‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 1 sur 21 · COURS · texte numérisé non relu

COURS

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PRÉFACE PERSONNELLE

En publiant enfin le dernier volume de ce Traité, je crois aujourd'hui devoir exposer, à tous ceux qui ont bien voulu m'accorder aussi longtemps une attention persévérante, l'explication générale des motifs., essentiellement personnels, qui ont prolongé pendant douze ans cette nouvelle élaboration philosophique. Une telle exposition est ici d'autant plus convenable que des obstacles analogues pourront également | entraver ou retarder les divers travaux ultérieurs que ^annonce en terminant l'ouvrage actuel. Comme le titre même de cette préface exceptionnelle rappelle expressément sa destination principale, les lecteurs qui voudront immédiatement poursuivre le grand sujet étudié dans le tome précédent pourront la passer sans aucun inconvénient, sauf à y revenir ensuite, j si son objet propre les intéresse suffisamment.

La longue durée de l'élaboration que j'achève aujourd'hui pourrait d'abord être imputée à la suspension forcée qu'elle éprouva, aussitôt après la publication du tome premier; par suite de la crise industrielle qu'occasionna la mémorable secousse politique de i83o. Ainsi contraint de chercher un nouvel éditeur, je dus interrompre, pendant quatre ans environ, une composition qui, suivant ma nature et mes habitudes, ne pouvait être jamais écrite qu'en vue d'une impression immé- 1 diate. Une seconde cause de retard dut résulter ensuite de l'extension très prononcée qu'acquit graduellement mon opération philosophique, sans que l'esprit ni le plan en éprouvassent d'ailleurs la moindre altération quelconque. Ceux de mes lecteurs qui n'auront pas oublié l'annonce initiale

PRÉFACE PERSONNELLE

pourront maintenant, se convaincre, soit d'après l'acroissement du nombre des volumes, soit en vertu de leur ampleur supérieure, que l'étendue effective de ce Traité est réellement plus que le double de ce qui avait été originairement promis. Mais, quelle qu'ait dû être l'influence évidente de ces deux motifs de retard, elle n'eût véritablement abouti qu'à pro- \ * longer jusqu'en i836 un travail que j'avais d'abord espéré terminer en i832. Si donc, au lieu de ees six années, mon œuvre en a finalement exigé douze, il faut surtout l'attribuer aux graves obstacles inhérents à ma situationpersonnelle. Or je n'en puis faire suffisamment apprécier la portée essentielle, soit passée, soitfuture, qu'en appelant ici une attention directe, quoique sommaire, sur une existence privée où je \ m'efforcerai, d'ailleurs, de caractériser, autant que possible, ! son intime connexité avec l'état général de la raison humaine ' au dix-neuvième siècle. Du reste, il a toujours paru conve- ' nable que le fondateur d'une nouvelle philosophie fît directement connaître au public l'ensemble de sa marche spécula-; tive et même aussi de sa position individuelle.

Issu, au midi de notre France, d'une famille éminemment catholique et monarchique, élevé d'ailleurs dans l'un des lycées où Bonaparte s'efforçait vainement de restaurer, à | ) grands frais, l'antique prépondérance mentale du régime \ théologico-métaphysique, j'avais à peine atteint ma quatorzième année que, parcourant spontanément tous les degrés | essentiels de l'esprit révolutionnaire, j'éprouvais déjà le be-

tsoin fondamental d'une régénération universelle, à la fois politique et philosophique, sous l'active impulsion de la crise salutaire dont la princiaple phase avait précédé ma naissance, et dont f irrésistible ascendant était sur moi d'autant plus assuré, que, pleinement conforme à ma propre nature, il se trouvait alors partout comprimé autour de moi. La lumineuse influence d'une familière initiation mathématique, heureusement développée à l'Ecole polytechnique, me fit bientôt pressentir instinctivement la seule voie intellectuelle qui pût réellement conduire à cette grande rénovation. Ayant promptement compris l'insuftisance radicale d'une instruction scientifique bornée à la première phase de lapositivité rationnelle, étendue seulement jusqu'à l'ensemble des études organiques, j'éprouvai ensuite, ayant même d'avoir quitté ce noble établissement révolutionnaire, le besoin d'appliquer aux spéculations vitales et sociales la nouvelle manière de philosopher

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PRÉFACE PERSONNELLE

que j'y avais apprise envers les plus simples sujets. Pendant que, à cet effet, je complétais spontanément, surtout en bio-^ logie et en histoire, à travers beaucoup d'obstacles matériels, mon indispensable préparation, le sentiment graduel de la vraie hiérarchie encyclopédique commençait à se développer chez moi, ainsi que l'instinct croissant d'une harmonie finale entre mes tendances intellectuelles et mes tendances politiques, d'abord essentiellement indépendantes, quoique toujours également impérieuses (1). Cet équilibre décisif

