TOME IV
de notre planète ont plus d’importance scientifique en sociologie qu’en biologie, puisqu’elles assignent d’abord d’insurmontables limites générales à l’extension ultérieure de la population humaine, ce qui doit être pris en grave considération dans le système positif des spéculations politiques : mais il en est encore ainsi en beaucoup d’autres cas, moins immédiatement appréciables. Parmi les conditions dynamiques, qu’on examine, entre autres, sous ce point de vue, le degré réel d’obliquité de l’écliptique, la stabilité essentielle des pôles de rotation , et surtout la faible excentricité de l’orbite, on sentira facilement que, si cet ensemble de données fondamentales était notablement troublé, sans cependant l’être assez pour que l’existence individuelle fût aucunement compromise , notre vie sociale ne pourrait échapper à une profonde altération correspondante. De telles réflexions, en vérifiant directement la dépendance nécessaire de la véritable science du développement humain envers le système général de la philosophie inorganique, et surtout à l’égard de la philosophie astronomique qui en est la base indispensable, feront même comprendre que la sociologie positive n’était point rationnellement possible sans que cette philosophie eût été préalablement perfectionnée à un degré beaucoup
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plus élevé qu’on ne doit d’abord le penser. On *
voit, en effet, quant à l’astronomie, que la conception scientifique du développement social, envisagé dans l’ensemble de sa durée quelconque, était essentiellement impossible tant que la stabilité fondamentale de notre constitution astronomique, soit par rapport à la rotation ou à la translation, n’avait pas été convenablement démontrée, d’après l’application générale de la loi de la gravitation, puisque la continuité de cette évolution exige d’abord, entre certaines limites, une telle stabilité. Une appréciation semblable peut avoir lieu envers les conditions physiques et chimiques, afin d’établir que la surface de noire > planète est maintenant parvenue, à tous égards, à un état essentiellement normal, sauf des accidens trop rares , trop partiels , et trop imprévus pour que la sagesse humaine n’en doive pas faire primitivement abstraction ; ou que , du moins , l’écorce du globe ne comporte plus que des variations tellement limitées et surtout tellement graduelles qu’elles ne sauraient gravement affecter le cours naturel de l’évolution sociale, dont la pensée serait certainement inconciliable avec l’irruption brusque et fréquente de bouleversemens physico-chimiques très étendus dans le théâtre de la vie humaine. Bien loin donc que, sousces divers
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aspects, la vraie philosophie politique puisse aucunement s’isoler de la philosophie inorganique , il y aurait beaucoup plutôt lieu de craindre que celle-ci ne fût point , à ces derniers titres, assez avancée aujourd’hui pour fournir à la première les notions préalables dont elle a besoin , si, suivant la marche fondamentale déjà suffisamment motivée au chapitre précédent, on ne devait point « y procéder d’abord à la détermination la plus générale des lois propres au développement social, en écartant sagement les questions accessoires ou préliminaires qui seraient ou trop peu abordables ou même trop prématurées, sauf à les reprendre ultérieurement en descendant graduellement à une précision plus parfaite. Au premier coup d’œil, cette subordination nécessaire semblerait d’ailleurs exiger, dans la philosophie inorganique, un perfectionnement radical , qu’elle ne saurait jamais admettre, comme je l’ai démontré dans le second volume, en ce qui concerne les lois astronomiques les plus générales , relatives à l’action mutuelle des différens mondes. Mais , ici, l’harmonie nécessaire que nous avons ' toujours constatée , à tous égards , entre le possible et l’indispensable n’éprouve réellement aucune altération quelconque; puisque, si ces notions cosmiques sont profondément inaccessibles , comme on
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n’en saurait douter , leur inutilité effective n’est pas moins évidente en sociologie qu’en biologie, vu l’entière indépendance, rigoureusement constatée désormais, des phénomènes intérieurs de notre monde, seuls susceptibles d’influence sociale, envers ces phénomènes universels, essentiellement étrangers à l’astronomie positive. On peut appliquer des réflexions analogues à beaucoup d’autres cas, plus usuels quoique moins prononcés, et partout l’on reconnaîtra, en appréciant avec exactitude la subordination fondamentale, de la philosophie sociologique relativement aux différentes branches de la philosophie inorganique , que celle-ci , malgré son imperfection actuelle, est déjà assez avancée, sous tous les aspects principaux , pour n’apporter aujourd’hui aucun obstacle essentiel à la constitution rationnelle de la science sociale, pourvu qu’on ait toujours la prudente habileté d’éliminer provisoirement des recherches intempestives. '
Afin de prévenir, autant que possible, toute interprétation vicieuse d’une telle subordination , maintenant incontestable, il convient de préciser davantage la notion générale de l’influence sociale propre aux diverses conditions inorganiques, en remarquant que, par sa nature, elle ne saurait affecter les lois caractéristiques du développe -
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ment humain, toujours essentiellement invariables, mais seulement la vitesse effective de l’évolution totale ou de ses diverses phases principales , du moins en se restreignant à des variations compatibles avec l’existence du phénomène. Nous avons vu, en général, au chapitre précédent, que toutes les causes perturbatrices quelconques ne sauraient immédiatement agir que sur cette vitesse propre. J’ai suffisamment démontré , dans la quarante-deuxième leçon , que les êtres vivans ne sont point, comme on l’a tant dit, indéfiniment modifiables sous l’empire des circqpstances extérieures quelconques; que ces modifications, circonscrites entre d’étroites limites générales, jusqu’ici d’ailleurs peu connues, ne peuvent jamais affecter que les degrés des divers phénomènes, sans changer aucunement leur nature; et qu’enfin, lorsque les influences perturbatrices excèdent notablement ces limites , l’organisme , au lieu de se modifier, est nécessairement détruit. Or, cet important principe de philosophie biologique devant êlre, par sa nature, d’autant plus applicable qu’il s’agit d’un organisme plus com-. plexe et d’une vie plus éminente, quoique l’être devienne alors plus modifiable , il faut nécessairement l’étendre aussi, à plus forte raison, à l’étude positive du développement social. La
