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PHYSIQUE SOCIALE HS
sions scientifiques, soit même par la seule concordance de tous les juges compétents, chez les esprits qui, par divers motifs quelconques, ne pouvaient directement apprécier la validité des démonstrations fondamentales, et dont la confiance n'était pas cependant plus aveugle, en principe, que celle des différents savants les uns pour les autres, quoique son exercice dût être plus étendu, à raison du moindre accomplissement des conditions logiques d'une émancipation active, toujours accessible à quiconque voudrait la mériter. De telles habitudes, incessamment développées, témoignaient dès lors clairement que l'anarchie provisoire des intelligences sur les doctrines morales et sociales ne tenait, au fond, à aucun chimérique amour du désordre perpétuel, mais uniquement au défaut de conceptions susceptibles de remplir suffisamment les obligations de positivité rationnelle, sans lesquelles l'esprit modernes était justement résolu à refuser désormais son assentiment volontaire. Cette aptitude nécessaire de la nouvelle autorité mentale à déterminer spontanément la convergence, à la fois la plus stable et la plus étendue, se montre déjà certainement bien plus propre encore à l'action scientifique qu'à l'action esthétique ; puisque celle-ci, malgré son efficacité plus énergique et plus immédiate, est gravement entravée par les différences de langues et de mœurs, tandis quel'autre, en vertu de la généralité et de l'abstraction supérieures des conceptions élémentaires qui s'y rapportent, permet évidemment la plus vaste communionintellectuelle. On pouvait assurémentprévoir dès la fin de cette phase, que la foi positive comporterait un jour une universalité beaucoup plus complète et plus fixe que celle de la foi monothéique aux plus beaux temps du catholicisme, dont la circonscription territoriale avait dû être, comme je l'ai fait voir, gravement restreinte par la nature vague et discordante des idées théologiques, où Funité n'a jamais pu s'établir, et surtout durer, sans l'assistance continue d'une certaine compression artificielle, essentiellement inutile à l'unité scientifique, toujours fondée sur la puissance spontanée de la démonstration, nécessairement irrésistible à la longue, quoique d'abord très peu active. En un temps où les divergences nationales étaient encore très énergiques, surtout depuis la dissolution générale du lien catholique, l'institution des académies vient déjà d'offrir un irrécusable témoignage de la tendance cosmopolite propre à l'esprit scientifique, par le nobleusagequis'introduitpartoutd'y admettre desmembres
lii PHILOSOPHIE POSITIVE
étrangers, de manière à présenter la nouvelle classe spéculative comme éminemment européenne : cet heureux caractère est alors plus spécialement prononcé en France, où, depuis GharJemagne, le génie étranger avait toujours reçu un généreux accueil, et quelquefois même, par une injuste délicatesse, au détriment du génie national. Quant à l'influence de l'évo- . lution scientifique sur l'éducation générale, elle commence alors à s'y manifester nettement, malgré la conservation du système d'éducation organisé, sous l'impulsion scolastique, dans la dernière phase du moyen âge, et qui subsiste encore aujourd'hui avec de simples modifications accessoires, qui n'en changent pas l'esprit : on voit dès lors, en effet, ainsi qu'on l'a vu depuis à un degré plus avancé, le quadrivium acquérir une importance croissante aux dépens du trivium ; et ce progrès eût môme été déjà plus sensible si le cours officiel de ces changements graduels n'avait fait que suivre fidèlement la marche presque unanime des mœurs et des opinions, au lieu d'être souvent dirigé par des vues systématiques sur la nécessité de maintenir artificiellement l'ancienne éducation, jugée indispensable à l'ensemble de la politique rétrograde, qui commençait à dominer partout d'une manière plus ou moins prononcée, comme je l'ai expliqué (1).
Pendant la troisième phase, l'élément scientifique, désormais intimement incorporé à la sociabilité moderne, reçoit un
(1) Les mémorables efforts des jésuites, afin de s'emparer alors de l'évolution scientifique, ont certainement beaucoup concouru à cette propagation des études positives, sans que ces vains projets pussent d'ailleurs offrir aucun danger fondamental, en un temps où l'incompatibilité mutuelle entre la science et la théologie était déjà trop prononcée pour ne pas rendre nécessairement illusoires ces tentatives d'absorption. Aussi, malgré les grandes facilités individuelles que cette puissante corporation pouvait présenter à l'existence spéculative, toute l'habileté de sa tactique n'y a pu réellement jamais produire ou agréger un seul homme de génie, parce qu'aucun éminent penseur ne voulait subordonner son indépendance mentale à une politique où la science était nécessairement subalternisée. Ce n'est pas que la science PC puisse et même ne doive se lier finalement à des vues vraiment politiques : mais il faut que leur caractère soit large et leur destination éminemment populaire, au lieu de se rapporter à des intérêts partiels et antisociaux; il faut enfin que la politique y soit directement relative au propre essor de l'esprit positif, quand il sera assez complètement formé pour mériter d'être habituellement envisagé comme le régulateur mental des sociétés modernes; ce qui n'est point encore, à beaucoup près, suffisamment possible, surtout à défaut de la généralité convenable.
