‹ Cours de philosophie positive (volume 4)Chapitre 39 sur 40 · TOME · texte numérisé non relu

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plus modifiables de toutes. Mais l’extrême imperfection de l’étude plirénologique des animaux est surtout manifeste dans la dédaigneuse égalité où notre superbe intelligence enveloppe la considération intellectuelle et affective des diverses natures animales , sans avoir même ordinairement égard aux principaux degrés d’organisation. Du haut de sa suprématie, l’homme a jugé les animaux à peu près comme un despote envisage ses sujets, c’est-à-dire, en masse, sans apercevoir entre eux aucune inégalité digne d’être sérieusement notée. 11 est néanmoins certain , en considérant l’ensemble de la hiérarchie animale, que, sous le rapport intellectuel et moral, aussi bien que sous tous les autres aspects physiologiques, les principaux ordres de cette hiérarchie diffèrent souvent davantage les uns des autres que les plus élevés d’entre eux ne diffèrent réellement du tvpe humain. L’étude rationnelle des mœurs et de l’esprit des animaux est donc encore essentiellement à faire , la plupart des essais déjà tentés n’ayant pu avoir que la seule efficacité préliminaire de préparer graduellement sa véritable institution scientifique. Elle promet aux naturalistes une ample moisson d’importantes découvertes, directement applicables au progrès généra) de la vraie connaissance de l’homme, pourvu que, en

dirigeant mieux leurs recherches, ils sachent aussi mépriser désormais, avec une fermeté plus énergique, les vaines et inconvenantes déclamations dés théologiens et des métaphysiciens sur la prétendue tendance d’une telle doctrine à dégrader la nature humaine* dont elle doit, au contraire, rectifier la notion fondamentale, en fixant, avec une précision rigoureuse, et à l’abri de toute argumentation sophistique, les profondes différences qui nous séparent positivement des animaux les plus voisins.

Dans cette construction philosophique de la physiologie cérébrale , il faudra considérer, plus soigneusement qu’on ne l’a fait jusqu’ici, les deux ordres de notions générales relatives au mode d’action, qui, d’après la leçon précédente , conviennent nécessairement à tous les phénomènes quelconques de la vie animale , et que nous avons déjà examinés à l’égard des phénomènes élémentaires d’irritabilité et de sensibilité. La loi d’intermittence est , en effet, éminemment applicable aux diverses fonctions affectives et intellectuelles, en ayant égard , bien entendu , à la symétrie constante des organes, suivant la judicieuse remarque de Gall , qui devient ici plus spécialement indispensable. Mais ce grand sujet exige toutefo^*un nouvel examen, surtout envers les facultés raen-

taies, vu la stricte nécessité imposée à la science de concilier leur intermittence évidente avec la parfaite continuité que semble supposer la liaison fondamentale qui unit entre elles toutes nos opérations intellectuelles , depuis la première enfance jusqu’à l’extrême caducité, et que ne peuvent même interrompre les plus profondes perturbations cérébrales, pourvu qu’elles soient passagères. Cette question, dont les théories métaphysiques ne comportaient pas seulement la position , présente certainement de grandes difficultés ; mais sa solution positive doit jeter un grand jour sur la marche générale des actes intellectuels. Quant à l’association , soit synergique , soit sympathique, des diverses facultés phrénologiques, les physiologistes commencent à en bien comprendre la haute importance habituelle, quoique jusqu’ici aucune étude vraiment scientifique n’ait été directement instituée pour la recherche des lois générales de ces combinaisons indispensables. Sans une telle considération fondamentale, le nombre des penchans , des sentimens, ou des aptitudes, semblerait presque susceptible d’être indéfiniment augmenté. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un seul exemple, tant d’explorateurs de la nature hunuT^pe ont cru devoir distinguer plusieurs sortes de courages, sous les noms de militaire, de ci-

vil, etc., quoique la disposition primitive à braver un danger quelconque doive néanmoins être toujours uniforme , et qu’elle soit seulement plus ou moins dirigée par l’intelligence. Sans doute, le martyr qui supporte , avec une fermeté inébranlable, les plus horribles supplices pour éviter seulement le désaveu solennel de ses convictions, le savant qui entreprend une expérience périlleuse dont il a bien calculé les chances, etc., pourraient fuir sur un champ de bataille s’ils étaient forcés à combattre pour une cause qui ne leur inspirerait aucun intérêt : mais leur genre de courage n’en est pas moins essentiellement identique au courage spontané et animal qui constitue la bravoure militaire proprement dite; il n’y a, entre tous ces cas, d’autre différence principale que l’influence supérieure des facultés intellectuelles, sauf toutefois les inégalités ordinaires de degré. En général, sans les diverses synergies cérébrales, ou entre les deux ordres de facultés fondamentales, ou entre les différentes fonctions de chaque ordre, il serait impossible d’analyser judicieusement la plupart des actes réels : et c’est surtout dans l’interprétation positive de chacun d’eux par une telle association , que consistera l’application habituelle de la doctrine phrénologique, quand une fois elle aura été scientifiquement constituée. Mais

