‹ Cours de philosophie positive (volume 5)Chapitre 3 sur 43 · TOME II · texte numérisé non relu

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en serait sans doute notablement affecté, et deviendrait même impossible si ces altérations étaient poussées trop loin. Je ne crains nullement de mériter le reproche d’exagération , en établissant à ce sujet, que la physique sociale n’était point une science possible, tant que les géomètres n’avaient pas démontré, comme résultat général de la mécanique céleste, que les dérangemens de notre système solaire ne sauraient jamais être que des oscillations graduelles et très limitées autour d’un étal moyen nécessairement invariable. Comment espérerait-on, en effet, former avec certitude quelques lois naturelles relativement aux phénomènes sociaux, si les données astronomiques, sous l’empire desquelles ils s’accomplissent, pouvaient comporter des variations indéfinies? Je reprendrai cette considération d’une manière spéciale dans la dernière partie de cet ouvrage. Il me suffit, quant à présent, de l’indiquer pour faire comprendre que le système général des connaissances astronomiques est un élément aussi indispensable à combiner dans la formation rationnelle de la physique sociale qu’à l’égard de toutes les autres sciences principales.

On n’aurait qu’une idée imparfaite de la haute importance intellectuelle des théories astronomiques, si l’on se bornait à envisager ainsi leur

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influence nécessaire et spéciale sur les diverses parties de la philosophie naturelle, quelque essentielle que soit d’ailleurs une telle consideration.il faut encore avoir égard à l’action générale qu’elles exercent directement sur les dispositions fondamentales de notre intelligence, à la rénovation de laquelleles progrès de l’astronomie ont plus puissamment contribué que ceux d’aucune autre science.

Je n’ai pas besoin de signaler expressément ici , comme trop évident par lui- même et trop communément apprécié aujourd’hui, l’effet des connaissances astronomiques pour dissiper entièrement les préjugés absurdes et les terreurs superstitieuses, tenant à l’ignorance des lois célestes, au sujet de plusieurs phénomènes remarquables, tels que les éclipses , les comètes , etc. Ces dispositions naturelles ont cessé ou cessent de jour en jour dans les esprits les plus vulgaires , même indépendamment de la diffusion des vraies notions astronomiques, par l’éclatante coïncidence de ces événemens avec les prédictions scientifiques. Toutefois, nous ne devons jamais oublier à cet égard que, suivant la juste remarque de Laplace, elles renaîtraient promptement si les études astronomiques pouvaient jamais cesser d’être cultivées.

Mais je dois principalement insister dans cet ouvrage sur une action philosophique plus géné-

râle et plus profonde, jusqu’ici bien moins sentie, inhérente à l’ensemble même de la science astronomique, et qui résulte de la connaissance de la vraie constitution de notre inonde et de l’ordre qui s’y établit nécessairement. Je la développerai soigneusement à mesure que l’examen philosophique des diverses théories astronomiques m’en fournira l’occasion. En ce moment, il me suffira de l’indiquer.

Pour les esprits étrangers à l’étude des corps célestes, quoique souvent très éclairés d’ailleurs sur d’autres parties de la philosophie naturelle , l’astronomie a encore la réputation d’etre une science éminemment religieuse, comme si le fameux verset : Cœli enarrant gloriam Del avait conservé toute sa valeur (i). 11 est cependant certain, ainsi que je l’ai établi, que toute science réelle est en opposition radicale et nécessaire avec toute théologie ; et ce caractère est plus prononce en astronomie que partout ailleurs, précisément parce que l’astronomie est, pour ainsi dire, plus science qu’aucune autre, suivant la comparaison indiquée fc- dessus. Aucune n’a porté de plus

(,) Aujourd'hui , pour lu, esprits familiarisé de bonne heure avec la vraie philosophie astronomique . les «. «« racontent plus d autre gloire que celle -VH, pp.rque.de Kepler, de Newton , et de tous ceux qui ont concouru, h en établir les lots.

