‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · T ». "■.'•■"SI · texte numérisé non relu

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ccssaire pour y arriver, puisque les obstacles seront essentiellement les mômes, et seulement plus énergiques, envers cet avènement primilif qu'à l'égard du développement ultérieur. C'est d'abord la judicieuse défense permanente des intérêts populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l'action philosophique, jusqu'alors en butle à l'aveugle dédain des hommes d'Étal. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement surgi, les grandes collisions* pratiques, que l'absence totale de systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de plus en plus, constitueront, sans doute, les principales occasions de son propre développement social, en faisant immédiatement sentir à toutes les classes Futilité croissante de son active intervention morale, seule susceptible de tempérer suffisamment l'antagonisme matériel, et de modifier habituellement les sentiments opposés d'envie ou de dédain qu'il inspire de part oii d'autre." Les clauses les plus disposées aujourd'hui à ne reconnaître d'ascendant réel qu'à la richesse seront alors amenées par des expériences décisives et peut-être fort douloureuses, à implorer la protection nécessaire de cette même puissance spirituelle qu'elles regardent maintenant comme essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués pour faire comprendre que, dans le système normal de la sociabilité moderne, l'autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de l'élévation de ses vues et de l'impartialité de son caractère, le -principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec bien plus d'énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l'anarchie actuelle. Aussitôt que cette nouvelle influence philosophique sera suffisamment développée, on peut assurer que son intervention morale sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l'époque très prochaine où de besoin croissant d'un tel modérateur ne pourra plus être contesté. C'est ainsi que s'établira graduellement, en raison des services rendus, un pouvoir (iui, par sa nature, ne saurait convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En- considérant aujourd'hui, sous l'aspect le plus général, cette réaction fondamentale de la cause populaire sur l'avènement de la réorganisation spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d'entraî-

ner suffisamment la société vers cette issue nécessaire. Leî/'îi débats, de plus en plus misérables, qui s'agitent maintenant à J/$ grand bruit parmi les classes supérieures, tendent naturelle- $g| ment à écarter les esprits de toute véritable réorganisatiou/>% sociale, pour réduire de plus en plus la politique officielle^! à des luttes personnelles, aussi stériles que perturbatrices ï*«m Abstraction faite des intérêts populaires proprement dits, -WM on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement -M compatibles avec la conservation indéfinie de l'organisme ?M putréfié que la décomposition moderne, nous a transmis, pourvu, 'M que la direclion leur en soit livrée ; en même temps, les ha-*J biludes métaphysiques, entretenues par ces conflits constituai tionnels, rendent les intelligences radicalement incapables dejag s'élever à la conception d'aucun autre système social. On peut^ donc affirmer aujourd'hui que rien de fondamental ne saurait >|T être entrepris dans la sphère, de plus en plus étroite, de U-^gj politique légale ; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, mêmej| aveuglément, d'en sortir, exercent partiellement une utilejjj| influence, qui n'est pas entièrement annulée par leurs aber-|| rations trop fréquentes. Mieux on analysera cette situation^! plus on se convaincra que le point de vue populaire est désor-)|| mais le seul qui puisse spontanément offrir à la fois assez déff grandeur et de netteté pour placer convenablement les esprits'J actuels dans une direction vraiment organique, suffisamment!! conformeaux indications philosophiques résultées d'une sainep appréciation de l'ensemble du passé humain. Les vaines subs-|^ titutions de personnes, ministérielles ou même royales, qui % préocuppent tant les divers partis actuels, doivent naturelle-^ ment devenir très indifférentes au peuple, dont les propres' intérêts sociaux n'en sauraient être aucunement affectés ; il en|| est à peu près ainsi, au fond, des débats, en apparence plusj graves, quoique réellement analogues, relatifs à l'exercice^ actif de ce qu'on appelle les droits politiques, pour lesquelsj| les prolétaires modernes éprouveront toujours fort peu d'at-^J traits, malgré les artifices journaliers d'une excitation méta-;{ physique. Assurer con\enablement à tous le travail et l'édu cation, comme je l'ai indiqué, constituera toujours le se objet essentiel de la politique populaire proprement dite ; or çcgj grand but, fort étranger aux combinaisons et aux discussions1^ constitutionnelles, ne sauraitêtre suffisamment réalisé, d'après^ nos explications antérieures, que par une véritable réorganisa^ tion, d'abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoiremen"

temporelle. Tel est donc le lien fondamental que l'ensemble de la situation moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que l'active intervention des réclamations prolétaires viendra caractériser de plus en plus le grand problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par l'influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée que- le peuple à marcher directement vers la régénération finale. En même temps, les bons esprits populaires, quand les circonstances les ont suffisammentcultivés, surtout en France, où tout doit aujourd'hui commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique, et chez lesquels la philosophie métaphysique n'a pu s'enraciner profondément, par suite même du défaut d'éducation régulière, doivent être réellement moins éloignés d'ordinaire du régime positif que les intelligences laborieuses préparées par une vicieuse instruction de mots et d'entités, ou même que la plupart des entendements absorbés par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent encore sur la raison populaire une déplorable influence, ci-dessus soigneusement appréciée; elles y ont cependant moins d'empire habituel que parmi les autres classes actives de |la société actuelle. Aussi, quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos prolétaires, je ne doute pas qu'elle n'y trouve rapidement un plus heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative, et l'urgente stimulation des plus impérieuses circonstances, l'admirable instinct progressif qui caractérisa notre grande assemblée républicaine y avait directement conduit les meilleurs esprits, même spéculatifs, à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel de la vraie politique révolutionnaire. Si l'on considère, enfin, cette heureuse impulsion populaire quant à sa réaction nécessaire sur les dispositions actuelles, mentales et morales, des classes supérieures, il sera facile de reconnaître combien elle est indispensable pour y développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd'hui par l'empirisme métaphysique et par l'égoïsme aristocratique, l'antagonisme populaire est seul susceptible de susciter assez énergi-

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quement des vues élevées et des sentiments généreux. Dans;? les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement M l'anarchie actuelle, sous l'excitation spontanée de passions^ haineuses et d'utopies subversives, les vrais philosophes qui>> les auront prévues seront déjà préparés à y l'aire convenable- r'i ment ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent 2 offrir à tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns*'' quant au progrès, les autres quant à l'ordre, dont la communeJI réalisation doit maintenant dépendre d'une réorganisation^ totale, d'abord et surtout spirituelle. La fatale infirmité deS| notre nature, soit intellectuelle, soit affective, oblige peut*3| être à regarder aujourd'hui ces tristes conflits comme seulsf^ susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et sur-J| tout chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indis- m pensable, et pourtant aussi opposée à l'ensemble des babi-J| tudes et des inclinations actuellement dominantes. On peut, ^ du moins, assurer que, si ces orages sont réellement inévi-^ tables, ce ne saurait être que d'après un vaste développement:^ systématique de la véritable aclion philosophique, dont l'avè-:^ nement social est, au contraire, aveuglément repoussé, de nos M jours, par les hommes d'État de tous les partis. Bonaparte a ^ laissé misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer ainsi l'avenir : il est peu probable qu'il sur- v gisse désormais aucune autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à réparer suffisamment, sous ce rapportai celte immense aberration, que l'histoire déplorera- un jour.;; comme la plus funeste, sans doute, à l'ensemble de l'évolu-3 ■ tion moderne, -f ■

Quelque sommaires qu'aient dû cire ici de telles indica- ^ . tions, j'espère cependant les avoir assez caractérisées pouf M faire convenablement apercevoir à tous les esprits vraiment 3 philosophiques la profonde solidarité qui rattache nécessai- '} rement l'une à l'autre l'élaboration systématique de la philo-^: sophie positive et l'avènement social de la cause populaire, ;;> de- manière a constituer spontanément une heureuse etSi irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande ,^ force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication^ plus décisive l'appréciation générale de la réorganisation^ spirituelle, que l'ensemble du passé nous a graduellement^ conduits à concevoir aujourd'hui comme la seule issue pos-3

sible des sociétés modernes, et qui se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels dont elle était susceptible; sauf les développements ultérieurs que pourra seul admettre, à cet ^fard, ainsi qu'à tant d'autres, le Traité spécial déjà promis.

Si les opinions df les habitudes actuelles n'étaient point aussi éloignées de l'état mental que suppose une telle conception, elle pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu'elle est, par sa nature, également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés d'ordre et de progrès, dont l'exclusive préoccupation caractérise maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste élaboration, d'abord logique, puis scientifique, de la philosophie sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, a, j'ose le dire, pleinement confirmé, sous ce double aspect, des indications initiales, propres au premier chapitre du tome quatrième, et dont il suffit ici de rappeler sommairement l'accomplissement décisif.

