CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON
Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la révolution française ou européenne. — Détermination rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes , d’après l’ensemble du passé humain : état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale de l’esprit d’ensemble sur l’esprit de détail.
Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire devait, depuis le XIV* siècle, toujours caractériser les sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité, s’accomplir avec la même rapidité : en sorte que, vers la fin de notre troisième phase , la progression négative se trouvait déjà assez avancée pour mettre en évidence l’imminent besoin de la réorganisation finale, quand l’imperfection de la progression positive empêchait encore de concevoir suffisanunent la vraie nature d’une telle régénération. Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause de la vicieuse direction suivie jusqu’à présent par l’immense crise révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement
PHïSlQUE SOCIALE.
Universel, et dans laquelle l’esprit critique dut ainsi conserver provisoirement un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers inliérens à une telle discordance radicale entre le principe et le but, l’influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet ébranlement vraiment fondamental n’était pas moins d’abord aussi pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable, quoiqu’il n’ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère qui doit lui appartenir dans l’ensemble de l’évolution moderne. Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la décomposition chronique d’où elle résultait , l’impuissante caducité du régime ancien serait restée profondément dissimulée , de manière à entraver radicalement la marche politique de l’élite de l’humanité, en écartant toute idée d’une véritable réorganisation, qui eût continuéà sembler vulgairement aussi superflue qu’impossible ; tant notre faible intelligence est communément disposée à $c contenter des moindres apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu’exige toujours la conception d’un ordre nouveau. En même temps , l’essor progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs ; et l’esprit d’ensemble , qui seul manque encore à leur auension finale, n’y aurait jamais pu devenir autrement aéveloppable. Cette crise décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous les peuples avancés l’avénement direct de la régénération finale graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq
siècles antérieurs : il fallait même qu’une expérience solennelle vint aussi faire immédiatement ressortir l’impuissance organique des principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système ancien, pour constater suffisamment l’insurmontable nécessité d’une nouvelle élaboration de la philosophie politique.
Quoique, d’après l’ensemble de notre appréciation historique , cette situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les diverses parties de la grande république européenne , les deux leçons précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins complète de l’ordre nouveau. Sous l’un et l’autre aspect, nous avons pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre de la direction générale que les influences nationales avaient spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre aux deux dernières phases de l’évolution moderne , suivant qu’elle y avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par l’esprit catholique, ou à la dictature aristocratique , presque toujours combinée avec l’ascendant du protestantisme. Quels que soient, à divers égards , les irrécusables avantages particubers à ce dernier mode, j’ai suffiiamment établi que le premier avait dû être finalement beaucoup plus favorable soit à l’irrévocable extinction de l’ordre ancien, soit à l’essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin, la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal, nous a naturellement démontré la supériorité générale de l’évolution française , évideiu-
Ml
ment devenue , sous la dernière phase , le centre définitif du mouvement universel , aussi bien positif que négatif. L’asservissement de l’aristocratie avait, de toute nécessité, bien plus radicalement détruit, en France, l’ancien système politique, que n’avait pu le faire, en Angleterre , l’abaissement de 'la royauté : en même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à l’entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable à l’essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l’activité industrielle eût été, sans doute, moins développée déjà en France qu’en Angleterre, l’influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus nette et même plus grande , en tant que beaucoup mieux dégagée de la prépondérance aristocratique. Dans l’ordre spirituel, le développement esthéT tique de la nation française , malgré son incontestable infériorité envers celui de la population italienne, était certainement plus avancé, quant à la plupart des arts, qu’il ne pouvait l’être en Angleterre ; cette supériorité était aussi , en général , plus irrécusable encore relativement à l’essor scientifique et à son universelle propagation, quelque imparfaite qu’elle soit jusqu’ici; et, enfin, il est surtout sensible que l’esprit philosophique proprement dit était dès lors bien plus dégagé eu France que partout ailleurs de l’ancien régime théologicométaphysique , et beaucoup plus rapproché d’une vraie positivité rationnelle, exempte à la fois de l’empirisme anglais et du mysticisme allemand. Ainsi, la double base d’appréciation comparative , également positive et
négative, que nous a spontanément préparée l’étude approfondie de l’ensemble de l’évolution moderne , ex plique directement, de la manière la plus irrécusable , la haute initiative évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la société occidentale : en sorte qu’une telle démonstration hbtorique ne sera , j’espère, jamais soupçonnée d’aucune irrationnelle influence des vaines inspirations nationales dont je crois m’être montré suffisamment affranchi ; le concours naturel des deux progressions générales constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment irrésistible. Mais, s’il importe beaucoup de reconnaître convenablement cette priorité nécessaire , il est encore plus indispensable de n’en point exagérer vicieusement la notion générale jusqu’à regarder un tel mouvement comme particulier à la nation française , qui au contraire n’a pu certainement y manifester qu’une simple antériorité spontanée, essentiellement analogue à celle que l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne , la Hollande, et l’Angleterre avaient tour à tour présentée aux époques antérieures du développement européen. C’est ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens l’a si bien confirmé, de l’identité politique fondamentale propre aux diverses parties de la grande république occidentale, qui , depuis sa constitution directe sous Charlemagne , intégralement assujettie au régime catholique et féodal , en a uniformément subi les principales conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du système théologique et militaire , soit pour l’élaboration progressive des nouveaux clémens sociaux , suivant les explications des deux chapitres précédeus. Du reste , la profonde sympathie
PHYSIQTIE SOCIALE.
que trouva chez toutes ces populations le début de la révolution française , et que n’ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule suffisamment constaté Tuniversalité nécessaire d’un tel mouvement, où la France avait si bien senti, dès l’origine, qu’elle ne pouvait avoir d’autre privilège que le périlleux honneur de l’indispensable initiative qui lui était évidemment réservée par l’ensemble des antécédents européens. Il est d’ailleurs certain que les conditions intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle initiative , se trouvaient, en général, spontanément secondées par les dispositions morales propres à la nation française, soit d’après la noble émulation qui , depuis les croisades, l'avait si souvent poussée à se rendre l’organe désintéressé des principaux besoins communs à la grande association européenne , soit en vertu des sentimens habituels de sociabilité universelle dont l’attrait continu inspirait naturellement à toutes les populations civilisées une conâance involontaire , et faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France, chez tous ceux qui n’étaient point exclusivement livrés à l’activité pratique^ Ce grand ébranlement, qu’indiquait si clairement la vraie situation générale, et dont le pressentiment plus ou moins distinct n’avait point , eu effet , échappé , depms un siècle, à la pénétration des principaux penseurs, avait été spécialement annoncé, vers la fin de la troisième phase moderne , d’après trois événemens de diverse nature et d’inégale importance, mais, à cet égard, pareillement expressifs. Le premier et le plus décisif fut assurément la mémorable abolition des jésuites, commencée là même où la politique rétrograde organisée sous leur influence
35o PHILOSOPHIE POSITIVE.
avait dû être le plus profoudéinent enracinée, et complétée par la sanction solennelle du pouvoir même qu’une telle politique tendait à rétablir dans son antique snpré* matie européenne. Rien ne pouvait , sans doute , mieux caractériser l’irrévocable caducité de l’ancien système social que cette aveugle destruction de la seule puissance susceptible d’en retarder, à un certain degré , l’imminent déclin. Un tel événement, le plus capital, à tous égards, qui fût survenu , en occident , depuis le protestantisme , était d’autant moins équivoque qu’il s’accomplissait ainsi sans aucune participation directe de la philosophie négative , qui , avec une apparente indifférence, se bornait à y contempler le jeu spontané des mêmes animosités intérieures d’eù était partout résultée, sous la première phase, la décomposition politique du catholicisme , soit d’après l’ombrageux instinct des rois contre toute indépendance sacerdotale , soit par suite de l’incurable répugnance des divers clergés nationaux envers toute direction vraiment centrale. Le système de résistance rétrograde, si péniblement élaboré sous la seconde phase, se montra dès lors tellement ruiné que ses plus indispensables conditions avaient cessé d’être suffisamment comprises des principaux pouvoirs destinés à y coopérer, et qui , sous l’aveugle impulsion de frivolesjalousies intestines, se laissaient entraîner à briser eux-mêmes le lien le plus essentiel de leur commune opposition à l’émancipation universelle. Quant an second symptôme précurseur, il résulta , peu de temps après le premier, du grand essai de réformation si vainement tenté sous le célèbre ministère de Turgot, dont l’inévitable avortement vint faire unanimement ressortir, soit le besoin d’innovations plus radicales
et plus étendues , soit surtout l'évidente nécessité d’une énergique intervention populaire contre les abus inhérens à la politique rétrograde qui dominait depuis le commencement de la troisième phase , et dont la royauté , malgré quelques favorables inclinations personnelles , se reconnaissait par-là impuissante à contenir les imminens dangers, quoique elle-même les eût ainsi solennellement proclamés. Enfin, la fameuse révolution d’Amérique vint bientôt fournir une occasion capitale de témoigner spontanément l’universelle disposition des esprits français à un ébranlement décisif, en indiquant même déjà la tendance caractéristique à le concevoir comme une crise essentiellement commune à toute l’humanité civilisée. On se forme , en général , une très-fitusse idée de cette célèbre coopération, où la France assurément, même sons le rapport moral , dut apporter beaucoup plus qu’elle ne put recevoir, surtout en déposant les germes directs d’une pleine émancipation philosophique chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. Nous retrouverons, en effet, ci-dessous la véritable influence politique propre à l’insurrection américaine, comme première phase capitale de la destruction nécessaire du système colonial. Mais , quant à son efficacité si vantée pour préparer la grande révolution française , elle dut essentiellement se réduire , en réalité , à permettre directement la manifestation spontanée de l’impulsion décisive imprimée aux populations les plus avancées par l’ensemble de l’ébranlement philosophique du siècle dernier , ainsi que l’eût fait , sans doute , à défaut d’une telle occasion, tout autre événement majeur.
Spontanément résultée de l’irrévocable décomposition
35a PHILOSOPHIE POSITITE.
continue du régime ancien , cette immense crise se pré-> sente hautement, dès son début, comme étant surtout destinée à une régénération directe , pour laquelle toute opé- ' ration purement négative , quelque indispensable qu’elle fût , ne pouvait jamais constituer qu’un simple préambule accessoire. Mais , d’après les deux chapitres précédons , cette intention profondément organique, qui se manifeste avec énergie dans les diverses conceptions révolutionnaires, n’y pouvait être aucunement réalisée , faute d’une doctrine convenable, susceptible de diriger sagement ces vœux indéterminés. L’inévitable absence de tout caractère vraiment politique dans les diverses évolutions partielles et empiriques relatives au développement spontané des nouveaux élémens sociaux , ne pouvait d’abord nullement permettre , comme nous l’avons reconnu , la juste appréciation générale de l’ordre final vers lequel tendait instinctivement leur convergence nécessaire , et dont la nature res te encore auj ourd’hui si confusément soupçonnée. Par une suite irrésistible de cette lacune fondamentale, la métaphysique négative qui, depuis cinq siècles, avait graduellement présidé au mouvement de décomposition préalable , et dont l’entière systématisation venait enfin de déterminer l’explosion décisive , constituait donc évidemment la seule doctrine qui dût alors sembler applicable à la réorganisation universelle , quoique son propre esprit fût réellement contradictoire à cette nouvelle destination. C’est ainsi que toutes les intelligences actives furent d’abord nécessairement entraînées à développer plus que jamais l’ascendant des principes purement critiques , en les convertissant en une sorte de conceptions organiques, à l’instant même oû leur office provisoire
étant essentiellement accompli, leur préponde'rance passagère semblait devoir rationnellement cesser. Sous une telle influence, la société ne pouvant encore manifester aucune tendance caractéristique vers une rénovation suffisamment déterminée , toutes les tentatives de réorganisation , au lieu de changer convenablement la nature et la destination des pouvoirs sociaux , ne de vaient aboutir qu’à morceler ou à limiter, et tout au plus à déplacer les anciennes autorités, de manière à y entraver de plus en plus toute action réelle , en voyant toujours dans des restrictions plus complètes runiforiue solution des nouvelles difficultés politiques. C’estalorsquel'esprit métaphysique, enfin librement développé, constamment poussé, selon sa nature , à voir partout de simples questions de forme , commence à réaliser directement sa conception de la société comme indéfiniment livrée, sans aucune impulsion propre et indépendante , à l’inépuisable succession de ses vains essais constitutionnels. Mais, quels que dussent être les graves dangers de cette iiiunense illusion politique , qui attribuait à des principes purement négatifs une destination éminemment organique , il importe de reconnaître qu’aucune aberration philosophique n’avait jamais pu être aussi pleinement excusable, d’après les motifs évidemment irrésistibles qui ne permettaient pas plus d’eu éluder l’appbcation active que d’en éviter l’essor mental. Outre qu’un long usage antérieur avait rendu les conceptions critiques seules suffisamment familières à tous les esprits , il est clair que , sans pouvoir fournir aucune vue réelle sur la réorganisation sociale , elles en formulaient du moins , à leur manière , les plus indispensables conditions générales , qui ne pouvaient alors trouver d’organes plus ra- TOME VI. a3
354 VHILOSOPHIE POSITIVE.
tionnels. Ainsi , d’après l’irrécusable nécessité de quitter enfin un régime devenu radicalement hostile à l’évolution fondamentale de l’humanité , il fallait bien recourir aux seuls principes susceptibles , dans une telle situation, de faire universellement entrevoir la régénération sociale, à quelque confuse et vicieuse appréciation qu’ils dussent d’ailleurs conduire. En un mot , les mêmes motifs généraux qui , suivant les explications directes du quarantesixième chapitre , démontrent encore le besoin actuel de la doctrine critique, jusqu’à l’avénement d’une doctrine vraiment organique, devaient, à bien plus forte raison , justifier son active prépondérance , en un temps où la véritable tendance finale de la sociabilité moderne devait être bien moins appréciable. Il faut aussi reconnaître que cette entière application politique de la métaphysique négative était d’abord indispensable pour caractériser suffisamment son impuissance organique , de manière à faire enfin convenablement ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives, spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation , que , malgré cette expérience décisive , beaucoup d’esprits persistent aujourd’hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d’une saine théorie historique sur l’ensemble de l’évolution humaine.
L’indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la doctrine critique, devait naturellement déterminer le triomphe politique des inétaphy.siciens et des légistes qui en avaient été jusque alors les organes nécessaires. Mais, pour apprécier convenablement, à cet égard, la vraie situation générale, il faut maintenant compléter l’explication, commencée au cinquante-cinquième cha-
pitre, sur la me'morable transformation qu’avait dû subir, vers le milieu de la troisième phase moderne, l’influence métaphysique proprement dite , désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque l’ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule propagation universelle d’une élaboration négative déjà suffisamment systématisée. Cette inévitable dcgénération spirituelle propre à la transition critique, dut, en effet, nécessairement détenuiner, dans l’ordre temporel, au début de la grande crise que nous apprécions, une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges, dès lors rélégués, d’une manière de plus en plus subalterne , à leurs fonctions spéciales , tandis que les avocats , s’élevant , au contraire , au-dessus de leurs opérations privées, s’emparaient graduellement de l’universelle direction des affaires publiques. Une telle modification devait, de part et d’autre, naturellement caractériser l’entier ascendant de la doctrine critique. Si, comme nous l’avons reconnu, les littérateurs étaient seuls propres à l’active propagation d’une philosophie négative qu’ils n’auraient pu construire , il est encore plus évident que les avocats , d’après les habitudes mêmes de libre divagation qui les distinguent ordinairementdes juges, devaient alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l’entière application politique d’une métaphysique révolutionnaire dont les principales conceptions avaient dû être préalablement élaborées par des intelligences plus consistantes. On conçoit d’ailleurs que les juges, comme les docteurs, s’étant enfm partout incorporés intimement au régime ancien, sous l’influence des modifications qu’ils
y avaient déterminc'es dans le cours des deux premières phases modernes, les avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs, la confiance populaire longtemps accordée aux premiers organes de la transition critique. Quand les hautes spéculations politiques semblaient réductibles à de simples combinaisons de forme.», destinées à contrôler ou à circonscrire des pouvoirs indéterminés , pour régénérer une société supposée indéfiniment modifiable par l’action législative, aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle des avocats à une telle élaboration métaphysique , dont un exercice jobrnalier leur rendait spontanément familières les principales fictionsconstitutionnelles. la concevoir durable, cette double organisation finale propre à la transition critique constituerait, sans doute , une profonde dégradation sociale , en conférant le principal ascendant à des classes aussi complètement dépourvues, parleur nature, de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins nécessairement exposées à la démoralisation politique qu’étrangères à toute saine appréciation mentale d’une question quelconque. Mais , en vertu même d’une telle transmission de l’influence critique à des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs et les juges qui Tavaient longtemps dirigée, il devenait évident que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier terme essentiel , caractérisé par cet office vraiment extrême qui consistait à développer acti- ' vement l’entière application organique de la métaphysique négative, dont l’inaptitude fondamentale, une fois directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait naturellement entraîner bientôt l’universelle dé-
considération des deux classes co-relativcs ainsi solennellement jugées, et qui, en effet, ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par suite d’une déplorable continuation de la même lacune philosophique relativement à la vraie théorie de l’évolution moderne .
Ayant ici assez examiné d’abord la direction nécessaire, ensuite le siège principal, et enfin les agens spéciaux de l’immense crise révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d’après l’ensemble de notre théorie historique , à une sommaire appréciation philosophique de son accomplissement général. 11 suffit, pour cela, d’y distinguer successivement deux degrés naturels, l’un simplement préparatoire , l’autre pleinement caractéristique , sous la conduite respective de nos deux grandes assemblées nationales.
Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop vaguement ressenti , semble pouvoir se concilier avec une certaine conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions les plus fondamentales, et dégagé, autant que possible, de tous les abus secondaires. Quoique cette première époque soit communément jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y étaient cependant bien plus profondes , d’après une tendance absolue aux combinaisons les plus contradictoires ; on y était certainementplus éloigné d’aucune saine appréciation générale de la situation sociale ; l’absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l’intime confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique; par suite, enfin, un irrationnel esprit réglementaire y obtenait une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes déceptions sur
358 PHILOSOPHIE POSITI'VE.
l’éternelle durée des institutions les moins stables : en un mot, jamais position aussi provisoire ii’a pu paraître aussi définitive. Suivant notre théorie historique , en vertu de l’entiëre condensation antérieure des divers éléinens du régime ancien autour de la royauté , il est clair que l’effort primordial de la révolution française pour quitter irrévocablement l’antique organisation devait nécessairement consister dans la lutte directe de la puissance populaire contre le pouvoir royal , dont la prépondérance caractérisait seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or, quoique cette époque préliminaire n’ait pu avoir, en effet, d’autre destination politique que d’amener graduellement l’élimination prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n’auraient d'abord osé concevoir, il est remarquable que la métaphysique constitutionnelle rêvaitalors , au contraire, l’indissoluble union du principe monarchique avec l’ascendant populaire , comme celle de la constitution catholique avec l’émancipation mentale. D’aussi incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd’hui aucune attention philosophique, si on n’y devait voir le premier témoignage direct d’une aberration générale qui exerce encore la plus déplorable influence pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation moderne, en réduisant cette régénération fondamentale à une vaine imitation universelle de la constitution transitoire particulière à l’Angleterre. Tellefut,en effet, l’utopie politique des principaux chefs de l’assemblée constituante; et ils en poursuivirent certainement la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction radicale avec l’ensemble des tendances caractéristiques delà sociabilité française. C’est
PHYSIQUE SOCIALE. SSq
donc ici le lieu naturel d’appliquer iinmédialement notre théorie historique à l’appréciation rapide de cette dangereuse illusion; quoiqu’elle fût, en elle-mêtne, trop grossière pour exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m’engage à signaler au lecteur les principales bases de cet examen , qu’il pourra d’ailleurs spontanément développer sans difficulté d’après lesexplications propres aux deux chapitres précédens.
L'absence de toute saine philosophie politique fait d’abord concevoir aisément par quel entrainement empirique a été naturellement déterminée une telle aberration , qui certes devait être profondément inévitable puisqu'elle a pu complètement séduire la raison même du grand Montesquieu , bien qu’elle dût assurément devenir beaucoup moins excusable sous la lumineuse indication que l’ébranlement révolutionnaire tendit à répandre avec tant d’énergie sur l’ensemble de la situation moderne. Par suite , en effet, de la différence que j’ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la décomposition politique enFranceet en Angleterre, il est clair que ces deux modes généraux de la progression négative étaient , par leur nature , mutuellement complementaires, puisque leur combinaison hypothétique eût aussitôt déterminé l’entière abolition du régime ancien , où, apres une commune absorption temporelle du pouvoir spirituel, chacun d’eux avait radicalement subalternisé l’un ou l’autre des deux grands élémens temporels. D’après cette incontestable appréciation instinctive, l’empirisme métaphysique devait donc conduire à penser, au début de la crise finale , que , pour détruire totalement l’antique organisme , il suffisait de joindre à l’extinction
3ÜO PHILOSOPHIE POSITIVE.
française de la puissance aristocratique l’abaissement an.» glais du pouvoir monarchique. Telle est la filiation pleinement naturelle qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à l’imitation irréfléchie du type anglais ; de même que, réciproquement , elle tend aujourd’hui à faire spontanément prévaloir, chez l’école révolutionnaire anglaise, la considération du mode français : car chacun des deux cas se trouvait ainsi posséder nécessairement , quant à la progression négative , les propriétés qui manquaient à l’autre , sans qu’il puisse d’ailleurs exister entre eux, sous ce rapport, aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du cinquante-cinquième chapitre. Mais, par une étude plus approfondie, que pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l’ensemble de l’évolution moderne , ce grand rapprochement historique eût , au contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde irratiqnnalité d’une semblable imitation, en faisant sentir que le mouvement français avait été principalement dirigé contre l’élément politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement anglais le caractère éminemment spécial qu’on voulait ainsi vainement introduire dans un tout autre milieu social.
Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de reconnaître sans incertitude, d’après une juste appréciation historique , que la constitution parlementaire propre à la transition anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature exceptionnelle que devait prendre , en un tel milieu , la dictature temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase moderne , la décomposition générale du régime ca-
tliolique et féodal, comme je l’ai précédemment expliqué. Son origine effective , qu’une célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve donc immédia'~ tement , de même qu’en tout autre cas politique , dans l’ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement analysée depuis le moyen âge. Ceux qui , contre toute prescription rationnelle , s’obstineraient à y voir une imitation quelconque , seraient obligés d’en emprunter le type réel à de semblables situations antérieures , et se trouveraient ainsi conduits à des rapprocbemens fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer , en effet , que le régime vénitien, pleinement caractérisé à laCn du'xiv* siècle, constitue certainement, à tous égards, le système politique le plus analogue à l’ensemble du gouvernement anglais , considéré sous la forme définitive qu’il dut prendre trois siècles après : cette similitude nécessaire résulte évidemment d’une pareille tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature temporelle de l’élément aristocratique. Il est même incontestable que, par suite de la diversité des temps , le type vénitien dut être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à l’aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée , soit sur le pouvoir central , soit sur la puissance populaire. La seule différeuce capitale que devaient offrir les destinées comparatives de ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé â une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait certes prétendre à la même durée totale que le premier) , consiste en ce que l’indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous la décadence néces-
saire de son gouvernement spécial, tandis que la ualioiialité anglaise doit beureuseinent rester tout à fait intacte au milieu de l’inévitable dislocation de sa constitution provisoire. Quoi qu’il en soit d’ailleurs d’une telle comparaison , qui m’a semblé propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système anglais , en excluant du reste toute idée quelconque d’imitation effective , il demeure incontestable que, malgré les vaines théories métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des divers pouvoirs , la prépondérance spontanée de l’élément aristocratique a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d’un tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément incompatible avec cet équilibre fantastique. A cette condition fondamentale d’un pareil régime , il en faut joindre deux autres fort importantes, encore plus particulières à l’Angleterre , et qui y ont beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel , malgré l’active tendance universelle à la décomposition radicale de l’antique organisme dont il est surtout destiné à prolonger l’existence spéciale. La première , déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste dansl’iustitution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup mieux la subalternisatioii permanente du pouvoir spirituel que n’avait pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par suite, devait fournir à l’aristocratie dirigeante de puissans moyens, soit de retarder sa déchéance privée en s’emparant habituellement des grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse, d’ailleurs inévitablement décroissante. Quant à
la seconde condition coinple'inentaire du régime anglais, elle se rapporte à l’esprit d’isolement politique éminemment particulier à l’Angleterre, et qui en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne , l’actif développement d’un vaste système d’égoïsme national , y a naturellement tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité commune, sauf l’insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse inférieure : une semblable tendance habituelle s’était auparavant manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre davantage une telle analyse , que chacun pourra maintenant prolonger avec facilité , elle est certainement assez caractérisée déjà pour faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement étudié l’ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution exceptionnelle delagrande transition moderne doitêtre regardée comme nécessairement spéciale , puisqu’elle repose essentiellementsurdes conditions purement relativesà rAngIeterre7 et dont l’ensemble est néanmoins indispensable à l’existence réelle d’une semblable anomalie politique.
Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d’abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux chefs de l’assemblée constituante à proposer pour but à la révolution française la simple imitation d’un régime aussi contradictoire A l’ensemble de notre passé que radicalement antipathique
aux instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d’établir l’indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors l’impraticable accomplissement , malgré l’énergique ascendant du milieu le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente à l’institution régulière d’un pouvoir spécialement aristocratique , dont toutefois l’beureux instinct démocratique de la population française , si dignement représentée, à cet égard , par la ferme volonté des Parisiens , les empêcha d’oser jamais poursuivre ouvertement l’organisation , directement contraire à l’invariable progression des cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension , à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses naturellement placées sous leur patronage , pour les unir de plus en plus, suivant le type anglais , à ceux des classes en décadence, en abusant, à cet effet, de l’ascendant spontané qu’avait dû jadis obtenir l’universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à la condition spirituelle, il n’est pas difflcile de démêler alors, au milieu des influences philosophiques prépondérantes , une certaine tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste d’inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d’équivalent national du protestantisme anglican: c’était, sans doute , une étrange tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le projet n’en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser une telle politique , qui n’a pas même cessé aujourd’hui de trouver secrètement de fervens admira-
teurs parmi les inétaphysicicos et les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin, relativement à la condition d’isolement national, ci-dessus signalée comme l’indispensable complément de toutes les autres exigences d’une telle imitation , on voit heureusement que, à cette époque initiale d’élan universel, elle n’était pas moins radicalement contraire aux propres sentiinens spontane's des partisans de cette empirique utopie qu’aux énergiques inclinations d’une population généreuse , si noblement disposée, par un long exercice antérieur, à l’active propagation désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu’elle pourrait jamais réaliser, et chez laquelle , en effet, les plus puissans efforts ultérieurs n’ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection anti-européenne.
D’après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales , soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale, dont la qualification usuelle pourra sembler , auprès d’une impartiale postérité , le résultat d’une amère ironie philosophique; puisqu’il n’a jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l’éternité des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives. Aucun exemple spécial ne m’a semblé plus caractéristique d’une telle discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression spontanément suggérée aujourd’hui à l’intéressante lecture
d’un ouvrage destine écrivain non moins
Vavaient dicté , Vélévation de ses scn-
estimableparsesluimere q . conçoit qud
ünienset la loyauté Rabaut-Saint-
8’agit de l’essai b.stori I accomplie , d a-
Eticnne proclamait dej ^„„stitution éphemere ,
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PFIYSIQUK SOflALIi. 367
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Justement opposée aux vaines Actions politiques sur lesquelles reposait l’incohérent édiAce de l’Assemblée Constituante, l’éminente assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention Nationale fut aussitôt conduite , par son origine même , à regarder l’entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la révolution française. D’après la concentration monarchique de tous les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France , depuis la An du moyen âge, suivant nos explications antérieures , une conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s’étaientenfin spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but Anal du grand mouvement révolutionnaire commencé au xiv* siècle et désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L’ensemble de notre théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme le seul reste capital de l’antique régime des castes , que nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d’une manière plus ou moins explicite , la base fondamentale de toute organisation primitive , selon le principe naturel de rhérédité primordiale des professions quelconques, plus durable à mesure qu’il s’agit d’arts plus compliqués , dont l’exercice plus empirique exige davantage
l’apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant , comment ce régime initial, qui , malgré d’importantes modifications , constituait encore le fond général de l’organisme grec et même romain , avait été , pour la premièrefois, directement ébranlé , dès le début du moyen âge, dans sa principale disposition politique , par l’admirable constitution du catholicisme , qui avait enfin radicalement supprimé l’hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à un clergé célibataire : la cinquante-sixième leçon nous a d’ailleurs montré le même régime irrévocablement détruit aussi , sous la dernière phase du moyen âge, dans l’économie élémentaire des sociétés modernes, d’après les suites nécessaires de l’émancipation personnelle présidant à l’évolution industrielle. Il est clair que l’abaissement ultérieur de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal , pendant les deux premières phases modernes , n’avait pu que compléter et consolider , surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge , pour les plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise par un tel isolement , l’hérédité monarchique ne pouvait ensuite que perdre beaucoup , sous la troisième phase , à l’excessive concentration d’attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles , que venait ainsi d’obtenir la dictature royale, dès lors spontanément conduite, comme nous l’avons vu au cinquante-cinquième chapitre , à constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine appréciation habituelle de ce vaste ensemble , eu
PUYSfQUE SOCIALE.
cédant volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans. On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des conceptions humaines tend nécessairement à rendre l’aptitude réelle , même temporelle , de plus en plus indépendante de toute imitation domestique, en lui procurant directement une éducation systématique , que peuvent convenablement recevoir , quelle que soit leur condition sociale , les intelligences suihsainment douées de l’esprit d’ensemble qui détermine une telle vocation, et qui certainement , au temps que nous considérons, était bien loin , abstraction faite de toute satire personnelle , d’appartenir exclusivement, ou même principalement, aux maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires naturels.
Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française ne'pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s’accompagner de toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l’indication d’une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social, autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution , aussi impolitique qu’injuste, suscitée par une haine aveugle, et spécialement entretenue par l’instinct de rivalité religieuse d’un vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l’audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir, soit la caducité d’une orgauisa- TOWE VI. q/,
lion enfin devenue essentiellement étrangère à l’existence moderne, soit la nécessité d’un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives , il n’est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes les diverses corporations antérieures , trop exclusivement attribuée aujourd’hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir , sans excepter même les cas les plus défavorables , un certain instinct confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes institutions, après l’accomplissement suffisant de leur office purement provisoire , dont la vicieuse prolongation devenait réellement une source d’entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me dispenser d’étendre une semblable appréciation historique jusqu’à la suppression directe des compagnies savantes, et même de l’illustre Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement incapables d’en apprécier la véritable portée , j’aurai bientôt lieu de faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la nature et l’esprit de son organisation primitive , et que son influence ultérieure a été, au fond, surtout aujourd’hui, bien plus contraire que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne fut donc pas , au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans
tant d’autres où une meilleure appréciation a déjà conduità rendre une exactejusticc aux éminentes intentions d’une assemblée qui avait déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en étendant , sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu’aux diverses corporations l^istes, quoique la plupart de ses membres en fussent sortis. Sous l’aspect scientifique , sa prochaine sollicitude pour tant d’heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création capitale de l’École Polytechnique, si supérieure aux institutions antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des Academies, si amèrement déplorée par tant d’académiciens postérieurs, ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies , mais bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse , des nouveaux- besoins de l’esprit humain. - Afin d’apprécier convenablement le vrai caractère fondamental de cette grande époque , il est indispensable d’y considérer toujours l’irrésistible influence, encore plus favorable que funeste , des circonstances éminemment décisives qui durent la dominer, et dont l’ascendant spontané contribua beaucoup à y contenir les dangereuses divagations métaphysiques inhérentes à la seule philosophie qui pût alors diriger cet immense mouvement- D’après les motifs ci-dessus indiqués , les gouvernemens européens qui, sous la seconde phase, avaient laissé tomber Charles I sans aucune opposition sérieuse , n’eurent pas même besoin des coupables intrigues de la royauté française pour réunir bientôt tous leurs efforts actifs contre une révolution radicale , où l’initiative de la France
sip,nalait évidemment une inévitable crise finale, néccssaiieinent commune à l’ensemble de la grande république européenne, comme l’étaét, depuis le moyeu âge, la double progression, positive et négative, dont elle annonçait le dernier terme naturel : l’oligarchie anglaise elle-même, quoique désintéressée, en apparence, dans la dissolution des monarchies, se plaça promptement à la tête de cette coalition rétrograde , destinée à l’universelle conservation du système militaire et théologique, désormais également menacé sous toutes les formes diverses qu’avait pu prendre la dictature temporelle où avait partout abouti sa décomposition graduelle. Or, cette formidable attaque , qui , par une réaction nécessaire , obligeait aussi la France à proclamer directement l’intime universalité de l’ébranlement final, dut procurer à ce second degré de la crise révolutionnaire un avantage fondamental , que n’avait pu sufi&samment obtenir le premier, en y provoquant spontanément une mémorable identité continue de sentimens et même , à certains égards, de vues politiques, indispensable au succès réel de la plus juste et la plus sublime défense nationale que l’histoire puisse jamais offrir. C’est là surtout ce qui détermina, ou du moins maintint, l’énergie morale et la rectitude mentale qui placeront toujours, chez l’impartiale postérité, la Convention nationale très au-dessus de l’Assemblée constituante, malgré les vices respectivement inhérens à leur doctrine et à leur situation. Quoique constamment poussée, par sa philosophie métaphysique, à des conceptions vagues et absolues, l’assemblée républicaine, après avoir spontanément accordé ù cette inévitable tendance générale les seules
salisfactions qu'elle ne pouvait lui refuser, fut bientôt lieureusemcnt conduite, par les actives exigences de sa principale mission politique, à e'carter, sous un respectueux ajournement, une vaine constitution, pour s’élever enfin à l’admirable conception du gouvernement révolutionnaire proprement dit, directement envisagé comme un régime provisoire parfaitement adapté à la nature éminemment transitoire du milieu social correspondant. C’est ainsi que , supérieurs à la puérile ambition de leurs prédécesseurs, si aveuglement imitée par leurs successeurs, les conventionnels français , renonçant implicitement à fonder déjà d’éternelles institutions qui ne pouvaient encore avoir aucune base réelle , s’attaebèrent surtout à organiser provisoirement , conformé ment à la situation, une vaste dictature temporelle, équivalente à celle graduellement élaborée par Louis XI et par Richelieu , mais dirigée d’après une bien plus juste appréciation générale de sa destination propre ‘et de sa durée limitée. En la constituant spontanément sur la base indispensable de la puissance populaire, ils furent d’ailleurs conduits à mieux annoncer le caractère essentiel de la rénovation finale, soit en vertu de l’admirable essor directement imprimé aux vrais sentimens de fraternité universelle, soit en inspirant aux classes inférieures une juste conscience de leur valeur politique, .soit enfin d’après une heureuse prédilection continue pour des intérêts qui, à raison de leur généralité supérieure, doivent être presque toujours les plus conformes à une saine appréciation philosophique de l’ensemble des besoins sociaux. Cette conduite naturelle, immédiatement récompensée par tant de sublimes ou touclians dévoue-
3^4 PlIIt.OSOPHIli POSITIVE.
mens , et qui élevait la constitution morale d’une population ou tous les gouvernemens ultérieurs ont systématiquement tendu à développer, au contraire, un abject égoïsme, a laissé nécessairement, chez le peuple français, d’ineffaçables souvenirs , et même de profonds regrets , qui ne pourront vraiment disparaître que par une juste satisfaction permanente de l’instinct correspondant. Il faut aussi noter, dans cette mémorable organisation de la dictature révolutionnaire , une certaine tendance spontanée à une première appréciation générale , vague mais réelle, de la division fondamentale entre le gouvernement moral et le gouvernement politique des sociétés modernes , dès lors indiquée , à mes yeux , par l’action simultanée d’une célèbre association volontaire , qui , essentiellement extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en appréciant mieux l’ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses indications. Quelque imparfait que dût être alors un instinct aussi confus de la principale condition propre à la réorganisation sociale , on eu retrouve d’autres indices , non moins caractéristiques , en considérant diverses tentatives remarquables pour fonder, sur la régénération directe des moeurs françaises , la rénovation ultérieure des institutions ; quoique la vaine théorie métaphysique qui présidait nécessairemeut à de tels efforts n’en pût aucunement permettre l’efficacité durable.
