TOME Vf
IMlII.OSOPIIIi; POSITIVIÎ.
ment de l’aUribulion initiale, l'expérience actuelle n’en peut (;uère fournir la notion familière, puisque l’instruction spéciale, de nos jours improprement qualifiée d’éducation , ne laisse aucune forte impression morale d’où puisse dériver l’autorité ultérieure des instituteurs primitifs , dont le souvenir est bientôt effacé par les impulsions actives. Mais une éducation réelle, suffisamment conforme à sa destination sociale, devra naturellement disposer les individus et les classes à une conbance générale envers la corporation qui l’aura dirigée , de manière à lui conférer une haute intervention consultative dans toutes les opérations usuelles , soit privées, soit publiques , aGn d’y mieux assurer la judicieuse application journalière des principes établis pendant la durée de l’initiation , et dont aucun autre organe ne pourrait aussi bien concevoir la saine interprétation. Par cela même, cette éminente autorité, toujours placée au vrai point de vue d’en— .semble , et animée d’une impartialité sans indifférence , exercera spontanément un haut arbitrage, plus ou moins susceptible de régularisation , dans les divers conflits inévitables déterminés par le mouvement social , et qu’il serait ordinairement impossible de soumettre à une plus .sage appréciation . Cet office accessoire prendra surtout une grande importance envers les relations internationales, qui, ne pouvant être soumises à aucune autorité U’inporelle, resteraient abandonnées à un insuffisant antagonisme, si , d’une autre part, elles ne tombaient ainsi , mieux qu’au moyen âge, sous la compétence directe de la puissance spirituelle, seule assez générale pour être partout librement respectée ; d’où résultera un système dijdoraatique entièrement nouveau , ou plutôt la cessation
PHYSIQUE SOUAUE.
graduelle de l’iuterrègne, très-imparfait, mais indispensable, institué parla diplomatie afin de faciliter la grande transition européenne, suivant les explications bistoiiques du cinquante-cinquième chapitre. Sans doute, les grands conflits militaires, dont Bonaparte dut diriger le dernier essor, son t désormais esseu tielleinen l terminésen tre les différons élémens de la république européenne ; mais l’esprit de divergence, plus difficile à contenir à mesure que les rapports se généralisent davantage, saura bien y trouver de nouvelles formes ,, qui , sans être aussi désastreuses, exigeront néanmoins l’énergique intervention du pouvoir modérateur. Cette même activité industrielle, dont l’uuiverselle prépondérance est si propre à consolider de plus en plus l’état pacifique de cette grande communauté, y pousse, d’une autre part , les diverses cupidités nationales à des luttes indéfinies, par une commune disposition à des monopoles antisociaux , que les vaines prédications de la métaphysique économique ne sauraient contenir suffisamment. Quoique Tuniforme établissement de l’éducation positive doive déjà essentiellement modérer cette vicieuse tendance, en atténuant l’importance exagérée que l’anarchie spirituelle confère maintenant uu point de vue pratique, celte influence spontanée ne saurait suffire contre uu tel danger, si cette commune organisation ne devait aussi faire naturellement surgir une puissance directement antipathique à ces déplorables collisions. Mais il est clair que la même autorité qui, dans l’éducation proprement dite, aura convenablement fondé la morale des peuples comme celle des individus et des classes , deviendra nécessairement susceptible , d’après cet ascendant universel, d’y subordonner, autant
Plia.0S01*HiE POSITIVE.
que possible , dans la vie active , les divergences |>ai'ticu> lières, tant nationales que personnelles.
Après avoir ainsi défini la nature générale des attributions propres au nouveau pouvoir spirituel , et de l’influence nécessaire qui en dérive, il devient aisé de compléter cette sommaire appréciation , en procédant à l’examen rapide du caractère social de l’autorité correspondante, surtout par comparaison , ou plutôt par contraste, avec celui de l’autorité catholique au moyeu âge. Tandis que la puissance temporelle dépend finalement d’une certaine prépondérance matérielle, de force ou de richesse, dont l’inévitable empire est souvent subi à regret, l’autorité spirituelle, à la fois plus douce et plus intime, repose toujours sur une confiance spontanément accordée à la supériorité intellectuelle et morale; elle suppose préalablement un libre assentiment continu, de conviction ou de persuasion , à une commune doctrine fondamentale, qui règle simultanément l’exercice et les conditions d’un tel ascendant, que la cessation de cette foi ruine aussitôt. Mais la nature philosophique de cette doctrine doit affecter profondément ces caractères élémentaires, pareillement applicables à tous les modes possibles du gouvernement moral. La foi tbéologique, toujours liée à une révélation quelconque, à laquelle le croyant ne saurait participer , est assurément d'une tout autre espèce que la foi positive, toujours subordonnée â une véritable démonstration, dont l’examen est permis à chacun sous des conditions déterminées, quoique l'une et l’autre résultent également de cette universelle aptitude à la confiance, sans laquelle aucune société rcelle ne saurait jamais subsister. J’ai déjà suflisainment
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assigné, au chapitre précédent, les caractères propres à la foi nouvelle, en appréciant sa principale manifestation historique. Or, il en résulte évidemment que l’autorité positive est, de sa nature, essentiellement relative, comme l’esprit de la philosophie corrrespondante : nul ne pouvant tout savoir, ni toutjuger, le crédit ainsi obtenu par le plus éminent penseur olfre nécessairement , quoique plus étendu , une parfaite analogie avec celui que lui-même accorde , à son tour , sur certains suj.ets, à la plus humble intelligence. La terrible domination absolue que l’homme a pu exercer sur l’homme, pendant l’enfance de l’humanité , au nom d’une puissance illimitée, appliquée à desintérêts dont la prépondérance tendait à interdire toute délibération , est heureusement à jamais éteinte, avec l’état mental d’où elle émanait: et, de cette émancipation décisive, pourra seulement découler le libre essor universel de notre dignité et de notre énergie. Mais, quoique la foi positive ne puisse être aussi intense, à beaucoup près, que la foi théologique , l'expérience des trois derniers siècles a déjà montré que, par elle-même , .sans aucune organisation régulière, elle peut désormais déterminer spontanément une suffisante convergence sur des sujets convenablement élaborés. L’universelle admission des principales notions scientifiques, malgré leur fréquente oppositions aux croyances religieuses, nous permet d’entrevoir de quelle irrésistible prépondérance sera susceptible, dans la virilité de la raison humaine, la force logique des démonstrations véritables, surtout quand son extension usuelle aux considérations morales et sociales lui aura procuré toute l’énergie qu’elle comporte, et
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dont son défaut actuel de généralité doit profondément neutraliser l’essor. Une telle aptitude fondamentale est loin , sans doute, de dispenser d’une véritable régularisation de la foi positive dans le système de l’éducation universelle : cette discipline est surtout indispensable envers les notions les plus complexes , où l’assentiment unanime est pourtant beaucoup plus essentiel , pour réagir suffisamment contre les illusions et l'entraînement des passions. Toutefois il est clair que si la foi nouvelle ne comporte point la même plénitude d’ascendant que l’ancienne , la nature de la philosophie et de la sociabilité correspondantes ne l’exigent pas non plus, puisqu’il s’agit d’un état mental qui , disposant spontanément A la convergence, permet d’organiser une véritable unité spirituelle, sans supposer la rigoureuse compression permanente que l’état tbéologique avait dû laborieusement établir pour prévenir , autant que possible , les profondes discordances propres à une philosophie aussi vague et arbitraire qu’absolue, outre que les intérêts réels sont bien plus disciplinables que les intérêts chimériques. Il existe donc, à cet égard, une suffisante harmonie générale entre le besoin et la possibilité d’une discipline régulière chez les intelligences modernes; du moins quand le régime ihéologico - métaphysique , devenu émineiniirent perturbateur, y aura totalement cessé. Ces considérations tendent à dissiper spontaOiément les fâcheuses inquiétudes tbéocratiques que soulève aujourd'hui toute pensée quelconque de réorganisation spirituelle ; puisque la nature philosophique du nouveau gouvernement moral ne lui permet nullement de comporter des usurpations équivalentes à celles de l’autorité théologique.
PIIYSIQUK SOCIALE.
Néaiimoill.s , il ne faut pas croire, par une exagération inverse , ijue ce régime positif ne soit pas , à sa manière, susceptible de graves abus, inliérens à l’infirmité de notre nature mentale et affective; leur suffisante répression exigera même certainement une constante surveillance sociale, qui, à la vérité, ne saurait manquer. La science réelle ne se montre que trop aujourd’hui compatible avec le charlatanisme, surtout chez les géomètres, dont le langage mystérieux peut si aisément dissimuler , auprès du vulgaire, une profonde médiocrité intellectuelle; et les savans sont d’ailleurs tout aussi disposés à l’oppression que les prêtres ont jamais pu l’être, quoiqu’ils n’en puissent heureusement obtenir jamais les mêmes moyens. Ainsi, l’esprit universel de critique sociale, spontanément introduit par le régime mouothéique du moyen âge , comme une suite nécessaire de la séparation des deux puissances, suivant les explications du cinquante-quatrième chapitre, doit surtout remplir un office continu dans le système final de la sociabilité moderne. La désastreuse prépondérance que cet esprit exerce aujourd’hui n’empêche pas qu’il ne devienne susceptible d’uue heureuse efficacité ultérieure , quand il sera , au contraire, convenablenaent subordonné à l’esprit organique, et régulièrement appliqué à contenir, autant que possible, lesabus propres au nouveau régime . Sans doute, l’universelle propagation des connaissances réelles constituera spontanément la plus solide garantie contre le charlatanisme scientifique : car, lorsque, par exémple, le langage algébrique sera , au degré élémentaire , devenu vraiment vulgaire, le mérite de le parler ne dispensera plus de toute autre qualité plus essentielle. Mais
ce correctif nécessaire ne saurait pourtant suffire, si la nature du régime positif ne devait en même temps développer aussi une continuelle surveillance critique, qui, loin de tendre, comme aujourd’hui, à la subversion du système, concourra régulièrement, au contraire, à en consolider l’harmonie, parce qu’elle résultera directement de sa constitution fondamentale, d’après laquelle l’autorité spirituelle sera toujours légitimement soumise, soit dans son origine, soit dans sa destination, à des conditions de capacité et de moralité, rigoureusement déterminées, dontle principe, universellement proclamé, pourra toujours être invoqué à l’appui «le tout reproche convenablement motivé. Ces conditions initiales doivent être surtout intellectuelles, tandis que les conditions finales seront principalement morales. Les premières .se rapportent à l’ensemble des difficiles préparations , à lu fois logiques et scientifiques , qui doivent garantir l’aptitude rationnelle des membres de la corporation spéculative, à laquelle si peu de nos académiciens seraient vraiment dignes d’être agrégés. Le même principe «le discipline intellectuelle que cette corporation aura communément employé, pour interdire la discussion aux esprits incompéiens , pourra évidemment être tourné contre ses propres fonctionnaires, lorsqu’ils n’auront pas convenablement satisfait aux obligations correspondantes , bien plus étendues et plus impérieuses à leur égard qu’envers les simples fidèles. Quant aux autres conditions, moins senties mais aussi nécessaires, elles concernent directement l’exercice continu de l’autorité .spirituelle, qui, dans tousses actes, doit être évidemment soumise à l’ensemble des sévères prescriptions morales
qu’elle-inéme aura régulièrement imposées à chacun nu nom de tous. Depuis que le catholicisme a noblement proclamé l’entière suprématie sociale de la morale , nonseulement sur la force , mais même sur l’intelligence , par suite de la séparation fondamentale des deux pouvoirs , le plus chétif croyant a dû acquérir , d’après celte règle universelle, un droit légitime de remontrance convenable envers toute autorité quelconque qui en aurait enfreint les communes obligations , sans excepter même l’autorité spirituelle , plus spécialement obligée , au contraire, à les respecter. Si une telle faculté a pleinement existé sous le régime inonolhéique, malgré la tendance fortement théocratique inhérente au principe religieux , elle doit être , à plus forte raison , mieux compatible encore avec la nature du régime positif, où tout devient nécessairement discutable sous les conditions convenables ; outre que les prescriptions , générales ou spéciales , de la morale positive seront beaucoup plus précises et moins irrécusables que ne pouvaient l’être celles de la morale religieuse. Tous ceux qui aspireront alors au gouvernement spirituel de l’humanité sauront ou apprendront bientôt qu’une profonde moralité n’est pas moins indispensable qu’une haute capacité pour celle grande destination : le discrédit universel qui atteindra rapidement ceux qui dédaigneront ou méconnaîtront cette alliance nécessaire , montrera <[ue la société moderne, dont la foi ne saurait être aveugle, ne supporte pas longtemps l’oppressive prétention de nos habiles à dominer le monde sans lui rendre réellement aucun service continu .