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marche fondamentale de ce développement doit donc être envisagée comme tenant à l’essence même du phénomène, et, par suite, essentiellement identique dans toutes les hypothèses possibles sur le milieu correspondant. Sans doute , on peut aisément imaginer, suivant les indications précédentes, qu’une évolution aussi délicate soit radicalement empêchée par diverses perturbations extérieures, surtout astronomiques, qui 11’iraient pas même jusqu’à détruire directement notre espèce. Mais, tant que cette évolution restera possible, il faudra toujours la concevoir assujétie aux mêmes lois essentielles , et ne pouvant varier que dans sa vitesse , en traversant, avec plus ou moins de rapidité , chacun des états intermédiaires dont elle se compose, sans que leur succession nécessaire ni leur tendance finale puissent jamais être réellement altérées. Une telle altération excéderait d’ailleurs le pouvoir même des causes biologiques; si, par exemple, on admettait quelques modifications tranchées dans l’organisme humain , ou que l’on pensât , ce qui serait scientifiquement équivalent, à l’hypothétique développement social d’une autre race animale, il faudrait toujours supposer, pour 1 ensemble du développement, une marche fondamentale commune : telle est, du moins, la
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condition philosophique imposée par la nature d’un tel sujet, qui ne saurait devenir pleinement positif qu’autant qu’il pourra être ainsi conçu ; on doit donc , à plus forte raison , étendre une pareille appréciation aux causes purement inorganiques. Du reste, une telle disposition intellectuelle n’est , au fond , que la suite spontanée et le complément indispensable de l’esprit général que la philosophie positive nous a nettement manifesté, sous ce rapport, en tant d’autres occasions antérieures, où, en poursuivant la vérification spéciale de ma hiérarchie scientifique , nous avons constamment reconnu que si, dans toute l’étendue de cette hiérarchie , les phénomènes moins généraux s’accomplissent nécessairement sous l’inévitable prépondérance des phénomènes plus généraux , cette subordination ne peut altérer, en aucune manière, leurs lois propres, mais seulement l’étendue et la durée de leurs manifestations réelles.
Pour compléter cet aperçu préliminaire de la relation générale entre la philosophie sociologique et l’ensemble de la philosophie inorganique, je dois enfin signaler , à ce sujet , une nouvelle considération directe , d’autant plus importante ici qu’elle s’applique surtout, par sa nature, aux connaissances physico-chimiques, qui, dans les
indications précédentes , ont pu paraître négligées comparativement aux doctrines astronomiques. Il s’agit de l’action réelle de l’homme sur le monde extérieur, dont le développement graduel constitue, sans doute, l’un des principaux aspects de l’évolution sociale, et sans l’essor de laquelle on peut même dire que l’ensemble de cette évolution n’eût pas été possible, puisqu’elle eut été arrêtée, à sa naissance , par la prépondérance des obstacles matériels propres à la condition humaine. En un mot, la progression, soit politique, soit morale, soit intellectuelle , de l’humanité , est nécessairement inséparable de sa progression matérielle , en vertu de l’intime solidarité mutuelle qui caractérise le cours naturel des phénomènes sociaux , d’après la leçon précédente. Or, il est évident que l’action de l’homme sur la nature dépend principalement de seffconnaissances acquises quant aux lois réelles des phénomènes inorganiques, quoique la philosophie biologique n’y puisse être, sans doute, aucunement étrangère. Il faut, en outre, reconnaître , h cet égard, que la physique proprement dite , et même encore plus la chimie* constituent surtout la base propre du pouvoir humain, l’astronomie, malgré sa participation capitale, ne pouvant y concourir que par une indispensable prévoyance , au lieu d’une modili-
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cation directe du milieu ambiant. Voilà donc unnouveau motif général, d’une irrécusable évidence, et qu’il suffit de signaler ici , pour faire hautement ressortir l’impossibilité radicale d’une étude rationnelle du développement social , sans la combinaison immédiate et permanente des spéculations sociologiques avec l’ensemble des doctrines de là philosophie inorganique.
Dans tout ce qui précède, j’ai dû m’abstenir soigneusement de considérer aussi cette philosophie relativement à la méthode, afin de simplifier notre appréciation , en réduisant ici l’examen aux seules notions susceptibles d’être sérieusement contestées aujourd’hui. Au point où ce Traité est maintenant parvenu, je n’ai plus besoin de m’arrêter expressément à démontrer l’indispensable nécessité logique de se préparer convenablement aux saines études sociales en apprenant à connaître la méthode positive fondamentale dans ses applications réelles les mieux caractérisées. Malgré son importance (prépondérante, ce grand précepte ressort tellement ici de la nature du sujet , il s’appuie d’ailleurs si fortement déjà sur les 'considérations analogues établies dans les autres sections de cet ouvrage, qu’il suffit d’énoncer simplement une proposition philosophique k l’égard de laquelle la partie antérieure
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de ce volume ne saurait laisser aucun doute direct, et que la suite de notre travail confirmera spontanément de plus en plus. Je nie borne donc, sous ce rapport, à renvoyer le lecteur aux divers 'motifs généraux exposés, dans le volume précédent, en établissant une pareille nécessité envers la science biologique proprement dite. Le cas actuel ne saurait comporter, à cet égard, d’autre remarque propre, si ce n’est que ces différentes considérations acquièrent ici beaucoup plus de gravité encore, d’après la complication bien supérieure des phénomènes, et même indépendamment de la perturbation spéciale que les passions humaines tendent si hautement à introduire en de telles études. Afin que l’extension des ressources logiques soit toujours en suffisante harmonie avec l’accroissement des difficultés scientifiques, suivant la loi philosophique que j’ai établie à ce sujet, et qui a déjà été spécialement vérifiée, quant aux moyens propres d’exploration directe , à la fin du chapitre précédent, il faut réellement se féliciter de celte subordination profonde qui lie rationnellement la sociologie à l’ensemble de la philosophie naturelle. Convenablement appréciée , et sagement utilisée, cette relation capitale, qui d’abord semble augmenter la complication naturelle du sujet, constitue, au contraire, sous le
