‹ Cours de philosophie positive (volume 2)Chapitre 38 sur 40 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

qui nous dispense d’un nouvel examen. Il importe seulement de remarquer, à ce sujet, que, par une telle Justification systématique de la dictature temporelle qui s’était alors partout constituée, la critique philosophique s’est essentiellement arrêtée, dès l’origine, à la désorganisation spirituelle, en concevant cette dictature comme le seul moyen efficace de maintenir suffisamment un ordre matériel toujours indispensable, jusqu’à ce que, cette démolition préalable étant pleinement consommée , ou pût directement travailler à la réorganisation correspondante. Tel était , sans doute , implicitement le dessein principal de Hobbes dans une semblable conception: quoique sa marche inévitablement métaphysique dût malheureusement le pousser à attribuer une destination indéfinie à une condition purement passagère, il n’est pas probable qu’un esprit aussi philosophique crût réellement formuler ainsi l’état normal définitivement propre aux sociétés modernes , en un temps si voisin de celui où les plus éminens penseurs allaient déjà commencer à pressentir l’imminence d’une révolution universelle. H n’est pas vraisemblable non plus que les chefs ultérieurs de la propagation négative , plus rapprochés encore de ce terme final, aient pris effectivement leur doctrine à ce sujet autrement que

comme ad»ptée à ime simple transition : le principal d’entre eux, Voltaire, dont la l^retë caractéristique n’annulait point l’admirable sagacité spontanée, me paraît, an moins, s’être presque toujours essentiellement préservé d’une ]>areille illusion. Quoi qu’il en soit, il est aisé de sentir les grandes facilités que ce caractère nécessaire a dû constamment procurer à l’ensemble du développement de la philosophie négative, en rassurant naturellement les gouvernemens sur les suites immédiates d’un tel ébranlement, qui,- ainsi restreint, en apparence, à l’ordre spirituel, dès-lors de plus eu plus négligé par les hommes d’état, préconisait systématiquement, comme un chefd’œuvre de la sagesse humaine, cette passagère concentration temporelle, si chère aux pouvoirs dominans. Ën considérant, sous un aspect plus spécial, la conception de Hobbes à ce sujet, il est, ce me semble, très remarquable que, malgré une tendance nationale évidemment plus favorable à la noblesse qu’à la royauté , comme je l’ai expliqué , ce philosophe ait pris, au contraire, le pouvoir monarchique pour centre unique de la condensation politique , au lieu du pouvoir aristocratique : ce qui a fourni ensuite à l’école rétrograde, aujourd’hui plus puissante, au fond , en Aaigleterre que partout ailleurs, un spécieux

PHII.OSOPBIE POSrriTE

prétexte pour venger les prêtres et les lords des énei^iques attaques d’un esprit aussi progressif, en le représentant comme un véritable fauteur du despotisme , de manière à gravement compromettre jusqu’ici, par cette habile calomnie, sa réputation européenne. Suivant une juste appréciation de ce mémorable contraste, Hobbes me parait d’abord avoir implicitement compris ({ue la dictature monarchique était réellement beaucoup plus propre que la dictature aristocratique, soit à faciliter l’entière désorganisation de l’ancien système politique, soit à seconder l’avénement des nouveaux élémens sociaux, conformément à nos explications antérieures; et, en second lieu, cet illustre philosophe a, sans doute, ainsi pressenti que son élaboration fondamentale, loin d’être spéciale à sa patrie, devait trouver son principal développement ultérieur chez les nations où la concentration temporelle s’était effectivement opérée autour de la royauté : double aperçu instinctif que je ne crois pas supérieur à la vraie portée de cet éminent penseur.

Tels sont les divers aspects essentiels sous lesquelsjedevaisici considérersommairement la systématisation primordiale de la philosophie négative. 11 faut maintenant passer à l’examen équivalent du mouvement décisifqui, pendant la majeure partie

dusiècle suivant, a graduellement déterminé l’universelle propagation de cette indispensable émancipation , jusque alors bornée à un petit nombre d’esprits choisis, et dont la destination finale devait ce|>endant dépendre surtout d’une suffisante vulgarisation. Dans cette nouvelle phase révolutionnaire, nous devons apprécier avant tout le changement remarquable qui s’est alors spontanément opéré quant au centre principal de l’impulsion philosophique , et aussi quant à ses organes per manents.