(1) A cette époque, et -quand j'étais parvenu à sentir à la fois la portée \ el l'insuffisance de la grande tentative de Condorcet, mon évolutionspontanée fut profondément troublée pendant quelques années, sans cependant être jamais déviée ni suspendue, par une liaison funeste ; avec un écrivain fort ingénieux, mais très superficiel, dont la nature propre, beaucoup plus active que spéculative, était assurément peu : philosophique, et ne comportait réellement d'autre mobile essentiel qu'une immense ambition personnelle (le célèbre M. de Saint-Simon). Il avait, de son côté, déjà senti, à sa manière, le besoin d'une régénération sociale fondée sur une rénovation mentale, quelque -vague et incohérente notion qu'il se formât d'ailleurs de l'une et de l'autre, d'après la profonde irrationalité de son éducation générale. Cette coïncidence devint pour lui, à mon égard, la base d'une désastreuse ^ influence, qui détourna longtemps une partie notable de mon activité philosophique vers de vaines tentatives d'action politique directe; quoique, du reste, il en soit résulté chez moi, outre une plus viveexci tation à une publicité immédiate et peut-être même prématurée, un attention plus décisive àl'efficacité sociale du développement industriel, sur laquelle toutefois j'avais été auparavant éveillé par les doctrines économiques, premier fondement réel de la direction qui caractérisait surtout M. de Saint-Simon. Une telle conformité apparente, quoique très incomplète, en effet, constitua aussi, après notre rupture, le motif \ ou le prétexte des envieuses insinuations dirigées contre l'originalité de mes premiers travaux en philosophie politique, en attribuant Une I importance factice à une vicieuse qualification que m'avait inspirée, en j 1825, une générosité fort mal entendue, ainsi étrangement récompensée, et que ne portait point, deux ans auparavant, la première édition de | l'écrit correspondant. L'ensemble de mon essor ultérieur a depuis longtemps écarté spontanément ces vaines récriminations contre un philosophe qui a souvent, j'ose le dire, accordé, à chacun de ses divers prédécesseurs, fort au delà de ce qu'il en avait véritablement tiré, d'après la double tendance qui m'entraîne, soit à éviter des détails indifférents au public en rapportant la valeur totale de chaque conception à celui qui en a manifesté le premier germe distinct,Jors même que la^ saine appréciation et la réalisation principale m'en sont essentiellement dues, soit à montrer, autant que possible, les racines antérieures qui';* peuvent donner plus de force à mes propres pensées.

Quoique ce célèbre personnage ait, à mon égard, indignement abusé ; du facile ascendant individuel, que devait lui procurer mon extrême J

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résulta enfin, en 1822, de la découverte fondamentale qui me conduisit, dès l'âge de vingt-quatre ans, à une véritable unité mentale et même sociale, ensuite de plus en plus développée et consolidée sous l'inspiration continue de ma grande loi relative à l'ensemble de l'évolution humaine, individuelle ou collective : elle fut directement appliquée, en 1825 et 1826, à là réorganisation politique, dans les essais déjà cités souvent en ce Traité, et que je retirerai ultérieurement du recueil hétérogène où ils restent encore égarés. Une telle harmonie philosophique ne put être toutefois pleinement constituée que d'après la première exécution, commencée en 1825, et réalisée en 1829, de l'élaboration orale qui a suscité l'élaboration écrite que je termine maintenant pour la systématisation finale de la philosophie positive, graduellement préparée par mes divers prédécesseurs depuis Descartes et Bacon (1).

jeunesse sur une nature profondément disposée à l'enthousiasme politique et philosophique, je dois cependant profiter d'une telle occasion pour venger ici sa mémoire des graves imputations que doivent inspirer, à tous les hommes sensés et à toutes les âmes pures, les honteuses aberrations éphémères qu'on a osé introduire sous son nom après sa mort. S'il eût vécu quelques années de plus, son absence totale de vraies convictions et son entraînement presque irrésistible vers les bruyants succès immédiats eussent peut-être égaré sa vieillesse fort au delà des bornes qu'il avait toujours spéculativement respectées. Mais, quoi qu'il en soit d'une telle conjecture, je puis directement assurer que, pendant six années environ d'une intime liaison, je ne lui ai pas entendu proclamer une seule fois aucune de ces maximes profondément subversives de toute sociabilité élémentaire qui lui furent ensuite impudemment attribuées par des jongleurs qu'il n'avait jamais connus. J'ai pu seulement observer en lui, après l'affaiblissement résulté d'une fatale impression physique, cette tendance banale vers une vague religiosité, qui dérive aujourd'hui si fréquemment du sentiment secret de l'impuissance philosophique, chez ceux qui entreprennent la réorganisation sociale sans y être convenablement prépares par leur propre rénovation mentale.