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point de vue logique, la principale base de son heureuse élaboration positive, en y introduisant spontanément une indispensable préparation in? tellectuelle, dont l’esprit humain , si faible appréciateur, même aujourd’hui, de la pure méthode, n’aurait pu directement assez sentir la haute importance. II convient, à cet égard, de noter spécialement l’extension non moins spontanée d’une telle préparation à toutes les parties antérieures de la philosophie positive , et surtout à la philosophie inorganique. Car, c’est uniquement par cette extension complète que la méthode positive peut être préalablement assez connue pour devenir réellement applicable à l’étude de phénomènes aussi éminemment compliqués, suivant un principe posé dès le début de ce Traité, et depuis constamment vérifié; chaque branche essentielle de la philosophie naturelledevant , comme nous l’avons si souvent constaté, développer spécialement l’un des attributs caractéristiques de la méthode fondamentale, qui ne peut être convenablement apprécié qu’en l’étudiant à sa source propre. 11 ne suffira donc pas aux sociologistes de se préparer à leurs difficiles spéculations en apprenant d’abord , par une profonde appréciation de la philosophie biologique, à développer, dans des cas moins compliqués, l’esprit général de leurs travaux , et les
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principaux moyens d’exploration qui leur conviennent, comme je l’ai ci-dessus indiqué. Outre que la biologie ne saurait être, à son tour, rationnellement conçue sans son indispensable subordination à l’ensemble de la philosophie inorganique, c’est uniquement par l’étude directe de cette philosophie que les sociologistes peuvent suffisamment connaître les caractères les plus élémentaires de la méthode positive, d’autant mieux appréciables que les phénomènes sont moins compliqués. C’est ainsi seulement que l’on peut se faire une juste idée générale des attributs essentiels de la positivité scientifique, de ce qui constitue l’explication réelle d’un phénomène quelconque, des conditions invariables d’une exploration vraiment rationnelle, soit par voie d’observation pure, soit par expérimentation, et enfin du véritable esprit qui doit toujours présider à l’institution et à l’usage des hypothèses scientifiques quelconques : or, il est clair que, sous ces divers aspects , la sociologie a un besoin indispensable de notions et surtout d’habitudes préalables, qui ne sauraient être autrement établies. Le défaut d’accomplissement réel de cette grande condition logique constitue, à mes yeux, comme je l’ai déjà indiqué, la principale cause intellectuelle de l’avortement radical des tentatives elfecluées jusqu’ici pour la
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régénération des études sociales, dont la positivité est, à vrai dire, hautement désirée aujourd’hui, sans que les moyens préliminaires en soient encore convenablement appréciés. Enfin , cette préparation capitale de notre intelligence ne doit pas seulement, pour avoir une entière efficacité, embrasser l’étude générale de toutes les diverses parties essentielles de la philosophie naturelle : il n’importe pas moins au succès d’une telle opération que son accomplissement effectif soit graduellement conforme à l’ordre hiérarchique de complication croissante que j’ai établi entre elles en commençant ce Traité. Le respect constant d’un tel ordre tend à conduire régulièrement notre intelligence, suivant une série de nuances presque insensibles, de l’admirable simplicité qui caractérise les spéculations astronomiques jusqu’à l’excessive complication propre aux spéculations sociales; et l’on sait qu’il n’y a de dispositions vraiment efficaces et indestructibles que celles qui sont ainsi progressivement introduites, par degrés aussi rapprochés que possible : toute grave altération de cette succession nécessaire , transporterait inévitablement, dans les étudessociologiques,deshabitudesd’irrationnalité,
qui n’y sont que trop naturelles , surtout de nos jours. Telles sont les vraies conditions générales, difficiles mais indispensables, delà seule éducatioft
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scientifique préliminaire propre à développer systématiquement l’introduction spontanée de l’esprit positif dans l’ensemble des théories sociales.
Par une suite inévitable de cette intime subordination logique j on ne saurait enfin méconnaître, en poursuivant jusqu’au bout les conséquences évidentes d’un tel principe , la nécessité rigoureuse de faire, avant tout, reposer cette éducation préalable des sociologistes vraiment rationnels sur une convenable appréciation de la philosophie mathématique, même abstraction faite de l’indispensable participation directe de cette philosophie à l’élaboration fondamentale des principales parties de la philosophie inorganique , dont la connaissance, quoique simplement générale, nesaurait être aujourd’hui suffisamment obtenue sans un certain recours spécial à cette base primordiale de toute la philosophie positive. C’est là séulement que lfes sociologistes , comme tous les autres esprits livrés à l’étude de la nature, pourront d’abord développer le vrai sentiment élémentaire de l’évidence scientifique, et contracter l’habitude fondamentale d’une argumentation rationnelle et décisive, eu un mot apprendre à satisfaire convenablement aux conditions purement logiques de toute spéculation positive, en étudiant la positivité universelle à sa véritable source primitive.
11 n’y a ici de particulier à la sociologie que l’évidente obligation de fortiüer d’autant plus ces dispositions préalables que la complication supérieure des phénomènes en rend l’accomplissement spontané à la fois plus difficile et plus indispensable. Du reste, toute idée de nombre effectif et de loi mathématique étant déjà directement interdite en biologie, comme je l’ai suffisamment expliqué, elle doit être , à plus forte raison , radicalement exclue des spéculations encore plus compliquées de la sociologie , sans qu’il soit d’ailleurs nécessaire d’insister ici spécialement sur un tel axiome philosophique , au sujet duquel je me borne à renvoyer le lecteur aux explications fondamentales de la quarantième leçon.
