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pu dissimuler son éminente valeur, ni même empêcher son heureuse influence ultérieure sur le perfectionnement universel des études historiques sous la phase suivante ; on sent, au reste, qu'elle ne pouvait naître alors qu'au sein du catholicisme, dont elle constitue la dernière inspiration capitale, puisque l'instinct négatif empêchait ailleurs toute juste appréciation quelconque de l'ensemble de l'évolution humaine. Il n'est pas inutile de noter, en outre, que la destination spéciale de cette immortelle composition concourait spontanément à mieux caractériser sa nature, en présentant directement l'histoire, systématique comme la base nécessaire de l'éducation politique.
Cet examen complet de la seconde phase de l'évolution philosophique était ici particulièrement indispensable pour expliquer convenablement la formation historique d'une situation très peu comprise, et cependant n'a pu encore subir aucun changement essentiel ; mais ce travail même nous dispense d'insister beaucoup sur la troisième phase, qui, sous ce rapport, ne dût être, à tous égards, qu'une simple extension de la précédente. Dans l'ordre moral, on y remarque surtout l'heureuse tendance de l'école écossaise, d'après l'indépendance spéculative plus prononcée que lui procuraient à la fois son état d'opposition presbytérienne au sein de l'organisme anglican, et son défaut même de principes'propres au milieu des vaines controverses sur l'exclusive appréciation des conditions extérieures ou intérieures de l'essor mental. Car cette école, dont toute la valeur était due à l'éminent mérite des penseurs qui s'y trouvaient alors rapprochés sans aucune liaison vraiment systématique, put, à cette époque, utilement tenter de rectifier les graves aberrations critiques de l'éoole française, quoique son inconsistance caractéristique ne pût aucunement lui permettre d'en arrêter le cours inévitable, qui n'a pu être vraiment contenu, comme je l'ai montré au quarante-cinquième chapitre, que par l'avènement ultérieur de la saine physiologie cérébrale. Sous l'aspect purement mental, l'un des principaux membres de cette illustre association, le judicieux Hume, par une élaboration plus originale sur la théorie de la causalité, entreprend avec hardiesse, mais avec les inconvénients inséparables de la scission générale entre la science et la philosophie, d'ébaucher directement le vrai caractère des conceptions positives. Malgré toutes ses graves imperfections, ce travail constitue, à mon
gré, le seul pas capital qu'ait fait l'esprit humain vers la juste appréciation directe de la nature purement relative propre à la saine philosophie, depuis la grande controverse entre les réalistes et les nominalistes, où j'ai ci-dessus indiqué le premier germe historique de cette détermination fondamentale. On doit aussi noter, à cet égard, le concours spontané des ingénieux aperçus de son immortel ami Adam Smith sur l'histoire générale des sciences, et surtout de l'astronomie, où il s'approche peut-être encore davantage du vrai sentiment de la positivité rationnelle ; je me plais à consigner ici l'expression de ma reconnaissance spéciale pour ces deux éminents penseurs dont l'influence fut très utile à ma première éducation philosophique, avant que j'eusse découvert la grande loi qui en a nécessairement dirigé tous le cours ultérieur.
Quant à la préparation graduelle de la saine philosophie politique, ébauchée, sous la seconde phase, par Hobbes et par Bossuet, comme je viens de l'expliquer, on doit d'abord remarquer l'heureuse amélioration qui commence, au siècle dernier, à s'introduire partout dans les compositions historiques, où la marche fondamentale du développement social devient de plus en plus le but spontané des plus célèbres productions ; autant du moins que peut le permettre l'absence irréparable de toute théorie d'évolution, dont l'usage élèvera nécessairement à la dignité scientifique des travaux restés jusqu'ici essentiellement littéraires, malgré ces utiles modifications, où l'école écossaise s'est tant distinguée. Il serait injuste d'oublier, à ce sujet, l'élaboration bien plus modeste, mais encore plus indispensable, des utiles et ingénieux érudits qui, sous la seconde phase, et surtout sous la troisième, dévouèrent leur infatigable activité à l'éclaircissement partiel des principaux points de l'histoire antérieure, dans tant d'intéressants mémoires de notre ancienne Académie des inscriptions, dans l'importante collection du judicieux Muratori, etc. Trop dédaignés aujourd'hui de nos savants, dont la marche spéciale est, toutefois, en beaucoup d'occasions, encore moins rationnelle, ces estimables travaux figurent à mes yeux, pour la préparation de la sociologie positive, comme les accumulations analogues de matériaux provisoires, sous la première phase, et même sous la seconde, pour la formation ultérieure de la chimie et de la biologie ; c'est uniquement grâce aux lumineuses indications, directes ou indirectes, qui en sont naturellement dérivées, que la sociologie peut maintenant
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commencer à sortir enfin de cet état préliminaire, où toutes les autres sciences avaient déjà passé et s'élever convenablement à la positivité systématique que je m'efforce de lui imprimer ici.
