‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE

dépendu bien davantage de cette nouvelle ardeur immodérée pour les productions grecques et latines, tendant à éteindre les plus précieuses des qualités esthétiques, l'originalité et la popularité. Une telle altération se manifeste immédiatement dans l'architecture, qui malgré les grands progrès que n'a cessé de faire sa partie technique et usuelle, ^a pu produire, depuis le quinzième siècle, et, en partie, à cause de cette vicieuse prédilection, des monuments vraiment comparables, sous le point de vue esthétique, aux admirables cathédrales du moyen âge. En ce sens, l'appréciation générale de l'école romantique actuelle ne pèche surtout que par une irrationnelle exagération historique, comme je l'ai ci-dessus indiqué; mais ces récriminations sont loin d'être dépourvues de fondements réels. Toutefois, il ne faut pas oublier, à ce sujet, que, suivant notre explication antérieure, cette servile imitation de l'antiquité n'a pu que développer secondairement, et non déterminer, en effet, le caractère vague et indécis inhérent à l'art moderne, par une suite nécessaire de la confusion et de l'instabilité de l'état social correspondant ; les productions anciennes, qui, au fond, ne furent jamais véritablement perdues ni oubliées, surtout quant à l'architecture et à la sculpture, n'avaient point cependant altéré l'énergique spontanéité de l'évolution esthétique commencée au moyen âge, tant que l'organisme catholique et féodal avait conservé sa pleine vigueur. Ainsi l'avènement ultérieur de cette1 altération, d'ailleurs inévitable, ne peut réellement prouver que l'extinction graduelle de toute direction philosophique et de toute destination sociale, naturellement opérée dans les beaux-arts, sous l'accomplissement simultané de la décomposition spontanée propre à cette première phase de la civilisation moderne, et déjà très sentie pendant sa seconde moitié : c'est là principalement ce qui a empêché l'impulsion antérieure de résister suffisamment à l'influence perturbatrice qu'elle avait jusqu'alors facilement surmontée. Une appréciation plus approfondie conduit même, ce me semble, à reconnaître que l'imitation plus ou moins servile de l'art antique dut bientôt, par une réaction nécessaire, devenir, pour l'art moderne, un moyen factice de suppléer provisoirement, quoique d'une manière très imparfaite, à cette lacune fondamentale, que le progrès de la transition révolutionnaire devait rendre de plus en plus funeste à la marche des beaux-arts, jusqu'à ce que la progression positive ait, sous ce rapport, convenablement

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réparé les dangers inséparables de la progression négative, ce qui certainement n'a pu encore avoir lieu. Ne pouvant trouver autour de lui une sociabilité assez caractérisée et assez fixe, l'art moderne s'est naturellement [imbu de la sociabilité antique, autant que pouvait le permettre une idéale contemplation guidée par l'ensemble des monuments de tous genres : c'est à ce milieu abstrait que le génie esthétique devait tenter d'appliquer plus ou moins heureusement les impressions hétérogènes qu'il recevait spontanément du milieu réel d'où il ne pouvait, malgré ses efforts assidus, parvenir à s'isoler. Quels que dussent être évidemment l'insuffisance et les dangers d'un tel expédient provisoire, il importe de reconnaître qu'il fut alors strictement indispensable, afin d'éviter, à cet égard, une anarchie totale, qui eût été, sans doute, bien autrement funeste à la marche Ae l'art moderne : aussi voit-on les plus puissants esprits, non seulement Pétrarque et Boccace, mais le grand Dante lui-même, qu'on ne peut certes soupçonner aucunement de servilité routinière, alors occupés, avec une ardente sollicitude, a recommander constamment l'étude approfondie de l'antiquité, comme base fondamentale du développement esthétique, ce .qui n'avait, à cette époque, d'autre tort essentiel que d'ériger en principe absolu et indéfini une simple mesure temporaire, d'après l'esprit général de la philosophie métaphysique dont l'ascendant dominait encore toutes les intelligences. La saine appréciation historique d'une telle nécessité ne peut seulement qu'augmenter beaucoupi par une admiration réfléchie, la profonde vénération que devront toujours nous inspirer les éminents chefsd'œuvre créés, pendant la seoonde phase, au milieu de tant d'entraves, et avec des moyens aussi imparfaits, si propres à , susciter l'heureuse conviction expérimentale d'une certaine extension réelle dans les facultés esthétiques de l'humanité, ultérieurement destinées à une plus complète manifestation, sous l'accomplissement convenable des grandes conditions sociales réservées à notre prochain avenir, comme je l'indiquerai à la fin de cet ouvrage. Mais, pour compléter l'explication précédente, il faut ajouter ici que ce régime provisoire, ainsi naturellement imposé, au quinzième siècle, à la marche générale de l'art moderne, devait alors déterminer, outre l'altération du mouvement antérieur, une inévitable suspension, qui explique la mémorable anomalie ci-dessus signalée envers ce siècle où l'éminent essor du siècle précédent semblait, au

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contraire, devoir faire présager un grand développement esthétique. On conçoit aisément, en effet, qu'à un système de composition aussi factice, il fallait également préparer, pendant quelques générations, un public qui ne le fût pas moins; car en perdant sa grossière originalité du moyen âge, Fart perdait pareillement, de toute nécessité, la naïve popularité qui en était la récompense spontanée, et qui n'a pu encore être retrouvée à un pareil degré, dans les eas même les plus favorables. Quoique sa nature générale le destine surtout aux masses, l'art moderne était alors forcé, par une exception inévitable, de s'adresser spécialement à des auditeurs privilégiés, qu'une laborieuse éducation aurait préalablement pla*ces aussi, bien qu'à un moindre degré, dans des conditions esthétiques analogues à celle des artistes eux-mêmes, et sans lesquelles n'aurait pu exister, entre l'état passif des uns et l'état actif des autres, cette harmonie indispensable à toute action des beaux-arts. Dans l'ordre pleinement normal, une telle harmonie s'établit partout sans effort, d'une manière bien plus intime, d'après la prépondérance commune du milieu social qui pénètre constamment à la fois l'interprète et le spectateur ; mais sous cette anomalie provisoire, elle devait, au contraire, exiger une longue et difficile préparation. C'est seulement quand cette préparation artificielle a été convenablement accomplie, chez un public spécial suffisamment nombreux, par suite de la propagation spontanée de l'éducation fondée sur l'étude des langues anciennes, que l'évolution esthétique a pu directement reprendre son cours jusques alors suspendu, et graduellement produire, pendant la seconde phase, Tadmirable mouvement universel qu'il nous reste maintenant à caractériser, comme le seul résultat capital dont fût susceptible, par sa nature exceptionnelle, le ré- gime temporaire que nous venons d'apprécier. Du reste, ce régime devait nécessairement s'étendre à tous les divers beaux-arts, mais suivant des degrés très inégaux : son influence la plus directe et la plus puissante dut se rapporter à l'art le plus général, auquel tous les autres surbordonnent plus ou moins leurs inspirations primitives ; quant aux quatre autres, la sculpture et l'architecture durent y être beaucoup plus complètement assujetties que la peinture et surtout la musique, dont l'évolution dut être ainsi plus tardive et plus originale, sous la seule impulsion initiale du moyen âge, simplement modifiée par l'action indirecte que devait exercer,

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à cet égard, la marche effective de la poésie elle-même. Enfin quoique ce régime esthétique ait d'abord été plus ou moins ] commun aux cinq éléments principaux de la république occidentale, son développement ultérieur y devait offrir des différences capitales, dont les plus importantes se trouveront naturellement caractérisées ci-après.

Pendant la seconde phase, il est évident que l'essor général des beaux-arts, jusques alors essentiellement spontané, est partout stimulé, comme celui de l'industrie elle-même, par les encouragements de plus en plus systématiques des divers gouvernements européens, depuis que le progrès général du mouvement révolutionnaire y avait suffisamment avancé la concentration temporelle, sans laquelle cette nouvelle marche ne pouvait avoir une vraie stabilité. L'art devait alors trouver, sous ce rapport, un double avantage sur la science, dont la marche éprouvait simultanément une semblable transformation : car, en même temps qu'il devait inspirer des sympathies bien plus vives et plus communes, son développement ne pouvait exciter aucune inquiétude politique chez les pouvoirs les plus ombrageux ; c'est surtout, par exemple, d'après ce dernier motif, que les papes, déjà dégénérés en simples princes italiens, tandis qu'ils favorisaient très médiocrement les sciences, étaient presque toujours les plus zélés protecteurs des arts, à l'appréciation desquels l'ensemble de leur éducation et de leurs habitudes devait les disposer personnellement. Toutefois, c'est principalement comme moyen d'influence et de considération, beaucoup plus que par suite d'un sentiment réel, que les beauxarts furent alors encouragés, même par des princes qui n'éprouvaient, à ce sujet, aucun penchant individuel, mais qui sentaient le prix de la consécration ultérieure de la popularité immédiate ainsi obtenue : aussi plusieurs souverains, entre autres François Ier au début de cette phase et Louis XIV à la fin, se sont-ils alors distingués malgré leur médiocrité mentale, pour avoir, outre ces motifs généraux, ressenti, à cet égard, quelques inclinations privées. Quelle qu'ait dû être l'efficacité réelle de ce système d'encouragement en quelques cas fort importants, cependant sa valeur essentielle doit être ici surtout appréciée en y voyant un irrécusable symptôme de la puissance sociale que l'art commençait à acquérir parmi les diverses populations modernes, dont les sympathies universelles constituaient la source ordinaire

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d'une telle politique, qui, sous un autre aspect, ne pouvait être finalement aussi utile à l'essor esthétique, dont elle tendait à altérer gravement l'originalité, qu'elle l'était certainement à l'essor industriel.

Notre distinction fondamentale entre les deux modes politiques suivant lesquels s'est alors accomplie la désorganisation systématique, à la fois spirituelle et temporelle, chez les différents peuples européens, n'est pas moins caractéristique pour l'évolution esthétique que pour l'évolution industrielle : car les principales diversités alors si marquées dans la marche des beaux-arts sont surtout déterminées, aussi bien que leurs suites ultérieures, par nos deux systèmes généraux de dictature temporelle, l'un monarchique et catholique, l'autre aristocratique et protestant. Suivant la remarque très judicieuse de quelques philosophes italiens, il n'est pas douteux que l'abolition du culte catholique a dû alors exercer, dans une grande partie de l'Europe, une influence très défavorable au développement esthétique, surtout en ce qui concerne la musique, la peinture, et même la sculpture, dont la commune imperfection contraste si tristement, en Angleterre, avec l'admirable essor de la poésie ; toutefois, une telle appréciation attache trop d'importance à l'influence spirituelle, tandis que les causes politiques ont été, ce me semble, prépondérantes. Quoi qu'il en soit, le premier mode de dictature temporelle était certainement, pour l'élément esthétique, comme je l'ai déjà expliqué pour l'élément industriel, de beaucoup le plus favorable, par sa nature, à une intime assimilation sociale, ce qui doit constituer ici notre considération principale : cela devait, en effet, résulter de l'impulsion plus homogène et plus complète émanée d'un pouvoir plus central et plus élevé, dont l'ascendant protecteur devait incorporer bien davantage l'encouragement continu de tous les beaux-arts au système général de la politique moderne, alors nettement caractérisée, sous ce rapport, par la fondation des académies poétiques ou artistiques, qui, nées spontanément en Italie, acquirent bientôt, en France, sous Richelieu et sous Louis XIV, une importance très supérieure. Dans l'autre mode, au contraire, la prépondérance de la force locale devait essentiellement livrer les beaux-arts à la pénible et insuffisante ressource des protections privées, chez des populations où d'ailleurs le protestantisme tendait, à tant d'égards, à neutraliser l'éducation esthétique commencée au

moyen âge : aussi, sans les triomphes passagers d'Elisabeth, et surtout de Cromwell, sur l'aristocratie nationale, les admirables génies de Shakespeare et de Miiton ne nous eussent probablement jamais fourni deux des témoignages les plus décisifs contre la prétendue dégénération moderne des facultés esthétiques de l'humanité. Toutefois, il faut reconnaître que, par une compensation très insuffisante, la nature plus défavorable d'un tel milieu social, d'ailleurs propre à augmenter notre profonde vénération pour les énergiques vocations qui s'y sont fait jour, tendait indirectement à mieux ' garantir l'originalité, souvent altérée, sous le premier régime, par des encouragements excessifs ou mal appliqués. Mais les dangers intellectuels d'un tel abus n'ont pas empêché que, même en ce cas, le mode français ne fût plus favorable, sous l'aspect social, soit à la propagation graduelle de la vie esthétique chez les populations modernes, soit à l'incorporation croissante de la classe correspondante parmi les éléments essentiels d'une réorganisation finale.