La seule aberration de ce genre qui eût pu mériter quelque discussion sérieuse, si l’ensemble de ce Traité ne nous en avait d’avance radicalement dispensé, c’est la vaine prétention d’un grand nombre de géomètres à rendre positives les études sociales d’après une subordination chimérique à l’illusoire théorie mathématique des chances. C’est là l’illusion propre des géomètres en philosophie politique, comme celle des biologistes y consiste surtout, ainsi que je l’ai ci-dessus expliqué, à vouloir ériger la sociologie en simple corollaire ou appendice de la biolpgie, en y supprimant, dans l’un et l’autre
linitboH h»
cas, l’indispensable prépondérance de l’analyse historique. Il faut néanmoins convenir que l’aberration des géomètres est, à tous égards, infiniment plus vicieuse et beaucoup plus nuisible que l’autre; outre que les erreurs philosophiques quelconques sont, en général, bien autrement tenaces chez les géomètres, directement affranchis, par la haute abstraction de leurs travaux , de toute subordination rigoureuse à l’étude réelle delà nature . Quelque grossière que soit évidemment une telle illusion, elle était néanmoins essentiellement excusable, quand l’esprit éminemment philosophique de l’illustre Jacques Bernoulli conçut, le premier, cette pensée générale, dont la production, à une telle époque, constituait réellement le précieux et irrécusable symptôme du besoin déjà pressenti de rendre par-là positives, à défaut d’une meilleure voie alors impossible à soupçonner, les principales théories sociales; besoin prématuré pour ce temps, mais qui n’y pouvait être éprouvé, meme ainsi, que par une intelligence vraiment supérieure. L’erreur était beaucoup moins excusable lorsqueCondorcetreproduisit ultérieurement, sous une forme plus directe et plus systématique, le même espoir chimérique, dont 'l’expression, encore profondément mêlée à sou célèbre ouvrage posthume, y confirme clairement l’état flottant de tome iv. 33
son intelligence quant- à la conception fondamentale de la science sociale , suivant les explications directes de l’avant-dernière leçon. Mais il est vraiment impossible d’excuser chez Laplace la stérile reproduction d’une telle aberration philosophique, alors que l’état général de la raison humaine commençait déjà à permettre d’entrevoir le véritable esprit fondamental de la saine philosophie politique, si bien préparé, comme je l’ai montré, par les travaux de Montesquieu et de Condorcet luimême, et d’ailleurs puissamment stimulé par l’ébranlement radical de la société. A plus forte raison ne saurait- on nullement pallier la prolongation actuelle de cette absurde illusion parmi les imitateurs subalternes, qui, sans rien ajouter au fond du sujet, se bornent à répéter, dans un lourd verbiage algébrique , l’expression surannée de ces vaines prétentions, par un abus grossier du crédit si justement attaché désormais au véritable esprit mathématique. Bien loin d’indiquer, comme il y a un siècle, l’instinct prématuré de l’indispensable rénovation des études sociales, cette aberration ne constitue aujourd’hui, à mes yeux, que l’involontaire témoignage décisif d’une profonde impuissance philosophique, d’ailleurs combinée, d’ordinaire, avec une sorte de manie algébrique r maintenant trop familière au vulgaire des géomè-
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très, et peut-être aussi quelquefois stimulée par le désir, si commun de nos jours, de se créer, à peu de frais, une certaine réputation, éphémère mais productive, de haute portée politique. Serait-il possible, en effet, d’imaginer une conception plus radicalement irrationnelle que celle qui consiste à donner pour base philosophique, ou pour principal moyen d’élaboration finale, à l’ensemble de la science sociale, une prétendue théorie mathématique, où, prenant habituellement des signes pour des idées, suivant le caractère usuel des spéculations purement métaphysiques, on s’efforce d’assujétir au. calcul la notion nécessairement sophistique de la probabilité numérique, qui conduit directement à donner notre propre ignorance réelle pour la mesure naturelle du degré de vraisemblance de nos diverses opinions? (i) Aussi aucun homme sensé n’a-t-il été, dans la pratique sociale, effectivement converti de nos jours à cette étrange aberration , quoique sans pouvoir en démêler le sophisme fondamental. Tandis que les
(i) J'ai déjà sommairement indiqué, an commencement de i83§j dans le second volume de ce Traité, mon opinion directe sur l’appréciation philosophique d’nne telle théorie, par une note importante de la vingt-septième leçon, où j’ai d’ailleurs annoncé l’intention ultérieure de traiter expressément ce sujet spécial de philosophie mathématique, si cet ouvrage comporte une seconde édition. La justice me fait ici un heurenx deroir d’ajouter que, depuis cette époque, l’un
vraies théories mathématiques ont fiait , depuis , un siècle , de si grands et si utiles progrès, cette
absurde doctrine, sauf les occasions de calcul
abstrait qu’elle a pu susciter , n’a véritablement subi, pendant le même temps, malgré de nombreux et importans essais, aucune amélioration essentielle , et se retrouve aujourd’hui placée dans le même Cercle d’erreurs primitives, quoique la fécondité des conceptions constitue certainement, à l’égard d’une science quelconque, le symptôme le moins équivoque de la réalité des spéculations.