Malgré l'incontestabte utilité de ces diverses améliorations, la seule conception capitale qu'on doive regarder comme réellement propre à cette troisième phase consiste dans la grande notion du progrès humain, qui, sous l'ascendant même de l'élaboration négative, prépare directement le principe d'une vraie réorganisation mentale, comme je l'ai expliqué au quarante-septième et au quarante-huitième chapitre. Son premier germe devait spontanément ressortir, même dèsla seconde phase, de l'ensemble de l'évolution scientifique, qui, plus clairement qu'aucune autre, suggère l'idée d'une vraie progression, dont les termes se succèdent par une irrécusable filiation nécessaire. Aussi, avant la fin de cette phase, Pascal avait-il réellement formulé, le premier, la conception philosophique du progrès humain, sous la secrète impulsion naturelle de l'histoire générale des sciences mathématiques. Toutefois, cette heureuse innovation ne pouvait aucunement fructifier tant que sa vérification effective restait bornée à une seule évolution partielle, quelle qu'en fût de plus en plus l'extrême impoTtance; puisqu'il faut au moins deux cas pour s'élever, par leur rapprochement, à une généralisation durable, même envers les plus simples sujets de nos spéculations quelconques; et, en outre, un troisième cas devient toujours indispensable pour confirmer la comparaison primitive. La première de ces deux conditions logiques était, à la vérité, facilement remplie d'après l'évidente conformité de la progression industrielle avec la progression scientifique ; mais il restait à satisfaire à l'autre condition, en vérifiant une telle convergence par une convenable appréciation de la troisième évolution élémentaire. Car, suivant une étrange coïncidence, révolution morale et politique, qui présentait, au fond, la plus irrésistible confirmation, et qui, en effet, au moyen âge, avait inspiré au catholicisme 1 ébauche imparfaite de cette notion fondamentale, ne pouvait plus être employée alors à une semblable démonstration, d'après l'inévitable ascendant provisoire du mouvement de décomposition, qui, dès le quatorzième siècle, disposait de plus en plus toutes les classes de la société européenne à concevoir comme une période de rétrogradation les temps qui,
au contraire, ont été le plus profondément caractérisés par le perfectionnement universel de la sociabilité humaine, ainsi que je crois l'avoir pleinement établi désormais. On comprend dès lors quelle ^devait être, au début de la troisième phase, l'importance vraiment décisive de la grande controverse, si heureusement agrandie et rationalisée à la fois par réminent Fontenelle et le judicieux Perrault, à l'occasion de l'aveugle obstination de certains classiques français à méconnaître le mérite général de la moderne évolution esthétique comparée à l'ancienne. L'appréciation extrêmement délicate d'une telle comparaison, suivant nos explications antérieures, provoquait nécessairement une discussion très approfondie, où tendaient successivement à s'introduire tous les principaux aspects sociaux, malgré les efforts continus de Boileau et de ses coopérateurs pour restreindre une contestation philosophique dont ils se sentaient radicalement incapables de soutenir dignement l'extension inévitable. D'après la sage direction que Fontenelle, appuyé surtout sur l'évolution scientifique, sut habilement imprimer à l'ensemble de cette éminente controverse,-quoique le sujet primitif du débat restât enveloppé d'un doute général qui subsiste encore essentiellement, la notion du progrès humain, spontanément secondée par l'instinct universel delà civilisation moderne, s'établit alors d'une manière aussi systématique que pouvait* le comporter la grande anomalie apparente relative au moyen âge. Cette prétendue exception à la loi du progrès n'a pas cessé de se faire