. Sous le premier point de vue, il est aisé d’expliquer pourquoi le siège de l’ébranlement intellectuel, et par suite social, a été dès- lors essentiellement transporté chez les peuples catholiques, et surtout en France, pour y rester fixé jusqu’à l’entière consommation de l’opération révolutionnaire, et même de la réorganisation qui doit lui succéder; tandis que auparavant la décomposition systématique du régime théologique et militaire avait été directement poursuivie chez les nations protestantes, d’abord en Allemagne, ensuite en Hollande, et enfin en Angleterre, comme je l’ai montré. Ce déplacement nécessaire résultait naturellement de ce que , dans ces divers pays , le triomphe politique du protestantisme avait directement neutralisé sa tendance primitive à

72b PHILOSOPHIE POSITIVE.

l’émancipelion philosophique, eu rattachant 'profondément au système ‘général de résastance plus ou moins rétrograde, l’espèce d’organisatioadont le protestantisme était susceptible , conformément à nos explications antérieures. Tout affranchissement ultérieur de la raison humaine (Idveiiait alors beaucoup plus antipathique, encore au protestantisme officiel qu’au catholicismie lui-méniey malgré la dégénération mentale dont celui-ci était irrévocablement frappé, en fatisanl spontanément ressortir l’insuffisance radicale de la vaine réfbr— mation spirituelle qu’on venait ainsi d’institüer à grands frais. Cette répugnance instinctive se fait même sentir, hors de la sphère légale, chex les sectes dissidentes où la désorganisation théologique est le plus avancée , et qui , hères de leur detni-émancipation, retiennent avec plus d’ardeur les croyances qu’elles ont conservées ; d’où résulte inévitablement une horreur plus spéciale’ envers l’irrésistible concurrence des opinions philosophiques qui, d’un seul coup, dispensent immédiatement de J toute cette laborieuse transition protestante. Les peuples catholiques, au ciontraire, pourvu que la compression rétrograde n’y eût pas été poussée jusqu’à produire momentanément une sorte de torpeur intellectuelle, devaient être essentiellement disposés , indépendamment d’une

PHYSIQUE SOOIAI.E.

vaine éinulalion nationale, qui pourtant n’a pas été sans quelque influence, à accueillir l’entière extension systématique de la philosophie négative, où ils trouvaient le seul refuge alors possible contre une oppressive domination , devenue directement hostile à l’essor ultérieur de la raison humaine. Il serait assurément superflu d’expliquer ici l’évidente propriété qui , sous ce rapport , devait, entre tousles pays catlvoliques , hautement distinguer la France, siheureusementpréservéedu protestantisme ofliciel , sans toutefois avoir perdu les avantages principaux d'une première inoculation hérétique, et où l’raprit de dissidence théologique venait de se manifester irrécusablemenl sous de nouvelles formes nationales , comme on l’a vu ci-dessus. Toutefois, il importe de noter spécialement, à ce sujet, l’influence nécessaire qu’a dû exercer, sur la propagation ultérieure de l’ébranlement philosophique , l’admirable mouvement esthétique, et surtout poétique, dont, au xvii” siècle, la France, après l’Italie et l’Espagne, venait d’oflrir le mémorable développement, qui .sera, an chapitre suivant, spécialement apprécié. Au degré déjà atteint par la désorgani^ition spontanée de l’ancienne discipline mentale, tout ce qui, en un sens quelconque, tendait à provoquer partout l’éveil intellectuel , devait alors nécessai-

PUU.OSOPHIË POSITIVE.

rement tourner, en dernier lieu, au profit de l’universelle émancipation ■ des esprits. Mais , en outre, on a justement signalé^ à cet égard, la ten dance sociale qui , même à leur insu, poussait immédiatement les principaux' poètes de celte mémorableépoqueàcoricourir, àleurmanière, à la grande opération critique; ce caractère, si prononcé chez Molière et Lafontaine, et déjà même chez Corneille, tous plus ou moins initiés aux nouveaux principes philosophiques, se fait sentir aussi jusque chez Racine et Boileau , malgré leur ferveur religieuse , par la direction anti-jésuitique de leur foi janséniste. Quoiqu’on ait souvent attaché à ces diverses observations une importance fort exagérée, il n’est pas douteux que de telles dispositions, peu décisives en elles-mêmes, devaient néanmoins acquérir alors une véritable portée révolutionnaire, à titre d’indication ou même de préparation , par suite de la situation fondamentale où était déjà parvenu le monde intellectuel. Du reste, l’ensemble de motifs irrécusables qui, dès le xviii* siècle, assigne si clairement la France [>our centre final du grand ébranlement philosophique et par suite politique, ne tend nullement à réduire celte opération définitive à une simple destination nationale ; car, il est évident que, de ce point principal, la philosophie négative devait