D'abord, quant à l'ordre, aucun des divers efforts politiques tentés, à grands frais, depuis le début de la crise finale, ne pouvaient sans doute comporter autant d'efficacilé sociale que Ja simple opération philosophique qui, prenant le désordre actuel à la source primitive que découvre la marche historique de la décomposition moderne, entreprend directement, par la seule voie convenable, de réorganiser les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux institutions. A cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables, vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec l'anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu, à beaucoup d'égards importants, que l'esprit positif est aujourd'hui le seul apte à contenir et à dissiper l'essor métaphysique des utopies subversives; tandis que l'esprit théologique, auquel les illusions de l'empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet depuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques, soit même privées, laissées sous son impuissante tutelle; outre sa tendance directement perturbatrice, par suite d'une libre divagation religieuse, que l'entière désuétude d'un tel régime mental peut seule empêcher aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles, la nouvelle philosophie politique, appréciant non seulement les

doctrines, mais d'abord et surtout les méthodes, transforme y% complètement à la fois la position des questions actuelles, la ';. manière de 'les traiter, et les conditions préalables de leur .* élaboration ; elle constitue ainsi spontanément une triple * vl] source générale de garanties logiques pour l'ordre fonda- | mental. Faisant directement prévaloir enfin l'esprit d'ensem- jj ble sur l'esprit de détail, et, par suite, le sentiment du devoir "*i sur le sentiment du droit, elle démontre la nature essentiel- .'ij lement morale des principales difficultés sociales; et, par I cela seul, elle tend à dissiper partout, comme je l'ai récemment ] expliqué, une cause féconde d'illusions, de désappointements ji et même de perturbations. Analysant avec précision l'insuf- 3al fisance évidente delà métaphysique dominante, elle substitue êgi toujours le point de vue relatif au point de vue absolu, et ■* *B fait sentir que le seul moyen de juger sainement, sous un -'Ê aspect quelconque, l'état actuel, consiste à y voir constamment *2| un résultat nécessaire de l'ensemble du passé, dont elle /|j caractérise les diverses phases essentielles, sans plus de par- C3j tialité que d'inconséquence, comme les différents degréstjî successifs d'une même évolution fondamentale, où le type '-41 humain se développe, à tous égards, de plus en plus; ce qui sM fait aussitôt cesser la prépondérance sociale de l'instinct cri- m tique. Enfin, appréciant l'inanité radicale des études ontolo- ^l giques ou littéraires par lesquelles on se prépare commu-;|| nément aux recherches sociales, elle fait irrécusablementjl ressortir de la position même de la sociologie, dans la vraie ^| hiérarchie des spéculations positives, les difficiles conditions, v| à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à'% une remblable élaboration : d'où résulte immédiatement^ l'exclusion motivée d'une foule d'esprits incompétents, et la îgj concentration spontanée de ces hautes méditations parmi les'pl rares intelligences cusceptibles d'y procéder convenablement.^! Certes, si de telles propriétés, aussi incontestables qu'émi-v^l nentes, ne sont pas senties par les hommes d'État qui cher-^ chent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd'hui 'fik l'esprit de désordre, il faut qu'un déplorable empirisme leur ^ ait ôté toute aptitude rationnelle a saisir le résultat général ^ de nos grandes expériences contemporaines, qui, à cet égard," montrent, selon tant de voies décisives, que les aberrations métaphysiques ne sauraient être victorieusement combattues % par les procédés théologiques, et que dès Iobs les concep- ;| tions positives sont seules susceptibles d'en triompher réel-;^

lement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime mental exige-t-U, chez nos gouvernements européens, pour développer convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui le caractérisent? Aucun autre, assurément, que de renoncer enfin', avec une pleine franchise, à l'espoir^ de plus en plus chimérique, de la conservation indéfinie d'un antique organisme dont tous les liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d'être vraiment favorable à Tordre fondamental, constitue désormais une source féconde de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la politique des gouvernements doit être, par l'imminence croissante de la situation, de plus en plus circonscrite à des efïets prochains, que leur importe, au fond, que, dans un avenir inévitable, mais qui ne saurait être immédiat, il ne doive rien rester de l'ancien système politique, pourvu que la grande élaboration philosophique qui préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution sociale, et même à consolider, chez les possesseurs actuels, tous les pouvoirs quelconques qui auront couvenablement reconnu le sens général du mouvement moderne? Si l'homme était suffisamment accessible aux impulsions intellectuelles, une telle transformation n'offrirait, sans doute, aucune invraisemblance. Tout s'y réduirait, en effet, pour les hommes d'État, à décider s'il vaut mieux traiter habituellement avec des passions ou avec des convictions : or le choix ne saurait être incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne poursuivent qu'une simple satisfaction personnelle. L'école positive présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais très importants, aux esprits sincères de l'école stationnaire, et dès lors aussi à ceux mêmes de l'école rétrograde. Envers les plus systématiques de ceux-ci, et surtout en Italie, la nouvelle philosophie politique aura d'ailleurs l'éminent privilège de pouvoir seule faire convenablement revivre aujourd'hui les nobles conceptions du moyen âge sur la théorie universelle de l'organisme social d'après la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.

Quant à l'école révolutionnaire, où réside encore exclusi-

vement l'esprit de progrès, malgré son caractère essentiellement négatif, les habitudes métaphysiques y constitueront l'unique obstacle à une suffisante appréciation de l'aptitude nécessaire de la philosophie positive à déterminer réellement, suivant une marche graduelle mais directe, la régénération totale si énergiquement signalée, avec autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social et la théorie dominante, par la grande assemblée d'où provient la vraie physionomie de. la crise finale. D'après notre analyse générale du développement successif de cette crise décisive jusqu'à l'époque actuelle, il est évident que la progression révolutionnaire ne peut plus maintenant faire aucun pas important sans changer totalement les doctrines qui l'ont d'abord dirigée, et dont l'expérience la plus irrécusable a hautement constaté la profonde impuissance organique. Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence, ces doctrines ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l'action rétrograde dans toute l'étendue de la république européenne : elles sont logiquement conduites partout à reconnaître les principes essentiels de l'ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes conditions d'existence. L'impossibilité croissante d'une vie purement négative, et le besoin de plus en plus senti d'une reconstruction quelconque, ont, en effet, poussé aujourd'hui l'esprit métaphysique qui dirige encore l'école révolutionnaire, même la plus avancée, à satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la hâte un simulacre d'organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l'ardeur guerrière, systématiquement privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs : en sorte que la grande crise de l'humanité aboutirait finalement à un simple changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu'ici. Or notre glorieuse assemblée républicaine, en commençant ses travaux par l'indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger en véritable construction une simple ruine ; elle voulut seulement caractériser ainsi l'irrévocable condition d'abandonner totalement le système ancien, afin de procéder à une rénovation complète ; ce qui exigeait, en effet, comme je l'ai expliqué, la suppression du pouvoir autour duquel s'étaient spontanément ralliés, en France, tous les divers débris du régime déchu ; mais ce point de départ ne fut pas alors proclamé

comme une solution. Si aujourd'hui, au contraire, prenant le moyen pour le but, la vaine reproduction d'un tel préambule ne devait aboutir qu'à restaurer l'esprit théologique et l'activité militaire par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre, il n'est pas douteux que l'ordre actuel, malgré tous ses vices, serait, au fond, beaucoup plus rapproché qu'un tel républicanisme de la véritable issue propre à la crise finale, sans offrir d'ailleurs le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, la nécessité de confier à l'esprit positif la suprême direction ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu'il peut seul conduire maintenant à sa destination essentielle. Mats, en renonçant ainsi à la métaphysique négative qui la neutralise aujourd'hui et dont le vice radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l'unique valeur sociale, de l'école rétrograde, l'école révolutionnaire ne sera nullement obligée, suivant l'ensemble de nos explications antérieures, d'abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d'indispensables conditions générales de la progression sociale ; car j'ai suffisamment prouvé, envers chaque cas im- | portant, que la philosophie positive est spontanément susceptible, sans aucune inconséquence, de s'incorporer réelle- * ment ces diverses notions, en transformant seulement leur caractère actuel, de l'absolu au relatif : de manière à y montrer autant de prescriptions sociales propres à la grande transition moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des conceptions directement organiques, jusqu'à son entier accomplissement ; soit afin d'opérer l'élimination totale du système ancien, soit pour permettre l'élaboration graduelle du nouvel ordre. Or celte transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même dangereuse, loin d'amortir aujourd'hui l'énergie effective de ces principes révolutionnaires, doit, au contraire, l'augmenter beaucoup, en comportant une application plus hardie que quand leur nature absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique : une destination rationnellement caractérisée, et une durée nettement circonscrite, leur procureront, entre les limites convenables, sans aucune tendance subversive, une plénitude d'activité maintenant impossible,