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terribles coups à la doctrine des causes finales, généralement regardée par les modernes comme la base indispensable de tous les systèmes religieux, quoiqu’elle n’en ait été, en réalité, qu’une conséquence. La seule connaissance du mouvement de la terre a dû détruire le premier fondement réel de cette doctrine, l’idée de l’univers subordonné à la terre et par suite à l’homme, comme je l’expliquerai spécialement en traitant de ce mouvement. D’ailleurs, l’exacte exploration de notre système solaire ne pouvait manquer de faire essentiellement disparaître cette admiration aveugle et illimitée qu’inspirait l’ordre général de la nature, en montrant, de la manière la plus sensible, et sous un très grand nombre de rapports divers , que les élémens de ce système n’étaient certainement point disposés de la manière la plus avantageuse, et que la science permettait de concevoir aisément un meilleur arrangement (1). Enfin , sous un dernier point de vue

(1) U convient «l’observer à ce sujet, comme trait caractéristique que, lorsque des astronomes se livrent aujourd'hui il un tel genre d'admiration , il porte essentiellement sur l’organisation des animaux , qui leur est entièrement étrangère ; tandis que les anatomistes, an contraire, qui en connaissent toute l'imperfection , se rejettent sur' l’arrangement des astres, dont ils n’ont aucune idée approfondie et ce qui est propre & mettre en évidence la véritable source de cette disposition d’esprit.

encore plus capital, par le développement de la vraie mécanique céleste depuis Newton , toute philosophie théologique, même la plus perfectionnée, a été désormais privée de son principal office intellectuel , l’ordre le plus régulier étant dès lors conçu comme nécessairement établi et maintenu, dans notre monde et même dans l’univers entier, par la simple pesanteur mutuelle de ses diverses parties.

Si les philosophes qui, de nos jours, tiennent encore à la doctrine des causes finales n’étaient point, ordinairement, dépourvus d’une véritable instruction scientifique un peu approfondie, ils n’auraient pas manqué de faire ressortir, avec leur emphase habituelle, une considération générale fort spécieuse, à laquelle ils n’ont jamais eu égard, et que je choisis exprès comme l’exemple le plus défavorable. Il s’agit de ce beau résultat final de l’ensemble des travaux mathématiques sur la théorie de la gravitation, mentionné ci-dessus pour un autre motif, la stabilité essentielle de notre système solaire. Cette grande notion , présentée sous l’aspect convenable, pourrait sans doute devenir aisément la base d’une suite de déclamations éloquentes, ayant une imposante apparence de solidité. Et, néanmoins, une constitution aussi essentielle à l’existence continue des espèces ani-

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males est une simple conséquence nécessaire , d’après les lois mécaniques du monde, de quelques circonstances caractéristiques de notre système solaire, la -petitesse extrême des masses planétaires en comparaison de la masse centrale, la faible excentricité de leurs orbites , et la médiocre inclinaison mutuelle de leurs plans; caractères qui, à leur tour, peuvent être envisagés avec beaucoup de vraisemblance, ainsi que je le montrerai plus tard suivant l’indication de Laplace, comme dérivant tout naturellement du mode de formation de ce système. On devait d’ailleurs à priori s’attendre, en général, à un tel résultat, par cette seule réflexion que puisque nous existons, il faut» bien, de toute nécessité, que le système dont nous faisons partie soit disposé de façon à permettre celte existence, qui serait incompatible avec une absence totale de stabilité dans les élémens principaux de notre monde. Pour apprécier convenablement cette considération, il faut observer que celte stabilité n’est nullement absolue ; car elle n’a pas lieu à l’égard des comètes, dont les perturbations sont beaucoup plus fortes, et peuvent même s’accroître presque indéfiniment par le défaut des conditions de restriction que je viens d’énoncer, ce qui ne permet guère de les concev oir habitées. La prétendue cause finale se réduirait

donc ici , comme on l’a déjà vu dans toutes les occasions analogues, à cette remarque puérile : il n’y a d’astres habités, dans notre système solaire , que ceux qui sont habitables. On rentre , en un mot, dans le principe des conditions d’exis-. tence, qui est la vraie transformation positive de la doctrine des causes finales, et dont la portée et la fécondité sont bien supérieures.