nécessairement se propager d’abord chez les autres nations catholiques, et ensuite, quoique avec plus d’eSbrts et de lenteur, chez les nations protestantes elles-mêmes, où s’accomplit silencieusement aujourd’hui cette dernière préparation indispensable. Abstraction .faite de toute pnârile nationalité, dans un mouvement essentiellement commun , depuis le xiv* siècle, à l’ensemble delà chrétienté , il ne s’agit donc ici que d’une simple initiative, évidemment réservée à la France pour l’extrême phase révolutionnaire, comme l’Allemagne, la Hollande, et l’Angleterre, avaient dû la prendre tour à tour aux diverses époques principales de la phase purement protestante.

Ce mémorable déplacement tinal du centre d’agitation philosophique a été naturellement accompagné! d’une transformation non moins capitale quant aux organes habituels d’une telle élaboration, désormais passée des docteurs proprement dits aux simples littérateurs , quoique toujours nécessairement dirigée par l’esprit purement métaphysique, dont les formes devenaient seulement ainsi moins caractérisées, sans toutefois dissimuler réellement la commune origine et l’éducation semblable des anciens et des nouveaux organes. C’est là qu’il faut placer le véritable avènement social de la classe tles littérateurs, qu’une étrange

73ü philosophie positive.

destinée place provisoirement à la tête de la politique actuelle, depuis qu’elle s’est spoiilanément complétée par l’ultérieore adjonction temporelle de In classe correspondante des avocats, dès-lors substituesaux juges, comme les premiers aux docteurs, dans la direction générale de la grande transition révolutionnaire, ainsi que je l’expliquerai spécialement au cinquante-septième chapitre. Une telle modification de l’influence métaphysique était devenuegraduellementindispensable, àmesureque les corporations universitaires, premiers oi'ganes du mouvement critique, se rattachaient instinctivement, quoique sous des formes qui leur restaient propres, au système général de résistance présidé par la dictature temporelle, même indéfiendamment de l’invasion croissante des jésuites. Cette sorte de défection naturelle, premièrement opérée chez les nations protestantes, où l’ancienne opposition métaphysique avait officiellement prévalu, s’était plus tard essentiellement étendue aux pays catholiques eux-mêmes, où cette force avait atteint un but équivalent, et se trouvait pareillement admise aux bénéfices de la coalition rétrograde; comme le témoigne clairement, en France, dès la lin du dix-septième siècle, en divers cas impnrtans, la nouvelle ferveur des parlemeus et des universités contre l’essor ultérieur de l’évolution

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PHYSIQUK SOCIALE.

mentale. En même temps, la propagation spon^ Lanée de l’éducatâon universitaire, d’abord éminetnment doctorale, mais ensuite de pins en plus littéraire, sans que toutefois le caractère métaphysique cessât réellement d’y prédominer, avait inévitablement multiplié partout de plus en pins le nombre de ces esprits qui, se sentant à la fois trop peu de positivité pour se livrer à la Vraie culture scientifique alors naissante, trop peu de rationnalité pour embrasser la profession philosophique proprement dite, et trop peu d’imagination pour suivre franchement la carrière purement poétique, tout en s’attribuant néanmoins une vocation exckisivenfônt intellectuelle, sont ainsi conduits à constituer , an sein des sociétés modernes, cette classe singulièrement équivoque, où aucune destination mentale n’est hautement prononcée, et qu’on est dès-lors contraint de désigner par les vagues dénominations de littérateurs, écrivains, etc., qui désignent leur > genre habituel d’activité, abstraction faite d’aucun but effectif Naturellement dépourvue, comme la classe corelative des avocats, de toutes convictions profondes, même des obscures convictions métaphysiques particulières aux anciens docteurs, par l’influence combinée de son organisation, de son éducation, et de ses occupations ordiiiaire*!, cette classe non-

^32 ' PHILOSOPHIK POSIllVt.