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depuis que le besoin d'organiser a dû devenir prépondérant. Les démolitions plus ou moins importantes qui restent encore à opérer, et que j'ai fait suffisamment pressentir, s'accompliraient dès lors, sous l'ascendant de l'esprit positif, avec un libre aveu direct de la nature purement négative de ces mesures provisoires, destinées à écarter tous les divers débris de l'ordre ancien qui feraient vraiment obstacle à l'ordre nouveau. C'est ainsi, par exemple, que la marche générale de la réorganisation spirituelle exigera certainement, surtout en France, l'entière abolition préalable du vain simulacre d'éducation publique que le passé nous a transmis, et de l'étrange corporation universitaire qui s'y rattache, comme constituant désormais les principales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, incompatible avec la véritable régénération moderne ; outre que la seule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité d'un vrai système d'éducation universelle. Les gouvernements européens, de plus en plus disposés aujourd'hui à se dépouiller de toutes lears attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien, de plus en plus difficile, de Tordre matériel, s'empresseront sans doute d'accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom d'un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout enseignement quelconque, mais comme une mesure préliminaire destinée, au contraire, à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d'un ordre vraiment normal : ce qui distinguera profondément, à cet égard, les franches réclamations de l'école positive des prétentions mal dissimulées de l'école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre aisément une pareille appréciation à beaucoup d'autres démolitions analogues, quoique moins importantes, envers lesquelles il sera non moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors pleinement réhabilitées, n'en diminue nullement l'efficacité sociale. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l'esprit critique universel, convenablement subordonné à l'esprit organique, conservera toujours une active destination normale dans l'économie définitive des sociétés modernes. Mais, d'après les mêmes motifs, à un degré supérieur d'énergie, il est clair que, sous la même condition fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une application, aussi utile qu'étendue, pour préparer accessoirement la réorganisation

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positive, soit en aidant à ruiner l'ascendant actuel des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement transitoire, devenus aujourd'hui lés principaux obstacles à la solution finale ; soit en secondant Ja régénération graduelle des nouveaux éléments sociaux, spirituels ou temporels, par une judicieuse censure des vices essentiels, intellectuels ou moraux, qui les rendent encore indignesd'une véritable suprématie politique.

Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme ayant déjà spontanément rempli la condition fondamentale, formulée dès le début de mon élaboration sociologique, pour la conciliation décisive des deux aspects, normalement inséparables, aujourd'hui vicieusement opposés, propres au grand problème social. Sans effort et sans inconséquence, l'école positive se montrera toujours plus organique que l'école rétrograde et plus progressive que l'école révolutionnaire, de manière à pouvoir être indi fie Gemment qualifiée d'après l'un ou l'autre attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette école peut justement espérer aujourd'hui de trouver quelques adhésions isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit même descendantes. Jusque dans la corporation sacerdotale, ceux de ses membres qui sentent assez profondément l'importance sociale de l'ordre spirituel, pour être fortement choqués de la dégradation politique où il est tombé depuis longtemps sous l'ascendant exclusif de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur intelligence pouvait ainsi s'affranchir du régime théologique pour rattacher une telle destination à des conceptions d'une autre nature, sauf la discussion d'efficacité, désormais bientôt terminée. La classe militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne extinction normale de l'activité guerrière, dont le grand office social est pleinement accompli, l'école positive justifie directement l'importante destination temporaire que doivent maintenant conserver les armées pour assurer le maintien indispensable de l'ordre matériel, pendant toute la durée de l'élaboration universelle qui doit dissiper l'anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques,

une philosophie qui^ sous la condition nécessaire d'une préalable réformation générale de vues et de sentiments, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel de l'humanité. Quant aux chefs indusiriels, dont elle sanctionnerait convenablement la future prééminence temporelle, et qu'elle seule pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare l'anarchie actuelle, elle en devrait attendre le plus favorable accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. Enfin j'ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui doivent spécialement engager l'école positive à compter principalement sur l'adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu suffisamment s'établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées ou à disparaître ou à redevenir subalternes, la nouvelle philosophie peut encore trouver d'importantes adhésions privées, d'après l'heureux exercice secondaire qu'elle doit fournir spontanément à leur activité caractéristique. Ainsi, les philosophes métaphysiciens, justement choqués aujourd'hui de l'exorbitante prépondérance des travaux 'de détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions vraiment générales, pourraient saisir la valeur d'une école apte maintenant à rétablir le règne normal de l'esprit d'ensemble, enfin parvenu à une indispensable positivité, qui, facile à développer désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira les véritables philosophes de l'irrationnel dédain du vulgaire des savants actuels, dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, dépouillée d'un spécieux entourage, que l'école positive peut seule apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront y trouver une féconde alimentation de l'activité secondaire qui leur est propre, d'après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur permettra d'adapter leurs talents d'exposition et de discussion, soit à l'universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l'utile censure initiale que j'y ai déjà signalée, et dont je pourrais, au besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi neuves qu'incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, d'orgueilleuses prétentions scientifiques, que les

plus audacieux d'entre eux n'osent aujourd'hui contempler qu'avec un aveugle respect.

• Malgré toutes ces grandes et incontestables relations avec les différents partis et les diverses classes de la société actuelle, je n'ai pas dissimulé que l'école positive ne doit d'abord compter nulle part sur une adhésion collective, parce que chacun sera beaucoup plus choqué, à l'origine, des atteintes nécessaires ainsi apportées à ses préjugés et à ses passions, que satisfait de la réalisation finale dès lors assurée à ses voeux légitimes. Elle ne doit pas même espérer, au début, l'active coopération de notre jeunesse, dont la portion la plus saine et la mieux préparée est déjà gravement viciée, en général, par l'empirisme et l'égoïsme inhérents à l'anarchie universelle, et que tout concourt à développer. Il faut donc s'attendre à trouver obstacle, pour la nouvelle philosophie politique, chez tout ce qui est aujourd'hui classé, à un titre quelconque : elle n'obtiendra longtemps que des adhésions purement individuelles, indifféremment issues de tout les rangs sociaux. Mais on peut assurer d'avance que de tels appuis ne manqueront pas à une école aussi évidemment apte à tout concilier sans rien compromettre. La philosophie négative du siècle dernier, malgré sa tendance essentiellement anarchique, trouva partout d'actifs protecteurs, jusque parmi les rois, parce qu'elle était alors en suffisante harmonie avec les besoins immédiats de l'évolution moderne. Serait-il téméraire d'espérer un accueil équivalent pour la philosophie positive du dix-neuvième siècle, directement destinée à rétablir une situation vraiment normale chez l'élite de l'humanité, et seule susceptible d'abréger ou d'adoucir, autant que possible, les grandes collisions que nous réserve encore l'anarchie intellectuelle et morale, graduellement aggravée par son inévitable diffusion ?

Dans tout le cours de mon appréciation historique, e' dans les conclusions politiques que je viens d'en tirer, je me suis scrupuleusement conformé à la grande prescription logique que j'avais d'abqrd formulée, au début du volume précédent, en ne considérant essentiellement qu'une seule série sociale, toujours formée par l'enchaînement réel des civilisations les plus avancées; restriction sans laquelle j'ose assurer qu'il eût été impossible de découvrir la véritable marche générale de l'évolution fondamentale. Maintenant que la détermination de cette marche a vraiment constitué enfin la sociologie comme

une dernière branche principale de la philosophie naturelle, il y aura lieu, quand celte nouvelle science sera suffisamment installée, à poursuivre d'importantes spéculations, jusqu'alors prématurées, sur la progression sociale des différentes populations qui, par divers obstacles assignables, ont dû rester plus ou moins en arrière du grand mouvement que nous avons étudié. Le but final de cette élaboration supplémentaire sera de fournir la base rationnelle de l'action collective que devra exercer ultérieurement l'élite actuelle del'humanité pour accélérer et faciliter l'essor de ces civilisations secondaires, de manière à tendre systématiquement vers l'unité sociale de l'ensemble de notre espèce : de même que l'opération principale nous a définitivement conduits ci- dessus à concevoir le mode général suivant lequel les peuples avancés doivent aujourd'hui développer leur propre essor commun. Malgré l'identité nécessaire que doit partout offrir la véritable évolution humaine, ses phases successives peuvent cependant s'accomplir avec une rapidité et une facilité fort inégales ; et il n'est pas possible que l'exacte connaissance antérieure de cette progression fondamentale, obtenue d'après le lent et douloureux mouvement des populations d'élite, ne doive, à cet égard, comporter beaucoup d'efficacité : en sorte que, par une inévitable compensation, les civilisations arriérées, dès lors rationnellement développables sous cette heureuse direction, puissent atteindre promptement le niveau universel, au lieu de rester indéfiniment livrées à l'empirisme spontané dont notre marche originale n'avait pu s'affranchir jusqu'ici. Ainsi, quelle que doive être aujourd'hui, envers les sociétés les plus avancées, l'éminente utilité pratique des saines études sociologiques, cette heureuse aptitude de la vraie philosophie aura nécessairement, dans l'avenir, encore plus d'importance et d'étendue au sujet des populations relardées. Le passé ne peut, à cet égard, nous fournir aucune juste mesure générale; parce qu'aucune influence réellement semblable ne pouvait s'y manifester, par suite du caractère toujours absolu de la philosophie dirigeante, qui poussait seulement les peuples à s'imposer mutuellement l'aveugle imitation routinière de leurs sociabilités respectives : tandis que le caractère essentiellement relatif de la philosophie positive permettra de modifier judicieusement les applications delà théorie fondamentale suivant les convenances propres à chaque cas, après y avoir d'abord exactement déterminé jusqu'à quel degré et par