£n général, l’étude approfondie de cette grande crise fera de plus en plus ressortir que , sous l’impulsion décisive des circonstances extérieures , les éminens attributs qui la distinguent furent essentiellement dus à la haute valeur politique, et surtout morale, soit de ses principaux
PHïSlQUE SOCIAl.E.
direcleurs , soit des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement ; tandis que les graves aberrations qui s’y rattachent étaient inséparables de la vicieuse philosophie qui dominait à cette époque , et dont , par les plus heureuses inspirations d’une sagesse purement spontanée , il n’était pas toujours possible de contenir suffisamment la dangereuse influence systématique. De sa nature, cette métaphysique, au lieu de lier intimement les tendances actuelles de l’humanité à l’ensemble des transformations antérieures , re|>résentait la société sans aucune impulsion propre, sans aucune relation au passé, indéfiniment livrée à l’action arbitraire du législateur ; étrangère à toute saine appréciation de la sociabilité moderne , elle remontait au delà du moyen âge pour emprunter à la sociabilité antique un type rétrograde et contradictoire ; enfin , au milieu des circonstances les plus irritantes , elle appelait spécialement les passions à l’office le mieux réservé à la raison. C’était cependant sous un tel régime mental qu’il fallait alors s’élever à des conceptions politiques heureusement adaptées à la vraie disposition des esprits et aux impérieuses exigences de la plus difficile situation : aussi la juste considération d’un semblable contraste devra-t-elle toujours porter les véritables philosophes à une admiration spéciale des grands résultats qui s’y sont développés , et à une indulgente réprobation d’inévitables egaremens généraux. Aucun ordre de faits ne caractérise plus profondément cette opposition fondamentale, que ceux relatifs au besoin continu de l’unité nationale , dont l’actif sentiment dut surmonter , à cette époque, chez les natures vraiment politiques , la tendance éminemment disper-
sive de la métaphysique prépondérante. Cette admirable réaction d’un heureux instinct pratique contre les dangereuses indications d’une, théorie décevante, se manifeste surtout dans la lutte décisive suscitée par le puéril orgueil des malheureux girondins, entraînés, d’après leur haute incapacité politique , à de coupables menées , poussées quelquefois jusqu’à des coalitions années avec le parti monarchique, afin de détruire systématiquement l’un des plus grands résultats de notre passé social , en décomposant la France en républiques partielles, au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand , par une indispensable épuration , la marche révolutionnaire eut enhn écarté ces dangereux discoureurs , on remarque , en effet , à cet égard , malgré les plus graves divergences , une mémorable unanimité d’efforts permanens pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique, dont l’école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée, laissant désormais à l’école rétrograde l’étrange privilège de telles aberrations, comme je l’ai expliqué au quarante-sixième chapitre.
Le terme naturel d’une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire , ne devait ni ne pouvait durer , aurait été directement fixé, par une prévision rationnelle, à l’époque, fort antérieure à la célèbre journée thermi- , dorienne,oùla France serait suffisamment garantie contre l’invasion étrangère; ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire eût été poussée jusqu’à la double conquête provisoire delà Belgiqueetde la Savoie, alors seule pleinement eu ractéristique d'une efficacité décisive de notre dé-
PHYSIQUE SOCIALE. ô']']
fense nationale. Mais l’inévitable irritation générale résultée d’aussi extrêmes nécessités , et surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient malheureusement permettre que l’indispensable politique exceptionnelle cessât aussitôt que son principal office provisoire aurait été convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive prolongation , avec un déplorable surcroît d’intensité , après le terme relatif à sa destination nécessaire , comme la cause essentielle des horribles déviations que rappelle trop exclusivement aujourd’hui le souvenir de cette grande époque, et qui n’ont laissé d’autre enseignement universel que l’immortelle démonstration de l’impuissance organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée à son entière application politique. C’est ici le lieu d’employer complètement une division historique, indiquée d’avance à la fin du volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout dirigé l’ébranlemeut philosophique du siècle dernier, en poursuivant spécialement, l’une l’émancipation mentale, l’autre l’agitation sociale, Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous avons déjà reconnu que, dès l’origine, elles avaient envisagé cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects très-difierens et même virtuellement opposés : l’un progressif, où cette extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu’une halte rapide d’un mouvement anti-ihéologique touchant à son inévitable destination finale ; l’autre rétrograde, où l’on y voyait , au contraire , le point de départ d’une sorte de restauration religieuse , modifiée d’après les illusions contradictoires de nouveaux réfor-
inateurs. Cetle rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime coopération active à la grande crise révolutionnaire , par la tendance caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique dirigeante comme éminemment négative , et la dictature républicaine comme une indispensable mesure provisoire, dont l’institution lui fut principalement due ; tandis que, aux yeux de la seconde , cette doctrine formait déjà réellement la base nécessaire d’une réorganisation directe , qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel: en même temps, l’une avait constamment témoigné un instinct confus mais réel des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant que l’autre se montrait surtout préoccupée d’une vague imitation de la société antique. Après que le commun danger eut cessé de pouvoir sufiisamment contenir ces inévitables divergences, l’énergique sollicitude de l’école politique poussa l’école philosophique , jusque alors prépondérante, à constater directement son impuissance organique en formulant précipitamment , pour la régénération intellectuelle et morale , une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l’adoration de la graqde entité scolastique , et qui ne pouvait assurément obtenir aucune consistance effective : d’où résulta graduellement la mémorable catastrophe de l’énergique Danton et de l’intéressant Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient par l’impitoyable extermination des adversaires quelconques , sous les déplorables inspirations d’une doctrine qui , profondément incompatible avec toute démonstration véritable , laissait bien-
tôt prévaloir des passioDSsanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle comme seul gage assuré de la convergence spirituelle, suivant la nature constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent la division fondamentale des deux puissances élémentaires. L’ascendant décisif ainsi naturellement procuré à l’école politique, où le sincère fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et dangereuse hypocrisie d’un plus grand nombre de purs déclamateurs, vint bientôt prouver, à son tour, d’après l’irrécusable témoignage d’un horrible délire , que , malgré ses mystérieuses promesses , elle était encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie réorganisation finale. C’est surtout alors que , par une inévitable aberration générale , la métaphysique révolutionnaire , sous l’absurde prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement conduite à se montrer directement hostile aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne , dont l’universelle influence spontanée empêchait nécessairement le libre essor d’une telle utopie rétrograde , chez les esprits même les plus accessibles à de vains entratnemens systématiques. En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire des deuxmouveniens, hétérogènes maisconvergcns, dont l’ensemble caractérise, d’après les deux chapitres précédens , l’évolution fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement satisfait à sa propre destination transitoire. Celte déviation décisive, sensible même pour l’évolution scientifique et l’évolution cstlié-
tique, dut être surtout protioncee relativeiiieiit à l’évolu* tion Industrielle , alors menace'e d’une entière désorganisation , d’après une désastreuse tendance politique à détruire l’indispensable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers , aGn d’appeler la plus incapable multitude , sous l’inévitable direction des littérateurs et des avocats, à une active participation permanente au gouverueineiit effectif, par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent nécessairement prendre, en raison de leurs talens et de leurs lumières , à la marche générale des affaires publiques. Du point de vue purement politique, la grande réaction rétrograde , que l’école révolutionnaire la plus avancée fait aujourd’hui commencer seulement à la journée thermidorienne, me parait devoir être réellement envisagée désormais , d’après l’ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à la célèbre tentative pour l’organisation fondamentale du déisme légal, pleinement caractérisée par une manifestation mémorable, et dont la tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui attribuaient une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse. Sous ce nouvel aspect , le mouvement thermidorien , d’abord dirige par les amis de Danton , reprend un caractère plus conforme aux saines inspirations spontanées delà raison publique ; en constituant primitivement le symptôme tiécisif de l’inévitable décadence d’une désastreuse politique , qui, malgré la plus horrible exagération des pro-
cèdes exceptionnels , ne pouvait réellement parvenir, en troublant profondément l’économie élémentaire propre à la sociabilité moderne , qu’à orp,aniser finalement une immense rétrogradation : il reste d’ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle, de sanglantes représailles furent dépi orablement dirigées, à la secrète instigation du parti monarchique, contre l’ensemble du mouvement révolutionnaire. En se félicitant de voir enfin, comme il l’avait tant mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d’une telle collision , tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte d’un noble jeune homme, l’éminent Saint -Just, tombé victime presque volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophiste, indigne d’une si précieuse admiration.
J’ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation historique propre à l’ensemble de l’époque la plus décisive que pût offrir la portion jusqu’à présent accomplie de l’immense révolution au sein de laquelle nous vivons. On voit ainsi, d’une part, comment le degré républicainaspontanémentélevé, d’une manière beaucoup plus complète et plus énergique que n’avait d’abord pu le faire le degré constitutionnel , une sorte déprogrammé politique vraiment fondamental , dont l’ineffaçable souvenir indiquera naturellement, jusqu’à une convenable réalisation ultérieure, la destination finale de cette crise universelle , malgré le mode essentiellement négatif sous lequel il dut alors être conçu par la métaphysique dirigeante, dont l’inévitable impuissance organique fut, d’une autre part, simultanément démontrée d’après l’é-
preuve solennelle, pleinement caractéristique quoique nécessairement passagère, de son entier ascendant politique. Quelques vains efforts qu’ait pu tenter ensuite la grande réaction rétrograde, dont je viens d’assigner la véritable origine historique , pour dissimuler totalement le premier enseignement social en laissant seulement ressortir le second, ils sont tous deux également impérissables auprès de la population européenne , aux yeux de laquelle ils tendront spontanément de plus en plus à devenir radicalement inséparables, aussitôt qu’une sage élaboration philosophique aura suffisamment fondé, sur leur combinaison permanente, l’indispensable indication générale de la marche ultérieure propre à l’ensemble du mouvement révolutionnaire. Toutes les récriminations doctorales sur la prétendue inopportunité radicale de la régénération totale ainsi projetée par les conventionnels français, ne peuvent réellementaffecter, d’après notre théorie historique , que l’insuffisance nécessaire des moyens vicieux qu’une décevante métaphysique dut conduire à y appliquer ; mais elles ne sauraient nullement atteindre le besoin fondamental d’une réorganisation universelle, qui était déjà aussi incontestable , et même aussi pleinement senti par les masses , qu’il peut l’être essentiellement aujourd’hui. Rien ne doit mieux confirmer une telle appréciation que la mémorable lenteur, trop peu comprise jusqu’ici, d’un mouvement rétrograde dont l’instinct dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus intimes dispositions populaires , qui , par leur énergique antipathie, obbgèrent ensuite à prendre tant de longs et pénibles circuits politiques pour restaurer enfin , sous un vain déguisement impérial, une monarchie qu’une
seule rapide secousse avait d’abord suffi à renverser entièrement : si tant est même que la stricte exactitude historique permette maintenant d’envisager comme vraiment rétablie une royauté qui n’a jamais pu encore passer avec sécurité de ses divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques , quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une forme quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications antérieures, à la situation transitoire des sociétés modernes.
Après la chute nécessaire du régime conventionnel, la réaction rétrograde ne se fit surtout sentir immédiatement que par le vain retour de la métaphysique constitutionnelle propre au degré initial de la crise universelle, et dont la stérile obstination tendit toujours à reproduire , autant que le permettait alors l’état général des esprits , une aveugle imitation de la constitution anglaise, caractérisée par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir temporel, sous de nouvelles formes, encore plus rapprochées de ce type imaginaire, où d’irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la vraie réorganisation finale, malgré l’expérience primitive du peu de stabilité que pouvait comporter, en France , l’importation d’une telle anomalie politique. Ën même temps , suivant un inévitable contraste, des tentatives énergiques mais insensées annoncèrent déjà la déplorable tendance ultérieure du parti qui se croyait sincèrement progressif à chercher de plus en plus la solution sociale dans une
plus complète extension du mouvement négatif, que la dictature révolutionnaire avaitréellemeut poussé jusqù’à ses plus extrêmes limites politiques , et que néanmoins on voulait aussi conduire désormais , sous les anarchiques inspirations de l'école de Rousseau, jusqu’à l’ébranlement direct des institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité humaine. Par ces deux ordres d’aberrations, tous concouraient spontanément à maintenir la position vicieusement abstraite du problème politique, indépendamment d’aucune vraie relation générale au milieu social correspondant ; tous concevaient également la société indéfiniment modifiable, sans aucune impulsion propre, et dégagée de toute filiation antérieure ; tous, enfin , s’accordaient à subordonner la régénération morale aux règlemens législatifs : si j’insiste sur ces caractères logiques alors communs à l’école rétrograde ou stationnaire et à l'école progressive, c’est parce qu’ils n’ont pu aujourd’hui essentiellement changer, et qu’on doit naturellement les apprécier d’une manière plus philosophique envers une situation moins actuelle, quoique d’ailleurs radicalement persistante.
Une telle fluctuation politique, toujours menaçante pour l’ordre, et néanmoins stérile pour le progrès, devait nécessairement aboutir, malgré d’énergiques répugnances populaires , au triomphe passager de l’esprit rétrograde , qui montrait spontanément la concentration monarchique comme seule propre à garantir la sécurité du développement continu des divers élémens essentiels «le la sociabilité moderne, déjà pressés d’utiliser les nouvelles ressources générales que procurait désormais à leur libre essor l’irrévocable décomposition de l’ancienne
PHYSIQUE SOCULE.
hiérarchie sociale. Dans l’ctat d’empirisme métaphysique où se trouve encore la philosophie politique, cette dernière épreuve était alors indispensable pour faire universellement apprécier, par une expérience décisive , l’espèce d’ordre réellement compatible avec une pleine rétrogradation , dont les promesses illusoires ne pouvaient être directement jugées par aucune discussion vraiment rationnelle. En même temps, la marche naturelle des événemens conduisait inévitablement à cette issue immédiate , en faisant de plus en plus prévaloir le pouvoir militaire , première base nécessaire de toute véritable ro*yauté moderne , à mesure que la guerre révolutionnaire perdait son caractère essentiellement défensif, pour devenir, à son tour, éminemment offensive , sous le spécieux entrainement d’une active propagation universelle de l’ébranlement fondamental , sans que cette irrésistible séduction pût d’abord céder à aucune sage appréciation, soit de l’opportunité du but, soit de l’eflicacité du moyen. Tant que rarmée , pleinement nationale , était restée liée au sol natal , et n’avait pas cessé, sous l’espoir continu d’une prochaine libération , de participer directement aux émotions et aux inspirations populaires, la salutaire énergie du terrible comité avait pu y maintenir, par une infatigable activité, la plus parfaite prépondérance que les guerres modernes eussen tencore offerte de l’autorité civile sur la force militaire. Mais il ne pouvait plus en être ainsi quand, dans les diverses expéditions lointaines, l’armée, devenue de plus en plus étrangère aux affaires intérieures, et prenant nécessairement , d’après un but plus spécial et moins direct, uii caractère plus déterminé et moins passager, tendait graduelleinenL à s’identifier profondément TOME VI. a5
386 PHIl.OSüPHIE POSITIVE.
avec ses propres chefs, au de populalious incon-
nues , en même temps que son intervention politique devait peu à peu paraître indispensable à la compression nécessaire de la stérile agitation sociale qu’entretenait un dangereux esprit métaphysique. Il était donc certainement impossible que l’ensemble d’une telle situation ne conduisit bientôt à l’installation spontanée d’une véritable dictature militaire, dont la tendance, rétrograde ou pro- ;;ressive, devait d’ailleurs, malgré l’influence naturelle d’une réaction passagère, dépendre beaucoup, et certainement davintage qu’en aucun autre cas historique, de la disposition personnelle de celui qui en serait honoré, parmi tant d’illustres généraux que la défense révolutionnaire avait suscités. Par une fatalité à jamais déplorable, cette inévitable suprématie, à laquelle le grand Iloche semblait d’abord si heureusementdestiné, écliutà un homme presque étranger à la Framce , issu d’une civilisation arriérée, etspécialement animé, sous la secrète impulsion d’une nature superstitieuse, d’une admiration involontaire pour l’ancienne hiérarchie sociale -, tandis que l’immense ambition dont il étaitdévoréne se trouvait réellement en harmonie, malgré son vaste charlatanisme caractéristique avec aucune éminente supériorité mentale, sauf celle relative à un incontestable talent pour la guerre, bien plus lié, surtout de nos jours, à l’énergie morale qu’à la force intellectuelle. ,
Ou ne saurait aujourd’hui rappeler un tel nom sans se souvenir que de vils flatteurs et d’ignorans enthousiastes ont osé longtemps comparer à Charlemagne un souverain qui, à tous égards, fut aussi en arrière de son siècle que l’admirable type du moyen âge avait été en
PHYSIQUE SOCIALE. 38y
avant du sien. Quoique toute appréciation personnelle doive rester essentiellement étrangère à la nature et à la destination de notre analyse historique , chaque vrai philosophe doit, à mon gré, regarder maintenant comme un irrécusable devoir social de signaler convenablement à la raison publique la dangereuse aberration qui, sous la mensongère exposition d’une presse aussi coupable qu’égarée , pousse aujourd’hui l’ensemble de l’école révolutionnaire à s'efforcer, par un funeste aveuglement, de réhabiliter la mémoire, d’abord si justement abhorrée , de celui qui organisa , de la manière la plus désastreuse , la plus intense rétrogradation politique dont l’humanité dut jamais gémir. D’après les explications précédentes, personne assurément ne saurait croire que je prétende ici blâmer l’avénement d’une dictature non moins indispensable qu’inévitable : mais je voudrais flétrir, avec toute l’énergie philosophique dont je suis susceptible, l’usage profondément pernicieux qu’én fit un chef alors naturellement investi d’une puissance matérielle et d’une confiante morale qu’aucun autre législateur moderne n’a pu réunir au même degré. L’état général de l’esprit humain ne permettait point, sans doute, à son immense autocratie de diriger immédiatement la réorganisation finale de l’élite de l’humanité, faute d’une indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie ; mais son action rationnelle aurait pu y appliquer convenablement les hautes intelligences, et y disposer simultanément la masse des populations , au lien d’écarter les unes et de détourner les autres par une activité radicalement perturbatrice de tous les grands effets sociaux que la dictature purement révolutionnaire
388 PIltLOSOPHlE POSITIVE.
avait déjà glorieusement ébauchés, autant que l’avait comporté l’ine'vitable prépondérance d’une métaphysique essentiellement négative. Si le prétendu génie politique de Jlonaparte avait été vraiment éminent, ce chef ne se serait point abandonné à son aversion trop exclusive envers la grande crise républicaine, où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de l’impuissance organique propre à la seule philosophie qui avait pu y présider : il n’y aurait pas entièrement méconnu d’énergiques tendances vers une régénération fondamentale , dont les conditions nécessaires s’y étaient certainement manifestées d’une manière non moins irrécusable pour tous les hommes d’état dignement placés, même par le seul instinct , au véritable point de vue général de la sociabilité moderne, qui n’eût point échappé, sans doute, dans cette lumineuse position, à Richelieu , à Cromwell, ou à Frédéric. On n’a d’ailleurs aucun besoin de prouver que son autorité réelle eût ainsi acquis, avec une aussi pleine intensité, une stabilité beaucoup plus grande, en même temps que sa mémoire eût été assurée d’une éternelle et unanime consécration, quoiqu’il dût alors entièrement renoncer à la puérile fondation d’une nouvelle tribu royale. Mais , à vrai dire , toute sa nature intellectuelle et morale était profondément incompatible avec la seule pensée d’une irrévocable extinction de l’autique système théologique et militaire, hors duquel il ne pouvait rien concevoir, sans toutefois en comprendre suffisamment l’esprit ni les conditions ; comme le témoignèrent tant de graves contradictions dans la marche générale de sa politique rétrograde , surtout eu ce qui concerne la res-
tauration religieuse, où, suivant la tendance habituelle du vulgaire des rois , il prétendit si vainement allier toujours la considération à la servilité , en s’efforçant de ranimer des pouvoirs qui , par leur essence, ne sauraient jamais rester franchement subalternes.
Le développement continu d’une immense activité guerrière constituait, à tout prix, le fondement nécessaire de cette désastreuse domination , qui , pour le rétablissement éphémère d’un ré gime radicalement antipathique au milieu social correspondant , devait surtout exploiter, par une stimulation incessamment renouvelée, soit les vices généraux de l’humanité , soit les imperfections spéciales de notre caractère national , et principalement une vanité exagérée , qui , loin d’être soigneusement réglée d’après une sage opposition , fut alors , au contraire, directement excitée jusqu’à la production fréquente des plus irrationnelles illusions, suivant des moyens d’ailleurs empruntes, comme tout le reste de ce prétendu .système, aux usages les plus discrédités de l’ancienne monarchie. Sans un état de guerre très-actif, en effet, le ridicule le plus incisif aurait certainement suffi pour faire prompte et pleine justice de l’étrange restauration nobiliaire et sacerdotale tentée par Bonaparte, tant elle était profondément contradictoire à l’état réel des mœurs et des opinions ; la France n’aurait pu être réduite, par aucune autre voie , à cette longue et honteuse oppression , où la moindre réclamation généreuse était aussitôt étouffée roinnie un acte de trahison nationale concerté avec l’étranger; l’armée, qui, pendant la crise républicaine, avait été constamment animée d’un si noble esprit patriotique , n’aurait pu être autre-
jgo PIIII,OSOPHIE POSITIVE.
ment atnende , d’après l’essor exorbitant des ambitions personnelles , à une tendance tyrannique envers les citoyens, désormais réduits à se consoler vainement du despotisme et de la misère par la puérile satisfaction de voir l’empire français s’étendre de Hambourg à Rome. Enfin, quant à l’influence morale, on n’a point encore dignement compris que la Convention, élevant le peuple sans le corrompre, avait irrévocablement terminé la décomposition chronique de l’ancienne hiérarchie sociale , tout en consolidant néanmoins , chez les moindres classes , le respect de chacun pour sa propre condition , suivant l’attrait universel d’une noble activité politique, tendant spontanément à contenir partout la disposition au déplacement privé, en honorant et améliorant les plus inférieures positions : c’est surtout sous la domination guerrière de Bonaparte que le généreux sentiment primitif de l’égalité révolutionnaire subit cette immorale déviation qui devait associer directement la plus active portion de notre population à un désastreux système de rétrogradation politique , en lui offrant , comme prix de sa coopération permanente, l’Europe à piller et à opprimer; on doit certainement ainsi expliquer le principal développement direct d’une corruption générale déterminée , en germe , par l’ensemble de la désorganisation sociale , et dont nous recueillons aujourd’hui les tristes fruits. Mais il serait aussi superflu que pénible de s’arrêter ici davantage sur cette malheureuse époque, autrement que pour y noter sommairement les graves enseignemeus politiques qu’elle nous a si chèrement procurés. Le premier de tous consiste assurément dans l’irrécusable démonstration de la douloureuse versatilité poli-
tique qui devait caraclériseï l’absenee de toute véritable doctrine, depuis que les convictions révolutionnaires, seules pleinement actives de nos jours , avaient été nécessairement ébranlées, chez la plupart des esprits, d’après la déplorable expérience propre à la dernière partie de la grande crise républicaine. Sans cette inévitable influence mentale , la politique rétrograde de Boqaparle aurait évidemment manqué à la fois d'instrumens et d’appuis , chez une population qui n’aurait pu autrement laisser tenter la folle et coupable résurrection du régime que son énergique antipathie avait si récemment abattu. La honteuse apostasie de tant d’indignes républicains , et l’entrainement insensé des masses désintéressées , durent alors marquer profondément la fragilité désormais inhérente à toutes les convictions uniquement fondées sur une métaphysique purement négative , qui avait déjà cessé d’être en suflisante harmonie, intellectuelle ou sociale, avec l’ensemble de la situation révolutionnaire. Ou doit, en second lieu, remarquer, dans l’épreuve vraiment décisive tentée à cette époque, l’indispensable fondement que la guerre active et permanente y fournissait nécessairement au système de rétrogradation, qui n’aurait pu autrement obtenir alors aucune telle consistance temporaire , comme je l’ai cidessus signalé. Cette incontestable appréciation historique indique certainement combien serait à la fois chimérique et perturbatrice une politique ainsi obligée à l’accompUssement continu d’une condition fondamentale devenue de plus en plus antipathique à l’ensemble de la civilisation moderne , et souvent même secrètement repoussée désormais par l’instinct involontaire des plus
zélés partisans des projets insensés dont elle devrait former la base générale. 11 faut y voir aussi, en sens inverse, l’immédiate condamnation philosophique de la déplorable aberration qui , d’après l’absence actuelle de toute véritable doctrine politique, a depuis entraîné trop souvent l’école révolutionnaire, malgré d’insufSsantes intentious progressives , dans le seul intérêt de ses passions fugitives, à préconiser et même à solliciter l’état de guerre, qui constitue cependant l’unique chance sérieuse , quoique éphémère , qui pût rester désormais aux tendances rétrogrades. Enfin, il importe beaucoup de signaler spécialement, au sujet de cette domination guerrière , le nouveau sophisme général , à la fois spontané et systématique, d’après lequel l’esprit militaire, avant de s’effacer irrévocablement, y fut conduit à rendre un hommage involontaire à la nature éminemment pacifique de la sociabilité moderne , eu s’efforçant toujours d’y représenter la guerre comme un moyen fondamental de civilisation , par un chimérique rajeunissement de l’antique politique rcmnaine, dont la destination sociale avait évidemment reçu, quinze siècles auparavant, selon notre théorie historique, une pleine réalisation , nécessairement impossible à renouveler dans tout le reste de l’évolution humaine. Une telle illusion politique avait dû être assurément fort naturelle, et même d’abord inévitable, à l’issue immédiate de la défense révolutionnaire , qui suscitait spontanément une irrésistible impulsion à l’active propagation universelle des principes français ; quoique une saine appréciation philosophique, alors malheureusement impossible, eût sans doute déjà conseillé, à tous égards, de se borner à la
simple garantie nationale , en laissant à des voies plus douces et plus efficaces l’indispensable extension graduelle d’un mouvement essentiellement européen , et en n’admettant que le juste degré d’invasion provisoire qu’exigeait l’entière efficacité de l’opération défensive , ainsi que je l’ai indiqué ci-dessus. Mais au moins cette aberration spontanée, malgré ses graves conséquences pour l’ensemble de la grande république occidentale, était primitivement très-sincère , soit dans l’armée , soit dans la nation ; et , par suite , elle devait être beaucoup moins funeste à l’extérieur : tandis que, pendant les guerres impériales , l’inqualifiable prétention d’accélérer le progrès social par le pillage et l’oppression de l’Europe, sous l’intronisation successive d’une étrange famille, ne pouvait plus exercer aucune séduction sérieuse, sinon chez de purs déclamateurs politiques, dont les vaines conceptions conservent aujourd’hui une fâcheuse influence sur la réhabilitation passagère de ce système rétrograde. Leur appréciation sophistique ne saurait offrir aucun autre fondement spécieux que la’ réaction nécessaire suivant laquelle cette déplorable déviation, comme l’eût fait également une invasion de barbares, devait naturellement provoquer, par l’active sollicitude des gouvernemens eux-mêmes, l’éveil universel d’un principe d’indépendance et de liberté , plus ou moins identique à celui de notre révolution , dont le germe essentiel était, comme nous l’avons reconnu, déjà déposé dans tout ce vaste territoire propre à l’élite de l’humanité , la France n’ayant pu avoir, à cet égard , d’autre privilège décisif que celui d’une indispensable initiative : tel est certainement le seul mode réel d’après lequel la
tyrannie impériale ait dû indirectement concourir, contre les desseins de son chef, à la régénération de l’Europe. Tandis que Paris comprimé était honteusement réduit à chercher un aliment à son activité caractéristique dans les misérables rivalités des comédiens et des versificateurs, par une étrange vicissitude, aujourd’hui trop oubliée, et qu'on eût, peu d’années auparavant, jugée à jamais impossible, Cadix, Berlin, et même Vienne retentissaient, à leur tour, de chants énergiques et de patriotiques acclamations , provoquant partout à de généreuses insurrections nationales contre une intolérable domination , au temps même où notre bel hymne révolutionnaire était chez nous l’objet d’une ombrageuse inquisition. Mais , sauf cette inévitable réaction , dont la postérité ne saura certes aucun gré au système qui l’a indirectement déterminée , il est évident que l’ensemble de la politique impériale , bien loin d’avoir réellement propagé l’influence française, fut, de toute nécessité, directement contraire à un tel résultat , en stimulant les peuples à s’unir aux rois pour repousser l’oppression étrangère, et en détruisant la sympathie et l’admiration que notre initiative révolutionnaire et notre défense populaire avaient universellement inspirées à nos concitoyens occidentaux, chezlesquels cette immense aberration guerrière a laissé encore envers nous quelques funestes préventions, soigneusement entretenues, malgré l’heureuse prolongation d’une paix indispensable , par les diverses fractions européennes de l’école et du parti rétrogrades.
Il serait évidenunent superflu d’expliquer ici comment, après une sanglante prépondérance, également désastreuse, à tous égards, pour la France et pour l’Europe ,
ce régime , fondé sur la guerre , tomba trop tard par une suite naturelle de la guerre elle-même, quand la résistance fut partout devenue suffisamment populaire, tandis que l’attaque se dépopularisait essentiellement. Quels que soient aujourd’hui les efforts, coupables ou insensés, d’une fallacieuse exposition , dont le succès momentané prouve combien l’absence de toute véritable doctrine facilite main tenant les plus audacieux mensonges, la postérité ne méconnaîtra point la mémorable satisfaction avec laquelle cette chute iiulispensable fut immédiatement ac> %
cueillie par l’ensemble de la France , qui , outre sa misère et son oppression intérieures , était lasse enfin de se voir condamnée à toujours craindre , suivant une irrésistible alternative , ou la honte de ses armes , ou la défaite de ses plus chers principes. Cette grande catastrophe ne devra finalement laisser à la nation française d’autre éternel regret , que de n’y avoir pris qu’une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir un dénouement funeste par une énergique insurrection populaire contre la tyrannie rétrograde , avant que notre territoire eût pu subir, à son tour, l’opprobre d’une invasion que notre déplorable torpeur rendit seule alors inévitable. La forme honteuse de cet indispensable renversement a constitué depuis l’unique base sur laquelle il soit devenu possible d’établir, avec une sorte de succès passager, une spécieuse solidarité entre notre propre gloire nationale et la mémoire individuelle de celui qui , plus nuisible à l’ensemble de l’humanité qu’aucun autre personnage historique, fut toujours spécialement le 'plus dangereux ennemi d’une révolution dont une étrange aberration a quelquefois conduit à le proclamer le principal représentant.