velle eût été totalement inofu’opre à l’élaboration systématique (le la philosophie négative: mais, en la recevant déjà fondée par quelques purs philoso()hes, comme je viens de l’expliquer, elle était, au contraire, éminemment apte à en diriger avec succès l’indispensable propagation universelle, à la(}iielle des esprits plus rationnels eussent assurément participé d’une manière moins active, moins variée, et finalement moins efficace. Son défaut caractéristique de principes propres a pu même tourner finalement au profit de cette importante 0{>ération secondaire, non-seulement en procurant spontanément à ses efforts une souplesse mieux diversifiée, suivant les convenances particulières a chacfue cas, mais aussi en empêchant ses dissertations critiques de prendre un caractère trop absolu qui eût ensuite trop entravé la vraie réorganisation sociale, au service de laquelle celle heureuse versatilité permettra un jour de transporter aisément des talens de propagation qui , au dernier siècle, devaient être essentiellement consacrés au triomphe de la philosophie négative. C’est ainsi qu’une telle constitution inlellectuelle,'qui,de toutes, serait évidemment la plus monstrueuse à admettrecomme indéfinie, puisque la conception y est directement dominée par l’expression, s’est alors trouvée, au contraire, pleinement adaptée à

PHYSIQUE SOCIALE. -j33

la nature de la nouvelle élaboration provisoire réservée à cette extrême phase de la désoiganisation spirituelle, eu égard surtout au véritaltle état général des esprits, qui n’exigeait plus l’emploi soutenu des démonstrations régulières, mais principalement la multiplicité continue des stimulations partielles, variées avec une suffisante opportunité.

Au degré d’émancipation mentale alors réalisé, même chez le vulgaire, d’après la marche antérieure des intelligences, la seule existence permanente d’une discussion anti-théologique, quelle qu’en fût d’ailleurs l’inslitution réelle , devait, en eflèt, jiresque suffire à déterminer partout, sous l’unique inQuence de l’exemple, la propagation spontanée d’un ébranlement philosophique dont les principes essentiels existaient déjà, plus ou moins explicitement, chez des esprits qui n’étaient plus retenus surtout que par l’horreur morale qu’on leur avait inspirée envers les organes d’un tel affranchissement , avec lequel un semblable spectacle devait nécessairement les familiariser bientôt. Le succès général de cette opération révolutionnaire était ainsi d’autant mieux assuré, que ceux-là même qui, eu de pareilles controverses, défendaient, avec un zèle plus fervent qu’éclairé, l’ensemble des anciennes croyances, con-

couraient inévitablement, à leur insu, à répandre le scepticisme universel, en sanctionnant de plus en plus, par leurs propres travaux, cette subordination fondamentale de la foi à la raison, véritable germe primordial de la désorganisation lliéologique. Car, telle est la nature caractéristique des conceptions religieuses, dont toute la force résulte essentiellement de leur spontanéité , que rien ne saurait les préserver d’une irrévocable décomposition finale, aussitôt qu’elles sont habituellement assujéties à la discussion , quelque triomphe qu’elles en aient d’abord retiré. Aussi l’esprit de controverse propre au monothéisme, surtout catholique, doit-il être historiquement regardé comme une manifestation spéciale de ce décroissement continu de la philosophie théologique dont l’état monothéique constitue l’une des principales phases , suivant notre théorie fondamentale. Non-seulement les innombrables démonstrations de l’existence de Dieu, répandues, avec tant d’éclat , depuis le douzième siècle, constatent hautement l’essor des doutes hardis dont ce principe était déjà l’objet direct ; mais on peut assurer aussi qu’elles ont beaucoup contribué à les propager , soit en vertu de l’inévitable discrédit que devait faire rejaillir sur les anciennes croyances la faiblesse effective de plusieurs de ces

