‹ Cours de philosophie positive (volume 4)Chapitre 36 sur 40 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

siècle. Nous sommes donc dispensés de nous arrêter ici à aucun parallèle spécial entre la phrénologie et la psychologie. Ce^rand procès philosophique est désormais irrévocablement jugé, et les métaphysiciens ont passé de l’état de domination au simple état de protestation , du moins dans le monde savant, qui n’aurait point à s’inquiéter de cette impuissante opposition , signe infaillible de leur décrépitude, si elle n’entravait beaucoup le développement actuel de la raison publique. L’analyse historique indiquée au commencement de ce chapitre suffirait seule d’ailleurs, auprès des bons esprits , à dissiper toute incertitude , s’il pouvait eu exister encore , sur le caractère définitif du triomphe de l’école positive. Car, la répartition primitive du système intellectuel entre la méthode positive et la méthode -métaphysique , telle que Descaries l’avait instituée, et qui sert aujourd’hui de base principale aux prétentions de nos psychologues, n’est certainement qu’une indispensable concession que ce grand rénovateur ne pot-, à son insu, s’abstenir de faire à l’esprit général de son siècle , et à l’irrésistible influence de «a propre éducation. Un tel antagonisme radical ne saurait, évidemment, constituer l’état normal de la «raison humaine ; comme l’a très bien senti, à sa manière, le plus profond penseur de

l’école tnétaphysico - théologique , l’illustre de Maistre, le seul philosophe rétrograde qui, de nos jours, ait osé placer l’ensemble de la question fondamentale .sur son véritable terrain, en ne craignant point de nier directement toute suprématie réelle de la méthode positive dans les sujets même oh elle domine le plus librement depuis long-temps, et qu’il voulait remettre sous l’antique prépondérance de la philosophie théologique, sans s’arrêter seulement à la métaphysique, dont il av^it bien compris le caractère purement transitoire. C’est jusque là, en effet, que devraient reculer les psychologues, si leur nature équivoque ne leur ôtait point la faculté d'être pleinement conséquents dans le développement de leurs vaines prétentions. L’évidente absurdité d’une telle issue, montre clairement que le fameux partage opéré par Descartes n’a pu avoir d’autre efficacité essentielle que de procurer à la méthode positive la liberté nécessaire à sa formation graduelle , jusqu’à ce que sa constitution fût devenue assez complète pour lui permettre de s’emparer enfin du seul sujet qui lui eût d’abord été interdit, ce qui n’est devenu possible que dans notre siècle, comme je viens de l’expliquer. Mais depuis que la philosophie moderne a ainsi commencé à conquérir les études morales et intellectuelles, rien ne

saurait certainement l’y faire renoncer, pas même l’abdication volontaire de ceux qui la cultivent ; car, il serait sans doute hors de leur pouvoir de recommencer, en sens inverse, la série des principales transformations 'successivement accomplies dans l’esprit humain pendant le cours des deux derniers siècles. Ainsi , le triomphe , désormais irrévocable, de la méthode positive, doit aujourd’hui dispenser essentiellement de toute démonstration directe , si ce n’est à titre d’enseignement, de sa supériorité nécessaire sur la méthode métaphysique à l’égard d’un tel sujet. Toutefois , afin de mieux caractériser, par un lumineux contraste, le véritable esprit général de la physiologie phrénologique, il ne sera pas inutile ici d’analyser très sommaireihent les vices fondamentaux de la prétendue méthbde psychologique , mais envisagée seulement en ce qu’elle a de commun aux principales écoles actuelles, c’est-à-dire à ce qu’on nomme l’école française, l’école allemande, et enûu , la moins consistante et aussi la moins absurde de toutes, l’école écossaise; en tant du moins qu’on peut concevoir aucune véritable école dans une philosophie qui, par sa nature, doit engendrer autant d’opinions inconciliables qu’elle rencontre d’adeptes doués de quelque imagination. On peut d’ailleurs s’en rapporter plei-

sioi-ogu;.

nement à ces diverses sectes pour la mutuelle réfutation de leurs différences les plus profondes.

Quant à leur vain principe fondamental de Y observation intérieure, considéré en lui-même, il serait certainement superflu de rien ajouter ici à ce que j’ai déjà suffisamment indiqué, au commencement de ce traité, pour faire directement ressortir la profonde absurdité que présente la seule supposition , si évidemment contradictoire , de l’homme se regardant penser. Dans un ouvrage qui exerça , il y a quelques années, une heureuse réaction contre la déplorable ma nie psychologique qu’un fameux sophiste avait momentanément réussi à inspirer à la jeunesse française , M. Broussais a d’ailleurs très judicieusement remarqué, à ce sujet, qu’une telle méthode, en la supposant possible, devait tendre à rétrécir extrêmement l’étude de l’intelligence, en la limitant, de toute nécessité, au seul cas de l’homme adulte et sain, sans aucun espoir d’éclairer jamais une doctrine aussi difficile par la comparaison desdifférens âges, ni par la considération des divers états pathologiques, unanimement reconnues néanmoins l’une et l’autre comme d’indispensables auxiliaires des plus simples recherches sur l’homme. Mais , en prolongeant la même réflexion , on doit être surtout frappé de l’interdiction absolue qui se trouve

ainsi inévitablement jetée sur toute étude intellectuelle ou morale relative aux animaux, de la part desquels les psychologues n’attendent sans doute aucune observation intérieure. Ne semblet-il pas étrange que des philosophes qui ont laborieusement amoindri , d’une manière aussi prononcée, cet immense sujet, se montrent si disposés à reprocher sans cesse à l’esprit de leurs adversaires le défaut d’étendue et d’élévation ? Le cas des animaux a toujours constitué le principal écueil devant lequel toutes les théories psychologiques sont venues successivement témoigner, d’une manière irrécusable, leur impuissance radicale, depuis que les naturalistes ont forcé les métaphysiciens à renoncer enfin au singulier expédient imaginé par Descartes, et à reconnaître, plus ou moins explicitement, que les animaux, du mofns dans la partie supérieure de l’échelle zoologique', manifestent, en réalité, la plupart de nos facultés affectives et même intellectuelles, avec de simples différences de degré; ce que personne aujourd’hui n’oserait plus nier, et ce qui suffirait, abstraction faite de toute autre copsidération, à démontrer pleinement l’absurdité nécessaire de ces vaines conceptions.

En revenant aux premières notions du bon sens philosophique , il est d’abord évident qu’aucune

BIOLfHiiE.

foacliou ne saurait être étudiée que relativement à l’organe qui l’accomplit , ou quant aux phénomènes de son accomplissement ; et, en second Heu, que les fonctions affectives, et surtout les fonctions intellectuelles , présentent , pal' leur nature , sous ce defnier rapport * ce caractère particulier, de ne pouvoir pas être directement observéespendantleur accomplissement même, maissculemeut dans ses résultats plus ou moins prochains *• et plu» ou moins durables. Il n’y a donc que deux manières distinctes de considérer réellement un tel ordre de fonctions : ou eu déterminant ,. avec toute la précision possible, les diverses conditions organiques dont elles dépendent , ce qui constitue le principal objet de la physiologie phréuologique ; ou. en observant directement la suite effective des ,actes intellectuels et moraux , ce qui appartient plutôtà l’hisloine naturelle proprement dite , telle que je l’ai caractérisée dans la quarantième leçon : ces deux faces inséparables d’un sujet unique étant d’ailleurs toujours conçues de façon à s’éclairer mutuellement. Ainsi envisagée , cette grande étude se trouve indissolublement

bée, d’une part, à l’ensemble des parties antérieures de la philosophie naturelle, et plus spécialement aux doctrines biologiques fondamentales, d’une autre part, à l’ensemble, de l’histoire réelle,