D’après la contradiction radicale qui existait ne'cessai> rement entre la propre élévation de Bonaparte et l’esprit monarchique qu’il avait tenté de restaurer, les habitudes politiques contractées sous son inüuence devaient , à sa chute, faciliter spontanément le retour provisoire des héritiers naturels de l’ancienne royauté française, qui furent accueillis , sans confiance mais sans crainte, cher une nation dont le seul vœu prononcé consistait alors à voir simultanément cesser, à tout prix, la guerre et la tyrannie, et d’abord même disposée à penser que cette famille comprendrait aussi, comme tout le monde le sentait en France, l’intime liaison politique qui avait dû régner entre le sys tèiue de conquête et le régime de rétrogradation, tous deux également détestés. Mais, croyant voir , au contraire , un symptôme de haute adhésion populaire à leur vaine utopie monarchique dans une réintégration qu’ils ne devaient, à tous égards, qu’à Bonaparte, et où le peuple était resté essentiellement passif , ces nouveaux organes de l’action centrale tendirent aussitôt à reprendre follement la politique rétrograde du pouvoir déchu , en la concevant , de toute nécessité , radicalement privée désormais de l’activité guerrière à laquelle ils attribuaient sa décadence , et qui avait, en réalité, constitué la principale base indispensable de son succès temporaire. Quand' cette illusion fondamentale fut suffisamment développée, la nation aurait été, sans doute, promptement préservée des tracasseries et des perturbations qui en devaient résulter, en laissant seulement agir une ancienne rivalité domestique , si le désastreux retour épisodique de Bonaparte ne fût venu compliquer gravement la situation , en met-
tant de nouveau l’Europe en garde contre la France, de manière toutefois à n’aboutir, après son irrévocable expulsion , qu’à retarder de quinze ans, au prix d’immenses sacrifices passagers , une substitution de personnes devenue évidemment inévitable.
Cette dernière période a répandu, sur l’ensemble de la position révolutionnaire, une nouvelle lumière, qu’il importe d’apprécier sommairement. Sans regarder le grand problème organique comme aucunement résolu, et sans renoncer entièrement à sa solution ultérieure, la nation française était alors assez désabusée, d’après une expérience décisive, des hautes espérances de régénération sociale qu’elle avait d’abord attachées au triomphe universel de la politique métaphysique, pour ne s’occuper essentiellement désormais que de réaliser l’iieureuse influence de l’état de paix sur le développement continu de l’évolution industrielle, à laquelle l’ébranlement initial avait imprimé une accélération capitale, dont la guerre avait auparavant entravé la manifestation permanente. Aussi , quoique l’absence d’une véritable doctrine ne permit point une meilleure direction , la France ne prit-elle habituellement qu’un intérêt passif et secondaire aux stériles discussions constitutionnelles qui durent, à cette époque, marquer le réveil officiel de l’esprit révolutionnaire, et qui tendaient à fonder la réorganisation finale sur une troisième tentative d’imitation générale du régime parlementaire propre à l’Angleterre, et auquel les débris du système impérial semblaient avoir préparé enfin une sorte d’élément aristocratique susceptible d’une consistance apparente. Mais , à défaut d’une saine théorie , cette nouvelle épreuve,
plus prolongée , plus paisible, et, par suite, plus déci-« sive qu’aucune des précédentes, tendit bientôt à faire irrévocablement ressortir le caractère anti-historique et anti-national d’une telle utopie poUtique, profondément antipathique à un milieu social où, depuis la fin du moyen âge, l’ensemble du passé avait toujours développé la décadence spéciale de. l’aristocratie, en concentrant graduellement autour de la seule royauté tous les restes quelconques de l’ancienne organisation. Sous un actif ascendant aristocratique, le pouvoir royal était essentiellement réduit, en Angleterre, à une vaste sinécure accordée au chef nominal de l’oligarchie britannique, avec une puissance réelle peu supérieure à celle des doges vénitiens, malgré la vaine décoration d’une hérédité monarchique. En France, au contraire, l’instinct royal devait profondément répugner à une telle dégradation de l’élément prépondérant d’un régime qu’on prétendait seulement modifier quand on l’annullait radicalement , suivant la formule, triviale mais énergique, employée par Bonaparte, à son avènement dictatorial, pour re»< pousser une semblable mystification métaphysique. Ainsi réduite à sa partie purement négative, faute de bases réelles pour la partie vraiment positive , l’irrationnelle imitation du type anglais ne pouvait, en effet, aboutir qu’à l’irrévocable neutralisation de la royauté ; et ce résultat nécessaire devenait alors d’autant plus décisif que, par la nouvelle forme d’une telle institution , l’adhésion monarchique y semblait spécialement volontaire. C’est là surtout qu'il faut placer , dans l’histoire générale de la transiûojn moderne , la dissolution directe de la grande dictature temporelle où nous avons vu , au
cinquante-cinquième chapitre, partout conve^iger, sousdiverses formes , l’ensemble du mouvement de décomposition polit ique . Depuis le commencement de la crise révolutionnaire, cette dictature, élaborée par Louis XI etcomplétée par Richelieu, avait été essentiellement maintenue, au plus haut degré d’énergie politique , d’abord avec un caractère progressif parla Convention, et ensuite dans un esprit rétrograde par Bonaparte , qui en dut être réellement le dernier organe. Mab , au temps que nous considérons , elle se résout enfin en un antagonisme permanent entre l’action politique centrale , que cette nouvelle royauté représente imparfaitement , et l’action locale ou partielle, émanée d’une assemblée plus ou moins populaire : l’uni lé de direction disparaît alors sous le tiraillement régulier de ces deux forces opposées , dont chacune tend à s’assurer une prépondérance désormais impossible jusqu’à ce qu’une convenable terminaison de l’anarchie spirituelle vienne permettre enfin une véritable organisation temporelle; Bonaparte lui-même eût alors subi cette inévitable conséquence de la situation générale, comme l’indique directement la trainsformation forcée qui caractérisa son retour éphémère. Une appréciation plus spéciale commence d’ailleurs à montrer l’inévitable abaissement du pouvoir royal marqué, d’une manière plus directe et plus distincte , dans la nouvelle existence générale , h'istoriquement trop peu comprise , du pouvoir ministériel proprement dit, qui , après en avoir été , sous la seconde phase moderne , une émanation facultative , en devenait maintenant une substitution continue, dont l’action tendait de plus en plus à une pleine indépendance réelle envers la royauté, ainsi graduellement rapprochée de la
4oO PHILOSOPHIE POSITIVE.
nullité anglaise; cette sorte d’abdication spontanée devait, au reste, iminédiatement aboutir à augmenter la dispersion politique, qui semblait |>ar-ià érigée en principe irrévocable.
Hors des vains débats constitutionnels propres à cette époque , se poursuivait nécessairement la lutte générale entre l’instinct progressif et la résistance rétrograde, à la faveur même de ce régime métaphysique, qui, malgré son éternité officielle, ne pouvait être regardé que comme une transition précaire chez les divers partis actifs qui s’y disputaient une suprématie impossible. A certains égards, cette coexistence contradictoire de deux politiques incompatibles maintenait, sans doute, le caractère essentiel de la situation fondamentale antérieure à la crise révolutionnaire, mais avec cette différence capitale que l'école progressive avait hautement marqué son but final, quoique d’une manière purement négative , en même temps qu’elle avait ainsi constaté sa propre impuissance organique; tandis que l’école rétrograde, éclairée , à sa manière, par la même expérience , avait été naturellement conduite à mieux concevoir qu’auparavant l’ensemble des conditions d’existence relatives au régime dont elle entreprenait la chimérique restauration. C’est alors que se trouve pleinement établi le déplorable dualisme social que j’ai complètement décrit au quarante-sixème chapitre, où nous avons vu les deux senlimens également indispensables de l’ordre et du progrès entretenus désormais, d’une manière également insuffisante, par l’inévitable conflit de deux doctrines antipathiques, sous la vaine interposition officielle d’un parti stationnaire, empruntant à chacune d’elles des principes qui se neutrali-
PHYSIQUK SOCIALE. 4^’*
saieut mutuellement , .surtout quand.il tentait de concilier la supre'matie légale du catliolicisme avec une vraie liberté religieuse. En renvoyant le lecteur à cette appréciation fondamentale d’une situation qui a dû jusqu’à présent persister essentiellemen t , je rappellerai seulement ici que cette stérile et dangereuse oscillation nous a paru principalement caractérisée, sous le rapport moral, d'après l’eatension nécessaire d’une corruption systématique sans laquelle une telle anarchie empêcherait toute action réelle, et, sous le rapport politique, d’après l’entière prépondérance permanente des littérateurs et des avocats , ainsi devenus , chez tous les partis, les directeurs naturels d’une lutte de plus en plus dégagée de toutes convictions profondes. Quoiqu’on ait alors tenté d’ériger, en l’honneur de l’entité politique vainement décorée du nom de loi, une sorte de culte métaphysique, qui ne pouvait , au fond , aboutir qu’à consacrer l’universelle domination des légistes, l’absence de véritables principes sociaux se manifeste , plus complètement encore que dans les périodes précédentes , par cette déplorable fécondité réglementaire qui distingue nécessairement les lemps où , faute de notions vraiment fondamentales, ou est conduit, pour éviter un arbitraire indéfini, à l’incohérente accumulation d’une multitude presque illimitée de décisions particulières , d’ailleurs le plus souvent impuissantes à atteindre convenablement les réalités. C’est ainsi que, malgré l’insuffisante coditication présidée par bonaparte , la dispersion des idées politiques est rapidement parvenue à ce degré caractéristique où, comme le témoigne notre triste expérience journalière, les plus habiles jurisconsultes , après avoir consumé leurs veilles TOME VI, 26
4o7, philosophie positive.
à l’ctude des décisions legales, ne peuvent presque jamais convenir', en chaque cas de'terininé, de ce qui constitue efFectivement la légalité, profondément dissimulée sous l’obscur assemblage d’une foule de dispositions spéciales, dont aucun juriste ne peut même se flatter aujourd’hui d’avoir acquis une pleine connaissance totale.
Avec quelque homogénéité logique que dût être alors coordonnée , suivant l’explication précédente, l’action rétrograde que nous considérons dans son extrême effort politique, j’ai déjà signalé, au quarante-sixième chapitre, les inconséquences nécessaires qui , même abstraitement , la condamnaient à une nullité caractéristique. Sous l’aspect historique , la plus décisive de ces contradictions fondamentales consistait assurément, comme je l’ai ci-dessus indiqué , à combiner le système de rétrogradation politique avec un état de paix continu , de manière à priver radicalement une telle marche des seules influences permanentes qui lui eussent procuré , sous la direction de Bonaparte, un succès temporaire. Cette incohérence capitale était d’autant plus significative qu’elle constituait spontanément une suite insurmontable de l'ensemble de la situation sociale ; puisque le maintien de la paix était, au fond , l’unique mérite essentiel qui , malgré de vaines stimulations, déterminât la nation française à supporter suffisamment une telle domination provisoire , dont les dangers ne purent longtemps lui paraître assez sérieux pour compromettre, par son renversement prématuré, une tranquillité extérieure et intérieure féconde en progrès matériels et même intellectuels. On doit surtout attribuer au sentiment instinctif de cette inconséquence
décisive l’espèce d’indifierence dédaigneuse qu’inspirait alors à la masse de la population une politique rétrograde, antipathique à ses plus énergiques tendances, mais dont l’inanité radicale était ainsi confusément reconnue. L’ensemble de notre théorie historique de l’évolution moderne nous dispense d’ailleurs évidemment de nous arrêter ici aux graves incohérences intérieures qui , malgré les efforts de ses coordinateurs abstraits , devaient neutraliser mutuellement les divers élémens de cette étrange politique, par une sorte de reproduction spontanée, sur une moindre échelle, et suivant un cours beaucoup plus rapide, des mêmes dissidences essentielles d’où nous avons vu, au cinquante-cinquième chapitre, résulter graduellement, pendant les cinq siècles de la transition moderne , la décomposition révolutionnaire de l’ancien système politique, soit d'après l’opposition fondamentale entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel , soit même en vertu de la lutte de la royauté avec l’aristocratie ; double conflit caractéristique, dont les diverses fractions de l’école rétrograde donnèrent alors , à la France et à l’Europe, la rassurante imitation. Toutefois, il n’est pas inutile de remarquer , comme pouvant faire spécialement ressortir la nature des principaux besoins propres à notre situation sociale , l’ascendant habituel que dut prendre, dans une telle politique, la réorganisation spirituelle, directement érigée en base indispensable du plan général de rétrogradation , sous la suprême influence d’une dangereuse corporation , préalablement rétablie pour cette unique destination. A ce titre , ainsi qu’à tout autre , cette dernière tentative ne pouvait , sans doute , conduire qu’à la reproduction accélérée de l’inévitable avortement
> aG..
PIIIt.OSOPHIE POSITIVE.
propre à une pareille marche pendant les trois siècles antérieurs : la compaj'nie tristement fameuse qui s’en rendit l’organe naturel ne put alors que joindre à la haine insurmontable qu’elle avait jadis inspirée le plus irrévocable mépris , justement acquis désormais à une congrégation où la plus ignoble hypocrisie dispensait si souvent de mérite et même de moralité. Néanmoins , cette façon de procéder constitue, à sa manière , un premier symptôme politique de la prépondérance directe que devait maintenant obtenir de plus en plus le besoin fondamental de la réorganisation spirituelle , depuis que l’impuissance organique de la métaphysique négative avait suffisamment prouvé l’impossibilité actuelle de toute réorganisation temporelle qui n’aurait pas été convenablement précédé d’une régénération intellectuelle et morale : ce sentiment ne pouvait , en effet , exister habituellement chez l’école rétrograde , sans tendre nécessairement à se propager aussi peu à peu , avec une efficacité plus décisive, chez l’école progressive elle-même, par une suite naturelle de leur antagonisme fondamental.
Quand cette vaine réaction eut enfin pris une attitude sérieusement menaçante pour l’ensemble du grand mouvement révolutionnaire , une seule secousse décisive, détruisant rapidement, sans aucune opposition réelle , une politique essentiellement dépourvue de tontes racines populaires , suffit à démontrer, aux plus aveugles observateurs, que la chute de Bonaparte, loin d’être simplement due à l’unique amour de là paix , était également résultée de l’aversion universellement inspirée par la rétrogradation tyrannique qui était devenue le but déplorable d’une inévitable dictature. La forme effective
du dénoiîment impérial ayant dû naturellement laisser, à cet égard , ainsi que je l’ai noté ci-dessus, une équivoque fondamentale , qu’il importait de dissiper à jamais, cette éneigique manifestation était certainement indispensable , dans l’état présent de la philosophie politique, pour faire dignement comprendre que le besoin du progrès social n’était pas moins fondamental, aux yeux de la nationfrançaise, premier organe spontané delà république européenne , que le besoin de l’ordre et celui de la paix , déjà spécialement signalés, l’tin à l’avénemeot, l’autre au déclin , du régime de Bonaparte. Cette démonstration nécessaire doit être , ce me semble , historiquement envisagée comme destinée à marquer enfin le terme irrévocable de la grande réaction rétrograde, immédiatement commencée à l’institution du déisme légal de Robespierre , complètement développée sous la tyrannie de Bonaparte, et aveuglément prolongée par ses faibles ' successeurs. Depuis cet indispensable enseignement, la nation française est demeurée essentiellement inaccessible à de fréquentes tentatives d’une agitation politique toujours dépourvue jusqu’ici de toute véritable intention oiganique , et ne pouvant aboutir qu’à de vaines substitutions de personnes, où l’ordre serait gravement compromis sans aucun profit pour le progrès. Quoique le caractère purement provisoire, propre à i^ensemble de la situation révolutionnaire, soit ainsi devenu plus profondément appréciable que sous aucun des modes antérieurs, la population a dû, en général, sauf d’inévitables manifestations, dès lors, il est vrai, plus réitérées, du besoin fondamental de régénération sociale, reprendre paisiblement le cours naturel de son évolu-
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tioii iadustrielle, dont l’exclusive prépondérance, malgré ses graves dangers moraux , doit spontanément résulter de l’absence prolongée de toute éminente activité politique , jusqu’à une convenable élaboration de la vraie réorganisation spirituelle.
Cette dernière transformation préparatoire se distingue principalement des précédentes par une sorte de renonciation volontaire, implicite mais irrécusable , du régime ofiicicl à l’établissement régulier d’aucun ordre intellectuel et moral : devenue directement matérielle, la politique y prétend rester indépendante des doctrines et des sentimens , et reposer désormais sur la seule considération active des intérêts proprement dits. Une aversion instinctive pour les aberrations qui venaient de perdre le système royal , vainement obstiné à poursuivre, en sens rétrograde, la réorganisation spirituelle, a dû naturellement inspirer une telle tendance empirique, dans un milieu où l’état des idées ne saurait permettre aux hommes politiques de concevoir, d’une manière vraiment progressive , cette indispensable réorganisation. £n même temps, la difficulté croissante de maintenir suffisamment l’ordre matériel , au milieu de l’anarchie mentale et morale , ainsi directement livrée désormais à son libre essor spontané, a dû maintenir habituellement cette nouvelle disposition , en produisant un état continu d’imminente préoccupation politique, qui détournerait le pouvoir de toute autre inquiétude moins immédiate, quand même il serait sérieusement accessible à aucune considération étrangère à la conservation, de plus en plus pénible , de sa propre existence , dès lors incessamment menacée , non-seulement par des agita-
lions exceptionnelles devenues plus fréquentes , mais surtout par le jeu régulier des divers éléraens d’un régime contradictoire. C’est ainsi que s’est enfin trouvé provisoirement réalisé , autant que le comportent les tendances générales de la société moderne , l’étrange type politique propre à la philosophie néj^ative, qui avait si longtemps demandé un système réduisant le pouvoir à de simples fonctions répressives, sans aucune attribution directrice, et abandonnant à une libre concurrence privée toute active poursuite de la régénération intellectuelle et morale. Mais , après son entière installation, ce dernier régime provisoire est radicalement méconnu de ceux-là même qui en avaient été d’avance les plus zélés admirateurs spéculatifs, parce qu’ils y ont vu s’évanouir aussitôt les irrationnelles espérances de réformation sociale qu’ils en avaient aveuglément conçues , et qui ont fait place à la triste conviction expérimentale qu’une telle politique matérielle nécessite aujourd’hui la plus vaste extension permanente d’une corruption organisée , à défaut de laquelle la décomposition deviendrait imminente , sous l’essor presque illimité des ambitions perturbatrices , et d’où résulte nécessairement l’accroissement continu des plus onéreuses dépenses publiques, comme indispensable condition pratique d’un régime surtout vanté pour sa nature éminemment économique.
Sans examiner ici davantage les divers caractères essentiels propres à une situation déjà spécialement analysée , à tous égards , dans la leçon préliminaire du tome quatrième , il nous suffit de les avoir ainsi directement rattachés à l’ensemble de notre appréciation historique.
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Toutefois, afiu de compléter réellement l’explication cidessus indiquée sur la désorganisation décisive de la grande dictature temporelle , il importe de considérer , d’une manière distincte quoique sommaire , la nouvelle situation générale d’un pouvoir centrai auquel la précision du langage philosophique ne permet guère d’appliquer désormais l’ancienne qualification de royauté, depuis que tous les prestiges monarchiques ont irrévocablement disparu avec les croyances qui les consacraient , et lorsque d’ailleurs le cours naturel des événemens, pendant le dernier demi-siècle , a dû rendre fort problématique, en France , la vaine hérédité légale d’une fonction qui n’y saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et qui, par suite, y exigera toujours une véritable capacité personnelle , dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Il serait d’ailleurs superflu de s’arrêter ici aucunement à l’irrécusable confirmation que notre dernière commotion politique a spontanément fournie pour l’inanité radicale des imitations métaphysiques durégimc transitoire propre à l’Angleterre, d’après l’évidente subalternité parlementaire à laquelle s’est ainsi trouvé réduit un prétendu élément aristocratique d’origine impériale ou royale. Mais il faut , au contraire, soigneusement noter les nouveaux einpiétemcns généraux de l’assemblée législative sur le pouvoir qu’une habitude invétérée conduit encore à qualifier de royal, ma^ré qu’il ait déjà perdu sans retour tous les principaux attributs historiquement rappelés par une telle dénomination politique. Ces usurpations caractéristiques consistent d’abord dans l’initiative directe constitutionnellement accordée à chacun des membres de cette législature , et
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surtout dans la tendance permanente , encore plus décisive, quoique moins légale, qui les pousse tous, au milieu de leurs vains dissentimens habituels, à l’annulation directe de l’autorité centrale , en lui imposant les organes qu’elle doit employer, de manière à empêcher l’exercice le plus légitime de son indispensable spontanéité. Sous cette double influence , il est clair que le centre d’action , désormais privé de toute stabilité réelle, se trouve successivement transporté chez chacun des personnages qui parviennent , tour à tour, à obtenir , par des moyens plus ou moins éphémères , un ascendant parlementaire , si rarement attaché à une vraie capacité politique , d’après l’irrationnelle nature d’une assemblée où doivent nécessairement dominer aujourd’hui les vues empiriques et partielles avec les passions dispersives, saufles cas exceptionnels où l’imminence d’un grave danger commun vient y permettre une véritable unité passagère. On doit aussi remarquer que les ministres même du pouvoir central , ainsi'devenus presque indépendans de la puissance royale, tendraient bientôt à déterminer son entière élimination graduelle , sans plus d’embarras que les anciens maires du palais , quoique d’une tout autre manière , si notre milieu social n’einpêchait spontanément une telle usurpation, soit parla propre fragilité de ces suprêmes agens, soit surtout par l’absence nécessaire de tout éminent dessein politique dans cette situation provisoire du grand mouvement révolutionnaire. Toutefois , malgré ces périls continus, l’action royale, habilement exercée, et sagement réduite à son indispensable ofiiee actuel pour le maintien matériel d’un ordre public souvent compromis, linit par obtenir suffisamment , sous l’adhesion spontanée
PUILOSOPHIË POSITIVE.
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d'une masse essentiellement étrangère à de vaines agitations parlementaires , un véritable ascendant habituel, en vertu de sa constance et de sa concentration , sur tes vues incohérentes de tant d’ambitions contradictoires, qu’apaisent aisément de nouvelles décompositions du pouvoir et de fréquentes mutations personnelles, dont l’influence continue , en dissipant toute crainte sérieuse d’empiètement ministériel , tend d’ailleurs évidemment à l’augmentation rapide de la déplorable dispersion politique qui caractérise une société désormais dépourvue de toute vraie direction permanente, tant que durera l’interrègne intellectuel et moral.
Dans' cette étrange situation temporaire, il ne nous reste plus à considérer que le résultat général de la renonciation implicite du régime ofiiciel à toute prétention sérieuse sur la réorganisation spirituelle , pour laquelle il a volontairement reconnu son inaptitude radicale, comme je l’ai ci-dessus expliqué. Or, cette incompétence, tacitement avouée, livre nécessairement la puissance intellectuelle et morale à quiconque veut et ! peut s’en saisir passagèrement, sans aucune garantie normale d’une vraie vocation personnelle relativement aux plus importans et aux plus difficiles problèmes dont la pensée humaine puisse être jamais préoccupée : d’où suit habituellement, beaucoup plus que sous tous les autres modes antérieurs, la domination spirituelle du journalisme, naturellement échue aujourd’hui à de purs littérateurs , ordinairement impropres , soit en eux-mêmes , soit surtout par l’ensemble de leur éducation , à sentir suffisamment ce qui constitue la saine élaboration rationnelle d'une question quelconque , fût-ce envers les plus simples sujets de spé-
culation positive , et dès lors nécessairement disposés , même avec les plus loyales intentions politiques , à faire trop souvent dégénérer l’appréciation philosophique des principales difficultés sociales en un stérile appel à des passions qu’il faudrait, au contraire, presque toujours calmer. Sous le déplorable ascendant de sectes éphémères, dont la vaine succession deviendra bientôt aussi rapide que celle des ministères parlementaires, ce pouvoir, in- • constitutionnel mais irrécusable, a dû malheureusement rester jusqu’ici , chez l’école progressive ou révolutionnaire , essentiellement consacré , sauf d’inévitables intrigues personnelles , à l’active propagation continue de conceptions éminemment anarchiques, haut la réorganisation finale à une profonde perturbation des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabilité moderne , d’après des inspirations constamment empruntées, d’une manière plus ou moins explicite, au déisme légal de Rousseau et de Robespierre , spontanément érigé en fondement nécessaire de la régénération humaine. Dans une situation radicalement désordonnée , où les plus énergiques stimulations poussent incessamment aux plus difficiles spéculations les intelligences les moins préparées, sans aucun principe réel propre à contenir les divagations spontanées, on doit certes peu s’étonner ni que les plus absurdes utopies obtiennent momentanément un dangereux crédit, ni qu’une critique dissolvante tende à la funeste déconsidération de toute autorité quelconque, suivant les explications fondamentales du quarante-sixième chapitre , auquel je dois ici me borner, à cet égard, à renvoyer spécialement le lecteur attentif. J’y ajouterai seulement, pour compléter cette apprécia-
4ia PHILOSOPHIE POSITIVE.
tion historique, qne les irrationnelles précautions légalement instituées contre de tels périls tendent nécessairement d’ordinaire aies aggraver beaucoup, puisque les conditions fiscales et les répressions pécuniaires ainsi imposées au libre exercice de cet étrange pouvoir spirituel doivent naturellement aboutir à le concentrer davantage chez de vastes coteries, où il se complique inévitablement de calculs mercantiles, en un temps où , la méditation solitaire pouvant seule produire de vraies convictions, une sage politique devrait, au contraire, systématiquement encourager l’action sociale des penseurs isolés , les seuls qui puissent être aujourd’hui sufilsamment affranchis d’un déplorable entrainement intellectuel et moral. Quoi qu’il en soit , l’extrême imperfection actuelle de cette nouvelle puissance ne doit pas faire méconnaître la haute importance de son avènement caractéristique , malgré les vaines réclamations d’une assemblée temporelle , souvent choquée de voir ainsi surgir hors de son sein un pouvoir illégal, quelquefois disposé envers elle à un redoutable antagonisme , bien que lui-même manifeste encore , sous ce rapport surtout , un trop faible sentiment de son énergique spontanéité , d’après un reste d’influence inaperçue de la grande aberration révolutionnaire sur la confusion fondamentale des deux puissances élémentaires, tant signalée dans le volume précédent. Depuis que les principaux débats parlementaires sont habituellement réduits à déterminer à quelle nouvelle coterie d’avocats et de littérateurs appartiendront momentanément les portefeuilles et les ambassades, il faut peu s’étonner, sans doute, que la presse ait rapidement conquis , malgré tous les obstacles quelconques , un as-
Cendant social dont la tribune n’ctait plus digne. Histotoriqueinent envisagée , celte nouvelle prépondérance, qui ne peut certainemeut que s’accroître , constitue maintenant à mes yeux , pour l’ensemble de l’école révolutionnaire , un premier symptôme décisif de la prééminence générale qu’y acquiert aujourd’hui le sentiment instinctif du besoin direct de la réorganisation spirituelle, dont l’urgence supérieure avait été déjà comprise, sous la période précédente , par l’école rétrograde , suivant les formes convenables à sa nature propre , comme je l’ai ci-dessus expliqué. C’est ainsi que , sous l’irrésistible impulsion d’un enseignement expérimental, un demi-siècle de profondes perturbations sociales a finalement conduit désormais tous les partis actifs à reconnaître spontanément, chacun à sa manière, quoique d’après un mode très-imparfait , la priorité nécessaire que doit actuellement obtenir la régénération intellectuelle et morale sur une suite immédiate d’essais purement politiques , dont l’efficacité est en&n radicalement épuisée, tant qu’ils ne pourront pas être philosophiquement dirigés par un telle récovatiou préalable.
Quant aux résultats effeclils de la période extrême que nous achevons d’apprécier, ils ont surtout consisté jusqu’ici dans l’inévitable extension de la crise fondamentale à l’ensemble de la grande république européenne , dont la France devait être seulement l’avant-garde. Pendant la période précédente, l’heureuse influeucc politique de la paix universelle y avait déjà spontanément développé presque partout les germes antérieurs d’un salutaire ébranlement, que l’agitation guerrière avait elle-même préalablement concouru à stimuler inrolon-
tairement , comme je l’ai expliqué en son lieu. Mais cette propagation naturelle ne pouvait , sans doute , acquérir une importance vraiment décisive tant que la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. C’est donc seulement depuis qu’une dernière commotion indispensable a pleinement démontré l’inanité radicale d’une telle illusion politique, que cette extension nécessaire a pu suffisamment s’accomplir. Quoiqu’elle semble avoir partout abouti, comme en France, à une vaine imitation universelle de la transition anglaise, l’appréciation historique ci-dessus appliquée an cas français démontre pareillement, surtout chez les peuples catholiques, que cette irrationnelle utopie n’y saurait acquérir aujourd’hui aucune véritable consistance, même parmi les populations allemandes où l’élément aristocratique avait le moins déchu, comme le confirme de plus en plus l’épreuve universelle. Il est d’ailleurs évident que l’imminente propagation spéciale de l’agitation révolutionnaire jusqu’au sein de l’organisation britannique , doit nécessairement discréditer toute application extérieure d’un régime radicalement attaqué dans son type national. Cette indispensable extension occidentale était surtout destinée, pour la marche générale des conceptions actuelles, à déterminer une suffisante généralisation d’idées politiques sur la vraie nature de la crise commune , et à faire directement ressortir la prépondérance décisive que doit enfin acquérir partout la réorganisation intellectuelle et morale, seule susceptible de convenir simultanément à des populations où l’élaboration politique proprement dite devra s’accomplir ensuite d’une manière essentiellement indépendante, sous peine des plus dan—
gereuses perturbations européennes, comme je l’indiquerai ci-dessous. Quoiqu’une telle propagation ait dû naturellement tendre à rajeunir la métaphysique révolutionnaire, qui ne pouvait ailleurs être aussi usée qu’en France, l’impuissance organique de cette doctrine négative a dû aussi se manifester universellement, sans exiger, en chaque cas, le renouvellement national des douloureuses expériences qui, d’après la similitude fondamentale des situations , avaient dû être tentées par un seul peuple à l’éternel profit de tous les autres. Enfin, il importe de noter que la réaction nécessaire de cette extension décisive achève de consolider la pleine sécurité du mouvement commun , que garantissait d’abord notre grande défense révolutionnaire , et qui désormais repose aussi sur l’heureuse impossibilité de toute grave compression rétrograde , ainsi directement condamnée à une chimérique universalité , depuis que les diverses populations occidentales ne peuvent plus être sérieusement ameutées contre une seule d’entre elles, et que les armées sont partout occupées principalement à contenir ces agitations intérieures.
Telle est la suite naturelle de considérations histo* riques , qui , d’après une appréciation , sommaire mais spéciale , de chacune des cinq périodes essentielles propres à la crise finale où demeure plongé, depuis un demisiècle , l’élite de l’humanité, nous conduit à reconnaître, d’une manière plus ou moins distincte, dans l’ensemble de ce vaste théâtre social, et surtout dans le principal siège de l’impulsion décisive , l’irrécusable nécessité actuelle d’une réorganisation spirituelle , vers laquelle nous avons vu converger spontanément toutes les hautes ten-
4l6 PHILOSOPHIE POSITIVE,
dances politiques, et dont l’inevitableave'nement, désormais ccinplétcmeiit prépare , n’attend plus aujourd’hui que l’indispensable initiative philosophique qui seule lui manque encore, et que j’ose iinincdiatement tenter par ce Traité fondamental, destiné à caractériser, à tous égards, la rationnalité positive. Néanmoins, avant de procéder directeinent à cette indication définitive, que l’esprit général et le cours graduel de notre élaboration dynamique font déjà spontanément pressentir, il faut d’abord compléter l’examen intégral de la grande époque à laquelle nous venons de consacrer une analyse partielle exigée par son importance décisive, en y considérant enfin , abstraction faite de toute période particulière, l’extension nécessaire de la double progression sociale que les deux chapitres précédons ont démontrée propre à toute l’évolution moderne, soit quant à l’irrévocable extinction du système théologique et militaire , soit pour l’essor universel d’un organisme rationnel et pacifique. A l’un et l’autre titre , il importe ici d’apprécier exactement l’indispensable complément naturel ainsi rapidement apporté à l’ensemble du mouvement fondamental, à la fois négatif et positif, que nous avons vu lentement s’accomplir pendant les cinq siècles antérieurs.