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accroissement fondamental de puissance sociale parfaitement analogue à celui que nous avons apprécié envers l'élément esthétique, et même encore mieux caractérisé, à cause d'une nature plus évidemment progressive. Jusques alors la science avait reçu, comme l'art, des encouragements facultatifs, quoique déjà systématiques, entraînant toujours une sorte d'obligation personnelle ; maintenant, au contraire, d'après le grand éclat résulté de l'admirable mouvement propre à la phase précédente, l'active protection des sciences devenait, pour tous lesgouvernements occidentaux, un véritable devoir, généralement reconnu, et dont la négligence eût entraîné un blâme universel, sans que son accomplissement normal dût exiger habituellement aucune gratitude individuelle, sauf la reconnaissancegénérale toujours dueà l'Etat. En même temps les relations croissantes de la philosophie naturelle, surtout inorganique, soit avec l'ensemble des procédés militaires, soit avec l'essor industriel, devenu le principal objet de la politique européenne, déterminent, à cette époque, une grande extension dans l'influence sociale des sciences, soit par la création d'écoles spéciales où l'éducation scientifique commence à dominer, soit par l'institution plus ou moins rationnelle de la nouvelle classe directement destinée à la réalisation permanente des rapports essentiels entre la théorie et la pratique. Aussi quoique les savants, par l'appréciation plus difficile, plus lenteetmoins populaire, de leurs travaux propres, ne pussent ordinairement prétendre à l'heureuse indépendance privée que les poètes et les artistes commençaient alors à obtenir partout, cependant leur nombre beaucoup moindre, et leur coopération plus nécessaire à l'utilité publique, tendait déjà à une équivalente consolidation de leur existence sociale.
Dans cette nouvelle situation, plus ou moins commune à toutes les parties de la grande république européenne, on voit se développer au plus haut degré, quant à l'évolution scientifique, les différences essentielles ci-dessus caractérisées, à tant d'autres égards, entre les deux systèmes principaux de dictature temporelle : de manière à manifester complètement la supériorité naturelle du mode monarchique sur le mode aristocratique, auparavant neutralisée par les influences spirituelles, comme je l'ai expliqué. Subitement entraîné du catholicisme à une philosophie pleinement négative, en évitant heureusement la transition protestante, l'esprit français
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retient, du moins en partie, de l'ancienne éducation catholique, l'instinct dé contemplation et de généralité qu'elle avait spontanément développé, et qui tendait à contenir la prépondérance trop exclusive des considérations pratiques* en même temps, sa nouvelle éducation révolutionnaire lui inspire la hardiesse et l'indépendance devenue indispensable au libre essor de Ja philosophie naturelle, dès lors incompatible avec l'ascendant rétrograde du catholicisme chez les autres peuples préservés du protestantisme : en sorte que tous les avantages propres à la protection monarchique durent alors se réaliser directement, et assurer désormais à la France la principale impulsion scientifique, qui, dans la phase précédente, avait successivement appartenu aussi à l'Allemagne, à l'Italie et à l'Angleterre, sauf la seule prépondérance passagère du mouvement cartésien. Dans le mode inverse, la dictature aristocratique particulière à l'Angleterre y laisse les Savants essentiellement assujettis à la dépendance des protections privées, pendant que l'exorbitante préoccupation nationale des intérêts industriels n'y permet guère d'apprécier que les découvertes spéculatives immédiatement susceptibles d'applications matérielles; en même temps, l'esprit protestant, dont la première influence révolutionnaire avait, sous la phase précédente, favorisé d'abord l'évolution scientifique, alors définitivement incorporé au gouvernement, manifeste nécessairement son antipathie théologique contre l'entière extension du génie positif , après avoir, au début de cette troisième phase, tristement signalé cette influence, en ternissant, par d'absurdes rêveries, la vieillesse du grand Newton. L'exclusive nationalité qui dès lors caractérise la politique anglaise fait déjà sentir, jusque sur le développement des sciences, sa déplorable influence, en disposant à n'adopter activement que les méthodes et les découvertes indigènes; comme on le voit clairement, envers les sciences mathématiques ellesmêmes, malgré leur universalité plus éclatante, soit par la répugnance à l'introduction usuelle de la géométrie analytique encore aujourd'hui trop peu familière aux école? anglaises, soit par l'obstination analogue contre l'emploi des formes et des notations purement infinitésimales, si justement préférées partout ailleurs (1). Ces irrationnelles dispositions sont d'au-
(1) Au début de cette phase, cette tendance irrationnelle et ombrageuse me semble fortement marquée dans la célèbre controverse à
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tant plus choquantes, qu'elles tonnent un étrange contraste avec l'admiration exagérée dont la France était dès lors saisie pour le génie de Newton, par suite de la réaction nécessaire contre l'hypothèse des tourbillons, en faveur de la loi de la gravitation ; on sait comment cette transformation conduisit et concourt aujourd'hui à méconnaître, avec une sorte d'ingratitude natiohale, l'éminente supériorité de notre incomparable Descartes, dont le génie, à la fois scientifique et philosophique, n'a réellement trouvé ensuite d'autres dignes rivaux que le grand Leibnitz, et de nos jours l'immortel Lagrange, si peu compris encore du vulgaire des géomètresi
Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés d'Une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie, les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux principales séries de progrès ! l'Une, relative au principe
laquelle donna lieu, entre l'Angleterre et l'Allemagne, la priorité d'invention de l'analyse infinitésimale. Cette longue querelle, déjà si bien sentie par Fontenelle^ et ensuite si bien jugée jpar Lagrange^ dont l'éminente décision, aussi impartiale que rationnelle, ne trouve plus aucune opposition quelconque, offrit, pendant presque tout son cours, un mémorable contraste entre la rectitude et la loyauté de Leibnitz ainsi que de la plupart de ses partisans, et les fnjustes subtilités de la polémique anglaise. La conduite de Newton, en cette grave occasion, fut' assurément très peu honorable : puisque, d'un seul mot, il pouvait terminer cette scandaleuse discussion, en se déclarant personnellement convaincu, comme il ne pouvait manquer de l'être, de la parfaite originalité de Leibnitz, la sienne n'étant pas d'ailleurs contestée : or, Ce mot, pressé de le dire* il ne le prononça jamais, en évitant toutefois, par un silence trop prudent, qu'on pût lui reprocher formellement aucune articulation contraire. J'espère que cette juste improbation ne sera point attribuée à de vaines préventions nationales, dont je me suis montré, i'ose le dire, pleinement affranchi, comme l'ont noblement signalé les illustres critiques d'Edimbourg, dans leur bienveillant examen des deux premiers volumes de ce Traité, en juillet 183S : d'ailleurs, pour une controverse où la France était parfaitement désintéressée, il serait difficile, ce me semble, de soupçonner l'impartialité historique dun Français jugeant, après plus d'un siècle, une discussion scientifique entre l'Angleterre ôt l'Allemagne.