arguhieuta lions variées, soit surtout parce que celles même qui semblaient les plus décisives devaient spontanément suggérer d’irrésistibles scrupules sur le tort logique qu’on avait eu jusque alors d’admettre les opinions correspondantes sans pouvoir les appuyer de telles preuves victorieuses. Rien ne peut assurément mieux confirmer la destinée purement provisoire propre aux convictions religieuses , que cette inaptitude finale à résister à la discussion , combinée avec l’évidente impossibilité de s’y soustraire toujours; ce qui fait ressortir l’émancipation universelle des efforts même que le zèle le plus pur tente, avec le plus d’habileté apparente, pour maintenir les esprits sous le joug théologique. Pascal est, ce me semble, le seul philosophe de cette école qui ait réellement compris, ou du moins le seul qui ait nettement signalé, le danger radical de ces imprudentes démonstrations théologiques qu’une ferveur immodérée, stimulée par une vanité fort excusable, multipliait, de son temps, avec une inépuisable fécondité : et encore cet avis, beaucoup trop tardif, aggravait-il lui-même le mal par une impuissante déclaration, qui fournissait aux sceptiques un nouveau motif de reprocher à la théologie qu’elle reculait désormais devant la raison, après en avoir si long-temps accepté le souverain arbitrage.

Cet inévitable inconvénient était 'surtout seti'' sible pour ces célèbres argumentations tirées de l’ordre des phénomènes naturels, que Pascal regardait, à si juste titre, comme spécialement indiscrètes, et auxquelles la théologie dogmatique empruntait cependant, depuis plusieurs' siècles, ses principales preuves; sans pouvoir soupçonner qu’une étude approfondie de la nature dévoilerait ultérieurement, à tous égards, l’extrême imperfection réelle de cette même économie qui avait dû inspirer d’abord une aveugle admiration absolue , avant qu’elle eût pu devenir , dans ses difiërentes parties essentielles , le sujet continu d’une appréciation positive.

L’ensemble des diverses considérations précédentes explique aisément combien toutes les voies intellectuelles étaient d’avance spontanément applanies pour l’indispensable opération secondaire spécialement réservée aux littérateurs français du xviii® siècle, afin d’accomplir graduellement, chez des esprits bien préparés, l’entière vulgarisation finale de la philosophie négative, déjà convenablement systématisée pendant le siècle précédent. Néanmoins, telle est, en tous genres, l’extrême lenteur de notre essor spirituel, même dans l’ordre purement critique, que, entre ces deux siècles, des fondateurs aux propagateurs de l’éman-

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cipatiou mentale, une scrupuleuse appréciation historique signale expressément quelques agens philosophiques spécialement destinés à cette transmission normale de l’ébranlement rationnel. Parmi ces intermédiaires naturels de Bayle à Voltaire, on doit surtout distinguer l’illustre et sage Fontenelle, véritable philosophe sans en affecter le titre, qui, mieux que personne alors, avait à la fois pressenti la haute nécessité, intellectuelle et sociale, de cet affranchissement définitif, et la destination purement provisoire d’une telle opération, dont la tendance ultérieure vers l’avénement final d’une pliilosQphie vraiment positive n’avait pu entièrement échapper à l’heureuse pénétration de son admirable instinct philosophique, comme j’aurai lieu de l’indiquer directement au chapitre suivant. D’une autre part, pendant que la direction générale du mouvement révolution- ^ naire était ainsi transmise des purs penseurs aux simples écrivains, les littérateurs s’étaient graduellement préparés à cette nouvelle mission, en se livrant naturellement de plus en plus aux dissertations philosophiques , depuis que la pleine réalisation du grand mouvement esthétique propre au siècle précédent ne leur permettait plus d’espérer d’éclatans succès qu’en s’ouvrant une autre issue. On peut regarder la mémorable con-

TOWE V.

•^38 PUHAïSOPHlB' rOM'llVE.

trov«rse sur les anciens et les modernes , an début du KViii* siècle , comme le principal indice-et l’oc- . easion la plus décisive de cette ^iransfbrmation spontanée, outre son importance , déjà' signalée ^ au quarante-septième chapitre, ët qui sera pins spécialement appréciée ■ dans la leçon suivante, pour caractériser la première discussion rationnelle sur la notion fondamentale du progrès humain. 11 serait donc maintenant ' impossible de méconnaître conabien était, à tous égards, soigneusement préparée la mission générale de ces littérateurs, si aisément érigés en philosophes, depuis que ee titre , an Beu d’exiger de longées et pénibles méditations , pouvait s’obtenir en dissertant, avec «me spécieuse facilité, en iavënr de quelques négations systématiques, dogmatiquement établies long-temps d’arvanCe. Toutefois, ^ Fiudispenseble nécessité, mentale et sociale, d’une telle élaboration provisoire , laissera toujours, dant l’ensemble de l’bistoire humaine , une place impoi'tante à^oes principaux coopérateurs , et sürtôat à leur type le' plus-éminent , auquel ia postérité la -plus lointaine assurera une position vraiment unique; parce que jamais un pareil office n’avait pu jusque alors échoir, et pourra désormais encore moins appaKenir, à un esprit -de cette' nature, chex lequel la plus-admirable combinaison qui ait

existé iusqu’ici eiître les diverses qualités secondaires de l’intelligence présentait si souvent la séduisante apparence de la force et du génie.