quelles voies les phases analogues de révolution typique sont alors susceplibles d'amélioration effective. Parla, les relations croissantes des populations d'élite avec le reste de l'humanité seront enfin directement subordonnées à d'actifs sentiments d'une fraternité vraiment universelle, au lieu de rester essentiellement dominées par un orgueil féroce ou une ignoble cupidité. Mais les philosophes doivent aujourd'hui soigneusement éviter les séductions spontanées de cette heureuse perspective, qui promet à leur activité rationnelle une aussi vaste application ultérieure. Jusqu'à ce que la réorganisation positive soit suffisamment avancée, il importe beaucoup, comme je l'ai ci-dessus expliqué, que leur élaboration systématique demeure toujours exclusivement concentrée sur la majorité de la race blanche, composant l'avant-garde de l'humanité, suivant l'exacte définition sociologique que j'ai directement formulée au début de ce volume, et qui comprend seulement les cinq grandes nations de l'Occident européen. Autant nous avons reconnu nécessaire d'imprimer désormais à toutes les hautes spéculations politiques l'entière extension indiquée par ces limites, en deçà desquelles le point de vue social resterait maintenant privé de sa généralité caractéristique; autant nous avons jugé indispensable aujourd'hui de s'y renfermer habituellement, sous peine de ne point suffisamment éliminer l'esprit vague et absolu de l'ancienne philosophie, et, par suite, de manière à interdire inévitablement toute solution vraiment radicale. Cette restriction me semble tellement capitale que j'ai cru devoir la reproduire expressément à la fin comme au début de mon élaboration sociologique. La pratique en sera d'autant plus convenable que, tant que l'Occident européen ne sera pas suffisamment réorganisé, il ne saurait réellement exercer aucune grande et heureuse action collective sur le reste de l'humanité, outre l'imminent danger d'une telle diversion prématurée pour y dénaturer ou y troubler gravement cette indispensable régénération, point d'appui ultérieur de toute notre espèce. Sagement préoccupé de cette opération décisive, la population occidentale devra longtemps éviter toute large intervention politique, du moins active, dans l'évolution spontanée de l'Asie, et même dans celle de l'Orient européen : sauf, bien entendu, les précautions que pourraient exiger le maintien nécessaire de la paix générale, ou l'extension naturelle des relations industrielles; mais sans jamais seconder les efforts

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spontanés que tente aujourd'hui l'esprit militaire pour retarder son inévitable extinction, en se rattachant, par de spécieux sophismes, à un dangereux prosélytisme social, comme je l'ai ci-dessus expliqué. v

Malgré l'homogénéité fondamentale de la population d'élite à l'ensemble de laquelle la grande élaboration philosophique propre au dix-neuvième siècle doit être directement destinée, il existe nécessairement des différences essentielles entre les cinq nations principales qui la composent, quant aux obstacles et aux ressources que doit y trouver la régénération positive, dont toutes les phases importantes doivent pourtant, par la nature d'une telle rénovation, s'y accomplir simultanément. Notre théorie historique, en faisant spontanément ressortir cette connexité nécessaire, permet aussi d'apprécier exactement cette diversité secondaire, qu'il importe maintenant de caractériser rapidement, afin de terminer mon opération sociologique par un juste aperçu comparatif de l'accueil réservé à la nouvelle philosophie politique chez ces diverses nationalités; complément naturel de la comparaison que je viens d'indiquer pour les différentes classes modernes. La double évolution, à la fois négative et positive, solidairement accomplie, pendant les cinq siècles antérieurs, dans toute l'étendue de cette république occidentale, nous fournit, d'après les deux chapitres précédents, une base pleinement irrécusable pour cette détermination délicate, d'où toute vaine inspiration locale doit être soigneusement bannie : la concordance de ces deux séries simultanées doit surtout devenir, à cet égard, le principe décisif d'une entière conviction philosophique, qui doit d'ailleurs être naturellement fort avancée déjà par ces deux chapitres, où j'ai directement établi, à ce sujet, la distinction la plus générale, qu'il s'agit seulement ici de compléter brièvement, sous ma réserve accoutumée des développements ultérieurs, incompatibles avec les limites et même avec la destination de ce Traité.

Tous ces divers moyens essentiels d'appréciation comparative concourent évidemment, suivant nos indications antérieures, à représenter aujourd'hui la France comme le siège nécessaire de la principale élaboration sociale. Nous avons vu le commun mouvement de décomposition politique s'y opérer toujours, depuis le quatorzième siècle, d'une manière plus complète et plus décisive qu'en aucun autre cas, même pendant sa période spontanée, et, à plus forte

raison, à partir de sa systématisation, dont la dernière phase, quoique destinée immédiatement à l'ensemble de notre Occident, dût être d'abord essentiellement française ainsi que la crise finale qu'elle détermina nécessairement. Il serait superflu de prouver ici que le régime ancien, soit spirituel, soit temporel, est maintenant beaucoup plus déchu en France que partout ailleurs. Quant à la progression positive, l'évolution scientifique, et même aussi l'évolution esthétique, sans y être, au fond, plus avancées, y ont certainement obtenu un plus grand ascendant social ; ce qui importe surtout à notre comparaison actuelle. Pareillement, l'évolution industrielle, quoique n'y pouvant encore offrir le plus large développement spécial, y a nécessairement amené déjà la nouvelle puissance temporelle beaucoup plus près d'une véritable suprématie politique. Enfin, l'unité nationale, condition si capitale de cette grande initiative européenne, y est assurément plus complète et plus inébranlable qu'en aucun autre cas. J'ai assez expliqué comment un admirable instinct politique,, malgré la tendance dissolvante de la métaphysique dirigeante, avait soigneusement maintenu, pendant la crise révolutionnaire, ce précieux résultat de l'ensemble de notre passé, dès lors même notablement consolidé par un plus vaste développement de la subordination spontanée de tous les foyers français envers le centre parisien. Au reste, la prédilection décisive qui, dans l'Europe entière, depuis l'heureux avènement de la paix universelle, dispose de plus en plus, non seulement les artistes, les savants et les philosophes, mais la plupart des hommes cultivés, à voir dans Paris une sorte^ de patrie commune, doit certainement dissiper toute grave incertitude sur la perpétuité nécessaire de cette noble initiative, si chèrement acquise.

Malgré le défaut de nationalité, l'ensemble de tous les autres caractères me semble devoir déterminer, contrairement à l'opinion commune, à concevoir l'Italie comme étant, après la France, le pays le mieux disposé à la régénération positive. L'esprit militaire y est peut être plus radicalement éteint que partout ailleurs ; et cette même lacune, funeste à d'autres égards, dont j'ai expliqué, au cinquante-quatrième chapitre, la cause nécessaire, n'est sans doute pas étrangère à une telle préparation négative. Quoique la conservation du catholicisme n'y ait pu être aussi avantageuse qu'en France au plein essor original de l'ébranlement philosophique, la

compression rétrograde, assez intense pour préserver les populations contre toute grave extension de la métaphysique protestante ou même déiste, n'a pu cependant y empocher ensuite, chez la plupart des esprits cultivés, une entière émancipation théologique aujourd'hui mal dissimulée. En outre, cette influence générale, dont j'ai tant signalé les propriétés essentielles pour les deux dernière phases de l'évolution moderne, a spécialement réservé à la population Italienne la transmission naturelle de ce qui, dans les anciennes habitudes catholiques, est susceptible d'incorporation aux nouvelles mœurs positives, relativement à la division fondamentale des deux puissances élémentaires, dont le véritable instinct ne peut maintenant se trouver que là suffisamment familier. L'évolution scientifique et l'évolution industrielle, quoique presque aussi avancées qu'en France, y ont pourtant obtenu une prépondérance sociale beaucoup moindre, par suite d'une moindre extinction populaire de l'esprit religieux et aristocratique : mais elles y sont, au fond, plus rapprochées de leur ascendant final que chez lout le reste delà communauté occidentale. Il serait assurément superflu d'y mentionner 1 admirable développement de l'évolution esthétique, qui, plus complète et plus universelle que partout ailleurs, y a si heureusement réalisé sa propriété caractéristique d'entretenir, chez les plus vulgaires intelligences, l'éveil fondamental de la vie spéculative. Quoique le défaut de nationalité dût évidemment y interdire une initiative politique si hautement réservée à la France, son influence est loin d'y empêcher une intime et rapide propagation du mouvement original. Convenablement appréciée par les bons esprits italiens, d'après l'ensemble de la saine théorie historique, cette lacune pourra même y déterminer une excitation plus prononcée à la réorganisation spirituelle : soit qu'on envisage le catholicisme, suivant l'indication spéciale du cinquante quatrième chapitre, comme la cause essentielle d'une telle anomalie ; soit que l'impossibilité de constituer l'unité italienne fasse plus directement sentir l'importance supérieure de l'unité européenne, qui ne peut être obtenue que par la régénération intellectuelle et morale, et dont l'avènement pourra seul faire spontanément cesser, au profit commun de Tordre et du progrès, des tentatives •également chimériques et perturbatrices.