A quelques aberrations philosophiques qu’ait pu donner lieu jusqu’ici une fausse appréciation des relations indispensables de la science sociale avec les diverses sciences antérieures, les différentes indications contenues dans ce chapitre ne peuvent maintenant laisser aucune grave incertitude sur la subordination vraiment fondamentale, à la fois scientifique et logique , qui fait préalable- ment dépendre l’étude positive des phénomènes
des plus judicieux géomètres de notre siècle (M. Poinsot), arec cette lucide sagacité' philosophique qui le caractérise habituellement, a, sous ce rapport, utilement entrepris, dans une mémorable discussion académique, de prévenir le vulgaire mathématique contre une nouvelle invasion momentanée de cette aberration surannée, alors identiquement reproduite, avec une sorte de fracas scientifique, par un analyste beaucoup moins rationnel. * ' - -t v
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* sociaux de l’ensemble de la philosophie naturelle tout entière : en sorte que la position encyclopédique assignée, dès le début de ce Traité, à la physique sociale, dans la hiérarchie générale des sciences, se trouve désormais suffisamment motivée d’après un examen direct. Les principales de ces relations sont d’une telle évidence intrinsèque qu’il est presque honteux , pour l’état présent de la raison humaine, qu’on soit forcé de • démontrer formellement aujourd’hui, soit la nécessité de ne procéder à l’étude des phénomènes les plus compliqués qu’après s’y être convenablement préparé par l’étude graduelle des phénomènes plus simples , soit aussi , quant à la doctrine , l’indispensable obligation générale de connaître d’abord l’agent du phénomène que l’on se propose d’analyser et le milieu où ce phénomène s’accomplit. Mais la funeste prépondérance actuelle de la philosophie métaphysique en un tel sujet y a si radicalement vicié les notions même les plus élémentaires, que, malgré la puissance , naturelle des considérations précédentes, si spontanément fortifiées par l’ensemble de ce Traité, je dois craindre peut-être que cette haute connexité scientifique ne soit, au fond, la partie la moins goûtée, siuon la plus contestée, de ma doctrine philosophique , même après que la suite de.
ce volume en aura indirectement confirmé, à divers égards essentiels , la réalité ët l’importance. Cette crainte me semble d’autant plus légitime que ce grand précepte de philosophie positive se trouve nécessairement en opposition directe avee l’un des plus profonds caractères de nos mœurs politiques , l’appel immédiat, si doux à la fois à notre orgueil et à notre paresse, adressé, par la philosophie métaphysique, à toutes les intelligences quelconques, pour traiter, sans aucune préparation rationnelle , les diverses questions sociales, en les regardant, du moins implicitement, comme des sujets de simple inspiration. Un tel motif devait donc me faire attacher ici une importance toute spéciale à l’explication sommaire de ces diverses relations indispensables , sur lesquelles, malgré leur haute évidence propre, je n’ai point, sans doute , trop insisté, quoique cependanttoutes les notions principales me semblent avoir été suffisamment indiquées. Pour terminer convenablement l’opération encyclopédique qui constitue le sujet particulier de ce chapitre, il me reste maintenant à considérer en sens inverse cette connexité fondamentale, en appréciant, à son tour, la réaction philosophique nécessaire de la physique sociale sur l’ensemble des sciences antérieures, soit quant à la doctrine ou à la méthode.
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11 serait, en ce moment, prématuré de considérer ici, à ce sujet, l’inévitable influence générale que la sociologie doit ultérieurement exercer sur le système des autres sciences fondamentales par cela seul que, constituant le dernier élément essentiel de la philosophie positive, cette philosophie, dès-lors irrévocablement complétée, permettra enfin de rationaliser directementla culture, encore essentiellement empirique, des différentes sciences actuelles, en les faisant concevoir désormais, malgré leur indispensable séparation , comme des branches distinctes d’un tronc nécessairement unique, dont la considération prépondérante devra toujours présider, sans aucune vaine prétention d’universalité, aux divers travaux spéciaux, au lieu de l’anarchique dispersion qui caractérise aujourd’hui le mode effectif de développement de la philosophie naturelle. L’examen direct de cette haute régénération scientifique appartient exclusivement, par sa nature, à la fin de ce volume, où il fournira l’une des conclusions finales de l’ensemble de ce Traité. Nous devons ici nous borner à apprécier, sous un point de vue plus spécial , la réaction immédiate de la sociologie sur tout le reste de la philosophie naturelle, en vertu des principales propriétés, soit scientifiques, soit logiques, qui caractérisent son esprit fondamental,
5aO PHILOSOPHIE POSITIVE.
d’après les explications du chapitre précédent.
Quant à la doctrine, le principe essentiel de cette universelle réaction résulte d’abord de cette évidente considération philosophique que toutes les spéculations scientifiques quelconques, en tant que travaux humains, doivent être, de toute nécessité, profondément subordonnées à la vraie théorie générale du développement de l’humanité. Si, par une hypothèse évidemment chimérique, on pouvait concevoir cette théorie devenue jamais assez parfaite pour qu’aucun obstacle intellectuel n’y bornât la libre plénitude de ses déductions les plus précises, il est clair que la hiérarchie scientifique , dès-lors totalement intervertie, présenterait désormais, à priori , les différentes sciences comme de simples parties de cette science unique. Quoique la faiblesse de notre intelligence et l’extrême complication d’une telle étude ne puissent, sans doute, aucunement permettre à l’esprit humain de réaliser jamais une pareille situation philosophique, cette supposition est néanmoins très propre à faire immédiatement comprendre la légitime intervention générale de la vraie science sociale dans tous les ordres possibles de spéculations humaines. A la vérité, cette haute intervention semble d’abord appartenir plutôt à la théorie biologique de notre nature,
phVmque SOCIALE." '
5ai
et c’est ainsi que quelques philosophes onl commencé à en entrevoir le germe. Il n’est pas douteux , en effet , que la connaissance de l’homme individuel doive exercer directement une influence secrète mais inévitable sur toutes les sciences quelconques, puisque nos travaux portent uécessairement l’empreinte ineffaçable des facultés qui les produisent. Mais, en approfondissant davantage celte grande considération , on peut aisément reconnaître que cette influence universelle doit proprement appartenir à la théorie de l’évolution sociale beaucoup plus qu’à celle de l’homme individuel, quoique, sous ce rapport surtout, la sociologie soit naturellement inséparable de la biologie. Cette restriction plus précise résulte évidemment de ce que le développement de l’esprit humain n’est possible que par l’état social, dont la considération directe doit donc prévaloir toutes les fois qu’il s’agit immédiatement des résultats quelconques de ce développement. Tel est donc, en aperçu, le premier titre philosophique de la physique sociale à son inévitable intervention intellectuelle dans la culture effective des diverses parties de la philosophie naturelle proprement dite. Je me borne maintenant, à ce sujét, à poser simplement le principe nécessaire de cette grande relation, qui sera plus tard
convenablement examinée. En ce moment, il convient de considérer seulement des relations plus spéciales èt plus aisément appréciables , qui résul-Ç * tent spontanément de nos diverses explications antérieures. D’abord, il est clair que la sociologie devra naturellement perfectionner l’étude des vrais rapports essentiels qui unissent entre elles les différentes sciences , puisque cette élude constitue nécessairement une partie importante de la statique sociale, directement destinée à mettre en évidence les lois réelles d’un tel enchaînement, comme celles de tous les autres cas de connexité fondamentale entre les divers élémens quelconques de notre civilisation. C’est seulement ainsi que l’étude habituelle de ces liaisons mutuelles, dès-lors irrévocablement établie sur le terrain de la réalité, pourra enfin prendre un caractère vraiment positif, susceptible d’écarter à jamais ces spéculations vagues et arbitraires qui distinguent aujourd’hui tant d’essais encyclopédiques, sans excepter la plupart de ceux si malheureusement tentés par les savans eux-mêmes, à l’imitation stérile des purs métaphysiciens. Mais, quelle que soit l’importance de cette première considération, cette heureuse tendance spontanée de la sociologie à manifester avec évidence le véritable esprit général de chaque science fondamentale d’après l’ensemble de ses
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relu lions avec toutes les autres, sera nécessairement encore plus prononcée dans l’étude directe de la dynamique sociale, en vertu de ce principe, * déjà souvent employé dans ce volume , que la vraie coordination doit être surtout dévoilée par le cours naturel du développement commun. Tous les savans qui ont médité avec quelque force sur l’en- «
semble de leur sujet propre ont certainement senti quels importans secours spéciaux peuvent fournir les indications historiques correspondantes pour régulariser, à un certain degré, l’essor spontané des découvertes scientifiques, eu évitant surtout les tentatives chimériques ou trop prématurées.