tant des animaux que de l’homme et même de l’humanité. Mais, lorsque, au contraire, on écarte radicalement du sujet, par la prétendue méthode psychologique , et la considération de l’agent , et celle de l’acte, quel aliment poùrrait-il rester à l’esprit, sinon une inintelligible logomachie, où des entités purement nominales se substituent sans cesse aux phénomènes réels , suivant le caractère fondamental de toute conception métaphysique? L’étude la plus difficile se trouve être ainsi directement constituée en état d’isolement profond , sans aucun point d’appui possible dans les sciences plus simples et plus parfaites , sur lesquelles on prétend, au contraire, la faire majestueusement régner. Malgré leurs extrêmes divergences, tous les psychologues s’accordent sous ce doublé rapport. Rien ne saurait, à mon gré, mieux caractériser, à cet égard, la spontanéité de leur tendance inévitable, que l’analyse judicieuse des travaux deTracy , qui, de tous les métaphysiciens, fut néanmoins incontestablement le plus rapproché jusqu’ici de l’état positif,' et qui d’ailleurs manifesta toujours une disposition éminemment progressive et une admirable candeur philosophique ; trop rares l’une et l’autre aujourd’hui chez de tels esprits. Après avoir proclamé, en commençant son ouvrage, et probablement sous

l’influence indirecte du milieu intellectuel où il vivait , que F idéologie est une partie de la zoologie , sa nature métaphysique reprend bientôt le dessus , et le conduit à annuller immédiatement ce lumineux principe , qu’il n’aurait pu suivre, en se hâtant d’établir aussitôt, comme maxime fondamentale , que cette idéologie constitue une science primitive , indépendante de toutes les autres , et destinée même à les diriger, ce qui la fait nécessairement rentrer dans les voies ordinaires de l’aberration métaphysique ; au point de recommander hautement l’enseignement de l’idéologie , dès la première adolescence , comme la base indispensable de toute éducation rationnelle : en soFte que, contre son intention , il rétrogradait ainsi réellement en-deçà de l’ancienne discipline scolastique, qui, dans la construction générale du coui-s officiel de philosophie , avait au moins placé, depuis long- temps, quelques études mathématiques et physiques avant les études métaphysiques proprement dites. Cepen-. dant la bonne foi et la clarté parfaites qui distinguent le traité de Tracy, rendront toujours sou ouvrage très précieux sous le point de vue historique, et lui assurent même, par comparaison, une véritable utilité actuelle, en ce qu’il présente, plus à nu qu’aucun autre, soit pour la science ou

pour l’art logique, l’évidente inanité nécessaire de la prétendue méthode psychologique ou idéologique. La métaphysique s’y trouve radicalement discréditée par un métaphysicien , qui a cru en être sorti , parce qu’il avait eu cette ferme intention, dont toute l’efficacité réelle a été essentiellement bornée à un simple changement de dénomination.

La psychologie ou idéologie, considérée maintenant, non plus quanta la méthode, désormais assez examinée, mais directement quant à la seule doctrine , nous présente d’abord une aberration fondamentale , essentiellement commune à toutes les sectes, par une fausse appréciation des rapports généraux entre les facultés affectives et les facultés intellectuelles. Quoique la prépondérance de ces dernières ait été conçue, sans doute, d’après des théories fort divergentes, tous les différens métaphysiciens se sont néanmoins accordés à la proclamer comme leur point dedépart principal. L’esprit est devenu le' sujet à peu près exclusif de leurs spéculations, et les diverses facultés affectives y ont été presque entièrement négligées, et toujours subordonnées d’ailleurs à l’intelligence. Or, une telle conception représente précisément l’inverse de la réalité, non-seulement pour les animaux, mais aussi pour l’homme. Car

l’expérience journalière montre, au contraire, de la manière la moins équivoque, que les affections, les penchans, les passions (i), constituent les principaux mobiles de la vie humaine; et que, loin de résulter de l’intelligence , leur impulsion spontanée et indépendante est indispensable au premier éveil et au développement continu des diverses facultés intellectuelles, en leur assignant un but permanent, sans lequel, outre le vague nécessaire de leur direction générale , elles resteraient essentiellement engourdies chez la plupart des hommes. 11 n’est même que trop certain que les penchans les moins nobles, les plus animaux, sont* habituellement les plus énergiques, et, par suite, les plus influens. L’ensemble de la nature humaine est donc très infidèlement retèacê par ces

(i) Le nom de passion , si judicieusement synonyme de souff rance , ne désigne, par Ini-mémc, que le plus haut degré normal de toute tendance morale , l’état le plus rapproché de la manie proprement dite , où la faculté acqnerrait assez de prépondérance pour déterminer cette irrésistibilité qui caractérise l’état anormal. Cette qualification générale pourrait donc convenir aussi bien aux facultés intellectuelles qu’aux fa.cultés affectives. Mais le peu d'activité intrinsèque des premières , chez la plupart des hommes, ne permettant presque jamais l’existence de véritables passions intellectuelles , l’usage a dû s’introduire de n’appliquer ce terme qu’aux facultés affectives, seules susceptibles le plus souvent d’une telle exaltation. Néanmoins il importe peut-être à la précision du langage scientifique d’éviter désormais, autant que possible, cette dégénération naturelle d’une expression quelquefois indispensable b employer dans son entière acception fondamentale.

rjSo PHILOSOPHIE POSITIVE.

vains systèmes, qui, lorsqu’ils ont eu quelque égard aux facultés affectives, les ont vaguement rattachées à un principe unique, la sympathie, et surtout l’égoïsme, toujours supposé dirigé par l’intelligence. C’est ainsi que l’homme a été représenté, contre l’évidence, comme un être essentiellement raisonneur, exécutant continuellement ; à son insu., une multitude de calculs imperceptibles , sans presque aucune spontanéité d action , même dès la plus tendre enfance. Un motif très respectable a beaucoup contribué, sans doute, au maintien de cette fausse notion, d’après la considération incontestable que c est surtout pai l’intelligence que l’homme peut être modifié et perfectionné. Mais la science exige, avant tout, la réalité des conceptions, abstraction faite de leur convenance : et c’est toujours même cctle réalité, qui devient la base nécessaire de leur utilité effective. Toutefois, sans méconnaître l’influence secondaire d’une telle intention, on peut aisément constater que deux causes purement philosophiques, indépendantes d’aucune vue d’application, et directement inhérentes à la nature de la méthode, ont essentiellement conduit les divers métaphysiciens à cette hypothétique suprématie de l’intelligence. La première consiste dans la vaine démarcation fondamentale que les

métaphysiciens ont été, comme nous l’avons vu , forcés d’établir entre les animaux et l’homme, et qui n’eût pu certainement subsister eu reconnaissant la prépondérance réelle des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, ce qui eût aussitôt éliminé la différence idéale que l’on supposait exister entre la nature animale et la nature humaine. En second lieu , une cause plus directe, plus intime, et plus générale de celte grande aberration est résultée de la stricte obligation où devaient être les métaphysiciens de conserver, par un principe unique ou du moins souverain, ce qu’ils ont appelé l’unité du moi, afin de correspondre à la rigoureuse unité de Y âme, qui leur était nécessairement imposée par la philosophie théologique, dont il ne faut jamais oublier que la métaphysique n’est qu’une simple transformation finale, si l’on veut réellement comprendre la marche historique de l’esprit humain. Mais, les savans positifs, qui ne s’assujétissent d’avance à aucune autre obligation intellectuelle que de voir, sans aucune entrave, le véritable état des choses , et de le reproduire , avec une scrupuleuse exactitude, dans leurs théories, ont reconnu, au contraire, d’après l’expérience universelle, que, loin d’être unique, la nature humaine est, en réalité, éminemment multiple, c’est-à-dire solli-