L’ensemble des considérations qui ont suivi le résumé
5)^0 PHII.OSOPHIK POSITIVE.
final de notre élaboration historique constitue maintenant ici une suffisante détermination générale du but, de la nature et du caractère propres à la grande réorganisation spirituelle qui doit nécessairement commencer et diriger la re'généraiion totale vers laquelle nous avons vu, chez l’élite de l’humanité, directement converger de plus en plus, dès le moyen âge, le cours permanent de tous les divers mouvenn-ns sociaux. Quant à la réorganisation temporelle consécutive, dont l’étude du passe nous a déjà nettement indiqué l’esprit essentiel, il est clair, d’après nos explications antérieures, que son appréciation directe et spéciale, aujourd’hui trop prématurée pour comporter la précision et la rigueur convenables, ne pourrait actuellement offrir qu’une dangereuse concession à de vicieuses habitudes politi(|ues, qu’il s’agit , avant tout, de rérormer ; car nous avons hautement reconnu que la fondation du nouveau système social avorterait, de toute nécessite', tant qu’ello ne serait pas d’abord entreprise seulement dans l’ordre, spirituel ou européen, et que le point de vue temporel ou national conserverait encore sa prépondérance empirique. Mais , sans méconnaître jamais cette grande prescription logique, je crois maintenant devoir arrêter directement l’attention du lecteur sur le vrai principe général de la coordination élémentaire propre à l’économie finale des sociétés modernes ; puisque la notion fondamentale d’un tel classement deviendra naturellement indispensable au nouveau pouvoir spirituel pour se former une idée suffisamment nette du milieu social correspondant, afin d’y adapter convenablement l’ensemble de l’éducation positive, dont le but politique resterait autrement trop peu
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déierminé. Or, d’un autre côté , ce principe hiérarchique, posé dès le début de ce Traité , a reçu depuis une confirmation pleinement décisive par l’extension graduelle qu’il a spontanément acquise dans le cours entier des cinq volumes précédens; en sorte que nous n’avons plus ici qu’à ébaucher sommairement son appréciation directe, pour faire suffisamment concevoir sa destination universelle, comme je l’ai annoncé aux cinquantième et cinquante-unième chapitres; en renvoyant d’ailleurs au Traité spécial de philosophie politique , déjà promis à tant d’autres titres, des explications développées qui seraient actuellement déplacées.
Avant de procéder immédiatement à cette importante indication , il faut d’abord écarter entièrement la distinction vulgaire entre les deux sortes de fonctions respectivement qualifiées de publiques et privées. Cette division empirique, propre à nos mœurs transitoires, constituerait, en effet, un obstacle insurmontable à toute saine conception du classement social , par l’impossibilité de ramener cette vaine démarcation à aucune vue rationnelle. Dans toute société vraiment constituée, chaque membre peut et doit être envisagé comme un véritable fonctionnaire public , en tant que son activité particulière concourt à l’économie générale suivant une destination régulière, dont l’utilité est universellement sentie ; sauf l’existence oisive ou purement négative, toujours de plus en plus exceptionnelle , et que la sociabilité moderne fera bientôt disparaître essentiellement. Il n’en saurait être autrement qu'aux époques de grande transition , lorsqu’une civilisation se développe sous une autre antérieure et hétérogène : car alors les nouveaux éléinens
sociaux, quoique e'inineinnicnt actifs, ne pouvant être rationnellement annexés à l’ordre normal envers lequel ils sont étrangers, et souvent hostiles, doivent, en elTet, se présenter comme uniqueineut relatifs à des impulsions individuelles, dont la convergence finale n’est pas encore assez appréciable, r^ous avons historiquement reconnu , au cinquante-troisième chapitre , que la distinction dont il s’agit fut totalement incompatible avec le régime tbéocratique, ainsi qu’on le voit encore chez les peuples où ce régime initial a suffisamment persisté , surtout dans l’Inde, principal type ù cet égard, et où le plus humble artisan offre , à un degré très-prononcé, un véritable caractère public. La même remarque, quoique moins saillante, reste applicable aussi à l’ordre grec, et principalement à l’ordre romain , beaucoup mieux caractérisé ; mais il faut, en ce nouveau cas, n’avoir égard qu’à l.x population libre , dont tous les membres avaient habituellement une évidente destination militaire, les uns comme capitaines, les autres comme soldats, suivant une distinction toujours essentiellement héréditaire , émanée du système précédent. Avec une pareille restriction, çette observation s’étend encore au régime du moyen âge, du moins tant que son génie propre a pu demeurer suffisamment prononcé : tous les hommes libres y présentaient toujours un certain caractère politique, irrécusable jusque chez le moindre chevalier, sauf les inégalités de degré et les intermittences d’activité. C’est seulement à la fin de cette époque intermédiaire , quand la grande transition a directement commencé, surtout d’après l’essor industriel succédant partout à l’abolition de la servitude, que l’on voit spontanément
surgir une distinction usuelle entre les professions publiques et les professions privées, suivant qu’elles se rapportaient ou aux fonctions normales de l’ordre antérieur, subsistant quoique déclinant, ou aux opérations essentiellement partielles et empiriques des nouveaux élémeus sociaux , dont nul ne pouvait alors apercevoir la tendance nécessaire vers une autre économie générale. Une telle distinction dut ensuite se développer de plus en plus, à mesure que s’accomplissait le double mouvement préparatoire, à la fois négatif et positif, que nous avons reconnu propre à l’évolution moderne ; eu sorte que l’histoire totale de cette notion temporaire représente spontanément, à sa manière, notre appréciation de l’ensemble du passé ; coïncidence qui, sans doute, n’a rien defortuit, et qui doit pareillement se reproduire à tout autre égard , si notre théorie historique est la fidèle expression générale de la réalité sociale. Toutefois la plus complète intensité d’une semblable démarcation doit se ■ apporter véritablement à la seconde des trois phases successives que nous a présentées cet âge transitoire, pendant que le régime ancien conservait, en apparence, toute sa prépondérance politique; car, sous la phase suivante, où l’essor industriel a pris assez d’importance pour que les gouvernemens européens commencent à y subordonner directement leurs combinaisons pratiques, la tendance spontanée de l’évolution moderne vers une nouvelle coordination sociale devient déjà graduellement appréciable, au point d’imprimer aux grandes existences industrielles un caractère public de plus en plus prononcé. Enfin, depuis le début de la crise finale, ce changement est devenu tellement tranché qu’il indique une
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inévilablu inversion de la disposition antérieure dans le nouvel état de liociété, caractérisé non-seulement quant à l’ordre spirituel, ce qui est évident, mais aussi quant à l’ordre temporel, par l’extinction presque totale du genre d’activité qui constituait d’abord les professions publiques, et par la prépondérance normale des fonctions jadis privées; le gouvernement proprement dit, sous l’un et l’autre aspect, n’étant dès lors, comme autrefois en sens contraire, qu’une application plus complète et plus générale delà destination habituelle. Néanmoins la distinction temporaire que nous apprécions persistera nécessairement, à un certain degré, jusqu’à ce que la conception fondamentale du nouveau système social soit devenue assez nette et assez familière pour devclopper un sentiment elémenUire d’utilité publique, d’abord parmi les chefs des divers travaux humains, et même ensuite chez les moindres coopérateurs. La dignité qui anime encore le plus obscur soldat dans l’exercice de ses plus modestes fonctions n’est poinl, sans doute, particulière à l’ordre militaire ; elle convient également à touteequiest systématisé , elle ennoblira un jour les plus simples professions actuelles, quand l’éducation positive, faisant partout prévaloir une juste notion générale de la sociabilité moderne, aura pu rendre su£isamment appréciable à tous la participation continue de chaque activité partielle à l’économie commune. Ainsi, la cessation vulgaire de la division encore existante entre les professions privées et les professions publiques dépend nécessairement de la régénération universelle des idées et des mœurs modernes. Mais, en vertu même de cette intime connexité, les vrais philosophes, dont les coiicep-
PHYSIQUE SOCIAUE.
lions doivent toujours devancer, à un certain degré, la raison commune, ne sauraient aujourd’hui se représenter convenablement l’ensemble du nouveau système social , s’ils ne s’affranchissent préalablement d’une telle distinction, propre seulement à l’âge transitoire. Ils devront donc concevoir désormais comme publiques toutes les fonctions qualifiées actuellement de privées, après avoir d’abord judicieusement écarté de l’économie finale, suivant les indications de la saine théorie historique, les diverses fonctions destinées à disparaître essentiellement. En conséquence, nous supposerons ici éliminé tout ce qui se rapporte aux divers débris quelconques de l’état préliminaire, non-seulement théologique, mais même métaphysique; quoique ces derniers soient aujourd’hui beaucoup plus bruyans, ils ne sont pas, au fond, plus vivaces. .D’après une telle préparation , l’économie moderne ne présentant plus que des élémens homogènes, dont la convergence est nettement appréciable , il devient possible de concevoir l’ensemble de la hiérarcliie sociale , qui restera inintelligible tant <[u’on s’efforcera «l’y combiner irrationnellement les classes vraiment ascendantes avec les classes inévitablement descendantes. Le lecteur doit maintenant comprendre l’importance philosophi([ue de l’e.xplication préalable que nous venons d’achever. Quoique cette élévation finale des professions privées à la dignité de fonctions publitpics ne «loive , sans doute, rien changer d’essentiel au mode actuel de leur exercice spécial, elle transformera profondément leur esprit général, et devra même affecter beaucoup leurs conditions usuelles. Tandis «}ue, d’une part, une telle appréciation normale développera , chez tous
les l'allas quelconques de la société -positive , un noble sentiment personnel de valeur sociale, elle y fera , d’une autre part , sentir la nécessité permanente d’une certaine discipline systématique, naturellement incompatible avec le caractère purement individuel , et tendant à garantir les obligations, soit préliminaires, soit continues , propres à chaque carrière. £n un mot , ce simple changement constituera spontanément un symptôme universel de la régénération moderne.
Le principe essentiel de la nouvelle coordination sociale , dont je dois maintenant indiquer l’appréciation directe, a été d’abord destiné, au commencement de ce Traité {voyez la deuxième leçon) , à établir la vraie hiérarchie des sciences fondamentales , d’après le degré de généralité et d’abstraction de leur sujet propre, suivant la nature des phénomènes correspondans j telle fut aussi, dans mon évolution personnelle, la première source de cette conception philosophique. Nous avons ensuite reconnu, sans aucune vaine prévention systématique, que la même loi logique fournissait spontanément la meilleure distribution intérieure de chaque partie successive de la philosophie inorganique. En s’étendant à la philosophie biologique , elle y a pris un caractère plus actif, plus rapproché de sa destination sociale : passant de l’ordre des idées et des phénomènes à l’ordre réel des êtres eux-mêmes, ce principe taxonomique, convenablement appliqué , est aussi devenu apte à représenter exactement la véritable coordination naturelle maintenant établie par les zoologistes rationnels pour l’ensemble de la série animale. Par une dernière extension , nous y avons directement rattaché, au
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cinquaniième chapitre, la base essentielle de toute la statique sociale : et, enfin, l’élaboration dynamique de la leçon précédente vient d’y puiser la détermination de l’ordre général des diverses évolutions élémentaires propres à la sociabilité moderne. Une suite aussi décisive d’applications capitales, érige désormais, j’ose le dire , un tel principe philosophique en loi fondamentale de toute hiérarchie quelconque : l’universalité nécessaire des lois logiques explique d’ailleurs naturellement cet ensemble de coïncidences successives , qui ne devaient , sans doute, rien offrir de fortuit. Ainsi , dans chaque société régulière , quelles qu’en puissent être la nature et la destination, les diverses activités partielles se subordonnent toujours entre elles suivant le degré de généralité et d’abstraction propre à leur caractère habituel. Cette règk nécessaire ne sera jamais démentie par l’exacte appréciation des divers cas réels j pourvu que , suivant son esprit, on ne l’applique qu’à un véritable système, d’ailleurs quelconque , formé d’élémens homogènes , convergeant tous vers une destination commune, au lieu de l’incohérente coexistence d’activités discordantes. La société antique, soit théocratique , soit militaire, la seule, comme nous l’avons vu, qui ait pu jusqu’ici être pleinement systématisée, a toujours offert une coordination évidemment conforme à ce principe universel , dont la notion sociale ne saurait être aujourd’hui mieux éclaircie que d’après ce type caractéristique , considéré même dans les faibles vestiges que notre civilisation en conserve encore ; surtout dans l’organisme militaire , resté, sous ce rapport, plus nettement appréciable qu'aucun autre, et où la hiérarchie nécessaire qui subordonne TOHE VI. 37
57^ PHILOSOPHIB POSITIVK.
constamment les agens moins généraux à de plus géne'raux devient tellement prononcée qu’elle demeure même profondément indiquée par les qualifications usuelles. Il serait donc ici superflu de prouver expressément que la société nouvelle, une fois parvenue à l’état d’homogénéité et de consistance convenable à sa nature , ne saurait comporter d’autre classification normale, appliquée seulement à des clémens d’un autre ordre; ainsi que l’annoncent directement les divers classemens partiels qui s’y sont déjà spontanément réalisés, pendant le cours de la grande transition moderne. En conséquence , la véritable difficulté philosophique se réduit essentiellement , à ce sujet , à bien apprécier les düTérens degrés de généralité ou , ce qui revient au même , d’abstraction , inbérens aux différentes fonctions de l’organisme positif. Or, par une anticipation indispensable, cette opération a été presque entièrement accomplie , quoiqu’à une autre fin , dès le début de ce volume ; et les volumes précédons avaient spontanément amené les principales indications propres à compléter une telle explication , du moins en la bornant au degré de développemeut que nous ne devons point dépasser ici : en sorte qu’il ne nous reste plus, sous ce rapport, qu’à combiner directement ces différentes notions , pour en faire suffisamment ressortir la conception rationnelle de l’économie finale.