Comme envers ce passé, nous devons ici considérer, en premier lieu , le prolongement de la décomposition politique , et d’abord en ce qui concerne l’organisme théologique , principale base de l’ancien système social. Or, à cet égard , il est aisé d’apprécier historiquement la réaction nécessaire suivant laquelle la crise révolutionnaire, .'spontanément issue de la désorganisation religieuse, a puissamment contribué à la rendre évidemment irrévo—
cable, en portant une dernière atteinte décisive aux diverses conditions essentielles, politiques , intellectuelles et morales, de l’ancienne économie spirituelle. Sous le premier aspect , il est clair que l’asservissement antérieur de l’ordre ecclésiastique à la puissance temporelle a été alors beaucoup augmenté , soit en ôtant au clergé cette influence légale sur la vie domestique dont il conserve encore l’apparence chez les populations protestantes, soit surtout en le privant de biens spéciaux déjà dépourvus de toute grande destination , et en subordonnant par suite l’ensemble de son existence aux discussions annuelles d’une assemblée de laïques incrédules, presque toujours mal disposés envers la corporation sacerdotale , quoique leur antipathie soit ordinairement contenue par une sorte de croyance empirique à la prétendue nécessité indéfinie des doctrines théologiques pour le maintien de l'harmonie sociale. En laissant Bonaparte rétablir, sans opposition sérieuse , un culte encore cher à une partie arriérée mais intéressante de notre population , la nation française a toujours imposé au clergé, comme condition tacite d’une dotation désormais facultative , l’obligation fondamentale de renoncer à toute influence politique , et de se borner à ses fonctions privées , envers ceux seulement qui consentent à y recourir. Dès la prochaine tentative un peu grave de réaction rétrograde au profit d’un pouvoir qui ne saurait se résigner volontairement à un tel abaissement, cette disposition nationale, aujourd’hui certainement prépondérante, malgré de vaines apparences contraires, déterminera , sans doute , la suppression finale du budget ecclésiastique, en réservant aux divers fidèles l’entretien spécial de leurs pasteurs respectifs, suivant une tendance TOME VI. 27
trop conforme à l’esprit général de la métaphysique révo lutionnaire pour rester longtemps inévitable, comme l’ont annoncé déjà quelques propositions prématurées. Or, un tel usage , qui , dans les mœurs protestantes des angloaméricains, est très-favorable à la profession sacerdotale, consommerait assurément sa ruine totale en France, et bientôt même dans tons les autres pays demeurés nominalement catholiques, sauf l’insuffisante compensation de quelques rares dévouemens partiels. Quant à la décadence intellectuelle de l'organisation théologique, la crise révolutionnaire a dû l’aggraver profondément , en propageant chez toutes les classes quelconques l’entière émancipation religieuse. Une nation qui , pendant plusieurs années, loin de réclamer sérieusement contre la suppression légale du culte public par une assemblée éminemment populaire , a paisiblement écouté , dans ses vieilles cathédrales, la prédication directe d’un audacieux athéisme ou d’un déisme non moins hostile aux anciennes croyances , a certes suffisamment constaté son plein affranchissement théologique ; surtout quand on considère que même d’odieuses persécutions ne purent alors vraiment ranimer une ferveur religieuse dont les sources mentales étaient nécessairement taries : les vains témoignages ultérieurs qu’on a souvent allégués à cet égard, ont toujours été essentiellement dépourvus de la véritable s[)ontanéité qui seule en eût constitué la valeur sociale ; car ils furent constainment dus aux préoccupations systématiques d’une politique rétrograde, d’abord impériale et puis royale.
Après ces évidentes indications historiques , que chaque lecteur peut aisément développer , il faut enfin ,
quant aux considérations morales, insister davantage sur l’ap|iréciation plus contestée , quoique non moins décisive , de l’irrécusable démonstration spontanément résultée de l’ensemble de la crise révolutionnaire contre la prétention exclusive des doctrines religieuses aux propriétés morales, soit individuelles, soit surtout sociales, dont une aveugle routine dispose encore à y chercher uniquement le principe invariable. Depuis qu’une pleine émancipation théologique était devenue fréquente chez les esprits cultivés , de nombreux exemples privés, parmi lesquels on distinguera toujours avec reconnaissance la vie entière du vertueux Spinosa , tendaient , sans doute, à constater de plus en plus l’indépendance fondamentale de toutes les vertus réelles envers les croyances qui , dans l’enfance de l’humanité, avaient été longtemps indispensables à leur stimulation permanente. Outre ces cas |>articuliers graduellement multipliés, une exacte analyse eût aisément prouvé que , même chez le vulgaire , surtout pendant la troisième phase moderne, les faibles convictions religieuses qui s’y conservaient encore étaient habituellement dépourvues de toute efficacité essentielle pour l’ensemble de la conduite morale , abstraction faite d’ailleurs des graves discordes , domestiques , civiles , et nationales , dont elles étaient devenues le principe évident. Mais, malgré ces divers enseignemens , on sait combien de telles prétentions doivent longtemps survivre aux situations qui les motivaient , envers des phénomènes aussi complexes, et sous l’impulsion de tant d’intérêts attachés à leur ascendant continu. £n considérant l’ensemble de l’évolution humaine , il n’y a pas , d’après notre théorie historique , de vertu quelconque
qui, pour se convertir en habitude suffisante, n’ait eu primitivement besoin d’une sanction religieuse , que la progression intellectuelle et morale a fait ensuite éliminer sans danger, à mesure que la saine appréciation des influences réelles a rendu superflus les stimulans chimériques. C’est pourquoi toutes les phases sociales ont retenti, comme aujourd’hui, de déclamations rétrogrades sur la prétendue dépravation que l’humanité allait inévitablement subir d’après l’imprudente suppression de telle ou telle croyance superstitieuse : il suffit encore de parcourir les diverses civilisations contemporaines pour retrouver l’équivalent de ces vains regrets , même envers les cas que les plus croyans regardent, cbex les peuples avancés , comme nécessairement étrangers à toute considération théologique. Quoique, par exemple, la propreté y soit certainement devenue depuis longtemps indépendante des motifs religieux, et simplement rattachée à des convenances réelles, privées ou publiques , tous les brames persistent cependant à ériger en nécessité absolue son invariable liaison à leurs prescriptions théologiques. Plusieurs siècles après l’essor universel du christianisme, un grand nombre d’hommes d’état et même beaucoup de philosophes continuaient à déplorer gravement l’imminente démoralisation qu’ils concevaient attachée à la chute des superstitions polythéiques. Sans que les clameurs modernes soient , au fond , plus raisonnables , il est donc facile de sentir ainsi l’extrême importance d’une grande manifestation nationale qui constaterait enfin , d’une manière directe et décisive , l’actif développement des plus hautes vertus chez une population devenue essentiellement étrangère, et
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même profondément antipathique, aux diverses croyances théologiques. Or , tel est l’éminent service dont l’émancipation humaine sera éternellement redevable à l’énergique démonstration historique spontanément fournie par la révolution française. En voyant alors, non-seulement parmi les chefs, mais chez les moindres citoyens, tant de courage, soit guerrier, soit même civil, tant d’admirables dévouemens patriotiques , tant d’actes , même obscurs, d’un noble désintéressement, surtout pendant la durée totale de la grande défense républicaine, tandis que toutes les anciennes croyances étaient avilies ou persécutées , il est certainement impossible , à tout observateur jiudicieux , de ne pas sentir profondément l’inanité radicale du principe rétrograde relatif à l’immuable nécessité morale des. opinions religieuses. Gette grande expérience ne laisse pas seulement à l’esprit thrâlogique la ressource, d’ailleurs évidemment illusoire, de rattacher à un vague déisme tant d’énergiques résultats : outre que les demi-convictions propres à cette vaine doctrine sont, par leur nature, trop confuses et trop chancelantes pour comporter de tels effets, il est directement sensible que , à cette époque , la plupart des citoyens actifs , soit dans l’arméë, soit dans la nation , étaient presque aussi indifférons au déisme moderne qu’à tout autre système religieux ; car le déisme légal devint ensuite, comme je l’ai montré, le vrai commencement historique de la réaction rétrograde, et procéda surtout, aussi bien que tous les degrés ultérieurs de cette réaction, de vues purement politiques, fort étrangères et souvent opposées aux principaux instincts populaires. Tel est le nouvel aspect général sous lequel on doit concevoir
PHII.OSÜPUIE POSITIVE.
l’ensemble Je la crise révolutionnaire comme ayant spécialement complété l’irrévocable décadence de tout régime tliéologique , en ôtant radicalement aux doctrines religieuses les attributions morales dont un opiniâtre préjugé semblait leur assurer à jamais le privilège exclusif.
Les diverses considérations précédentes concourent , en résumé, à montrer le catholicisme, que nous avons vu si longtemps présider à l’évolution moderne , comme devenu Gnalement étranger à la société actuelle , où il ne peut plus figurer qu’à titre d’imposante ruine historique , pour empêcher le monde de perdre tout sentiment actif d’une véritable organisation spirituelle, et pour en indiquer aux philosophes les vraies conditions fondamentales. Encore ce double office extrême est-il aussi très imparfaitement rempli désormais , soit d’après l’irrationnelle appréciation qui transporte à un admirable organisme politique la juste réprobation maintenant attachée à la philosophie théologique Sur laquelle il avait dù malheureusement reposer, soit aussi en vertu de l’infériorité mentale d’un clergé de plus en plus recruté parmi les natures inférieures , et qui perd rapidement le digne sentiment de son ancienne mission sociale , dont une étude approfondie du moyen âge peut seule fournir aujourd’hui une suffisante connaissance aux penseurs qui voudraient y puiser convenablement d’heureuses indications générales (1). Quoique tout vrai philosophe doive
(i) Celte irrévocable Jégcnération intérieure du clergé catholique , par suite de la discordance foudamentale de sa philosophie avec l’ensemble de la civilisation actuelle, est alors devenue specialrmentscn-
profondément regretter la stérilité sociale de cette grande construction , ces deux genres de motifs ne permettent guère d’espérer qu’une sage transformation , conforme i l’esprit de la régénération finale , pifisse l’y utiliser réellement comme moyen de transition ; le principal obstacle , à cet égard , résultera surtout de l’aveugle antipathie du sacerdoce contre toute philosophie vraiment positive , et de sa puérile obstination à chercher, dans de vaines intrigues, la chimérique restauration de son antique ascendant. Il est malheureusement beaucoup plus vraisemblable que ce noble édifice politique est destiné , par l’irrévocable caducité de ses fondemeus intellectuels , à une entière démolition , de même que l’ordre poly théique antérieur , en laissant seulement l’impérissable souvenir des immenses services de tous genres qui y rattachent historiquement l’ensemble de l’évolution humaine , et
siUe en ce que les efforu mémorables, quoique rétrogrades, tcuics, h cette époque, pour recomposer la théorie géndralc du catholicisme, et qui n'auront en d’antre utilité' permanente que d’en mieux caracte'riser le systime historique, furent essentiellement dus 11 des penseurs etrangers h l’église; tel fut surtout l’éminent de Maistre, celui de tous les philosophes modernes qui a jusqu'ici le plus complètement apprécié ce grand organisme. Parmi les différons prêtres qui ont suivi ses traces , le seul qui l’ait fait avec un véritable talent , toutefois bien plus lilté ■ raire que philosophique, longtemps célébré comme le plus ferme appui de la restauration catholique, a finalement témoigné, par une scandaleuse conversion révolutionnaire , l’extrême fragilité des convictions que peuvent maintenant produire des doctrines caduques, qu’un aveugle empirisme s’obstine vainement h présenter encore comme les seules garanties solides de l’ordre intellectuel et moral , timdisque, en réalité, le moindre choc des passions suffit aujourd’hui h les chranler radicalement chez leurs principaux organes.
4a4 PHILOSOPHIE POSITIVE.
des perfectionneinens essentiels qu’il a introduits dans la tlie'orie fondamentale de l’organisme social , suivant la juste appre'ciation spe'cialc du volume précédent.
Considérant maintenant le progrès actuel delà décom» position politique relativement à l’organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, malgré le développement exceptionnel d’une prodigieuse activité guerrière , le cours graduel de la crise révolutionnaire n’a pas moins concouru à compléter, en général, l’irrévocable décadence du régime militaire que celle du système tbéolo gique lui-mème. D’abord, le mode nécessaire suivant lequel dut s’accomplir la grande défense républicaine détermina simultanément l’irrévocable déconsidération de l’ancienne caste militaire , ainsi radicalement privée de sa seule attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du prestige jadis inhérent , malgré l’institution décisive des armées permanentes , à la spécialité d’une telle profession , où les citoyens les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage , les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment compatible avec l’esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement inutiles , sous l’impulsion patriotique d’une véritable détermination populaire, sans laquelle d’ailleurs la plus habile tactique serait , à cet égard , radicalement insuffisante , comme le prouva ensuite trop clairement la triste contre-épreuve amenée
par la tyrannie re'trograde de Bonaparte. D’autres exemples nationaux établirent bientôt, d’une manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les populations actuelles, et qu’elle résulte nécessairement du système fondamental de notre civilisation.
En second lieu , la nature même de la guerre révolutionnaire dut aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l’ai expliqué au chapitre précédent, la troisième phase moderne , et qui tendait à perpétuer l’activité militaire en la destinant au service politique de l’activité industrielle , désormais prépondérante : cet ancien esprit ne put alors persister qu’en Angleterre, où il était même profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. Ou doit, à cet égard , soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence presque universelle du régime colonial , fondé sous la seconde phase, et que l’irrévocable séparation des principales colonies détruisit essentiellement après trois siècles , de manière à prévenir tout renouvellement sérieux des guerres importantes qu’il avait auparavant suscitées : l’Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une exception spéciale et probablement passagère , que les autres nations européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l’intérêt commun de la grande république occidentale , éminemment compatible avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. L’heureuse révolution américaine avait d’abord fourni à cette scission nécessaire à la
fois un signal décisif et un appui fondamental ; mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou moins directe de la crise révolutionnaire. C’est ainsi que disparut alors essentiellement, dans l’ensemble de la république européenne , la dernière source générale des guerres modernes. J’ai d’ailleurs suffisamment expliqué déjà comment, en. un temps où l’esprit militaire se subordonnait profondément à un but social , une im<mense aberration guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible entrainement , dont le retour est certainement impossible , malgré tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par une suffisante extension occidentale de l’agitation révolutionnaire, ainsi devenue, pour l’Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité provisoire, en consumant, d’une manière continue , toute la sollicitude des gouvernemens et toute l’activité de leurs nombreuses armées à prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire que doive sembler uné telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu’à ce qu’une véritable réorganisation intellectuelle et morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe et permanente , en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui constituent les derniers vestiges du régime initial de l’humanité , et en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation journalière des divers perfectionnemons sociaux, soit européens, soit nationaux , sous la commune inspiration d’une doctrine universelle, interprétée par un même pouvoir spi-
rituel , comme je l’indiquerai spécialement ci-après. Nous avons , il est vrai , précédemment remarqué l’introduction spontanée d’un dangereux sophisme , qu’on s’efforce aujourd’hui de consolider , et qui tendrait à conserver indéfiniment l’activité militaire, en assignant aux invasions successives la spécieuse destination d’établir directement, dans l’intérêt final de la civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état présent de la philosophie politique, qui permet l’asceudant éphémère de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle ; logiquement poursuivie , elle aboutirait , sans doute , après avoir motivé l’oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres les diverses cités, d’après leur inégale progression sociale; et, sans aller jusqu’à cette rigoureuse extension, qui doit certainement toujours rester idéale, c’est, en effet, sur un tel prétexte qu’on a prétendu fonder l’odieuse justification de l’esclavage colonial, sui van t l’incontestable supériorité de la race blanche. Mais , quelques graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme , l’instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres générales , entièrement incompatibles avec les plus persévérantes dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation et la propagation de la saine philosophie politique , la rectitude populaire aura d’ailleurs, sans doute, suffisamment
apprécie , quoique d’après un empirisme conrüs , celle grossière imitaliou rélrograde de la grande politique romaine , que nous avons vue, en sens inverse, essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement opposées à celles du milieu moderne , à comprimer partout, excepté chez un peuple unique, l’essor imminent de la vie militaire , que cette vaine parodie stimulerait , au contraire , simultanément chez des nations dès longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.
La décadence fondamentale du régime et de l’esprit militaires s’est partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième aspect général , non moins caractéristique que les deux précédens, par une grande innovation universelle , dont la haute siguifîcation historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement la plus profonde modification que l’institution moderne des armées soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au xiv* siècle. On conçoit qu’il s’agit du recrutement forcé, d’abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre défense révolutionnaire ainsi qu’aux exigences plus durables de l’aberration guerrière qui lui succéda , et ensuite universellement adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales , constitue évidemment , par sa nature , un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux populations modernes , où l’on trouve encore des officiers vraiment volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle
concourt directement à détruire les mœurs et l’activité guerrières -, en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d’une telle profession, et en composant les armées d’iiue masse radicalement antipathique à la vie militaire , devenue pour elle un fardeau purement temporaire, qui n’est habituellement supporté , par chacun de ceux qui le subissent, que dans la prévision constante d’une prochaine et inévitable libération personnelle. Il est d’ailleurs à craindre que , sous l’extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques, un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance, par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d’autres titres, sur laquelle retombe son poids principal , d’énergiques résistances plus ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée depuis la paix universelle. Quoi qu’il en soit d’une telle prévision , on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource nécessaire ne caractérise spontanément , soit comme symptôme , soit même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique indispensable , dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.
D’après ces trois ordres de considérations générales , tous les esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale , que l’époque est en6n venue où la guerre sérieuse et durable doit totalement disparaître chez l’élite de l’humanité. Le vague et confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis
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trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur insuffisante rationnalilé , n’eussent point excité tant de frivoles dédains , si l’on eût senti davantage que, comme je l’ai expliqué au cinquante-quatrième chapitre , de telles conceptions , quand elles sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un véritable besoin capital, et une certaine création correspondante, quelque imparfaite qu’en doive être ainsi la double appréciation primitive. Nous voyons ici , en effet, cette heureuse conséquence finale se réaliser spontanément , après les plus terribles orages , comme une suite nécessaire de l’ensemble de la situation fondamentale propre aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers motifs généraux de guerres importantes , pendant qu’elle détruisait peu à peu toutes les conditions principales d’un puissant essor militaire. La profonde paix européenne qui , malgré tant d’irrationnelles prévisions et de vicieuses tentatives , persiste maintenant à un degré déjà sans exemple dans l’ensemble de l’histoire moderne, constitue certainement un admirable phénomène qui , si nous n’y étions pas plongés , paraîtrait à tous éminemment décisif pour l’avénenient final d’une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu’aient dû être , à ce sujet , les indications précédentes, elles sont à la fois tellement irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique , qu’elles contribueront, j ’espère, à rassurer les bons esprits sur le maintien nécessaire d’une paix indispensable, à tous égards, à l’évolution actuelle de l’élite de l’humanité , et qui ne saurait éprouver aujourd’hui de pertur-
balion grave, quoique momentanée, que si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France, la prépondérance passagère de funestes iinpulsidns systématiques, que le seul pressentiment de ces dangereux effetssuffirait d’ailleurs à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent assurément d’opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations antiprogressives.
Malgré l’incontestable réalité d’une telle appréciation générale, le vaste appareil militaire conservé, chea tous les peuples européens, avec presque autant d'extension qu’avant la paix universelle , semblerait d’abord annoncer l’imminence d’une disposition opposée , si un examen plus approfondi de la situation fondamentale n’expliquait aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement , d’après l’ensemble de ce chapitre , aux nécessités communes d’une crise révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république occidentale. L’active participation des armées proprement dites au maintien continu de l’ordre public , qui jadis ne leur offrait qu’une destination accessoire et passagère , constitue désormais , au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi continuellement survenir chez les diverses populations avancées , et d’où doivent d’ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes extérieures, quoique , au fond , cette uniforme agitation intérieure garantisse , comme je l’ai ci-dessus indiqué, l’impossibilité des chocs nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et
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moral , qui doit rendre toujours imminente l’anarchie materielle, il faut bien que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à celle des tendances insurrectionnelles, afin qu’un ordre indispensable protège suffisamment le vrai progrès social contre l’effort continu d’ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. Cette nécessité nouvelle a été jusqu’ici commune à toutes les formes successives de la crise révolutionnaire, et l’on peut d’avance assurer qu’elle ne sera ^pas moins sentie chez tous les gouvernemens quelconques qui pourraient survenir , jusqu’à ce que la réorganisation intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine , soit d’après les difficultés, et la lenteur d’une telle opération , d’abord philosophique, puis politique, soit à raison de l’égolsine et de l’aveuglement qui partout devront l’entraver, sous la déplorable prépondérance universelle d’un esprit profondément dispersif , viciant aujourd’hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général suivant lequel la même époque , destinée à voir essentiellement disparaître à jamais la guerre proprement dite , a développé , pour les armées modernes , transformées en une sorte de grande maréchaussée politique , une dernière mission sociale , dont l’importance n’est point contestable , et dont la durée , quoique nécessairement limitée, suivant la condition précédente, doit être , par sa nature , beaucoup plus prolongée qu’on ne l’imagine en un temps où cette attribution finale n’est encore réellement qu’au début de son principal exercice. Cette situation réelle n’est pas aujourd’hui suffisamment comprise, parce que les faits politiques ne peuvent , sans
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une théorie vraiment positive, être convenablement aperçus qu’après une longue persistance ; outre qu’un reste d’influence des mœurs et des opinions anciennes s’oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale : de là résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des artifices peu convenables et souvent dangereux , tendant à motiver , auprès des peuples , sur la prétendue imminence d’une guerre impossible , le maintien d’un vaste appareil militaire, qu’on n’ose pas justifier directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle mission sociale étant assurément trèsavouable , en un temps où , comme je l’ai montré cidessus, le pouvoir central lui-même n’a pas, au fond , d’autre principal office provisoire , son importance prolongée doit bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise , afin d’y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir ; car, leur position équivoque les expose aujourd’hui à de périlleuses séductions, d’après un désordre général d’opinions et d’habitudes dont l’influence s’étend ainsi, au delà des exigences fondamentales , sur ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.
La décadence continue du régime et de l’esprit guerriers ne peut donc frapper aujourd’hui la profession militaire, d’une déchéance sociale aucunement équivalente à celle qui, d’après l’irrévocable déclin de la philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans l’organisation finale de l’humanité , où la classe spéculative doit TOME VI. 28
avoir un tout autre caractère. Depuis l’entière dissolution de la caste militaire, commencée au xiv* siècle, par l’institution fondamentale des armées modernes, et complétée , surtout en France , sous l’influence révolutionnaire, comme je l’ai expliqué , aucun grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre convenablement les mœurs et l’esprit qui doivent correspondre à sa nouvelle destination sociale. Tout profond regret d’un passé , où ce qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique situation , radicalement écarté aujourd’hui chez une classe qui doit conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui peut d’ailleurs justement s’enorgueillir, en un temps d’anarchie, d’un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera toujours dans son admirable hiérarcliie ; outre les heureuses ressources secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l’esprit guerrier et l’esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, l’institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues radicalement critiques, afin d’assurer l’avénement de la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux de antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une émanci—
palion théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur l’armée, fut obligé d’y tolérer une pleine indépendance spirituelle, qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez d’ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs n’aboutirent, en général, qu’à mieux développer une telle antipathie. Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent tendre, par leur nature, à favoriser aujourd’hui, chez ceux qui s’y livrent, l’essor de l’esprit positif ; comme l’ont confirmé, depuis trois siècles, tant d’heureux exemples d’une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études guerrières , dont l’affinité spontanée a déterminé jusqu’ici les plus importantes créations spéciales pour l’éducation positive. C’est ainsi que des antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus tendu , surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les armées l’instinct progressif qui caractérise les populations modernes; tandis que l’immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause générale d’une différence essentielle, qu’il importait ici d’expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux élémens principaux de l’ancien système politique, dont l’uniforme décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n’est d’ailleurs nullement altérée par cette indispensable distinction;
puisque c’est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à l’élément militaire, par contraste avec l’élément tliéologique , une véritable incorporation au mouvement final de la société moderne , où son office politique devra se réduire ensuite peu à peu , à mesure que l’ordre normal s’établira, à des services journaliers dont la nécessité ne saurait jamais cesser entièrement , quel que puisse être l’accomplissement ultérieur de la régénération morale.
Après avoir ainsi suffisamment apprécié l’éminente influence propre au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger aussi l’extension simultanée de la progression positive, en considérant successivement les quatre évolutions partielles dont nous l’avons vue composée dans la dernière leçon , afin de caractériser à la fois ses résultats effectifs et ses lacunes essentielles , quant à leur commune relation à la réorganisation finale.
Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait certainement superflu, sous l’un et l’autre aspect , d’in.sister ici sur une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, et qui ne peut constituer, à tous égards, qu’un simple prolongement général de celle du chapitre précédent , particulièrement rappelé en ce qui s’y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l’élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l’ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement en pre—
luière ligne l’élévation temporelle fondée sur la richesse , dont l’influence est même ainsi devenue évidemment
exorbitante, en vertu de l’anarchie intellectuelle et morale. Nécessairement troublée par la guerre , cette inévitable transformation a dû se développer rapidement depuis la paix , et se consolider ensuite sous l’impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique de l’industrie devait d’ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu’il faut placer l’essor principal du mouvement caractéristique dont j’ai d’avance indiqué le début général vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l’avons vu consister surtout en une large application des agens mécaniques, dont l’emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé sur l’introduction d’un puissant moteur universel, a déjà réalisé, pendant le dernier demi-siècle, tant d’heureux perfectionnemens , que va compléter désormais l’admirable rénovation qui commence à s’opérer partout dans la locomotion artificielle, fluviale , terrestre , ou même maritime. Chacun sait d’ailleurs aujourd’hui combien la relation de plus eu plus intime entre la science et l’industrie a profondément contribué à tous ces progrès , quoique son influence mentale n’ait pas été le plus souvent aussi favorable, d’après la funeste altération qu’elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de la science réelle, comme je l’expliquerai ci-dessous. Enfin , c’est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure , de s’éle-
ver habituellement à quelques vues vraiment politiques, a coiuincncé à développer son essor caractéristique , et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l’impnlsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales.
Conjointement avec ces importans progrès, on doit malheureusement noter aussi la gravité croissante des différentes lacunes fondamentales signalées , à la fin du chapitre précédent , comme nécessairement propres l’ensemble de l’évolution industrielle, d’après la spécialité empirique et dispersive qui devait y présider jusqu’ici. Quant à l’isolement de l’industrie agricole, malgré les heureuses conséquences de la crise révolutionnaire, surtout en France, pour améliorer la condition générale des agriculteurs , on ne peut douter qu’il n’ait été finalement aggravé, par suite de la préoccupation trop exclusive qu’a dû alors inspirer l’essor plus rapide et plus décisif de l’industrie manufacturière et de l’industrie commerciale , qui , à mesure qu’elles se sont élevées dans la hiérarchie sociale, ont dû , comme dans le passé , s’écarter davantage de la première , dont l’ascension ne pouvait être , à beaucoup près , autant accélérée. Toutefois , la plus incontestable et la plus dangereuse de ces récentes aggravations des vices laclicaux inhérens jusqu’ici au mouvement industriel, consiste assurément dans l’opposition; plus profonde qui s’est établie entre les intérêts respectifs des entrepreneurs et des travailleurs , dont le déplorable antagonisme montre aujourd’hui combien l’industrie moderne est encore essentiellement éloignée d’une véritable organi-
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sation , pulüque sa luarclie ne peut s’accomplir sans tendre à devenir oppressive pour la majeure partie de ceux dont le concours y est le plus indispensable. Ce nœud fondamental de la sociabilité industrielle est alors devenu spécialement caractéristique par la grande extension universelle de l’usage continu des agens mécaniques, sans lesquels l’essor pratique correspondant eût été évidemment impossible, ün ne saurait douter que la propagation simultanée des dispositions anarchiques, surtout d’après de folles prédications utopiques , n’ait beaucoup contribué , comme je l’ai précédemment expliqué , h envenimer cette fatale séparation , en tendant à détacher radicalement les ouvriers de leurs véritables chefs naturels , pour les placer sous la direction démagogique des rhéteurs et des sophistes les plus étrangers aux saines habitudes laborieuses. Mais, quelle que soit, à cet égard , l’influence permanente de cette cause inévitable, dont l’action funeste est aujourd’hui trop évidente, je ne dois pas hésiter à signaler ici cette scission croissante entre les tètes et les bras, comme devant être beaucoup plus reprochée à l’incapacité politique, à l’incurie sociale, et surtout à l’aveugle égoïsme des entrepreneurs qu’aux exigences démesurées des travailleurs. Outre que les premiers n’ont jusqu’ici nullement profité de leur ascendant social pour tenter de garantir les seconds contre la séduction des utopies anarchiques par l’organisation positive d’une large éducation populaire, dont ils semblent, au contraire, irrationnellement redouter l’extension indispensable , ils ont évidemment succombé à leur ancienne tendance à se substituer aux chefs féodaux, dont ils convoitaient la chute nécessaire.
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sans héiiter pareillement de leur antique générosité' envers les inférieurs. J’ai déjà indiqué la comparaison générale entre l’organisme guerrier et le mécanisme industriel comme éminemment propre, par sa nature, à faire rapidement saisir, chez l’industrie moderne, l’absence de toute morale spéciale, imposant des devoirs, non-seulement aux ouvriers, mais aussi aux chefs, et obligeant ceux-ci, à une sollicitude permanente envers leurs associés subalternes, convenablement équivalente à l’admirable solidarité des divers intérêts militaires. Cette immense lacune se fait de nos jours plus profondément sentir, d’abord par une tendance trop fréquente des hauts fonctionnaires industriels à utiliser leur influence politique pour s’attribuer, au détriment du public, d’importaus monopoles, et ensuite, par une disposition plus directe et plus générale, à abuser de l’inévitable puissance des capitaux, pour faire presque toujours dominer les prétentions des entrepreneurs sur celles des travailleurs, dans leur antagonisme journalier, dont la nature, encore exclusivement matérielle, n’est pas même réglée d’après une véritable équité, puisque la législation interdit aux uns les coalitions qu’elle permet ou tolère chez les autres. Sans insister davantage sur d’aussi pénibles considérations, dont la réalité est malheureusement irrécusable, il faut surtout remarquer, à cet égard, l’aveuglement doctoral de la métaphysique économique qui, en présence de pareils conflits, ose couvrir son impuissance organique d’une irrationnelle déclaration sur la prétendue nécessité de livrer indéfiniment l’industrie moderne à sa seule spontanéité désordonnée. Toutefois, on doit également reconnaître qu’une telle opinion indique, d’une
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manière indirecte et confuse, le vague pressentiment de l’insuffisance radicale des mesures politiques proprement dites, c’est-à-dire temporelles, pour le dénouement continu de cette immense difficulté sociale qui, par sa nature, doit en effet dépendre surtout d'une véritable réorganisation intellectuelle et morale, réglant enfin, dans un esprit d’ensemble, les devoirs respectifs des diverses classes industrielles, sous la constante surveillance impartiale d’un pouvoir spirituel unanimement respecté , comme j’aurai lieu de l’indiquer spécialement ci- après.
Les remarques du chapitre précédent sur le caractère général de l’évolution esthétique pendant la troisième phase moderne, nous dispensent essentiellement, à ce sujet, de toute nouvelle appréciation pour le dernier demi-siècle, qui n’a pu offrir, sous ce rapport, qu’une simple extension spontanée de la marche antérieure, sans aucune modification radicale. Seulement, la direction unanime des esprits vers les spéculations politiques et la tendance universelle à une entière régénération ont dû faire alors plus vivement sentir, quoique sous les inspirations absolues d’une métaphysique anti-historique, les lacunes fondamentales de l’art moderne quant au défaut de principe philosophique et de destination sociale, ainsi que l’irrévocable caducité du régime factice qui en avait provisoirement tenu lieu sous la seconde phase, d’après l’imitation exclusive des types antiques, comme je l’ai suffisamment expliqué. Mais les impuissans efforts tentés jusqu’ici, surtout en France, pour dégager l’art de celte stérile situation, n’ont abouti qu’à mieu.x caractériser, auprès des juges impartiaux, la relation nécessaire qui subordonne directement une telle
l'éforinationau suffisant accoiiiplissement ultérieur d'une véritable réorganisation sociale, d’abord intellectuelle et puis morale : car, l’impulsion prolongée d’une philosophie radicalement négative ii’a conduit ainsi tant de prétendus rénovateurs qu’à constituer, en tous genres, une sorte de dévergondage esthétique, où le désordre même des compositions devient un mérite trop souvent destiné à dispenser de tout autre, et qui n’a hnaleinent produit encore aucune œuvre vraiment durable, susceptible de justifier tant d’orgueilleuses récriminations contre l’évidente insuffisance du système classique proprement dit. Ces vaines dissertations portent clairement l’empreinte universelle de la métaphysique dominante, disposant partout à prendre la forme pour le fond, et des discussions pour des constructions. Toutefois , malgré une décomposition sociale qui interdit à l’art tout large exercice spontané et toute profonde efficacité générale , d’immortelles créations, essentiellement , indépendantes de cette stérile poétique , ont alors constaté , pour chaque genre principal, que les facultés esthétiques de l’humanité ne pouvaient réellement s’éteindre, même dans le milieu le plus défavorable. Un éminent poète, envers lequel l’aristocratie britannique, qui pouvait s’en honorer, aima mieux, par d’odieuses persécutions, constater, aux yeux de l’Europe, son esprit éminemment rétrograde, sut profondément .saisir l’appréciation esthétique de l’état négatif et flottant de la société actuelle, que d’impuissans imitateurs ont depuis voulu reproduire , sans comprendre que , par sa nature anti-poétique, cette situation U-ansitoire ne pouvait comporier qu’une seule fois , et chez un tel génie , une énergique idéalisation. En
incme temps, le genre de compositioDs le mieux adapté à la civilisation moderne, d’où nous l’avons vu spontanément sortir, continue à manifester son originalité et sa popularité par un mémorable perfectionnement général, consistant surtout en une heureuse alliance historique de la vie privée, jusqu’alors seule abstraitement envisagée, à la vie publique qui, à chaque âge social, en modifie nécessairement le caractère fondamental. C’est ainsi que, d’après un choix judicieux de phases sociales bien déterminées et convenablement éloignées, l’immortel auteur à’Ivanhoë, de Quentin Durward, des Puritains, etc., a produit tant d’émincns chefs-d’œuvre, si avidement accueillis dans toute la république européenne, quoique principalement consacrés à caractériser la civilisation protestante; tandis que notre civilisation catholique a trouvé ensuite une seule digne représentation poétique dans l’admirable composition de 1 Promessi sposi, dont l’illustre auteur, trop peu apprécié encore, figurera, sans doute, aux yeux d’une impartiale postérité, parmi les plus nobles génies esthétiques des temps modernes. Une telle voie épique est probablement destinée , par son indépendance naturelle, à déterminer ultérieurement la rénovation graduelle propre à l’ensemble de l’art moderne, quand la nature fondamentale de notre sociabilité pourra se manifester enfin d’une manière à la fois assez énergique et assez fixe pour devenir esthétiquement appréciable, sous l’essor direct de la réorganisation spirituelle. 11 serait d’ailleurs superflu d’indiquer ici comment les autres beaux-arts ont, en général, honorablement soutenu, pendant ce dernier demi -siècle, leur éclat antérieur, sans toutefois recevoir aucune amélioration capitale, si ce n'est
pour la musique, surtout dramatique, dont le caractère ge'néral est alors devenu, en Italie et dans l’ÂHemagne catholique , plus élevé et plus complet. La crise révolutionnaire a spontanément constaté, avec une énergie non équivoque, par un témoignage impérissable, la puissance esthétique nécessairement propre à tout grand mouvement social, même purement temporaire, en faisant inopinément émaner d’une nation aussi peu musicale que l’est assurément jusqu’ici la nôtre , le type le plus parfait de la musique politique , dans cet hymne admirable qui tant de fois stimula le généreux patriotisme de nos héroïques défenseurs.