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citée presque toujours en divers sens par plusieurs puissances très distinctes et pleinement indépendantes, entre lesquelles l’équilibre s’établit fort péniblement lorsque, comme chez la plupart des hommes civilisés, aucune d’elles n’est, en ellemême,. assez prononcée pour acquérir spontanément une haute prépondérance sur toutes les autres. Ainsi, la làmeuse théorie du moi est essentiellement sans objet scientifique, puisqu’elle n’est destinée qu’à représenter un état purement fictif. Il n’y a, sous ce rapport, comme je l’ai déjà indiqué à la fin de la leçon précédente, d’autre véritable sujet de recherches positives que l’étude finale de cet équilibre général des diverses fonctions animales, tant d’irritabilité que de sensibilité, qui caractérise l’état pleinement normal, où chacune d’elles, convenablement tempérée, est en association régulière et permanente avec l’ensemble des autres, suivant les lois fondamentales des sympathies et surtout des synergies proprement dites. C’est du sentiment continu d’une telle harmonie, fréquemment troublée dans les maladies , que résulte nécessairement la notion, très abstraite et très indirecte, du moi , c’est-à-dire du consensus universel de l’ensemble de l’organisme. Les psychologues ont vainement voulu faire de cette idée , ou plutôt de ce

sentiment, un attribut exclusif de l’humanité : il est évidemment la suite nécessaire de toute vie animale proprement dite; et, par conséquent, il appartient tout aussi bien aux animaux, quoiqu’ils n’en puissent disserter :-sans doute, un chat ou tout autre vertébré, sans savoir dire )'e, ne se prend pas habituellement pour un autre que luimême. Peut-être, d’ailleurs, chez les animaux supérieurs, le sentiment de la personnalité estil encore plus prononcé que chez l’homme, à cause de leur vie plus isolée : si cependant on descendait trop loin dans la série zoologique, on finirait par atteindre les organismes où la dégradation continue du système nerveux atténue nécessairement ce sentiment composé, comme les divers sentimens simples dont il dépend.

Quoique, par les motifs précédemment indiqués, les diverses écoles psychologiques ou idéologiques aient dû s’accorder à négliger essentiellement l’étude intellectuelle et morale des animaux, heureusement abandonnée, dès l’origine immédiate de la philosophie moderne, aux seuls naturalistes, il importe de signaler ici l’influence funeste que les conceptions métaphysiques ont néanmoins exercée aussi , sous ce rapport, d’une manière indirecte, par leur vague et obscure distinction entre l’intelligence et

l’iustinct, établissant, de la nature humaine à la nature animale, une idéale séparation , dont les zoologistes ne se sont point encore, même aujourd’hui, suffisamment affranchis. Le mot instinct n’a, en lui-même, d’autre acception fondamentale que de désigner toute impulsion spontanée vers une direction déterminée, indépendamment d’aucune influence étrangère: dans ce sens primitif, ce terme s’applique évidemment à l’activité propre et directed’une faculté quelconque, aussi bien des facultés intellectuelles que des facultés affectives j il ne contraste alors nullement avec le nom d 'intelligence, ainsi qu’on le voit si souvent lorsqu’on parle de ceux qui, sans aucune éducation , manifestent un talent prononcé pour la musique, pour la peinture, pour les mathématiques, etc. Sous ce point de vue, il y a certainement de l’instinct, ou plutôt des instincts, tout autant et même davantage chez l’homme que chez les animaux. En caractérisant, d’une autre part , l’ intelligence d’après l’aptitude à modifier sa conduite conformément aux circonstances de chaque cas, ce qui constitue, en effet, le principal attribut pratique de la raison proprement dite , il est encore évident que , sous ce rapport, pas plus que sous le précédent, il n’y a lieu d’établir réellement, entre l’humanité et l’animalité, aucune autre différence

essentielle que celle du degré plus ou moins prononcé que peut comporter le développement d’une faculté, nécessairement 'Commune, par sa nature, à toute vie animale, et sans laquelle on ne saurait même en concevoir l’existence : en sorte que la fameuse définition scolastique de l’homme comme animal raisonnable présente un véritable non-sens, puisque aucun animal , surtout dans la partie supérieure de l’échelle zoologique, ne pourrait vivre sans être , jusqu’à un certain point, raisonnable, proportionnellement à la complication effective de son organisme. Quoique la nature morale des animaux ait été jusqu’ici bien peu et bien mal explorée, on peut néanmoins reconnaître, sans la moindre incertitude , principalement chez ceux qui vivent avec nous en état de familiarité plus ou moins complète, et par les mêmes moyens généraux d’observation qu’on emploierait à l’égard d’hommes dont la langue et les mœurs nous seraient préalablement inconnues, que non-seulement ils appliquent, essentiellement de la même manière que l’homme, leur intelligence à la satisfaction de leurs divers besoins organiques, en s’aidant aussi , lorsque le cas 1’eXige, d’un certain degré de langage correspondant à la nature et à l’étendue de leurs relations ; mais, en outre, qu’ils sont pareîlle-

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ment susceptibles d’un ordre de besoins plus désintéressé, consistant dans l’exercice direct des. facultés animales, par cela seul qu’elles existent, et pour l’unique plaisir de les exercer ; ce qui les conduit souvent, comme les enfans ou les sauvages, à inventer de nouveaux jeux; et ce qui, en même temps, les rend, mais à un degré beaucoup moindre, sujets à Y ennui proprement dit; cet état, érigé mal à propos en privilège spécial de la nature humaine, est quelquefois même assez prononcé, chez certains animaux, pour les pousser au suicide , par suite d’une captivité devenue intolérable. Je ne saurais trop recommander, à cet égard, la lecture approfondie de l’intéressant ouvrage de Georges Leroy, celui de tous les vrais observateurs de l’animalité qui me paraît avoir le mieux compris la nature morale et intellectuelle des animaux , considérés en général, sans préjudice de quelques bonnes monographies, malheureusement trop rares, limitées à l’étude spéciale de certains genres. On a donc introduit une vaine distinction métaphysique, désavouée par l’examen attentif du monde réel, lorsque, dénaturant le sens primordial du mot instinct, on a désigné ainsi la prétendue tendance fatale des animaux à l’exécution machinale d 'actes uniformément déterminés, sans aucune modification

possible d’après les circonstances correspondantes, et n’exigeant ni même ne comportant aucune éducation proprement dite. Cette supposition gratuite est un reste évident de la fameuse hypothèse automatique de Descartes, dont j’ai expliqué ci-dessus la véritable filiation philosophique. G. Leroy a très judicieusement démontré que, chez les mammifères et les oiseaux, cette idéale fixité dans la construction des habitations, dans le système de chasse, dans le mode de migration, etc., n’existait que pour les naturalistes de cabinet, ou pour les observateurs inattentifs. On doit néanmoins concevoir , mais alors sous un point de vue nécessairement commun à l’homme et aux animaux, que lorsque, par une suffisante uniformité de circonstances, une pratique quelconque, ayant acquis tout le développement que comporte l’organisme correspondant , a pu devenir assez profondément habituelle à l’individu, et même à la race, elle tend, par cela même, à se reproduire spontanément, sans aucune stimulation extérieure ; sauf à se modifier ultérieurement, avec plus ou moins de facilité , si la situation vient à éprouver un changement inaccoutumé. C’est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, que l’on peut admettre, à mon gré, la formule remarquable de M. de Blainville, qui me paraît

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offrir une plus exacte représentation delà réalité qu’aucune de celles successivement proposées jusqu’ici à ce sujet : Y instinct est la raison fixée ; la raison est l’instinct mobile. Entendu d’aucune autre manière, cel aphorisme ne me semblerait pouvoir conduire, contre l’intention évidente de son illustre auteur, qu’à une fausse appréciation de la seule différence qui puisse réellement exister entre la nature phrënologique des animaux et celle de l'homme , et qui , sous cet aspect physiologique comme sous tout autre , se réduit nécessairement à la simple plénitude du développement des facultés, du moins tant qu’on ne sort point de l’ordre général des ostéozoaires.