l’étude directe des lois de cette harmonie , et de l’équilibre moral qui en résulte , serait certainement prématurée, tant que l’analyse phrénologique élémentaire ne sera pas mieux conçue et plus arrêtée, dans son double caractère anatomique et physiologique. Quand l’époque sera venue d’examiner cet ordre important de phénomènes composés, et les déterminations volontaires qui en sont la conséquence finale, il faudra décider alors, par une exploration plus délicate, si, dans chaque véritable organe cérébral, une partie distincte n’est point spécialement affectée à l’établissement de ces diverses synergies et sympathies; comme l’ont déjà soupçonné MM. Pinel-Grandcharnp et Foville, d'après quelques observations pathologiques, à l’égard de la substance blanche comparée à la substance grise , celle-ci leur ayant paru plus particulièrement enflammée dans les perturbations cérébrales qui affectaient surtout les phénomènes de la volonté, tandis que l’autre l’était davantage daus celles qui portaient principalement sur les opérations intellectuelles proprement dites.

Si l’on peut ainsi justement reprocher à la phrénologie actuelle de concevoir d’une manière trop isolée chacune des fonctions cérébrales qu’elle considéré, on doit, a plus forte raison, la blâmer

d’avoir trop séparé le cerveau de l’ensemble du

système nerveux, quoique les premières exigeances de cette étude naissante excusent, jusqu’à un certain point, une conception aussi imparfaite. Il est néanmoins évident, comme Bichat l’a si fréquemment rappelé , que l’ensemble des phéyomènes intellectuels et affectifs, malgré leur extrême importance, ne constitue, dans le système total de réconomie animale, qu’un indispensable intermédiaire entre l’action du monde extérieur sur l’animal à l’aide des impressions sensoriales , et la réaction linale de l’animal par les contractions musculaires. Or, dans l’état présent de la physiologie phrénologique, il n’existe aucune conception positive sur la co-relalion générale de la suite des actes intérieurs du cerveau à cette dernière réaction nécessaire, dont on soupçonne seulement que la moelle épinière constitue vaguement l’organe immédiat (i).

(i) C’est h l’étude de celle réaction que se rattache l'importante considération de la traduction extérieure de l’ensemble de la constitution intellectuelle , et surtout morale, J>ar l’e'tat habituel du système musculaire, principalement facial , qui détermine la physionomie proprcmcntdite. Quoique Lavatcr nitanalysé, avec une grande sagacité ces indications symptomatiques , dont le principe est incontestable, une telle série de recherches ne pourra prendre un caractère rationnel, et comporter une véritable utilité, h l’abri de toute induction erronée ou frivole, que lorsqu’elle pourra être subordonnée, d’après une détermination positive des vraies facultés fondamentales , aux lois générales

En généralisant autant que possible cet ordre de jugemens philosophiques, on doit enfin reconnaître que la physiologie cérébrale, lors même qu’elle envisagerait, d’une manière plus rationnelle, l’ensemble du système nerveux, présenterait aujourd'hui le grave inconvénient de trop isoler ce système du reste de l’économie. Sans doute , elle a dû d’abord écarter soigneusement les erreurs anciennes sur le prétendu siège des passions dans les organes de la vie végétative, qui eussent empêché toute conception scientifique de la nature morale de l’homme et des animaux , comme je l’ai déjà expliqué. Mais elle a depuis beaucoup trop négligé la grande influence qu’exercent sur les principales fonctions intellectuelles et affectives les divers genres des autres phénomènes physiologiques, influence si hautement signalée dans le célèbre ouvrage de Cabanis, qui, malgré

<le l'action normale de l'appareil cérébral iur l'appareil mutcnlaire. De tels travaux seraient jusque-là évidemment prématurés : aussi Lavater •i’a-t-il pu réellement former une école , faute d’une véritable doctrine , propre à rallier scs esquisses incohérentes.

Gall a très judicieusement remarqué, à ce sujet, que le (système habituel des gestes offre uu indice plus rationnel et moins équivoque que l’éiat passif de la physionomie proprement dite. La loi ingénieuse et très plausible qu'il a proposée sur la direction générale de la mimique , conformément à la prépondérance de tel on tel organe cérébral , me parai t constituer une inspiration fort honteuse, ultérieurement susceptible d’une véritable utilité scientifique, pourvu qu’elle soit convenablement appliquée.

le vague et l’obscurité de ses vues générales , fut néanmoins si utile à la science, en servant de précurseur immédiat à l’heureuse révolution philo- * sophique que nous devons au génie de Gall.