Envisagée d'un point de vue plus spécial, cette grande distinction politique me paraît propre à indiquer la principale source historique de la mémorable anomalie qui a soustrait alors le système dramatique anglais, surtout pour la tragédie, à la commune prépondérance primitive ci-dessus attribuée à l'imitation de l'art antique. Les modernes ont, en général, radicalement perfectionné la division fondamentale de la poésie dramatique, en y faisant de plus en plus correspondre les deux ordres de poèmes, l'un à la vie publique, l'autre à la vie privée : tandis que, dans la tragédie grecque, malgré la célèbre intervention du chœur, il n'y avait ordinairement de politique que la nature des familles dont on y retraçait les passions et les catastrophes, toujours éminemment domestiques; ce qui était inévitable chez des populations qui ne pouvaient concevoir d'autre état social que le leur. Or, la tragédie moderne ayant pris ainsi un plus éminent caractère historique, comme tendant a nous retracer les divers modes antérieurs de la sociabilité humaine, son essor a suivi deux marches très différentes, suivant que le milieu politique où elle s'est développée a déterminé sa direction spéciale vers la société ancienne ou vers celle du moyen âge. La dictature monarchique devait naturellement répugner, en France, aux souvenirs du moyen âge, où la royauté était ordinairement si faible «t l'aristocratie si puissante; les impressions populaires

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étant d'ailleurs spontanément conformes à une telle disposition, il est clair que l'ensemble des influences sociales y concouraient à fortifier la tendance naturelle du système esthétique précédemment expliqué à la reproduction exclusive des grandes scènes de l'antiquité. C'est ainsi que Corneille, choisissant avec une parfaite sagacité, ce que le monde ancien pouvait offrir à la fois de mieux connu et de plus fortement caractérisé, fut conduit à consacrer son admirable génie à l'immortelle idéalisation des principales phases de la société romaine (i), depuis son origine jusqu'à son déclin. En Angleterre, au contraire, où, par le triomphe de l'aristocratie, le régime féodal avait été réellement beaucoup moins altéré, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, les sympathies communes de la classe prépondérante et d'une nation longtemps heureuse de son patronage, devaient tendre à conserver spécialement les derniers souvenirs du moyen âge, seuls susceptibles d'une véritable popularité, si puissamment stimulée par le grand Shakespeare, dont les énergiques tableaux ne seront jamais neutralisés par les vices essentiels d'un système de composition fondé sur une insuffisante appréciation des conditions respectivement propres à la poésie épique et à la poésie dramatique : il est d'ailleurs évident que ce résultat a dû être beaucoup fortifié par l'isolement caractéristique qui, dès l'origine de cette phase protestante, distingue de plus en plus l'ensemble delà politique anglaise, et qui devait pousser davantage au choix presque exclusif de sujets nationaux. A la vérité, on voit, en même temps, se développer aussi, en Espagne, sous l'ascendant royal et catholique, un art dramatique essentiellement analogue au précédent, et même encore plus éloigné de toute imitation antique; mais cette seconde

(1) Quand Racine, après s'être longtemps borné à peindre trop abstraitement, sous des noms presque arbitraires, nos principales passions élémentaires, comprit enfin dignement cette destination plus élevée et plus complète que Corneille venait d'assigner irrévocablement à la tragédie moderne, et qu'il voulut consacrer aussi la pleine maturité de son génie à la vraie tragédie historique, son heureux instinct lui fit sentir que cette immense élaboration de Corneille avait désormais essentiellement épuisé l'idéalisation dramatique du monde romain. C'est pourquoi, conduit à remonter vers une sociabilité encore plus antique, il tenta, dans son dernier et principal chef-d'œuvre, une admirable appréciation poétique des principaux attributs propres au régime théocratique, considéré du moins dans son type le plus connu quoique 1* moins caractéristique.

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anomalie, loin d'être opposée à notre explication, la confirme radicalement : car, dans ce cas, d'autres influences ont déterminé une pareille prédilection nationale pour les traditions du moyen âge, en vertu même de l'intime incorporation du catholicisme à la politique correspondante. Si l'esprit catholique avait pu conserver alors autant d'empire chez les autres peuples préservés du protestantisme, son entraînement naturel vers les temps de sa plus grande splendeur eût certainement empêché partout la tendance poétique vers l'antiquité toujours plus ou moins liée d'ailleurs à l'instinct universel d'émancipation religieuse. On conçoit aisément que cette impulsion catholique devait être alors plus décisive, à cet égard, pour l'Espagne, que l'impulsion féodale correspondante ne pouvait l'être pour l'Angleterre, où elle était directement combaltue par l'esprit du protestantisme, quoique la nature antiesthétique de celui-ci ne fût pas d'ailleurs favorable au système d'art adopté en Italie et en France. Je me borne ici à l'indication très sommaire d'un tel ordre d'explications, que j'ai jugé propre à faire mieux ressortir la nouvelle lumière générale que la saine théorie de l'évolution sociale peut répandre sur l'étude spéciale du développement historique de l'art moderne, de manière à dissiper spontanément une foule d'appréciations illusoires ou irrationnelles.

Pour que cette indication soit suffisamment complète, il faut toutefois ajouter que cette mémorable diversité poétique, d'ailleurs évidemment provisoire, comme l'ensemble des causes qui l'ont produite, a dû seulement affecter les compositions relatives a la vie publique ; tandis que celles destinées à retracer la vie privée ne pouvaient, par leur nature, se rapporter qu'à la seule civilisation moderne, et se trouvaient en conséquense, partout essentiellement soustraites au système esthétique artificiel fondé sur l'imitation de l'antiquité, si ce n'est quant au mode secondaire d'exécution. Aussi ce dernier ordre de poèmes, soit épiques, soit dramatiques, sans exiger certes ni plus de force ni plus d'invention, devait-il spontanément offrir une originalité plus complète et obtenir une popularité plus réelle et plus étendue : car il était, de toute nécessité, le mieux adapté jusqu'ici à la nature des sociétés modernes, dont la vie publique ne pouvait fournir à l'art une base assez nette et assez fixe, comme je l'ai précédemment expliqué. C'est ainsi qu'on conçoit aisé-

ment pourquoi Gênantes et Molière furent alors, de môme mViiijoiird'lnii, presque également goûtés chez les divers iNMinli-s européens, pendant que l'admiration de Corneille et Shakespeare y devaient sembler profondément inconciliables. Jusqu'à ri; que la réorganisation finale ait suffisamment déwloppé le caractère propre de notre sociabilité, enfin dégagée .!«• loul mélange contradictoire, la vie publique ne saurait y donner lï*-ii. dans l'ordre le plus élevé des compositions poétique, à un«* expression convenablement prononcée, ni dramatique ni même épique. Aucun éminent génie esthétique ne l'a réellement tenté pour le premier genre : et les puissants rflorl* relatifs au second, tout en faisant hautement ressortir l'admirable s:i périorilé de leurs immortels auteurs, n'ont que mi-ux eonstalé l'impossibilité d'un tel succès, dans la situation transitoire d«-> •sociétés modernes. On doit en écarter le merveilleux poème d'Ariosle, comme bien plus relatif, en effet, à la \ ie privée qu'à la vie publique. Quand à l'œuvre de Tasse, d suffirait de remarquer son étrange coïncidence avec le Mierè-i universel d'une composition principalement destinée à rfTarcr. par le ridicule le plus irrésistible, le dernier souvenir populaire de « «'Uc même chevalerie dont la gloire y est imin*»rtalis''*\ Itien n'e-t assurément plus propre qu'un tel rapprochement historique à faire ncllemenl sentir que la nouvelle situation sociale ne permettrait plus le plein succès de semblables sujets, les [dus beaux néanmoins que le bercrau général de la civilisation moderne pût, évidemment, offrir au génie poélique ; tandis que, chez les anciens, les chants d'Homère retrouvaient encore, après dix siècles, dans presque toute leur intensité, les dispositions populaires relatives aux premières luttes de la Grèce contre l'Asie. Un pareil contraste n'est pas moins sensible envers l'œuvre du grand Millon, s'efibrçant d'idéaliser les principes de la foi « iuètii n:;e, au temps même où elle s'éteignait irrévocablement autour de lui chez les esprits les plus avancés. Sans pouvoir réaliser suffisamment un résultat esthétique radicalement incompatible avec la transition révolutionnaire des sociétés modernes, ces immortels essais n'ont prouvé, de la manière la plus décisive, que la pleine conservation, et même l'extension intrinsèque, des facultés poétiques de l'humanité. L'ensemble de l'admirable essor que nous venons d'apprécier confirme hautement l'accroissement notable, pendant tout le cours de cette seconde phase, du caractèreéminemment

critique, déjà sensible sous la phase précédente, et mêm# l'origine, au moyen âge, d'une telle évolution, surtout errvL l'organisme catholique, principale base de l'ordre anlérièoi D'abord, dans un état aussi avancé de la progression né le mouvement esthétique devait partout concourir invoïopj rement à l'ébranlement universel, par cela seul qu'il tendajj à développer, chez toutes les classes quelconques de société européenne, un premier degré habituel dacliyiifjS mentale, dont les suites n'y pouvaient dès lors être que calement contraires à la conservation du régime ancien : cfilL qui faisait, à cette époque, participer spontanément a l'él^wboration critique même les poètes et les artistes les pluj||jj dévoués aux antiques doctrines, comme je l'ai déjà indiqollll au, chapitre précédent. Mais, en outre, presque tous \$jË organes éminents de ce grand mouvement esthétique 'ottSI alors manifesté, sous des formes équivalentes quoique h variées, en Italie, en Espagne, en France et en Angleterre!. une active coopération volontaire aux principales attaquesyp systématiques contre la constitution catholique et féodatolp La poésie dramatique, en général, y était, pour ainsi <fii$| forcée par suite de l'anathème sacerdotal dont le théâtre avaij été frappé, quand l'Eglise eut été contrainte de renonce^ l'espoir, si unanime au quinzième siècle, d'en conserve?;,' direction prépondérante. Toutefois, cette opposition dey^fj être plus profondément marquée, surtout en France, danslij comédie, d'après son aptitude spéciale à refléter l'instihç moderne. Rien n'est plus sensible, enefiet, chez notre incoi||§ parable Molière, exerçant à la fois son irrésistible critiquj avec le plus heureux sentiment de l'ensemble de la siluatiçfci sociale, contre l'esprit catholique et l'esprit féodal,' sâjfëL épargner davantage l'esprit métaphysique, et en ne négligeai^ pas d'ailleurs de rectifier, par une salutaire censure, chez fi| divers classes ascendantes, les aberrations inséparables d'uiïi progression purement empirique7'*eontrairement à leur vraij destination sociale. Cette éminente magistrature morale fui activement protégée contre les rancunes sacerdotales nobiliaires par l'instinct confus qui, dans la jeunesse dg| Louis XIV, lui fit spontanément soupçonner la tendance momentanée d'une telle critique à seconder rétablissement simultané de la dictature royale. Quelle que soit la source* réelle d'une semblable protection, elle n'en méritera pas^ moins toujours, par l'importance de ses effets, la reconnajj

sance de la postérité : il est (Tailleurs sensible que rien d'équivalent n'aurait pu s'accomplir sous la dictature aristocratique.