Tels sont, en aperçu, les services immenses et fondamentaux rendus par le développement des théories astronomiques à l’émancipation de la raison humaine. Je m’efforcerai de les mettre en .évidence dans les différentes parties de l’examen •philosophique dont je vais m’occuper.

Après avoir expliqué l’objet réel de l’astronomie , et m’être efforcé de circonscrire , avec une sévère précision , le véritable champ de ses recherches ; après avoir établi sa vraie position encyclopédique, par sa subordination nécessaire à la science mathématique et par son rang incontestable à la tête des sciences naturelles; après avoir enfin signalé ses propriétés philosophiques, quant à la méthode et quant à la doctrine, il ne me reste plus, pour compléter cet aperçu général , qu’à envisager la division principale de la science astronomique, qui découle .tout- naturellement flps considérations déjà exposées dans ce discours.

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Nous avons précédemment établi le principe que les phénomènes étudiés en astronomie sont, de toute nécessité, ou des phénomènes géométriques, ou des phénomènes mécaniques. De là résulte immédiatement la division naturelle de la science en deux parties profondément distinctes, quoique maintenant combinées de la manière la plus heureuse: i®. l’astronomie géométrique, ou la géométrie céleste , qui, pour avoir eu, si longtemps avant l’autre, le caractère scientifique, a conservé encore le nom d’astronomie proprement dite; 2°. l’astronomie mécanique, ou la mécanique céleste , dont Newton est l’immortel fondateur, et qui a reçu, dans le siècle dernier, un si vaste et si admirable développement. 11 est d’ailleurs évident que celte division convient aussi bien à l’astronomie sidérale , si jamais elle existe véritablement, qu’à notre astronomie solaire, la seule que je doive avoir essentiellement en vue par les raisons expliquées ci-dessus, et qui, dans toute hypothèse, occupera toujours le premier rang. Une telle distribution dérive .si directement aujourd’hui de la nature même de la science, qu’on la voit dominer* presque spontanément dans toute exposition un peu méthodique, bien qu’elle n’ait jamais été, ce me semble, rationnellement examinée.

Il importe de remarquer à cet égard que cette division est parfaitement en harmonie avec la rèr. gle encyclopédique posée au commencement de cet ouvrage , et que je m’efforcerai toujours de suivre, autant que possible , dans la distribution intérieure de chaque science fondamentale. 11 est clair, en effet , que la géométrie céleste est , par sa nature , beaucoup plus simple que la mécanique céleste : et, d’un autre côté, elle en est essentiellement indépendante, quoique celle-ci puisse contribuer singulièrement à la perfectionner. Dans l’astronomie proprement dite , il ne s’agit que de déterminer la forme et la grandeur des corps célestes, et d’étudier les lois géométriques suivant lesquelles leurs positions varient, sans considérer ces déplacemeus relativement aux forces qui les produisent, ou, en termes plus positifs, quant aux mouvemens élémentaires dont ils dépendent. Aussi a-t-elle pu faire et a-t-elle fait réellement les progrès les plus importans avant que la mécanique céleste eût aucun commencement d’existence ; et , même depuis lors , ses découvertes les plus remarquables ont encorp été dues à son développement spontané, comme on le voit si éminemment dans le beau travail du grand Êradley sur l’aberration et la nutation. Au contraire , la mécanique céleste est, par sa nature, essentielle-