(1) L'essor initial de cette opération orale fui douloureusement interrompu, au printemps de 1826, par une crise cérébrale, résultée du fatal concours de grandes peines morales avec de violents excès de travail. Sagement livrée à son cours spontané, cette crise eut sans doute bientôt rétabli l'état normal, comme la suite le montra clairement. Mais une sollicitude trop timide et trop irréfléchie, d'ailleurs si * Naturelle en de tels^as, détermina malheureusement la désastreuse intervention d'une médication empirique, dans l'établissement particulier du fameux Esquirol, où le plus absurde-traitement me conduisit rapidement à une aliénation très caractérisée. Après que la médecine P m'eut enfin heureusement déclaré incurable, la puissance intrinsèque

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PREFACE PERSONNELLE IX

Dès l'origine de mon essor philosophique, dénué de toute fortune personnelle, même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon existence matérielle devait directement reposer sur des occupations professionnelles indépendantes de mes travaux spéculatifs, dont le succès serait, par leur nature, trop loin et trop incomplet pour jamais suffire à consolider ma position privée. Afin toutefois que cette nécessité continue tendît, autant que possible, à développer ma vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je choisis spon-

de mon organisation, assistée d'affectueux soins domestiques, triompha naturellement, en quelques semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la maladie, et surtout des remèdes. Ce succès essentiellement spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement consolidé que, en 1828, appréciant, dans un journal, le célèbre ouvrage1 de Broussais sur l'irritation et la folie, j'utilisais déjà philosophiquement les lumières personnelles que cette triste expérience venait de me procurer si chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assezd'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré la parfaite continuité de mon essor mental, en accomplissant jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrompue trois ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le Traité que j'achève aujourd'hui!

Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'impute point à de vaines préoccupations personnelles la confidence hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui sauront l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale comporte, chez des natures inférieures, le recours aux plus indignes moyens, sous l'excitation passagère ou permanente des antipathies individuelles ou collectives, j'ai cru devoir me garantir d'avance, par cette franche exposition, contre les insinuations infâmes, que pourraient ainsi secrètement susciter les animosités diverses que soulèvera de plus en plus l'essor de ma nouvelle philosophie, et auquel ce dernier volume doit surtout imprimer spontanément une dangereuse impulsion. Cette juste prévision repose déjà sur le honteux emploi <W semblables machinations, auxquelles recourut vainement, en 1838, pour satisfaire envers moi d'ignobles ressentiments privés, un puissant personnage scientifique, dont le nom doit ici figurer enfin, en digne i punition unique d'une telle conduite, le fameux géomètre Poisson. On n'a pas d'ailleurs oublié que quelques années auparavant, un moyen analogue avait aussi été employé en vain, dans le monde savant, quoique avec une intention beaucoup moins haineuse, afin de ruiner le crédit intellectuel de l'illustre navigateur qu'une récente catastrophe vient d'enlever à la France. Par ces deux exemples incontestables du g déplorable égarement pratique où peut conduire le jeu naturel de nos passions, même scientifiques, le lecteur comprendra, j'espère, Je motif et la portée d'une explication où l'on aurait pu, sans cela, soupçonner l'influence d'inquiétudes exagérées, que la malveillance eût même tenté peut-être d'ériger en symptômes indirects d'une certaine persistance actuelle de l'accident qui en est l'objet.

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PRÉFACE PERSONNELLE

tanément, à cette effet, en 1816, l'enseignement mathématique, envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, déjà remarquée, pendant que j'étudiais a l'Ecole polytechnique, aussi bien par mes chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers degrés, et sous tous ses modes, mon unique moyend'existence, Mais quoique, pendant ces vingt-six années, mon élaboration philosophique n'ait jamais troublé, en aucune manière, ces devoirs spéciaux, toujours aussi scrupuleusement accomplis que si je m'en fusse exclusivement occupé, elle a essentiellement empêché, d'après ma discordance involontaire avec le milieu où j'étais forcé de vivre, que ces longs et constants services m'aient procuré jusqu'ici la juste récompense personnelle qui en fût naturellement résultée, pour -Mut autre professeur uniquement livré, même avec moins de zèle et de succès, à de telles opérations. Les travaux transcendants, qui semblaient devoir rehausser le mérite de mes occupations professionnelles, ont constitué, au contraire, la principale cause des graves injustices que j'ai subies dans cette carrière, soit en vertu de la répugnance qu'ils inspiraient aux diverses influences dominantes, soit surtout par suite de la basse envie que je suscitai secrètement autour de moi, en remplissant, avec une supériorité généralement reconnue, des fonctions qui, de ma part, étaient ainsi évidemment accessoires. Quoique je sois jusqu'ici le seul philosophe qui n'ait fait, ni dans ses écrits, ni dans sa conduite, aucune concession contraire à ses convictions, l'état présent de la raison publique commence déjà réellement à permettre, du Moins en France, une telle plénitude de la dignité spéculative ; mais elle n'est pas encore suffisamment exempte de dangers personnels. Toujours résolu à maintenir entièrement intacte, à tout prix, mon indépendance philosophique, j'ai été sans cesse rigoureusement écarté des diverses branches de notre instruction publique, par les velléités rétrogrades et l'esprit tracassier du déplorable gouvernement dont l'heureuse secousse de i83o nous a délivrés à jamais. Ainsi réduit exclusivement aux pénibles ressources de l'enseignement privé, il a longtemps été pour moi encore plus précaire et moins efficace qu'envers tout autre, soit à raison d'une vie essentiellement solitaire qui me tenait éloigné des relations utiles» soit d'après le peu de sympathie que je trouvais chez les divers personnages, qui pouvaient le plus appuyer une telle

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