Quoique l’évolution scientifique n’ait pu certainement, encore plus que les deux précédentes, offrir alors qu’une simple continuation générale du mouvement antérieur, sans aucune impulsion vraiment nouvelle , cependant sa nature plus profondément progressive, et surtout son importance sociale prépondérante , comme première base directe de la réorganisation spirituelle, nous obligent ici à considérer de plus près, soit ses derniers progrès essentiels, soit principalement la déplorable extension simultanée des graves aberrations qui, sous l’empirique ascendant d’une spécialité dispersive , y menacent aujourd’hui d’imprimer un caractère hautement rétrograde aux seules doctrines d’où puisse désormais sortir un vrai principe de régénération universelle, d’abord mentale-, ensuite morale, et enfin politique.
Dans les sciences mathématiques , outre le complément naturel des travaux essentiels de la troisième phase moderne pour la construction finale de la mécanique céleste, on remarque alors la création capitale de l’iin-
PHySIQUE SOCIALE. 44^
luoi’lelFourier, étendanl l’analyse, avec une si heureuse rationualité , à un nouvel ordre fondamental de phénomènes généraux , par l’étude des lois abstraites de l’équilibre et du mouvement des températures. Relativement à la pure analyse , au milieu des nombreuses intégrations accomplies sous l’impulsion prolongée d’Ëu- 1er, on distingue surtout, comme éminemment originale , la conception du même Fourier sur la résolution des équations , utilement poursuivie , et même accessoirement améliorée, par divers géomètres , auxquels on peut d’ailleurs reprocher une sorte d’injuste concert contre cette idée-mère , dont ils tentent vainement de dissimuler la vraie source. La géométrie est alors essentiellement agrandie, comme je l’ai exprimé dans le premier volume de ce Traité, par la grande pensée de Monge sur la théorie générale des familles de surfaces , jusqu’à présent si peu comprise du vulgaire mathématique , et peut-être même trop imparfaitement appréciée de son illustre auteur, Lagrange seul paraissant en avoir dignement pressenti la haute portée philosophique, qui ne peut être pleinement conçue que d’un point de vue plus élevé, comme première base de la géométrie comparée, ainsi que j’ai vainement essayé de l’indiquer à des esprits que je croyais mieux disposés à saisir une telle ouverture. En même temps, l’incomparable Lagrange perfectionne l’ensemble de la mécanique rationnelle , en lui imprimant à jamais , par une admirable unité , la plus parfaite rationnalité dont elle soit susceptible. Mais, cette immense création ne doit pas être appréciée isolément , et se lie directement à l’elfort général de son auteur pour constituer enfin une véritable philosophie
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mathématique, fondée sur la rénovation préalable de l’analyse transcendante; comme le montre cette composition sans exemple où Lagrange a ainsi entrepris de régénérer, dans un même esprit, toutes les grandes conceptions, d’abord de l’analyse, ensuite delà géométrie, et enfin de la mécanique. Quoique celte systématisation prématurée n’ait pu suffisamment réussir, et malgré que la plupart des géomètres , déjà dominés par une aveugle s])écialisation , n’en aient pas suffisamment saisi la pensée , c’est là cependant ce qui , sans doute , auprès d’une postérité convenablement préparée , honorera le plus cette époque mathématique, en plaçant tout à fait à part le génie éminemment philosophique de Lagrange, le seul géomètre qui ait dignement aperçu l’alliance ultérieure de l’esprit historique avec l’esprit scientifique, destinée à caractériser la plus haute perfection des spéculations positives , comme je l’ai indiqué au tome quatrième, et comme je l’établirai spécialement dans les chapitres qui vont terminer ce Traité.
Quoique la pure astronomie , ou la géométrie céleste , ne pût désormais comporter que des progrès secondaires, comparativement à la lumière supérieure émanée de la mécanique céleste , on y remarque alors cependant d’intéressantes extensions , par la découverte d’Uranus et de ses satellites, et ensuite par celle des quatre petites planètes entre Mars et Jupiter : toutefois, les curieuses observations de cette époque sur les nébuleuses et les étoiles doubles, ont eu le grave inconvénient de suggérer envers une prétendue astronomie sidérale de vagues espérances indéfinies, incompatibles, comme je l’ai établi, avec la saine philosophie astronomique.
I..3 physique proprement dite , outre les nouvelles ressources fondamentales qu’elle reçoit alors de l’analyse mathématique, trop souvent viciée d’ailleurs par une tendance prépondérante vers des hypothèses anti-philosophiques, s’enrichit d’une foule d’importantes notions expérimentales dans presque toutes ses branches principales , et surtout en optique et en électrologie , par les grands travaux successifs, d’une part, de Malus, de Fresncl,et d’Young; d’une autre part, de Volta, d’OErsted, et d’Ampère. Au milieu du spectacle peu rationnel que présente la démolition , d’ailleurs évidemment nécessaire, de la belle théorie de Lavoisier, la chimie reçoit, pendant ce mémorable demi-siècle , un double perfectionnement essentiel , dont j’ai lâché de faire convenablement apprécier la nature et la marche , soit par la formation graduelle de sa doctrine numérique, soit par la série générale de ses études électriques. Mais, quels que soient alors les importans progrès des diverses parties fondamentales de la philosophie inorganique et ceux même de la science mathématique , cette grande époque scientiQque sera surtout caractérisée finalement par la création décisive de la philosophie biologique , aux yeux de tous ceux qui considèrent suHisamment le véritable ensemble de l’évolution mentale , dont une telle formation devait achever de constituer le caractère pleinement positif, tandis que , sous un autre aspect , cet indispensable complément rapprochait directement la science moderne de sa plus haute destination sociale.
J’ai déjà assez expliqué, au tome troisième, l’esprit général , et même la marche necessaire , de cette élaboration capitale, pour devoir ici me borner à rappeler au
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lecteur cette appréciation spéciale et directe, presque aussi historique que scientiUque , où les trois aspects essentiels, anatomique, taxonomique et physiologique , propres à toutes les spéculations biologiques, ont été séparément examinés, après une suffisante considération de leur intime connexité permanente. Une telle explication préalable nous dispense maintenant d’envisager k part , même historiquement, soit la double conception fondamentale du grand Bichat sur le dualisme vital et surtout sur la théorie des tissus, soit les immortels efforts successifs de Vicq-d’Azyr, de Lamarck, et de l’école allemande, pour constituer directement la hiérarchie animale , enfin pleinement systématisée par les pensées et les travaux , éminemment philosophiques, de notre éminent Blainville, l’esprit le plus rationnel, à ma connaissance , dont puisse s’honorer le monde scientifique actuel. A l’ensemble de cette élaboration, première base nécessaire de toute la biologie, le lecteur sait d’avance que la même époque a bientôt ajouté l’heureuse rénovation due au génie de Gall, qui, par une impulsion vraiment décisive, malgré d’inévitables aberrations secondaires, a fait définitivement entrer, dans le domaine de la philosophie naturelle, l’étude générale des plus hautes fonctions individuelles , enlevant ainsi sans retour à la philosophie tbéologico-inétaphysique la seule attribution essentielle qui lui fût restée après ses diverses pertes modernes, sauf toutefois les spéculations sociales, envers lesquelles d’ailleurs cette indispensable révolution constituait évidemment la dernière préparation capitale de la régénération finale que j’ose directement tenter dans ce Traité. Enfin, pour mieux caractériser ce grand essor
initial de la saine philosophie organique , il importe de n’y pas oublier historiquement l’effort important, quoique prématuré, par lequel l’audacieux génie de Broussais entreprit déjà de fonder la vraie philosophie pathologique , avec d'insuffisans matériaux , et surtout d’après des concéptions biologiques trop peu étendues ou trop mal approfondies ; ce qui ne doit toutefois nullement conduire à méconnaître, soit l’éminent mérite, soit même la haute utilité, de cette grande tentative, envers laquelle un dédain passager , non moins irrationnel qu’injuste, a remplacé un enthousiasme exagéré. Directement considéré dans son vaste ensemble, cet admirable mouvement biologique propre au dernier demi-siècle a certainement contribué , encore plus qu’aucune autre partie simultanée de l’évolution scientiBque , au progrès fondamental de l’esprit humain : non-seulement , sous l’aspect scientifique proprement dit, en établissant toutes les bases essentielles d’une étude pleinement philosophique de l’homme , susceptible de préparer enfin celle de la société; mais surtout, comme je l’ai d’avance indiqué au chapitre précédent , sous le rapport purement logique , en constituant la partie de la philosophie naturelle où, d’après l’intime solidarité évidente des divers phénomènes, l’esprit synthétique doit finalement prévaloir sur l’esprit analytique, de manière à développer spontanément la disposition mentale la plus nécessaire aux spéculations sociologiques, par une influence active et continue que les tendances dispersives de la philosophie inorganique ne sauraient désormais neutraliser, quelle que soit d’ailleurs la puissance actuelle d’une vicieuse imitation provisoire, d’abord inévitable, et même, à cer- TOME VI. 29
45o rHiLOSOMllE POSITIVE.
tains égards, indispensable. C’est principalement ainsi que le mouvement scientifique se trouvait alors, par sa nature , quoique à l’insu de ses divers coopérateurs spéciaux, profondément lié h riminense crise politique qui poursuivait prématurément la régénération sociale, avant que la seule base philosophique susceptible de lui fournir un solide fondement rationnel pût sortir convenablement d’une telle préparation abstraite.
Pendant que s’accomplissaient ces divers progrès spéculatifs, l’influence sociale de la science recevait partout de notables accroissemens , tendant tous à mieux incorporer l’élément scientifique au système fondamental de la sociabilité moderne. Au milieu des plus grands orages politiques, surgissent alors d’importans établissemens destinés à propager l’instruction scientifique , quoiqu’en lui conservant toujours un caractère de spécialité, déjà toutefois beaucoup moins prononcé. En même temps , dans toutes les parties de la grande république européenne , mais surtout en France, on voilcroitre sans cesse l’introduction usuelle des conditions scientifiques parmi les obligations préparatoires de professions très-mullipliées; les pouvoirs les moins favorables à la réorganisation finale sont ainsi spontanément conduits à envisager de plus en plus les connaissances réelles comme d’indispensables garanties pratiques d’un ordre régulier et stable. Outre les nouveaux services spéciaux alors si heureusement rendus par la science à l’industrie , et sur lesquels il serait assurément superflu d’insister ici , il faut distinguer, à cette époque, une opération plus générale, où la science a marqué, d’une manière non moins honorable que salutaire , sa profonde influence sur la vie sociale ac-
tuelle, en présidant à l’institution d’un admirable système de mesures universelles , aussi noblement exécute f|ue sagement conçu , et qui, émané de la France révolutionnaire, tendà dominer aujourd’hui chez toutes les populations avancées (i). Indépendamment de son évi-r dente utilité directe, cette mémorable intervention du véritable esprit spéculatif dans le règlement d’un ordre de relations humaines où il semblait d’abord si étranger, est éminemment propre à faire déjà pressentir les améliorations capitales que devra retirer ultérieurement, à tant d’autres égards, l’existence moderne, d’une judicieuse rationalisation de ses actes les plus pratiques, quand l’influence scientifique convenablement généralisée aura suffisamment pénétré dans toute l’économie élémentaire <le nos sociétés régénérées.
Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la science réelle pendant le dernier demisiècle, il importe beaucoup d’apprécier avec soin les
(i) L’instimtion générale de cctle grande opération présente d'ailleurs, sons le point de rue social, on caractère fort remarquable et trop pen apprécié, par nnc constante sollicilnde , non moins générrnsc qne rationnelle, à en écarter, autant qne possible, tout attribut de nationalité qui aurait pu entraver son universelle propagation ultérieure. Quoique la plupart tics étals européens n’aient répondn que d’une manière tardive et insnlEsanle au noble appel que la France leur avait , dès l’origine , solennellement adressé II ce sujet , l'éqnilable postérité n'onbliera point que cette importante renovation fut tonjonrs Conçue et accomplie en vue d’une destination directement commune i l’ensemble des populations civilisées, indistinctement invitées, pour ce motif spécial , à une coopération régulière, malgré la guerre la plus active, par l’éminente assemblée qui dirigeait alors la crise rérolmioniiaire.
ag. .
452 PniLOSOPIllE POSITIVE.
vicieuses tendances, soit nientale.s , soit même morales , qui s’y sont egalement développées de plus en plus, sous l’exagération croissante d’un esprit de spécialité dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire , par l’empirisme et l’égoïsme combinés de la classe mal instituée qui devait servir d’organe imparfait à cette indispensable évolution préliminaire. Quoique , en général, cette classe, sauf un très-petit nombre d’éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd’hui personnellement hostile , comme l’a trop prouvé sa conduite oppressive envers moi , je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen , s’il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration finale , où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont i-adicalement éloignés des idées et des mœurs ssms lesquelles ils resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient indispensable d’y signaler, et même d’y flétrir, les préjugés et les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à l’accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.
Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la principale opposition à l’élévation politique d’une classe quelconque provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, individuelles et même collectives, qui s’y développent spontanément, à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, qu’exige inévitablement une telle ascension
chez tous ceux qui doivent y participer. Le graud Hildebrand, par exemple, poussant définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne , ne rencontra jamais , en réalité, de plus redoutables adversaires que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la difficile réformation spirituelle qu’exigeait d’abord un tel triomphe, que touchée d’un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d’espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s’étonner ni s’alarmer aujourd’hui de la déplorable antipathie des passions et des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable inQuence politique qui lui est prochainement réservée , sous les conditions convenables, par l’évolution générale de l’humanité, et que désire même secrètement, quoique d’une manière vague et incohérente, l’instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n’est plus d’ambition qu’ils manquent ordinairement , mais de portée et d’élévation. L’admirable perfection partielle que manifeste , à tant d’égards , le système de nos connaissances positives , doit fréquemment produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ces coopérateurs successifs, dont chacun n’a presque jamais contribué que pour une part minime et facile à cette formation collective et graduelle qui caractérise une, telle élaboration plus qu’aucune autre construction humaineC D’ailleurs , le public ignore souvent que , d’après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle , chaque savant dont il honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental ,
même scientitique, qu’une inqualifiable médiocrité : les rares observateurs qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés aujourd’hui , par une vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d’une irrésistible vocation. L’appréciation générale du système théologique, surtout dans sa perfection catholique, nous a montré hautement , contre l’opinion vulgaire , combien le clergé y était réellement supérieur à la religion : or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse ; car, jusqu'ici , les docteurs y sont , d’ordinaire, très— inférieurs à la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement les principales aberrations temporaires, d’abord intellectuelles, ensuite morales, qui rendent aujourd’hui les sa vans généralement impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la science, convenablement systématisée , peut seule fournir enfin la base rationnelle, comme le prouve clairement l’ensemble de notre élaboration sociologique.
En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique commencée au cinquante - troisième chapitre, j’ai déjà suffisamment établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, après l’indispensable séparation qui détacha la science moderne de la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge. Mous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l’esprit positif n’aurait pu, en chaque cas principal , développer convenablement ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution
partielle et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais, la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge préliminaire où la positivité rationnelle n’aurait point encore pénétre dans toutes les grandes catégories élémentaires ; ce c[ui la bornait réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement pressenti combien devait être purement provi.soire cet ascendant préalable du génie analytique sur le génie synthétique : et, sous leur puissante impulsion, lessavans, plus rationnels, de ces deux siècles poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux partiels, eu y voyant d’indispensables matériaux pour la construction ultérieure d’un véritable système philosophique, quelque vague et imparfaite notion qu’ils dussent alors s’en former. Si cette tendance spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire aurait évidemment cessé aussitôt que l’avénement décisif de la grande science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant jle demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi le système fondamental de la philosophie naturelle , sous la seule réserve d’une prochaine adjonction inévitable des études sociales, soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l’esprit d’ensemble doit ordinairement prévaloir sur l’esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemment con-
tractées ont aujourd’hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu’à la plus désastreuse exagération, dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui s’efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à l’époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenu inaiutenant indispensable à notre principal besoin, à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il semblerait que l’économie élémentaire de l’entendement humain est désormais radicalement changée, et qu’il n’y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d’esprit, l’un analytique, l’autre synthétique, également indispensables aux spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer l’évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge : le premier plus apte à saisir partout les différences , le second les ressemblances ; l’un tendant toujours à diviser, l’autre à coordonner ; et, par suite, le premier destiné surtout à l’élaboration des matériaux, le second à la construction des édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les maçons actuels ne veulent plus souffrir d’architectes 1
Sous cette vicieuse prolongation, un régime d’abord indispensable devient désormais directement contraire à sa propre destination, en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont il pouvait seul permettre la formation partielle. L’ensemble de ce Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe fon-
damental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seule' ment d’un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement un tel esprit, mais aussi de l’extension graduelle de cette étude à tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différcns attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être simultanément caractérisés par une science unique, qu’après que toutes les autres ont fait dignement apprécier chacun d’eux. Or, selon cette évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail scientifique s’oppose immédiatement à ce que la philosophie positive soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savons n’en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait sufiire à une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir partout la stérile prépondérance passive de l’ancienne philosophie théologico - métaphysique , excepté, chez chaque intelligence, envers un seul ordre d’idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à cet égard, qu’une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par l’institution radicalement contradictoire des académies actuelles, qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les conditions d’aptitude , sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs délibérations ordinaires, soit qu’il s’agisse d’un choix personnel ou d’une mesure générale , à soumettre toutes les décisions quel-
conques à une majorité scientiBque essentiellement incompétente, dont l'aveugle instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des diverses coteries régnantes (i). Le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion mentale , y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels , en y facilitant l’ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que le milieu social , d’où cherchent vainement à s’isoler ces compagnies arriérées, offre partout l’active poursuite, jusqu’ici trop illusoire, de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental d’une situation sans exemple, il est profondément déplorable que la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette grande solution, soit à tel point dégradée par l’impuis-
(i) En snivant avec attention les actes officiels de l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps savans, depuis que leurs attribatintu sociales ont reçu toute l’extension effective qn’elles offrent anjourd’hui, il est aise d’y leconnaltre presque toujours, independammentdes manraiscs passions dont je caractériserai ci-après l’intcrven* tion spontanée , la déplorable influence permanente de la spécialité dispersire et dn rétrécissement intellectnel dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La vicieuse prépondérance continue de l’esprit de détail sur l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement incapables d’aucune espèce de gouvernement quelconque, même scientifique, que, comme je l’ai indiqué è la Gn du quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger 5 la science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus sages mrsnres que ne penvent le faire maintenant ces compagnies spéciales, d’où émanent commnnément , pour nos principales institutions de haut enseignement, tant de nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.
sance ou régarement de ses interprètes , qu’elle semble aujourd’hui prescrire le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d’une restriction systématique de vues et de travaux , le plus souvent due à leur infériorité personnelle ou à l’insuffisance de leur éducation. Aujourd’hui, l’ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste illustration des savans serait certainement repoussé d’une corporation où sa mémoire est à peine l’objet de la dédaigneuse reconnaissance d'une foule d’esprits incapables d’apprécier sa haute valeur. Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis si fîèrc , n’y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion des bois n’y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit , quoiqu’elles aient ensuite secrètement fourni à d’autres la base réelle de beaucoup de travaux retentissans : c’est , comme on sait , au sein de cette assemblée, que, sous l’envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté , avec une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul mérite littéraire.
Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diver.scs classes de savans , une profonde inégalité nécessaire , d’après le degré d’indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs. Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de l’abstraction supérieure de leurs études , naturellement affranchies de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la philosophie naturelle, doivent être
46o PHILOSOPHIE POSITIVE.
communément les plus exposés aux dangers d’une spécialisation empirique, dont le principe leur est surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est , au fond , le plus méconnu , malgré sa source nécessairement mathématique , comme je l’ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd’hui à rêver vaguement , pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques , d’après une vaine unité scientifique toujours fondée sur l’irrationnelle prépondérance d’un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si déplorablement l’usage ; le caractère absolu de l’antique philosophie s’est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans, par suite d’une plus grande restriction mentale. Au contraire, les biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable combinaison ultérieure, d’après l’intime solidarité continue des phénomènes cor* respondans , seraient naturellement les moins livrés aux aberrations dispersives , et les mieux disposés au régime vraiment philosophique, si leur éducation était aujourd’hui en suffisante harmonie avec leur destination , et si une servile imitation ne les entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme, quoique jusqu’ici trop subalterne , contribue déjà très-utilement à contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui résulterait mainte-
nant d’un entier ascendant des géomètres. Ce conflit nécessaire menace constamment les académies actuelles d’une prochaine dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un âge préparatoire où la philosophie inorganique , qui devait permettre la prépondérance de l’esprit de détail , était seule florissante : elle ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel d’une science où l’esprit d’ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi peut-on noter que la formation systématique de la biologie , principale création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par la plus puissante d’entre elles , l’illustre Académie de Paris , qui ne sut point s’emparer du grand Bichat (i) , qui s’unit honteusement à Bonaparte afln de persécuter Gall , et qui méconnut si radicalement la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu’y exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement
(i) Un a vainement tente' de pallier une telle exclusion d’après la mort prematnree de Bicliat, enleve' pendant sa trente-deuxième aunce. Mais l’admirable précocité de son beau génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une glorieuse dérogaüon spéciale & des usages qui, d’ailleurs, soit avant lui, soit surtout après , ont souvent flcclii en faveur d’admissions plus h&livcs, et certes moins éminentes, décernées h des mérites mieux appréciés d’une compagnie où dominent les géomètres. Il n’est pas inutile de remarquer , en outre, qu'.mcune solennelle manifestation n’est ensuite venue offrir ù la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation des nobles regrets qui ont tant honoré l’Académie Française .“t l’égard de Molière.
bien (jlus complet et plus commun, même aujourd’hui, hors (le cette compagnie que dans son sein (i).
La seule justiflcation spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, 'dont je ne puis ici qu’indiquer sommairement les principaux déstistres, consiste à présenter aujourd’hui la spécialisation exclusive comme l’unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l’accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à causa des évidensabus qu’on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu’une naïve confirmation involontaire de l’impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes , que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les générabtés vicieuses d’avec celles qui seraient bien conçues ; eu sorte que , de peur de laisser pénétrer les unes , il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l’anarchie philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide résistance académique , constitue la princi-
(i) Maigre rapprëctaüon plus facile que trouve ordinairement le mérite i-tranger, on a 'vu pareillement l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations me'taphysiqucs n^empécheront jamais d'ëtre regarde comme Tun des principaux foudateurs de la vraie philosophie hiolopiqne, dédaigneusement ccartë même de Paffiliation subalterne que cette académie accorde&i aisément, quoique cette insuflUsantc justice V fût noblement rëclamëe par Je plus digne ëmulc de ce grand biologiste.
pale cause des dangers intellectuels contre lesquels ou cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d’efficacité réelle qu’en reposant enfin sur la construction directe d’une véritable philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à défendre la raison publique de 1 imminente invasion du charlatanisme universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, qui , pour être d’une autre espèce que celles relatives à l’abus des
généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins accessibles, et doivent certes devenir aujourd’hui plus dangereuses encore d’après l’aveugle confiance maintenant accordée, dans la science comme dans l’industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées intellectuel les afin d’usurper une indigne prépondérance par une habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations secondaires , et souvent même illusoires, qui, après quelques années d’une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant d’esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les plus éminentes spéculations philosophiques ( i) . Tou t lecteur bien préparé trouvera facilement.
(i) Si une telle indicaiion gcuérale pouvait être ici prolongée jasqn’à la discussion personnelle, il serait facile, par un examen impartial cl approfondi de la composition actuelle des diverses corporations savantes, sans excepter la plus éminente d’entre clics, de constater que le régime de la spécialité dispersive, bien loin de tendre, comme on le suppose, à en exclure les médiocrités ambitieuses , j est, au contraire «lésa nature, surtout aujourd’hui , très-favorable à leur intronisation ,’
au sein des plus célèbres académies actuelles, des occasions trop multipliées d’apprécier les désastreuses ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime scientifique; surtout lorsque, à uue adroite affiliation à quelque coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du moins apparente, l’usage spécieux du langage algébrique , si souvent employé de nos jours , comme je l’ai hautement signalé, à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu’ici pour que le seul mérite de la parler, dans un style d’ailleurs quelconque, ne doive pas provisoirement tenir lieu d’une vraie supériorité mentale, en un temps où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d’idées. Jusque chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable ,
car, sauf un fort petit nombre d'hcurenscs exceptions, ces compagnies sont désormais essentiellement composées de cliéiiTcs intelligences, qni, malgré leur bruyante importance passagère, n'ont dfi leur élévation officielle qu’à des titres beaucoup plus spécieux qne réels , et rlont les noms ne devront certainement laisser aucune tracedurable dans Thistoire véritable de notre évolution mentale, ob leur entière omission ne saurait occasionner, sous aucun aspect , la moindre lacune appréciable pour la filiation effective des différens progrès scientifiques. Mais cette application individuelle, qne le lecteur suffisamment informé pent du reste ébancher sans difficulté, serait évidemment contraire à l’esprit et à la destination de cc Traité; quoiqu’elle puisse, en d'autres circonstances, devenir opportune, et même indispensable , si une résistance trop aveugle ou trop malveillante m’obligeait un jour à pousser ailleurs ma démonstration principale jusqu'à ce degré de particularité, auquel je suis d’avance tout préparé, quels qu’en puissent être les danger.s.
PHYSIQUE SOCIAI.E.
ces vicieuses habitudes dispersives s’opposent fréquemment, sans excepter les questions inatliéinatiques , à une saine appréciation comparative des diverses valeurs réelles, si ce n’est après une longue expérieuce tardive, qui n’empêche point d’injustes prééminences. C’est ainsi , pour me borner à un seul grand exemple historique , dont les analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des géomètres , l’habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la noble spontanéité de Lagrange , malgré l’immense distance inverse que l’équitable postérité commence à mettre entre l’incomparable génie du second et le talent spécial du premier. L’insuffisance radicale du mode habituel d’appréciation scientifique est surtout marquée , dans ce célèbre contraste mathématique, par l’étrange réputation philosophique qu’était parvenu à se faire, d’après un pompeux verbiage, l’un des géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé ; tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut jamais aucune application d’un titre qu’il n’ambitionnait pas, et dont ceux qui l’accordaient avec un tel discernement étaient incapables de comprendre la vraie signification fondamentale.
Tous ces vices généraux du régime scientifique actuel ont spontanément trouvé , pendant le dernier demisiècle, une commune manifestation permanente, par suite même de la nouvelle importance sociale que cette époque a dû procurer aux savans, et qui a fait simultanément ressortir leur insuffisance mentale et l’infériorité morale correspondante: car, chez la classe spéculative, l’élévation de l’âme et la générosité des sentimens peuvent dif- XOMK VI. 3o
466 PHILOSOPHIE POSITIYE.
ficilement se développer sans la généralité des pensées , d’après l’affinité naturelle qui doit y exister entre les vues étroites ou dispersives et les penchans égoïstes. Sons la seconde phase moderne, et encore plus sous la troisième, l’encouragement systématique des sciences, caractérisé au chapitre précédent , s’était hahituellement exercé suivant un mode très-judicieux , en heureuse harmonie , soit avec les conditions de la situation contemporaine, soit avec les besoins de l’avenir immédiat ; il consistait , comme on sait , à gratifier les savans de pensions suffisantes pour permettre le libre cours de leurs travaux , mais en évitant soigneusement de leur conférer aucune attribution active. Or, depuis le début de la crise révolutionnaire, et principalement aujourd’hui, une générosité irréfléchie a entraîné les divers gouvernemens , surtout en France, à changer avant le temps ce système provisoire, pour lui substituer déjà le seul régime qui puisse définitivement persister, en fondant désormais une existence plus indépendante sur la juste rémuneYalion de fonctions directement utiles ; sans examiner si les savans actuels étaient , en réalité , assez préparés à une transformation aussi désirable. Comme l’éducation constitue nécessairement la principale destination élémentaire de tout pouvoir spirituel , on a dû ainsi livrer de plus en plus aux corporations savantes, non l’éducation générale où elles ne pouvaient encore prétendre aucunement, mais les diverses institutions de hant enseignement spécial, qui avaient été successivement établies pour plusieurs professions publiques , et qui furent alors beaucoup agrandies. Toutefois, par cela même que l’éducation caractérise, en un cas quelconque , le premier degré du gouvernement
PHYSIQUE SOCIAUE.
intellectuel et moral , elle exige impérieusement cet esprit d’ensemble sans lequel aucun gouvernement ne saurait remplir son office , fût-ce sous les plus simples aspects. Il était donc aisé de prévoir que les habitudes dispersives de la spécialité scientifique rendraient les académies actuelles essentiellement impropres aux importantes attributions sociales qui leur étaient ainsi prématurément conférées : car, la première condition réelle de tout pouvoir spirituel consiste assurément en une philosophie pleinement générale , quelle qu’en soit la nature ; et jusqu’ici les savans n’en ont évidemment aucune qui leur soit propre. Quoique, réunis, ils possèdent les fragmens épars et incohérens, mais infiniment précieux , de la seule philosophie durable qui puisse aujourd’hui s’établir, ils ne savent pas l’y voir, et s’opposent aveuglément à ce que d’autres l’y cherchent. Cette épreuve permanente peut donc être maintenant utilisée pour mettre dans tout son jour l’inaptitude sociale des corps savans actuels , même envers les fonctions auxquelles ils doivent sembler le mieux préparés : on doit ainsi convenablement apprécier l’intime réalité des obligations philosophiques indispensables à l’avénement ultérieur d'une véritable organisation spirituelle , même seulement partielle. Mais on eût difficilement prévu, avant cette irrécusable expérience , jusqu’à quel déplorable degré l’égoïsme s’y joindrait à l’empirisme pour constater directement la tendance anti-progressive qui caractérise nécessairement, en un cas quelconque , tout régime purement provisoire, lorsque, après avoir dépassé l’âge de son heureuse efficacité temporaire , il est appliqué , dans un nouveau milieu , à une destination incompatible avec ses
dispositions initiales. Ce grave re'sultat est aujourd’hui , en France , suffisamment accompli , et sa manifestation directe importe beaucoup à la netteté des conclusions générales propres à ma grande démonstration historique, afin de faire mieux ressortir la principale condition , à la fois intellectuelle et morale, d’une régénération spirituelle dont la vraie nature est encore très-peu comprise. Je dois donc compléter cette indispensable critique d’une vicieuse organisation scientifique, en osant ici signaler sans détour, quoique sommairement, une dégénération vraiment décisive, dont les effets immédiats sont d’ailleurs très-pernicieux déjà à d’importans services publics; quelque nouvelle ardeur que cette loyale appréciation doive nécessairement procurer aux puissantes antipathies spontanément liguées contre moi.