Telle est donc le vrai caractère général de cette seconde phase, principale époque, à tous égards, de l'universelle évolution esthétique des sociétés modernes, jusqu'à l'avènement ultérieur de leur réorganisation finale. Il ne nous reste plus enfin qu'à apprécier maintenant la singulière transformation de ce mouvement pendant la troisième phase essentielle de la transition révolutionnaire, parvenue à l'état purement déiste, qui devait constituer le dernier terme naturel de la philosophie négative. Nous devrons principalement y saisir comment cette modification nécessaire a finalement déterminé surtout en France, siège fondamental de l'ébranlement, une incorporation encore plus intime de l'élément esthétique à la sociabilité moderne.

Sous cet aspect capital, cette nouvelle phase se distingue partout de la précédente par le caractère plus élevé et plus décisif qu'y prend de plus en plus l'encouragement systématique des beaux-arts, comme, celui de l'industrie, tandis que la progression négative devenait aussi plus complète et plus irrévocable. Jusques alors, en effet, la protection de l'art n'était point, pour les gouvernements modernes, un véritable devoir, mais un simple calcul facultatif, dans le seul intérêt de leur gloire ou de leur popularité, ainsi que je l'ai expliqué ci-dessus. Pendant la troisième phase, au contraire l'admirable développement esthétique qui venait de s'accomplir avait tellement augmenté l'importance sociale de l'art, son essor continu était devenu tellement nécessaire aux populations modernes, que les pouvoirs dirigeants durent universellement reconnaître désormais l'obligation permanente de le seconder par d'actifs encouragements réguliers, dont le cours journalier ne procédât plus d'aucune générosité personnelle, mais d'une juste sollicitude publique. En même temps, la propagation croissante de la vie esthétique chez les diverses classes de la société européenne, tendait directement à consolider l'indépendance sociale des poètes et des artistes, en leur assurant, bien plus qu'aux savants, une existence affranchie de toute protection quelconque; l'heureuse nature de leurs productions devant les rendre habituellement susceptibles d'une appréciation à la fois plus complète, plus immédiate et plus vulgaire. L'institution des journaux, qui commençait alors à prendre une importance réelle, quoique

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encore purement littéraire, vint déjà seconder cet ensemble de dispositions naissantes, en fournissant à déjeunes talents une honorable situation, bientôt destinée à une si large extension, et dans laquelle l'illustre Bayle avait d'abord trouvé, vers la fin de la phase précédente, un heureux refuge contre les divers genres de persécution théologique ; il est d'ailleurs évident que, par son influence indirecte, comme puissant moyen de vulgarisation universelle, cette innovation capitale devait tendre à la consolidation sociale de tous les beaux-arts malgré qu'elle semblât exclusivement destinée au seul art poétique.

Tandis que l'élément esthétique obtenait ainsi naturellement, dans son incorporation finale à notre sociabilité, plus d'indépendance et plus d'ascendant, son essor spécial subissait nécessairement une mémorable altération, jusqu'ici trop confusément appréciée, d'après l'inévitable épuisement du régime artificiel et précaire sous la prépondérance duquel avait dû s'accomplir l'admirable évolution propre à la phase précédente. La subordination systématique des plus grandes compositions modernes à l'imitation de l'antiquité, constitue évidemment, un principe trop factice, trop contraire a l'originalité et à la popularité dont les beaux-arts ont surtout besoin, pour comporter une longue durée effective, comme je l'ai ci-dessus expliqué, malgré le prolongement des causes politiques d'où était surtout dérivé son empire provisoire, et qui d'ailleurs ne pouvaient plus avoir, à cet égard, autant d'influence, à mesure que le progrès même de la transition révolutionnaire tendait davantage à écarter les obstacles qui era pêchaien t d'apprécierle vrai caractère fondamental du nouvel état social. Quoique ce caractère fût, sans doute, encore très vaguement entrevu, et presque toujours mal apprécié, cependant l'instinct spontané de la situation devait graduellement développer d'universelles répugnances contre limitation esthétique de l'antiquité, d'où le génie moderne venait assurément de tirer tout qu'elle pouvait fournir de véritablement capital, par d'immortels chefs-d'œuvre, dont l'influence croissante, en propageant le goût des beaux-arts, devait naturellement mieux manifester la nécessité d'une marche nouvelle, susceptible de produire habituellement des impressions plus complètes et plus unanimes. Aussi, dès le début de cette troisième phase, voit-on s'élever, surtout en France, où ce régime provisoire avait le plus prévalu, une disposition très

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prononcée à son irrévocable extinction, toujours poursuivie ensuite sous diverses formes, mais jusqu'ici sans aucun autre succès possible qu'une sorte d'anarchie esthétique, destinée à persister jusqu'à ce qu'un sentiment assez net de la réorganisation finale puisse enfin commencer à fournir à l'art moderne la direction et la destination qui doivent constituer son état normal. Cette tendance initiale à l'émancipation poétique, déjà marquée par quelques essais directs de composition indépendante, est alors principalement caractérisée par cette grande discussion sur la comparaison entre les anciens et les modernes, qui est devenue, à tant d'égards, un véritable événement dans l'histoire générale de l'esprit humain, comme je l'indiquerai de nouveau au sujet de l'évolution philosophique. Une telle controverse, heureusement étendue, par les défenseurs des modernes, à tous les aspects du mouvement mental, devait achever, en effet, de discréditer radicalement l'ancien régime esthétique, chez le public impartial, étranger aux controverses littéraires, et jugeant seulement d'après l'instinct naturel de l'harmonie nécessaire entre les conceptions poétiques et les sympathies sociales qu'elles 'doivent émouvoir. Pendant tout le reste de cette phase, l'absence d'aucune autre régularisation suffisante a pu seule, surtout en poésie, conserver à ce système d'art une vaine existence passive, malgré son évidente caducité, tant constatée par son impuissance à inspirer de nouveaux chefs-d'œuvre. Mais le système, inverse précédemment apprécié comme anomalie propre à l'Angleterre et à l'Espagne, subit alors pareillement, d'une manière non moins décisive, une décadence simultanée, caractérisée par une équivalente stérilité, d'après l'inévitable éloignement graduel des populations modernes, même dans ces deux pays, pour les souvenirs sociaux du moyen âge, jusqu'à ce que la régénération philosophique ait partout

, ramené les esprits, sous ce rapport, à une juste appréciation historique, sans susciter aucune dangereuse inclination rétrograde. Ce double déclin nécessaire dans l'ordre le plus élevé des productions esthétiques explique aisément pourquoi cette époque n'offre, en effet, de véritable progrès

" poétique qu'à l'égard des décompositions relatives à la vie privée, et, à ce titre, essentiellement soustraites au régime fondé sur l'imitation de l'antiquité, comme je l'ai ci-dessus indiqué : encore ce progrès ne s'étend-il point aux compositions dramatiques, où Molière est certainement resté jusqu'ici *.

sans émule, malgré d'heureuses tentatives secondaires. Quant aux productions destinées à la représentation épique des mœurs privées, et qui constitue encore le genre à la fois le plus original et le plus étendu des créations littéraires propres à la société moderne, on voit alors surgir, parmi beaucoup d'estimables témoignages de l'universelle spontanéité d'un tel essor, les admirables chefs-d'œuvre de Lesage et de Fielding, qui suffiraient seuls à prouver que la médiocrité des autres travaux contemporains n'indique aucune dégénération réelle dans les facultés poétiques de l'humanité. Relativement aux arls plus spéciaux, cette phase est nettement caractérisée par l'évolution décisive de la musique dramatique, surtout en Italie et en Allemagne, qui doit tant influer, par sa nature, sur la profonde incorporation populaire de la vie esthétique au système général de l'existence moderne.

Il serait assurément superflu d'insister ici sur l'inévitable accroissement, pendant toute cette troisième période, du caractère critique déjà signalé dans le mouvement esthétique de l'époque précédente, et qui devait toujours se développer davantage à mesure que la désorganisation de l'ancien régime politique devenait plus systématique et plus irrévocable. Mais il faut, à ce sujet, convenablement apprécier l'importante transformation que cette coopération plus active et plus complète à l'ébranlement philosophique du siècle dernier a naturellement déterminée dans l'ensemble de l'évolution élémentaire que nous achevons d'examiner. D'abord, cette relation a exercé sur l'art une haute influence provisoire, en lui procurant spontanément, à un certain degré, une direction générale et une destination sociale, qui ne pouvaient alors autrement exister. Malgré les graves dangers esthétiques d'une philosophie purement négative, dont les inspirations passagères tendaient à neutraliser la vérité fondamentale des conceptions poétiques, la caducité nécessaire du régime antérieur devait procurer à cette impulsion très imparfaite une valeur véritable quoique temporaire, qui subsistera plus ou moins jusqu'à l'avènement ultérieur d'une systématisation positive, correspondante à la réorganisation finale. Cette intime alliance fut alors naturellement personnifiée chez l'illustre poète placé à la tête de l'ébranlement philosophique, à la propagation duquel il consacra, avec tant de succès, l'admirable variété de son talent, sans jamais hésiter, suivant son but principal, à sacrifier les convenances esthétiques aux

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intérêts, môme momentanés, de l'élaboration négative. Quoique profondément funeste au développement propre de l'art, ce dernier régime provisoire a été néanmoins nécessaire pour achever, sous le rapport social, l'évolution préparatoire du nouvel élément, ainsi directement incorporé désormais au grand mouvement politique des sociétés modernes, où il ne pouvait d'abord s'agréger autrement. C'est par là que les poètes et les artistes, à peine affranchis des protections personnelles au début de celte phase, sont alors rapidement parvenus à être en quelque sorte érigés spontanément, à beaucoup d'égards, en chefs spirituels des populations modernes contre le système de résistance rétrograde qu'elle tendaient à détruire irrévocablement : car les facilités propres à une élaboration purement négative, déjà dogmatiquement préparée, comme je l'ai expliqué, par les métaphysiciens antérieurs, permettaient, en effet, à des intelligences bien plus esthétiques que philosophiques, de s'emparer, contre leur * nature, de la direction journalière d'un tel mouvement, où elles trouvaient une source d'activité que l'art proprement dit ne pouvait momentanément leur offrir, et en même temps une heureuse extension des habitudes critiques déjà contractées sous la phase précédente. Mais les suites ultérieures de cette étrange confusion ne devaient pas être moins funestes à la société moderne qu'à l'art lui-même, aussitôt que la transition révolutionnaire serait assez avancée pour permettre et même pour exiger, l'ascendant immédiat du mouvement de réorganisation positive. Car la classe équivoque des littérateurs, issue d'une telle transformation, et malheureusement dès lors investie jusqu'ici de la suprême direction spirituelle de l'ébranlement social, tend à éloigner spontanément la régénération finale, par son inclination naturelle à prolonger abusivement le règne de l'esprit critique, seul susceptible de maintenir sa prépondérance sociale, comme je l'expliquerai spécialement au chapitre suivant. Quoi qu'il en soit, le véritable terme nécessaire delà préparation sociale propre à l'élément esthétique n'en est ainsi que plus hautement caractérisé, puisque son irrévocable incorporation à la sociabilité moderne s'est trouvée poussée, par cette exagération temporaire, au-delà même de la destination normale la plus conforme à sa nature fondamentale.