A près avoir ainsi suffisamment caractérisé le vice le plus fondamental commun à toutes les diverses doctrines des psychologues ou des idéologues , je croirais m’engager dans des détails contraires à l’esprit de cet ouvrage, si j’entreprenais ici d’expliquer, même d’une manière générale, comment les métaphysiciens, toujours dominés par leur vaine tendance à l’unité, dans leur étude presque ’ exclusive de l’intelligence , ont , en outre, manqué radicalement la vraie notion essentielle des facultés intellectuelles elles-mêmes, auxquelles ils avaient si vicieusement subordonné les facultés affectives. C’est seulement en examinant la marche histori-

que du développement de l’esprit humain , qu’il ’ conviendra d’expliquer, dans le volume suivant , comment l’école française, qui, malgré les apparences, fut certainement la mieux systématique de toutes, éprouvant surtout, suivant le génie national, le besoin de la clarté, s’attacha &u seul principe évident qu’elle pût apercevoir en un tel sujet, c’est-à-dire, à l’axiome d’Aristote, mais sans admettre l’indispensable restriction si bien formulée par Leibnitz : d’où toutes les rêveries puériles de Condillac et de ses successeurs sur la sensation transformée , pour représenter les diflérens actes : intellectuels comme finalement identiques; conceptions fantastiques, qui écartaient complètement toutes les dispositions primordiales par lesquelles, non-seulement les divers organismes animaux , mais les divers individus de notre espèce se distinguent si énergiquement les uns des autres, et qui d’ailleurs donnaient même les plus fausses idées de la simple théorie préliminaire des sensations externes. Sous le point de vue dogmatique propre à. la leçon actuellë, je dois me borner, à cet égard , à renvoyer le lecteur à la lumineuse réfutation par laquelle Gall et Spurzheim préparèrent si bien leurs travaux , et qui n’exigerait ici Aucune nouvelle considération principale : on y devra surtout remarquer cette belle dénionstra- '

’ tion philosophique, si pleinement satisfaisante, d’où ils, ont conclu que la sensation , la mémoire, l’imagination, et même le jugement, enfin toutes les facultés scolastiques, ne sont pas, en réalité, des facultés fondamentales et abstraites , mais constituent seulement, d’une manière directe, les divers degrés ou modes consécutifs d’un même phénomène , propre à» chacune des véritables fonctions phrénologiques élémentaires, et nécessairement variable de l’une à l’autre, avec une activité proportionnelle. Cette admirable analyse, en renversant simultanément toutes les diverses théories métaphysiques , leur a même ôté ce qui seul leur conservait encore quelque crédit -, c’està-dire, leur critique mutuelle, faite ainsi désormais avec beaucoup plus de justesse «t d’énergie à la fois qu’elle n’avait pu l’être jusqu’alors par aucune des écoles antagonistes. L’école allemande surtout , qui , par le vague absolu de ses inintelligibles doctrines , n’avait dû son ascendant momentané qu’à son imparfaite réfutation des aberrations fondamentales de l’école française, a été dès-lors radicalement privée de toute destination réelle, et s’est effectivement consumée depuis en vains cflorls pour arrêter sa désorganisation croissante, meme chez la nation la plus favorablement disposée à sa conservation. ,

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Quoique ce soit assurément un procédé très peu philosophique que d’entreprendre de juger une doctrine quelconque d’après la seule considération, quelque réelle qu’elle puisse être, des ré- ' sultals auxquels doit conduire son application, ait lieu de l’apprécier directement en elle-même; néanmoins, quand une fois cet examen fondamental, dont rien ne saurait dispenser, a été convenablement effectué, il est évidemment tics légitime, et ordinairement fort utile, afiu d’en mieux faire ressortir les conclusions principales, de signaler les conséquences générales de la doctrine proposée , pourvu qu’on en ait d’abord soigneusement écarté tout ce qui ne présenterait réellement qu’un caractère fortuit. Or, une telle épreuve indirecte serait, sans doute, bien désavantageuse aux diverses théories psychologiques ou idéologiques, dont la profonde inanité spéculative se transformerait malheureusement, dans , la pratique, en la plus déplorable efficacité, d’après leur universelle prétention à la souveraine direction morale de l’humanité. Rien n’est plus facile à vérifier, par exemple, pour ce qu’on appelle l’école française , celle de toutes qui, comme je viens de l’indiquer, présente réellement les ' doctrines les plus liées. Car, le célèbre traité d’Helvétius contient certainement l’application

la plus complète et la plus rigoureuse de l’ensemble d’une telle philosophie, quelques vains efforts qu’on ait souvent tentés pour déguiser cette évidente filiation , en présentant cet ouvrage comme une sorte de production anomale et fortuite. Le double paradoxe de cet ingénieux philosophe , sur l’égalité fondamentale de toutes les intelligences . humaines, en taut que pourvues des mêmes seus extérieurs, et sur l’égoïsme érigé en principe nécessairement unique de toute nature morale proprement dite, dont il serait superflu de signaler ici l’immense danger , présente deux conséquences générales, logiquement incontestables, et d’ailleurs co-relatives, de la manière profondément vicieuse doDt cette métaphysique concevait, d’une part, les facultés intellectuelles, d’une autre part les facultés affectives. Bien loin que • ces absurdes hypothèses constituent des aberrations isolées et momentanées d’un esprit excentrique , nous aurons occasion de reconnaître, dans le volume suivant, la pernicieuse influence qu’elles ont exercée, et qu’elles continuent encore d’exercer à certains égards , sous le rapport politique et même sous le rapport social, sur les deux générations qui ont suivi l’époque de leur développement : de tels ravages ne sauraient appartenir à des erreurs purement accidentelles. Mais, l’école

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allemande, qui a tant insisté, et l’on peut même dire, à très juste titre, tant déclamé à ce sujet, ne comporte pas, à son tour, sous un semblable point de vue, une appréciation plus favorable. L’ensemble de ses doctrines psychologiques, qui, au fond , n’est certes pas moins erroné, n’est pas surtout moins nuisible, quoique d’une autre manière, au perfectionnement réel de l’humanité. Dans l’ordre purement intellectuel -, l’idéologie française conduit aux plus absurdes exagérations sur la puissance illimitée de l’éducation, ce qui a d’ailleurs contribué à diriger davantage l’attention générale vers ce principal moyen de perfectionnement ; la psychologie allemande représente son moi comme essentiellement ingouvernable, en vertu de la liberté vagabonde qui en constitue le caractère fondamental, et qui ne permet de le concevoir assujéti à aucune véritable loi. Sous le point de vue moral principalement, tandis que les uns tendent involontairement à réduire toutes les relations sociales à d’ignobles coalitions d’intérêts privés, les autres sont entraînés, à leur insu, à organiser une sorte de mystification universelle , où la prétendue disposition permanente de chacun à diriger exclusivement sa conduite d’après l’idée abstraite du devoir, aboutirait finalement à l’exploitation de l’espèce par un petit nombre d’ha-

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biles charlatans. A cet égard, l’école écossaise, qui admettait la sympathie en même temps que l’égoïsme, était sans doute beaucoup plus rapprochée de la réalité, quoique le vague de ce qu’elle a ambitieusement nommé ses doctrines, et surtout leur défaut plus prononcé de liaison , ne lui aient jamais permis d’exercer une aussi grande influence (i).