sentir jusqu'à présent, malgré d'insuffisantes rectifications partielles; et j'ose dire qu'elle ne pouvait être convenablement résolue que par la théorie fondamentale d'évolution, à la fois intellectuelle et sociale, établie, pour la première fois, dans cet ouvrage. Néanmoins, il serait injuste de ne point signaler spécialement, à ce sujet, l'heureuse influence indirectement émanée, pendant la seconde moitié de la phase que nous achevons d'apprécier, du développement spontané de la doctrine critique et transitoire qu'on a si improprement qualifiée d'économie politique. En effet, cette élaboration provisoire, en fixant enfin l'attention générale sur la vie industrielle des sociétés modernes, quoique avec tous les graves inconvénients philosophiques inhérents à la nature vague et absolue de toute conception métaphysique, comme je l'ai indiqué au quarante-septième chapitre, tendit à ébaucher l'appréciation historique de la vraie différence tempo-
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relie entre notre civilisation et celle des anciens ; ce qui devait ultérieurement conduire à se former une juste idée politique de la sociabilité intermédiaire, dont la nature propre n'aurait pu être autrement aperçue, suivant l'universelle obligation logique de ne juger aucun état moyen que d'après les deux extrêmes qu'il doit réunir. C'est, sans doute, sous l'influence d'une telle préparation mentale, que l'illustre économiste Turgot fut amené, vers la fin de cette troisième phase, à construire directement sa célèbre théorie de la perfectibilité indéfinie, qui, malgré son caractère essentiellement métaphysique, servit ensuite de base au grand projet historique conçu par Condorcet, sous l'indispensable inspiration de l'ébranlement révolutionnaire, selon les explications spéciales du quarante-septième chapitre, naturellement complétées au chapitre qui va suivre. J'ai d'ailleurs suffisamment apprécié d'avance, dans cette même quarante-septième leçon, avec toute l'importance spéciale que méritait une telle exception, la tentative éminemment prématurée du grand Montesquieu pour concevoir enfin directement les phénomènes sociaux comme aussi assujettis que tous les autres à d'invariables lois naturelles: on a dû remarquer alors que l'inévitable avorte- : ment d'une conception trop supérieure à l'ensemble de la phase correspondante n'a permis à cette mémorable élaboration d'autre influence réelle que celle relative, non à l'admirable instinct qui l'avait inspirée, mais aux graves aberrations, théoriques ou pratiques, qui en accompagnèrent le cours, surtout quant à l'action politique des climats, et à l'irrationnelle admiration de là constitution transitoire propre à l'Angleterre.
Après avoir ainsi totalement apprécié la moderne évolution philosophique, depuis son origine au moyen âge jusqu'au début de la grande crise française, terme naturel de notre analyse actuelle, il est impossible de n'y pas remarquer, encore plus clairement qu'envers nos trois autres évolutions partielles, que son ensemble, confusément composé d'une foule de spécieux débris mêlés à quelques matériaux très précieux, mais très rares et surtout fort incohérents, constitue seulement une simple élaboration préliminaire, qui ne peut trouver d'issue que dans une ébauche directe de la régénération humaine. Quoique cette conclusion finale du présent chapitre soit déjà résultée séparément de chacune des. progressions élémentaires propres à la sociabilité moderne, son
importance vraiment fondamentale m'oblige à terminer ce grand travail en la faisant sommairement ressortir de leur rapprochement général, par l'indication des lacunes caractéristiques qui leur sont communes, et dont j'avais dû préalablement écarter la considération explicité, afin de ne pas troubler l'examen historique de chaque mouvement principal.