Envisagée dans toute retendue de la définition sociologique indiquée au début de ce volume, la population allemande me

paraît être, tout compensé, après les deux précédentes, la mieux disposée aujourd'hui, en résultat final de son évolution antérieure, à la réorganisation positive. L'esprit militaire ou féodal, et môme, malgré les apparences, l'esprit religieux, quoique y étant moins déchus qu'en Italie, n'y sont pas cependant aussi dangereusement incorporés qu'en Angleterre jau mouvement général de la société moderne. Outre que la prépondérance politique du protestantisme y est beaucoup moins intime et moins universelle, elle n'y a pas empêché, là où il a le plus prévalu, que la grande concentration temporelle propre à la transition moderne n'y aboutît aussi, par une heureuse anomalie que j'ai signalée, au mode essentiellement monarchique, que nous avons reconnu si préférable, à tous égards, au mode aristocratique exceptionnel, éminemment particulier à l'Angleterre, et dont la seule Suède offre l'équivalent germanique, toujours- très altéré. La plus dangereuse influence qui distingue cette population est certainement celle ♦de l'esprit métaphysique, qui s'y trouve aujourd'hui plus répandu et plus dominant que partout ailleurs, et dont la désastreuse activité y entretient une mystique prédilection pour les conceptions vagues et absolues, directement contraire à toute vraie réorganisation sociale. Mais cet esprit, inhérent à l'élaboration protestante, est, par cela même, beaucoup moins prononce dans l'Allemagne catholique ; et d'ailleurs il est déjà partout en pleine décroissance. A cela près, l'évolution germanique est aujourd'hui, pour l'ordre spéculatif de la progression positive, soit esthétique, soit même scientifique, plus complète et plus universelle qu'en Angleterre, surtout quant à l'ascendant social qui s'y rattache. Il est même évident, comme je l'ai noté au trente-sixième chapitre, que l'activité supérieure de l'esprit philosophique, malgré son caractère encore essentiellement métaphysique, entretient en Allemagne une précieuse disposition aux méditations générales, maintenant propre à y compenser plus qu'ailleurs les tendances dispersives de nos spécialités scientifiques. L'évolution industrielle, sans y être matériellement aussi développée qu'en Angleterre, y est pourtant moins éloignée de sa principale destination sociale, parce que son essor y a été plus indépendant de la suprématie aristocratique. Enfin, rjuoique le défaut de nationalité, résultant surtout du protestantisme, y offre un tout autre caractère qu'en Italie, il y comporte cependant une équivalente stimulation à la ré-

génération positive : soit qu'un tel vœu doive y conduire à mieux sentir la nécessité de renoncer enfin à la philosophie théologique, désormais principal obstacle à la réunion; soit, comme en Italie, en faisant apprécier davantage la réorganisation spirituelle, spontanément commune à l'ensemble de l'Occident européen.

Diverses explications incidentes, dons les deux chapitres précédents, ont déjà dû spécialement disposer à comprendre, d'après la saine appréciatiou de l'ensemble de l'évolution moderne, que la population anglaise, malgré tous ses avantages réels, est aujourd'hui moins préparée à une telle solution qu'aucune autre branche de la grande famille occidentale, sauf la seule Espagne, exceptionnellement retardée. L'esprit féo- ( dal et l'esprit théologique, par la profonde modification qu'ils y ont graduellement subie, y ont conservé plus qu'ailleurs une dangereuse- consistance politique, qui, longtemps compatible avec les évolutions partielles, y constitue maintenant un puissant obstacle à la réorganisation finale. C'est là que le système rétrograde, ou du moins fortement stationnaire, a pu être le plus complètement organisé, au spirituel et au temporel. Jamais, par exemple, la prépondérance du jésuitisme n'a pu réaliser, sur le continent, l'institution d'une hypocrisie légale aussi hostile à l'émancipation humaine que celle dont la constitution anglicane, dirigée par l'oligarchie britannique, nous offre encore l'exemple journalier. La compensation matérielle, par laquelle un tel régime a tenté de s'incorporer à l'évolution moderne, en excitant d'abord un développement plus parfait de l'activité industrielle, y est finalement devenue, à beaucoup d'égards importants, une source directe d'entraves politiques : soit en prolongeant l'ascendant social d'une aristocratie, ainsi placée à la tête du mouvement pratique, où elle maintient la haute intervention du principe militaire, soit en viciant les habitudes mentales de l'ensemble de la population, par une prépondérance exorbitante du point de vue concret et de l'utilité immédiate ; soit, enfin, en corrompant directement les mœurs nationales d'après l'ascendant universel d'un intraitable orgueil et d'une cupidité effrénée, tendant à isoler profondément le peuple anglais de tout le reste de la famille occidentale. Nous avons reconnu que, par une suite nécessaire, la double évolution spéculative y avait été notablement altérée, non seulement dans l'ordre scientifique, malgré les immenses progrès qui

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s'y sont individuellement accomplis, mais aussi dans Tordre esthétique, resté encore si imparfait, sauf l'admirable essor spontané du premier des beaux-arts ; l'incorporation sociale de l'un et de l'autre élément y est surtout moins avancée que chez les trois autres nations. Toutefois, ces divers dangers caractéristiques, qui doivent gravement entraver, en Angleterre, la commune régénération positive, parce qu'ils y affectent directement la masse sociale, n'empêchent pas que, par une imparfaite compensation, la coopération fondamentale à celte œuvre finale n'y doive être immédiatement fort active et très importante de la part des esprits d'élite, qui, par l'ensemble d'une telle situation, y sont déjà plus préparés que partout ailleurs, excepté en France. D'abord, leur position même les préserve plus facilement de la dangereuse illusion polilique qui, dans le reste de notre Occident, vicie aujourd'hui les meilleures intelligences, en disposant à regarder comme une solution finale la vaine imitation universelle du régime transitoire propre à l'Angleterre, et dont l'insuffisance radicale y est assurément beaucoup mieux sentie maintenant qu'elle ne peut l'être sur le continent. Ensuite, la prépondérance exorbitante de l'esprit pratique y a du moins cet avantage, que, lorsqu'elle n'empêche pas, chez les intelligences convenablement organisées, l'essor continu des méditations générales, elle- leur imprime involontairement un caractère dé netteté et de réalité qui ne saurait ordinairement exister, à un pareil degré, en Allemagne, ou même en Italie. Par suite, enfin, de la moindre importance sociale des corporations scientifiques, les savants, plus isolés, y doivent d'ailleurs offrir aujourd'hui une ^originalité plus réelle, et une plus grande aptitude à s'affranchir des tendances dispersives propres au régime de spécialité, dont l'indispensable trans* formation philosophique y trouvera probablement moins d'obstacles qu'en France.

Le retard spécial que durent éprouver, en Espagne, les deux dernières phases de l'évolution moderne, tant positive que négative, est, de nos jours, trop généralement apprécié pour qu'il faille motiver expressément ici le rang extrême que nous assignons à cette énergique population malgré ses éminents caractères, quant à sa préparation directe à la réorganisation finale. Quoique le système rétrograde n'y ait ptL réellement obtenir une consistance aussi durable qu'en Angleterre, il y a pourtant exercé, sous une direction moins

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habile, une compression immédiate beaucoup plus intense ; au point d'y entraver profondément l'essor partiel des nouveaux éléments sociaux, non seulement scientifique ou philosophique, mais aussi esthétique, et même industriel. La conservation exagérée du catholicisme n'y a pu devenir aussi avantageuse qu'en Italie au plein développement ultérieur de l'émancipation mentale, ni au maintien des habitudes politiques du moyen Age sur la séparation des deuxpuissances. Sous ce dernier aspect surtout, l'esprit catholique y a été gravement altéré, par suite d'une incorporation trop intime au sytème de gouvernement; de manière à susciter plutôt de vicieuses tendances théocraiiques que de saines dispositions à la coordination rationnelle entre le pouvoir moral et le pouvoir politique. Mais cette appréciation comparative ne doit jamais faire oublier l'irrécusable nécessité de comprendre aussi cet élément capital de la république occidentale dans la conception et dans la direction de la réorganisation commune, où la solidarité antérieure constitue le principe irrésistible de la connexité future ; quoique d'ailleurs cette inévitable condition puisse spécialement devenir une source d'embarras, soit philosophiques, soit politiques. L'admirable résistance du peuple espagnol à l'oppressive invasion de Bonaparte suffirait assurément pour y constater une énergie morale et une ténacité politique qui, là plus qu'ailleurs, - résident surtout dans les masses populaires, et qui garantissent leur aptitude ultérieure au régime final, quand le ralentissement antérieur y aura pu être suffisamment compensé par les- voies convenables.