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ment dépendante de la géométrie céleste, sans laquelle elle ne saurait avoir aucun fondement solide. Son objet, en effet, est d’analyser les monvemens effectifs des astres, afin de les ramener, d’après les règles de la mécanique rationnelle, à des mouvemens élémentaires régis par une loi mathématique universelle et invariable; et, en partant ensuite de cette loi , de perfectionner à un haut degré la connaissance des mouvemens réels, en les déterminant à priori par des calculs de mécanique générale, empruntant à l’observation directe le moins de données possible, et néanmoins toujours confirmés par elle. C’est par là que s’établit, de la manière la plus naturelle, la liaison fondamentale de l’astronomie avec la physique proprement dite; liaison devenue telle aujourd’hui, que plusieurs grands phénomènes forment de l’une à l’autre une transition presque insensible, comme on le voit surtout dans la théorie des marées. Mais il est évident que ce qui constitue toute la réalité de la mécanique céleste, ainsi que je m’attacherai à le faire ressortir en son lieu, c’est d’avoir pris son point de départ dans l’exacte connaissance des véritables mouvemens, fournie par la géométrie céleste. C’est précisément faute d’avoir été conçues d’après cette relation fondamentale, que toutes les tentatives faites

avant Newton pour former des systèmes de mécanique céleste, et entre autres celle de Descartes, ont dû être nécessairement illusoires sous le rapport scientifique, quelque utilité qu’elles aient pu avoir d’ailleurs momentanément sous le point de vue philosophique.

La divisiou générale de l’astronomie en géométrique et mécanique n’a donc certainement rien d’arbitraire, ni même de scolastique : elle dérive de la nature même de la science; elle esta la fois historique et dogmatique. Il serait inutile d’insister davantage sur un principe aussi évident, et que personne n’a jamais contesté. Quant aux subdivisions, d’ailleurs très aisées à établir, ce n’est point le moment de s’en occuper : elles seront expliquées à mesure que le besoin s’en fera sentir.

Relativement au point de vue où le lecteur doit se placer, je renvoie aux judicieuses remarques de Delambre sur l’innovation tentée par Lacaille, qui, pour simplifier son exposition, avait imaginé de transporter son observateur à la surface du soleil- Il est certain que la conception des mouvemens célestes devient ainsi beaucoup plus facile; mais on ne saurait plus comprendre par quel enchaînement de connaissances on a pu s’élever à une telle conception. Le point de vue solaire doit être le terme et non l’origine d’un sys-

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tème rationnel d’études astronomiques. L’obligation de partir de notre point de vue réel est surtout prescrite par la nature de cet ouvrage, où l’analyse de la méthode scientifique et l’observation de la filiation logique des idées principales doivent avoir encore plus d’importance que l’exposiiion plus claire des résultats généraux.

Il convient, enfin, d’avertir ceux de mes lecteurs qui seraient étrangers à l’étude de l’astronomie, mais qui, doués d’un véritable esprit philosophique, voudraient se former une juste idée générale de ses méthodes essentielles et de ses

principaux résultats, que je leur suppose préalablement au moins une exacte connaissance des deux phénomènes fondamentaux , le mouvement diurne et le mouvement annuel, telle qu’on peut l’obtenir par les plus simples observations , faites sans aucun instrument précis, et seulement élaborées par la trigonométrie. Je les renvoie pour cet objet, comme, en général, pour toutes les autres données nécessaires, à l’excellent traité de mon illustre maître en astronomie, le judicieux Delambre. Il ne s’agit point ici d’un traité, même sommaire, d’astronomie; mais d’une suite de considérations philosophiques sur les diverses parties de la science : toute exposition spéciale de quelque étendue y serait donc déplacée.

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Ayant ainsi considéré, sous tous les aspects essentiels , le système de la science astronomique , je dois procéder maintenant à l’examen philosophique de ses diverses parties , dans l’ordre établi ci-dessus. Mais il faut auparavant jeter un coup d’œil général sur l’ensemble des moyens d’observation nécessaires aux astronomes, ce qui fera l’objet de la leçon suivante.

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