En conférant à notre Académie desSciences le choix des professeurs destinés , dans les diverses chaires spéciales , au plus haut enseignement scientifique , la généreuse confiance du gouvernement français n’avait institué aucune précaution légale contre les abus que cette illustre compagnie pourrait faire un jour d’une telle attribution permanente , au profit exclusif de ses propres membres. Peut-être même avait-on présumé que , chez une corporation où un long usage porte chaque académicien à s’abstenir de concourir avec les autres savans quant aux divers prix scientifiques qu’elle est appelée à décerner, ce respect naturel pour les conditions scrupuleuses d’un impartial jugement déterminerait spontanément, envers un concours beaucoup plus important à tous égards, une pareille observance des garanties ordinaires d’une véritable équité , sans exiger des prescriptions formelles qui
PHYSIQUE SOCIALE. 4^g
auraieat pu sembler injurieuses à la délicatesse personnelle de tant d’hommes recommandables. Mais on avait ainsi méconnu la dangereuse tentation à laquelle on exposait dès lors, en un temps d’anarchie morale , un corps où les natures vulgaires avaient déjà trop de facilité à pénétrer , et où d’ailleurs la dispersion mentale devait d’abord empêcher sincèrement une sufiisante distinction eutre la capacité académique proprement dite , telle que la caractérisent encore nos habitudes transitoires , et la capacité vraiment didactique, toujours liée nécessairement à des conditions philosophiques; c’est-à-dire entre l’esprit de détail et l’esprit d’ensemble, ou entre le régime analytique et le régime synthétique, si mal comparés jusqu’ici , surtout chez les savans (i). Primitive-
(i) Atin de mieux marquer ici combien est aujonrd’hui profondément enracine'c', chez cette célèbre compagnie, cette desastrenss confusion philosophique, je crois devoir signaler brièvement un fait particnlicr, qpi , par rcnscmble de scs circonstances, me parait, à cet égard, tellement caractéristique , que , malgré qnc le cas me soit personnel , le lecteur me saura gré , sans doute , de l’avoir spécialement rappelé , en m’y bornant d’ailleurs à ce qui l’érige en symptdrae réel de l’esprit dominant.
Ma dernière candidatnre , mentionnée dans la piéface de ce volume, pour la chaire mathématique qne j’avais, par intérim, activement oc cupée è l’Kcole Polytechnique, m’avait conduit è adresser è l’Académie des Sciences de Paris, le 3 août 1840, une lettre nniquement destinée è établir, en général, la distinction rationnelle entre les élections purement académiques et les élections essentiellement didactiques, spécialement indispensable en une telle occasion ; d’où je concluais que des traités et des leçons devaient alors constituer des titres plus décisifs que de simples Mémoires de détail , dont la considération eût, au contraire, dû prévaloir, s’il se fût agi d’une admission h l’Acarlé-
PUILOSOPHIK POSITIVE.
ment entraînée par cette inévitable illusion, suite naturélle d’une spécialisation empirique , cette compagnie a bnaleraent abusé de cette nouvelle mission publique, au profit, de plus en plus exclusif, de ses propres membres, qui forment désormais une sorte de ligue permanente ,
raie, tant que durera sa constitution actuelle. La lectnre oCEcielle de cette lettre, toute philosophique , écrite avec des me'nagemens que sa publication immédiate fît bientôt apprécier, avait été expressément demandée par un membre (M. de Blainville), suivant nue formelle dis- ))osition réglementaire , qui , sons cette seule condition préalable , oblige l’Académie & entendre textuellement toute semblable communication. Ce corps devait assurément être louché de l’honorable confiance queje lui témoignais en lui soumettant une telle discussion , quoique à l’occasion d’une concurrence personnelle avec l’un de ses membres j ce qui semblait d’ailleurs devoir mieux assurer, k mon égard, pour une lutte aussi périlleuse, le scrupuleux accomplissement des garanties protectrices , alors devenues non moins nécessaires à l’honneur de la compagnîe qu’à ma propre sécurité. Néanmoins, dès les premières phrases de cette lecture obligatoire, M. Xhciiard osa demander sa suppression totale; appuyé par M. Alexandre Brongniart, il obtint bientôt celle mesure exceptionnelle, sans qnc le président (M. Poncelet) adressât V i une majorité inattentive aucune remontrance quelconque sur une pareille violation du règlement académique : la voix loyale et courageuse de M. de Blainville fut la seule qui réclamât â la fois an nom de l’équité, de la convenance et de la vraie dignité. Le contraste décisif d un tel accueil avec la paisible admission, qnatre ans auparavant, d’une lettre toute semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, ne permet pas d’attribuer cette étr.inge différence â d’antre motif réel , sinon que, en i836, je ne m’étais trouvé en concurrence avec aucun académicien;, car mes titres spéciaux étaient d’ailleurs devenus, en 1840, beaucoup pins incontestables, d’après la manière dont j’avais provisoirement rempli les fonctions que je venais ainsi réclamer, selon l’irrécusable témoignage de l'illustre Dulong , qui, comme directeur des études de l 'École Polytechnique, y avait personnellement suivi mes leçons. Au reste, cette mesure, i la fois ignoble et puérile, oit
à la fois spontanée et systématique , pour se garantir les uns aux autres, contre tout rival 'étranger, non-seulement la possession d’honorables sinécures , juste équivalent des anciennes pensions , mais aussi et surtout le monopole universel du haut enseignement scientifique ,
une paissante corporation se ruait snr on seul homme pour e'tonffér, an profit d'un de ses membres, une juste discussion, excita anssitAt , partout ailleurs qu’au sein d'une compagnie probablement entraînée par une manœuvre concertée, l’indignation la plus unanime, soit parmi le public scientifique , soit chez la presse périodique , qui , sans aucune distinction de parti, sut alors remplir spontanément sa noble mission protectrice contre les préjngcs et les passions de tous les pouvoirs aveuglés ou arriérés.
Pour compléter cette observation, en y montrant combien les meilleurs esprits sont déjit dominés par la déplorable tendance qu’elle révèle, je dois ajouter qne l’un des plus éminens académiciens, M. Poinsot, qui, entre les géomètres 'français vivans, est assurément le moins éloigné du véritable état philosophique , et qui d’aillenrs affecta toujours envers moi une stérile bienveillance , n’osa point, en ce cas décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante de son énergique collègue , afin d'épargner h sa corporation l’inévitable réprobation publique qui s'atlaclic à toute iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était pcrsonnelloment convainon de la supériorité de mrs droits, il m’avait expressément écrit qu’il soutiendrait, en cas de contestation , la lecture officielle de ma lettic, dont il avait en préalablement connaissance. Cet ingénieux géomètre, toujours si disert et ai incisif quand sa personnalité est mise en jeu, préféra donc violer un engagement formel, ^lonr s'associer, par un lâche silence, à cette turpitude académique, plutAt que de paraître blâmer, envers un de ses confrères, le funeste monopole maintenant usurpé par sa compagnie au préjudice de toute capacité extérieure. Tons ceux du mes lecteurs qui auront remarqué, dans les deux premiers volumes de ce Traité , l’éclatante justice que je me suis plu â rendre au mérite trop pen apprécié de cet éminent académicien , regretteront saus doute avec moi que son caractère ne soit point au niveau de son intelligence , qiioi-
^^2 philosophie positive.
quelle que pût être , eu chaque cas , leur inaptitude notoire à d’importantes fonctions actives , même en contraste avec la supériorité la mieux constatée de leurs concurreiis extérieurs. Le inonde savant a déjà suf&saminentcompris, en France , cette déplorable dégénération; puisque l’expérience y a fait maintenant reconnaître l’impossibilité totale de lutter heureusement contre aucan académicien , dans les diverses nominations ainsi confiées à cette corporation , auprès de laquelle la plus éminente aptitude à l’enseignement , spécialement confirmée par de longs et utiles services, vient, en effet, toujours échouer devant les plus étranges prétentions uu moindre producteur de Mémoires une fois parvenu à y pénétrer sous des titres quelconques, parmi lesquels néanmoins l’Académie répugnerait à introduire désormais aucune condition didactique directement relative •à des fonctions dont la qualité académique confère cependant aujourd’hui l’investiture privilégiée. Outre la dangereuse tendance d’un tel régime à confier souvent d’imporians offices publics à des hommes profondément incapables de s’en acquitter convenablement , on conçoit aisément le funeste découragement qu il doit produire parmi les professeurs français ; puisque les plus dignes fonctionnaires ne peuvent plus espérer d accès aux diverses chaires du haut enseignement scientifique ,
que son âge avancé, cl le jusle ascendant dont il jouit dussent spécialeuieut l'ucililer l’indépendance de sa coiulnite; ce qui montre combien est désormais profondément enracinée, chei nos savans, la dangerense aberration , â la fois morale cl mentale , inhérente â une prolongation exagérée de l’anarchie philosopliiquu.
si ce n’est envers les postes trop improductifs ou trop pénibles pour tenter aucun académicien.
L’intime dégénération indiquée par de tels symptômes conârme l’état purement provisoire d’une classe spéculative où l’actif sentiment du devoir a dû s’affaiblir au même degré que le véritable esprit d’ensemble, et chez laquelle on remarque , en effet, aujourd’hui , encore plus que partout ailleurs, une systématique prépondérance de la morale métaphysique fondée sur l’intérêt personnel. Bientôt, peut-être, la science elle-même en sera profondément atteinte, soit parce qu’une trop avide concurrence menace d’y déterminer, chez des natures trop inférieures , une altération volontaire de la véracité des observations , soit à cause de la surexcitation qu'une cupidité croissante est exposée à y recevoir des relations plus directes et plus actives entre les spéculations scien- 'tifîquesct les opérations industrielles. C’est ainsi que s’annonce, à tous égards, la fin prochaine du régime préliminaire. Il ne saurait désormais entraver longtemps l’impulsion décisive destinée à régénérer la science moderne par une indispensable généralisation , qui , sans compromettre sa positivité, et même en la consolidant beaucoup , organisera enfin sa suffisante harmonie avec les principaux besoins de notre situation fondamentale. Aussi, en terminant cette pénible mais inévitable digression, qui pouvait seule faire énergiquement sentir combien la régénération spirituelle exige préalablement une rénovation philosophique, à la fois morale et mentale, pouvons-nous résumer entièrement l’ensemble d’une telle appréciation , en considérant historiquement les savans proprement dits comme une classe essentielle-
ment équivoque , destinée à une prochaine élimination , en tant qu’intermédiaires entre les ingénieurs et les philosophes, sans avoir nettement aucun de ces deux caractères tranchés , puisqu’ils se rapprochent des uns par la spécialité de leurs travaux , et des autres par l’abstraction de leurs spéculations (i).
Ces deux élémens hétérogènes coexistent confusément aujourd’hui dans la constitution empirique de nos académies ; mais ils tendront évidemment à s’y séparer de plus en plus , soit par l’extension croissante d’un mouvement industriel devenu plus rationnel , soit à mesure que le besoin d’une véritable réorganisation spirituelle sera mieux compris. La majeure partie des savans actuels ira se foudre parmi les purs ingénieurs , pour for-
(i) On peut m<!mc aiscmentrcconDaltreaajourd’hui qoe, parsoitc (le cc caractère bâtard et de cette fausse pusitioti, nos corps sarans remplissent désormais pres(pic atusi mal les fonctions des ingénieurs que celles des philosophes. C’est ce que témoignent clairement , par exemple, les consultations ucimologiqucs joumcllcmcnt émanées de l’Académie des Sciences de Paris, où l’on voit trop souvent prdner de vicieuses innovations pratiejues d’après d’insuffisantes considérations théoriques , appuyées de petits euais insignilians , guère plus décisifs, d’ordinaire , que les expériences agricoles si justement ridiculisées. De telles décisions ne rencontrent encore habituellement qu'une aveugle vénération chez un public incompétent, jusqu’à ce (pte l’application en ail tardivement dévoilé la légèreté. Mais (jnand elles pourront être convenablement assujetties à une véritable discussion, on ne tardera pas .\ comprendre que ces corporations équivoques ne se font, en général, aucune idée juste des conditions essentielles propres à garantir la sagesse et la stabilité de leurs jngemens technologiques, et que leurs attributions actuelles à cet égard seraient certainement beaucoup mieux exercées par une compagnie franchement formée de purs ingénieurs judicieusement choisis.
luer une active corporation franchement destinée, sans aucune vaine diversion spéculative, à diriger l’ensemble de l’action de l’homme sur le monde extérieur , d’après des conceptions spécialement adaptées à une telle fin. Mais les plus émiiiens d’entre eux deviendront , sans doute, le noyau d’une véritable classe philosophique, directement réservée aujourd’hui à conduire la régénération intellectuelle et morale des sociétés modernes, sous l’impulsion permanente d’une commune doctrine positive, instituant une éducation scientifique vraiment générale, à laquelle serait toujours rationnellement subordonnée toute indispensable répartition ultérieure des divers travaux contemplatifs, en déterminant, à chaque époque, l’importance variable que l’ensemble de la situation humaine doit assigner à chaque catégorie abstraite , et , par suite , accordant maintenant la plus haute prépondérance aux études sociales, jusqu’à ce que la régénération finalesoitsuffisamraent avancée (i). Quantàceux
(i) Quelque inévitable que doive sembler, assurément, d’après nos explications antérieures, la prochaine décadence du régime dispersif propre aux académies scientifiques actuelles , et caractérisé par leur morcellement empirique , le remplacement définitif de ces corporations provisoires par des académies vraiment philosophiques est encore loin d’étre immédiatement réalisable, faute d’un suffisant développement et d’une convenable propagation dn véritable esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies (l’Académie des Sciences de Paris) , il n'existe peut-être aujourd’hui qu’un seul membre qui satisfit dignement aux conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement médité sur la marche réelle de l’esprit humain. Dans une telle situation , ces corporations pourraient , sans changer encore radicalement leur constitution initiale, prolonger et consolider utilement leur existence incomidèle, par l’inlrnduc-
des savans actuels, ou plutôt de leurs successeurs immédiats, qui seraient incapables de s’élever habituellement à la généralité philosophique, et qui cependant dédaigneraient l’utile office spécial des ingénieurs, il resteront nécessairement, comme tous les êtres équivoques, en dehors de toute hiérarchie régulière, tant qu’ils n’auront pu s’investir convenablement d’un vrai caractère social, soit spéculatif, soit actif. Mais cette exclusion naturelle n’empêchera d’ailleurs aucunement, pendant cette inévitable transitionj U juste appréciation continue
tion d^ane sectioa nouTelle et prépondérante^ spécialetnent coneacrce à la physique sociale et à la philosophie positive^ la juste suprématie rationnelle de cette section complémentaire étant d’ailleurs régnlicrement marquée par sou privilège exclusif de fournir toujours le président annuel et Je secrétaire perpétuel de l’Académie, airsi que par la participation déterminée aux délibérations partielles de chacune des autres sections. Malgré que cette institution intermédiaire lût certainement insulTuanie pour l’entière régénération de nos Académies, elle pourrait heureusement préparer la transition finale de la constiin* tion scientifique à la vraie constitution philosophique. Toutefois, l’empirisme et l’égoisme dont le déplorable concours domine de plus en plus aujourd’hui chez de telles compagnies, les pousseront plulût Il écarter do toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui désormais uc pourrait guère y être introduit que par la sags énergie d’un pouvoir supérieur, dont l’intervention convenable est , h cet égard, très* peu vraisemblable. 11 est malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération croissante, N la fois intellectuelle et morale, dont ces corps sont aujourd’hui menacés, par une suite nécessaire du rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption progressive de leur conduite , détermineront, au contraire, leur suppression universelle, hâtée sans doute par l’ioévitable accroissement de leurs dissensions intestines, avant. le temps où de véritables corporations philosophiques pourront cnün s’élever à leur place.
PHYSIQUE SOCIAI.E. 4 77
de leurs propres travaux. Quoique leur ctrange prépondérance actuelle doive alors entièrement cesser, ils trouverontchez les véritables philosophes plus d’équité qu’ils n’en montrent aujourd’hui envers eux : parce que la saine généralité fait dignement sentir le prix de toute utile spécialité, quelque rétrécie qu’elle puisse être; tandis que celle-ci , par sa restriction même, inspire l’aversion de toute conception vraiment complète , c’est-àdire générale. Nulle politique normale ne saurait, en effet, assigner d’office réellement fondamental à des esprits radicalement disparates, dédaignant l’industrie, méconnaissant les beaux-arts , ne pouvant même entre eux ni se comprendre, ni s’estimer, parce que ehacun d’eux veut tout ramener au sujet exclusif de son étroite préoccupation , enffn tous incapables, dans les opérations d’ensemble de la vie sociale, de prendre aucune délibération qui leur soit propre, faute d’une doctrine commune , et seulement aptes à fournir à une direction supérieure de précieux renseignemens partiels. On conçoit ainsi le secret instinct personnel qui , malgré de vaines démonstrations, pousse maintenant ces n.iturcs bâtardes et incomplètes à désirer involontairement la conservation indéfinie delà philosophie tbéologico-métaphysique,dontl’impnissance sociale leur permet aujourd’hui, outre le facile mérite d’une opposition banale, la prolongation effective de leur propre ascendant mental, qui serait, au contraire, incompatible avec l’active suprématie d’une philosophie vraiment positive, assignant à chacun, suivant une irrésistible rationnalité , sa fonction et son rang. Ces motifs peuvent aisément expliquer la profonde antipathie qu’inspirent aujourd’hui à ces étran-
philosophie: positive.
ges chefs provisoires de notre évolution mentale tous ceux qui, comme moi, s’efforcent d’instituer enfin , d’après des conceptions suffisamment générales, un véritable gouvernement intellectuel', d’autant plus redouté que sa posivité le rendrait plus efficace contre toutes les influences usurpées (i).
L’appréciation que nous venons de terminer doit actuellement (aire comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal degré de la grande crise politique , avait disposé l’énergie progressive à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de l’universelle suppression des corporations antérieures, dont l’esprit devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables , plus ou moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater , delà manière la plus décisive, envers une illustre académie qui, après tant d’éminens services partiels, constitue maintenant un puissant obstacle, d’abord intellectuel , et même ensuite
(i) Les libres réanions scientiGques qui, depuis quelques années, commencent h se former temporairement sur les divers points principaux de la république européenne , et oh le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte si honorablement tout esprit de na tionalité, peuvent être regardées, à beaucoiup d’égards. Comme un témoignage spontané d’un sentiment vague piais réel de l’insniCsancc actuelle, & la fois mentale et sociale, de nos Académies oBiciellcs. Quoique ces rasscmblemcns périodiques ne puissent constituer jusqu’ici, h vrai dire, que d'heureuses oécasions d’tin noble divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la réorganisation sciendfiqne dont ils indiquent confusément le besoin instinctif, quand l’apparition d’une véritable philosophie aura permis enfin d’apprécier convenablement, soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le mode eHèctif de régénération.
PHYSIQUE SOCIALE. 47g
moral, à toute véritable organisation spirituelle , *par cela seul qu’elle consacre directement l’anarchique prépondérance de l’esprit de détail sur l’esprit d’ensemble , sans lequel ne saurait surgir une construction devenue aujourd’hui le premier besoin social. Toutefois, les illusions métaphysiques propres à Tunique philosophie qui pût alors diriger , avaient dû , à cet égard , ainsi qu’à tout autre , faire prendre une destruction pour une fondation , sans penser que ce qu’il fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible , ce n’était point seulement la constitution légale de ces anciennes corporations , mais le vicieux régime mental dont elles n’offraient qu’une inévitable expression , et sur lequel les mesures politiques ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression prématurée', d’ailleurs si injustement flétrie , qm ne favorisait pas réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle ét2Ût encore totalement impossible , fut-elle bientôt suivie d’une facile restauration provisoire , parce qu’elle compromettait inutilement d’importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement, accompagné d’un surcroît essentiel d’attributions sociales , a mis en pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l’entière impuissance politique de la classe scientifique actuelle , et même sa dégénération morale, d’après là vicieuse prolongation d’un régime mental purement provisoire, dont la destination propre était suffisamment accomplie , et qui pourtant n’a jamais été plus absolument prôné que depuis que , par une abusive extension , il est vraiment devenu beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin , je ne dois pas négliger de faire ici ressortir spécialement
Pim.OSOPHIE POSITIVE.
de cette importante et difficile appréciation , si contraire aux habitudes régnantes, un précieux enseignement social , qui ne pourrait , en aucun autre cas , recevoir spontanément une confirmation aussi décisive. Car , en quelques mains que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience m’autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d’avance, avec les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de ne jamais se désaisir volontairement, même d’après lea plus spécieux motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par l’ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d’après une spécialité dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables, effets puliliques sont d’ailleurs maintenant fort analogues, malgré la diversité d’origine.
Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions élémentaires qui a maintenant le plus d’importance directe pour la régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l’examen de cette époque extrême , de manière à terminer enfin notre grande élaboration historique, qu’à y considérer sommairement le cours simultané de l’évolution philosophique proprement dite, relative au quatrième élément préparatoire de la sociabilité inuderne. Par l’iné-
vitable persistance de l’impuissante situation où nous l’avons vu nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire, qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire que le mouvement scientifique apportait à l’esprit d’ensemble, n’a rcellement tendu , au contraire , qu’à consacrer dogmatiquement cette fatale déviation, en s’efforçant aussi de l’étendre servilement au sujet qui la repousse le plus.
Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que la science, aux seizième et dix>septièine siècles, se séparait irrévocablement d’une philosophie caduque , sans pouvoir encore devenir la base d’aucune autre , la philosophie, de son côté, s’isolant toujours davantage de l’évolution scientifique qu’elle dirigeait dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales, désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour la méthode ou pour ta doctrine. Depuis l’accomplissement de cette indispensable séparation , il n’a pu, à vrai dire,' exister jusqu’ici aucun véritable philosophe, si, ce qui n’est pas contestable^, ce titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la prépondérance habituelle de l’esprit d’ensemble, quelle qu’en soit d’ailleurs la nature ou la direction , théologique, métaphysique ou positive. En ce sens , seul rigoureux , le grand Leibnitz aurait effec> tivement constitué le dernier philosophe moderne ; puisque personne après lui, pas même l’illustre Kant, malgré son admirable puissance logique, n’a convenablement rempli encore les conditions de la généralité philosophi- TOIMF. VI . 3 I
philosophie positive.
que, eu suitisaule harmonie avec l’état avancé de l’évolution mentale. Si la philosophie de l’énergique de Maistre a pu ensuite , à sa manière , sembler vraiment complète, c’est uniquement parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu’un ofiicepureinent historique, devait, en effet , la dispenser spontanément de la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi, sauf quelques heureux presseutiinens exceptionnels d’une, prochaine rénovation, ce dernier demi-siècle n’a-t-il pu essentiellement offrir, sous ce rapport, qu’une stérile consécration dogmatique d’une telle situation transitoire , bien loin de tendre à la conduire vers sa véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vadne tentative est très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de toute autre, doit aujourd’hui rester spécieuse pour beaucoup d’esprits vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n’est pas inutile d’en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.
J’ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore existante malgré des modifications de plus en plus destructives, consiste principalement à concevoir l’étude de l’homme , surtout intellectuel et moral , comme entièrement indépendante de celle du monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les doc-
trines théologico-métaphysiques, d’une manière plus conforme aux nouvelles prédilections de l’esprit humain, la métaphysique moderne , depuis que la science , affranchie de sa tutelle , développait rapidement la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement évitée , justifier sa propre marche d’après un principe logique équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée, graduellement prononcée à partir de Locke , a finalement abouti , de nos jours , chez les diverses écoles métaphysiques , sous des formes d’ailleurs adaptées è leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations morales , en représentant désormais cette prétendue philosophie comme fondée, autant que la science ellemême, sur un ensemble de faits observés. Il a suffi pour cela d’imaginer, parallèlement à la véritable observation , toujours nécessairement extérieure à l’observateur, cette fameuse observation intérieure , qui n’en peut être que la vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même pendant l’exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d’une manière irrévocable, l’étude des fonctions cérébrales au domaine positif de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle, qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses prétentions philo-
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sopbiqucs aboutissant enfin à produire, sur l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et des commentaires, où l’on ne peut même trouver le plus souvent aucune judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute de toute saine théorie fondamentale relativement à l’évolution réelle de l’esprit humain .
Cette sophistique parodie du régime scientifique, d’abord limitée au seul principe logique , s’est ensuite étendue aussi à la marche générale. La plus servile irratiounalité a fait aveuglément transporter aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études scientifiques proprement dites, au temps meme où cette spécialité, longtemps indispensable à la philosophie inorganique d’où elle émanait, était déjà parvenue, comme nous l’avons vu ci-dessus, au terme naturel de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom, eût alors , conformément à sa destination normale , sagement averti les savans , et surtout les biologistes , de l’immense déviation logique à laquelle ils s’exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous les aspects sont radicalement solidaires , un mode d’élaboration qui n’avait pu provisoirement convenir qu’à l’égard des corps inertes. Mais, au lieu de cela, arguer d’un tel entraînement spontané, pour l’aggraver encore davantage en l’appliquant systématiquement à l’étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa nature, une indispensable unité permanente; c’est ce qui constitue, à mes yeux , l’un des plus mémorables exemples historiques d’une désastreuse fascination métaphysique, et en même
PHYSlQUi SüCIAUi.
temps un témoignage décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs quelconques d’une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement, dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s’estimer les unes les autres, l’inconcevable aveuglement que je viens de signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque, par l’irrationnel dépècement de la science morale et politique entre les diverses coteries d’une académie métaphysique, d’après la servile imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives. Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde, détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement servir qu’à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où, leur oflice temporaire étant sufiisamment accompli , elles devaient désormais entraver profondément toute véritable réorganisation. Quand un ministre métaphysicien , progressif et organisateur à sa manière, a récemment restauré cette vaine congrégatioii , il y a fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l’état plus avancé de l’évolution mentale permettait certes d’apprécier alors convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l’essor des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant ofliciellement, contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard discordantes (i). Chacun connaît d’ail-
(i) Si mie pareille iiutitution était sciicuicmeut iliscutablc , il aérait curieux, par exemple, d’j remarquer comment tout ctpril qui
leurs re'lrange complément spe'cial que cet homme d’e'lat a ensuite ajouté, pourThistoire, à cette irrationnelle décomposition , dans ce que ses flatteurs ont osé qualifier d’organisation normale des études historiques. On ne saurait aujourd’hui comment nommer ce dernier égarement , si, en réalité, une telle innovation n’était surtout destinée à instituer, envers la presse périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Tels sont , en général , les symptômes vraiment décisifs par lesquels l’évolution philosophique proprement dite, depuis que l’évolution scientifique s’en est complètement séparée , a dû être finalement conduite , au dix-neuvième siècle , à constater directement son extrême caducité nécessaire , soit d’après une consécration sophistique de son stérile isolement, soit eu brisant l’indispensable unité lies conceptions sociales. Néanmoins , quoiqu’un instinct confus de la profonde discordance avec l’esprit et les besoins de notre temps l’ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique , l’influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à vérifier l’urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la plus vaine apparence suffit aujourd’hui à main-
nurait aujourd’hui dignement satisfait à la plus importaute condition logique, en renaissant convenablement le point de vue philosophique cl le point de vue historique, se trouverait, & ce titre même, naturellement cxcln d’une Académie que son organisation dispersivc et ses habitudes irrationnelles disposeraient toujours & lui préférer spontanément , soit un , philosophe étranger aux méditations historiques , soit un historien dépourvu d’études philosophiques.
PHYSIQUE SOCIAUE.
tenir provisoirement ]a puissance pratique d’une doctrine universellement déconsidérée, qui n’a plus d’autre office eflectif que d’entretenir imparfaitement , au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la concentration intellectuelle. Mais, quand l’inévitable apparition d’une vraie philosophie , émanée enfin de la science réelle , aura suffisamment enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilège qui puisse lui attacher maintenant des esprits consciencieux , cet unique vestige de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l’indispensable séparation provisoire, radicalement modifiée par Descartes, est aujourd’hui parvenue à son dernier âge, après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire. L’unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie devenue scientifique ; l’étude de l’homme moral et social obtiendra , sans résistance , le juste ascendant normal qui loi appartient dans le système de nos spéculations, parce que, cessant d’étre hostile à l’actif développement des contemplations les plus simples et les plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications générales , suivant les explications fondamentales du tome quatrième, bientôt directement consolidées
dans les trois chapitres qui vont re'suiner et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences, qui , sincèrement philosophiques, s’égarent aujourd’hui, faute d’un plus digue aliment, aux stérile.s contemplations d’une irrationnelle métaphysique, dont les déceptions , vaguement appréciées , aboutissent trop souvent à déterminer, à l’âge de l’égoïsme, une inévitable corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que l’esprit d’ensemble, d’après leur intime connexité naturelle. Il serait oiseux d’ailleurs d’examiner si, dans ce mouvement final, les savans s’élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront à la science. On peut seulement assurer que, chez l’une et l’autre de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation réciproque éprouvera l’active résistance d’une majorité étroite et intéressée. D’heureuses exceptions individuelles viendront toutefois, des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation spirituelle, dès lors indüTéremment qualifiée de scientifique ou philosophique , sous la commune prépondérance permanente d’une éducation générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de forces intellectuelles, en organisant rationnellement l’indispensable distribution continue de l’euseinble du travail spéculatif.
L’appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous égards, le tempsactuel comme l’époque nécessaire où l’accomplissement direct delà grande rénovation philosophique, pro-
jetée par l^acon et Descaries, doit déterminer larcorganisation spirituelle des sociétés modernes, destinée ensuite n présider à la régénération politique de l'huma ■ nité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup d’obstacles personnels , pour permettre, autant que pour exiger, cette élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé l’irrévocable caducité de l’ancien système social, et convenablement signalé les obligations essentielles d’un nouvel organisme, en faisant aussi ressortir à jamais l’insuffisance organique de la métaphysique négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des cinq siècles antérieurs : la dictature temporelle, provisoirement résultée de la décomposition politique , s’est spontanément dissoute , en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l’empire intellectuel et moral, qu’elle renonce désormais à régir, pour se réserver exclusivement au maintien de l’ordre matériel , de plus en plus incompatible avec le développement de l’anarchie spirituelle : enfin, la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à eu dispenser ; tandis que l’antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude, en ne laissant d’autre issue mentale que d’après une généralisation puisée dans la science réelle. J’ai osé, après tant de vains efforts, entreprendre directement cette dernière opération décisive , qui peut seule satisfaire à la fois aux conditions d’ordre et aux besoins de progrès , en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu et déterminé à une vague et anarchique agitation. C’est maintenant aux vrais penseurs à juger si ma théorie fonda-
4gO PIItLOSOPUIE POSITFVF,.
mentale del’e'volution humaine, dont je viens d’achever l’explication historique, contient, en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux conclusions philosophiques de l’ensemble de ce Traité , qui doivent caractériser immédiatement la concentration finale de La philosophie positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement générai de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée dans les diverses parties de mon appréciation dynamique , en considérant, d’une manière plus spéciale et plus directe que je n’ai pu le faire jusqu’ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle, où nous venons de voir converger le passé , et d’où devra procéder l’avenir.
Afin que cette explication définitive puisse acquérir toute la clarté et la ralionnalité nécessaires, en se présentant explicitement comme une déduction rigoureuse de notre étude générale du passé humain , il faut d’abord résumer, le plus sommairement possible, l’ensemble de la grande élaboration historique, commencée au début du volume précédent, et que le chapitre actuel vient enfin de conduire jusqu’à son terme extrême. Un tel résumé , destiné surtout à faciliter la conception usuelle de cet enchainement fondamental , sera d’ailleurs fort utile pour mieux diriger une seconde lecture , sans laquelle une appréciation aussi difficile et aussi neuve ne saurait être suffisamment jugeable aujourd’hui, même parles lecteurs le plus heureusement préparés. Cette opération est spécialement convenable envers les temps modernes, où un indispensable artifice sociologique a dû nous
conduire à etudier separcmenl les deux inouveinens simultanés de décomposition politique et de recomposition élémentaire, dont l’intime connexité permanente , qu’il importe tant de bien saisir , n’a pu ainsi devenir assez directement évidente, avec quelque soin que je me sois constamment efforcé de la caractériser à tous égards.