11 serait inutile d’insister ici sur un tel attribut de l’histoire des sciences, qui ne saurait être contesté aujourd’lnii par aucun de ceux qui ont fait, en une science quelconque , des découvertes réelles de quelque portée : le grand Lagrange était surtout profondément pénétré de cette haute relation philosophique, qu’il a si admirablement utilisée, # et dont il a même spontanément formulé le principe, autant que le permettaient ses travaux, comme je vais l’indiquer plus spécialement cidessous. Or, il est clair, d’après la leçon précédente, que la véritable histoire scientifique, c’est-à-dire la théorie de la filiation réelle des principales découvertes, n’existe encore en aucune manière. Les
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divers essais vainement décorés de ce titre, par des esprits qui n’en pouvaient comprendre la portée philosophique, n’ont pu être jusqu’ici que de simples compilations, d’ailleurs provisoirement utiles, de matériaux plus ou moins irrationnels, qui ne sauraient même, comme nous l’avons vu, être ultérieurement employés à la construction directe d’aucune doctrine historique sans une indispensable révision préliminaire, et qui certainement sont fort impropres, dans leur état actuel , à suggérer d’heureuses indications scientifiques. Mais , quoique une telle érudition bibliographique etbiographique tende plutôt à étouffer l’essor spontané du génie humain qu’à en seconder le développement, ce qui explique la répugnance instinctive qu’elle inspire d’ordinaire ‘aux vrais inventeurs , la propriété nécessaire que nous apprécions dans la véritable histoire des sciences n’en . « demeure pas moins incontestable. Cette propriété ne pourra donc réaliser pleinement son heureuse influence pour régulariser le progrès naturel des différentes sciences que par suite de la fondation directe de la physique sociale, sans laquelle nous avons reconnu qu’aucune histoire spéciale ne saurait être rationnellement conçue, et qui doit imprimer /immédiatement à de tels travaux ln direction philosophique qui leur manque essen-.
tiellement jusqu’ici. On ne peut , sans doute , méconnaître, sous ce rapport, les améliorations spéciales que cette nouvelle science fondamen- , „■ taie tendra nécessairement à introduire dans chacune des autres, aussi bien que dans leur „ coordination générale, puisqu’il est certain qu’au- ' curie science quelconque ne saurait être profondément comprise tant qu’on n’en a point apprécié la véritable histoire essentielle.
Convenablement approfondie, cette considération nous amène, naturellement, en dernier lieu, à apprécier aussi la réaction nécessaire de la sociologie sur l’ensemble des sciences antérieures, en « ce qui concerne la méthode proprement dite. Il ne peut encore être question de combiner ici les diverses notions fondamentales que les différentes parties de cet ouvrage ont dû successivement fournir à cet égard, pour en construire directement une théorie générale et complète de la méthode positive. Cette opération capitale doit rationnellement appartenir à la fin de ce volume, puisque les indications spontanées que la suite de notre travail devait, à ce sujet, graduellement développer ne sauraient être terminées tant qu’il reste à examiner une dernière branche essentielle de notre système philosophique. Mais, nous avons reconnu, ' dans toutes les parties antérieures de ce Traité,
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que chacune des div erses sciences fondamentales possède, par sa nature , l’importante propriété de manifester spécialement l’un des principaux attributs de la méthode positive universelle, quoique tous doivent nécessairement se retrouver, à un certain degré , dans toutes les autres sciences, en vertu de notre invariable unité logique. Nous n’avons donc ici qu’à caractériser, sous ce rapport , à l’égard de la physique sociale , sa participation propre et directe à la composition élémentaire du fondscommun de nos ressources intellectuelles. Or, au point où ce volume est maintenant parvenu , il est déjà p facile de reconnaître que cette coopération logique de la nouvelle science n’a pas, sans doute, une moindre importance générale que celle des diverses sciences antérieures, y compris même la biologie. Il résulte, en effet, de la leçon précédente que la fondation de la sociologie positive * tend directement à augmenter l’ensemble de nos principaux moyens de spéculation quelconque, en y introduisant, comme dernier élément essentiel , ce mode général d’exploration que j’ai signalé sous le nom de méthode historique proprement dite, qui, après un usage convenable, constituera réellement plus tard un quatrième mode fondamental d’observation, à la suite du procédé coin- , paratif de la biologie, dont il présente certaine-