L'ensemble de l'appréciation historique que nous venons d'accomplir montre donc que révolution esthétique, depuis

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son origine au moyen âge, jusqu'à la fin de la dernière phase essentielle de la double transition moderne, est graduellement parvenue au point de ne pouvoir plus recevoir de nouveaux développements autrement que par l'élaboration directe de la réorganisation universelle, comme uous l'avions déjà reconnu pour l'évolution industrielle, base principale de notre état social. Nous devons maintenant procéder à une équivalente démonstration envers l'évolution scientifique proprement dite, et ensuite quant. à l'évolution purement philosophique, en tant qu'elles peuvent être distinguées provisoirement Tune de l'autre, suivant nos explications préliminaires : ce qui doit enfin conduire à faire spontanément sortir, de leur commune terminaison, le vrai principe immédiat de la systématisation spirituelle, et, par suite, temporelle, qui ne saurait trouver ailleurs aucune base suffisante.

Parmi les diverses aptitudes fondamentales de notre intelligence, les facultés scientifiques et philosophiques sont assurément, chez presque tous les hommes, les moins énergiques de toutes, comme je l'ai directement expliqué au quarantecinquième chapitre et au cinquantième, en caractérisant l'imperfection de notre constitution cérébrale : aussi leur influence immédiate sur la vie réelle, soit privée, soit publique, est-elle ordinairement beaucoup moindre que celle des facultés esthétique?, à leur tour surpassées, à cet égard, par les facultés industrielles ou pratiques, dont l'activité continue, à la fois plus facile et plus urgente, doit être communémen t prépondérante. Mais, malgré cette moindre énergie naturelle, l'esprit scientifique ou philosophique finit, de toute nécessité, par obtenir indirectement le principal empire dans l'ensemble de l'évolution humain.9, soit individuelle, soit surtout sociale, d'après son éminente destination relativement aux conceptions générales sur lesquelles repose tout le système de nos idées quelconques à l'égard du monde extérieur et de l'homme lui-même : l'extrême lenteur des grands changements qui s'y rapportent confirme simultanément leur importance et leur difficulté supérieures, quoiqu'elle ait souvent dissimulé la réalité d'un ascendant élémentaire que sa propre permanence devait rendre moins appréciable. Nous avons pleinement reconnu que toute la civilisation ancienne dépendait inévitablement du premier essor spéculatif de l'humanité, caractérisé par une spontanéité parfaite, et aboutissant à une philosophie purement théologique, qui n'a pu ensuite que se

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modifier de plus en plus, en tendant vers son irrévocable extinction, sans toutefois pouvoir encore être suffisamment remplacée. Il s'agit maintenant d'expliquer comment, à partir du moyen âge, véritable source, à tous égards, des grandes transformations ultérieures, l'esprit humain, après avoir essentiellement épuisé les plus hautes applications sociales que comportât cette philosophie primitive, a dès lors commencé à tendre directement, quoique avec un instinct très confus de sa marche nécessaire, vers la suprématie finale d'une philosophie radicalement différente, et même opposée, destinée à constituer la base rationnelle d'une réorganisation vraiment durable, seule conforme à la nature propre de la civilisation moderne. Or, cette grande évolution philosophique a nécessairement continué à dépendre de plus eh plus de l'évolution scientifique proprement dite, dont nous avons apprécié, au cinquante-troisième chapitre, le mémorable développement initial, et qui déjà avait secrètement déterminé la dégénération croissante de l'esprit purement théologique en esprit métaphysique, uniquement apte à préparer l'ascendant universel de l'esprit franchement positif. L'intime connexité de ces deux évolutions simultanées n'empêche pas que notre appréciation historique ne doive provisoirement les traiter comme distinctes, suivant , nos explications préliminaires, jusqu'aux temps prochains où le génie philosophique et le génie scientifique auront suffisamment accompli leur essor préparatoire, en acquérant enfin, l'un la pleine positivité, l'autre l'entière généralité, qui leur manquent encore, et dont ce Traité est directement destiné à organiser [^indispensable combinaison normale, seule base possible delà régénération sociale. Dans cette séparation transitoire de deux progressions que leur nature commune appelle certainement à se confondre bientôt d'une manière irrévocable, il convient évidemment d'examiner d'abord le mouvement scientifique, sans lequel le mouvement philosophique resterait essentiellement inintelligible, malgré la réaction effective, jusqu'ici très secondaire, du second sur le premier: d'où résulte, à leur égard, la confirmation spécialede Tordre général établi, au préambule de ce chapitre, entre les quatre aspects partiels propres à la grande série positive que nous achevons d'étudier. Malgré l'importance prépondérante de cette double appréciation finale, il est clair que nous sommes d'avance heureusement dispensé de nous y arrêter autant qu'envers les deux autres

120 PHILOSOPHIE POSITIUE

évolutions déjà considérées, puisque les trois premiers volumes de ce Traité ont été directement consacrés, non seulement à caractériser pleinement, sous tous les rapports fondamentaux, le véritable esprit scientifique et l'esprit philosophique correspondant, mais aussi à expliquer suffisamment, par une anticipation naturelle, la vraie filiation historique des principales conceptions scientifiques, ainsi que leur influence graduelle, à la fois positive et négative, sur l'éducation philosophique de l'humanité : ce qui ne nous laisse plus à accomplir ici d'autre opération essentielle que la seule coordination générale de ces diverses vues historiques, alors nécessairement isolées, en écartant d'ailleurs, comme pour les deux premières progressions, tout ce qui pourrait dégénérer en histoire concrète ou spéciale de la science ou delà philosophie, également incompatible avec la nature et la destination de notre élaboration dynamique, aussi bien qu'avec ses limites indispensables.

De même que, pour les deux cas précédents, il faut d'abord apprécier l'origine de la moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre au moyen âge, aussitôt que l'entier développement de l'organisme catholique et féodal put y permettre le libre essor continu d'une activité philosophique qui n'avait jamais été réellement suspendue, mais dont le cours général avait dû être longtemps ralenti par les justes préoccupations politiques qui, pendant les deux phases antérieures, dirigeaient surtout les plus éminents esprits vers l'élaboration, bien plus urgente, du nouvel état social. Quoique cette progression fut nécessairement liée au développement initial de la philosophie naturelle dans l'ancienne Grèce, ce n'est pourtant pas sans raison qu'elle est habituellement traitée comme directe, non seulement à cause de cette mémorable recrudescence après un ralentissement très prolongé, mais principalement en vertu des caractères beaucoup plus décisifs qu'elle dut alors manifester de plus en plus : pourvu toutefois que ces différences fondamentales ne fassent jamais négliger l'inévitable enchaînement qui rattachera toujours les découvertes des Kepler et des Newton à celles des Hipparque et des Archimède.

J'ai suffisamment expliqué, au cinquante-troisième chapitre, comment le premier essor scientifique avait spontanément déterminé, il y a plus de vingt siècles, cette vision capitale, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont

Physique sociale 121

l'ascendant provisoire devait diriger jusqu'à nos jours la marche générale de l'esprit humain ; «n permettant à la plus simple des deux branches une vie asset indépendante de l'existence propre à la plus compliquée, pour que l'une pût librement parcourir les divers degrés de l'état métaphysique, tandis que les nécessités sociales, encore plus que sa difficulté supérieure, retiendraient davantage l'autre à l'état purement théologique, désormais parvenu toutefois à sa dernière phase essentielle. D'après celte séparation primitive, nous avons ensuite reconnu comment la philosophie naturelle avait dû rester non seulement étrangère, mais extérieure à l'organisation finale du monothéisme catholique, qui, forcé plus tard de se l'incorporer, tendit dès lors à se dénaturer irrévocablement, par ce célèbre compromis qui constitue la scolastique proprement dite, où la théologie se rend profondément dépendante de la métaphysique, comme je l'indiquerai spécialement au sujet de l'évolution philosophique. Cette extrême modification de l'esprit religieux dut être heureusement décisive pour l'évolution scientifique, désormais protégée directement par l'ensemble des doctrines dominantes, du moins jusqu'à l'époque, alors encore éloignée, où son caractère anti-théologique serait suffisamment développé. Maisr abstraction faite de l'influence scolastique et avant même qu'elle put devenir pleinement distincte, il n'est pas douteux que le catholicisme devait exercer spontanément une action immédiate et continue pour seconder, par une utile stimulation, l'essor universel de la philosophie naturelle, en commençant aussi à l'incorporer profondémentau système delà sociabilitémoderne d'après une tendance encore plus directe et plus complète que celle ci-dessus expliquée pour l'essor esthétique, laquelle résultait surtout de l'organisation, et non de la doctrine, tandis que l'autre était également inhérente à toutes deux.

Nous avons, en effet, reconnu, dans le volume précédent, combien le passage du polythéisme au monothéisme devait être, en général, spontanément favorable, soit au développement propre de l'esprit scientifique soit à son influence habituelle sur le système commun des opinions humaines. Tel était le caractère éminemment transitoire de la philosophie monothéique, phase vraiment extrême de la philosophie thÔologique, que, loin d'interdire directement, comme le polythéisme, l'étude spéciale de la nature, elle devait d'abord y attirer, à un certain degré, les contemplations universelles,

pour l'appréciation détaillée de l'optimisme providentiel. Le polythéisme avait rattaché tous les phénomènes principaux à des explications si particulières et si précises, que chaque tentative d'analyse physique tendait nécessairement à susciter un conflit immédiat envers la formule religieuse correspondante : api*ès même que, sous un tel régime mental et social, cette incompatibilité radicale se fut développée au point de pousser spontanément les penseurs à un monothéisme plus ou moins explicite, l'esprit d'investigation n'y resta pas moins profondément entravé par les justes craintes que devait inspirer l'opposition vulgaire, rendue plus redoutable par l'intime confusion entre la religion et la politique ; en sorte que l'essor scientifique avait toujours été essentiellement extérieur à la société ancienne malgré les encouragements exceptionnels qu'il y avait heureusement reçus. Au contraire, le monothéisme, réduisant les diverses explications religieuses à une vague et uniforme intervention divine, admettait, et même invitait les scrutateurs de la nature à explorer assidûment les détails des phénomènes, et même à dévoiler leurs lois secondaires, d'abord envisagées comme autant de manifestations de la suprême sagesse, dont la considération fondamentale établissait d'ailleurs immédiatement une première liaison générale, alors très précieuse quoique fort imparfaite, entre les différentes parties quelconques de la science naissante : c'est ainsi que, par une utile réaction nécessaire, le monothéisme, primitivement résulté de l'élan initial de l'esprit scientifique, devenait maintenant indispensable à son second âge, soit pour ses progrès principaux, soitsurtout pour sa propagation universelle dès lors possible à un certain degré. Ces importantes propriétés temporaires sont tellement inhérentesaumonothéisme qu'on les trouve aussi, moins prononcées toutefois, dans le monothéisme arabe dont le premier ascendant fut si favorable à la culture des sciences ; mais le monothéisme catholique, par i'éminente supériorité de son organisation caractéristique, devait exercer à cet égard, chez une population mieux préparée, une influence à la fois bien plus profonde et beaucoup plus durable (1). Son esprit est, sous ce rapport indiqué par sa mé-