Toujours guidés par les principes logiques posés au tome quatrième, sur l’extension générale de la méthode positive à l’étude rationnelle des phénomènes sociaux , nous avons graduellement appliqué, à l’ensemble du passé, ma loi fondamentale de l’évolution humaine , à la fois mentale et sociale , démontrée à la fin de ce même volume, et consistant dans le passage nécessaire et universel de l’humanité par trois états successifs, l’état théologique préparatoire, l’état métaphysique transitoire, et Tétat positif final. Le judicieux usage de cette seule loi nous a directement permis d’expliquer, d’une manière vraiment scientifique , toutes les grandes phases historiques , considérées comme les principaux degrés consécutifs de cet invariable développement, de façon à bien apprécier le véritable caractère général propre à chacune d’elles , son émanation naturelle de la précédente, et sa tendance spontanée vers la suivante : d’où résulte enfin , pour la première fois , la conception usuelle d’une liaison homogène et continue dans la suite entière des temps antérieurs, depuis le premier essor de l’intelligence et de la sociabilité jusqu’à l’état présent del’élite de l’humanité. Quelque immense que doive d’abord sembler un tel intervalle, nous l’avons vu essentiellement rempli par les deux premiers degrés de l’évolu-
tion fondamentale, qui constituent seulement l’ensenible (le l’dducation pre'Iirainaire , intellectuelle , morale et politique, propre à notre espèce, dont l’ctat definitif n’a pu être jusqu’ici suffisamment ébauché que relativement à la préparation, partielle, isolée, et empirique, de ses divers élémeus principaux. Mais du moins avonsnous reconnu, d’une manière irrécusable, que, chez les populations les plus avancées, ce lent et pénible préambule de l’bumanité , caractérisé par la prépondérance de l’imagination sur la raison et de l’activité guerrière sur l’activité pacifique , est désormais totalement accompli ; puisque nous avons pu suivre, dans toute son étendue , la vie tbéologique et militaire, en considérant d’abord son premier développement spontané, ensuite sa plus complète extension mentale ou sociale, et enfin son irrévocable décadence, déterminée , par l’accroissement continu de l’influence métaphysique, sous l’impulsion graduelle de l’essor positif. Ces trois phases principales de notre passé ont exactement correspondu aux trois formes générales qu’affecte successivement l’esprit théologique, nécessairement fétichique dans son élan initial, poly— théique au temps de sa plus grande splendeur , et ino— nothéique pendant son inévitable déclin. L’élaboration historique devait donc ici surtout consister à apprécier exactement le mode propre de participation de chacun de ces trois âges consécutifs à la destination générale , strictement indispensable , quoique seulement provisoire , qui, suivant notre théorie dynamique , appartient inévitablement à l’état théologique dans l’évolution fondamentale de l’humanité , où cette philosophieqirimitive, malgré ses éminens dangers, peut seule, en vertu
(le l’admirable spontanéité qui la caractérise , déterminer le premier éveil des diverses facultés intellectuelles, morales et politiques, qui constituent la prééminei\ce de notre espèce, et diriger ensuite leur développement continu jusqu’.à ce que l’étit définitif commence à y devenir possible.
Quelque imparfait que soit, à tous égards, 'le fétichisme , d’abord essentiellement analogue à l’état mental des animaux supérieurs , nous avons reconnu que sa spontanéité, plus directe et plus irrésistible, lui procure nécessairement le privilège exclusif d’arracher l’intelligence et la sociabilité à leur torpeur initiale. Constituant, par sa nature, le fond iiuariable de toute philosophie théologique, son essor primordial s’est présenté à notre appréciation historique comme la véritable époque de laplus entière prépondérance individuelle de l’esprit religieux , alors nullement entravé par l’esprit positif, et encore étranger aux modifications dissolvantes de la métaphysique : aussi l’empire intellectuel du principe théologique nous a-t-il réellement offert, malgré de spécieuses apparences , un décroissement continu et accéléré pendant tout le reste de la vie religieuse. Nous avons reconnu, à tous égards, l’aptitude spontanée de ce régime fétichique à diriger la première ébauche du développement humain, soit industriel, soit esthétique, soit même scientifique, malgré son inévitable tendance ultérieure à l’entraver profondément, par suite d’une exorbitante prolongation. Même sous l’aspect social, nous y avons apprécié les germes primordiaux de l’organisme antique, soit d’après l’exercice primitif de l’activité militaire, soit en vertu de la disposition naturelle à l’hérécUlé des
professions, qui a conduit ensuite à l’extension politique du gouvernement domestique. Toutefois, la nature de cette religion primitive devant y retarder beaucoup l'institution d’un culte régulier, dirigé par un sacerdoce vraiment distinct , les propriétés sociales de la pliilosophie théologique , liées surtout à l’existence permanente d’une véritable classe sacerdotale, y devaient'être d’abord essentiellement dissimulées. C’est pourquoi nous avons dû attacher une haute importance à la division de l’âge fétichique en deux phases principales , successivement caractérisées. Tune par le fétichisme proprement dit, l’autre par l’ostrolâtrie , où cette philosophie initiale reçoit enfin une extension prépondérante aux corps les plus généraux et les plus inaccessibles. Dès lors parvenu à la plus entière perfection dont il fût susceptible , le régime fétichique , commençant à déterminer le développement d’un vrai sacerdoce , a comporté réellement une haute efficacité politique, en permettant à l’ordre naissant des sociétés humaines d’acquérir une extension indispensable et une consistance durable, d’après l’essor d’un système d’opinions suffisamment communes et du principe de subordination inhérent à la consécration religieuse : le passage , ordinairement simultané , de l’existence nomade à Texistences sédentaire, vient spontanément fortifier cette double influence sociale. Mais une telle phase est nécessairement très-voisine de l’avénement décisif du polythéisme proprement dit , vers lequel l’astrolâtrie constitue , de sa nature, une inévitable transition. Par cette grande révolution théologique, le principe religieux subit déjà une modification très-profonde , jusqu’ici mal appréciée ; l’activité divine pi imor-
diale, résultant de l’assimilation spontanée de tous les phénomènes quelconques aux actes humains , y est directement retirée aux êtres réels pour devenir désormais l’attribut exclusif des êtres purement fictifs, dès lors susceptibles d'élimination graduelle, sous l’impulsion ultérieure de la raison humaine, dont l’essor naturel est ainsi notablement encouragé. Malgré la haute difiSculté mentale d’une telle transformation , la plus profonde que dussent éprouver les spéculations théologiques dans l’ensemble de leur durée, la prépondérance croissante des habitudes astrolâtriques la détermine, d’une manière presque imperceptible, en temps opportun, quand un suffisant essor de l’esprit d’observation a fait naître le besoin d’imprimer aux conceptions religieuses un premier degré de généralisation , de concentration, et de simplification, dont l’accomplissement commence à manifester l'intervention nécessaire de l’esprit métaphysique, substituant déjà ses entités caractéristiques aux divinités matérielles ainsi écartées.
Comparé à toutes les autres phases théologiques , le polythéisme nous a offert, sous des circonstances suffisamment favorables, de telles propriétés, mentales ou sociales, que nous avons dû, contrairement aux habitudes modernes, regarder ce second âge comme la principale époque de la vie religieuse : soit quant à la plénitude d ascendant dont un tel système est spontanément susceptible en un temps où l’assujettissement général des phénomènes naturels à des lois invariables n’est encore nullement senti; soit par son aptitude exclusive à réaliser convenablement la plus importante destination du régime préliminaire, doublement indispensable à la so-
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ciabilité iiuniaiiic. L’impulsion décisive qu’il a dircclenient imprimée à l’imagination a rendu son empire longtemps favorable à l’essor intellectuel, qui, après la première excitation, devenait, à tous égards, incompatible avec la prolongation de l’état fétichique. Il exerce d’abord une heureuse influence sur le développement industriel , que le fétichisme avait dû profondément entraver par l’immédiate consécration de la matière : les faciles ressources qu’il présente pour une certaine explication des divers phénomènes , adaptée .à cette enfance de la raison humaine , le rendent même susceptible de seconder alors les faibles commencemens de l’évolution
scientiBque, malgré son imperfection spéciale à cet égard: mais sa principale propriété mentale devait surtout consister à diriger l’éducation esthétique de l’humanité, qui ne pouvait autrement s’accomplir. Sous l’aspect social, outre sou indispensable participation à l’établissement primitif d’un ordre régulier et stable propre à consolider la civilisation naissante, le polythéisme devait exclusivement présider à l’immense opération politique par laquelle ia sociabilité antique a préparé la sociabilité moderne en utilisant l’exercice spontané de l’activité militaire. Quelque variées qu’aient dû être les formes de ce régime polythéique, nous l’avons toujours vu caractérisé par deux institutions fondamentales naturellement connexes: d’une part, l’esclavage des travailleurs, longtemps nécessaire à l’essor du système de conquête , et même à la première formation des habitudes industrielles; d’une autre part, la concentration habituelle des deux puissances appelées depuis temporelle et spirituelle, chez les mêmes chefs, sans laquelle l’action di
vcclrice ti aurait pu alors obtenir la plénitude d’autorité convenable à sa destination essentielle. L’aspect moral le plus défavorable à un tel régime, doit d’ailleurs y être apprécié relativement au point de vue politique, suivant le génie de toute l’antiquité, où les exigences politiques ont constamment dirigé même les progrès successifs qui s’y .sont réalisés dans la morale personnelle, domestique ou sociale. Pour bien connaître la nature de cette principale pliase théologique', et déterminer sa participation nécessaire à l’évolution fondamentale de l’humanité nous avons dû y distinguer d’abord deux états généraux l'un essentiellement théocratique , l’autre éminemment militaire. Dans le premier systèmej caractérisé par le régime des castes, limitation constitue directement, à l’exemple de l’organisme domestique, le souverain principe de toute éducation. La sociabilité humaine manifeste toujours spontanément une tendance initiale vers une telle organisation , régularisée par la prépondérance de la caste sacerdotale, unique dépositaire des connaissances quelconques : fondement nécessaire de l’économie ancienne, malgré scs modifications diverses, ce principe hiérarchique a même prolongé son influence décroissante jusqu’aux temps les plus modernes; quoique, chez les populations les plus avancées, la royauté en constitue aujourd’hui le seul vestige essentiel. Cet ordre primitif, éminemmentconservateur, était, à tous égards, pleinement adapté aux principaux besoins de la civilisation naissante, dont il pouvait seul consolider les premiers pas : destiné à ébaucher l’essor spéculatif, par suite d’une première séparation permanente entre la ' théorie et la pratique, il était surtout propre à seconder TOME VI. 32
longtemps te développement industriel , par sa prëoccu'pation continue des applications immédiates. Mais , après avoir toujours présidé aux divers progrès originaires de l’humanité , ce régime a dû peu à peu devenir profondément stationnaire, de manière à déterminer une dégradante immobilité, quand sa tendance caractéristique ii’a pu être suffisamment neutralisée , et surtout chez la race jaune. Quoique toute issue n’y puisse être fermée au mouvement social , nous avons cependant reconnu que , sauf l’indispensable initiation empruntée à ce premier système polythéique, l’évolution fondamentale de l’élite de l’humanité a dû s’accomplir , suivant une voie beaucoup plus rapide , par l’ascendant , longtemps progressif, du polythéisme militaire , successivement réalisé sous les deux formes générales qui lui sont propres, l’une essentiellement intellectuelle , l’autre éminemment politique, et mutuellement solidaires dans leur influence Anale sur l'ensemble du passé humain. La première , qui caractérise la civilisation grecque , s’est développée quand les circonstances locales et sociales , exerçant une assez grande stimulation directe vers l’essor continu de l’activité militaire pour interdire le régime purement théocratique , ont néanmoins opposé d’insurmontables obstacles à l’établissement régulier du système de conquête, de manière à constituer spontanément une heureuse contradiction permanente , qui a dû refouler vers la culture intellectuelle une libre énergie cérébrale dénuée d’une suffisante destination politique. C’est d’un tel contraste social que devait alors dépendre la principale évolution mentale , non-seulement esthétique , mais surtout scientiflque et philosophique , compatible avec la vie préli-
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hlinaire de l’humanité, et qui seule pouvait préparer les précieux fondemens de sa vie définitive. La libre culture spéculative, ainsi constituée en dehors de l’économie ancienne , se manifeste alors par la première apparition caractéristique du génie positif, quoique borné ndees- * sairement aux plus simples conceptions mathématiques, auparavant réduites aux plus grossières destinations pratiques. Ce premier exercice scientifique des sentimens abstraits de l’évidence et de l’harmonie, quelque limité qu’en dût être d’abord le domaine , suffit pour déterminer une importante réaction philosophique, qui, immédiatement favorable à la seule métaphysique, n’en devait pas moins annoncer de loin l’inévitable avènement de la philosophie positive , en assurant la prochaine élimination de la théologie prépondérante. Accomplissant la facile démolition mentale du polythéisme , la métaphysique s’empare essentiellement, dès cette époque, de l’étude du monde extérieur; mais l’impuissance organique qui lui est propre neutralise ses vains efforts pour établir l’universelle domination philosophique de ses entités caractéristiques ; en sorte que , sans pouvoir enlever à la théologie l’empire des conceptions morales et sociales, elle l’y réduit cependant à la simplification moiiothéique, bien plus voisine d’une désuétude totale. Par l.\ se trouve irrévocablement rompue l’antique unité de notre système mental, jusqu’alors uniformément théologique, et qui n’a pu retrouver encore une équivalente homogénéité, dont l’ascendant final de l’esprit positif pourra seul fournir le principe inébranlable. Ainsi surgit cette étrange division philosophique, ou plutôt ce long antagonisme provisoire, qui a dominé jusqu'à nos jours
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PHii-osopmi: püsiA'ivK.
le (lévcloppeiuciU général de l’esprit Luinaiii , employant déjà simultanément deux pliilosopbies incompatibles : l’une naturelle, dès lors parvenue à l’état métaphysique; l’autre morale, demeurée essentiellement tliéologique ,
“ d’après la complication supérieure de scs phénomènes, combinée avec les nécessités de sa destination sociale. Taudis que celle-ci, plus active, poursuivait immédiatement la fondation du régime monothéique , l’autre, plus spéculative, préparait indirectement l’essor ultérieur de la philosophie jtositive. L’institution naissante de cette double élaboration est bientôt suivie du premier développement caractéristique du second mode, essentiellement politique , propre au polythéisme militaire , et par lequel il devait si pleinement réaliser, dans la civilisation romaine, la principale destination sociale du régime préliminaire de l’humanité. Il ne pouvait exister d’autre moyen primitif de procurer à la société humaine une iu- ■lispensable extension , et en même temps d’y comprimer intérieurement une stérile ardeur guerrière incompatible avec l’essor suffisant de la vie laborieuse , r[ue d’après l’incorporation graduelle des populations civilisées à une seule nation conquérante. Cette assimilation nécessaire, base essentielle de tous les progrès ultérieurs chez l’élite de l’humanité, constitua, sous les conditions convenables, la destination permanente , d’abord spontanée, puis systématique, d’une admirable politique, poursuivant toujours sa haute mission sans se laisser distraire par aucune diversion quelconque, et avec une concentration continue d’efforts de tous genres, qui demeurera toujours le type le plus éminent de riiomogénéilé sociale, ultéi'ieurement impossible à un tel degré, faute d’un but
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tii{uivaleut. L’opération romaine pouvait d’ailleurs seule consolider les résultats sociaux de l’élaboration (grecque , dont la propaf;ation et l’application étaient autrement impossibles. Mais quand ces deux «randes productions du polythéisme progressif purent être sulbsainment combinées, le couiiaun régime polythéique, déjà mentalement, discrédité, marcha directement veis une irrévocable décadence, par cela même que le convenable développement du système de conquête fai.sait nécessairement cesser son principal office provisoire pour l’évolution fondamentale de l’humanitc, qui alors ne pouvait plus trouver d’issue essentielle que dans le régime inonothéique, dont cette double influence préparait aussi l’avénement spontané. Le mouvement philosophique avait déjà rendu cette extrême phase religieuse seule susceptible, quoique passagèrement , d’une suffisante stabilité intellectuelle, tandis que l’extension politique de la société humaine manifestait l’aptitude exclusive du monothéisme à rallier sous un culte commun des populations séparées par des religions nationales devenues sans objet, et chez lesquelles devait alors surgir le besoin con tin u d’une morale vraiment universelle, dont l’élaboration lui était évidemment réservée. Sous un autre aspect, cette même extension tendait à constater graduellement l’impossibilité de maintenir, sur un aussi vaste territoire , la concentration habituelle des deux puissances, primitivement relative au régime d’une seule ville ; pendant que l’existence purement spéculative des philosophes, dont l’action sociale était constamment extcrieurcà l’ordre légal , constituait le germe évident d’un pouvoir spirituel indépendant du pouvoir temporel.
Résultat nécessaire de ce double mouvement mental et social , le régime inonothéique vint constituer , au moyen âge, la dernière phase suffisamment durable de l’état préliminaire de l’humanité, pendant que l’ancienne conceutration politique aboutissait à une dispersion graduelle , accélérée par d’inévitables invasions, et rendant plus indispensables le lien spirituel qui pouvait seul maintenir, et même étendre, l’assimilation universelle. Le système primordial subitalors , à tous égards, une intime modification générale , indice spontané d’une irrévocable décadence, soit par la simplification et la réduction de la philosophie théologique , livrant désormais à l’esprit rationnel une partie de plus en plus grande du domaine primitif de l’esprit religieux; soit par la transformation naturelle de l’activité conquérante en activité esssentiellement défensive; soit par l’altération profonde qu’apportait à l’organisme antique l’admirable séparation dès lors instituée entre les deux puissances élémentaires; soit aussi par l’ébranlement décisif que recevait le principe des castes d’après la suppression catholique de l’hérédité antérieure du sacerdoce. Mais, avant son extinction graduelle, l’organisme théologique et militaire, ainsi radicalement modifié, devait épuiser enfin ses éminentes propriétés civilisatrices, en déterminant, chez l’élite de l’humanité, une dernière préparation indispensable à sa vie définitive, et qui devait consister , d’une part, dans le premier établissement social de la morale universelle, d’une autre part, dans l’évolution directe , quoique nécessairement partielle et empirique, des divers éléinens propres à la sociabilité moderne. Cette double opération capitale , qui fit alors
justement surgir le premier sentiment instinctif de la progression humaine , dut être surtout dirigée par le système catholique , dont la formation successive constitue jusqu’ici le chef-d’œuvre politique de la sagesse humaine , d’autant plus digne d’une éternelle admiration , qu’il était ainsi forcé d’employer une philosophie extrêmement imparfaite, toujours esseçtiellement appuyée sur la considération vague et indirecte de la vie future , dont l’économie ancienne n’avait fait qu’un usage secondaire. Quoique la division fondamentale des deux puissances, d’ahord empiriquement établie d’après l’irrésistible tendanc): de la nouvelle situation sociale , ait dû être profondément entravée , et même bientôt compromise , par les graves imperfections de la théologie dirigeante , nous y avons cependant reconnu le plus grand perfectionnement qu’ait encore éprouvé la saine théorie générale de l’organisme social , envisagé comme destiné à l’ensemble de notre race. Malgré son existence passagère, cette tentative anticipée , trop supérieure, à tous égards, à l’état social correspondant, n’en a pas moins réalisé suffisamment un résultat vraiment fondamental , base impérissable de tous les progrès ultérieurs, en constituant enfin l’indispensable indépendance de la morale envers la politique, tellement convenable aux nouveaux besoins de l’humanité , qu’elle a dû essen tiellemen t résister ensuite à l’entière décadence de la philosophie rhéologique qui lui servait de principe intellectuel , en restant dès lors de plus en plus exposée à des perturbations funestes mais momentanées. Quant à l’aptitude temporaire de ce régime monothéique à seconder direc tement la première élaboration décisive des élémens dé-
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ünitifs de la sociabilité' humaine, elle re'sultait nécessairement de sa tendance générale à transformer, et ensuite à supprimer l’esclavage antique, de manière à permettre le libre essor de la vie industrielle, principal attribut de l’existence moderne : sous le rapport spéculatif, il devait d’abord favoriser spontanément l’universelle pro> pagation , et même l’extension graduelle, de l’évolution scientifique , tant qu’elle pouvait conserver envers le monothéisme une harmonie que le polythéisme n’avait pu longtemps admettre ; en outre, l’évolution esthétique, quoique la moins encouragée par un tel système, devait y trouver naturellement une dissémination graduelle , et surtout une libre incorporation sociale, très-supérieures à ce que l’antiquité avait habituellement réalise. L’exacte appréciation historique des divers résultats essentiels propres à cette grande transition humaine, nous a conduits à y distinguer deux époques principales, dont la première, s’étendant du début du cinquième siècle à la fin du septième , est caractérisée, à tous égards, par l’établissement initial de la nouvelle société, à l’issue des invasions, et n’accomplit d’autre élaboration immédiate que la transformation universelle de l’esclavage en servage , première source nécessaire de l’entière émancipation personnelle. Mais la phase suivante, où le régime inonothéique a développé enfin ses vrais attributs, soit par l’indépendance régulière du pouvoir spirituel, soit par la prépondérance de l’organisation défensive destinée à contenir suffisamment le système d’invasion , a dû ensuite être subdivisée en deux périodes, chacune composée aussi d’environ trois siècles, selon que l’activité féodale dut être dirigée d’abord contre les sauvages po-
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lythéistes du nord, et ensuite contre l’irruption du monothéisme musulman. Dans la première, l’organisme, soit spirituel , soit temporel, propre au moyeu âge, tend directement vers sa constitution définitive , mais sans pouvoir encore l’y re'aliser suffisamment : la libération individuelle , à la suite d’une convenable initiation à la vie laborieuse , s’accomplit essentiellement chez les habitans des villes, désormais appelés à développer de plus en plus la nouvelle activité industrielle; les langues modernes s’élaborent rapidement, à mesure que l’humanité s’éloigne définitivement de la sociabilité antique , et préparent ainsi un essor esthétique vraiment original ; l’élément scientifique et philosophique , extérieur à la société ancienne , commence à s’incorporer directement à la société nouvelle. La dernière époque est le temps de ta plus grande splendeur du régime monothéique , parvenu enfin à sa pleine maturité, par une suffisante indépendance politique du pouvoir spirituel , et par l’entière constitution de la hiérarchie féodale. Cet énergique organisme accomplit alors directement son plus noble office temporaire , soit en faisant conveuablement prévaloir la morale sur la politique, de manière à ébaucher le développement décisif du sentiment universel de la dignité humaine, soit eu préservant l’élite de l’humanité de l’oppressive domination de l’islamisme. Sous sa tutélaire prépondérance, l’industrie urbaine, bienlAt consolidée par un indispensable affranchissement collectif , conduisant rapidement à l’entière abolition de la servitude rurale, tend graduellement à régénérer l’existence temporelle de l’homme, dès lors amené , dans tout le monde civilisé , â la vie définitive la plus conforme à sa
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nature habituelle, malgré une haute répugnance primitive, enfin surmontée par uue suffisante préparation. L’ensemble de situation encourage alors spontanément l’évolution esthétique, qui, dans tous les beauxarts, manifeste partout une marche à la fois originale et populaire, à laquelle cependant l’instabilité radicale d’un tel état social devait bientôt interdire un développement convenable. £n même temps, l’esprit scientifique et philosophique , dont l’activité , quoique toujours continue, avait dû être beaucoup ralentie, tant que l’élaboration sociale du catholicisme avait dû justement absorber les plus hautes intelligences, recevait naturellement une impulsion croissante depuis que le système catholique était ainsi pleinement réalisé : il constituait déjà une rivalité de plus en plus dangereuse envers l’esprit purement religieux , qui , par la mémorable transaction scolastique, est obligé d’abandonner aussi à la métaphysique le domaine moral;de manière à organiser passagèrement, dans notre système mental, une certaine unité ontologique , dont la nature éminemment précaire est aussitôt annoncée par le succès de la conception , radicalement contradictoire, d’un gouvernement providentiel subordonné à des lois immuables, concession involontaire mais décisive de l’esprit théologique à l’esprit positif. Malgré ces éminentes propriétés diverses du régime monothéique, son ascendant général devait néanmoins cesser après le suffisant accomplissement de la mission nécessairement temporaire qui lui appartenait dans l'ensemble de l’évolution humaine, et dont la juste prépondérance avait pu seule contenir jusqu’alors les germes de décomposition spontanée inhérens à un tel
système. Sous l’aspect politique, l’indépendance du pouvoir spirituel , qui en constituait le principal caractère, y devait être flnaleiueut incompatible, soit avec l’esprit de concentration absolue , inséparable de l’activité militaire , restée dominante quoique passée à l’état défensif, soit même avec la nature, non moins despotique, propre à toute autorité religieuse ; d’où résultait sans cesse un imminent conflit entre deux tendances également perturbatrices d’un tel organisme , flottant toujours entre la théocratie etl’empire. Dans l'ordre mental, une théologie qui, dès sa première élaboration historit{ue , n’avait pu s’incorporer le mouvement intellectuel, déjà dirigé par une métaphysique implicitement hostile, ne pouvait éviter d’en être enfln discréditée quand elle aurait suffisamment réalisé, par l’établissement incontesté de la morale universelle , la haute mission sociale qui avait pu seule faire longtemps oublier sou infériorité philosophique , désormais de plus en plus aiitipatliique à l’esprit humain, alors pressé de poursuivre son libre développement spéculatif, bieytàt inconciliable avec toute théologie (juelconque. Nous avons reconnu que l’ensemble de ce mémorable régime transitoire devait, à tous égards, après le temps de son principal ascendant, devenir graduellement incompatible avec les divers progrès que lui-même avait d’abord ébauchés. C’est ainsi qu’a nécessairement commencé l’état essentiellement métaphysique, qui, pendant les cinq siècles qui nous séparent du moyen âge proprement dit, devait graduellement réaliser, par une double série d’opératious simultanées et solidaires, les uues négatives, les autres positives, la dernière transition indispensable à l’avéne-
meut direct du régime final de rhumanitc , soit en effectuant la démolition progressive du système théologique et militaire , soit eu élaborant la préparation décisive des nouveaux élémens sociaux. L’impuissance organique propre à la métaphysique obligeait d’ailleurs ce double mouvement à s’accomplir sous la haute prépondérance politique, inévitable quoique toujours décroissante, de l’ancien organisme , que l’irrévocable transformation subie au moyeu âge rendait, à tous égards, de plus en plus modifiable.
Pour apprécier convenablement cette importante progression, à la fuis révolutionnaire et régénératrice, particulière à l’£urope occidentale, comme l’initiation catholique et féodale d’où elle dérivait, nous avons dû y distinguer d’abord deux époques successives, selon que la décomposition générale et la recomposition partielle y présentent un caractère purement spontané ou essentiellement systématique. Dans la première, s’étendant du début du XIV* siècle à la fin du xv*, l’irréparable dissolution du régime ancien s’accomplit naturellement d’après le seul antagonisme de ses élémens principaux ; le pouvoir temporel annulle socialement le pouvoir spirituel , soit en détruisant l’autorité européenne des papes , soit ensuite en brisant l’unité de la hiérarchie catholiqm; par la nationalisation des divers clergés : en même temps, le conflit permanent des deux élémens généraux du pouvoir temporel, l’un local, l’autre central, se développe de manière à tendre rapidement vers l’entière prépondérance de l’un d’eux. Pendant que toutes les forces politiques concourent ainsi à démolir instinctivement l’organisme monothéique, les nouveaux élémens sociaux.
coopérant seulement à ces luttes comme simples auxiliaires, s’efforcent surtout de les utiliser pour l’accéle'ratioii de leur propre essor partiel, dont la re’action nécessaire seconde éminemment le mouvement de décomposition. La vie industrielle s’étend et se consolide, de manière à soustraire irrévocablement la masse des populations civilisées à la prépondérance des mœurs militaires et des liens féodaux , et en faisant aussi ressortir naturellement l’inaptitude croissante de la morale purement théologique à régler une sociabilité qu’elle n’avait pu suffisamment pressentir : l’essor esthétique , sous l’impulsion acquise au moyen âge , parvient bientôt à un mémorable élan, déjà instinctivement hostile à l’ordre ancien, mais promptement entravé par l’incohérence et l’instabilité de la situation sociale , qui fait naître le besoin d’une direction artificielle et précaire, fondée sur une servile imitation de l’antiquité : l’évolution scientifique, suivant encore la direction .scolastique, enrichit et agrandit silencieusement le domaine de la philosophie naturelle , d’après l’heureuse stimulation continue émanée des conceptions, alors éminemment progressives, de l’astrologie et de l’alchimie , mais en demeurant ainsi compatible avec la prépondérance philosophique de l’esprit métaphysique , auquel la présidence du mouvement critique procurait momentanément une importante destination sociale. Quand la désorganisation spontanée, surtout spirituelle, est suffisamment avancée , elle passe nécessairement à l’état systématique , par l’avénement naturel des principes émanés de la nouvelle situation sociale, et dont l’indispensable réaction générale était destinée k poursuivre les conséquences révolutionnaires des luttes
5lO PHILOSOPHIE POSITIVÉ.
antérieures jusqu’à l'entière démolition du régime ancien, de manière à dévoiler directement la tendance instinctive de la sociabilité moderne vers une régénération totale, évidemment impossible sans une telle préparation négative. C'est alors aussi que le dévelop-^ peinent continu des nouveaux éléraens sociaux devient régulièrement assujetti à des encouragemens de plus en plus systématiques, qui ne pouvaient être habituels avant que la concentration temporelle fdt convenablement réalisée. Notre appréciation historique a dû partager l’ensemble de cette double progression systématique, jusqu’au début de la grande révolution française, en deux phases très-distinctes, qui se succèdent vers le milieu du xvii' siècle : elles sotat caractérisées ^ dans la série négative, par les dénominations de protestante et déiste, suivant que l’esprit critique y contient l'action dissolvante du principe du libre examen individuel entre des limites qui semblent compatibles avec l’existence indéfinie de l’ancien organisme, ou bien' étend ensuite sa démolition métaphysique jusqu’à rendre logiquement impossible cette existence contradictoire : ces deux phases présentent d’ailleurs des différences exactement équivalentes, quoique moins apparentes , dans la série positive. La première, politiquement envisagée, commence par l’universelle consécration dogmatique , sous des formes nécessairement diverses mais pareillement décisives, de l’entière subalternisation du pouvoir spirituel envers le pouvoir temporel, d’après l’essor, direct ou indirect, de l’esprit protestant : elle aboutit à la mémorable dictature de l’un des deux élémens temporels, auquel l’autre s’est enfin servilement subordonné. Celle issue, aussi
PHÏSIQUK SOCIALE.
passagère qu’inévitable, nous a nécessairement offert deux modes très-différens , selon que la prépondérance devait appartenir à l’élément monarchique ou à l’élément aristocratique , distinction ordinairement liée à la prééminence re.spective du catholicisme ou du protestantisme ; le premier cas ayant dû être, finalement, par sa nature , beaucoup plus favorable que le second , soit à l’irrévocable démolition du régime ancien, soit à l’avénement décisif du nouvel état social. Nous avons d’ailleurs reconnu que l’ime ou l’autre dictature avait spontanément développé, à partir de son entière installation , un caractère politique essentiellement rétrograde , naturellement^contenu pendant les luttes antérieures, et consistant enune tendance plus on moins prononcée à reconstruire sous sa tutelle l’ancienne constitution sociale, ou du moins à arrêter sa dissolution ultérieure , tout en secondant, par une irrésistible inconséquence, le développement continu de la sociabilité moderne : cet esprit rétrograde du pouvoir dirigeant, ou plutôt résistant, était d’ailleurs, dans une telle situation , indispensable à l’ordre, comme l’esprit révolutionnaire du mouvement social l’était simultanément au progrès. Pendant que s’accomplissait cette extrême transformation du régime monothéique, l’évolution industrielle, directement accélérée par une protection systématique , qui toutefois la subordonnait encore aux inspirations militaires , marchait rapidement à l’entière possession temporelle de la société européenne : l’évolution esthétique, pareillement encouragée, faisait partout surgir, à tous égards, malgré les entraves d’une situation confuse et mobile, d’éternels témoignages de l’entière conservation , et même de l’exten-
5i2 philosophie positive.
sion réelle , des facultés poétiques et artistiques de l’humanité , désormais appelées à une influence sociale de plus en plus intime et universelle : l’évolution scientifique, parvenue, dans le domaine inorganique, et surtout mathématique, à l’éclat le plus caractéristique, coininence à manifester directement l’incompatibilité déjà radicale de l’esprit positif avec la prépondérance de l’ancienne philosophie, principalement par suite des éminentes découvertes qui renouvellent totalement le systèmedes uotionsastronomiques, ainsi toujours destiné à déterminer les grandes transitions mentales, comme dans les passages antérieurs du fétichisme au polythéisme et de celui-ci au monothéisme : enfin, sous cette irrésistible impulsion , une crise vraiment décisive s’opère bientôt dans l’évolution purement philosophique , d’après l’heureuse émaucipation fondamentale de l’esprit positif envers l’esprit métaphysique, qui aboutit au compromis , évidemment provisoire, institué par Descartes, dernière modification du partage primordial organisé par Aristote et Platon entre la philosophie naturelle et la philosophie morale , répartition déjà altérée , au profit de la métaphysique, parla scolastique du moyen âge ; la méthode positive entre alors irrévocablement en possession exclusive de l’étude entière du monde extérieur, en réduisant l’ancienne méthode à l’étude, aussi restreinte que pos- , sible, de l’intelligence et de la sociabilité , où elle ne pouvait plus maintenir longtemps une suprématie devenue profondément stérile. Tout cet ensemble d’opérations ^ critiques et organiques amène nécessairement la phase:, finale de la double progression préparatoire propre aux ^ sociétés modernes, où l’ébranlement philosophique porte
PHYSIQUE SOCIALE. 5l3
«nGn une atteinte irréparable aux bases les plus essentielles de l’ancienne économie, de manière à rendre irrécusable la nécessité d’une rénovation totale : toutefois l’inconséquence métaphysique, graduellement développée à mesure que les vues vraiment générales étaient radicalement entravées par l’essor exorbitant de l’esprit' de détail , continue à rêver la régénération sociale comme fondée sur la conservation contradictoire des iiiipuissans débris du régime antique; vaine solution, correspondante au besoin de repousser à peu de frais le reproche, de plus en plus imminent, d’une tendance uniquement négative, qui, en réalité, ne pouvait immédiatement conduire qu’à une entière anarchie intellectuelle et morale, en détruisant, sans pouvoir encore 1rs remplacer, les fragiles fondemens spirituels de l’ordre social. En même temps, le progrès continu del’évolution industrielle obtient spontanément de la dictature temporelle la plus extrême concession pratique compatible avec l’existence de l’ancien système , qui dès lors subordonne volontairement sa propre activité militaire aux succès industriels , partout érigés eu but essentiel de la politique européenne: l’évolution esthétique, malgré sa stérilité positive, et l’évolution scientifique, dont l’éclat se maintient, obtiennent alors un ascendant analogue ; elles commencent ù s’affranchir de toute protection facultative, et s’incorporent profondément à la sociabilité moderne , en exerçant une influence croissadte sur l’éducation universelle. Tandis que ces trois évolutions simultanées devenaient, à tous égards, essentiellement incompatibles avec le régime primitif, les vices radicaux inhérens à la spécialité exclusive qui avait dirigé , depuis la fin du
Jl4 PHU.USÜPHIE POSITIVE.
moyen âge, leur commua développement empirique, manifestaient aussi une inévitable extension , qui tendait à y entraver radicalement tout grand progrès ultérieur : soit par les collisions de plus en plus graves, que le défaut de coordination systématique suscitait au sein de l’industrie ; soit par l’impuissant désordre que l’absence de direction générale faisait naître dans l’art moderne , depuis ([ue l’aiTilice du régime classique avait été , sous la phase précédente, essentiellement épuisé; soit par les abus iubérens à l’irrationnelle dispersion de la culture scientifique , surtoqt depuis q ue son extension décisive au monde organique devait signaler rimmiuentdanger d’un esprit trop analytique. Â ces divers titres, il devenait dès lors graduellement évident que la progression moderne exigeait désormais l’élaboration directe d’une réorgani- .s.iiion totale, quoiqu’une vaine métaphysique persistât à jii éconiser dogmatiquement l’empirisme et l’individualité.