Des évolutions purement partielles, essentiellement indépendantes les unes des autres, malgré leur secrète connexité naturelle, longtemps accomplies sous la seule impulsion nécessaire des influences spontanément émanées de l'ensemble d'une situation sociale généralement méconnue, sans aucun sentiment rationnel de leur marche et de leur destination, devaient exiger, comme nous l'avons pleinement reconnu pour chacune d'elles, l'indispensable ascendant d'un instinct continu de spécialité plus ou moins exclusive, tendant à faire dominer de plus en plus l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, suivant l'appréciation brièvement indiquée au titre même de ce chapitre. Ce développement isolé et empirique de chacun des nouveaux éléments sociaux était évidemment le seul possible en un temps où toutes les vues systématiques se rapportaient uniquement au régime qui devait s'éteindre ; en même temps que celte énergique individualité pouvait seule permettre aux forces nouvelles de manifester suffisamment leur caractère et leur tendance. Mais une telle marche, quoique étant à la fois inévitable et indispensable, n'en doit pas moins être maintenant reconnue comme la principale source nécessaire des dispositions antisociales propres à ces diverses progressions préliminaires, dont le cours simultané ne nous a présenté que l'essor graduel d'éléments susceptibles de combinaisons ultérieures, sans être encore nullement parvenus à une association réelle. Cet empirisme dispersif, qui devenait sans objet quand l'évolution préparatoire était suffisamment accomplie, a dû, au contraire, naturellement obtenir dès lors, d'après son activité continue, une prépondérance plus prononcée, qui constitue véritablement aujourd'hui le plus puissant obstacle à une régénération finale, où l'esprit d'ensemble doit, à son tour, directement prévaloir. Bien loin de reconnaître cette nouvelle nécessité fondamentale, les évolutions partielles s'obstinent à maintenir leur marche antérieure : et la vaine métaphysique, qui dirige encore les spéculations générales, consacre dogmatiquement ces diverses aberrations
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spontanées, en s'efforçant d'établir ce désastreux principe que ni l'industrie, ni l'art, ni la science, ni même la philosophie, n'exigent et ne comportent, dans^ la sociabilité moderne, aucune véritable organisation systématique : en sorte que leur cours respectif doit être livré, encore plus qu'auparavant, à la seule impulsion des instincts spéciaux. Or, rien ne peut mieux caractériser ici le vice fondamental de cette pernicieuse conception que de compléter sommairement l'appréciation historique que nous venons d'établir, en montrant directement chacune de nos quatre progressions élémentaires comme ayant dû tendre de plus en plus à s'entraver radicalement par l'exagération croissante de l'empirisme primitif.
Cette tendance est surtout évidente quant à l'évolution la plus fondamentale, celle qui devait vraiment constituer la société moderne; et c'est cependant à son égard que les subtilités doctorales ont le plus absolument insisté, au siècle dernier aussi bien qu'aujourd'hui, contre toute organisation quelconque, dans les diverses doctrines économiques construites sous l'ascendant métaphysique de l'élaboration négative.
Nous avons, en effet, d'abord reconnu que la progression industrielle avait été, à partir du quatorzième siècle, essentiellement concentrée dans les villes, en sorte que l'industrie agricole, une fois le servage aboli, n'y avait jamais participé qu'avec une extrême lenteur et à un degré fort incomplet. Ainsi, par suite de la spécialité d'essor, l'élément, sinon le plus caractéristique, du moins certainement le plus fondamental, est resté gravement arriéré dans l'évolution temporelle, de manière à demeurer, presque partout, beaucoup plus adhérent que tous les autres à l'ancienne organisation,^, comme le montre si nettement, par exemple, la profonde diversité actuelle entre l'industrie rurale et les industries urbaines, quant aux relations respectives des entrepreneurs aux capitalistes. Nous avons même noté que, chez les populations où la compression féodale n'avait pas d'abord suffisamment prévalu, la marche opposée de l'élément industriel dans les villes et dans les campagnes avait souvent provoqué de profondes collisions directes. Voilà donc un premier aspect capital sous lequel il est évident que l'évolution industrielle, appréciée dans ce chapitre, attend nécessairement une action systématique qui puisse établir entre ces divers éléments l'homogénéité convenable à leur intime combinaison ultérieure.