(1) Il n'est pas inutile de remarquer ici que chacun des deux raonothéismes a, dès son origine, heureusement institué une liaison spéciale et continue de son culte essentiel à la seule science naturelle qui fût alors possible, l'un par la relation de sa principale fête aux mouvements (iu soleil et de la lune, l'autre par l'orientation fixe imposée aux atti-

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morable tendance continue, si mol appréciée jusqu'à présent, à restreindre autant que possible toute spéciale, intervention surnaturelle, pour faire prévaloir de plus en plus les explications rationnelles, ainsi que je j'ai établi au cinquantequatrième chapitre, quant aux miracles, aux prophéties, aux i visions, etc., restes inévitables du régime polythéique, trop conservés, au contraire, par l'islamisme. Il serajt d'ailleurs superflu de s'arrêter ici à faire expressément ressortir l'évidente I influence que devait d'abord exercer l'organisation catholique, même avant sa pleine consolidation politique, sur le développement effectif et sur l'universelle propagation de l'activité scientifique : soit en excitant partout un premier degré de vie spéculative, et déterminant aussi quelques habitudes populaires de discussion rationnelle, de manière à stimuler les moindres germes individuels d'aptitude contemplative, et à disposer, en même temps, les plus vulgaires intelligences à goûter une certaine instruction abstraite ; soit en fondant directement sa propre hiérarchie sur le principe de la capacité spirituelle, dont l'ascendant général permettait alors à tout éminent penseur d'ambitionner sans extravagance jusqu'à la plus haute dignité européenne, comme tant d'éclatants exemples l'ont constaté au moyen âge ; soit enfin, par les immenses facilités qu'elle offrait naturellement à l'existence mentale, et qui devaient conserver beaucoup de valeur, surtout en Italie, même après que la décadence spontanée du catholicisme aurait essentiellement éteint ses autres propriétés scientifiques. Aussi dès la seconde phase du moyen âge quand le nouvel état social commence à acquérir quelque consistance, les mémorables efforts de Charlemagne, et ensuite d'Alfred, pour activer et pour répandre la culture des sciences, viennent-ils manifester, de la manière la plus décisive, la tendance nécessaire de l'esprit catholique, déjà indiquée, sous la phase précédente, par la constante sollicitude

tudes d'adoration : ce qui, des deux parts, exigerait nécessairement une certaine culture permanente des études astronomiques. Cette stimulation directe, évidemment bien plus profonde et plus complète dans le premier cas que dans le second, est très propre à faire nettement ressortir l'irrationnelle injustice du dédain superficiel qui a conduit tant d'historiens modernes à regarder l'astronomie comme totalement négligée à certaines époques du moyen âge, tandis que les besoins mômes du culte chrétien ne pouvaient cesser d'inspirer une active sollicitude pour la conservation et le progrès des deux-principales parties de la géométrie céleste,

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des papes pour la conservation des connaissances antérieures accompagnée de quelques améliorations secondaires. Cette seconde phase n'était pas même terminée lorsque, par exemple, le savant Gerbert, devenu pape, fit servir son pouvoir à l'établissement général du nouveau mode de notation arithmétique, dont l'élaboration graduelle, pendant les trois siècles précédents, était enfin achevée, quoique cette innovation capitale n'ail dû, par sa nature, devenir vraiment usuelle que longtemps après, quand l'essor universel de la vie industrielle aurait fait assez énergiquement les calculs les plus communs. Le système normal de l'éducation que recevaient alors, non seulement tous les ecclésiastiques, mais aussi une grande foule de laïques, témoigne clairement cette tendance permanente du catholicisme, à l'état ascendant, vers la culture scientifique : car si le trivium auquel s'arrêtait la masse des élèves, était, comme aujourd'hui, purementlittéraire et métaphysique, il est clair que tous les esprits distingués allaient habituellement jusqu'au quadrivium, directement consacré aux études mathématiques et astronomiques. Toutefois il faut reconnaître que, en vertu des hautes préoccupations politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que j'ai suffisamment expliquées comme nécessairement propres à la seconde période du moyen âge, les principaux progrès scientifiques n'y durent point être dirigés par le monothéisme catholique, qu'absorbaient justement des soins bien plus importants, mais par le monothéisme arabe si heureusement destiné, pendant ces trois siècles à cet indispensable relai et dont l'ascendant présida aux utiles améliorations qui s'introduisirent dans les anciennes connaissances mathématiques et astronomiques, surtout d'après l'essor distinct de l'algèbre, et la féconde extension de la trigonométrie, double progrès qu'exigeaient hautement les besoins croissants de la géométrie céleste. On conçoit aisément aussi que sous la première phase, la profonde perturbation habituellement résultée des grandes invasions occidentales -avaient dû faire provisoirement dépendre du monothéisme byzantin la principale culture scientifique. C'était donc seulement à la troisième phase que devait appartenir la manifestation pleinement décisive des éminentes propriétés du catholicisme pour l'essor initial de la moderne évolution scientifique, après ces deux utiles fonctions temporaires successivement remplies par les deux autres monothéismes, auxquels leur vicieuse organisation ne pouvait permettre de rester vraiment progrès-

sifs aussi longtemps, à. beaucoup près, que Ta été le monothéisme catholique, quoique cette même imperfection leureût d'abord procuré une marche plus rapide en les dispensant tous deux de la longue et pénible élaboration intérieure qui avait été indispensable au catholicisme afin d'établir, entre les deux pouvoirs élémentaires, cette division fondamentale, où nous avons reconnu à tous égards, la première base nécessaire des plus grands progrès ultérieurs.

Tant que ces sollicitudes politiques avaient dû justement prévaloir, c'est-à-dire jusqu'à l'entière ascension de l'organisme catholique et féodal pendant le onzième siècle, l'essor scientifique, alors nécessairement rattaché à la doctrine d'Aristote, n'avait pu être encouragé que par les heureuses dispositions spontanées que nous venons d'apprécier, mais qui ne pouvaient encore neutraliser suffisamment l'ancienne antipathie fondamentale entre la philosophie naturelle, devenue métaphysique, et la philosophie morale, restée théologique. Mais, quand la pleine réalisation de celte grande création politique eut enfin essentiellement épuisé l'aptitude constituante de celle-ci., l'autre, dont l'impuissance organique cessait ainsi de maintenir la subalternité primitive, dut alors, à son tour, tendre directement vers la prépondérance spirituelle, comme seule apte à diriger activement le mouvement mental, qui dès lors succédait au mouvement social. Cette lutte inévitable dut se terminer bientôt par l'avènement universel de la scolastique, qui constituait l'ascendant décisif de l'esprit métaphysique proprement dit sur l'esprit purement théologique, et qui préparait nécessairement le triomphe ultérieur de l'esprit positif, par cela même que l'étude du monde extérieur commençait ainsi à dominer l'étude immédiate de l'homme, comme je l'ai indiqué à la fin du cinquante-quatrième chapitre. La consécration solennelle qui s'attacha dès lors à l'autorité d'Arislote fut à la fois le signe éclatant de cette mémorable transformation, et la condition indispensable de sa durée, puisque cet expédient pouvait seul contenir, même très imparfaitement, les divagations illimitées que devait susciter une tellephilosophie activement cultivée. Cettegrande révolution intellectuelle, dont la portée est encore trop peu comprise, a déjà été assignée, dans la leçon précédente, comme la principale origine de la décomposition spontanée propre à la philosophie catholique : or, son efficacité positive ne fut pas moins réelle que son activité négative ; car c'est

Philosophie positivé

d'elle que dérive certainement l'accélération toujours croissante dès lors imprimée à révolution scientifique. Par là, en effet, celle-ci se trouve enfin directement incorporée, pour la première fois, à la sociabilité humaine, d'après son intime connexité antérieure avec le système philosophique ainsi devenu dominant, et dont elle-même devait ensuite tendre à déterminer l'élimination finale, après quatre ou cinq siècles de préparation graduelle, selon nos explications ultérieures. Cette nouvelle progression scientifique, dès lors plus ou moins perpétuée jusqu'à nos jours, se manifeste bientôt non seulement par une active culture des connaissances grecques et arabes, mais surtout par la création, à la fois en Orient et en Occident, de la chimie, où l'investigation fondamentale de la nature faisait un pas vraiment capital, en s'étendant désormais à un ordre de phénomènes destiné à constituer le nœud principal de la philosophie naturelle, comme lien général entre les études organiques et les études inorganiques, suivant les notions établies dans le troisième volume de ce Traité. La science commence déjà tellement à exciter la principale sollicitude des plus éminents penseurs, que cette ardeur naissante est même poussée jusqu'àdestentativesbeaucoup trop prématurées pour comporter encore aucun succès soutenir,quoiqu'eV.es dussent offrir d'énergiques témoignages de la transformation mentale, et même, à certains égards, quelques précieuses indications ultérieures : telles sont, par exemple, les heureuses conjectures où le grand Albert déposa les premiers germes historiques de la saine physiologie cérébrale. Enfin l'harmonie fondamentale de ce nouvel essor intellectuel avec la vraie situation générale des esprits actifs se trouve évidemment caractérisée, de la manière la plus décisive! par l'empressement continu qui attirait des milliers d'auditeurs aux leçons des grandes universités européennes, pendant la dernière phase du moyen âge : car cette influence mémorable, très supérieure à celle des plus célèbres écoles grecques, ne s'attachait pas seulement aux controverses métaphysiques proprement dites ; le développement naissant de la philosophie naturelle y avait certainement une grande part, en un temps où la prépondérance de l'organisation spirituelle entretenait une ardeur spéculative peut-être plus vive et surtout plus pure que celle qui existe aujourd'hui sous l'ascendant momentané des seules inspirations temporelles.

PHYSIQUE 30CIALÉ 12?

Les diverses sciences étaient alors trop peu étendues, et surtout leur véritable esprit était encore trop peu développé, pour nécessiter déjà la spécialisation croissante qui devait ultérieurement décomposer la philosophie naturelle, et qui, après avoir provisoirement rendu des services vraiment fondamentaux, présente aujourd'hui tant d'entraves aux plus indispensables progrès de notre intelligence et de notre sociabilité, comme je l'expliquerai bientôt. A cette mémorable époque, l'uniforme assujettissement des principales conceptions humaines au pur régime des entités scolastiques, directement liées entre elles par la grande entité générale de la nature, établissait une certaine harmonie mentale, à la fois scientiflque et logique, qui n'avait pu encore exister au même degré% si ce n'est sous l'ascendant universel du polythéisme antique, et qui ne pourra être désormais retrouvée que d'après l'entière organisation de la philosophie positive jusqu'ici purement rudimentaire. Quoique cette union incomplète et artificielle, où l'esprit métaphysique s'efforçait de combiner la théologie avec la science, ne comportât certainement aucune stabilité, elle n'en offrait pas moins dès lors les avantages essentiels toujours inhérents à de semblables tentatives, et qui se manifestèrent déjà, d'une manière éminente, par la direction vraiment encyclopédique des hautes spéculations abs- J traites profondément marquée surtout chez l'admirable moine Roger Bacon, dont la plupart des savants actuels, si dédaigneux du moyen âge, seraient assurément incapables, je ne dis point d'écrire, mais seulement de lire la grande composition, à cause de l'immense Yariété des vues qui s'y trouvent sur tous les divers ordres de phénomènes. Ainsi la conception scolastique du treizième siècle, en commençant l'incorporation directe de l'élément scientifique au système de la société moderne, avait aussi donné, à sa manière une image anticipée mais expressive de l'esprit d'unité et de rationalité qui devra finalement diriger la culture normale de la science réelle, quand son évolution préliminaire sera suffisamment accomplie. L'isolement de l'esprit scientifique dans l'antiquité, après la séparation fondamentale entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, n'avait certainement pu tenir à l'extension des connaissances réelles, alors bien moindre qu'au moyen âge, mais à l'antipathie primitive des deux philosophies> et surtout à leur commune incompatibilité avec le milieu polythéique où s'accomplissaient simultanément leurs

évolutions respectives. Quand la transaction scolastique eut enfin agrégé l'une d'elles à la suprématie sociale longuement conquise par l'autre, ce premier isolement devait spontanément cesser, jusqu'à ce que l'essor caractéristique de l'esprit positif vînt bientôt déterminer son irrévocable éloignement de toutes deux, et, par suite, sa propre spécialisation provisoire.