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ncwtonien, pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut, établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernouilli construit suffisamment la théorie^ des marées; ensuite d'Aïembert et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par Daniel Bernouilli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât surtout aux éminents travaux de philosophie mathématique qui devaient le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par la grande figure d'Euler dévouant sa longue vie et son infatigable activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où jusqu'alors son intervention avait été secondaire ou passagère ; succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant les deux exclusions connexes ci-dessus signalées : car il résulta directement que, même pour la première progression, les savants anglais ne purent prendre en général, sauf le seul
Maelaurin, qu'une pari très secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne, dont le développements^ la coordination analytique durent presque uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne et enfin à l'Italie, si dignement représentée par le grand Lagrange.
L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase précédente, surtout par la création des deux branches qui se rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de l'électrologie, qui la lient directement à la chimie : la première branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse découverte de Black sur les changements d'état; la seconde, d'abord popularisée par les ingénieux travaux de Francklin, acquiert une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb, avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique. Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait dû conserver jusqu'alors, par suite de la systématisation de la mécanique céleste, tendant à suggérer a priori les principales lois relalives aux perturbations du mouvement elliptique : aussi, parmi beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable élaboration sur l'aberration de la lumière constitue, certainement, le plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.
Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques, on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique céleste : tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu, de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup moins rationnelle dans l'ensemble des re-
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cherches chimiques, surtout entre les main» de Bergmann et ensuite de Scheele.JPréparée, sous cette influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une théorie admirablement conçue, quoiqu'une exploration plus étendue dût bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationalité n'est pas encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique, cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce n'est à titre d'éducation ; ce qui a heureusement érigé dès lors, môme quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion d'un tel esprit, qui, ap^ès avoir nécessairement fondé la philosophie naturelle, tende, par une irrationnelle exagération, à en altérer radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué dans les trois premiers volumes de ce Traité.
Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase, l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet, en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique. anatomiqueet physiologique, dont la combinaison permanente caractérise ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes élaboration s indépendantes, essentiellement provisoires par cela même qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de chacun d'eux nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations de Bernard deJussieu; quant au second, par la suite des analyses comparatives de
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Daubenton, ultérieurement rationalisée suivant les vues gé^ nérales de Yicq-d'Azyr ; et enfin, pour le troisième, par l'ex* ploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations encyclopédiques propres à Ja science des corps vivants, et faisait surtout sentir l'intime solidarité qui la dis-trngue, en même temps que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy et de Charles Bonnet : toutefois, en relevant dignement la mémoire scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une époque où, non seulement la hiérar-* chie animale n'était entrevue que d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque, des deux éléments inséparables du dualisme fondamental qui le constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors totalement subordonné à l'autre dont l'influence plus simple devait être mieux saisissable ; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques, comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment modifiable : cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses célèbres aberrations sur l'action sociale des climats, Néanmoins, il importait de signaler ici la première élaboration vraiment scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême importance directs, est si heureusement destinée, de sa nature, à mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par l'indivisible connexitéde ses divers aspects, dont la division provisoire et artificielle ne peut longtemps dissj-
muler la nécessité finale de leurcoordinalion nécessaire. Quoique l'imitation trop servile du régime logique, propre aux sciences déjà formées, ait dû d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif, comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après l'ensemble des différents matériaux antérieurs.