L’ancien système d’études des phénomènes intellectuels et moraux étant ainsi suffisamment apprécié désormais, tantdaus sa méthode caractéristique, que dans ses principales théories, de manière à faire mieux ressortir le véritable état général de la question, nous devons maintenant diriger notre attention exclusive sur l’examen philosophique de la grande tentative de Gall, directement envisagée, atin de bien saisir ce qui manque essentiellement aujourd’hui à la physiologie phrénologique pour avoir atteint la vraie constitution scientifique qui lui est propre, et dont elle est nécessairement encore plus éloignée que la phy-

(i) Les travaux philosophiques de Hnmc, d’Adam Smith, et de Fcrgosson, manifestent spécialement une tendance beaucoup plus prononcée vers le véritable état positif, et leur ensemble présente les clcmcns d’une théorie de l’homme bien moins erronée que celles de toutes les autres écoles métaphysiques. On y remarquera toujours avec intérêt la meilleure réfutation qu’il fût possible d’efiectuer, avant la fondation du la physiologie ccre'bralc , des principales aberrations de l’école française sur la nature morale de l’homme.

siologie organique et même la physiologie animale proprement dite.

Deux prin cipes philosoph iques, qui n’ont plus besoin d’aucune discussion , servent de base inébranlable à l’ensemble de la doctrine de Gall, savoir : l’in u éi té des diverses dispositions fondamentales , soit affectives, soit intellectuelles ; la pluralité des facultés essentiellement distinctes et radicalement indépendantes les unes des autres, qfloique les actes effectifs exigent ordinairement leur concours plus ou moins complexe. Sans sortir de l’espèce humaine, tous les cas de talens ou de caractères prononcés, en bien ou en mal, prouvent, avec une irrésistible évidence , la réalité du premier principe; la diversité même de ces cas bien tranchés, la plupart des états pathologiques, surtout de ceux où le système nerveux est directement affecté, démontrent , d’une manière non moins irrécusable, la profonde justesse du second. L’observation comprative des principales natures animales, 11e laisserait d’ailleurs , sous l’un et l’autre aspect, aucun doute « cet égard, s’il pouvait en exister encore. Enfin, ces deux principes, faces évidemment co-relativeset mutuellement solidaires d’une même conception fondamentale, ne constituent, en réalité, que la formulation scientifique des résultats généraux de l’expérience universelle

sur la véritable constitution intellectuelle et morale de l’homme , dans tous les temps et dans tous les lieux; symptôme indispensable de la vérité, à l’égard de toutes les idées-mères, qui doivent toujours être primitivement rattachéesaux indications spontanées de la raison publique, comme je l’ai souvent montré envers les principales notions de la philosophie naturelle. Ainsi, outre la puissante analogie tirée de l’examen préalable des facultés élémentaires de la vie animale proprement dite, on voit que tous les divers moyens généraux d’exploration qui conviennent aux recherches physiologiques, l’observati'on directe, l’expérimentation, l’analyse pathologique, la méthode comparative, viennent exactement converger vers ce double principe, confirmé d’ailleurs par la sanction implicite du bon sens vulgaire, dont la compétence est irrécusable à l’égard de phénomènes continuellement soumis , par leur nature, à son attentive investigation. Un tel ensemble de preuves assure nécessairement, à celte grande notion primordiale, une indestructible consistance, pleinement à l’abri de toutes les transformations plus ou moins profondes que devra subir ultérieurement la- doctrine phrénologique (i). Dans l’ordre ana-

(i) Ceux de mes lecteurs qai ne considéreraient cette théorie qu’à sa source la plus ptirc, c’est-à-dire dans le grand ouvrage de Gali, ne

tomique, cette conception physiologique correspond à la division nécessaire du cerveau en ou certain nombre d’organes partiels, symétriques comme tous ceux de la vie animale, et qui, quoique plus contigus et plus semblables qu’en aucun autre système, par conséquent plus sympathiques et même plus synergiques, sont néanmoins essentiellement distincts et indépendans les uns des autres , ainsi qu’on le savait déjà pour les ganglions respectivement affectes aux divers sens extérieurs. En un mot, le cerveau n’est plus, à proprement parler, un organe: il devient un véritable appareils plus ou moins complexe suivant le degré

doivent pas négliger an indispensable pcifectionneincnt généra] que Spurzbcim y a introduit, bien que, si l'on pénétré an fond de la pensée île Gall , on doive trouver peut-être qu’un tel progrès porte plutôt sur les. simples dénominations que sur les idées elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, celte amélioration consiste à reconnaître qne les diverses facultés fondamentales ne conduisent pas b des actes, et surtout b des modes et degrés d’action, nécessairement! déterminés, comme Gall semblait d’abord l'établir; mais que les actes effectifs dépendent, en général, de l’association de certaines facultés, et de l’ensemble des circonstances correspondantes. C’est ainsi qu’il ue saurait exister, b proprement parler, aucun organe du vol , puisqu’un tel acte n’est qu'nnc aberration du sentiment de la propriété, quand son exagération n’est pas suffisamment contenue par la morale et par la réflexion : il en est de même pour le prétendu organe du meurtre , comparé b l’instinct général de la destruction. La même considération s’applique, b plus forte raison, aux facultés intellectuelles, qui, par elles-mêmes, ne déterminent jamais que des tendances, et nullement des résultats accomplis.

d’animalitc. L’objet propre et élémentaire de la physiologie phrénologique consiste dès-lors , suivant la formule fondamentale que j’ai établie pour la position générale de toutes les questions essentielles de physiologie positive, à déterminer, avec toute l’exactitude possible, l’organe cérébral particulier à chaque disposition , affective ou intellectuelle, nettement prononcée, et bien reconnue préalablement comme étant à la fois simple et nouvelle ; ou , réciproquement , ce qui est encore plus difficile , à quelle fonction préside telle partie de la masse encéphalique qui présente les vraies conditions anatomiques d’un organe distinct : afin de développer toujours cette harmonie nécessaire entre l’analyse physiologique et l’analyse anatomique , qui constitue essentiellement , à tous égards, la véritable science des corps vivans. Ainsi Conçue, cette dernière partie de la physiologie générale se propose le même but rationnel que la physiologie organique et la physiologie animale ordinaires : elle étudie, dans une vue analogue, des phénomènes plus élevés. Malheureusement, l’institution des moyens est fort loin de correspondre jusqu’ici, d’une manière convenable, à la difficulté supérieure du sujet.

Le vrai principe scientifique de cette double 4 décomposition nécessaire de la nature phréuolo-

gique en diverses facultés fondamentales et de l’appareil cérébral en différens organes correspondans, consiste essentiellement à regarder, en général, les fonctions, soit affectives, soit intellectuelles, comme plus élevées, ou, si l’on veut, plus humaines, et en même temps aussi moins énergiques, à mesure qu’elles deviennent plus spécialement exclusives à la partie supérieure de la série zoologique, et à concevoir simultanément leurs sièges comme situés dans des portions de la masse encéphalique de moins en moins étendues et de plus en plus éloignées de son origine immédiate, eu considérant lé crâne, suivant la saine théorie anatomique, comme un simple prolongement de la colonne vertébrale, centre primitif de l’ensemble du système nerveux : en sorte que la partie la moins développée et la plus antérieure du cerveau se trouve toujours affectée aux facultés les plus caractéristiques de l’humanité, et la plus volumineuse et la plus postérieure à celles qui constituent surtout la base commune de toute animalité. Il importe de remarquer ici, à cet égard, • qu’une telle classification est pleinement conforme à la théorie philosophique que j’ai établie, le premier, dans ce traité, et qui, après nous avoir d’abord conduits à découvrir la véritable série hiérarchique des diverses branches fonda-

Soo

mentales de la philosophie naturelle, nous a essentiellement dirigés jusqu’ici pour la distribulibn rationnelle des différentes parties de chaque science, et nous fournira enlin, dans le volume suivant, la meilleure coordination possible des principales notions sociales : on voit , en effet , qu’il faut constamment procéder d’après la considération uniforme de la généralité graduellement décroissante des sujets successifs à examiner, ce qui constitue, à mon avis, la première loi relative à la marche dogmatique de l’esprit positif. Tant dp vérifications capitales, spontanément issues d’une exacte analyse philosophique de toutes les diverses sciences fondamentales, feront sentir, j’espère, à tous les penseurs, l’importance et la réalité d’une semblable théorie, et empêcheront peut-être de la confondre avec les vagues et éphémères rapprochemens systématiques qui résultent des vaines tentatives journellement entreprises par des esprits incomplets ou mal préparés.