Cette première systématisation scientifique, aussi précaire qu'imparfaite, et cependant la plus satisfaisante que permît l'époque, s'accomplit principalementd'après deux conceptions générales qu'il importe ici d'apprécier sommairement comme servant de base, l'une à l'astrologie, l'autre à l'alchimie, si longtemps prépondérantes. On se forme aujourd'hui de très vicieuses notions de ces deux mémorables doctrines, en les enveloppant, d'après une superficielle critique, dans le dédain confus qui s'attache indistinctement à tout l'incohérent assemblage de ce qu'on a nommé, depuis le dix-septième siècle, les sciences occultes. Pour éclairer cette vague appréciation par uneanalyse vraiment philosophique, il suffit de remarquer que cette aveugle flétrissure s'attache à la fois à des croyances purement rétrogrades, héritage transformé des superstitions polythéiques ou mêmes fétichiques, et à des conceptions éminemment progressives, dont le vice essentiel ne résultaitalors que d'une extension trop audacieuse de l'esprit positif, avant que la philosophie théologique pût être suffisamment éliminée : la magie, entres autres, est dans le premier cas ; mais l'astrologie et l'alchimie sont, au contraire, dans le second, quoique les haines religieuses aient souvent tourné contre elles cette étrange confusion vulgaire quand la secrète antipathie entre la science et la théologie devint enfin manifeste.

Sans doute, l'astrologie du moyen âge, malgré son éminente supériorité envers l'astrologie antique, dont on ne sait plus la distinguer, retient, comme celle-ci, mais à un degré beaucoup moindre, une certaine influence fondamentale de l'état, encore nécessairement théologique à tant d'égards, de la philosophie dominante, même après la grande transformation scolastique : car elle suppose toujours l'univers subordonné à l'homme ou du moins disposé pour lui ; ce qui constitue le principal caractère philosophique de l'esprit théologique, dont la découverte du mouvement de la terre a pu seule directement commencer l'ébranlement décisif, ainsi que je l'ai expliqué dans le second volume de ce Traité {voyez la

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vingt-deuxième leçon). Néanmoins, à cela près, il n'est pas douteux, sous un autre aspect, que cette doctrine reposait aussi sur une disposition très progressive, et seulement trop hasardée, à subordonner tous les phénomènes quelconques à d'invariables lois naturelles, comme la qualification normale d'astrologie judiciaire le rappelait directement. L'analyse scientifique était alors beaucoup trop imparfaite pour que l'esprit humain pût assigner aux phénomènes astronomiques leur vraie position rationnelle dans l'ensemble de la physique, ce que tant de savants actuels seraient même incapables d'établir méthodiquement ; en sorte qu'aucun principe ne pouvait encore contenir l'exagération idéale attribuée aux influences célestes. Dans une telle situation, il convenait certainement que notre intelligence, s'appuyant sur les seuls phénomènes dont elle eût ébauché déjà les lois effectives, tentât d'y ramener directement tous les autres phénomènes quelconques, même humains et sociaux. Aucune marche scientifique ne pouvait assurément èire alors plus rationnelle : la seule universalité de cette tendance, aussi bien que son opiniâtre persévérance jusqu'à l 'avant-dernier siècle, suffiraient à indiquer son harmonie nécessaire, sociale autant que mentale, avec l'ensemble de la situation correspondante. Les savants qui la condamnent aujourd'hui d'une manière absolue, sans en comprendre la destination historique, tombent eux-mêmes journellement dans une aberration fort analogue, et peut-être plus vicieuse encore, surtout moins excusable, quoique heureusement moins susceptible d'activité, en rêvant, par exemple, la future explication de tous les phénomènes biologiques, même cérébraux, d'après des influences électriques ou magnétiques, ce qui constitue, comme on sait, l'utopie favorite de presque tous les physiciens actuels, par suite des hypothèses fantastiques que j'ai tant combattues. Enfin, considérée quant à son action nécessaire sur l'éducation universelle de la raison humaine, l'astrologie judiciaire du moyen âge a certainement rendu le plus éminent service, pendant les quatre ou cinq siècles de son ascendant réel, dont il reste encore tant de traces, en faisant activement pénétrer partout un premier sentiment fondamental de la subordination des phénomènes quelconques à des lois invariables, qui les rendent susceptibles de prévision rationnelle : car, une fois qu'on admettait les chimériques principes relatifs aux influx et aux pronostics, les pré- A^^Jtfl , 9

dictions astrologiques avaient habit uellement un caractère aussi scientifique que les calculs astronomiques d'où elles résultaient.

Une semblable appréciation s'applique également à l'alchimie, d'ailleurs intimement liée à l'astrologie, comme je l'ai noté au premier chapitre du tome troisième : toutefois, sa conception générale devait être moins philosophique, d'après la nature plus compliquée et l'état moins avancé des études correspondantes, alors à peine ébauchées. Sa rationalité primitive n'est pas plus équivoque, en se reportant à la situation correspondante des connaissances chimiques. J'ai expliqué, en effet, au sujet de la chimie, que les spéculations relatives aux phénomènes de décomposition, radicalement impossibles tant que l'antique philosophie n'avait admis qu'un seul principe, n'avaient pu trouver une première base que dans la doctrine d'Aristote sur les quatre éléments. Or, ces éléments étaient, par leur nature, essentiellement communs à presque toutes les substances effectives, réelles ou même artificielles ; en sorte que, tant que cette doctrine a prévalu, la fameuse transmutation des métaux ne devait pas être jugée plus chimérique que les transformations journalières accomplies par les chimistes actuels entre les diverses matières végétales ou animales, d'après l'identité fondamentale de leurs premiers principes. Ainsi, en jugeant l'alchimie, on oublie trop aujourd'hui que l'absurdité des audacieuses espérances qu'elle suscitait n'a pu être vraiment démontrée que depuis les découvertes capitales propres à la seconde moitié du sièble dernier. Il est d'ailleurs évident que l'alchimie tendait aussi heureusement que l'astrologie vers l'universelle propagation active du principe fondamental de toute philosophie positive, l'invariable subordination de tous les phénomènes à des lois naturelles, ainsi étendu des grands effets généraux aux moindres opérations particulières. Car, sans méconnaître la haute influence de l'esprit théologique sur les illusions des alchimistes, on ne peut douter que leur admirable persévérance pratique ne supposât nécessairement, et par suite ne rappelât avec énergie une telle invariabilité : si le vague espoir d'une sorte de miracle contribuait presque toujours à soutenir leurcouragecontredesdésappointementsjournaliers,enmême temps la permanence des lois physiques pouvait seule les engager à poursuivre leur but autrement que par la prière, le jeûne et les autres expédients religieux.

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Je devais ici inarrêter spécialement à cette double appréciation philosophique de la partie la plus importante et la plus méconnue de l'évolution scientifique. propre au moyen âge, envisagée soit quant au progrès spécial de l'esprit positif, soit quant à son intime incorporation à la sociabilité moderne. Sous l'un et l'autre aspect, j'espère que ces indications sommaires feront enfin rendre une véritable justice historique à deux immenses séries de travaux, qui ont tant et si longtemps contribué au développement de la raison humaine, malgré les graves aberrations qu'elles ont suscitées. En succédant k nécessairement aux astrologues et aux alchimistes du moyen âge, les savants modernes n'ont pas seulement trouvé la science déjà ébauchée par l'utile persévérance de ces hardis précurseurs; mais, ce qui était plus difficile encore, et non moins indispensable, ils ont aussi trouvé suffisamment établi l'indispensable principe général de l'invariabilité des lois naturelles : son admission populaire n'aurait pu certainement être déterminée par une influence plus active et plus profonde, dont nous recueillons les heureux résultats, en oubliant trop leur source nécessaire. L'action morale de ces deux grandes conceptions provisoires, qu'une irrationnelle ingratitude fait exclusivement qualifier d'aberrations, ne fut pas d'ailleurs moins favorable que leur action mentale à l'éducation préliminaire de la société moderne. Car, tandis que l'astrologie tendait à inspirer habituellement une haute idée de la sagesse humaine, d'après les prévisions relatives aux lois les plus simples et les plus générales, l'alchimie relevait avec énergie le digne sentiment de notre puissance réelle, déprimé par les croyances théologiques, en nous inspirant d'audacieuses espérances sur notre active intervention dans les phénomènes les plus susceptibles d'une modification avantageuse.

Telle est l'appréciation fondamentale de l'origine nécessaire de la moderne évolution scientifique, au sein du régime monothéique propre au moyen âge, et considéré surtout dans sa dernière phase. 11 était superflu d'y indique)' expressément l'heureuse influence secondaire évidemment exercée, à cet égard, par l'évolution industrielle et ensuite. par l'évolution esthétique, qui avaient dû précéder ce premier essor scientifique auquel l'une assignait spontanément une relation directe et permanente avec les travaux journaliers, et pour lequel l'autre préparait les plus vulgaires intelligences par un indispensable éveil spéculatif. D'après ce poi it de départ

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132 PHILOSOPHIE POSITJVE

général, qui seul devait nous offrir une véritable difficulté, à cause des funestes préjugés dont il est encore l'objet chez les .. meilleurs esprits actuels, nous pouvons aisément accomplir, autant que l'exige notre but principal, l'examen rapide de cette progression capitale, pendant les trois phases successives que nous avons établies, à tant d'égards, dans l'histoire moderne, et qui vont ici continuer à se distinguer entre ellesf suivant des principes fort analogues à ceux déjà employés pour les autres progressions.

Sous la première phase, en effet, la marche de la science t est, en général, comme celle de l'industrie et celle de l'art,

essentiellement spontanée, c'est-à-dire qu'elle résulte surtout d'un simple prolongement naturel des principales influences initiales que nous venons de voir constituées au moyen. âge sans aucune intervention importante des encouragements spéciaux qui furent ensuite organisés. C'est alors que l'oa peut le mieux apprécier la haute utilité des chimères astrologiques et des illusions alchimiques pour soutenir la nouvelle classe spéculative jusqu'à cet établissement ultérieur : aussi tel est l'aspect grossier sous lequel seulement ont été quelquefois appréciées l'astrologie et l'alchimie, dont la haute inr fluence mentale est encore totalement méconnue. Taudis que l'esprit métaphysique, désormais rappelé à sa nature critique, dont la scolastique l'avait momentanément écarté, n'était essentiellement préoccupé que des luttes décisives des rois contre les papes, 014 il devait trouver la plus convenable alimentation, Il science, placée sous sa dangereuse tutelle, eût été presque abandonnée, si déjà le régime antérieur ne l'avait profondément liée, par ce double attrait, au système de l'existence moderne. Pour bien sentir une telle nécessité, il faut observer que la philosophie naturelle, alors trop imparfaite, ne pouvait encore se recommander par ces grandes applications pratiques qui lui rattachent aujourd'hui les plus grossiers intérêts ; en outre, la faible énergie des facultés scientifiques chez presque tous les hommes ne lui permettait point de compter sur los heureuses sympathies personnelles que l'art a seul le privilège d'exciter suffisamment, et que ne pouvaient assurément éprouver alors tant de chefs dont l'esprit se contentait aisément des explications théologiques, ou du moins métaphysiques. Les princes capables, comme Charlemagne et le grand Frédéric, de goûter réellement les sciences, sont nécessairement très rares, tandis que les incli-

nations esthétiques de François Ier et de Louis XIV doivent être beaucoup plus communes. Ainsi les astronomes et leâ chimistes ne pouvaient, à cette. époque, être convenablement accueillis qu'à titre d'astrologues et d'alchimistes, puisqu'ils ne devaient, d'ailleurs, trouver que de très faibles ressources dans les universités, qui n'étaient, par leur nature* pleinement favorables qu'à l'esprit purement métaphysique, dont l'esprit scientifique tendait déjà à se séparer nettement. Cette influence propre et directe était alors d'autant plus nécessaire aux savants, que le catholicisme, devenu peu à peu rétrograde, comme je l'ai expliqué, à mesure que s'accomplissait sa décomposition politique, commençait à manifester son antipathie finale pour l'essor scientifique qu'il avait d'abord tant secondé, et dont désormais il craignait justement l'action irréligieuse sur tous les esprits actifs : beaucoup d'exemples ont assurément prouvé à quelle désastreuse oppression lai science aurait été ainsi exposée, en un temps où la décadence européenne du catholicisme n'empêchait point encore sôti grand ascendant intérieur, si les conceptions «astronomiques et alchimiques ne lui avaient assuré partout, et au sein même du clergé, d'activés protections individuelles.