En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par les spéculations mathémathiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique sans l'indispensable isolement continu des comtemplations devenues positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif, et leur essor initial ayant dû s'opérer, à. de longs intervalles, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister, quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études sociales, excepté daus cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les principaux besoins de l'évotion mentale sous la phase que nous achevons d'apprécier : toutefois, son office, évidemment provisoire, était déjà très voisin de son entier accomplissement ; et son influence, qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dange-
reuse, suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture naissante delà philosophie organique une £| impulsion trop exclusivement analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins, ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvénients secondaires ; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et de Descartes, où l'analyse spéciale ! n'était envisagée que comme une préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux savants de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active impulsion générale qui déterminait spontanément les savants, comme les artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite, à seconder le grand ébran- g lement philosophique propre au siècle dernier, et dont la direction antithéologique devait tant sympathiser avec l'instinct scientifique : j'ai assez expliqué la puissante consistance mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout chez réminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide, l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels. Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savants trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction systématique ; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au contraire,
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cliôfc les unsej, les, autres., qu'à justifier ordinairement leur déplorable ^version de tobtq idée générale,
Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du déyer :1 loppement scientifique depuis le moyen Age, il ne nous reste plus rnajntepajit, pour compléter enfin notre indispensable . appréciation de la progression moderne, qu'à y considérer- : sommairement le mouvement élémentaire de recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à l'évqlution philosophique proprement dite, en tant que provisoir^ rnent distincte de l'évolution purement scientifique correspond dante, jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philoso-r phique, essentiellement identiques au fond, ajeut acquis, l'un la généralité, l'autre la positivité, qui leur manquent encore, Mais, malgré la nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair* que notre appréciation de la progression scientifique doit uous permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique, dont les diverses phases ont toujours é\$ déterminées par celles de la première , à partir de la division fondamentale, organisée dans les écoles/ grecques, .entre la philosophie paturelle devenue métaphysique, et la phi-r los,ophie morale restée théologique, comme je l'ai tant expU-r que- $n 'Outre, d'après la fusion provisoire opérée entre ces deux philosophiez, sous l'ascendant métaphysique de la scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen âge, nous avons reconnu que Fesprit scientifique et ce nouvel esprit philosophique étaient restés essentiellement unis, jusque la fin de la première, partie de l'évolution moderne : en sorte que nous p'avons plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les deux autres phases, ou il s'est de p]us en plus isolé du mouvement scientifique, jusqu'à ce que celui-ci gît rempli les conditions qui doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenante prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance, historique est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer.la vraie nature de cette philosophie transitoire que, dans le cours, des trois, derniers siècles,v la science devait toujours tendre à annuler graduellement- /
La. grande transaction sçolastique avait réalisé, autant que.
possible, le triomphe social de \' esprit mé taphysique, dpnt la profonde impuissance organique c'est, trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles, d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés, politiques, lui rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en reçut provisoirement. Dès lors, en effet, 1$ philosophie métaphysique, toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques à l'homme moral et social ; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un état très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. f£n acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que, cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle, liée à une révélation directe et continue* elle subit la protection des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà de théologie, naturelle. Cette dénomination historique caractérise très heu-» reusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réelle-? ment aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous Ja première : car elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres respectifs des deux philQsophjes théologique et métaphysique, ^'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales -semblait alors devoir être suffisamment contenu par Je principe fondamental, qui, sous l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la Nature, ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé la plus
belle part, en faisant désormais delanature l'objetdes contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile vénération réservée à la majestueuse ÎDertie de la Divinité suprême, solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient conserver leur véritable caractère fondamental : aussi doit-on peu s'étonner que l'instinct populaire pousuivit alors tant de docteurs de l'accusation d'athéisme ; puisque la doctrine transitoire, ainsi qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à l'entière intronisation de la Nature cette première restriction scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage direct de k'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution scientifique, selon nos explications antérieures.
Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité de la métaphysique du moyen âge sur celle de l'antiquité, où l'action naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre. La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le réalisme : car, sous ses formes qui semblent aujourd'hui si vaines, commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif contre l'esprit
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métaphysique, dont le principal caractère consiste directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. - Jamais les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation aussi élevée ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le régime des entités, soit même pour faire , déjà soupçonner la nature éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à l'entier ascendant du second sur le premier.
Pendant la première phase de l'évolution moderne, nous avons vu, d'un côté, la métaphysique occupée, surtout de seconder par son action critique l'heureuse insurrection du pouvoir temporel contre la constitution catholique, tandis que, de son côté, la science naissante se livrait principalement à l'accumulation préalable des diverses observations, sous les inspirations astrologiques et alchimiques : en sorte que, malgré leur divergence croissante, aucun grave conflit ne pouvait directement surgir entre elles. Mais il n'en devait plus être ainsi quand, sous la seconde phase, l'ébranlement protestant eut mis, même chez les peuples restés nominalement catholiques, la philosophie métaphysique en possession presque exclusive, ou du moins prépondérante, de l'autorité spirituelle qu'elle avait toujours convoitée; en même temps que l'esprit scientifique commençait à manifester son vrai caractère fondamental, par la convergence graduelle de son élaboration spontanée vers des découvertes décisives, pleinement incompatibles avec l'ensemble de l'ancienne philosophie, aussi bien métaphysique que théologique. On voit par là comment l'admirable mouvement astronomique du seizième siècle dut nécessairement y conduire enfin la science à une opposition directe envers la métaphysique, succédant partout, sous des formes diverses mais équivalentes, à la théologie proprement dite, dont elle tendait dès lors à reconstruire, à son profit, l'antique domination, à la fois mentale et sociale. Par la nature même d'un tel antagonisme, il devait d'abord être gravement défavorable à la science, comme le prouvent alors tant de tristes exemples, analogues à ceux de Cardan, de Ramus, etc. Mais l'évolution logique proprement dite est
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celle de toutes qui peut lé moins être efficacement contenue, soit parce que la portée n'en peut être ordinairement comprise que lorsque son essor est assez développé pour surmonter spontanément tous les obstacles, soit en vertu de l'assistance involontaire qu'elle doit naturellement trouver chez ceux-là mêmes qui prétendent lui opposer des entraves systématiques. .C'est pourquoi la persévérance* d'ailleurs mutuellement inévitable, de ce conflit décisif, y détermina nécessairement, dans le premier tiers du dix-septième siècle, l'irrévocable décadence du régime des entités, dès lors accomplie envers les phénomènes généraux du monde extérieur, et par suite plus ou moins imminente relativement à tous les autres à mesure qu'ils deviendraient suffisamment accessibles à la posivité rationnelle.