En passant içnsi, finalement des penseurs aux littérateurs, la philosophie négative a dû manifester habituellement un caractère moins prononcé, soit pour mieux s’adaptera la rationnalké moins énergique de ces nouveanx organes, soit aussi afin de faciliter l’entière propagation de l’é- . branlement mental. Par ce double motif, l’école voltairienne fut spontanément conduite à arrêter, en général, la doctrine fondamentale de Spinosa, de Hobbes, et de Bayle, au simple déisme proprement dit, qui, en efirayant moins les esprits vulgaires, sufiisait d’ailleurs à l’entière désorganisation effective de la constitution religieuse; attendu l’évidente impossibilité de rien fonder socialement sur ce vague et impuissant système, source inépuisable de dissidences théologiques, et où l’on ne pouvait voir réellement qu’une vaine concession extrême provisoirement laissée à l’ancien esprit religieux dans son irrévocable décroissement universel : c’est pourquoi la dénomination de déiste me paraît spécialement -convenable 'à l’ensemble de cette dernière phase révolutionnaire. Une telle réduction normale procurait, en outre, aux voltairiens la faculté, si précieuse à leur dé-

PHUXtSOPHIE POSITIVE.

FlUité logique, de prolonger, *à leur. usage, le» avantages d’inconséqnence propres à l’élaboration purement protestante^ en continuant dès-lois à détruire la religion au notu dp. principe religieux , de manière à étendre graduellement l’influence dissolvante jusqu’aux plus timides croyan». Mais, quelques facilités que cette marche irrationnelle ait dû alors offrir à l’active propagation. générale de l’ébranlement philosophique, elle est ultérieurement devenue la source inévitable de graves embarras intellectuels, et par suite sociaux, qui se font aujourd’hui déplorablement sentir, soit par l’encouragement évident ainsi directementimprimé à une commode hypocrisie, soit surtout par la confusion radicale qui en résulte , chez les esprits vulgaires, sür le vrai caractère de la tendance finale de l’évolution mentale, que tant de, prétendus pen»fRirs croient maintenant pouvoir indéfiniment borner à cette phase, purement déiste; cmnine leum prédécesseurs avaient déjà cru pouvoir aussi l’arrêter suÊcessivement aux phases socinienne, calviniste et même, d’abord luthérienne sans que ces divers désappointemens antérieurs aient pu encore dissiper suffisamment leur , dangereuse illusion. J’indiquerai spécialement, au cinquanteseptième cba{>itre^ les prineipattx incoiivéniens actuels de celte absurde utopie, qui.voudrait ss-

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signet' pour terme normal au grand mouvement d’émancipation des sociétés modernes l’état théologique le moins consistant et le moins durable de tous: il suffisait ici de caractériser sommairement la véritable source historique d’une telle aberration radicale.

Sans m’arrêter à aucune appréciation concrète de l’élaboration philosophique dont je viens d’expliquer ainsi abstraitement, d’abord la destination et l’origine , ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l’ex|)édient spontané à l’aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu , jusqu’à son entière consoramatidn, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendse à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet , qu’une doctrine essentiellement composée de pures négations devait êtré peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans , qui d’ailleurs ^ne pouvaient être assujétis , comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline r^ulière, susceptible de modéier l’essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité* la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul lionuue, dont, la longue vie

74^ PaiLOSOPBlE POSITIVE.

et l’infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d’exiger un exacte concordance spécidative entre les divers coopérateurs, qui, n’ayant réellement qu’à détruire et non à construire, pouvaient, sans s’annuller mutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu’ils s’accordassent essentiellement > sur les démolitions préalables ,ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois , de profondes dissidences mentales, envenimées par/ d’envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final., comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme , si , au temps de la pleine maturité de l’opération générale, l’instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l’heureux ex{)édieut de rciilreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliemeut artificiel aux elîbrts les plus divefgens , sans exiger le sacrifice essentiel d’aucune indépendance, et de manière à procurer à l’ensemble de ces incohérentes spé-, culations l’apparence extérieure d'une sorte de système philosophique , la longue durée d’un tel travail étant d’ailleurs pleinement suffisante à l’entière consommation de toutes les élaborations critiques de (jnelque importance , sous la protection