Quant au progrès spéculatif, il ne peut, à cette époque, donner lieu à aucun mouvement capital dans les connaissances déjà ébauchées. La chimie devait rester longtemps encore à l'état préliminaire d'acquisition des matériaux, qui . « continuèrent à s'accumuler rapidement : l'astronomie seule, et la géométrie qni lui restait adhérente, pouvaient sembler susceptibles d'améliorations plus décisives ; mais, au fond, là première n'avait pas suffisamment épuisé les ressources que Comportait l'artifice des épicycles pour proldnger la durée de l'antique hypothèse des mouvements circulaires et Uniformes, dont l'irrévocable élimination était réservée à là phase suivante, et la seconde était arrêtée, par l'inévitable imperfection de l'algèbre, au simple prolongement de Pancien esprit géométrique caractérisé par la spécialité des recherches et des méthodes, en attendant la grande révolution cartésienne. Aussi le principal perfectionnement dut-il consister, à l'Un et à l'autre titre, dans l'extension simultanée de l'algèbre naissante et de la trigonométrie, enfin complétée par l'usage des tangentes, et dans l'utile impulsion qui s'ensuivit pour l'astronomie, commençant dès lors à préférer habituellement les calculs aux procédés graphiques, en même temps que les

observations, soit angulaires, soit surtout horaires, devenaient également plus précises. C'est pendant cette première phase que se développe le plus complètement la puissante stimulation scientifique propre aux conceptions astrologiques, qui, par leur nature, proposaient continuellement aux travaux astronomiques le but le plus étendu et le plus décisif, en faisant directement prévaloir, au plus haut degré, la détermination des aspects binaires, ternaires et même quaternaires, où se trouve le plus parfait critérium des théories célestes, puisqu'elle exige le perfectionnement simultané des études relatives aux divers astres correspondants, comme je l'ai expliqué au vingt-troisième chapitre : l'utile excitation primitive que le catholicisme avait, à cet égard, spécialement procurée pour le calcul des fêtes mobiles, était certainement très faible en comparaison de cet énergique aiguillon permanent.

L'unique accroissement fondamental qu'éprouve, à cet époque, la philosophie naturelle, résulte dé l'essor direct de l'anatomie, qui, précédemment réduite à d'insuffisantes explorations animales, put enfin reposer, à partir seulement du * quatorzième siècle, sur une série de dissections humaines, jusqu'alors trop entravées par les préjugés religieux, suivant la juste remarque de Vicq-d'Azyr. Quoique cette première ébauche dût être nécessairement encore plus imparfaite que celle des recherches chimiques, elle n'en avait pas moins déjà une haute importance, en complétant le système naissant de la science moderne, commençant ainsi à s'étendre de l'étude de l'univers à celle de l'homme lui-même, par l'interposition naturelle de la physique moléculaire. Cette extension nécessaire n'était pas moins essentielle, sous le rapport social, pour consolider l'existence de la nouvelle classe spéculative, en y agrégeant spontanément la corporation des médecins, qui, de leur suballernité presque servile chez les anciens, s'étaient déjà élevés, au moyen âge, à une puissante influence privée, bientôt rivale de l'influence sacerdotale. Malgré les graves obstacles que l'adhérence trop intime et trop prolongée de la science biologique à l'art médical oppose, de nos jours, à leur perfectionnement respectif, suivant les explications de la quarantième leçon, cette inévitable confusion n'en était pas moins d'abord indispensable pour assurer la continuité de3 travaux anatomiques avant l'érection d'aucun établissement théorique. On sait d'ailleurs comment les

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conceptions astrologiques et alchimiques étaient intimement liées à des conceptions analogues, douées, à tous égards, des mêmes avantages provisoires, envers cette troisième branche fondamentale de la philosophie naturelle, dont l'essor naissant dut être si longtemps soutenu par l'énergique chimère d'une médication universelle, tendant aussi, soit à introduire spécialement le principe de l'invariabilité des lois physiques dans les phénomènes les plus compliqués, soit à suggérer d'audacieuses espérances sur l'action rationnelle de l'homme pour modifier utilement son propre organisme : double aspect sous lequel commençait à se manifester dès lors, comme relativement aux deux autres ordres de phénomènes, l'incompatibilité radicale entre l'esprit scientifique et l'esprit religieux (1).

Dans la progression scientifique, comme dans la progrès- j sion esthétique, la seconde phasex continue certainement la période la plus décisive de l'évolution moderne, surtout à cause de l'admirable mouvement qui, de Copernic à Newton, a posé les bases définitives du vrai système des connaissances astronomiques, bientôt devenu le type fondamental de l'ensemble de la philosophie naturelle. Conformément à ce que nous avons reconnu pour les deux autres progressions positives, nous y voyons aussi l'essor scientifique, jusqu'alors essentiellement spontané, commencer à recevoir habituellement des divers gouvernements européens des encouragements plus ou moins systématiques, graduellement déterminés, soit par l'ascendant spéculatif directement résulté du développement antérieur, soit par l'aptitude pratique que cet exercice préliminaire avait déjà suffisamment annoncée, et d'après laquelle le nouvel art de la guerre, aussi bien que la marche rapide de l'industrie, devaient alors solliciter activement le progrès des doctrines mathématiques et chimiques. Toutefois, en vertu des motifs ci-dessus indiqués, ce système de protection se forme bien plus lentement que celui des beaux-arts, et c'est seulement vers la fin de cette nouvelle phase qu'il s'établit d'une manière vraiment convenable, surtout en France et en Angleterre, reposant sur l'importante

(1) Cette incompatibilité est déjà, sous ce rapport, nettement formulée par un fameux adage latin sur l'impiété des médecins, devenu presque proverbial vers la fin de cette première phase, suivant la udicieuse observation de Barthez.

création des académies scientifiques, dont la principale influence devait donc se rapporter à la phase suivante. Mais, quelque imparfaits que fussent d'abord ces encouragements, l'influence effective n'en était pas moins très précieuse, pour soutenir la science naissante dans la crise vraiment décisive qui allait résulter de son inévitable conflit avec le système entier de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique* d'où elle devait alors fee dégager irrévocablement. La nature de cette lutte indispensable indique d'ailleurs clairement que la science n'y pourrait être, en général, utilement protégée que par les seuls pouvoirs temporels, spontanément étrangers aux graves animosités abstraites du pouvoir spirituel; soit théologique, soit même métaphysique, dont il fallait subir le redoutable antagonisme : en sorte que, comme l'art et comme l'industrie, la science avait aussi, d'une manière encore plus directe peut-être, un haut intérêt spécial à l'établissement de la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, dont la consolidation graduelle constituait la destination la plus immédiate du mouvement politique propre à cette seconde phase. Aucune autre progression élémentaire ne peut aussi clairement indiquer que si, par une hypothèse heureusement contradictoire, la concentration politique avait pu, au contraire, s'accomplir au profit du pouvoir spirituel, déjà devenu essentiellement rétrograde, l'évolution moderne eût été radicalement impraticable.

Notre comparaison fondamentale des deux principaux systèmes de dictature temporelle indique encore très nettement, sous ce nouvel et dernier aspect, la supériorité essentielle dû mode normal ou français, sur le mode exceptionnel ou anglais, en vertu des motifs fort analogues* à ceux précédemment indiqués envers les beaux-arts, et seulement ici plus prononcés. Car, la science ne pouvant ordinairement inspirer aux grands un véritable attrait intellectuel, devait bien moins compter que l'art sur les encouragements aristocratiques, tandis que la suprématie d'un pouvoir central devait lui être habituellement beaucoup plus favorable, outre que cette centralisation pouvait utilement contenir, à un certain degré, une trop grande dispersion ultérieure des spécialités scientifiques, qu'il serait aujourd'hui si important de régler. On ne saurait douter que les spéculations abstraites, dont la science doit être essentiellement composée, n'aient dû suivre, en général, un cours plus libre et plus ékvé sous la dictature

PHYSIQUE SOCIALE IS7 j

monarchique cjue sous la dictature aristocratique, dont l'influence, surtout en Angleterre, a trop tendu à subordonner les recherches scientifiques aux considérations pratiques. Enfin, le premier mode devait être, par sa nature, beaucoup plus favorable que le second à l'incorporation finale de l'évolution scientifique au système de la politique moderne, et tendait aussi à mieux assurer sa propagation graduelle chez toutes les classés, en lui procurant plus d'influence sut l'éducation générale. Toutefois, l'autre système devrait être, pour la science, comme pour l'art, plus favorable à la spontanéité des vocations et à l'originalité des travaux, par suite même d'un moindre encouragement et d'une direction moins homogène. Il faut aussi noter que les graves inconvénients qui lui sont propres, aujourd'hui généralement avoués, ne devaient se développer principalement que sc*us la troisième phase, comme je l'expliquerai bientôt. Pendant là seconde, ils furent heureusement compensés par la première influence de l'esprit protestant, qui, sans être, au fond, nullement favorable aux recherches spéculatives, d'après sa préoccupation caractéristique des conditions temporelles, et sans être d'ailleurs plus compatible que l'esprit catholique contemporain avec la tendance finale de l'évolution scientifique, constituait alors, d'après son principe révolutionnaire du libre examen individuel, un état de demi-indépendance mentale très avantageux à l'essor correspondant de la philosophie naturelle, dont les grandes découvertes astronomiques durent* à cette époque, s'accomplir surtout chez des populations protestantes. On voit en sens inverse, là où la nouvelle politique rétrograde du catholicisme put prendre un véritable ascendant, cette évolution éprouver bientôt un funeste ralentissement, dont la cause n'est pas équivoque, particulièrement en Espagne, malgré les germes très précieux que le moyen âge y avait développés.