D'après cette sommaire appréciation de l'inégale préparation de la régénération positive chez les cinq grandes populations qui doivent y participer à la fois, mais à divers degrés et sous divers modes, il importe beaucoup que l'élaboration philosophique destinée à la déterminer graduellement soit instituée de manière à toujours manifester cette commune extension occidentale, en s'adaptant toutefois assez heureusement aux convenances de chaque cas pour convertir, autant que possible, ces inévitables différences

en nouveaux moyens d'accomplissement, par une judicieuse combinaison des qualités essentielles propres à chacun de ces éléments nationaux. Afin de mieux remplir cette condition capitale, il conviendrait de placer expressément, dès l'origine, cette élaboration fondamentale sous l'active direc-

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tion d'une association universelle, d'abord très peu nombreuse, mais ultérieurement réservée, par de sages affiliations successives, à un vaste développement, et dont la dénomination caractéristique de Comité positif occidental indiquerait sa destination à conduire, dans toute l'étendue de la grande famille européenne, la réorganisation spirituelle appréciée, et même ébauchée, d'après l'ensemble de ce Traité (1). Cette association philosophique, indifféremment issue, chez ces diverses nations, de tous les rangs sociaux, soit pour l'élaboration directe, soit pour l'efficacité des travaux, tendrait ouvertement à systématiser les attributions intellectuelles et morales désormais abandonnées de plus en plus par les gouvernements européens, et. déjà livrées, du moins en France, à la libre concurrence des penseurs indépendants. Si j'ai suffisamment caractérisé la nature et l'étendue de la réoganisation spirituelle, fondée sur l'essor direct de la vraie philosophie moderne, on doit sentir quelle immense activité devrait, à tous égards, développer partout cette sorte de concile permanent de l'Église positive soit pour accomplir une vaste élaboration mentale, où toutes les conceptions humaines doivent être assujetties à une indispensable rénovation ; soit pour en faciliter la marche rationnelle par l'institution de collèges philosophiques propres à lui préparer directement de dignes coopérateurs ; soit pour en seconder la réalisation graduelle par l'universelle propagation d'une sage instruction positive, à la fois scientifique et esthétique ; soit, enfin, pour en régulariser peu à peu l'application pratique par un judicieux enseignement journa-r

(1) Malgré le petit nombre des membres qui doivent primitivement former ce haut comité, et qui, par aperçu, ne me paraît pas devoir maintenant excéder trente, il importe que sa composition primitive « représente expressément une telle coopération, proportion gardée d'ailleurs de l'aplilude nationale correspondante, soit collective, soit personnelle. D'après les indications précédentes, on y pourrait, par exemple, admettre huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. Sans attacher aucune vainc gravité à de tels chitïYes, j'insiste seulement pour qu'aucune des cinq nations combinées n'y ait la majorité numérique, et que le contingent corresponde autant que possible à la participation réelle. La France et l'Angleterre constituant évidemment les deux cas les plus opposés, c'est leur combinaison qui doit nécessairement offrir l'importance la plus décisive dans la formation initiale d'une telle association. Ce comité siégerait d'ailleurs naturellement à Paris, mais en évitant de s'assujettir à aucune résidence invariable.

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lier, tant oral qu'écrit, et même par une convenable intervention philosophique au milieu des divers confits politiques naturellement résultés de l'influence prolongée des anciens moteurs sociaux.

Malgré l'inévitable longueur de ce chapitre final, les principales conclusions sociales déduites de l'appréciation fondamentale de l'ensemble du passé humain n'y ont pu être que sommairement indiquées, sous la réserve des développements ultérieurs propres au Traité spécial que j'ai promis. J'espère néanmoins y avoir assez caractérisé la nouvelle philosophie politique, immédiatement destinée à conduire enfin vers son but nécessaire l'immense révolution où nous sommes directement plongés depuis un demi-siècle et qui doit, à tous égards, constituer la crise la plus décisive de l'évolution humaine. Par une telle détermination, j'ai finalement accompli la grande élaboration philosophique, commencée avec le tome quatrième, pour l'entière rénovation des spéculations sociales, et dans laquelle je crois avoir ainsi dépassé non seulement l'engagement initial pris au début de ce Traité, mais même les promesses plus rigoureuses que contenait la première partie de mon opération sociologique. En un temps où toutes les convictions morales et politiques sont essentiellement flottantes, faute d'une base mentale suffisante, j'ai directement posé les fondements rationnels de nouvelles convictions vraiment stables, susceptibles d'efficacité contre les passions discordantes, soit privées, soit publiques. Quand les considérations pratiques ont partout usurpé une exorbitante prépondérance, j'ai relevé la dignité philosophique et constitué la réalité sociale des saines spéculations théoriques, en établissant, entre les i unes et les autres, une subordination systématique sans laquelle J il est impossible désormais de s'élever, en politique, à rien de f grand ni de stable. A l'époque où l'intelligence humaine, sous le régime empirique d'une spécialité dispersive, menace de se consumer en travaux de détail de plus "en plus misérables . et de plus en plus éloignés de toute haute destination sociale, j'ai osé proclamer et même ébaucher le règne prochain de l'esprit d'ensemble, seul propre à faire universellement prévaloir le vrai sentiment du devoir. Ce triple but a été atteint par la fondation d'une science nouvelle, la dernière etla plus importante de toutes, sans laquelle le système de la véritable philo- / sophie moderne ne saurait avoir ni unité ni consistance et qui,

pinsiguE SOCIALE 385

je ne crains pas de l'assurer, quoique ne pouvant encore trouver sa place dans la constitution routinière et arriérée de nos académies scientifiques, n'en a pas moins, dès son origine actuelle, autantde posilivitéetplusderationalitéqu'aueune des sciences antérieures déjà jugées par ce Traité. Quelle que doive être l'importance des progrès ultérieurs réservés à la sociologie, ils offriront nécessairement beaucoup moins de difficultés que cette création fondamentale: non seulement parce que la j méthode y est ainsi assez caractérisée pour apprendre désormais à retirer, d'une étude plus détaillée du passé, des indications plus précises de l'avenir; mais aussi parce que les conclusions générales ici obtenues, outre qu'elles sont, par la nature du sujet, les plus essentielles, serviront de guide universel aux appréciations plus spéciales.

Une telle fondation scientifique complétant enfin le système élémentaire de la philosophie naturelle préparée par Aristote, annoncée par les scolastiques du moyen âge, et directement conçue, quant à son esprit général, par Bacon et Descartes, il ne me reste plus maintenant, pour avoir atteint autant que possible, le but principal de ce Traité, qu'à y caractériser sommairement la coordination finale de cette philosophiepositive dont tous les éléments essentiels, soit logiques, soit scientifiques, ont été successivement l'objet propre de six parties de notre élaboration hiérarchique, depuis les plus simples conceptions mathématiques jusqu'aux plus éminentes spéculations sociales. Telle sera la destination des trois chapitres complémentaires qui vont ici être consacrés, d'abord à la méthode, ensuite à la doctrine, et enfin à la future harmonie générale delà philosophie positive, suivant l'annonce contenue au tableau synoptique initial, publié, il y a douze ans, avec le premier volume de ce Traité.

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CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON Appréciation finale de l'ensemble de la méthode positive

L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions sociales, comme ayant été surtout destinées à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit -général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive déterminée par la double action, philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la

tendance nécessaire de l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses éléments indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d'abord logiques, puis scientifiques, d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.

Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous, le simple aspect spéculatif, l'irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemmentpropre aux temps actuels, où l'irrationnelle dispersion de travaux scientifiques menace désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble des efforts antérieurs en faisant bientôt dégénérer la plupart des recherches partielles eu tentatives stériles et incohérentes, qui, de plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles, que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philoso- '2 phique dont tant d'intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives

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qu'à leur rationalité. Toutes nos conceptions abstraites y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur beaucoup d'importants sujets. En un mot, si Pesprit positif, dont l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie.Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissants obstacles à tous les grands progrès scientifiques, ^t même elle compromet gravement la conser-

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vation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été ia plus complète. Mais cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d'incohérents détails, sous l'aveugle impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vues prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.

Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la posi: tivité rationnelle, dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondants, à une succession toujours homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédents, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être convenablement instituée.

Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière prépondérance normale de l'un des éléments spéculatifs sur tous les autres, la question principale se réduit

donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or la constil-ulion même dç notre hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier de ces six éléments philosophiques : car eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment accomplie, d'une véritable positivilé; puisque toutes nos spéculaticns quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit inévitablement l'action simultanée.

La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, spécialement en ce qui con-

CONCLUSIONS GÉNÉKALES 381

cerne l'appréciation historique de la progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave incertitude, que, si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénoûmenl du déplorable antagonisme jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement" reposer sur la satisfaction continue de cei deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène 4 du vrai caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l'ascendant universel qui 'appartient régulièrement à leur nature, et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions primordiales propres à l'évolution positive.

Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l'individu qne pour l'espèce, de toute positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de mécon-

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naître jamais sa véritable influence philosophique, qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et complète, susceptibles d'une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne, qui, très supérieure sous les principaux aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondements directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvénients, au premier essor décisif de la positi vite rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel pointdevue, il est clair que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été, depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses applications secon-

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daires ; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inoppportunité croissante les a d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs ; ils ont, en général, transporté dans Tordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système, semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort insuffisante,, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour suivre de pareils projets, à Terni des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par J'influence habituelle d'une instruction trop spéciale, dont l'influence a toutefois trop peu altéré, d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi j l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savants aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite ; l'instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à la fois" mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient donc indispensable d'examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s'opérer

désormais la liaison universelle des spéculations positives : or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, Tune mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.

Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savants positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offerts, dans les deux premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite nepouvait suffisamment s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico-métaphysique. Or ce

caractère principal est assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le* point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il faut reconnaître, en outre, sons un autre aspect fondamental, que le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé parles études mathématiques, quoiqu'il y ait nécessairement - puisé son premier essor systématique, parce que l'extrême simplicité jj des phénomènes géométriques, et même mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension réelle aux événenements célestes. Aussi a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps et sans excepter notre siècle, jusque chez d'éminents géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque ; au point de susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathémathique, le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de

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l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe daDS toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événements les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l'esprit théologicométaphysique, auquel la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les éléments essentiels, fera touours, j'ose le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes, dans chacune des six sciences principales, ^incontestable privilège que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, les plus puissants de ces moyens logiquesne sauraient être parla suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination, d'après une estimation directe des difficultés essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques, où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification uniforme doit être ordinairement plus utile? à la science

mathématique elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie : la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes transcendants d'investigation rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des- . plus hautes difficultés scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a pas été fournie par les études mathémathiques, bien qu'elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n'auraient pas puisé ime telle connais- . sance à sa source vraiment originale.

La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité, est encore plus spécialement évidente. sous le rapport scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique ; en sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables exemples, tous clairement relatifs aune irrationnelle suprématie du mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'iPpeut seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation

stronoraique. Mais, malgré 1 indispensable lumière qu'ellesa doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de meilleurs expédients, et a seulement fini par déterminer habituellement,'chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions" directrices à la seule philosophie inorganique, en ne concevant même que très confusément l'incorporation effective du domaine chimique dans un vague et lointain avenir : ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord,' et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laissser à l'ancienne philosophie à l'égard des études morales ou politiques ; en sorte que la situation fondamentale de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale : tout espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive être beaucoup nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que passagèrement, jusqu'au temps, très prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce Traité a

indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument logique, qu'ils peuvent sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement signalé Tune des plus dangereuses aberrations que puisse produire, dans la science moderne, la déplorable absence provisoire déboute vraie discipline philosophique ; puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreusèaltération delà positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres : car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, souvent très déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvénients des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux seules études astronomiques dont la direction générale paraît lui -appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondants. Mais, afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas, que la pré-

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poruîérance des géomètres en astronomie, quoique bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque capitale que doive être l'influence mathématique dans les études célestes, qui lui ont toujours .offert le plus convenable exercice, cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument intellectuel, aussi bien que des simples instruments matériels, par ceux-là mêmes qui en comprennent suffisamment la destination spéciale et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui, en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective de~s prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficients ; ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement mathémathique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera nécessairement un rapide et irrévocable décroissement jusqu'à ce que, sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit. On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connnaissitnees réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension décisive de l'esprit positif à toutes les branches e-ssen-

CONCLUSIONS GÉNÉRALES iOI

tielles de la science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent une si fausse appréciation de la destination et de la portée de l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoiffs intellectuels de la grande transition moderne, qui "ne pouvait d'abord procéder autrementà l'irrévocable extinction de l'ancienne philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle révolution, parla formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle" des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.

D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins, par exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait sous le rapport logique, la préémi-

. nence philosophique de l'esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contracter sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment^ universelles avec celte impuissance nécessaire si évidemment propre, à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes, les autres ne doivent être finalement regardées que comme d^indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas de signaler ici l'importance et la fécon- *•

' dite de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des services plus qu'équivalents à ceux qu'elle en a reçus pour son avènement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires ; en sorte que c'est principalement à priori, suivant une juste notion de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré du véritable esprit scientifique ; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment de tous les juges compétents et bien préparés.

Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de noire intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres^ notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et

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L'efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette-universelle présidence, dont la rationalité est assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et accélérer le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles, et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conceplion de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là mêmes qui la repoussent le plus aujourd'hui, en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement, répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j'indiquerai : 1° l'importante conception du dualisme facultatif, destiné à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques, en y dénouant

spontanément d'intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables ; 2° en physique, la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde; 4e enfin, même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques, et des premiers fondements de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en môme temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seule permettre de dominer constamment l'élaboration, à la lois statique et dynamique, des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturelle. j

Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude : c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément a la nature spéciale de chaque branche. Comme la constitution variable de la classe contemplative représente nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit humain, les rudiments incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la

fia du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne^ est maintenant arrivé ; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui appartient naturellement dans l'ensemble desvspéculations humaines, où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très puissante, surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, f. suivant les conditions naturelles de leur iristitution provisoire, après avoir été justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà parvenue à son extrême limite depuis le commencement "de Timmense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparents, sont peut-être, au fond, les plus redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est naturellement aveugle, en vertu

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de Teutière indépendance de leurs travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque toujours rendre ces savants profondément étrangers à l'esprit et aux conditions de toutes les autres études positives ; d'où résultent involontairement des chocs, et, par suite, des résistances, d'autant plus intenses, qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver assez, comme je Tai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, par la division trop peu comprise que l'avènement propre de la philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savants, d'après Faction inégale mais commune. du même principe perturbateur, l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui s'ac- • croître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientiGque pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de ïa situation fondamentale, seront très propres à faciliter spontanément, dans le mode savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit parce qu'elle offrira de puissants secours aux parties les plus lésées, soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, maintenant si rare et si décrié que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif aux perturbatious de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant ainsi, au sein de la classe con-

templative, par un indispensable préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientiGque, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas â faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile.

Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales, qu'il ne semble pas j d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l'état où j'ai maintenant conduit l'avènement final d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule importante à décider, puisque, tous les éléments de cette grande formation, étant désormais établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste" certainement aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivité l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter

directement la chimérique généralisation de l'élément le

plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance finale de la voie philosophique qu'avaient dû. involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très insuffisantes. Avant celte indispensable appréciation finale, on n'aurait, pu le dédaigner entièrement sans s'exposer, par cela seul, k maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. Entre le modemathématiquepropreauxdeux derniers siècleset l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister, # sans doute, à constater directement, d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déjà très dépassées, ne m'aient pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement «xcuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.

Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des sciences fondamentales oia abstraites, dont l'ensemble constitue ce que j'ai nommé, d'après Bacon, la. philosophie première, destinée à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développements

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ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique ; car ce mode sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique fierait directement contraire.

Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science abstraite a dû être d'dbord le sujet exclusif ou très prépondérant des grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète, qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable rationalité, parce que tous les éléments philosophiques, dont la combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez ca-^ ractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien no serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique, qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études directement consacrées à l'existence effective des divers êtres, où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord aux spéculations sociologiques, le caractère abstrait que je me suis attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique terminée dans ce volume, il est clair que, pîr la complication supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et synthétique, si admirablement personnifiée chez notre grand Bufïbn, sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la présidence normale delà philosophie abstraite appartienne

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finalement a la science où les inévitables inconvénients d'an état d'abstraction d'abord indispensable sont naturellement atténués, autant que possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue habituel ; des recherches qiû demanderont continuellement l'application combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne sauraient être convenablement dirigées que so^us l'universel ascendant de L'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une telle combinaison.