Si, maintenant, nous considérons, mais seulement dans son ensemble, la doctrine générale que Gall a déduite de la méthode ainsi caracté- • risée , 4 sera facile de constater qu’elle représente, avec une admirable fidélité , la vraie nature morale et intellectuelle de l’homtne et des animaux, l^a première division fondamentale des facultés

BIOLOGIE. 8oi

plirénologiques eu affectives* et intellectuelles, dont les unes correspondent à toute la partie postérieure et moyenne de l’appareil cérébral , tandis que sa partie antérieure est seule affectée aux autres, qui, dans les cas les plus extrêmes, • occupent à peine ainsi le quart ou le sixième de la masse encéphalique, rétablit, tout d’un coup, sur une base scientifique inébranlable, la prééminence nécessaire des facultés affectives , si vicieusement méconnue par toutes les sectes psychologiques ou idéologiques, et néanmoins si hautement manifestée par l’observation directe de tous les phénomènes moraux, soit animaux, soit’ même humains. Gall et Spurzheim n’ont eu réellement, sous ce rapport, à écarter aucune autre objection importante que l’ancienne opinion physiologique, renouvelée par Cabanis et surtout par Bicliat, qui, reconnaissant néanmoins et même exagérant la séparation indispensable entre les facultés affectives et les facultés intellectuelles , et s’obstinant d’ailleurs à ne concevoir anatomiquement le cerveau que comme un organe unique, affectait exclusivement cet organe aux phénomènes intellectuels, et répartissait les diverses passions proprement dites dans les principaux organes essentiellement relatifs à la vie végétative, tels que le cœur, le foie, etc. 11 est heureusement inutile détome ni. 5i

go2 PIIILOSOPniE POSITIVE.

sormais clc revenir sur la réfutation spéciale d’une doctrine aussi évidemment vicieuse, si judicieusement appréciée par Gall et Spurzheim, qui ont montré que ni l’observation directe, ni l’analyse pathologique, ni surtout la méthode comparative ne permettaient de maintenir un seul instant celte irrationnelle conception , appartenant à la première enfance de la physiologie. On peut seulement ajouter à cet examen décisif que l’argument symptomatique, tant invoqué par Bichat, outre qu’il serait, par sa nature, certainement insuffisant pour constituer seul une notion scientifique d’une telle importance , n’a pas meme , en réalité, la fixité rigoureuse qui pourrait lui donner quelque véritable valeur logique. Si, en effet , comme le dit Bichat, toute émotion , toute passion, est surtout ressentie dans les organes de la vie végétative , chacun peut aisément reconnaître, non-seulement sur les divers animaux, mais directement sur les différons étals d’une même économie humaine, que le siège de cette impression, purement sympathique et consécutive, se trouve tantôt dans l’estomac, tantôt dans le foie, puis dans le cœur, ou dans le poumon , suivant celui d’entre eux que sa susceptibilité native ou sa perturbation accidentelle disposent à éprouver principalement une telle

réaction, qui rte saurait ainsi fournir, par elle même , aucune indication certaine sur le lien de l’action primitive. Il résulte seulement , d’un tel ordre de considérations, l’obligation incontestable d’avoir beaucoup égard, dans la conception définitive de l’ensemble de l’économie, à la grande influence que l’état du cerveau doit exercer sur les nerfs qui se distribuent à tous les appareils de la vie organique.

En passant enfin aux notions d’un degré de généralité immédiatement inférieur, on ne peut, cerne semble, contester davantage la profonde justesse de la principale subdivision établie par Gall et Spurzheim dans chacun des deux ordres essentiels de fecultés et d’organes phrénologiques : c’est-à-dire la distinction des facultés affectives en pencbans et sentimens ou affections, dont les premiers résident dans la partie postérieure et fondamentale de l’appareil cérébral, tandisquesa partie moyenne est essentiellement affectée aux autres; et pareillement, la distinction des facultés intellectuelles en diverses facultés perceptives proprement dites, dont l’ensemble constitue l’esprit d’observation , et un petit nombre de facultés éminemment réflectives, les plus élevées de toutes, composant l’esprit de Combinaison , soit qu’il compare on qu’il coordonne; la partie antéro-supérieure de la

tJo4 PHILOSOPHIE POSITIVE.

région frontale étant le siège exclusif de ces dernières, principal attribut caractéristique de la nature humaine. Si nous considérons surtout la première subdivision , qui est la plus importante et la mieux établie , nous reconnaîtrons aisémen t qu’elle complète, d’une manière très satisfaisante, l’esquisse générale de la vraie nature morale , déjà ébauchée par la division fondamentale. C’est ainsi que se trouve confirmée et expliquée la distinction incontestable, vaguement établie de tout temps par le bon sens vulgaire, entre ce qu’on nomme le cœur, le caractère, et l’esprit, distinction que les théories scientifiques représenteront désormais avec exactitude, d’après les groupes de facultés qui correspondent respectivement aux parties postérieure, moyenne, et antérieure, de l’appareil cérébral. A la vérité, la définition comparative des pencbans et des sentimens semble d’abord manquer de netteté et de précision ; mais , au fond , cet inconvénient, qu’il ne faut pas dissimuler, et que la science doit s’attacher à dissiper, tient beaucoup moins à la pensée elle-même, dont la justesse est irrécusable, qu’à l’extrême imperfection du langage philosophique actuel, formé à une époque où toutes les notions morales et même intellectuelles étaient enveloppées dans une vague et mystérieuse unité métaphysique, et qui n’a pu

BIOLOGIE. 8o5

encore être convenablement rectifié par l’usage rationnel d’expressions mieux choisies, dont l’introduction graduelle doit se faire avec une grande réserve systématique. Car , à prendre les diverses dénominations usitées dans la stricte rigueur de leur sens littéral, on irait ainsi jusqu’à méconnaître la distinction fondamentale entre les facultés affectives, soit penchans , soit scnlimens, et les facultés intellectuelles proprement dites. Quand celles-ci , en effet, sont très prononcées, elles produisent, sans aucun doute, de véritables inclinations ou penchans, que leur moindre énergie distingue seule ordinairement des passions inférieures. On ne peut nier davantage que leur action ne donne lieu aussi à de véritables émotions ou senlimens, les plus rares, les plus purs, et les plus sublimes de tous , et qui , quoique les moins vifs , peuvent cependant aller quelquefois jusqu’aux larmes; comme '

le témoignent tant d’admirables ravissemens excités par la simple satisfaction directe qu’inspire la seule découverte de la vérité, dans les éminens génies qui ont le plus honoré l’espèce humaine, les Archimède, les Descartes, les Képler, les Newton , etc. Aucun bon esprit penserait-il à s’autoriser de semblables rapprocliemens pour nier toute distinction réelle entre les facultés intellectuelles et les facultés affectives? 11 n’y a évidera-