Tous les éléments principaux de la république européenne, sauf la seule Espagne, alors engourdie par la politique rétrograde, prirent une part capitale à cet immense débat, qui constituait enfin la première apparition caractéristique de la philosophie définitive, et qui, par suite, devait exercer une influence fondamentale sur l'ensemble des destinées ultérieures de l'humanité. L'Allemagne avait doublement déterminé, au siècle précèdent, cette Crise décisive, soit par l'ébranlement protestant, soit surtout par les belles découvertes astronomiques de Copernic, de Tycho-Brahé, et enfin du grand Kepler; mais absorbée par les luttes religieuses, elle n'y put activement concourir. Au contraire, l'Angleterre, l'Italie et la France fournirent chacune à cette noble élaboration un éminent coopérateur, en y faisant participer trois immortels philosophes, dont les génies très divers y étaient également indispensables, Bacon, Galilée et Descartes, que la plus lointaine postérité proclamera toujours les premiers fondateurs immédiats de la philosophie positive ; puisque chacun d'eux en a déjà dignement senti le vrai caractère, suffisamment compris les conditions nécessaires, et convenablement prévu l'ascendant final. Comme l'action de Galilée, inséparable de ses admirables découvertes, appartient essentiellement à l'évolution scientifique proprement dite, il serait superflu de revenir maintenant sur cette belle série de travaux, qui, tandis qu'on définissait ailleurs, par une discussion directe, l'esprit général de la nouvelle manière de philosopher, se bornait à la caractériser activement pal* une extension décisive, sans laquelle les préceptes abstraits eussent
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été trop vaguement appréciables. Quant aux travaux directement philosophiques de Bacon et de Descartes, également dirigés contre l'ancienne philosophie, et pareillement destinés à constituer la nouvelle, leurs différences essentielles présentent à la fois une remarquable harmonie, soit avec la nature propre de chaque philosophe, soit avec celle du milieu social correspondant. Chacun d'eux établit, sans doute, avec une irrésistible énergie, la nécessité d'abandonner irrévocablement l'ancien régime mental; tous deux s'accordent spontanément à faire nettement ressortir les attributs élémentaires du régime nouveau; enfin, tous deux proclament hautement la destination purement provisoire de l'analyse spéciale qu'ils prescrivent impérieusement, mais dont ils signalent déjà l'indispensable tendance ultérieure vers une synthèse générale, aujourd'hui si déplorablement oubliée, à l'époque même que la marche nécessaire de l'évolution humaine assigne si clairement à son élaboration directe. Malgré cette conformité fondamentale, l'indispensable concours philosophique de Bacon et de Descartes ne pouvait nullement dissimuler l'extrême diversité que l'organisation, l'éducation et la situation avaient nécessairement établie entre eux. D'une nature plus active, mais moins rationnelle, et, à tous égards, moins éminente, préparé par une éducation vague et incohérente, soumis ensuite à l'influence permanente d'un milieu essentiellement pratique, où la spéculation était étroitement subordonnée à l'application, Bacon n'a qu'imparfaitement caractérisé le véritable esprit scientifique, qui, dans ses préceptes, flotte si souvent entre l'empirisme et la métaphysique, surtout envers l'étude du monde extérieur, base immuable de toute la philosophie naturelle; tandis que Descartes, aussi grand géomètre que profond philosophe, appréciant la positivité à sa vraie source initiale, en pose avec bien plus de fermeté et de précision les conditions essentielles, dans cet admirable discours où, en retraçant naïvement son évolution individuelle, il décrit, à son insu, la marche générale de la raison humaine; cette appréciation concise sera toujours relue avec fruit, même après que la diffuse élaboration de Bacon n'offrira plus qu'un simple intérêt historique. Mais, sous un autre aspect fondamental, quanta l'étude de l'homme et de la société, Bacon présente, à son tour, une incontestable supériorité sur Descartes, qui, en constituant, aussi bien que l'époque le comportait, la philosophie inorga-
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nique, semble abandonner indéfiniment à l'ancienne méthode le domaine moral et social; pendant que Bacon a surtout en vue l'indispensable rénovation de cette seconde moitié du système philosophique, qu'il ose même concevoir déjà comme finalement destinée à la régénération totale de l'humanité : différence qu'il faut attribuer, soit à la diversité de leurs génies, l'un plus sensible à la rationalité, l'autre à l'utilité, sôit à ce que la position du premier devait lui faire mieux apprécier qu'au second l'état radicalement révolutionnaire de l'Europe moderne; double distinction alors correspondante à celle entre le catholicisme et le protestantisme. On doit toutefois noter, à ce sujet, que l'école cartésienne a spontanément tendu à corriger les imperfections de son chef, dont la métaphysique n'a certainement jamais obtenu, en France, l'ascendant qu'y prenait sa théorie corpusculaire; au lieu que l'école baconienne a bientôt tendu, en Angleterre, et même ailleurs, à restreindre les hautes inspirations sociales de son fondateur, pour exagérer, au contraire, ses inconvénients abstraits, en laissant trop souvent dégénérer l'esprit d'observation en une sorte de stérile empirisme, trop aisément accessible à une patiente médiocrité. Aussi, quand les savants actuels veulent donner une certaine apparence philosophique au déplorable esprit de spécialité exclusive qui domine parmi eux, on peut remarquer qu'ils affectent partout de s'appuyer sur Bacon, et non sur Descartes, dont ils ont déprécié même la mémoire scientifique; quoique les préceptes du premier ne soient cependant pas moins contraires au fond que les conceptions du second à cette irrationnelle disposition, directement opposée au but commun que ces deux grands philosophes ont également proclamé.
