédés ils peuvent être atteints. La logique, l'esthétiijue, etc., etc., ne sont donc plus, sous ce rapport, des arts à part et indépendans ; ils rentrent au contraire à leur rang dans l'ordre général des moyens propres à l'accomplissement de la loi morale , ils y ont leur place et leur importance , et on ne saurait les en retrancher sans y laisser une lacune; et eux-mêmes ils perdraient, à ce fâcheux isolement , le. caractère obligatoire , que cependant ils doivent avoir; ils ne seraient plus des arts moraux. Or , une telle manière de les traiter serait une véritable dégradation ; au contraire en les rattachant à un système général de pratiques du bien , on les relève , on les consacre , on leur donne leur vraie valeur. Je n'hésite donc pas à les considérer comme parties intégrantes d'un livre qui devrait se composer de toutes les règles
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propres à diriger la vie de rhorome vers son but. Ce livre, le ferai-je ? Je le voudrais; j'en sens le prix, je sens que bien exécuté, populaire et philosophique, il conviendrait également aux âmes simples qu'il instruirait en faciles préceptes, et aux penseurs auxquels il laisserait voir une théorie sous ces préceptes. Ce livre des faibles et des forts, que j'appellerai volontiers le Manuel des consciences , serait , je crois, tel que je le conçois, d'une grande utilité. Mais que quelqu'un le fît à ma place, je l'en remercierais comme d'un service, et je me trouverais soulagé d'un fardeau qui me pèse, tant je vois ce qui me manque pour entreprendre un tel travail. D'abord je n'ai passons la main , et il me faudrait les rechercher et les recueillir de toute part, ces leçons familières de sagesse et d'honéteté, que l'humanité a partout reçues de ses poètes , de ses prêtres, de ses législateurs et de ses moralistes, et les recueillir pour bien faire dans cette fleur de vérité , de naïveté sérieuse , de gravité touchante dont elles brillent , surtout dans les sociétés anciennes; il faudrait les prendre, en quelque sorte, telles qu^elles sont soi*ties de la bouche des grandes et saintes âmes qui les ont professées. Je devrais ensuite , sans les altérer ni dans leur forme ni dans leur sens , les combiner et les ordonner dans mon point de vue systématique, de manière à en faire un corps
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régulier d'enseignement Puis, quand sur quelque point, il y aurait lacune, je serais obligé de suppléer à l'histoire par l'invention; or, inventer en fait de maximes n'est pas une cbose aisée. Ce sont pensées qui ne viennent bien que d'iu^ spiration ou sous l'influence d'une expérience toute personnelle. On ne réussit guère à les élaborer logiquement et par voie de pure spéculation. On risque, en les composant ainsi, de n'avoir, le plus souvent, au lieu de vraies maximes et de préceptes vraiment pratiques, que des formules abstraites et des principes métaphysiques.
Mais ce qui me serait encore plus difficile, ce serait, lorsque sous d'autres rapports, ayant à tracer des règles d'action déduites des sciences physiques, comme, par exemple, en hygiène et en économie politique , ignorant ces sciences je ne pourrais leur emprunter que quelques vagues généralités. Il y aurait là, pour moi, un trèsngrand embarras, et je serais forcé, pour m en tirer, de renvoyer de mon livre aux livres des savans y de aies leçons à leurs leçons, ce qui serait un grave inconvénient , ou sinon je devrais me mettre k apprendre ce que je ne sais pas, m'instruire en une foule de matières qui me sont inconnues, et l'inconvénient ne serait pas moindre. Je ne le pourrais en effet, qu'en donnant beaucoup de
temps à des études qui s'écartent trop de celles auxquelles je me suis voué et pour lesquelles j'ai besoin de toutes mes heures et de toutes mes forces. Mieux vaudrait, je crois encore, user de l'autre expédient et avoir recours aux hommes spéciaux, pour toutes les questions qui ne me seraient pas familières.
Tous ces obstacles ne laissent pas que de m'arréter et de me jeter dans le doute et l'hésitation. Ce n'est pas chez moi un parti bien pris que de tenter l'exécution du livre que je viens d'annoncer; tout au plus, me déciderais-je à en détacher quelques traités, que je donnerais séparément, comme par exemple , la logique.
Mais dans tous les cas, je ne commencerai rien avant de m'étre distrait par d'autres travaux d'un sujet, qui, à force de m'étre présent et d'occuper ma pensée , a fini par fatiguer et faire languir mon attention. J'aspire à me divertir de cet ordre d'idées , dans lequel , déjà depuis assez long- temps, je me suis presque exclusivement renfermé. Une récréation me sera bonne, et j'aurai soin de la prendre telle qu'elle ne soit pas perdue pour la philosophie. Voici , en effet , quels sont mes plans : je compte d'abord composer quelques Mémoires
psychologiques^ que j'ai promis et que je donnerai comme commentaires et développemens de différens points de doctrine trop résumés dans mon Cours. J'aurai probablement ensuite à songer à une troisième édition de V Essai sur Vhisfoire de la philosophie , pour laquelle il me sera facile d'avoir quelques nouveaux matériaux, puisqu'il s'est fait assez récemment un certain nombre de publications, dont j'aurai à rendre compte.
Je pourrai alors revenir à l'ouvrage que j'ai esquissé pour en traiter, selon que je l'aurai résolu , soit le tout , soit quelques parties.
Je demande pardon au lecteur de le mettre ainsi dans le secret de mes affaires philosophiques; mais c'est un plaisir de l'écrivain, comme c'en est un du soldat , de parler aussi de ses campagnes, de revenir sur celles qu'il a faites, et de projeter celles qu'il va faire.