8o6 PHILOSOPHIE POSITIVE.

ment d’autre conclusion à en déduire que l’incontestable nécessité de réformer convenablement le langage philosophique, pour l’élever enfin, par une précision rigoureuse, à la dignité sévère du langage scientifique. Or, on en peut dire autant de la subdivision des facultés affectives elles-mêmes en ce qu’on nomme, faute d’expressions mieux caractéristiques, les penchons et les sentimens , dont la distinction n’est pas, au foud, moins réelle, quoiqu’elle doive être beaucoup moins tranchée, et, par cela même, plus difficile à bien apprécier. En écartant désormais, à cet égard, toute vaine discussion de nomenclature, on peut dire néanmoins que la vraie différence générale entre ces deux sortes de facultés affectives n’a pas encore été assez nettement saisie. Pour lui donner un véritable aspect scientifique, il suffirait, ce me semble, de reconnaître que le premier genre, le plus fondamental, se rapporte simplement à l’individu isolé, ou, tout au plus, à la seule famille, successivement envisagée dans ses principaux besoins de conservation , tels que la reproduction , l’éducation des petits, le mode d’alimentation, de séjour, d’habitation, etc.; tandis que le second genre, plus spécial, suppose plus ou moins l’existence de quelques rapports sociaux, soit entre des individus d’espcce différente , soit surtout entre

des individus de la même espèce, abstraction faite

du sexe, et détermine le caractère que les tendances de l’animal doivent imprimer à chacune de ces relations, passagères ou permanentes d’ailleurs. Le sentiment de la propriété , c’est-à-dire la disposition de l’animal à s’approprier, d’une manière exclusive, tous les objets convenables, constitue la vraie transition naturelle entre les deux genres, étant à la fois social en lui-même et individuel par sa destination directe. Pourvu que la comparaison de ces deux ordres de facultés affectives soit toujours exactement subordonnée à cette considération fondamentale, il importera peu d’ailleurs de quels termes on se servira poulies désigner, une fois du moins que ces expressions quelconques auront acquis, par un usage rationnel , toute la fixité nécessaire.

Tels sont les grands résultats philosophiques que consacre à jamais la doctrine générale de Gall , quand on l’envisage, comme je viens de le faire, en écartant soigneusement toute vaine tentative, mal conçue ou auticipée, délocalisation spéciale des diverses fonctions cérébrales ou phrénologiques. Quels que soient les graves et nombreux inconvéniens que présente évidemment aujourd’hui une telle localisation, d’ailleurs inévitablement imposée à Gall, ainsi que je vais l’expliquer,

par la nécessité même de sa glorieuse mission , tout esprit juste et impartial reconnaîtra néanmoins, après un examen approfondi de l’ensemble de cette doctrine, que, malgré ce vice fondamental, elle formule, dès à présent, une connaissance réelle de la nature humaine, et des autres natures animales, extrêmement supérieure à tout ce qui avait jamais été tenté jusqu’alors (i). .

Parmi les innombrables objections qui ont été successivement élevées contre cette belle doctrine, considérée toujours uniquement dans ses dispositions fondamentales, et en continuant à éliminer toute spécialisation , la seule qui mérite ici d’être signalée, tant par sa haute importance , que par le nouveau jour que son entière résolution a fait rejaillir sur l’esprit de la théorie, consiste dans la prétendue irrésistibilité que des juges irréfléchis ont cru devoir ainsi être attribuée aux actions humaines, et qu’il est nécessaire d’examiner sommairement du point de vue général propre à la philosophie positive.

Une profonde ignorance du véritable esprit de

(■) L'équitable postérité n'oubliera point de noter que l'homme de génie, auteur d’une aussi importante résolution philosophique, qui ouvre h l'esprit scicnliliquc une nouvelle et immense carrière, fut toujours obstinément repousse de cette même Academie des Sciences, qui avait dejè laissé échapper l’occasion, helasl trop fugitive, d’honores son histoire du glorieux nom de Bichat.

la philosophie naturelle, pourrait seule taire confondre, en principe, la subordination d’événemens quelconques à des lois invariables, avec leur irrésistible accomplissement nécessaire. Dans l’ensemble du monde réel, organique ou inorganique, il est évident, comme je l’ai déjà établi, que les phénomènes des divers ordres sont d’autant moins modifiables, et déterminent des tendances d’autant plus irrésistibles, qu’il sont à la fois plus simples et plus généraux. Sous cet aspect, les actes de pesanteur, en tant que relatifs à la plus générale et à la plus simple de toutes les lois naturelles, sont les seuls que nous puissions concevoir comme pleinement et nécessairement irrésistibles, puisqu’ils ne sauraient jamais être entièrement suspendus; ils se font toujours sentir, d’une manière quelconque, soit par un mouvement, soit par une pression. Mais à mesure que les phénomènes se compliquent, leur production exigeant le concours indispensable d’un nombre toujours croissant d’influences distinctes et indépendantes, ils deviennent, par cela seul , de plus en plus modifiables, ou, en d’autres termes, leur accomplissement devient de moins en moins irrésistible, par les combinaisons de plus en plus variées que comportent les diverses conditions nécessaires, dont chacune continue néanrnoius à être isolément assujettie à

8lO PHILOSOPHIE POSITIVE.

ses lois fondamentales, sans lesquelles la conception générale de la nature resterait dans cet état arbitraire et désordonné que la philosophie théologique est directement destinée à représenter. C’est ainsi que les phénomènes physiques , et surtout les phénomènes chimiques, comportent des modifications continuellement plus profondes, et présentent, par conséquent, une irrésistibilité toujours moindre, ainsi que j’ai eu soin de l’expliquer. Nous avons également remarqué que, en vertu de leur complication et de leur spécialité supérieures, les phénomènes physiologiques sont les plus modifiables et les moins irrésistibles de tous, quoique toujours soumis, dans leur accomplissement, à des lois naturelles invariables. Par une suite évidente de la même notion philosophique, il est clair que les phénomènes de la vie animale, à raison de leurmoindreindispensabilitéetde leur inévitable intermittence, doivent réellement être envisagés comme plus modifiables et moins irrésistibles encore que ceux de la vie organique proprement dite. Enfin , les phénomènes intellectuels et moraux, qui, par leur nature , sont à la fois plus compliqués et plus spéciaux que tous les autres phénomènes précédens, doivent évidemment comporter de plus importantes modifications, et manifester , par suite , une irrésistibilité beaucoup

moindre, sans que chacune des nombreuses influences élémentaires qui y concourent cesse pour cela d’obéir, dans son exercice spontané , à des lois rigoureusement invariables, quoique le plus souvent inconnues jusqu’à présent. C’est ce que Gall et Spurzheim ont ici directement vérifié,, de la manière la moins ind ubi table, pa r une lumineuse argumentation. 11 leur a suffi, après avoir rappelé que les actes réels dépendent presque toujours de l’action combinée de plusieurs facultés fondamentales, de remarquer, en premier lieu, que l’exercice peut développer beaucoup chaque faculté quelconque, comme l’inactivité. tend à l’atrophier; et, en second lieu, que les facultés intellectuelles, directement destinées, par leur nature, à modifier la conduite générale de l’animal d’après les exigences variables de sa situation , peuvent altérer beaucoup l’influence pratique de toutes les autres facultés. D’après ce double principe, il ne saurait y avoir de véritable irrésistibilité, et par suite d’irresponsabilité nécessaire, conformément aux indications générales de la raison publique, que dans les cas de manie proprement dite, où la prépondérance exagérée d’une faculté déterminée, tenant à l’inflammation ou à l’hypertrophie de l’organe correspondant, réduit en quelque sorte l’organisme à l’état de simplicité et de fatalité de