En second lieu, et considérant seulement les industries urbaines, les seules dont l'essor social ait été jusqu'ici suffisant, on voit aisément que, par une déplorable conséquence universelle de la prépondérance croissante de l'esprit d'individualisme et de spécialité, le développement moral y est resté fort en arrière du développement matériel; tandis qu'il semble, au contraire, qu'en acquérant de nouveaux moyens d'action, l'homme a plus besoin d'en régler moralement l'exercice, afin qu'il ne soit nuisible ni à lui ni à la société. La nature absolue et immuable de la morale religieuse l'ayant forcée, comme je l'ai indiqué, de laisser pour ainsi dire en dehors de son empire ce nouvel ordre de relations humaines, que son organisation initiale n'avait pu suffisamment prévoir, il a été facilement abandonné au simple antagonisme spontané des intérêts privés, sauf la vaine intervention accessoire de quelques vagues maximes générales, dont l'ascendant réel devait d'ailleurs rapidement décroître, suivant nos explications antérieures, par l'inévitable décadence du pouvoir propre à en diriger l'application active, et même ensuite par l'irrévocable dissolution des croyances nécessairement transitoires qui leur servaient de base mentale. C'est ainsi que la société industrielle s'est trouvée, chez les modernes, radicalement dépourvue de toute morale systématique, destinée à une sage régularisation pratique des divers rapports élémentaires qui en constituent l'existence journalière. Dans les innombrables contacts permanents entre les producteurs et les consommateurs, ou entre les différentes classes industrielles, et surtout entre les entrepreneurs et les ouvriers, il semble convenu que, suivant l'instinct primitif de l'esclave émancipé, chacun doit êire uniquement préoccupé de son intérêt personnel, sans se regarder comme coopérant à une véritable fonction publique : et cette déplorable tendance ressort tellement de l'ensemble de la situation moderne que des économistes, d'ailleurs estimés, en ont osé tenter l'apologie directe, en s'élevant dogmatiquement contre toute systématisation quelconque de l'enseignement moral. Rien ne peut mieux caractériser un tel désordre que son contraste universel avec l'ordre admirable relatif à l'ancienne sociabilité militaire, où, sous l'influence prolongée d'une puissante organisation, tous les rapports étaient soumis à des règles invariables, assignant à chacun des devoirs et des droits justement relatifs à sa propre participation à l'économie correspondante : la constitution actuelle des armées offre
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encore assez de traces de cette antique régularisation pour faire immédiatement sentir les graves lacunes que présente, sous cet aspect, l'état spontané de l'association industrielle, eu égard à l'opposition fondamentale des deux sortes d'activité, suffisamment indiquée en son lieu.
D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle y a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent directement à entraver son développement futur par une sorte de cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve dans une systématisation convenable du mouvement industriel, laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante à utiliser autant que possible Jes forces extérieures, en chargeant chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen âge, à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue pendant les deux premièrés^phases modernes, et nous l'avons vue parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de l'humanité sur le monde extérieur : ce qui aboutit, d'une autre part, à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme, jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles, toujours empruntées, autantque possible, au milieu même où cette action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté une immense difficulté antérieure, tenant à la spécialité d'évolution, et dont le dénoûment doit de plus en plus devenir indispensable à la libre extension du mouvement industriel. Car il n'est pas douteux, malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle extension empi-
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rique de l'emploi des agents mécaniques est immédiatement contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme physique par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels ; de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières. Ainsi, par suite delà spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation rationnelle. Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre viennent converger spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la condition humaine chez la majeure partie des populations modernes, surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam, a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au quatorzième et au quinzième siècle : beaucoup d'influences incontestables, comme l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès procuraient aux plus pauves artisans modernes des commodités inconnues à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première phase, et même sous la seconde, une plus com-
I pK-tc satisfaction des premiers besoins physiques. En outre, \,. rapprochement plus fraternel des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des anciennes classesavait r,.:ilcnu suffisamment l'ambitieuse tendance des premiers à ^iMiluer leur domination bourgeoise à celle des chefs féojaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure exigence morale, où leurs droits et leurs devoirs devaient »•!;.• moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus on approfondira ce grand sujet de incitations politiques, mieux on centira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales qu'une s.'iiuc analyse historique dévoile irrécusablement dans l'évolution préparatoire des sociétés modernes : en sorte que le vœu t-it'culatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain uY presque tous les hommes d'Etat, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment rationnels.