Considérée du point de vue le plus philosophique, la progres.‘>ion sociale s’est d’abord présentée à nous , dans son ensemble, au cinquante-unième chapitre, comme une sorte de prolongement nécessaire de la série animale , oùles êtres sont d’autant plus élevés qu’ils se rapprochent davantage du type humain , tandis que, d’une autre part,
bng
l’évolutiou humaine est surtout caractérisée par sa tendance constante à faire de plus en plus prévaloir les divers attributs essentiels qui distinguent l’humanité proprement dite de la simple animalité. Quoique l’ordre dynamique, dont les degrés sont beaucoup plus tranchés, dût être éminemment propre à fonder une telle conception , elle doit évidemment convenir aussi à l’ordre statique, d’après l'intime connexité, directement établie au quarante-huitième chapitre , entre les lois d’haemonie et les lois de succession , pour l’étude rationnelle des phénomènes sociaux. Ainsi la hiérarchie sociale doit pareillement offrir, en principe , une extension spontanée de l’échelle animale : eu sorte que les caractères qui y séparent les diverses classes doivent être, avec une moindre intensité , essentiellement analogues à ceux qui distinguent les différens degrés d’animalité. Telle est la première base inébranlable que la philosophie positive fournira naturellement à la subordination sociale, dès lors scientifiquement rattachée au même titre fondamental d’où l’homme conclut justement sa propre supériorité sur tous les autres animaux. La dignité animale est essentiellement mesurée par l’ascendant du système nerveux, principal siège de l’animalité, et la dignité sociale par la prépondérance plus ou moins prononcée des plus éminentes facultés propres à ce système ; quoique la vie purement organique, fond primitif de toute existence, doive d’ailleurs, en l’un et l’autre cas , toujours rester plus ou moins dominante , comme je l’ai expliqué en son lieu. D’après la tendance spontanée à l'universelle application du type humain, qui caractérise nécessairement, suivant notre théorie, la philosophie
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58o PHtI.OSOPIIIE POSITIVE.
initiale, les idées de liiérarcLie ont dû être d'abord tirées constamment de l'ordre intérieur des sociétés liuuiaines pour être ensuite transportées à divers autres sujets. La philosophie Bnale, qui d’abord , au contraire, procède surtout du monde à l’homme, puisera désormais, en sens inverse, les notions de subordination dans l’appréciation directe de l’ordre extérieur, plus simple, mieux tranché et plus fixe, afin que leur extension sociale puisse logiquement contenir l’influence dissolvante de l’esprit sophistique , dont l’essor accompagne malheureusement le progrès naturel de notre intelligence. C’est ainsi que la science et la théologie , considérant l’homme, l’une comme le premier des animaux , l’autre coiuuic le dernier des anges, conduisent, sous ce rapport, suivant des voies opposées, à des résultats essentiellement équivalens , quoique d’une stabilité fort inégale , d’après la commune prépondérance nécessaire , rationnelle ou instinctive , réelle ou chimérique , d’un même type fondamental. On ne saurait donc contester l’éminente aptitude de la philosophie positive à consolider spontanément les saines idées de subordination sociale en les liant profondément , par des nuances moins tranchées et plus délicates, mais non moins réelles , au même principe universel qui , dans l’échelle générale des êtres vivans , place d’abord la vie animale proprement dite au-dessus de la simple vie organique, et ensuite constitue la série successive des divers degrés essentiels de l’animalité.
Une première application de cette théorie hiérarchique à l’ensemble de la nouvelle économie sociale , conduit à y concevoir la classe spéculative au-dessus de l.a
PHïSIQUK SOCIALIi. 58 1
masse active, cotuineje l’ai précédemment établi : puisque la première offre certainement un essor plus complet des facultés de généralisation et d’abstraction qui distinguent le plus la nature humaine; à moins qu’une insuffisante moralité n’y vienne paralyser la spiritualité, ce qui, en temps normal, ne peut constituer que des anomalies purement individuelles , dont la répression possible deviendra l’objet continu d’une sage discipline. Quand la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires fut d’abord introduite dans l’organisme social par le régime inonotbéique du moyen âge, il ne faut pas croire que la supériorité légale du clergé relativement à tous les autres ordres résultât uniquement , ni même principalement, de son caractère religieux. Elle dérivait surtout d’un principe plus profond et plus universel, suivant la tendance involontaire de l’appréciation humaine vers la prééminence spéculative. L’accroissement effectif de cette tendance constante , malgré la décadence contiuue des influences purement religieuses , montre clairement qu’elle est plus désintéressée qu’on n’a coutume de le supposer, et qu’elle indique directement uuc disposition spontanée de notre intelligence à estimer davantage les conceptions les plus générales. Mais , par cela même , cette première subordination ne pourra devenir irrévocablement réalisable , dans l’économie positive, que lorsque les élémens actuels de la nouvelle classe spéculative seront enfin suffisamment dégagés de la spécialité dispersive qui , après avoir été indispensable à leur préparation, constitue aujourd’hui le principal obstacle à leur installation sociale , certainement impossible sans leur propre systématisation préa-
PHILOSOPHJE POSITIVE.
lable(i). Quand la régénération philosophique aura convenablement ramené ces divers élémens à une véritable unité, d’ailleurs pleinement compatible avec une saine répartition intérieure, correspondante à la diversité secondaire des besoins et des aptitudes, alors seulement cetie classe obtiendra réellement l’éminente position que comporte sa nature , et dont sa présente situation ne peut donner qu’une très-faible idée. Une superlicielli* appréciation pourrait d’abord faire envisager cette prééminence nécessaire de la dignité spéculative comme contraire à notre principe fondamental de la séparation des deux puissances; mais les explications du cinquantequatrième chapitre, suffisamment complétées ci-dessus.
(i) Dans leur (ItMain stupide pour toute philosophie générale, l.i plupart des savans actuels, surtout en France, ne comprennent pas, h cet égard , que leur aveugle antipathie est en réalité nécessairement contraire au juste sentiment de dignité sociale que leur inspire spontauéinent le caractère spéculatif. Il est pourtant sensible que si cette opposition rétrograde h l’essor de tout esprit philosophique pouvait effectivement prévaloir, les praticiens viendraient bientôt, sous la même impulsion plus prolongée, discréditer li leur tour l’esprit scientifique proprement dit. Le régime de la spécialité , naturellement lié h la prépondérance des applications directes, conduirait nécessairement les simples ingénieurs h éliminer les vrais savans, aux mêmes litres que ceux-ci proclament aujourd’hui contre les vériubles philosophes. Arguant avec raison de, lu généralité 8ti|>éricnrc de leurs conceptions hahituclles pour légitimer leur prééminence mentale sur les praticiens , comment ces savans ne comprennent-ils pas que des vues encote plus générales doivent assurer & l’esprit philosophique, sons la seule condition d’une suflSsante positivité, une supériorité non moins légitime sur l'esprit scientifique actuel ? L’inconséquence évidente d’une telle disposition ne peut s’expliquer réellement que par l’influence d’un déplorable empirisme, spontanément rattaché h des instincts égoïstes que j’ai déjH siiflisamment caractérisés.
PHYSIQUE SOCIAI.E.
pi'éviendront , j’espère, chez tout lecteur judicieux , une aussi grave inconséquence ; puisque nous avons directement reconnu que , dans la sociabilité moderne, la considération et la puissance étaient nécessairement distribuées selon des lois tellement différentes, que leurs degrés supérieurs s’excluent essentiellement. Or il s’agit ici de l’ordre de dignité, et non de l’ordre de pouvoir, du rang occupé dans l’estime universelle et non de l’influence directe exercée sur les actes réels. Bien loin que la prééminence nécessaire de la classe spéculative sous le premier aspect puisse aucunement altérer l’indispensable séparation des deux puissances , c’est par là , au contraire , que cette division doit être suffisamment consolidée : car, si celle des deux forces positives qui est inévitablement inférieure en ascendant temporel , l’était aussi en considération sociale, une telle pondération serait aussitôt détruite, par l’entière dégradation de l’autorité spirituelle. C’est précisément de l’opposition naturelle de ces deux sortes de suprématie que résultera entre les deux pouvoirs un état normal de rivalité générale, heureusement incompatible avec le despotisme prolongé d’aucun d’eux, et qui, malgré sa tendance inévitable à susciter quelquefois de graves conflits , n’en constituera pas moins, comme je l’ai montré, la principale source régulière du mouvement politique. Du reste , en se reportant au principe philosophique de notre théorie hiérarchique , il est clair que la meme conception scientifique qui établit la dignité supérieure de la classe spéculative, indique directement la prépondérance pratique du, pouvoir actif en la rattachant .à l’ascendant nécessaire de la vie organique proprement
dite chez les plus e'minentes natures animales, sans excepter la nature humaine , même parvenue à son plus noble développement .social , suivant les explications décisives des quarantième et cinquante-uniëme chapitres.
Nous avons ainsi suffisamment apprécié la principale division sociale, celle qui correspond aux deux modes les plus distincts de l’existence humaine , et qui régularise les deux manières les plus différentes de classer les hommes , selon la capacité ou selon la puissance. 11 devient dès lors facile de caractériser, d’après le même principe hiérarchique , la plus importante subdivision de chacune de ces deux grandes classes, déjà indiquée d’ailleurs , quoiqu’à une autre fin , au début de ce volume. Quant à la classe spéculative, elle se décompose évidemment en deux très-distinctes , suivant les deux directions fort différentes qu'y prend le commun esprit contemplatif, tantôt philosophique ou scientifique, tantôt esthétique ou poétique. Malgré la similitude essentielle de mœurs et d’opinions qui doit rapprocher spontanément ces deux natures contemplatives , en les séparant nettement de la nature active , leur évidente diversité n’en constitue pas moins une nouvelle application irrécusable de notre théorie de coordination. Quelle que soit l’importance sociale des beaux-arts, comme je l’ai soigneusement explique aux cinquante-troisième et cinquante-sixième chapitres , et quoique l’avenir leur réserve une éminente mission , que j’indiquerai directement à la fin de ce volume , il n’est pas douteux que le point de vue esthétique ne soit moins général et moins abstrait que le point de vue scientifique ou philosophique. Celui-ci est immédiatement relatif aux con-
PHVSIQIE SOCIALE. 585
ceptions fondamentales destinées à diriger l’exercice universel de la raison humaine ; tandis que l’autre se rapporte seulement aux facultés d’expression, qui ne sauraient jamais occuper le premier rang dans notre système mental : eu sorte que , chez la classe philosophique, le type humain s’approche nécessairement davantage de sa perfection caractéristique, par un essor supérieur des facultés d’abstraire , de généraliser et de coordonner, qui constituent certainement la principale prééminence de l’humanité sur l’animalité. Le principe biologique de notre hiérarchie sociale représente directement cette inégalité nécessaire entre les deux classes spirituelles: car si, en descendant l’échelle animale , les aptitudes industrielles sont celles qui, à raison de leur dignité inférieure , persistent le plus longtemps , on voit aussi les aptitudes esthétiques, sans se prolonger, à beaucoup près , autant , disparaître néanmoins plus tard que les aptitudes scientifiques, lesquelles, appréciées suivant leur attribut essentiel d’une certaine prévision des phénomènes, cessent ainsi bien pi us promptement que toutes les autres , en témoignage incontestable de leur universelle suprématie. Pour la classe active ou pratique , qui nécessairement embrasse l’immense majorité , son développement plus complet et plus prononcé a déjà dû rendre ses divisions essentielles encore plus tranchées et mieux appréciables; en sorte que, à leur égard, la théorie hiérarcliique n’a guère qu’à rationnaliser les distinctions consacrées jusqu’ici par l’iisage spontané. Il faut , à cet effet , y considérer d’abord la principale décomposition de l’activité industrielle , suivant qu’elle se borne à la production proprement dite , ou qu’elle se
rapporte à la transmission des produits : le second cas est évidemment supérieur au premier quant à l’abstraction des opérations et à la généralité des rapports; aussi est-il plus exclusivement propre à l’humanité. On doit ensuite subdiviser chacun d’eux selon que la production concerne la simple formation des matériaux ou leur élaboration directe , et que la transmission est immédiatement relative aux produits mêmes ou seulement à leurs signes représentatifs : il est clair que , des deux parts, le dernier ordre industriel présente un caractère plus général et plus abstrait que le précédent , conformément à notre règle constante de classement. Ces deux décompositions successives constituent spontanément la vraie hiérarchie industrielle, en plaçant au premier rang les banquiers , à raison de la généralité et de l’abstraction supérieures de leurs opérations propres , ensuite les commerçans proprement dits, puis les manufacturiers , et enfin les agiiculteurls, dont les travaux sont nécessairement plus concrets et les relations plus spéciales que chez les trois autres classes pratiques.