PUYSIQL'K SOCIALE. ^4^

commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujets la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les di-> vers développemens de la philosophie négative à l’essor général des nouveaux élémens sociaux , de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique , et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l’ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressorlu' la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique , alors unique* ment dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l’esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon , donj. l’exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd’hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur <de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d’une semblable entreprise, si bautemeol dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destinalion.-temporaire.

Dtgili. -O.. Coogit

744 PHiLOSOPOIE POSITIVE.

. Quorque la lorrgue opération révolutionnaire des Kttérateurs français du xvin* aièclc, n’ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n’eussent pas été suflisamnient formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j’y crois cependant devoir signaler distinctement, à canse de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l’ingénieux Helvétius sur l’égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fhit communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l’effort isolé d’un esprit excentrique, . taudis qu’il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l’ensemble de la situation philosophique correspondante, .qui rendait son avènement provisoire aussi inévitable qu’indispensable. D’une part , en effet, on ne saurait douter qu’un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l’entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l’impulsion de Hobl^s, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la^seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde iuégalkc

• PHYflIQOE SOCIALE. '

mentale. Sous cet aspect, la thèse d’Helvétius doit sembler d’autant*moins personnelle que', par une • appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à celte tendance universelle à faire toujours prédominer , dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes, sur celle de l’organisnie lui-même, comme je l’ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que celte aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l’ensemble supposait tacilement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l’égalké c sociale et de la souveraineté populaire n’auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse.'L’ascendant illimité que cette théorie attribuait-sponlanément à l’édi/cation et au gou*vernement pour modifier arbitrairement l’humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l’esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à .ses phénomènes^ parait. indéfiniment modifisible

74^ THILOSOPBIB POSITIVE.

au gré d’uQ législateur sufiisamiueBt - pÂssaDt. A tous ces divers titres , il est maiqteoant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d’Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu’il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l’égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleioement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l’un des principaux propagateurs.

/Tels sont les difierens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décrive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième sièçle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, .sur la débilité logique, et sur l’irralioanelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les hases fondamen|:ales de l’ancienne constitution sociale, .mieux on doit sentir combien une tellé efficacité révolutionnaire, dont les résultats princip>aux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite •‘conformité S|)ontanée d’une pareille opération avec l’ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à- l’issue du mouvement général

de décomposition qui s’accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d’un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n’auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, au-> cune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l’unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder, spontanément cet indispensable ébranlement pliilosophique , quand ils n’y prenaient point une part active ; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière# non-seulement d’Alembert, mais aussi v Montesquieu, et même Buftbn : en sorte que l’on ne peut citer , à cette époque# aucun esprit éminent qui n’ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelcouques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d’une éclatante . adbéaion chez les classes mêmes contre lesquelles devait, finalement tourner- son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d’une telle doctrine au vulgaire des hommes d’état y incapables de rien apprécier au -delà d’im-

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’Jifi MULOSOraiE positive.

médiates conséquences matérielles, ou ne peut douter qu’uu génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric u’eùt certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu’il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l’active propagation universelle de l’ébranlement philosophique, dont les principaux che& étaient ptiesque devenus ses amis privés , ne saurait donc tenir qu’à l’intime pressentiment de l’indispensable nécessité provisoire d’une pareille phase négative pour aboutir enfin à l’avénement normal de l’organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement' tendu, sous des formes plus ou moins nettes , .depuis l’entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spon tanés de tous les hommes vraiment' supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition. ..A^cette appréciation fondamentale de l’école philosophique proprement dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, il né no.us- reste- plus en6n , suivant la marche déjà indiquée, qu’à joindre la considération très sommaire del’éoole spécialement |>olitique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et l’indispensable cooipicinent, destinée à préparer immédiatement

la grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle put être suflisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore .moins d’idées vraiment nouvelles, même négatives, que l’école principale ^irigée par Voltaire ; puisque tous les divers dogmes politiques propres à la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément développés, quoique d’une manière accessoire et sous des formes incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques dirigées contre l’ancien système social pendant la période que je viens d’examiner. Aussi l?élaboration négative spécialement réservée à Rousseau ne put -elle présenter d’autre diflli«cullé intellectuelle que la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à l’ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de son énergie ultérieure; tandis que l’école voltairienne s’était, au contraire, toujours essentiellement adressée à l’intelligence, quelque frivoles que fussent d’ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse influence sociale propre à l’école de Rousseau, à laquelle il faut particulièrement' rapporter , même