II est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu Olre jusqu'ici que simplement préparatoire : elle a introduit de précieux éléments pour un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le quatorzième siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté, je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique, il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous
la seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproductif!! de sa fonction critique sous la phase suivante, attend cvtmffimpatience une impulsion organique susceptible à la fois <J^f& régénérer sa propre vitalité et de déployer ses éminents altrîifeJ buts sociaux: jusqu'alors réduit à une stérile agitation, s^g|r essor vague et incohérent n'a d'autre résultat permanent qo* I d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés indispensables 0fm l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite, la nutvfi lité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, parlai une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a cerUàfJÏ besoin d'aucune nouvelle explication : une activité mental®-^
ture, ne saurait avoir d'autre destination quifg régulièrement l'esprit d'ensemble, se dégrada* irrévocablement en se réduisant à une spécialité isolée;! Il quelque important qu'en paraisse l'objet, et surtout quanti & il est spontanément inséparable du système entier des càraStî naissances réelles. .^ ;
Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant?^ sortir le premier principe d'une régénération, d'abord menj«|| taie, puis sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trôîsp I premiers volumes de cet ouvrage, combien lui est devenu ftpj? neste, pour chaque branche fondamentale de la philosophie^ naturelle, le régime purement spécial longtemps indi pensable à son essor caractéristique, mais dont nous avons reconhttlfj ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse influence, sà*|j laquelle je devrai mutuellement revenir au chapitre suivant, «S dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle appÙW quait à une science plus avancée, et surtout dans la philoso||i phie inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisa-g' [ tion beaucoup plus dispersive. Il suffît, par exemple, de râp-|| : peler à cet égard les remarques du tome deuxième quant avnÈÎ fluides fantastiques de la physique actuelle, qui n'y sont cerfe tainement maintenus, au grand détriment de la science, de-r puis que leur fonction transitoire est suffisamment accompli^ que d'après la vicieuse éducation des savants, presque aus'âffl dépourvus que les artistes de toute direction vraiment philor.-f sophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel ins||: tinct exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfait^'; des sciences naturelles proprement dites n'est pas, à beaujf^ coup près, exempte de la mémorable influence mentale caraç^Ê téristique d'un tel isolement, qui, y laissant spontanémenJBf dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y maintient^?
Physique sociale
un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues, dont j'ai spécialehient signalé le danger scientifique au sujet de ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique, d'après son indépendance plus profonde, comportant Une dispersion plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de ce régime purement provisoire, qui, ' par sa vicieuse prolongation, y a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur. Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que^la seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques dont elle à pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de sentir la profonde absurdité d'une conception directe contraire an principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers inconvénients né fussent point encore pleinement développés au temps où s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient cependant imminents, comme je l'ai expliqué par l'indication même des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu l'essor à la fin de la -4 troisième phase. Il était donc convenable de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor définitif, et tend mênie directement à entraver ses progrès spéculatifs aussi bien que son influence sociale : c'est d'ailleurs au chapitre suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers, intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui parle développement effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre, noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que, suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique, plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie positive : la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la pernicieuse domination de la philosophie métaphysique,
Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration historique propre à ce long chapitre : dans toute l'étendue de la grande république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux éléments sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel de recomposition partielle, destiné à concourir ayec le mouvement simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent, afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération finale de l'humanité ; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi que, à l'avènement nécessaire de la grande crise préparée par cette double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite aucune appréciation de l'avenir, n'ont pu tendre nulle part à éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un demi-siècle d'orageux tâtonnements, flotte encore, presque autant qu'au début, entre une invincible aversion du système ancien et une va.gue impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la direction systématique qui peut seul permettre à la fois d'en contenir les imminents dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.
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