A. cette coordination fondamentale de la nouvelle économie sociale, il serait ici déplacé d’ajouter aucune subdivision plus secondaire, soit spéculative, soit active ; outre que des distinctions trop multipliées, quelle qu’en fût l’homogénéité, offriraient d’abord le grave inconvénient d’altérer ou de dissimuler l’unité nécessaire des classes correspondantes. Quand le progrès de la réorganisation positive en aura suffisamment indiqué la nécessité, il sera facile de les déterminer graduellement par l’application plus prolongée du même principe hiérarchique , sans qu’il convienne de trop anticiper , à cet egard ,
sur les besoins successifs. C’est pourquoi je m’abstiens à dessein de combiner ici les diverses indications spontaiie'ment obtenues dans les volumes précédons quant à la décomposition rationnelle de l’ordre spéculatif, soit scientiBque , soit même esthétique , afin d’éviter toute discussion prématurée, qui pourrait faire oublier ou méconnaître la principale considération.. Je dois seule* ment, envers le premier, rappeler directement la re~ marque déjà mentionnée, au début de ce volume, sur la distinction provisoire entre l’esprit scientifique proprement dit et l’esprit vraiment jibilosopliique. Tout en appliquant cette distinction dans notre élaboration dynamique , qui sans cela eût été confuse , j’ai soigneusement averti qu’elle ne pouvait avoir qu’une simple destination historique , pour la partie de la transition moderne Où ces deux esprits ont été , en effet, exceptionnellement séparés; mais qu’une telle division devait être radicalement écartée pour la conception statique de Tordre final, dont elle empêcherait directement l'appréciation rationnelle , comme reposant sur une vicieuse opposition entre des facultés essentiellement ifijentiques, sauf les inégalités de degré. Quoique j’aie eu ci-dessus implicitement égard à cette indispensable condition , son importance me détermine cependant, afin de prévenir toute incertitude, à en formuler ici une dernière expression directe , en indiquant que , à l’état positif , la science et la philosophie , ainsi qu’elles doivent être conçues Tune et l’autre, seront désormais entièrement confondues; en sorte que le reste de ce volume emploiera indifféremment Tune ou l’autre dénomination.
Envers les subdivisions ultérieures de la hiérarchie
positive , la seule considération vraiment essentielle qu’il faille signaler ici , consiste en ce qu’elles émaneront toujours du même principe fondamental qui vient de nous fournir les distinctions primordiales , de façon à maintenir constamment l’unité nécessaire du classement social. Pour caractériser nettement une telle uniformité, il suffira de l’étendre directement à la plus extrême subordination industrielle, celle qui, dans chaque espèce de travaux, existe entre l’entrepreneur proprement dit et l’opérateur immédiat. Or cette coordination , la plus élémentaire de toutes, et qui, par suite, comporte, surtout aujourd’hui , les plus dangereuses collisions , à raison de la continuité et de l’intimité des contacts, se rattache évidemment à notre principe hiérarchique ; puisque le caractère propre de l’entrepreneur est certainement plus général et plus abstrait que celui du simple ouvrier, dont l’action et la responsabilité sont moins étendues. Ainsi cette dernière subordination , si importante à consolider, n’est assurément, en elle-même, ni plus arbitraire, ni moinsimmuablequ’aucunedesautres: à l’état normal, elle ne constitue pas davantage un abus de la force ou de la richesse, et repose sur les mêmes titres que les relations les moins contestées. Quoi qu’il en soit , il n’est plus douteux que le principe propre à expliquer ainsi , conformément aux indications spontanées de la raison publique , à la fois les cas les plus généraux et les plus particuliers , s’adaptera sans effort à une pareille appréciation des divers cas intermédiaires , aussitôt que l’application sociale l’exigera véritablement, malgré qu’on doive maintenant écarter, à ce sujet, toute vicieuse anticipation.
PHYSIQUE SOCIALE. DOQ
Par une facile combinaison des différentes indications qui précèdent, chacun peut désormais concevoir spontanément une première esquisse rationnelle de l’ensemble de l’économie positive , régulièrement disposé en une seule série statique , ordonnée suivant la généralité et l’abstraction toujours décroissantes du caractère social correspondant, et destinée à servir de base ultérieure à toute saine spéculation quelconque sur l’harmonie finale des sociétés modernes. La subordination normale qui en résulte sera naturellement consolidée d’après son intime homogénéité ; puisque, dans une telle hiérarchie, chaque classe ne peut méconnaître la dignité supérieure des précédentes qu’en altérant aussitôt son propre titre essentiel envers les suivantes, vu l’uniformité constante du principe de coordination : les classes même les plus inférieures ne sauraient oublier que ce principe coïncide nécessairement avec celui qui, plus largement appliqué, légitime la supériorité de l’homme envers tous les antres animaux : on voit, en outre, d’après les explications du cinquantième chapitre, que ce même principe hiérarchique , étendu jusqu’à l’ordre domestique, y comprend la véritable loi de la subordination des sexes.
En imposant régulièrement des obligations morales d’autant plus étendues et plus sévères à mesure que les influences sociales deviennent plus générales , la commune éducation fondamentale, ultérieurement complétée pardes institutions convenables, tendra directement à contenir d’ailleurs, autant que possible, les abus inhérens à ces inégalités nécessaires. Mais , en outre , la série sialique, considérée en sens inverse, offre, par sa nature, une compensation inévitable, quoique insufti-
VUILOSOPHIE POSITIVE.
saule, direciemeiU propre à neutraliser d’exorbitantes prétentions ; cai , à mesure que les opérations sociales deviennent ainsi plus particulières et plus coucrètes , leur utilité réelle devient aussi , de toute nécessité , plus directe et moins contestable , et par suite mieux assurée; en même temps, l’existence est plus indépendante (i) et la responsabilité moins éteudue, en raison des relations plus circonscrites et d’une correspondance plus iinmé-
(i) Au sujet de cette indépendance croistante,iliniporte ici de résoudre sommairement une objection très-naturelle, suscitée par l'apparente contradiction d’une telle remarque avec une autre notion plus essentielle établie , dès le début de ce Traité, envers la hiérarchie acienti- 6que, première source philosophique de notre théorie actuelle du classement universel : car nous avons alors reconnu {vojrez la deuxième leçon) que l’indépendance des spécnlations humaines augmentait nécessairement avec leur généralité, tandis qu'ici nous voyons les opérations sociales devenir spontanément plus indépendantes h mesure qu’elles sont plus particulières. Mais l’opposition est facile à expliquer, en ayant suffisamment égard è la différence inévitable entre la vie spéculative et la vie active. Dans l’ordre théorique, où le hut n’est que de penser, il est clair que les conceptions les plus abstraites doivent le moins dépendre de tontes les antres, qui leur sont, au contraire, essentiellement subordonnées. Il n’en pentplns être ainsi dans l’ordre pratique, où il faut surtout exister et agir, ce qui doit ériger l’actnalilë des opérations en principale condition de leur indépendance , dès lors croissante quand les fonctions deviennent plus concrètes et moins générales. Celte marche inveisc des deux séries positives sous un aspect aussi important ne constitue donc aucune contradiction véritable : elle signale seulement un nouveau motif essentiel de comprendre combien est réelle et indispensable notre distinction fondamentale entre les deux modes principaux de la vie sociale; distinction sans laquelle il serait impossible, à tons égards, d’établir aucune ixacte appréciatioit de l’ensemble de l’économie moderne.
PHYSIQUE SOCIALE. SqI
«iiate aux besoins les plus indispensables : en sorte que, si les premiers rangs s’bonoreut justement d’une coopération plus éminente et plus difficile, les derniers s’attribuent légitimement, à leur tour, un office plus certain et plus urgent; en restreignasit suffisamment leurs désirs, ceux-ci pourraient provisoirement subsister par cux-niêmes , sans dénaturer leur caractère essentiel, tandis que les autres ne le pourraient aucunement. Outre les garanties naturelles qu’une telle opposition fournit directement à l’harmonie sociale , elle est évidemment trèsfavoiable au bonheur privé , qui , une fois qu’est suffisamment consolidée la satisfaction des principales nécessités, dépend surtout d’une moindre sollicitude habituelle , du moins dans les cas, de plus en plus communs désormais , où le caractère individuel est assez conforme à la condition sociale ; de façon que les derniers rangs des populations positives pourront, à cet égard, tirer d’importantes ressources de l’heureuse insouciance qui leur est propre, et qui constituerait, au contraire, un grave défaut chez des classes plus élevées. Il est clair d’ailleurs que ces différentes tendances élémentaires de la nouvelle économie ue pomront obtenir une pleine efficacité sociale que lorsque le système fondamental de l’éducation universelle aura convenablement développé les mœurs et les attributs qui doivent y distinguer les divers ordres , et dont la confusion actuelle ne saurait offrir aucune idée: mais, à raison même d’une telle corrélation, je devais ici indiquer sommairement tous ces ajierçus , afin de mieux signaler les conditions essentielles de la grande élaboration philosophique qui doit .servir de base à l’éducation positive.
Considérée quant aux degrés successifs de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la richesse, notre série statique présente nécessairement des résultats opposés, selon qu’on y envisage l’ordre spéculatif ou l’ordre actif ; car, dans le premier, cette prépondérance diminue , tandis que , dans le second , elle augmente, en suivant, de part et d’autre, la hiérarchie ascendante. En effet, les lois naturelles du mouvement des richesses , si mal appréciées jusqu’ici par la métaphysique économique, font à la fois dépendre un tel ascendant de deux conditions très-distinctes, qui, dans leur plus grande intensité respective, sont directement opposées, l’extension plus générale et Tutililé plus directe des diverses coopérations sociales. Tant que les travaux humains, en se généralisant, restent néanmoins assez concrets pour que leur utilité demeure immédiatement appréciable à la raison commune , il n’est pas douteux que cette extension tend, par elle-même, à procurer une plus haute rétribution. spéciale des services rendus. Mais quand cet office social, devenu trop abstrait, ne comporte qu’une appréciation indirecte , lointaine et confuse, il est également incontestable que, malgré l’accroissement réel de son utilité finale, à raison d’une généralité supérieure, il procurera nécessairement une moindre richesse, par suite de l’insuffisante estimation privée d’une coopération dont l'influence partielle ne saurait plus comporter aucune exacte analyse usuelle. C'est sur l’oubli d’une telle opposition que repose directement le dangereux sophisme d’après lequel on prétendrait aujourd’hui , d’une manière plus ou moins explicite , ériger la richesse en mesure universelle et exclusive
PHYSIQUE SOCIALE. ÔqS
(]e la participation sociale , sans distinguer, à cet égard, entre l’ordre spéculatif et l’ordre actif; sophisme émiiieinment perturbateur, qui tend à bouleverser l’économie moderne, en étendant au premier ordre la loi qui ne convient qu’au second. Si , par exemple , la coopération finale, même purement industrielle, des grandes découvertes astronomiques qui ont tant perfectionne l’art nautique, pouvait être suffisamment appréciée dans chaque expédition particulière , il est sensible qu’aucune fortune actuelle ne pourrait donner une idée de la monstrueuse accumulation de riclie.sses qui se serait ainsi déjà réalisée chez les héritiers temporels d’un Kepler, d’un Newton, etc., fixât-on même leur rétribution partielle au taux le plus minime. Rien n’est plus propre que de telles hypothèses à manifester l’absurdité du prétendu principe relatif à la rémunération uniformément pécuniaire de tous les services réels , en faisant comprendre que l’utilité la plus étendue , en tant que trop lointaine et trop diffuse par une suite nécessaire de sa généralité supérieure, ne saurait trouver sa juste récompense que dans une plus haute considération sociale. Cette distinction est tellement nécessaire que, même chez la clas.se spéculative, l’ordre esthétique, à raison d’une plus facile appréciation privée, quoique son utilité finale soit certainement moindre, comporte naturellement une plus grande extension de richesses que l’ordre scientifique, dont l’existence serait presque impossible sans l’intervention continue de la sollicitude publique ; malgré que certains économistes aient sérieusement proposé d’abandonner aux seuls intérêts particuliers la protection habituelle des travaux les plus abstraits. D’après l’ensemble TOME VI. 38
PniI.OSOPHIE POSITIVE.
des considéra lions précédentes, il est clair que le principal ascendant pécuniaire doit résider vers le milieu de la hiérarchie totale, chez la classe des banquiers, naturellement placée à la tête du mouvement industriel, et dont les opérations ordinaires, sans cesser d’admettre une exacte appréciation directe , offrent précisément te degré de généralité le plus convenable àl’accuinulation des capitaux. Or, en même temps, ces caractères essentiels, envisagés sous un nouvel aspect, tendent spontanément à rendre cette classe réellement digne d’une telle prépondérance temporelle ; du moins, comme envers toutes les autres, quand son éducation propre sera en suffisante harmonie , intellectuelle et morale, avec sa destination sociale; car l’habitude d’entreprises plus abstraites et plus étendues, devant y développer davantage l’esprit d’ensemble, y suscite une plus grande aptitude aux combinaisons politiques que dans tout le reste de l’ordre pratique; en sorte que là surtout se trouvera placé le principal siège ultérieur du pouvoir temporel proprement dit. Il faut d’ailleurs noter, à ce sujet, que cette classe séra toujours, par sa nature , la moins nombreuse des classes industrielles; car, en général, la hiérarchie positive doit nécessairement offrir une croissante extension numérique, à mesure que les travaux, devenus plus particuliers et plus urgens, admettent et exigent à la fois des agens plus multipliés.