Ces mômes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la tendance antiesthétique empiriquement reprochée à la philosophie positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles ; en ce sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, sont loin d'être dépourvues de fondement actuel : car rien ne doit être aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par des études qui comportent spontanément un morcellement presque indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement, j'ose l'assu-

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rer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les beauxarts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée même à l'état polythéique, que nous avons vue constituer, surtout à cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette réaction fondamentale. En ce moment, il suffit d-e remarquer, pour faire convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire, naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des principaux éléments; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration historique à faire spontanément apprécier la re]ation directe qui doit toujours subordonner le sentiment de là perfection idéale à la notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel, en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale.

Le seul ordre d'idées qui paraissse devoir nécessairement souffrir de cet avènement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle, c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique, semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que celte étude n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques. xMais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvénients réels, même pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique, aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchants, menacent d'absorber tous les

autres modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel, que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des sentiments et des pensées propres à la réorganisation finale des sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet égard, aucune négligence vraiment dangereuse; et, si cette fâcheuse influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée, par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait suffisamment : le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près, comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu, le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien davantage du judicieux emploi permanent, très imparfait jusqu'ici, des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de moyens nouveaux; e«n sorte que la prépondérance des considérations générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol entraînement analytique : ainsi, sous ce rapport, le régime > sociologique est finalement plus favorable que le régime *~ mathématique à l'utile développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très loin chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être, sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs influents. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la philosophie sociologique, seule apte, comme envers la

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science concrète et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison très complexe des divers aspects scientifiques exigée parla natuie de ce grand travail dont les conditions et les difficultés sont encore a peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué dès le début de ce Traité (voyez la deuxième leçon), le vrai principe de eette importante relation ; mais l'intime conviction de sa haute nécessité, afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.

Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration pleinement décisive directement résultée ci:dessus de l'ensemble des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans ces trois derniers volumes, a fait, du rest<# assez connaître sous quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même spontanément, à une lente eV pénible préparation rationnelle, à la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la constance, qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul ne doitprétendre, surtout de nos jours, àun ascendant philosophique qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire -prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile, puis qu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs aisément

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414 PHISOLOPHIE POSITIVE

accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application 'régulière. Mais aussi l'ascendant sociologique com portera- t-il une active réalité que n'a pu jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective, quoique le plus, souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son intime irrationalité.

Cet avènement spontané d'une véritable unité, désormais assez constatée, dans le système entier de la philosophie positive, étant maintenant envisagé du point de vue lé plus élevé, à la fois historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe essentiel que la simple aversion mutuelle de l'ordre suivant lequel devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre : l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère nécessairement théologique de la philosophie initiale ; au contraire, les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie ; quoique l'esprit métaphysique, agent natu rel de ces modifications successives, en ait souvent dissimulé

la véritable source, en se croyant créateur quand il n'était i

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CONCLUSIONS GENERALES . 41ô

qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparé par l'astrolâtrie ; mais sa tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage du polythéisme au monothéisme, où pour la première fois, l'évolution philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors intellectuellement' dissoute, quoique son aptitude sociale,opposée à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps encore son ascendant politique : ainsi surgit, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante -sixième chapitre, ce long antagonisme recevant, dans la mémorable * transaction scolastique, une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sbcialo venait d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que les exigences, désormais prépondérantes, du" progrès intellectuel, obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les prétentions politiques de la philosophie métaphysique, aupavant extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité générale et, dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif, qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint caractériser une situation bien plus évidem-

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ment provisoire que la précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle, sous Tunique réserve d'une vaine présidence laissée encore à la méthode théologicométaphvsique envers les éludes morales et sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique instituée au treizième siècle. Cette incohérente position, qui a persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un véritable ascendant général : autrement il faudrait désespérer de la systématisation mentate, et, par suite aussi, de la réorganisation sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes tentatives opérées pendant les deux derniers siècles, pour constituer une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie ; tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui, depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la transaction scolaslique, pendant que les exigences mentales prévalaient graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation des besoins moraux ; ainsi que le témoigne

encore trop souvent la situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral. Quoique Ton doive regarder cette funeste division comme ayant été essentiellement inhérente à la nature propre à la transition moderne, elle 'en ;a certainement constitué la plus douloureuse condition : et cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, que, entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie «de l'intelligence, cette philosophie finale tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son avènement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la nature ; mais elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion de l'humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de l'évolution mentale qu'à sa destination sociale : car l'indifférence pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui- tendent aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instruments d'ambition personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des vrais progrès scientifiques/ Pour ne laisser aucune grave incertitude sûr ce nœud fon-

418 i PHILOSOPHIE POSITIVE

damental de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle des illusions métaphysiques, ^en faisant spécialement ressortir la véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité, doit être éminemment sociale, et pas seulement individuel : car, sous le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abst ration; il n'a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la philosophie pleinement lhéologique,soit polythéique, soit monothéique, est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait, à sa manière, à cette évidente condition générale ; et c'est surtout à cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore suffisamment remplacée. La métaphysique ancienne, scolastique, ou moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne^, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentiments d'égoïsme. Il en est essentiellement de même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet, quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive, qui depuis la fin du dix-huitième siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les savants les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la généralisation mentale beaucoup plus près de son siège réel; mais, sauf son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à une stérile utopie fondée

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sur une vicieuse exagération des relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des éludes biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit môme positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plue étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit humain ne peut vraiment dévoiler aucune foi essentielle; elle ne saurait même fournir de précieuses indications ou vérifications importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de l'humanité, seule à la fois as&ez réelle et assez complète pour manifester suffi-' samment la véritable marche de notre intelligence : l'exécution même de ce Traité l'a. j'ose le dire, pleinement démontré; car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.

Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chim*ique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritabie philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental : mais aussi, quand cette condition finale est convenable-

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ment remplie, rien ne saurait empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, soit par les vœux et les dispostions de la raison publique, trouvera môme d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques adversaires, suivant le privilège ordinaire des révolutions directement relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister >entre les tendances respectives de ces deux éminents législateurs. Nous avons, en effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était systématiquement interdit les études sociales pour concentrer son effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le perfectionnement des sciences naturelles, comme -on peut le constater nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école : en sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires, accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre pareillement provisoires, quoique très diversement efficaces, selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de la posîtivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la commune destination philosophieque de cette double évolution ne pouvait être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistant, dont l!un devait préparer la vraie position générale de la question finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, détermi-

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nées sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions, également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées à préparer graduellement l'avènement définitif de la philosophie positive. Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques : car ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne peut établir l'indispensable ascendant ^d'un tel point de vue sans faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifiqne et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées parles entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savants, de redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est aussi

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indispensable à l'harnionie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, qu'encouragent déplus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la dispersion propre à noire déplorable anarchie philosophique, seront alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable avènement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations. Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation spéciale, fondée sur les plus puissants motifs, doit justement tourner, de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que la principale attention publique, vers les études sociologiques, jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus convenable aux besoins correspondants de l'humanité. Quant à la légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de l'éducation individuelle privée ou commune, l'esprit de la nouvelle philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet, la théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, d'après l'évidente similitude d'origine, de nature'et de terminaison, malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs fondamentaux soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non seulement en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers éléments essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi au. début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié à tous les différents degrés de la longue préparation philosophique à laquelle j'ai

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dù assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, et dont Teusemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide application continue. Les spéculations mathématiques conserveront donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilège qu'elles ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le berceau spontané de la positi- * vite rationnelle: les justes exigences des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône et que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de poursuivre ces modifications successives entre les différents ordres de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin conduit l'individu, comme l'espèce, au seul point de vue vraiment universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable éducation.

Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir., sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nps différentes spéculations, en partant, soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se trouve en On dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination finale, dont l'âge est désormais arrivé.

La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fon- 'é da mentale que la création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément dans le système entier de la vraie

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philosophie moderne. Après celte démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles relatives -à son appréciation logique doivent aisément ressortir de l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière sommaire, mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et le développement de la méthode po sitivë, enfin complète et dès lors indivisible ; afin que ses divers attributs essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance du point de vue sociologique.

Envers chacun des différents ordres de phénomènes, nous avons spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événements observables, ainsi susceptibles ' d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper sérieusement notre intelligence dont elles pouvaient seules, il est vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens pour nous, qui ne saunons réellement connaître que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les plus universelles : d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant obtenue par un tel régime logique dans les -éludes les plus simples et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante

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