Quelle que fût, dans l'évolution générale de l'humanité, l'importance vraiment fondamentale de ces deux élaborations convergentes, il est néanmoins évident que, ni séparés ni même réunies, elles ne pouvaient aucunement suffire, soit pour la doctrine, soit seulement pour la méthode, à constituer réellement la philosophie positive, dont le véritable esprit ne pouvait alors être suffisamment caractérisé que par les études géométriques ou astronomiques, et commençait à peine à s'étendre aussi aux plus simples théories de la physique proprement dite, sans même embrasser déjà l'ensemble élémentaire de la science inorganique, puisque la chimie n'y devait être convenablement assujettie que vers la fin de la
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phase suivante. On comprend surtout combien l'avènement, encore moins préparé, de la science biologique était, à cet égard, profondément indispensable, comme seul apte à faire dignement apprécier la nouvelle manière de philosopher sous les aspects les plus nécessaires à son extension finale aux conceptions morales et sociales, suivant le noble but indiqué par Bacon. Cette grande impulsion ne pouvait donc que signaler suffisamment l'introduction décisive d'une philosophie nouvelle, montrer vaguement le terme général de son essor initial, et faire imparfaitement pressentir les conditions principales de sa préparation graduelle pendant les deux siècles qui devaient précéder sop élaboration d'ensemble: ni l'un ni l'autre des deux illustres fondateurs n'avait alors en vue qu'un développement provisoire, destiné à rendre successivement positifs tous les divers éléments essentiels des spéculations humaines, afin de permettre ultérieurement une systématisation définitive, dont aucun d'eux ne supposait réellement la possibilité immédiate,' quelque confusément qu'il en dût concevoir la nature et la destination. La situation fondamentale de l'esprit humain restait donc encore nécessairement transitoire jusqu'à l'évolution décisive de la science chimique, et surtout de la science biologique. Pour tout cet intervalle, il n'y avait vraiment lieu qu'à modifier, par un dernier amendement général, le partage primordial organisé par Aristote et Platon entie la philosophie naturelle et la philosophie morale, en faisant avancer chacune d'elles d'une phase dans le développement élémentaire dont la loi sert de base à tout ce Traité, mais en continuant à laisser entre elles une divergence non moins radicale, et même bien plus prononcée;, puisque la première, désormais passée à l'état positif, devait être beaucoup plus contradictoire envers la seconde, devenue purement métaphysique, que lorsque celle-ci était théologique et l'autre métaphysique, comme à l'origine de cette indispensable séparation provisoire ; ce qui devait faire aisément prévoir le peu de durée d'une transaction aussi incohérente, malgré sa nécessité actuelle. Descartes, appréciant une telle situation avec plus de profondeur et de netteté que son illustre collègue, entreprit directement de régulariser cette nouvelle répartition, où il étendit le domaine positif autant qu'on pouvait l'oser alors, en y faisant rentrer jusqu'à l'étude intellectuelle et morale des animaux, d'après sa célèbre hypothèse d'autonomisme, dont j'ai spécialement indiqué, au
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quarante cinquième chapitre, l'office momentané, sans en dissimuler l'inévitable danger ; il ne laissa à la métaphysique que le seul domaine qui ne pût encore lui être ôté, en la" réduisant à l'étude isolée de l'homme moral et de la société. Mais, en coordonnant ces attributions extrêmes de l'ancienne philosophie, son génie éminemment systématique l'emporta à leur donner trop d'importance, en tentant de leur imprimer une rationalité plus consistante qu'il ne convenait à la dernière fonction provisoire d'une doctrine prête à s'éteindre sous la prochaine extension simultanée de l'évolution scientifique et de l'ébranlement révolutionnaire : aussi cette seconde partie de son élaboration philosophique, beaucoup moins en harmonie avec l'état fondamental des esprits, n'eut-elle point, à beaucoup près, surtout en France, l'éclatant succès de la première, même quand Maîebranche s'en fut exclusivement emparé. Quant à Bacon, qui n'avait en vue aucun partage méthodique, et qui, au contraire, poursuivait surtout la régénération des études morales et sociales, il était spontanément préservé de toute semblable déviation ; mais cependant la haute impossibilité, bientôt constatée, de rendre déjà positives ces deux parties extrêmes du système philosophique, dut nécessairement conduire son école à reconnaître également, d'une manière plus ou moins explicite, le besoin provisoire de la répartition établie, ou plutôt modifiée, par Descartes, en évitant ainsi toutefois de lui attribuer, en général, une aussi vicieuse consistance. La recherche prématurée d'une unité encore impossible ne pouvait alors aboutir certainement qu'à tout replacer sous l'uniforme domination d'une métaphysique plus ou moins prononcée, comme le montrèrent avec tant d'évidence, à la fin de cette phase, ou au commencement de la suivante, les vains efforts, presque simultanés, de Maîebranche et de Leibnitz, pour établir une entière coordination philosophique, l'un d'après sa fameuse prémotion physique, l'autre par sa célèbre conception des monades. Quoique la seconde tentative fût d'ailleurs beaucoup plus progressive que l'autre, en tant que fondée sur un principe beaucoup moins théologique, toutes deux furent cependant également impuissantes à dissoudre réellement la répartition fondamentale, quelque contradictoire, et par suite provisoire, qu'elle dût justement sembler déjà : ce qui peut faire spécialement sentir combien devait être profonde une telle nécessité transitoire, contre laquelle a ainsi échoué l'énergique génie du grand Leibnitz.