Envisagée sous un autre aspect , l’appréciation précédente conduit naturellement à compléter l’explication générale par laquelle nous avons dû préparer cette sommaire détermination de la hiérarchie positive; car le caractère public que l’économie nouvelle imprimera
nécessairement aux fonctions qualifiées aujourd’hui de privées ne doit influer essentiellement que sur la manière de concevoir heur commune destination sociale, et n’affectera nullement le mode effectif de leur accomplissement, comme je l’ai déjà indiqué. A mesure que l’intelligence et la sociabilité se développent à la fois, l’activité individuelle devient susceptible de saisir spontanément, et, par suite, d’administrer convenablement des relations d’autant plus étendues: en sorte que l’exécution spéciale des diverses opérations publiques peut être de plus en plus confiée à l’industrie privée, quand elles offrent des avantages assez directs et assez prochains , sans qu’une telle modification administrative doive d’ailleurs altérer, en aucune manière, la conception, toujoqrs éminemment sociale, ni, par suite, l’indispensable discipline, des travaux correspondans. Mais il est clair que , sous cet aspect , les diverses fonctions de l’organisme positif doivent offrir des différences essentiedles , suivant leur généralité et leur actualité fort inégales. Toutes celles de l’ordre actif, même les plus éminentes , pourront être finalement livrées sans danger au jeu naturel des impulsions individuelles , convenablement préparées par une sage éducation : en y réservant toujours la haute intervention facultative de la direction centrale, il importera beaucoup d’y éviter les abus de l’esprit réglementaire , qui tendrait à étouffer une salutaire spontanéité, source directe des plus heureux progrès, à l’égard d’offices alors suffisamment appréciables à la raison commune. Dans l’ordre spéculatif, au contraire , une efficacité sociale trop détournée , trop lointaine , et, par suite , trop peu sentie du vulgaire , sans être pourtant
Dgb PHiLOSOPHi r. posrTivE.
moins réelle ni moins intense, doit nécessairement con^ (luire, quoiqu'en n’y dédaignant pas l’appui secondaire de l’estimation privée, à y placer directement les divers travaux habituels sous la protection normale de la munihcence publique : ce qui fera davantage ressortir le caractère politique de ces fonctions, à mesure qu’elles deviendront plus générales et plus abstraites', et dès lors moins susceptibles d’appréciation individuelle. Tel est le seul sens régulier suivant lequel la distinction des professions en privées et publiques devra continuer à subsister, mais toujours subordonnée directement à la notion fondamentale d’une commune destination sociale.
D’après l’ensemble de notre élaboration sociologique , il serait assurément superflu d’ajouter ici aucune explication directe sur la composition nécessairement mobile des diverses classes quelconques de la hiérarchie positive. L’éducation universelle est , sous ce rapport , éminemment propre, sans exciter une ambition perturbatrice, à placer chacun dans la condition la plus convenable à ses principales aptitudes, en quelque rang que sa naissance l’ait jeté. Cette heureuse influence , beaucoup plus dépendante, par sa nature, des mœurs publiques que des institutions politiques , exige deux conditions opposées , mais également indispensables, dont l’accomplissement continu doit d’ailleurs ne porter aucune atteinte aux bases essentielles de l’économie générale : il faut , d’une part, que l’accès de toute carrière sociale reste constamment ouvertà dejusles prétentions individuelles, et que cependant, d’une autre part, l’exclusion des indignes y demeure sans cesse praticable ; d’après la coiii-
iiiune appréciation des garanties normales , à la fois intellectuelles et morales, que l’e'ducation fondamentale aura spécialement formulées pour chaque cas important. Sans doute , après que la confusion actuelle aura suffisamment abouti à un premier classement régulier , de telles mutations, quoique toujours possibles , et même réellement accomplies, devront ensuite devenir essentiellement exceptionnelles, en tant que fortement neutralisées par la tendance naturelle à l’hérédité des professions : puisque la plupart des hommes ne sauraient avoir, en réalité, de vocations déterminées, et que, eu même temps, la plupart des fonctions sociales n’en exigent pas ; ce qui conservera nécessairement à l’imitation domestique une grande efficacité habituelle, sauf les cas très-rares d’une véritable prédisposition. L’éducation rationnelle constituera d’ailleurs la plus puissante garantie contre la direction oppressive que pourrait faire craindre cette tendance héréditaire , dès lors spontanément contenue, par les mœurs autant que par les lois, entre les limites générales où elle devra exercer ordinairement une influence egalement salutaire sur l’ordre public et sur le bonheur privé. Il serait, du reste, évidemment chimérique de redouter la transformation ultérieure des classes en castes, dans une économie entièrement dégagée du principe théologique ; car il est clair que les castes n’ont jamais pu exister solidement sans une véritable consécration religieuse. L’élite de l’humanité a depuis longtemps passé la dernière phase sociale suffisamment compatible avec le régime des castes, dont l’extrême vestige tend certainement à disparaître aujourd’hui chez la population la plus avancée , comme je l’ai assez iudi-
que. Il ne faut pas que des terreurs puériles deviennent, à cet égard , l’occasion ou le prétexte d’une opposition indéfinie à toute vraie classification sociale , quand la prépondérance de l’esprit positif, toujours accessible , par sa nature, à une sage discussion, devra spontanément dissiper les inquiétudes qu’entretient encore, sous ce rapport, le caractère vague et absolu des conceptions tbéologico-métaphysiques.
Ayant maintenant assez caractérisé la théorie hiérarchique propre au système final de l’éducation universelle , il ne nous reste plus ici , pour avoir enfin apprécié suffisamment la grande réorganisation spirituelle des sociétés modernes, qu’à y considérer, d’une manière sommaire mais directe, un dernier attribut essentiel, en indiquant convenablement son intime solidarité avec les justes réclamations sociales propres aux classes inférieures. 11 faut, à cet effet, signaler successivement la principale influence d’une telle connexité, soit sur la masse populaire, soit sur la classe spéculative.
Un pouvoir spirituel quelconque doit être , par sa na. ture , e.ssentiellement populaire : puisque , sa mission caractéristique consistant surtout à faire , autant que possible, directement prévaloir la morale universelle dans l’ensemble du mouvement social, son devoir le plus étendu se rapporte à la constante protection des classes les plus nombreuses, habituellement plus exposées à l’oppression, et avec lesquelles l’éducation commune lui fait davantage entretenir des contacts journaliers. Rien ne pouvait mieux témoigner l’irrévocable décadence de la puissance catholique , que de lavoir graduellement abandonner, pendant le cours de la grande transition
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uioderue, cette double fonction continue d’éclairer et et de défendre le peuple, qui , au moyen âge , l’avait si noblement occupée : son intime répu,;nauce envers l’instruction populaire , et sa prédilection spontanée pour les intérêts aristocratiques, constituent aujourd’hui les signes les moins équivoques du caractère profondément rétrograde de cette corporation déchue , depuis longtemps absorbée par le soin de plus en plus difficile de sa propre conservation. Pareillement, les chétives autorités spirituelles émanées du protestantisme ont toujours manifesté involontairement la nullité sociale inhérente, dès le début, à leur défaut radical d’indépendance, d’après leur commune inaptitude à la protection normale des classes inférieures. De même, enfin, l’empirisme et l’égoïsme qui rétrécissent aujourd’hui les vues et les sentiinens chez les divers élémens spéculatifs propres à la société moderne, et qui les rendent encore indignes de tout véritable ascendant social , ne sauraient être , sous l’aspect politique , mieux caractérises que parles étranges inclinations aristocratiques de tant de savans et d’artistes , qui , oubliant leur origine prolétaire , dédaigneraient de consacrer à l’instruction et à la défense du peuple l’influence qu’ils ont déjà obtenue , et qu’ils emploieraient plus volontiers à consolider des prétentions oppressives. Sans insister davantage à cet égard , il est d’abord évident que, dans l’état normal de l’économie finale, la puissance spirituelle sera spontanément lice à la masse populaire par des sympathies communes , tenant à un certaine similitude de situation pratique et à des habitudes équivalentes d’imprévoyance inatériellc, ainsi que par des intérêts analogues envers les
6oü PIIILUSOPHIK POSl'JiVE.
chefs temporels , maîtres ne'cessaires des principales richesses. Mais il faut surtout remarquer l’intime efficacité populaire de l’autorité spéculative , soit à raison de sou office fondamental pour l’éducation universelle , soit ensuite d’après l’intervention régulière que, suivant nos indications antérieures, elle devra toujours exercerait milieu des divers conflits sociaux, afin d’y développer convenablement l’influence modératrice habituellement inhérente à l’élévation de ses vues et à la générosité de ses inclinations. Sous l’un et l’autre aspect, quoique l’cminente destination d’un tel pouvoir ne doive, sans doute, jamais prendre aucun caractère exclusif, incompatible avec son impartialité nécessaire , il est néanmoins évident que sa principale sollicitude sera dirigée habituellement vers les classes inférieures, qui , d’une part , ont beaucoup plus besoin d’une éducation publique à laquelle leurs moyens privés ne sauraient suppléer, et qui, d’une autre part, sont bien plus exposées aux lésions journalières. Longtemps avant que l’organisation spirituelle puisse être suffisamment constituée , ces diverses tendances fondamentales comporteront une véritable efficacité sociale, comme je l’ai déjà expliqué à d’autres égards, par l’influence immédiate de la grande élaboration philosophique que nous avons vue devoir préparer directement la régénération finale. D’un côté, une noble ardeur privée, à laquelle les gouvernemens européens ne voudront ni ne pourront s’opposer , entraînera spontanémeiic la plupart des esprits spéculatifs à faciliter déjà la systématisation ultérieure de l’éducation universelle Cn consacrant une partie de leur activité continue à une sage propagation de l’instruction positive.
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soit scienli6que, soit esthétique, chez les classes maintenant dépourvues de toute culture mentale , et dont l’essor intellectuel peut être beaucoup plus développé qu’on ne le suppose sous la seule intervention de ces efforts volontaires , antérieurs à tout établissement régulier; du moins quand un juste sentiment du principal besoin de la société actuelle aura partout suscité le zèle convenable (i). Même avec les élémens très-imparfaits qui existent aujourd’hui , et sans aucune active assistance du pouvoir , cette opération préalable pourrait être bientôt poussée au point, surtout en France, d’imprimer aux justes réclamations populaires une consistance philoso-
(0 Une lelle conviction , chez moi trèi-profonde et fort ancienne, in’a fait attacher un intérêt aoutenu an coûta populaire d’astronomie que jcprofcase gratnitement, depuis douze ans, & la mnnicipolité du 3” uirondissemcnt de Parla, quoique les ofGcienses remoiitiances ne m’aient certes pas manqué snrl’rantlllté de cet enseignement pour la classe que j’y ai snrtonten vue, comme snr les dérnngemens personnels qu’il peut m’occasionner. Le choix d’un sujet éminemment philosophique, son éloignement spontané de toute grave préoccupation matérielle chez une population non-mari lime, et sa destination immédiate aux classes inférieures, sans qn’ancune autre soit d’.ailleurs exclue, earactérisentassez la tendancedirecte et avouée de cette opération h l’universelle propagation sociale de l’esprit positif. Si quelques-uns de mes lectenrs ontdéjlt remarqué ma constante persévérance ii cet égard, iis doivent maintenant apprécier l’intime solidarité d'un tel effort avec l’ensemble de mon entreprise philosophique, dont la pensée fondamentale imprimera toujours nécessairement à mes travaux quelconques son impérieuse unité. J’ai voulu, par cet exemple, donner, autant qu’il est en moi, le signal anticipé de cette combinaison directe entre la puissance spéculative et la force populaire , qui doit nitérieurement déterminer la réorganisation politique, quand la raison publique sera i;unrenaMclucni préparée.