ment une modification assez profonde pour mériter d’en être finalement distingué. Ce nouveau moyen d’investigation, dont la manifestation était, par sa nature, si évidemment réservée à la sociologie, est vraiment,, au fond, plus ou moins applicable à tous les ordres quelconques de spéculations scientifiques. 11 suffit, pour cela, suivant le principe incontestable ci-dessus indiqué, de concevoir chaque découvertequelfonque, à l’instant où elle s’accomplit, comme constituant un véritable phénomène social, faisant partie de la série générale du développement humain , et, à ce titre, soumis aux lois de succession et aux méthodes d’exploration < qui caractérisent cette grande évolution. D’un tel pointdedépart,dontla rationnalité ne saurait être méconnue, on embrasse aussitôt l’entière universalité nécessaire de la méthode historique, dès-lors envisagée dans toute son éminente dignité intellectuelle. N’est-il point sensible, en effet, que, par une telle méthode , les diverses découvertes scientifiques deviennent, à un certain degré, susceptibles d’une vraie prévision rationnelle, d’après une exacte appréciation du mouvement antérieur de la science, convenablement interprété suivant les lois fondamentales de la marche réelle de l’esprit humain? Parvenue à une telle spécialité,' la prévision historique ne saurait sans doute , d’après
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Jes explications du chapitre précédent, comporter des déterminations bien précises : mais elle pourra certainement fournir d’heureuses indications préliminaires sur le sens général des progrès immédiats , de manière à éviter surtout, en grande partie, l’énorme déperdition des forces intellectuelles qui se consument aujourd’hui en essais essentiellement hasardés, dont la plupart ne comportent aucun succès réel. Cumparant ainsi convenablement l’état présent de chaque science, ou même de chaque grand sujet scientifique, à la suite philosophique des états antérieurs, il deviendra , sans doute , possible d’assujétir ultérieurement l’art des découvertes à une sorte de théorie rationnelle, qui puisse utilement guider les efforts instinctifs du génie individuel , dont la marche propre ne saurait être vraiment indépendante du développement collectif de l’esprit humain, quelque illusion naturelle que puisse inspirer, à cet égard, le sentiment exagéré de la supériorité personnelle, malheureusement si disposée, d’ordinaire, surtout en ce genre , à un isolement chimérique. La méthode historique est donc destinée, en dominaut désormais l’usage systématique de toutes les autres méthodes scientifiques quelconques, à leur procurer une plénitude de rationnalité qui leur manque essentiellement
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encore^ en transportant, autant que possible, à « l’ensemble cette progression sagement ordonnée qui n’existe aujourd’hui que pour les détails : le choix habituel des sujets de recherches, jusqu’ici presque arbitraire, ou du moins éminemment empirique, tendra dès-lors à acquérir, à un certain degré, ce caractère vraiment scientifique que présente seule maintenant l’investigation partielle de chacun d’eux. Mais, pour que ces hautes propriétés puissent être convenablement réalisées, il est indispensable que cette méthode transcen-. dan te, si difficile et si délicate par sa nature, soit elle-même toujours subordonnée aux conditions philosophiques qu’impose le véritable esprit gé- , néral de la science où elle prend spécialement naissance, tel qu’il a été suffisamment caractérisé dans la leçon précédente. La principale de ces conditions consiste, ainsi que nous l’avons établi, à ne jamais considérer l’ensemble du développement propre de chaque science isolément de la progression totale de l’esprit humain, ni même de l’évolution fondamentale de l’humanité. Ainsi, • la physique sociale, qui fournit spontanément cette nouvelle méthode, devra donc aussi plus ou moins présider ultérieurement à son application graduelle , au moins d’après sa conception gêné-, tome iv. 34 -»*
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raie du développement humain (i). Tout usage trop partiel ou trop isolé d’un tel mode d’investigation , suivant l’irrationnelle tendance dispersive des esprits actuels, serait essentiellement inefficace, ou ne pourrait réaliser qu’une faible partie des importans avantages qu’on doit s’en promettre pour le progrès des sciences, en exposant même peut-être à certaines aberrations spéciales. Quoique, d’après notre principe invariable de l’uuiformité fondamentale de la méthode positive , l’état ’ présent des sciences doive nécessairement offrir
(i) J’ai exposé d’avance, dans le second volume de ce Traite’, un exemple caractéristique de l'ulilite scientifique de cette méthode histoj rique , en établissant , surtout d’après elle, la théorie positive des hypothèses vraiment rationnelles en philosophie naturelle et principalement en physique. Plus on méditera sur ce grand snjet, mieux on
* sentira, en principe, que la véritable philosophie de chaque science est nécessairement inséparable de son histoire réelle, c’est-à-dire d’une exacte appréciation générale de la filiation effective de l’ensemble de ses progrès principaux. La similitude essentielle qni doit inévitablement régner entre la marche intellectuelle de l’individu et celle de
• l’espèce , indique évidemment qn’on ne saurait convenablement saisir la coordination pleinement rationnelle des diverses conceptions scientifiques , si l’on n’est point guidé par la vraie théorie de leur enchaînement historique, que la physique sociale peut seule réellement fournir
% à chaque science spéciale. C’est ainsi que l’institution de cette dernière science fondamentale doit sembler directement indispensable à l’entier développement systématique de toutes les autres. On voit aussi par-là quelle exicnsion capitale notre nouvelle philosophie politique procure spontanément à l’influence nécessaire de l’histoire dans l’ensemble 'des spéculations humaines, comme je l'avais annoncé en terminant le précédent chapitre.