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Tel était donc le premier résultat général de la haute impulsion philosophique imprimée par Bacon et par Descartes, sous l'influence spontanée de l'évolution scientifique : l'esprit positif, ayant enfin conquis son émancipation partielle, devenait seul maître de la philosophie naturelle proprement dite ; l'esprit métaphysique, dès lors essentiellement isolé, exerçait sur la philosophie morale sa vaine domination provisoire, dont le terme naturel était déjà appréciable : par là s'est trouvée irrévocablement dissoute la systématisation passagèFC qu'avait établie, à la fin du moyen âge, l'uniforme assujettissement des diverses conceptions humaines au pur régime des entités. Dès ce moment, il n'a pu réellement exister aucune philosophie quelconque, jusqu'à la tentative directe que j'ai entreprise dans cet ouvrage pour l'organisation totale de la philosophie positive, dont tous les éléments principaux m'ont paru assez élaborés désormais pour que sa construction finale devînt possible, d'après l'extrême extension que je m'efforce de lui donner, en y faisant rentrer les études sociales, comme Gall y a suffisamment ramené les études morales : et, si j'échoue, l'interrègne philosophique se prolongera nécessairement jusqu'à une plus heureuse élaboration ultérieure. Car, pendant tout cet intervalle d'environ deux siècles, l'esprit d'ensemble, qui doit essentiellement caractériser toute philosophie digne de ce nom, qu'elles qu'en soientlanatureetla destination, n'a pu véritablement setrouver nulle part ; pas plus chez ceux qui, continuant à s'appeler philosophes, entreprenaient désormais la vaine appréciation directe des phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués, sans la fonder sur celle des phénomènes les plus simples et les plus généraux, que chez les savants eux-mêmes qui, faisant ouvertement profession d'une spécialité alors indispensable, devaient borner leurs recherches préparatoires à l'analyse partielle d'un seul ordre de phénomènes. Par suite d'un tel isolement, la métaphysique a dû perdre rapidement le crédit universel qu'elle avait jusque alors conservé, et qui tenait essentiellement à son intime solidarité antérieure avec l'évolution scientifique, depuis la séparation grecque entre le domaine métaphysique et le domaine théologique. En même temps, les plus éminents penseurs s'étant naturellement tournés vers les sciences, sauf un très petit nombre d'immortelles conceptions, la philosophie proprement dite, qui, au fond, cessait ainsi d'exiger de graves études préparatoires, dès lors
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sans consistance mentale entre la science et la théologie, a dû bientôt tomber aux mains des simples littérateurs, qui, en l'appliquant à la démolition radicale de l'ancienne organisation * spirituelle, lui ont heureusement procuré, sous la troisième phase, une destination sociale susceptible de dissimuler momentanément sa profonde caducité intrinsèque, comme je l'ai suffisamment expliqué. Quant à son activité propre et directe, elle s'est dès lors nécessairement consumée, comme aujourd'hui, en une vaine et fastidieuse reproduction des principales aberrations, soit intellectuelles, soit politiques, qui avaient agité les anciennes écoles grecques, les unes plus théologiques, les autres plus ontologiques, mais toutes presque également vicieuses, et surtout pareillement ambitieuses de la chimérique théocratie métaphysique que j'ai suffisamment appréciée, et dont on vit alors, par suite d'une semblable direction mentale, se renouveler, chez la plupart de ces philosophes incomplets, l'espoir plus ou moins explicite. Les deux cas ont même dû offrir cette grave différence que les controverses antiques avaient naturellement abouti à la systématisation monothéique, dont l'importance, surtout sociale, était assurément fondamentale, quoique purement transitoire ; tandis que ces discussions modernes n'étaient réellement susceptibles d'aucune issue et ne pouvaient servir qu'à empêcher que les élaborations partielles dont l'humanité était alors justement préoccupée n'y fissent perdre totalement le souvenir de l'esprit d'ensemble, qu'il faut, à tout prix, toujours maintenir sous une forme quelconque, même seulement spécieuse, afin de conserver l'indispensable continuité de l'évolution générale. Il serait donc superflu d'examiner ici les principales différences européennes d'un mouvement métaphysique partout devenu désormais essentiellement étranger a la marche nécessaire du développement humain. Chacun sait d'ailleurs que ces différences ont surtout consisté dans les diverses manières d'envisager l'essor abstrait de notre entendement, où les uns ont seulement apprécié les conditions extérieures, tandis que les autres en établissaient exclusivement les conditions intérieures : ce qui a constitué deux systèmes, ou plutôt deux modos, également irrationnels et chimériques, par cela même qu'ils séparaient les deux notions de milieu et d'organisme, dont la combinaison permanente constitue la base indispensable de toute saine spéculation biologique, aussi bien envers les phénomènes intellectuels et4