(ioa PHILOSOPHIE POSITIVE.
I>hique et une dignité morale directement propres à déterminer enfin une attention sérieuse et durable chez les classes prépondérantes. Le principal obstacle serait, à cet égard, certainement levé si les esprits convenablement spéculatifs étaient animés de véritables convictions philosophiques , susceptibles d’y dissiper l’empirisme et d’y refouler l’égoïsme. §ous le second aspect mentionné ci-dessus, les heureux effets populaires de l’élaboration philosophique, quoique moins aisément appréciables, et devant exiger ici plus d’explications que les précédens, ne seront assurément ni moins réels, ni moins étendus , ni moins nécessaires , soit qu ils consistent à éclairer convenablement le peuple sur ses vrais intérêts, soit qu’ils se rapportent à leur défense immédiate auprès des classes dirigeantes. D’abord , en faisant prévaloir la réorganisation spirituelle, et dissipant sans retour les illusions relatives à l’efficacité illimitée des institutions proprement dites , la philosophie positive imprimera graduellement aux vœux populaires la direction permanente la plus favorable à leur satisfaction normale, comme je l’ai déjà indiqué en général , par cela seul qu’elle fera justement apprécier la supériorité réelle des solutions essentiellement moralessur les solutions purement politiques. Les dispositions populaires, perdant ainsi tout caractère anarchique, cesseront à la fois de fournir aux jongleurs et aux utopistes un dangereux moyen de perturbation sociale, et d’offrir aux classes supérieures un motif ou un prétexte d’ajourner indéfiniment toute large transaction. Il suffit ici de signaler distinctement une telle influence philosophique relativement aux questions les plus orageuses, au sujet desquelles on s’efforce
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aujourd’hui de de'velopper, chez les prolétaires, des sentiinens envieux et des conceptions chimériques , aussi incompatibles avec leur propre bonheur qu’avec l’harmonie générale. Après avoir expliqué les lois naturelles qui, dans le système de la sociabilité moderne, doivent déterminer l’indispensable concentration des richesses parmi les chefs industriels , la philosophie positive fera sentir qu’il importe peu aux intérêts populaires en quelles mains se trouvent habituellement les capitaux , pourvu que leur emploi normal soit nécessairement utile à la masse sociale. Or, cette condition essentielle dépend bien davantage, par sa nature , des moyens moraux que des mesures politiques. Des vues étroites et des passions haineuses auraient beau instituer légalement, contre l’accumulation spontanée des capitaux , de laborieuses entraves, au risque de paralyser directement toute véritable activité sociale , il est clair que ces procédés tyranniques comporteraient beaucoup moins d’efficacité réelle que la réprobation universelle, appliquée par la morale positive à tout usage trop égoïste des richesses possédées; réprobation d’autant plus irrésistible que ceux-là même qui devraient la subir n’en pourraient récuser le principe, inculqué à tous par la commune éducation fondamentale , comme l’a montré le catholicisme, au temps de sa prépondérance. Dne appréciation analogue convient également à tous les divers dangers plus ou moins inséparables de l’état de propriété, et envers chacun desquels, après avoir écarté les exagérations vulgaires, la philosophie positive démontrera toujours que leur répression possible dépend surtout des opinions et des raœuts , dont la souveraine influence peut seule , sans aucune pertur-
6o4 PHILOSOPHIE POSITIVE,
bation, diriger graduellement vers le bonheur commun les dispositions émanées des situations les plus susceptibles (l’abus. On ne saurait donc méconnaître l’aptitude caractéristique de la nouvelle action philosophique à réformer utilement les tendances populaires d’après uue judicieuse analyse des principales difficultés sociales , et par une salutaire transformation des questions de droit en questions de devoir, ainsi que je l’ai indiqué. Mais, eu signalant au peuple la nature essentiellement morale de ses plus graves réclamations , la même philosophie fera nécessairement sentir aussi aux classes supérieures le poids d’une telle appréciation, en leur imposant avec énergie, au nom de principes qui ne sont plus ouvertement contestables , les grandes obligations morales inhérentes à leur position: en sorte que, par exemple, au sujet de la propriété , les riches se considéreront moralement comme les dépositaires nécessaires des capitaux publics, dont l’emploi effectif, sans pouvoir jamais entraîner aucune responsabilité politique, sauf quelques cas exceptionnels d’extrême aberration, n’en doit pas moins rester toujours assujetti à une scrupuleuse discussion morale, nécessairement accessible à tous sous les conditions convenables, et dont l’autorité spirituelle constituera ultérieurement l’organe normal. D’après une étude approfondie de l’évolution .moderne , la philosophie positive montrera que, depuis l’abolition de la servitude personnelle, les masses prolétaires ne sont point encore, abstraction faite de toute déclamation anarchi- (jue , véritablement incorporées au système social ; que la puissance du capital, d’abord moyen naturel d’émancipation et ensuite d’indépendance, est maintenant de-
Olgiti:
venue exorbitante dans les transactions journalières; quelque juste pre'pondérance qu’elle y doive nécessairement exercer, à raison d’une généralité et d’une responsabilité supérieures, suivant la saine théorie hiérarchique. Eu un mot, cette philosophie fera comprendre que les relations industrielles, au lieu de rester livrées à un dangereux empirisme ou à un antagonisme oppressif, doivent être systématisées suivant les lois morales de l’harmonie universelle. Les devoirs populaires ainsi imposés aux classes supérieures ne seront pas réglés par le principe chrétien de l’aumône . qui, sans devoir jamais perdre sonimportancesecondairc,nepeutpluscoinporteraucune haute destination sociale, d’après l’universelle amélioration réalisée à la fois , pendant le cours de la transition moderne, dans la condition et la dignité humaines. Ces devoirs nécessaires se formuleront surtout par l’obligation fondamentale, soit individuelle, soit collective, de procurer à tous , d’après les voies convenables , d’abord l’éducation , et ensuite le travail , seules conditions permanentes que doivent avoir en vue les justes réclamations sociales des prolétaires : leur prépondérance générale devra d’ailleurs influer beaucoup sur la judicieuse détermination ultérieure des salaires journaliers , sans qu’il convienne aujourd’hui de soulever, à ce sujet , des discussions trop prématurées pour n’être pas dangereuses. Il serait également intempestif de vouloir maintenant apprécier jusqu’à quel point la plus grossière partie de cette double obligation universelle sera plus tard susceptible d’être spécialement fortifiée par les institutions politiques : l’essentiel est de savoir que le principe en doit rester éminemment moral, sous peine à la fois d’incf-
6o6 PHILOSOPHIE POSITIVE.
ficacité eide perturbation , ce que je crois avoir ici rendu
suffisamment incontestable.
Tels sont, en aperçu, les éiuinens services que la grande cause populaire doit immédiatement retirer de l’élaboration philosophique destinée à préparer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes par la fondation graduelle du système universel de l’éducation positive. Mais, quelle que soit leur extrême importance , ou peutassurer, eu sens inverse, que la réaction nécessaire de cette intime alliance sur la réalisation sociale de la nouvellephilosophiedoitêtre, par sa nature, d’uu ordre encore plus élevé ; en sorte que , dans une telle combinaison , le peuple rendra aux philosophes plus même qu’il n’en aura reçu. En considérant d’abord l’économie finale, il est clair que l’adhésion populaire y constituera hahituellement la plus sûre garantie du pouvoirspirituel contre les tentatives oppressives du pouvoir temporel. Quoique l’organisme positif soit nécessairement affranchi de nombreuses causes perturbatrices propres à l’organisme théologique du moyen âge , il ne faut pas croire néanmoins que les graves collisions politiques, inhérentes au jeu naturel des passions humaines, y doivent devenir ordinairement impossibles; seulement leur caractère général sera profondément modifié. Si , malgré l’ascendant religieux , la puissance catholique fut , comme nous l’avons vu , au temps meme de son plus grand triomphe , tant exposée aux usurpations temporelles, on doit sentir, en général, que la spiritualité positive n’eu saurait être essentiellement préservée , malgré la nature beaucoup plus conciliante de la nouvelle activité pratique et l’influence plus prononcée de l’intelligence sur la conduite. La dépen-
PHYSIQUE SOaALK. 607
dance materielle, plus ou moins inévitable , de la corporation spéculative envers les chefs temporels , principaux dispensateurs de la richesse , fournira régulièrement à ceux-ci un moyen continu de développer à son égard les orgueilleuses dispositions spontanément inspirées par la prééminence pécuniaire , et qui d’ailleurs pourront alors être souvent aigries par l’injuste dédain des théoriciens envers les praticiens. Or, la masse populaire, également liée à ces deux puissances , à l’une pour l’éducation fondamentale et l’assistance morale , à l’autre pour le travail journalier et les secours matériels , deviendra naturellement , beaucoup plus encore qu’au moyen âge , le régulateur final de leurs principaux conflits, dont l’issue effective dépendra toujours de la direction que suivra sa coopération politique. Afin de compléter cette indication, il faut remarquer que si, dans l’économie positive , davantage même que dans l’économie catholique, les usurpations politiques doivent être à la fois bien plus dangereuses et plus imminentes chez le pouvoir temporel que chez le pouvoir spirituel , la pondération populaire devra , suivant une compensation spontanée , favoriser communément l’autorité spirituelle, avec laquelle les prolétaires ne sauraient avoir habituellement que d’heureuses relations, tandis que leurs contacts journaliers avec les chefs pratiques sont toujours plus ou moins altérés par les sentimens d’envie que suscite trop souvent une supériorité de richesse qui doit rarement sembler assez motivée. C’est seulement au temps de son inévitable décadence que la puissance catholique a vu , par un renversement décisif des dispositions antérieures , les affections populaires se tourner de préférence
Go8 PHILOSOPHIE POSITIVE.
vers ses antagonistes temporels. De cet aperçu directement relatif à l’ordre normal , nous pouvons aisément passer à une appréciation analogue, aujourd’hui plus importante à caractériser, envers l’époque prochaine de sa préparation graduelle. Si, en effet, l’assistance populaire , surtout morale , et quelquefois politique , doit être envisagée comme habituellement indispensable à la nouvelle autorité spirituelle, supposée réellement parvenue à sa pleine installation sociale, à plus forte raison doiton penser qu’un tel appui lui sera nécessaire pour y arriver , puisque les obstacles seront essentiellement les mêmes, et seulement plus énergiques, envers cet avènement primitif qu’à l’égard du développement ultérieur. C’est d’abord la judicieuse défense permanente des intérêts populaires auprès des classes supérieures qui pourra seule procurer directement, aux yeux de celles-ci, une sérieuse importance à l’action philosophique, jusqu’alors en butte à l’aveugle dédain des hommes d’état. Quand la nouvelle force spéculative aura convenablement surgi, les grandes collisions pratiques, que l’absence totale de systématisation industrielle doit désormais multiplier et aggraver de plus en plus , constitueront, sans doute , les principales occasions de son propre développement social , en faisant immédiatement sentir à toutes les classes l’utilité croissante de son active intervention morale, seule susceptible de tempérer sufSsamment l’antagonisme matériel, et de modifier habituellement les sentimens opposés d’envie ou de dédain qu’il inspire de part ou d’autre. Les classes les plus disposées aujourd’hui à ne reconnaître d’ascendant réel qu’à la richesse seront alors amenées par des expériences décisives , et peut-être
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PUYSIQL'E SOCIALE.