L’ensemble des différentes considérations indiquées dans cette leçon , concourt donc à démontrer que la physiologie intellectuelle et morale est aujourd’hui conçue et cultivée d’une manière à la fois trop irrationnelle et trop étroite, dont l’influence, tant qu’elle subsistera, opposera nécessairement un obstacle insurmontable à tout véritable progrès d’une doctrine qui n’a fait réellement encore aucun pas important depuis sa première fondation. Cette étude, qui, par sa nature, exige, plus qu’aucune autre branche de la physiologie, l’indispensable habitude préliminaire des principales parties de la philosophie naturelle, et qui ne peut fructifier que dans les intelligences les plus vigoureuses et les mieux élevées, tend aujourd’hui , en vertu de son isolement vicieux , à descendre au niveau des esprits les plus superficiels et les moins préparés, qui la feraient bientôt servir de base à un charlatanisme grossier et funeste, dont tous les vrais savans doivent se hâter de prévenir le développement déjà imminent. Mais, quels que soient ces immenses inconvéniens , ils ne doivent point faire méconnaître

l’éminent mérite d’une conception destinée , malgré son imperfection actuelle, à constituer directement l’un des principaux élémens par lesquels la philosophie du dix-neuvième siècle se distin- * guera définitivement de celle du siècle précédent , ce qui a été jusqu’ici si vainement tenté.

Cette dernière leçon, rattachée à l’ensemble des cinq précédentes, complète donc l’appréciation générale que je devais faire, dans la seconde partie de ce volume, du vrai génie philosophique propre à l’étude positive des corps vivans, successivement envisagés sous tous leurs divers aspects principaux. Quoique les différentes parties essentielles de cette grande science soient, sans doute , très inégalement avancées aujourd’hui, et que nous ayons reconnu l’état peu satisfaisant de toutes celles qui se rapportent directement aux idées de vie, même les plus simples, comparées à celles qui se bornent aux seules idées d’organisation , cependant un tel examen nous a montré que les branches les plus imparfaites commencent aussi a prendre un véritable caractère scientifique, à la fois positif et rationnel, plus ou moins ébauché déjà , suivant la complication correspondante des phénomènes.

L’analyse fondamentale du système de la phi-,

losophie naturelle se trouve ainsi enfin suffisamment opérée dans ce volume et dans les deux précédens, depuis la philosophie mathématique, qui en constitue la première base générale, jusqu’à la philosophie biologique , qui le termine nécessairement. Malgré l’immense intervalle qui semble séparer ces deux extrémités, nous avons pu passer de l’une à l’autre par des degrés presque insensibles, en disposant convenablement les diverses éludes naturelles suivant la hiérarchie scientifique établie au début de ce traité. Entre la philosophie mathématique et la physique proprement dite, s’interpose spontanément la philosophie astronomique , participant à la fois de leur double nature. De même, entre l’ensemble de la philosophie inorganique et celui de la philosophie organique, tout en maintenant à chacune son vrai génie scientifique, nous avons reconnu que la philosophie chimique constitue, par le caractère de ses phénomènes, une véritable transition fondamentale, qui n’a rien d’hypothétique , et qui établit à jamais la rigoureuse continuité du système des sciences naturelles.

Mais ce système, quoiqu’il comprenne toutes les sciences existantes, est encore évidemment incomplet, et laisse aujourd’hui une large issue à l’influence rétrograde de la philosophie théolo-

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gico-métaphysique, à laquelle il réserve ainsi un ordre tout entier d’idées, les plus immédiatement applicables de toutes. Il lui manque absolument l’indispensable complément final qui peut seul assurer, en réalité, sa pleine efficacité, et organiser enfin l’irrévocable prépondérance universelle de la philosophie positive, en assujétissant aussi au même esprit scientifique, tant pour la méthode que pour la doctrine, la théorie fondamentale des phénomènes les plus compliqués et les plus spéciaux, comme je vais oser le tenter, le premier, dans le volume suivant, directement consacré à la science nouvelle que je me suis efforcé de créer sous le nom de physique sociale. Cette science vraiment définitive, qui prend nécessairement dans la science biologique proprement dite ses racines immédiates , constituera dès-lors l’ensemble de la philosophie naturelle en un corps de doctrine complet et indivisible, qui permettra désormais à l’esprit humain de procéder toujours d’après des conceptions uniformément positives dans tous les modes quelconques de son activité, en faisant cesser la profonde anarchie intellectuelle qui caractérise notre état présent. Quoique la plupart des sciences antérieures soient encore , comme nous l’avons reconnu, fort imparfaites à beaucoup d’égards essentiels, leur incontestable

positivité) plus ou moins développée, suffît pleinement à rendre possible aujourd’hui cette dernière transformation philosophique , de laquelle dépendent surtout désormais leurs plus grands progrès futurs, par une meilleure organisation systématique de l’ensemble des divers travaux scientifiques, abandonnés maintenant au plus irrationnel isolement.

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