la nature inerte. C’est donc bien vainement, et avec une légèreté bien superficielle , qu’on a accusé la physiologie cérébrale de méconuaître la haute influence de l’éducation , et de la législation qui en constitue le prolongement nécessaire, parce qu’elle en a judicieusement fixé les véritables limites générales. Pour avoir nié, contre l’idéologie française, la possibilité de convertir, à volonté, par des institutions convenables, tous les hommes en autant de Socrates, d’Homères, ou d’Archimèdes, et, contre la psychologie germanique, l’empire absolu, bien plus absurde encore, que l’énergie du moi exercerait pour transformer, à son gré, sa nature morale, la doctrine phrénologique a été représentée comme radicalement destructive de toute liberté raisonnable, et de tout perfectionnement de l’homme à l’aide d’une éducation bien conçue et sagement dirigée ! 11 est néanmoins évident, par la seule définition générale de Y éducation , que cette incontestable perfectibilité suppose nécessairement l’existence fondamentale de prédispositions convenables, et, en outre , que chacune d’elles est soumise à des lois déterminées, sans lesquelles on ne saurait concevoir qu’il devînt possible d’exercer sur leur ensemble aucune influence vraiment systématique : en sorte que c’est précisément, au contraire, à la

physiologie cérébrale cju’apparlient exclusivement la position rationnelle du problème philosophique de l’éducation. Enfin, suivant une dernière considération plus spéciale, cette physiologie érige en principe incontestable que les hommes sont, pour l’ordinaire, essentiellement médiocres, en bien et en mal , dans leur double nature affective et intellectuelle; c’est-à-dire que, en écartant un très petit nombre d’organisations exceptionnelles , chacun d’eux possède, à un degré peu prononcé, tous les penchans, tous les sentimens, et toutes les aptitudes élémentaires, sans que le plus souvent aucune faculté soit, en elle-même , hautement prépondérante. 11 est donc clair que le champ le plus vaste se trouve ainsi directement ouvert à l’éducation pour modifier, presque en tous sens , des organismes aussi flexibles ; quoique, quant au degré, leur développement doive toujours rester dans cet état peu tranché, qui suffit pleinement à la bonne harmonie sociale , comme je l’expliquerai plus tard.

Les esprits judicieux ont adressé, à l’ensemble de la doctrine de Gall, un reproche beaucoup plus difficile à écarter, lorsqu’ils ont blâmé la localisation effective , évidemment hasardée , ' et même notoirement erronée à beaucoup d’égards essentiels , que Gall a cru devoir proposer. Tou-

tefois, en examinant, d’une manière plus approfondie, la situation nécessaire de ee grand philosophe, on reconnaîtra, j’espère, que, quels que soient , en réalité , les vices fondamentaux d’une telle tentative, qu’il serait certes bien superflu de soumettre ici au moindre examen spécial, il a fait ainsi un usage, non-seulement très légitime, mais même essentiellement indispensable , du droit général des naturalistes à l’institution des hypothèses scientifiques, en se conformant d’ailleure à la théorie préliminaire que j’ai établie, à ce Sujet, dans le second volume de ce traité* D’abord, les conditions principales imposées par cètte théorie logique ont été, en ce cas, parfaitement remplies; puisqu’il ne s’agit point là de fluides ni d’éthers fantastiques, qui échappent à toute discussion réelle, mais bien d’organes très saisissables , dont les attributions hypothétiques comportent, par leur nature, des vérifications pleinement positives. En second lieu, aucun de ceux qui ont fait, de la manière la plus convenable, la facile critique de la localisation supposée par Gall, n’aurait pu, très probablement, en imaginer , à sa place , aucune autre moins imparfaite, ni même aussi heureusement ébauchée. S’abstenir, est, à la vérité, un conseil que la médiocrité prudente peut toujours aisément prescrire

au génie : mais on peut, je crois, constater, sans la moindre incertitude, que, dans toute semblable opération philosophique, une telle inaction serait nécessairement impossible et même radicalement vicieuse. Car, l’esprit humain est ordinairement beaucoup trop faible, et surtout trop peu disposé à supporter, d’une manière continue, la pénible contention qu’exige la combinaison d’idées très abstraites , et, par suite , très indéterminées , pour que la création de la doctrine phrénologique, et ensuite sa propagation et son développement, eussent été possibles, sans l’institution préalable d’une hypothèse quelconque sur le siège effectif de chaque faculté fondamentale, sauf la rectification ultérieure de Cet indispensable programme, nécessairement hasardé. La même obligation logique s’est reproduite, de nos jours, pour l’illustre rénovateur de la philosophie médicale, et je n’hésite point à affirmer qu’on la vérifiera constamment dans tous les Cas analogues. Elle a, sans doute, de très graves inconvéniens par l’extrême embarras que présentent ensuite l’élimination ou le redressement d’hypothèses auxquelles une science doit son existence, et que les esprits ordinaires ont presque toujours épousées avec une foi bien plus profonde que la confiance hardie de leurs propres inventeurs : mais il

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n’y a point à délibérer sur. ce qui est si évidemment nécessité par l’infirmité radicale de notre intelligence. Que désormais des esprits vigoureux, bien préparés, par une saine éducation scientifique, à raisonner avec aisance sur des notions très générales et peu arrêtées, sans excéder essentiellement les étroites limites de leur positivité actuelle, s’en tiennent habituellement, à l’égard de la doctrine phrénologique , aux seuls principes fondamentaux que j’en ai ci-dessus séparés, et qui en constituent aujourd’hui toute la partie vraiment sérieuse et substantielle, cela est nonseulement devenu possible, mais même éminemment désirable : puisque c’est uniquement d’un tel point de vue qu’on peut nettement apercevoir l’ensemble des vrais besoins principaux de la physiologie cérébrale, et le caractère des moyens philosophiques qui peuvent graduellement conduire à la perfectionner. Il ne faut pas croire d’ailleurs que cette scrupuleuse séparation doive, dans la pratique, priver une telle doctrine de l’efficacité positive inhérente à sa lumineuse représentation générale de la nature intellectuelle et affective de l’homme et des animaux. Rien n’empêche , en raisonnant ici , à la manière des géomètres , sur des sièges indéterminés, ou regardés comme tels, de parvenir à des conclusions effecli-

ves, susceptibles d’une utilité très réelle, ainsi que j’espère pouvoir le témoigner, dans le volume suivant, par ma propre expérience; quoique d’ail* leurs il doive être évident que ces conclusions deviendraient certainement plus précises , et , par suite, plus efficaces, si les vrais organes des diverses facultés cérébrales comportaient un jour des déterminations pleinement positives. Mais, outre qu’une telle marche était primitivement impossible, puisque le développement préliminaire de la phrénologie, à l’aide de la localisation hypothétique, a pu seul conduire à en concevoir nettement le caractère et la nécessité, il est incontestable que, si Gall s’en fût scrupuleusement tenu à ces hautes généralités philosophiques, quelque irrécusables qu’elles soient , il n’aurait jamais constitué une science, ni formé une école, et ces vérités si précieuses eussent été inévitablement étouffées dans leur germe par la coalition spontanée des diverses influences antagonistes. Ainsi, l’heureux ébranlement que les immortels travaux de Gall ont irrévocablement imprimé à l’esprit humain, dépendait essentiellement de la marche, en apparence si téméraire, qu’il a dû nécessairement suivre; sans que ce soit néanmoins un motif de prolonger ce mode originaire au-delà des limites naturelles que lui imposent les lois

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