fort liouloureuses , à iiii]>lorer la protection nécessaire de cette même puissance spirituelle qu’elles regardent maintenant comme essentiellement chimérique. Tous les motifs précédemment indiqués pour faire comprendre que , dans le système normal de la sociabilité moderne, l’autorité spéculative deviendra naturellement, en vertu de l’élévation de ses vues et de l’impartialité de son caractère, le principal arbitre des divers conflits pratiques, sont applicables, avec bien plus d’énergie, pour constater son aptitude à pacifier les débats analogues, mais beaucoup plus graves, que doit susciter l’anarcbie actuelle. Âussiti^t que cette nouvelle influence philosophique sera suflisamment développée, on peut assurer que son intervention morale sera spontanément invoquée de tous côtés, à partir de l’époque très-prochaine où le besoin croissant d’un tel modérateur ne * pourra plus être contesté. C’est ainsi que s’établira graduellement , en raison des services rendus , un pouvoir qui , par sa nature, ne saurait convenablement reposer que sur une libre adhésion universelle. En considérant aujourd’hui, sous l’aspect le plus général , cette réaction fondamentale de la cause populaire sur l’avéneinent de la réorganisation spirituelle, on concevra facilement que la situation actuelle ne comporte aucune autre impulsion réelle susceptible d’eutrainer suffisamment la société vers celte issue nécessaire. Les débats, de plus en plus misérables, qui s’agitent maintenant à grand bruit parmi les classes supérieures, tendent naturellement à écartei les esprits de toute véritable réorganisation sociale, pour réduire de plus en .plus la politique officielle à des luttes personnelles, aussi stériles que perturbatrices. Abstrac- TOME VI. 39
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tion faite des intérêts populaires proprement dits , on ne trouve plus, en effet, que des ambitions pleinement compatibles avec la conservation indéfinie de l’organisme putréfié que la décomposition moderne nous a transmis, pourvu que la direction leur en soit livrée ; en même temps, les habitudes métaphysiques , entretenues par ces conflits constitutionnels, rendent les intelligences radicalement incapables de s’élever à la conception d’aucun autre système social. On peut donc affirmer aujourd’hui que rien de fondamental ne saurait être entrepris dans la sphère, de plus en plus étroite, de la politique légale; et, en ce sens, tous ceux qui tentent, même aveuglément, d’en sortir, exercent partiellement une utile influence, qui n’est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop fréquentes. Mieux on analysera cette situation, plus on se convaincra que le point de vue populaire est désormais le seul qui puisse spontanément offrir à la fois assez de grandeur et de netteté pour placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment organique , suffisamment conforme aux indications philosophiques résultées d’une saine appréciation de l'ensemble du passé humain. Les vaines substitutions de personnes, ministérielles ou même royales , qui préoccupent tant les divers partis actuels, doivent naturellement devenir trèsindifférentes au peuple, dont les propres intérêts sociaux n’en sauraient être aucunement affectés ; il en est à peu près ainsi , au fond , des débats, en apparence plus graves, quoique réellement analogues , relatifs à l’exercice actif de ce qu’on appelle les droits politiques , pour lesquels les prolétaires modernes éprouveront toujours fort peu d’attrait, malgré les artifices journaliers d’une excitation
métaphysique. Assurer convenablement à tous le travail et l’éducation , comme je l’ai indiqué , constituera toujours le seul objet essentiel de la politique populaire proprement dite t or ce grand but , fort étranger aux combinaisons et aux discussions constitutionnelles , ne saurait être suffisamment réalisé, d’après nos explications antérieures, que par une véritable réorganisation, d’abord et surtout spirituelle, ensuite et accessoirement temporelle. Tel est donc le lien fondamental que l’ensemble de la situation moderne institue spontanément entre les besoins populaires et les tendances philosophiques, et d'après lequel le vrai point de vue social prévaudra graduellement à mesure que l’active intervention des réclamations prolétaires viendra caractériser de plus eu plus le grand problème politique. Aucune autre classe actuelle ne saurait être, par l’influence instinctive de sa position naturelle , aussi bien disposée que le peuple à marcher directement vers la régénération finale. Eu même temps , les bons esprits populaires , quand les circonstances les ont suffisamment cultivés , surtout en France, où tout doit aujourd’hui commencer, pleinement affranchis de toute philosophie théologique , et chez lesquels la philosophie métaphysique n’a pu s’enraciner profondément, par suite même du défaut d’éducation régulière , doivent être réellement moins éloignés d’ordinaire du régime positif que les intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction de mots et d’entités, ou même que la plupart des entendemens absorbés par des spécialités trop étroites et trop mal conçues. Quoique les illusions métaphysiques inhérentes à la politique moderne exercent encore sur la raison popu-
6i2 . ■ rillI.üSOl’IllE POSITIVE.
laire une déplorable influence, ci-dessus soigneu.seinent appréciée, elles y ont cependant moins d’empire habituel que parmi les autres classes actives de la société actuelle. Aussi, quand la philosophie positive aura pu suffisamment pénétrer chez nos prolétaires , je ne doute pas qu’elle n’y trouve rapidement un plus heureux accueil que partout ailleurs. On conçoit ainsi comment, outre les inspirations démagogiques propres à la métaphysique négative , et l’urgente stimulation des plus impérieuses circonstances , l’admirable instinct progressif qui caractérisa notre i’.rande assemblée républicaine y avait directement coniluit les meilleurs esprits, même spéculatifs , à concevoir la cause populaire proprement dite comme le but essentiel de la vraie politique révolutionnaire. Si l’on considère, enfin, cette heureuse impulsion populaire quant à sa^réaction nécessaire sur les dispositions actuelles , mentales et morales , des classes supérieures , il sera facile dd'reconuaître combien elle est indispensable pour y développer une convenable appréciation de la situation fondamentale. Chez ces classes, partout plus ou moins viciées aujourd’hui par l’empirisme métaphysique et par l’égoïsme aristocratique, l’antagonisme populaire est seul susceptible de susciter assez énergiquement des vues élevées et des sentimens généreux. Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l’anarchie actuelle, sous l’excitation spontanée de passions haineuses et d’utopies subversives, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu’elles doivent offrira tous, en montrant ainsi aux uns et aux autres l’insuffisance inévitable des mesures purement politiques
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pour la juste destination, qu’ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l’ordre, dont la commune réalisation doit uiainienant dépendre d’une réorganisation totale, d’abord et surtout spirituelle. La fatale infirmité de notre nature , soit intellectuelle , .soit affective, oblige peut-être à regarder aujourd’hui ces tristes conflits comme seuls susceptibles de faire suffisamment pénétrer partout, et surtout chez les classes dirigeantes, une conviction aussi indispensable, et pourtant aussi opposée à l’ensemble des habitudes et des inclinations actuellement dominantes. On peut, du moins, as-<surer que , si ces orages sont réellement évitables , ce ne saurait être que d’après un vaste développement systématique de la véritable action philosophique, dont l’avénement social est , au contraire, aveuglément repoussé, de nos jours, par les hommes d’état de tous les partis. Bonaparte a laissé misérablement échapper la plus heureuse occasion possible de préparer ainsi l’avenir : il est peu probable qu’il surgisse désormais aucune autorité temporelle, soit personnelle, soit collective, propre à réparer suffisamment, sous ce rapport, cette immense aberration , que l’Iiistoirc déplorera un jour comme la plus funeste, sans doute, à l’ensemble de l’évolution moderne.
Quelque sommaires qu’aient dû être ici de telles indications , j’espère cependant les avoir assez caractérisées pour faire convenablement apercevoir à tous les esprits vraiment philosophiques la profonde solidarité qui rattache nécessairement l’une à l’autre l’élaboration systématique de la philosophie positive et l’avénement social de la cause populaire , de manière à constituer spon-
6l4 PHILOSOPHIE POSITIVE.
tanëinent une heureuse et irrésistible alliance entre une grande pensée et une grande force. Je ne pouvais assurément terminer par une explication plus décisive l’appréciation générale de la réorganisation spirituelle, que l’ensemble du passé nous a graduellement conduits à concevoir aujourd’hui comme la seule issue possible des sociétés modernes, et qui se trouve maintenant examinée sous tous les divers aspects essentiels dont elle était susceptible ; sauf les développemens ultérieurs que pourra seul admettre, à cet égard, ainsi qu’à tant d’autres, le Traité spécial déjà promis.
Si les opinions et les habitudes actuelles n’étaient point aussi éloignées de l’état mental que suppose une telle conception, elle pourrait espérer partout un accueil favorable, puisqu’elle est , par sa nature , également apte à la satisfaction simultanée des besoins opposés d'ordre et de progrès , dont l’exclusive préoccupation caractérise maintenant le principal antagonisme social. Toute notre vaste élaboration, d’abord logique, puis scientifique, de la philosophie sociale, désormais complète enfin dans son institution fondamentale, a, j’ose le dire, pleinement confirmé , sous ce double aspect, les indications initiales propres au premier chapitre du tome quatrième , et dont il suffit ici de rappeler sommairement l’accomplissement décisif.
D’abord, quanta l’ordre, aucun des divers efforts politiques tentés , à grands frais , depuis le début de la crise finale, ne pouvait sans doute comporter autant d’efficacité sociale que la simple opération philosophique qui , prenant le désordre actuel à la source primitive que découvre la marche historique de la décomposition mo-
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derne, entreprend directenient, par la seule voie convenable, de réorganiser les opinions, pour passer ensuite aux mœurs, et finalement aux institutions. A cette solution vraiment radicale pourrait-on comparer les tentatives contradictoires, quoique provisoirement indispensables , vainement destinées à concilier la discipline matérielle avec l’anarchie intellectuelle et morale? Nous avons spécialement reconnu , à beaucoup d’égards importans, que l’esprit positif est aujourd’hui le seul apte à contenir et à dissiper l’essor métaphysique des utopies subversives; tandis que l’esprit théologique, auquel les illusions de l’empirisme conservent encore une désastreuse confiance, compromet d cpuis longtemps les grandes notions sociales, soit publiques , soit même privées, laissées sous son impuissante tutelle ; outre sa tendance directement perturbatrice, par suite d’une libre divagation religieuse , que l’entière désuétude d’un tel régime mental peut seule empêcher aujourd'hui. Indépendamment de ces discussions partielles , la nouvelle philosophie politique, appréciant non-seulement les doctrines, mais d’abord et surtout les méthodes , transforme complètement h la fois la position des questions actuelles, la manière de les traiter, et les conditions préalables de leur élaboration; elle constitue ainsi spontanément une triple source générale de garanties logiques pour l’ordre fondamental. Faisant directement prévaloir enfin l’esprit d’ensemble sur l’esprit de détail, et, par suite, le sentiment du devoir sur le sentiment du droit, elle démontre la nature essentiellement morale des principales diificultés sociales ; et , par cela seul , elle tend à dissiper partout, comme je l’ai récemment expliqué, une cause
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féconde d’illusions, de désappointemens , et même de , perturbations. Analysant avec précision l’insuffisance évidente de la métaphysique dominante, elle substitue toujours le point de vue relatif au point de vue absolu , et fait sentir que le seul moyen de juger sainement, sous un aspect quelconque, l’état actuel, consiste à y voir constamment un résultat nécessaire de l’ensemble du passé, dont elle caractérise les diverses phases essentielles, sans plus de partialité que d’inconséquence, comme les différens degrés successifs d’une même évolution fondamentale, où le type humain se développe, à tous égards, de plus en plus : ce qui fait aussitôt cesser la prépondérance sociale de l’instinct critique. Enfin, appréciant l’inanité radicale des études ontologiques ou littéraires par lesquelles on se prépare communément aux recherches sociales, elle fait irrécusableinent ressortir de la position même de la sociologie, dans la vraie hiérarchie des spéculations positives , les difficiles conditions, à la fois scientifiques et logiques, rigoureusement propres à une semblable élaboration : d’où résulte immédiatement l’exclusion motivée d’une foule d’esprits incompétens, et la concentration spontanée de ces hautes méditations parmi les rares intelligences susceptibles d’y procéder convenablement. Certes, si de telles propriétés , aussi incontestables qu’éminentes, ne sont pas senties par les hommes d’état qui cherchent sincèrement un moyen efficace de contenir aujourd’hui l’esprit de désordre , il faut qu’un déplorable empirisme leur ait ôté toute aptitude rationnelle à saisir le résultat général de nos grandes expériences contemporaines, qui, à cet égard, montrent, selon tant de voies décisives, que les
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aberrations métaphysiques ne sauraient être victorieusement combattues par les procédés théologiques, et que dès lors les conceptions positives sont seules susceptibles d’en triompher réellement. Or quel sacrifice véritable ce nouveau régime mental exige- t-il , chez nos gouvernemens européens, pour développer convenablement tous les moyens de haute discipline intellectuelle qui le caractérisent? Aucun autre , assurément , que de renoncer enfin, avec une pleine franchise, à l’espoir, de plus en plus chimérique , de la conservation indéfinie d’un antique organisme dont tous les liens essentiels sont déjà putréfiés parmi les populations les plus avancées, et dont la vaine restauration, au lieu d’être vraiment favorable à l’ordre fondamental, constitue désormais une source féconde de graves perturbations, et entretient seule le crédit populaire de la métaphysique négative. Car, à cela près, en un temps où la politique des gouvernemens doit être , par l’imminence croissante de la situation, de plus en plus circonscrite à des effets prochains , que leur importe, au fond , que, dans un avenir inévitable , mais qui ne saurait être immédiat , il ne doive rien rester de l’ancien système politique , pourvu que la grande élaboration philosophique qui préparera graduellement la rénovation finale tende nécessairement aussi à dissiper leurs justes inquiétudes sur une imminente dissolution sociale , et même à consolider , chez les possesseurs actuels, tous les pouvoirs quelconques qui auront convenablement reconnu le sens général du mouvement moderne? Si l’homme était suffisamment accessible aux impulsions intellectuelles, une telle transformatipn n’offrirait, sans doute, aucune invraisemblance. Tout s’y
réduirait, eu effet, pour les hommes d’état, à décider s’il vaut mieux traiter habituellement avec des passions ou avec des convictions : or le choix ne saurait être incertain chez ceux qui ont en vue un véritable but social, quelque attrait que doive inspirer vulgairement le premier mode à ceux qui ne poursuivent qu’une simple satisfaction personnelle. L’école positive présentera donc, par sa nature, des points de contact partiels, mais trèsimporlans, aux esprits sincères de l’école stationnaire, et dès lors aussi à ceux même de l’école rétrograde. Envers les plus systématiques de ceux-ci , et surtout en Italie, la nouvelle philosophie politique aura d’ailleurs l’éminent privilège de pouvoir seule faire convenablement revivre aujourd’hui les nobles conceptions du moyen âge sur la théorie universelle de l’organisme social d’après la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.