moraux que relativement à tous les autres, comme je l'ai pleinement démontré au quarantième et. quarante-cinquième chapitre : cette vaine séparation n'était, au reste, qu'une inexcusable reproduction de l'antique rivalité qui avait divisé jadis les écoles opposées d'Aristote et de Platon, et que la scolastique avait, au moyen âge, heureusement suspendue. Toutefois, il est juste de noter que le premier ordre d'aberrations était, par sa nature, moins écarté que le second de la marche vraiment normale, puisque, dans l'étude préparatoire de tout sujet biologique, l'influence du milieu devait naturellement être appréciée avant celle de l'organisme, suivant la tendance constante de la véritable philosophie, passant toujours du monde à l'homme, afin de procéder sans cesse du plus simple au plus complexe : j'ai ci-dessus remarqué, en ■ effet, que cette vicieuse disposition à s'occuper presque exclusivement des influences extérieures s'étendait alors à toutes les études physiologiques, sans exception des moins difficiles; ce qui doit historiquemeat atténuer les torts primitifs d'une telle métaphysique, en indiquant, malgré la gravité de ses dangers ultérieurs, qu'elle était alors moins éloignée que sa rivale de la vraie direction positive. Quant à la répartition européenne de ces deux ordres d'erreurs, elle me semble avoir dû finalement correspondre, en général, à la division entre le catholicisme et le protestantisme, d'après les motifs essentiels qui nous ont expliqué, au chapitre précédent, la destination naturelle des pays catholiques, et surtout de la France, à devenir, sous la troisième phase, le principal siège de l'élaboration négative, dirigée par un esprit métaphysique nécessairement plus critique et dès lors plus rapproché de l'esprit ■ positif; tandis que, chez les populations protestantes, l'esprit métaphysique, désormais profondément incorporé au gouvernement, avait dû remonter davantage vers l'état purement théologique, et, par suite, procéder, au contraire, plus explicitement de l'homme au mond.% en considérant surtout, dans l'essor mental, les conditions intérieures, quelque vicieuse que dût être d'ailleurs cette étude, ainsi séparée de toute notion réelle de l'organisme humain. Ces tendances respectives à l'aristotélisme ou au platonisme avaient dû toutefois être précédées, en Angleterre, d'une mémorable exception que j'ai déjà suffisamment appréciée, relativement à l'école passagère de Hobbes, suivi de Locke, laquelle, sous l'impulsion baconienne pour la régénération directe des études morales
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et sociales, avait dû entreprendre d'abord une critique radicale, et, par conséquent, aristotélique, dont le développement, et surtout la propagation, devaient ensuite s'opérer ailleurs. Avant de quitter cette seconde phase, aussi décisive pour révolution philosophique que pour révolution scientifique, j'y dois sommairement signaler les premiers germes essentiels de la rénovation finale de la philosophie politique, que Hobbes et Bossuet me semblent avoir directement préparée, vers la fin de cette mémorable période, dont le début avait été marqué, sous ce rapport, par quelques heureux essais partiels de Machiavel, afin de rattacher à des causes purement naturelles l'explication de certains phénomènes politiques quoique son énergique sagacité ait été essentiellement neutralisée par une appréciation radicalement vicieuse de la sociabilité moderne, qu'il ne put jamais distinguer suffisamment de l'ancienne. La célèbre conception politique de Hobbes sur l'état de guerre primordial et sur le prétendu règne de la force a presque toujours été gravement méconnue jusqu'ici, d'après les injustes antipathies indiquées au chapitre précédent ; mais, en l'étudiant d'une manière convenablement approfondie, on sentira que, eu égard aux temps, elle a constitué, sous l'obscurité des formes métaphysiques, un puissant aperçu primordial, à la fois statique et dynamique, de la prépondérance fondamentale des influences temporelles dans l'ensemble permanent des conditions sociales inhérentes à l'imparfaite nature de l'humanité ; et en second lieu, de l'état nécessairement militaire des sociétés primitives. En se rappelant l'active consécration contemporaine des fictions métaphysiques sur l'état de nature et le contrat social, on sentira, j'espère, l'éminente valeur de ce double aperçu, qui déjà tendait à introduire énergiquement la réalité au milieu de ces hypothèses fantastiques. Quant à la participation de notre grand Bossuet à cette préoccupation initiale de la saine philosophie politique, elle est plus évidente et moins contestée, surtout d'après son admirable élaboration historique, où, pour la première fois, l'esprit humain tentait de concevoir les phénomènes politiques comme réellement assujettis, soit dans leur co-existence, soit dans leur succession, à certaines lois invariables, dont l'usage rationnel put permettre, à divers égards, de les déterminer les uns paroles autres. Malgré que l'inévitable prépondérance du principe théologique ait dû profondément altérer une conception aussi avancée, elle n'a