^5o PUII.jQfiOMIB P8SITIVR.

aujourd’hui , les plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique conduit à reconnaître que non-seulement son avènement fut inévitable, ce qui est certes assez évident, mais aussi qu’elle dut remplir un dernier office indispensable, dans le système total de l’ébranlement révolutionnaire. INous avons reconnu les avantages essentiels que l’école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance fondamentale que Hobljes lui avait, dès l’origine, spontanément imprimée, à maintenir immédiatement intact l’ensemble des institutions relatives à la'dictature temporelle partout établie depuis le seizième siècle. D’après cette 'disposition naturelle, quoiqu’un tel respect ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction croissante avec l’essor même de la philosophie négative , cependant l’esprit critique, s’étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et d’ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse d’une entière anarchie, devait passer sans énergie à l’attaque directe des institutions temporelles, et se montrer* peu décidé à surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire d’autant plus sentir que, par suite de l’ascendant croissant d’une telle élaboration., la masse philo” sophiqiie tendait . graduellement à vse composer

■PHYSIQUE SOCIALE. ’j5l

surtout d’esprits de plus en plus vulgaires unis' à des caractères de moins en moins élevés, très enclins’à concilier personnellement, autant que possible , les honneurs d’utie facile émancipation mentale avec les profits d’une indulgente approbation politique , à l’exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestans. Or, d’un autre côté, il est clair <]ue le développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de l’incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d’après la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain orgueil , après avoir servilement abdiqué l’indépendance politique et la destination sociale àur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. La situation était donc teHe alors que la critique spécialement sociale serait précisément devenue moins éneigique à mesure qu’elle devenait plus urgente, si l’ardente impulsion de Rousseau n’eût spontanément prévenu, à cet égard, uue torpeur universelle, en rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent obtenir nne suffisante efficacité, que la régénération morale et politique constituait liéeeesairement le véritable but définitif de l’ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une’slérile agitatioii 'mentale. A la vérité.

■ySa PHILOSOPHIE POSITIVE. '*

il faut reconnaître que déjà le consciencieux Ma* bly s’éteit montré suffisamment capable de formuler la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire , et même en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue historique, les principales aberrations qui devaient s’y rattacher ensuite : ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette opération dogmatique dispensât Rousseau d’une élaboration rationnelle peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, cette froide exposition abstraite, seulement. destinée aux esprits méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent auraient même pu, sous ce rapport , presque suffire, était bien loin de rendre superflue l’audacieuse explosion de. Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint ‘ partout soulever directement l’ensemble des penchans humains contre les vices généraux de l’ancienne organisation sociale, en meme temps que. malheureusement il contenait aussi le germe inévitable de toutes les perturbations possibles , par cette sauvage négation de b société elle-même, que l’esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser, et d’où découlent, en effet,., toutes les utopies anarchiques qu’on croit

propres à noire siècle. Pour apprécier dignement la haute néce.ssité temporaire de cet énergique ëbranleineut, quelle qu’en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut considérer que, d’après l’extrême imperfection de la philosophie politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme final de l’évolution sociale des peuples modernes en de stériles ouchiraériques modifications du régime ancien privé de ses principales conditions d’existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impwiissante métaphysique, comme je l’ai expliqué au quaraute- septième chapitre, ne put échappera cette fatale illusion, qui lui montra la régénération socialç dans une vaine propagation universelle de la constitution transitoire particulière k l’Angleterre, qu’il appuya si dangereusement de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à démontrer que, sans l’indispensable intervention de l’école anarchique de Rousseau, l’ébranlement philosophique du dernier siècle allait pour ainsi dire avorter au moment même d’atteindre à son but 6nal; à moins d’une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie politique, à peine possible aujourd’hui, et qui

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