Quant à l’école révolutionnaire , où réside encore exclusivement l’esprit de progrès , malgré son caractère essentiellement négatif, les habitudes métaphysiques y constitueront l’unique obstacle à une suffisante appréciation de l’aptitude nécessaire de la philosophie positive à déterminer réellement , suivant une marche graduelle mais directe , la régénération totale si énei^quement signalée , avec autant de netteté que pouvaient alors en comporter le milieu social et la théorie dominante , par la grande assemblée d’où provient la vraie physionomie de la crise finale. D’après notre analyse générale du développement successif de cette crise décisive jusqu’à l’époque actuelle , il est évident que la progression révolutionnaire ne peut plus maintenant faire aucun pas
PHYSIQUE SOCIALE 6ig
ilupoi'taiit sans changer totalement les doctrines qui l’ont d’abord dirigée, et dont l’expérience la plus irrécusable a hautfement constaté la profonde impuissance organique. Radicalement paralysées par une inévitable inconséquence , ces doctrines ont même à peine la force désormais de contenir suffisamment l’action rétrograde dans toute l’élendue de la république européenne : elles sont logiquementconduites partout k reconnaître les principes essentiels de l’ancien système social, tout en lui déniant ses plus importantes conditions d’existence. L’impossibilité croissante d’une vie purement négative, et le besoin de plus en plussent! d’une reconstruction quelconque, ont, en effet, poussé aujourd’hui l’esprit métaphysique qui dirige encore l’école révolutionnaire , même la plus avancée , à satisfaire vainement à ces exigences irrésistibles en formulant à la hâte un simulacre d’organisation fondé sur une vague résurrection des croyances religieuses et de l’ardeur guerrière , systématiquement privées toutefois de leurs principaux appuis antérieurs : en sorte que la grande crise de l’humanité aboutirait (inaleluent à un simple changement dans les formes politiques; sauf quelques utopies antisociales, qui ne sont point ouvertement avouées jusqu’ici. Or notre glorieuse assemblée républicaine , en commençant ses travaux par l’indispensable abolition de la royauté, ne prétendit point ériger en véritable construction une simple ruine : elle voulut seulement caractériser ainsi l’irrévocable condition d’abandonner totalement le système ancien, afin de procéder à une rénovation complète ; ce qui exigeait, en effet , comme je l’ai expliqué , la suppression du pouvoir autour duquel s’étaient spontanément rallié.s , en
6aO PHILOSOPHIE POSITIVE.
France, tous les divers débris du régime déchu ; mais ce point de départ ne fut pas alors proclamé comme une solution. Si aujourd’hui , au contraire, prenant le moyen pour le but, la vaine reproduction d’un tel préambule ne devait aboutir qu’à restaurer l’e.sprit théologique et l’activité militaire par une étrange intronisation simultanée du déisme et de la guerre , il n’est pas douteux que l’ordre actuel , malgré tous ses vices , serait , au fond , beaucoup plus rapproché qu’un tel républicanisme de la véritable issue propre à la crise finale , sans offrir d’ailleurs le grave danger de dissimuler la nature profondément transitoire de la situation générale. Un contraste aussi décisif doit désormais rendre pleinement irrécusable, chez les hommes vraiment progressifs, la nécessité de confier à l’esprit positif la suprême direction ultérieure du mouvement révolutionnaire, qu’il peut seul conduire maintenant à sa destination essentielle. Mais, en renonçant ainsi à la métaphysique négative qui la neutralise aujourd’hui, et dont le vice radical constitue maintenant, par un antagonisme nécessaire, l’unique valeur sociale de l’école rétrograde , l’école révolutionnaire ne sera nullement obligée , suivant l’ensemble de nos explications antérieures, d’abandonner aussi les dogmes salutaires dont elle est justement préoccupée, et qui, longtemps encore, formuleront d’indispensables conditions générales de la progression sociale ; car j’ai suffisamment prouvé, envers chaque cas important, que la philosophie positive est spontanément susceptible , sans aucune inconséquence, de s’incorporer réellement ces diverses notions, en transformant seulemçnt leur caractère actuel , de l’absolu au relatif : de manière à y
iiiontrer*auiaut(du prescriptions sociales propres à la grande transition . moderne et destinées à persister, quoique désormais subordonnées à des conceptions directement organiques, jusqu’à son entier accomplissement ; soit afin d’opérer l’élimination totale du système ancien, soit pour permettre l’élaboration graduelle du nouvel ordre. Or cette transformation générale, qui auparavant eût été prématurée et même dangereuse , loin d’ainortiraujourd’buirénergieelfectivede ces principes révolutionnaires, doit, au contraire, l’augmenter beaucoup, en comportant une application plusLardie que quand leur nature absolue y devait faire toujours redouter une extension anarchique: une destination rationnellement caractérisée , et une durée nettement circonscrite , leur procureront, entre les limites convenables , sans aucune tendance subversive , ude plénitude d’activité maintenant impossible, depuis que le besoin d’organiser a dû devenir prépondérant. Les démolitions plusoumoius importantes ()ui restent encore à opérer, et que j’ai fait suffisamment pressentir, s’accompliraient dès lors, sous l’ascendant de l’esprit positif, avec un libre aveu direct de la nature purement négative de ces mesures provisoires , destinées à écarter tous les divers débris de l’ordre ancien qui feraient vraiment obstacle à l’ordre nouveau. C’est ainsi, par exemple, que la marche générale de la rém-ganisa-; tion spirituelle exigera certainement , surtout en France, l’entière abolition préalable du vàiu simulacre d’éducation publique que le passé nous a transmis, eide l’étrange corporation universitaire qui s’y rattache , comme constituant désormais les priucipales sources d'une pernicieuse influence métaphysique, incompatible avec la
PHILUSUPHIE POSITIVE.
véritable régénération moderne ; outre que la ^ule existence de cet appareil décrépit tend à dissimuler la nécessité d’un vrai système d’éducation universelle. Les gouvernemens européens , de plus en plus disposés aujourd’hui à se dépouiller de toutes leurs attributions spirituelles pour se consacrer exclusivement au maintien , de plus en plus difiEcile , de l’ordre matériel , s'empresseront sans doute d’accorder une suppression qui ne leur sera pas demandée au nom d’un principe antisocial sur la liberté absolue et indéfinie de tout enseignement quelconque , mais comme une mesure préliminaire destinée , au contraire , à accélérer, sous ce rapport capital, le retour d’un ordre vraiment normal : ce qui distinguera profondément, à cet égard, les franches réclamations de l’école positivedes prétentions mal dissimulées de l’école rétrograde actuelle. Chacun peut étendre aisément une pareille appréciation à beaucoup d’autres démolitions analogues , quoique moins importantes , envers lesquelles il sera non moins facile de reconnaître clairement que la philosophie positive, en transformant, à sa manière, les conceptions critiques, dès lors pleinement réhabilitées , n’en diminue nullement l’efficacité sociale. J’ai d’ailleurs suffisamment expliqué ci-dessus comment l’esprit critique universel, convenablement subordonné à l’esprit organique, conservera toujours une active destination normale dans l’économie définitive des sociétés modernes. Mais, d’après les mêmes motifs, à un degré supérieur d’énergie , il est clair que , sous la même condition fondamentale, cette activité critique doit trouver aujourd'hui une application, aussi utile qu’étendue , pour préparer accessoirement la réorganisation positive.
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soit en aidant à ruiner l’ascendant actuel des métaphysiciens et des légistes, organes antérieurs du mouvement transitoire , devenus aujourd’hui les principaux obstacles à la solutio n finale ; soit en secondant la régénération graduelle des nouveaux élémens sociaux , spirituels ou temporels , par une judicieuse censure des vices essentiels , intellectuels ou moraux , qui les rendent encore indignes d’une véritable suprématie politique.
Cette double appréciation représente la nouvelle philosophie comme ayant déjà spontanémentrempli la condition fondamentale, formulée dès ledébutde mon élaboration sociologique , pour la conciliation décisive des deux aspects, normalement inséparables, aujourd’hui vicieusement opposés , propres au grand problème social. Sans effort , et sans inconséquence , l’école positive se montrera toujours plus organique que l’école rétrograde , et plus progressive que l’école révolutionnaire, de manière à pouvoir être indifféremment qualifiée d’après l’un ou l’autre attribut élémentaire. Tendant à réunir ou à dissiper tous les partis actuels par la satisfaction simultanée de leurs vœux légitimes, cette école peut justement espérer aujourd’hui de trouver quelques adhésions isolées chez toutes les classes quelconques, soit ascendantes, soit même descendantes. Jusque dans la corporation .sacerdotale, ceux de ses membres qui sentent assez profondément l’importance sociale de l’ordre spirituel, pour cire fortement choqués de la dégradation politique où il est tombé depuis longtemps sous l’ascendant exclusif de la puissance matérielle, pourraient apprécier la valeur directe des efforts philosophiques ainsi destinés à le relever dignement, si leur intelligence pouvait assez s’af-
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franchir du reyiinc ihéologique pour rattacher une telle destinatioD à des conceptions d’une autre nature, sauf la discussion d’efhcacité , désormais bientôt terminée. La classe militaire pourrait aussi comprendre que, tout en consacrant la moderne extinction normale de l’activité guerrière, dont le grand office social est pleinement accompli, l’école positive justifie directement l’importante destination temporaire que doivent maintenant conserver les armées pour assurer le maintien indispensable de l’ordre matériel , pendant toute la durée de l’élaboration universelle qui doit dissiper l’anarchie intellectuelle et morale. Il serait assurément superflu de signaler les sympathies que devrait exciter, chez les intelligences vraiment scientifiques ou esthétiques, une philosophie <jui , sous la condition nécessaire d’une préalable réformation générale de vues et de sentimens, les pousserait ultérieurement au gouvernement spirituel de l’humanité. Quant aux chefs industriels , dont elle sanctionnerait convenablement la future prééminence temporelle, et qu’elle seule pourrait garantir des graves collisions populaires que leur prépare l’anarchie actuelle, elle eu devrait attendre le plus favorable accueil, si leurs dispositions intellectuelles et morales étaient en suffisante harmonie avec la dignité réelle de leur situation sociale. Enfin j’ai récemment expliqué les divers motifs fondamentaux qui doivent spécialement cng2iger l’école positive à compter principalement sur l’adhésion des prolétaires, aussitôt que le contact mutuel aura pu suffisamment s’établir. Il faut, en outre, considérer que, même chez les classes équivoques propres à la période transitoire, et destinées ou à disparaître ou à redevenir subalternes.
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la nouvelle philosophie peut encore trouver d’inipor- ,tautes adhésions privées, d’après l’heureux exercice secondaire qu’elle doit fournir spontanément k leur activité caractéristique. Ainsi , les philosophes métaphysiciens, justement choqués aujourd’hui de l’exorbitante prépondérance des travaux de détail, et sentant convenablement la dignité supérieure des conceptions vrai-* ment générales, pourraient saisir la valeur d'une école seule apte maintenant à rétablir le règne normal de l’esprit d’ensemble, enfin parvenu à une indispensable positivité , qui , facile à développer désormais chez les intelligences fortement organisées, affranchira les véritables philosophes de l’irrationnel dédain du vulgaire des savans actuels , dès lors jugés suivant leur faible portée intrinsèque, dépouillée d’un spécieux entourage, que l’école positive peut seule apprécier. Pareillement, les littérateurs, et même les avocats, qui auront suffisamment admis la nouvelle direction philosophique, pourront y trouver une féconde alimentation de l’activité secondaire qui leur est propre, d’après la versatilité, dès lors heureuse, inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes, et qui leur permettra d’adapter leurs talens d’exposition et de discussion , soit à l’uni— verselle diffusion de la philosophie positive, soit à l’utile censure initiale que j’y ai déjà signalée , et dont je pourrais, au besoin, leur indiquer de nombreuses et importantes applications, aussi neuves qu’incisives, qui leur permettraient de mesurer, à leur tour, d’orgueilleuses prétentions scientifiques , que les plus audacieux d’entre eux n’osent aujourd’hui contempler qu’aveè un aveugle respect.