Cet admirable mouvement spéculatif", déterminé, à travers beaucoup d'obstacles, par un très petit nombre d'hommes de génie, dans un milieu convenablement préparé, présente, en général, deux progressions très distinctes, mais intimement solidaires, l'une purement scientifique ou positive, composée des découvertes capitales en mathématiques et en astronomie, l'autre essentiellement philosophique et presque toujours négative, relative aux efforts, d'abord spontanés, ensuite systématiques, de l'esprit scientifique

contre la tutelle théologico-métaphysique, devenue alors vraiment oppressive : cette seconde progression, que nous devrons reprendre au sujet de l'évolution philosophique proprement dite, ne doit être ici considérée que comme indispensable à la première. Or, celle-ci, à laquelle l'Allemagne, l'Italie, la France et l'Angleterre prirent chacune une si noble part, offre pour centre principal l'investigation vraiment fondamentale due au génie du grand Kepler, et qui, préparée par la découverte initiale de Copernic et par Futile élaboration de Tycho-Brahé, constitue enfin le vrai système de la géométrie céleste ; tandis que, sous un autre aspect, devenue la source nécessaire de la mécanique céleste, elle se lie spontanément à la découverte finale de Newton, d'après la création préalable de la théorie mathématique du mouvement par Galilée, indispènsablement suivi d'Huyghens. Entre ces deux séries, dont l'enchaînement est direct, l'ordre historique interpose naturellement l'immense révolution mathématique opérée par Descartes, et qui, intimement liée à son entreprise philosophique, vient aboutir, vers la fin de cette seconde phase, àla sublime découverte analytique de Leibnitz, sans laquelle le résultat newtonien n'aurait pu suffisamment devenir le principe actif de l'éminente opération réservée à la ph?se suivante pour le développement final de la mécanique céleste. Chacune des deux premières séries offre une filiation historique assez évidente désormais pour qu'il soit inutile d'y insister ici : il est elair que la découverte du mouvement de la terre, et l'exacte révision de toutes les données astronomiques, ne permettraient plus de conserver, avec l'expédient caduc des épicycles, l'antique hypothèse des mouvements circulaires et uniformes, enfin directement remplacée par l'heureuse législation de Kepler, dernier résultat capital que comportât l'application de l'ancienne géométrie ; d'un autre côté, ce principe ne pouvait conduire à la théorie de la gravitation sans la fondation de la doctrine abstraite du mouvement curviligne, soit libre, soit forcé ; mais aussi, d'après une telle base, il amenait nécessairement à cette loi générale, dont l'invention, ainsi préparée, n'eût pas échappé sans doute, à Jacques Bernouilli, par exemple, si Newton l'eût manquée. L'autre série, bien plus relative à la méthode qu'à la^science, et par cela même encore plus éminente, doit être naturellement beaucoup moins appréciée du vulgaire des géomètres, aujourd'hui si éloignés d'une disposition

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vraiment rationnelle envers les principales parties de l'histoire mathématique, et qui ne sentent d'ordinaire que les seuls résultats ; c'est pourquoi une indication plus directe n'y sera pas sans importance. Préparée par l'indispensable généralisation de l'algèbre, due au génie original de Viète, la 3 conception fondamentale de Descartes sur la géométrie analytique a constitué, ce me semble, la principale création de la philosophie mathématique, qui, ouvrant à la fois à la géométrie le champ le plus étendu, et à l'analyse la plus heureuse destination, organisait enfin la relation élémentaire de l'abstrait au concret, sans laquelle les recherches mathématiques tendent à une incohérente et stérile activité ; aucune idée mère ne devait autant influer sur l'ensemble des progrès ultérieurs. Sa tendance nécessaire à déterminer la création de l'analyse infinitésimale me paraît spécialement incontestable : car, en obligeant désormais à traiter sous un point de vue commun la théorie des courbes quelconques, elle a directement conduit aussi à généraliser abstraitement les vues primordiales d'Archimède, soit quant aux tangentes soit surtout quant aux quadratures ; or, les efforts graduellement tentés à ce sujet ne pouvaient aboutir qu'à l'admirable invention de Leibnitz, si heureusement provoquée, pendant la génération intermédiaire, par les lumineux essais de Wallis et de Fermât.

Quoique absorbé par toutes ces éminentes opérations, l'esprit scientifique dut soutenir, vers le second tiers de cette phase, une lutte vraiment décisive contre l'ensemble de la philosophie dominante. Les découvertes astronomiques de Copernic et de Kepler, et même celles de Tycho-Brahé sur les comètes, étaient trop directement contraires à la nature de cette philosophie, ou même à ses dogmes formels, pour qu'un conflit pût être longtemps évité, et la science y devait' enfin combattre, non seulement la théologie, mais encore davantage la métaphysique, plus active et plus ombrageuse. Cet antagonisme est déjà manifesté, au seizième siècle, par d'éclatants symptômes, et surtout parla mémorable hardiesse de Ramus, dont la tragique destinée montrait assez que les haines métaphysiques n'étaient pas moins redoutables que les haines théologiques. J'ai assez indiqué, au vingt-deuxième chapitre, les caractères essentiels qui devaient réserver la découverte capitale du double mouvement de notre planète à devenir le sujet immédiat de la discussion principale, quand

HO PHÏ LOSOPHÏE POSItiVE

le grand Galilée eut enfin levé le seul obstacle rationnel qui s'opposât à sa propagation universelle, tant entravée au siècle précédent, et que l'esprit théologico-métaphjrslque devait désormais redouter comme nécessairement imminente; L'odieuse persécution qui s'y rattache consacrera toujours le souvenir populaire de la première collision directe de la science moderne avec l'ancienne philosophie. On doit* en effet, regarder cette époque comme celle où le principe fondamental de l'invariabilité des lois physiques a commencé à se montrer incompatible avec les conceptions théologiqueSj dont l'influence constituait dès lors le seul obstacle essentiel à l'entière admission de cet indispensable principe, parce qu'elle seule neutralisait, à cet égard, l'énergique entraînement spontanément produit par une longue expérience unanime, comme je l'expliquerai davantage au sujet de l'évolution philosophique. C'est aussi à l'appréciation directe de cette évolution qu'il convient évidemment de renvoyer la considération historique des admirables tentatives contemporaines de Bacon, et surtout de Descartes, pour proclamer enfin les caractères essentiels de l'esprit positif, par opposition à l'esprit métaphysico-théologique.

Je dois cependant signaler ici, comme directement relative à la progression scientifique, l'audacieuse conception de Descartes sur le mécanisme général de l'univers. Car, en se reportant convenablement à la situation correspondante de l'esprit humain, il sera facile de reconnaître que son ascendant temporaire, à peine étendu pleinement à deux générations, et sur la perpétuité duquel Descartes ne s'était fait probablement aucune grave illusion, dut être provisoirement indispensable à l'avènement ultérieur de la saine mécanique céleste, alors silencieusement préparée parles travaux d'Huyghens, complétant ceux de Galilée. On a vu, en effet, au vingt-huitième chapitre, relativement à la théorie fondâmes taie des hypothèses, que, dans le passage définitif de l'état métaphysique à l'état vraiment positif, l'éducation préliminaire de la raison humaine exige, comme une dernière transition, rapide mais inévitable, surtout envers les plus importantes conceptions, ce régime intermédiaire, où l'intelligence, avant de renoncer franchement aux questions inaccessibles et aux notions absolues de la philosophie primitive, s'efforce d'assujettir ces vains problèmes à d'illusoires tentatives de solution positive, fondées 6ur la substitution des fluides ima-

PHYSIQUE SOCIALE Ul

ginaires aux entités chimériques, et dont toute l'efficacité réelle se réduit à disposer enfin notre entendement ^ la seule habitude rationnelle des lois invariables propres aux phénor mènes correspondants. Toutes les parties essentielles de la philosophie naturelle, sauf l'astronomie convenablement conçue, nous offrent encore, par suite de l'éducation anti-philosophique des savants actuels, de trop profonds vestiges d'une semblable disposition, pour qu'on doive s'étonner qu'elle ait dû alors se manifester d'abord au sujet des phénomènes célestes, suivant les explications des trois premiers volumes de ce Traité.

Cette sommaire appréciation historique de l'évolution scientifique propre à la seconde phase devait être ici réduite aux grands progrès mathématiques et astronomiques qui en ont principalement caractérisé l'ensemble. Toutefois, le dernier tiers de cette mémorable période offre une nouvelle extension fondamentale de la philosophie naturelle, par les travaux vraiment créateurs de Galilée sur la barologie, suivis de tant d'heureuses découvertes secondaires, et par d'équivalentes créations ultérieures en acoustique et en optique. En un temps où l'on ne savait encore s'étonner que des effets les plus exceptionnels, rien n'est surtout plus admirable, rien ne peut mieux caractériser la destination de la science moderne à régénérer les moindres notions élémentaires, que la découverte décisive due au génie du grand Galilée, dévoilant, enfin, suivant la juste appréciation de Lagrange, les lois profondément inconnues des plus vulgaires phénomènes, dont l'étude à la fois rattachée à la géométrie et à l'astronomie, est si légir timement regardée comme le véritable berceau de la physique proprement dite. C'est alors que se trouve constituée, entre les astronomes et les chimistes, une nouvelle classe indispensable, spécialement destinée à développer le génie de l'expérimentation, d'après une conception corpusculaire très heureusement adaptée à la nature des phénomènes correspondants, quoique son irrationnelle extension absolue puisse devenir ailleurs très dangereuse aux véritables progrès scientifiques, comme je l'ai expliqué au quarante-unième chapitre : mais ces inconvénients, alors très éloignés, n'empêchaient nullement ni l'utilité immédiate et spéciale d'une telle doctrine, ni même son efficacité générale et continue contre le vain régime des entités. En considérant aussi la division spontanée qui s'établit simultanément, d'après la rapide extension des

deux sciences, entre les pars géomètres et les simples astronomes, jusqu'alors investis de l'un et l'autre caractère, on reconnaîtra que l'organisation générale du travail scientifique surtout envers la philosophie inorganique, seule alors vraiment active, s'effectue déjà sur le même plan qu'aujourd'hui, comme le montre clairement le peu de changement survenu jusqu'ici dans la constitution provisoire des académies, quoiqu'il y ait tout lieu de la croire désormais essentiellement épuisée, ainsi que je l'indiquerai bientôt. Quant aux autres branches fondamentales de la philosophie naturelle,il est clair, suivant ma théorie hiérarchique, que la chimie, et surtout l'anatomie, n'avaient encore pu sortir de letat purement préliminaire destiné à la seule accumulation des matériaux, quelle qu'ait dû être la haute importance ultérieure des nou veaux faits dont elles s'enrichirent alors, et principalement des immortelles découvertes de Harvey sur la circulation et sur la génération, qui imprimèrent aussitôt une si active impulsion aux observations physiologiques jusqu'alors si imparfaites, sans que toutefois le temps fût venu de les incorporer à aucune véritable doctrine biologique. L'étrange hypothèse de Descartes sur l'automatisme des animaux montre assez quelle était alors la vraie situation des idées physiologiques, désormais ballottées entre d'insuffisantes explications mécaniques et de vainesconceptionsontologiques,sanspouvoir trouver une base rationnelle qui leur fût réellement propre.

En terminant cette rapide appréciation historique, il ne faut pas négliger de signaler sommairement cette seconde phase de l'évolution scientifique comme étant celle où l'esprit positif devait commencer à manifester en même temps son vrai caractère social et sa prépondérance populaire. L'heureuse disposition croissante des populations modernes à accorder leur confiance aux doctrines fondées sur des démonstrations réelles, quoique opposées à d'antiques croyances, est déjà hautement constatée, vers la fin de cette période, par l'universelle adoption du double mouvement de la terre, un siècle avant que la papauté, d'après une inconséquence superflue, en eût enfin toléré solennellementl'admission chrétienne. C'est ainsi que l'irrévocable dissolution graduelle de l'ancienne discipline spirituelle était partout accompagnée déjà d'une sorte de foi nouvelle, germe élémentaire d'une réorganisation ultérieure et, spontanément déterminée, sans aucune intervention spéciale, soit par la suffisante vérification des prévi-

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