PHYSIQUE SOCIALE. 53 f
déjà quelques traces spontanées de ce moyen supérieur de spéculation , cependant sa complication caractéristique et son développement à peine naissant ne sauraient permettre d’en apercevoir actuellement des exemples très prononcés, et surtout assez variés pour constituer une manifestation pleinement décisive. Le système en lier de nos diverses connaissances positives n’en présente encore , à mes yeux, qu’un seul témoignage vraiment irrécusable, qu il faut aller puiser, comme on devait s’y attendre, dans la science mathématique, si hautement destinée, par sa nature, à raison de son essor plus simple et plus rapide, à fournir spontanément d avance quelques exemples plus ou moins appréciables de tous les procédés logiques possibles, aussi bien d’ailleurs, malgré le préjuge actuel , que de presque toutes les aberrations. Ce précieux exemple m’est fourni par ces sublimes chapitres préliminaires des diverses sections de la Mécanique, analytique, si peu appréciés du vulgaire des géomètres parce qu’ils ne contiennent aucune formule, et qui constituent, a mon gré, la preuve la plus décisive de l’éminente supériorité philosophique de Lagrange sur tous les géomètres postérieurs à Descartes et à Leibnitz. En exposant cette admirable filiation des principales conceptions de l’esprit humain
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relativement à la mécanique rationnelle , depuis l’origine de la science jusqu’à nos jours , le génie de Lagrange a certainement pressenti le véritable esprit général de la méthode historique, parcelaseul qu’il a choisi une telle appréciation fondamentale pour base préliminaire de l’ensemble de ses propres spéculations scientifiques. Je ne saurais donc, sous ce rapport, trop fortement recommander ici, non-seulement aux géomètres, si étrangers, d’ordinaire, à de telles pensées, mais à toutes les intelligences vraiment philosophiques, l’assidue méditation de ces éminentes compositions, où réside, à ma connaissance , le seul exemple réel qui puisse donner jusqu’ici une idée convenable de la véri- * table histoire , telle que je l’ai caractérisée, bien que leur auteur n’eût certes aucune prétention au titre vulgaire d’historien.
Quoique nécessairement très sommaires, les im dications précédentes suffisent, sans doute, pour . constater que l’inévitable réaction universelle de la science sociale sur le système des sciences antérieures n’a pas moins d’importance sous le point de vue purement logique que sous l’aspect direc- * tement scientifique. Tandis que, d’une part, la sociologie positive tend à lier profondément entre elles toutes les autres sciences, soit par leur commune subordination philosophique à la théorie
générale du développement humain, soit par la manifestation spontanée et continue de leurs vraies relations mutuelles, on voit aussi maintenant que, d’une autre part, elle tend à superposer, à l’en • semble de leurs divers modes propres d’investiga tion, une méthode plus élevée, dont l’application judicieuse pourra diriger avec plus d’efficacite leur usage rationnel, de manière à bannir, autant que possible, l’empirisme et le tâtonnement. Ainsi, l’intime dépendance nécessaire où, par la nature de ses phénomènes, la physique sociale est si évidemment placée entre toutes les sciences antérieures , comme nous l’avons d’abord reconnu , se trouve réciproquement accompagnée d’une double influence capitale , non moins inévitable , qu’elle doit, à son tour, exercer constamment sur elles, de manière à leur rendre des offices essentiellement équivalens à ceux qu’elle en aura reçus, quoique d’une autre nature. On peut donc apercevoir déjà celte éminente propriété caractéristique d’une telle science de former pour ainsi dire le nœud principal du faisceau scientifique fondamental, par suite de ses divers rapports naturels, soit de subordination , soit de direction , avec toutes les autres, ainsi que je l’expliquerai ultérieurement. C’est par-là que la vraie coordination homogène de nos diverses sciences réelles tend à ressortir sponta-
nément de leur développement positif, au lieu d’être vainement empruntée à des conceptions anti-scientifiques sur une chimérique unité des différais phénomènes quelconques , comme on l’a jusqu’ici exclusivement tenté.
L’ensemble des considérations indiquées .dans ce chapitre complète suffisamment la grande opération philosophique entreprise dans le chapitre précédent pour caractériser directement le véritable esprit général de la dernière science fondamentale , en manifestant ses diverses relations nécessaires avec l’ensemble de toutes les autres. Indépendamment de son indispensable influence pour diriger la formation rationnelle de la saine philosophie politique, cette intime et mutuelle connexité, à la fois scientifique et logique , présente immédiatement, avant même que la science ait pu se développer convenablement, cette haute utilité sociale, si précieuse aujourd’hui, de commencer à réaliser spontanément une certaine discipline intellectuelle, en assujétissant les scrutateurs quelconques des questions sociales à une longue et difficile préparation scientifique , dont la parfaite rationnalité ne saurait laisser le moindre soupçon d’arbitraire, comme je l’avais annoncé dans la quarante-sixième leçon.
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Par la complication supérieure de ses phénomènes, aussi bien que par son essor plus récent, la science sociale devra, sans doute, toujours rester, par sa nature, plus ou moins inférieure , sous les rapports spéculatifs les plus importons , à toutes les autres sciences fondamentales. On peut cependant sentir, d’après l’ensemble d’une telle appréciation , que l’application convenable de moyens d’investigation et de vérification plus étendus qu’en aucune autre science , suivant notre loi constante, pourra lui procurer une rationnalité bien supérieure à ce que doit faire espérer l’état présent de l’esprit humain. La parfaite unité spontanée d’un tel sujet, malgré son immense extension, la solidarité plus prononcée de ses divers aspects quelconques, sa marche caractéristique des questions les plus générales vers des recherches graduellement plus spéciales, enfin l’emploi plus fréquent et plus important des considérations h priori d’après les indications fournies par les sciences antérieures, et surtout par la théorie biologique de la nature humaine, doivent faire concevoir de plus hautes espérances de la dignité spéculative d’une telle science que ne pourra l’in^ diquer ici l’imparfaite réalisation que je vais maintenant ébaucher directement , et dont la principale destination doit être, à mes yeux , de mieux carac-
536 philosopjujj positive.
tériser , par une manifestation plus sensible et plus efficace , l’esquisse fondamentale que je viens de termiuer de la vraie nature générale de cette nouvelle philosophie politique et du véritable esprit scientifique qui doit présider à sa construction ultérieure.
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