Eu cet état final de la double évolution européenne, une immense crise sociale, aussi indispensable qu’inévitable , fut nécessairement déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir la plus complète efficacité politique, et qui, par l’ensemble de ses antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de celte salutaire initiative , spontanément profitable à tout le reste de la grande république occidentale , dont le développement, essentiellement homogène , manifestait, depuis le moyen âge, une. solidarité permanente. Pour caractériser suffisamment le besoin d’une rénovation totale , ce mouvement décisif dut d’abord enlever tous les divers débris du système ancien , sans excepter le pouvoir central autour duquel ils s’étaient
{>,raüueneinent ralliés, et qui , de sa nature , tendait toujours à leur imminente restauration, proroiidément nu— tipatbique à la civilisation moderne. Néanmoins , malgré ce préambule négatif, la destination principale de cette grande révolution devait être au fond essentiellement organique, puisque, loin d’avoir pour but la démoUtion de l’ancienne économie , elle eu était, au contraire, le résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le carac • tère spécial de la progression positive n’ayant pu encore faire convenablement ressortir sa véritable tendance politique, l’absence provisoire de toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait antérieurement dirigé le mouvement critique « quoique le seul office dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli. Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû jusqu’ici réiluire la pensée révolutionnaire à une indication vague , et cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater , par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa pro* fonde inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt naturellement , faute d’une doctrine vraiment organique, à concevoir la coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration graduelle du système théologique et mi-
litaire, dont la vaine résurrection fut surtout secondée j>ar le développement exceptionnel d’une immense activité guerrière , détournée peu à peu de sa noble destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette réaction rétrograde, librement parvenue jusqu’à sa plus funeste intensité , sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à jamais ressortir son entière incompatibilité avec l’état mental ou social des populations modernes. Le cours général des événemens propres au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer , par l’irrécusable contraste de deux expériences également décisives , que les conditions de l’ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l’essor direct d’une véritable réorganisation. Jusqu’à cet indispensable avènement, l’ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d’un pouvoir qui ne peut concevoir l’ordre que dans le type ancien , et l’instinct plus OH moins anarchique d’une société qui n’imagine encore qu’un progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens pratiques ont désormais, de part et d’autre, beaucoup amorti les passions correspondantes, en signalant l’inanité commune de ces espérances opposées. Depuis que cetle position , précaire et dangereuse mais provisoirement inévitable, a pu sufiSsamment développer tous ses caractères essentiels, l’action dirigeante, ou plutôt résistante , s’y estsponUnément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L’ancienne dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décoin-
PHÏSIQUE SOCIALE. 5 l 7
positiou forcée du pouvoir central , a reconnu enfin son entière impuissance pour diriger la réorganisation spirituelle , et s’est exclusivement proposé le maintien permanent de l’ordre purement matériel , dont la difficulté croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux : le gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de l’anarchie spirituelle avec laquelle on s’efforce de concilier l’ordre temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de l’absence de tous principes propres à servir de base unanime à une vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur avènement ultérieur , qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais que par l’incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées seulement par les conséquences naturelles de la crise politique ; et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement ressortir le besoin commun d’une véritable coordination générale , sans laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante. L’élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs , une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l’évolution scientifique , l’extension définitive de la incthode posi-
5iS
PHILOSUPfllE POSITIVE.
tive s l’ëtude de corps vivans , y compris les phe'nomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle , tendait à manifester directement les vices croissans d’une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique au temps même où la marche de l’esprit humain demandaitdavantage le remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l’influence délétère d’une anarchie philosophique qui menace de compromettre gravement l’avenir des sciences , en y faisant prévaloir des recherches aveugles et puériles ; ainsi , quand toutes les nécessités principales exigeaient , chez les hautes intelligences , un libre développement de l’esprit d’ensemble , seul susceptible de conduire à une indispensable solution, il était partout instinctivement entravé par l’irrationnelle pr^'pondérance de l’esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort surtout aujourd’hui, chez la nation toujours placée à la tête du grand mouvement européen, de l’aveugle opposition, à la fois mentale et morale, des savans actuels à toute généralisation de lu méthode positive , dont l’entière extension philosophique constitue pourtant la principale condition logique d’une véritable réorganisation.
D’après ce résumé général, notre appréciation historique de l’ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d’évolution que j’ai fondée, et qui, j’ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu’aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle. A partir des moindres ébauches de civilisation jusqu’à la situation présente des populations les plus avancées , cette théorie
PHYSIQUP. SOCIAI.E. Ôl()
nous a expliqué, sans inconséquence comme sans passion , le vrai caractère de toutes les grandes phases de l’humanité , la participation propre de chacune d’elles à l’éternelle élaboration commune, et leur exacte filiation nécessaire , de manière à introduire enfin qne unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense spectacle, où l’on voit d’ordinaire tant de confusion et d’incohérence. Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut plus passer pour un simple jeu de l’esprit philosophique, et contient certainement l’expression abstraite de la réalité générale. Elle peut donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier l’ensemble de l’avenir à celui du passé, malgré In perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale , dont la marche essentielle, sans être nullement périodique , se trouve cependant ainsi ramenée à une règle constants, qui, presque imperceptible dans l’élude iso lëe d’une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on examine la progression totale. Or , l’usage graduel de cette grande loi nous a finalement conduits k déterminer, k l’abri de tout arbitraire, la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une précision rigoureuse , le pas déjà atteint par l’évolution fondamentale ; d’ou résulte aussitôt l’indication nécessaire de la direction qu’il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu que l’élite de l’humanité , après avoir essentiellement épuisé toutes les phases successives de la vie théologique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, louche maintenant à l’avéneinent direct
Sao PHILOSOPHIE POSITIVE.
de la vie pleinement positive , dont les principaux éle'mens ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle , et n’attendent plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un nouveau système social , plu<s liomogène et plus stable que ne put jamais l’être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire. Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d’abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu’il s’agit de consommer provient, en dernière analyse, de la tendance nécessaire de l’esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu’à celte source logique serait radicalement impuissante contre le désordre actuel , qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental , la simple connaissance de la loi d’évolution devient elle-même aussitôt le principe général d’une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l’universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d’après son extension directe et irrévocable à l’étude rationnelle des phénomènes sociaux , les seuls aujourd’hui qui, chez les esprits les plus avancés, n’y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu , cet extrême accomplissement de l’évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d’ensemble, et, par suite, le vrai sentiment du devoir, qui s’y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement .à la régénération morale. I.es règles morales ne
Digitised iÿÇào^le
PHYSIQUE SOCIALE. 5a I
sonl aujourd’hui dangereusement ébranle'es qu’en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives généralement respectées. Sous l'aspect politique en6n, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s’accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l’anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mteurs, deviendra paisiblement, dans touie l’étendue de l’occident européen, la première base essentielle du régime final de l’humanité. C’est ainsi que la même conception philosophique qui, appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie naturedu problème fondamental, fournit spontané* ment, à tous égards, le principe général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche nécessaire.
Rien ne saurait donc être plûs préjudiciable au princi pal besoin de la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd’hui concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser , avec un aveugle dédain , tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales , pour n’accorder d’attention sérieuse et de confiance réelle qu’aux diverses combinaisons pratiques destinées à l’immédiate élaboration des institutions politiques proprement dites , abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n’aura pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution durable ne saurait
522 l'HlLOSOPIlIE POSITIVE.
devenir possible , faule de base solide ; noire état social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, de plus en plus difficile, d’un ordre matériel toujours indispensable, contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées d’après la diffusion et l’extension graduelles de l’anarchie spirituelle ; pour remplir cet office continu, les gouverneinens , quelle que soit leur forme, continueront d’ailleurs, de toute nécessité, à ne pouvoir essentiellement compter, comme aujourd’hui, que sur un vaste système de corruption, assisté, au besoin, d’une force répressive. Jusqu’à ce que la réorganisation mentale , et , par suite , morale , soit convenablement développée, l’élaboration philosophique aura donc nécessairement beaucoup plus d’importance que l’action purement politique , quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvememens judicieux , ce sera surtout de ne point troubler , par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard , d’en faciliter l’application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début de la crise finale , la Convention française est encore le seul qui, du moins pendant sa phase ascensionnelle cidessus définie, ait eu, malgré d’immenses obstacles, le véritable instinct de sa position , comme l’indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres puissances politiques ont cru bâtir pour l’éternité , même dans leurs constructions les plus éphémères.
Âu sujet de cette {>rande réorgauisation spirituelle , premier besoin de notre epoque , les deux volumes précédens m’ont fourni l’occasion de diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir ou à dissiper toute crainte pue'rilesur la vaine prétention k fonder ainsi, au profit de l’une des classes existantes, une domination équivalenteà celle du sacerdoce catholiqueaumoyen âge. La discussion directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et moraux qui rendent d’ordinaire les savans actuels profondément indignes d’aucune haute mission sociale , par leur double défaut caractéris- • tique de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d’ailleurs, à cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de bonne foi , en constatant l’entière incapacité politique de la seule classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d’abord sembler destinée , comme possédant seule , à mes yeux , quoique d’une manière partielle , empirique , et finalement très-insufifisante , le principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est aujourd’hui classé ne' peut être susceptible d’incorporation directe au système final , dont tous les élémens spontanés doivent préalablement subir une intime régénération intellectuelle et morale , conforme à la doctrine fondamentale qu’il s’agit précisément d’élaborer. Ainsi , le pouvoir spirituel futur, première base d’une véritable réorganisation, résidera dans une classe entièrement nouvelle , sans analogie à aucune de celles qui existent , et originairement composée de membres indifféremment issus , suivant leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent
5a4 PHII.OSOPHIE POSITIVE.
scientifique n’y devant même nullement prédominer, d’après l’aperçu le plus probable. L’avénement graduel de cette salutaire corporation sera d’ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut nécessairement résulter que de l’assentiment volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines successivement clabore'es : en sorte qu’une telle autorité n’est pas plus susceptible, par sa nature, de décret que d’interdiction. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l’exécution même de son œuvre fondamentale , toute spéculation détaillée sur les formes propres À sa constitution ultérieure , serait aujourd’hui aussi puérile qu’incertaine, quoique la pernicieuse influeirce des habitudes métaphy- ' siques doive encore faire excuser ces vaines préoccupations. Puisque l’action sociale d’un tel pouvoir doit inévitablement, comme celle de la puissance catholique , précéder son organisation légale , il pe peut donc être ici question que de caractériser sommairement sa destina-, lion nécessaire dans le système final de la sociabilité moderne , afin surtout de signaler suffisamment son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse efficacité , sur la situation générale, par le seul accomplissement des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, longtemps avant qu’il puisse être regardé comme régulièrement constitué.
Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux puissances , et même sur son application spéciale à la civilisation actuelle , doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de philosophie politique: sauf l’utilité provisoire que le lecteur peut retirer, è cet égard, démon ancien travail déjà rappelé au cinquanle-
PHÏSIQUE SOCIALE. 5af)
qualnèmu chapitre. Quelle que fût aujourd’hui l’iuiportaoce de ces démonstrations, au sujet d’un principe si fondamental et pourtant si contraire û des préjugés encore presque universels, elles seraient assurément incompatibles avec l’extension déj.î trop grande ([û’a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des conceptions, d’abord logiques , puis scienliGques, propres aux deux volumes précédons, doit avoir graduellement transporté le lecteur attentif à un point de vue tel, qu’aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général , d’incertitude grave relativement à la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d’un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné ù régir les opinions et les mœurs pendant que l’autre s’applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l’évolution buinainc est surtout caractérisée par une indueuce toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active , quoique celle-ci conserve sans cesse l’ascendant effectif, il serait cerUinenient contradictoire de supposer que la’ partie couteinplative de l’bomine doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l’état social ou l’inteUigence aura le plus d’essor habituel, au sein inème des classes les plus inférieures, tandis que celte séparation a déjà régulièrementexislé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à touségards, de l’enfance de l’humanité. Ën un temps où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d’une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfeclionneinent simultané de toutes deux , envers les moindres sujets de nos
5 26 philosophie positive.
efforts, pourrait-ou besiler à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable ? Or , sous l’aspect purement mental , la séparation des deux puissances n’est, au fond, que la inaiiifestalion extérieure d’une telle distinction entre la science et l’art, transportée j usqu’aux idées sociales , et dès lors entièrement systématisée. 11 y aurait donc , à cet égard , une immense rétrogradation , tendant directement à l’intime dégradation de notre intelligence, si l’on persistait indéfiuiment à laisser , en ce sens , la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, sans la situation qui l’avait rendue alors inévitable, et sans les motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir suffisamment caractérisé , au cinquante-quatrième chapitre , le pas vraiment fondamental que l’admirable effort du catholicisme parvint à accomplir , ou du moins à ébaucher , malgré tsmt d’obs.* tacles de tous genres , dans le développement essentiel de la sociabilité humaine , en affranchissant la morale de l’étroite subordination où la tenait jusque alors la politique, pour l’élever enfin à l’entière suprématie sociale convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni la pureté ni l’universalité indispensables à l’extension finale de notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement, par w nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale ,
PHYSIQUE SUCIALE.
en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l’humanité , à l’abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il n’est pas douteux que cette indispensable coordination n’aurait, à la longue , '
aucune consistance réelle sous l’imminent conflit de nos aveugles passions , si , reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n’étaitpoint vivifiée et consolidée parl’aclive intervention permanente d’un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit : comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu’elle a éprouvées , et qu’elle subit encore journellement , par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l’ait jusqu’ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l’organe primitif , ainsi que je l’ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes , au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d’attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité , sans y avoir toutefois convenablement satisfait , par ces remaurquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens , un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent trèsimparfait des moyens énergiques que l’organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, en évitant néanmoins de s’insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur une telle sépara-
5a8 PHILOSOPHIE POSITIVE,
lion coniillue. Depuis que l’humanilé a dépassé l’àge préliminaire propre à la civilisation humaine , cette grande division est donc devenue , à tous égards , le principe social de l’élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne , après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l’ai expliqué, hientôt devenir radicalement hostile à l’ordre catholique , où, par l’extrême imperfection de sa base ihéologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu’alors éminemment progressive , tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire , dont l’office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l’empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l’élan final de notre sociabilité qu’il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment , malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l’état social du moyen âge, nous avons reconnu qu’une telle séparation avait eu, à beaucoup d’égards , un caractère forcé , qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance , en tan t qu’opposée au génie éminein men t absolu de l’activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d’équivalent n’est possible sous l’ascendant , déjà pleinement irrévo-
cable cl ddsormais de plu.s en plus complei, de la vie industrielle propre aux temps modernes , et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n’y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes , fût-ce envers les plus simples opérations partielles , et , à fortiori , quant aux plus hautes entreprises sociales. La divei'sité nécessaire des mœurs respectives n’est pas , au fond , moins incompatible avec une semblable concentration politique que l’évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin , sans doute, d’être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d’irrationnelles dispositions tendent aujourd’hui à établir entre Içurs habitudes , «que la supériorité de richesse, principal résultat spontané delà prééminence industrielle , ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines ; de même, quelle que soit aujourd’hui la honteuse ardeur de tant d’artistes , encore plus choquante chez les savans , pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels , il n’est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire : la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible , en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu’exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisalion rétrograde, a TOME VI. 34
53o PHILOSOPHIE POSITIVE,
voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour Tunique base du classement social, eu y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques. Mais ses vains efforts n’ont essentiellement abouti qu’à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l’économie moderne, les opérations d’une utilité iininédiate et matérielle constitueront iudéâniment, de toute nécessité , la principale source des richesses , quelles que puissent être les améliorations ultérieures de l’état social; tandis que les divers travaux spéculatifs, susceptibles d’une appréciation moins évidente , eu vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine , quoique leur efficacité finale soit réellement très-supérieure , sont destinés , par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale ; en sorte qu’il serait aussi chimérique que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts degrés de fortune et de considération. Enfin , pour terminer cette discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester toujours , d’une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là même qui tentent de les éluder : aussi, malgré la profonde anarchie des intelligences , existe-t-il véritablement aujourd’hui une sorte de pouvoir spirituel spontané , disséminé parmi les littérateurs et les métaphysiciens qui , par un enseignement journalier, soit oral, soit surtout écrit , dirigent , au sein des divers partis existans , l’application sociale des doctrines en circulation. L’irrégularité d’une telle puissance ne l’empêche point de faire hautement sentir son action effective, et d’une manière souvent très-
déplorable à beaucoup d’égards , quoique d’ailleurs provisoirement nécessaire j les plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond sous cet aspect , à décider si les populations modernes , au lieu d’une véritable organisation spirituelle , fondée sur une sérieuse élaboration philosophique de l’ensemble des conceptions humaines , et assujettie à des conditions rationnellement déterminées , doivent être indéfiniment conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes connaissances réelles qu’étrangers à toutes convictions profondes , et qui , au nom d’une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s’ériger, sans aucune garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l’humanité : il serait ici superflu d’insister davantage à ce sujet. Mieux on approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que trèsiinparfaitemeut ébauchée au moyen âge , vu la double inaptitude de Tétat social correspondant et de la philosophie alors prépondérante : Tessor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation spirituelle est aujourd’hui la plus urgente, elle est aussi , malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complètement préparée, chez l’élite de l’humanité, d’après l’ensemble des divers antécédens. D’une part, les
l'UlLOSOI'HIE J'ÜSIJIVE.
i;ouvcrnemeiis actuels, renonçaiit désormais à diriger une telle opération , tendent , par cela même, à conférer cette haute attribution , avec une suffisante liberté , à l’élaboration philosophique qui se montrera digne d’y présider; d’une autre part , les populations , radicalement désabusées des illusions métaphysiques , comprennent de plus eu plus, sous l’impulsion spontanée d’un demi-siècle d’expériences décisives, que tout le progrès socialcompatible avec les doctrines vulgaires est eu6n essentiellement épuisé, etqu’aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d’abord sur une philosophie vraiment nouvelle. Â l’un et à l’autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd’hui tellement remplie, que le déplorable retard qu’éprouve encore cette grande tâche du xix° siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l’ont entreprise jusqu’ici.
Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance générale, et longtemps avant <(u’ellc ait pu effectivement parvenir à sa pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit sur les esprits les plus actifs , soit sur la masse des intelligences, une double influence graduelle très-favorable au retour universel d’une harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le prciuier aspect, j’ai déjà suffisamment établi, en prin—
PHYSKJLE SOCIALE.
cipe, au sujet de l’avéncinent catholique, que le prétendu lègue de l’esprit, d’abord rêvé par la métaphysique grecque, constitue, suivant l’iininuable nature de la sociabilité humaine , une conception aussi dangereuse que chimérique , non moins contraire aux conditions du progrès qu’à celles de l’ordre , et qui , si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait , malgré de spécieuses apparences, qu’à organiser une dégradante immobilité, analogue à celle des théocraties proprement dites , en livrant l’empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de frein et de stimulation {voyez le début de la cinquante-quatrième leçon) (i ). Or, cette fallacieuse utopie, naturellement écartée tant({ue le régime du moyen âge put procurer aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance croissante de la philosophie métaphysique d’où elle émanait, quand la décomposition politique du ca-
(i) Celle dangereuse utopie grec(|uc est (ellemcnt en harmonie avec l'ensemble des nbenations propres h la grande transition iiiodemc, que la théorie fondamentale que j*ai établie à ce sujet , nu 54^ chapitre , doit maintenant choquer beaucoup les préjugés et les passions de presque tou» ceux qui s'occupeiit des hautes spéculations sociales. Malgré cci inévitable obstacle, j’ai déjà la précieuse satisfaction de voir un tel ju' gement complètement adopté par l'un des penseurs 1rs plus éminens et les plus indépendaiis dont rAuglclerrc puisse aujourd’hui s'honorer (M. Mill). En m’annonçant cette puissante adhésion ù l’un des principes les pins décisifs de ma nonvcllc philosophie politique, M. Milia été spontanémeut conduit, dans la familiarité de notre heureux commerce épislolaire, à qualiüer cette cliimcrc perturbatrice d’après un terme si pleinement caractéristique, que j*ai cru devoir me faircantoriser h le rendre public. La dcnominaiion i\c pc(fsntocr/itic me semble, çn
tholicisme parut rétablir, au profit des chefs temporels , l’antique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, ou peut assurer que, dans tout l’occident européen , presque tous les esprits actifs , sauf un trèspetit nombre d’éminentes exceptions dues à l’instinct du vrai génie philosophique, ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu , d’une secrète tendance insurrectionnelle contre l’ensemble de l’ordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. A mesure que le mouvement négatifs’accomplissail,cetteopposition croissante devait, par une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait se développer à peu près également, soitdans les états protestons, où laconfusion desdeux puissaneesétait solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques , mi la suprématie temporelle n’était pas , au fond, moins ré-
cfFct, tiès-proprc h résumer désormais l’apprecUtion positive d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai démontré, réelloment aboutir qn’li instituer, au nom de la capacité, la domination, profondément oppressive h tons égards, et surtout mentalement, des médioerités ambitieuses dont la valeur philosophique se réduit essentiellement h une vaine érudition; h l’exemple du régime chinois, plus stationnaire qu’ancun autre, et pourtant le plus rapproché d’un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M. Mill. Si cet important sujet détermine ultéricnreroent une véritable discussion , je ne doute pas qn’une telle formule , convenablement employée, n’y contribne beanconp h l’éclaircir et h la simpliGcr, en y dirigeant mienx l’attention sur le vrai caractère poliliqne de cette désastreuse aberration philosopbiqne, que j’ai été obligé, fantc de cette expression spéciale, de qnaliSer par des locutions trop composées.
Digi^OtUiy. Cüugk
elle, et où d’ailleurs l’abaissement simultané des barrières aristocratiques devait e'raineininent favoriser de telles prétentions. Il serait superflu d’expliquer combien la grande crise finale a dû , surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne ^ d’après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d’appui religieux , viendront toujours échouer contre l’ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout (>ar la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n’en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles , une source permanente d’intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd’hui d’autant plus dangereux , qu’il semble plus rationnel , puisqu’il parait reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l’influence sociale de l’intelligence ; d’où l’esprit vague et absolu de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d’une manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement humain , à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales , conformément à l’utopie grecque. Une éminente rationnalité, combinée avec une moralité peu commune , suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine intelligence d’une telle illusion philosophique , qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée
n’a fait, à cet egard, que formuler baiitemeiit, avec la plus ignoble exagération , le rêve presque unanime des ambitions spe'culatives. Sans aller jusqu’à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration , dont personne aujourd’hui n’ose directement aborder la disdiscussion rationnelle : il serait donc superflu d’en signaler davantage l’imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond , de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l’organisme social , instinctivement ébauchée au moyen âge , interdisant à l’intelligence la suprême direction immédiate des affaires humaines, destine l’esprit à lutter constamment, selon sa nature , pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle , en l'assujettissant au respect continu des lois morales de l’harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours à s’écarter spontanément , faute de vues assez élevées et de sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n’appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais à la morale , dominant également les actes de l’une et les conseils de l’autre : telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s’approcher, quoique •sans pouvoir jamais l’atteindre rigoureusement , comme envers un type quelconque. Dès lors, l’esprit peut enfin
abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par lu prétendu droit de la capacité ; car l’ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu’à récompenser ses éminens services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relatives à l’éducation et à l’influence consultative qui en résulte dans la vie active , suivant le principe posé au cinquantequatrième chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice , et la résistance continue qu’il rencontre inévitablement , tendent d’ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle , toujours fondée sur un libre assentiment, ëntre les limites générales susceptibles d’en prévenir ou d’en rectifier les abus essentiels , au moyen des précautions convenables. C’est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l’action radicalement perturbatrice qu’exerce l’intelligence sur notre système politique , où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu’en aspirant à une domination vicieuse. Far leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d’état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd’hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu’on n’aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles : jusqu’alors , l’harmonie sociale continuera d’être profondément troublée
PHILOSOPHIE «OSITIVE.
par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.
A cette heureuse influence permanente de la grande élaborarion philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs , correspond naturellement , sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte , en elFet , de la confusion existante entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel , une tendance générale , aujourd’hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre situation. Cette disporition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s’accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité , d’après l’active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demisiècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d’appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l’intelligence à la domination universelle : car , sans une pareille illusion sur l’eflicacité absolue des mesures purement politiques , l’agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder suflisamment ses efibrts perturbateurs. Ainsi , pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l’esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue so-
Digilcad by
PHYSIQUE SOCIALE. 53g
cialc , elle dissipera , d’une autre part, non moins naturellement, la sorte d’hallucination correspondante, en imprimant aux justes re'clamations populaires la direction , bien plus souvent morale que politique , convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet , que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs , sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j’aurai bientôt lieu de l’indiquer plus spécialement , envers les graves abus inbérens aujourd’hui à l’inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des utopistes : car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral , bien davantage que de l’imperfection des mesures politiques, dont l’influence réelle est , à cetégard , fort limitée dans le système de la sociabilité moderne , à moins d’une anarchique subversion , aussi destructive du progrès que de l’ordre. L’essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible , sous ce rapport capital, et sous beaucoup d’autres analogues , d’exercer immédiatement, vu l’état présent des populations modernes , une action rationnelle très-importante , directement propre à faciliter le retour universel d’une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles
54o PHIt.OSOPniE POSITIVE.
ne se présentait pas spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu’à celles de l’ordre : car la nouvelle prédication philosophique , quelque judicieuse qu’elle pût être , resterait essentiellement dépourvue d’efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux , et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites , elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d’après l’uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positionë respectives , sous l’active impulsion continue d’une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d’une telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d’ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l’instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de déceptions , destinée à amortir les efforts d’amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc méconnaître l’influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d’après une saine appréciation des diverses difficultés sociales , des dispositions populaires éminemment perturbatrices , qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément , dans les débats actuels , la discussion vague et orageuse des droits par la détermination calme et rigoureuse des devoirs respectifs. I.e premier point de vue, cri-
tique et iiléupbysique , a du prévaloir tant que la réaction négative contre rancicnne économie n’a pas été sufiisainment accomplie ; le second , au contraire , essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la régénération finale: car l’un est, au fond, purement individuel , et l’autre directement social. Au lieu défaire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels , on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui : ce qui , sans doute, n’est nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l’esprit métaphysique ou de l’esprit positif : l’un conduisant à une morale presque passive , où domine l’égo'isme ; l’autre à une morale profondément active , dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle , comme étant k la fois plus urgente et mieux préparée. L’opiniâtre résistance des hommes d’état à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques: ((uelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d’efficacité, tant qu’euxmêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfiéchies , résultat inévitable de la dictature temporelle , sans altérer l’indispensable manifestation des besoins universels.
liés lors assurés, au contraire, d’une meilleure satisfaction.
Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi émineiis qu’irrécusables , propres à la grande élaboration philosophique destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l’épreuve décisive de son action sociale , en faisant universellement prévaloir la disposition d’esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu’à apprécier sommairement, d’après les bases historiques déjà posées, d’abord et surtout la nature générale de ses attributions Anales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale , pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables , qu’inspire aujourd’hui la seule pensée d’un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques , justement antipathiques à la sociabilité moderne.
Sous l’un et l’autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d’une telle organisation , dont l’action sociale serait ainsi , dans sou ensemble , immédiatement indiquée. Mais , quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d’une véritable utilité, quand il est convenablement di-
PUYSIQUE SOCIALE. 543
l ige, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l’intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement tbéologique sur lequel reposait l’ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d’égards, l’exercice et le caractère de l’autorité spéculative. C’est seulement à ceux qui, d’après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux , pour envisager uniquement l’office social du clergé catholique, qu’une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage : car, il est d’ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l’action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l’ascendant habituel sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré , qui correspondent à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois , sans renoncer à cette ressource spontanée , qui devra surtout ultérieurement seconder les développcinens réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.
J’ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le
uigitized hy î’-.- mgle
principe ge'uéral, aussi rigoureux qu’incontestable, qui de'termiiie rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , et d’après lequel les hommes sages des deux classes s’efforceront de résoudre sufBsaminent les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi inévitable dans l’avenir que dans le passé , soulèvera un jour en Ire les deux puissances, malgré l’amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l’autorité spirituelle comme devant être , par sa nature , finalement décisive en tout ce qui concerne Y éducation, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement consultative en tout ce qui se rapporte à Y action, soit privée , soit même publique, où son intervention habituelle n’a jamais d’autre objet que de rappeler sufiisamment , en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies : l’autorité temporelle , au contraire , entièrement souveraine quant à l’action, au point de pouvoir, sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspondaus , ne peut exercer, à son tour, sur l’éducation, qu’une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi , l’organisation fondamentale , et ensuite l’application journalière, d’un système universel d’éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l’attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l’ascendant social. C’est principalement
PHYSIQUE SOU Al. E.
pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la pbilosopbie positive proprement dite , dont j’ai osé , le premier , concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l’entendement humain un point d’appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives , à la fois logiques et scientifiques , sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la positivité rationnelle, jusqu’aux plus éininens phénomènes moraux et sociaux , terme indispensable de sa pleine maturité. Si , d’une part , l’éducation moderne , jusqu’ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante , ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique , il n’est pas moins certain , en sens inverse , que , sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n’aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamuient les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire * connexité conserve toute l’énergie convenable, en un temps où l’esprit d’ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d’éducation positive est nécessairement destiné à l’usage direct et continu , non d’aucune classe exclusive , quelque vaste qu’on la suppose , mais de l’entière universalité des populations , dans toute l’étendue de la république européenne C'est au catholicisme , comme je l’ai expliqué, que l’humanité a dû, au moyen âge, le premier etablissement d’une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu’en dût TOME VI. 35
être l’ébauche , présentait déjà, malgré d’inévitables di.> versités de degré , un fond essentiellement homogène , toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens : il serait donc étrange , à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l’égalité d’instruction contiennent , à leur manière , depuis la décadence nécessaire de l’organisation catholique , un certain pressentiment confus du véritable avenir social , sauf les graves incouvéniens ordinairement inhérens à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n’est plus propre, sans doute, à caractériser profondément l’anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd’hui cette absence totale d’éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d’exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition essentielle de l’éducation positive , à la fois intellectuelle et morale , envisagée comme la base nécessaire d’une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d’inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d’aptitude et de loisir , c’est d’ailleurs une grave erreur philosophique , aujourd’hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires , soit dans le plan , soit dans la marche , de cette commune initiation. L’in variable homogénéité de l’esprit humain, non-seulenient parmi les divers rangs
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VHYSlyUE SOCIALE. 54;
sociaux, mais même chez les différeutes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une auperbcielle appréciation, que, sauf les cas d’anomalie , ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d’un système toujours identique : l’expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l’éducation générale, puisque l’in.struction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques , quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de no.s jours même, l’instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges compétens que la meilleure institution d’une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d’extension d’un mode constamment semblable. Au reste, ce n’est point ici le lieu de m’expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l’éducation positive, à, la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique , où l’essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel ; l’importance prépondérante et la difficulté supérieure d’un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j’annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. Il me suflit ici d’avoir expressément signalé l’universalité caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la préparation
directe aux différentes conditions sociales. C’est surtout
ainsi que l’esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité empirique, sera invinciblement poussé à une
PHI?,OSOPlllE POSITIVE.
indiRpcnsable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l’élaboration spéculative : car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les principales branches de la pliilosopliie naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune , ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination sociale , comme je l’expliquerai davantage au soixantième chapitre. Quand les savans auront sufiisaiument compris que la vie active exige habituellement l’emploi simultané des diverses notions positives que chacun d’eux isole de toutes les autres , ils comprendront sans doute que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et , par conséquent, l’entière réforination philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité envers une faible partie de nos connaissances , sont le plus souvent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel de la raison humaine ; sans parler d’ailleurs de l’infériorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd’hui cette sorte d’automatisme spéculatif : cette pleine généralité constitue tellement la première condition de l’autorité spirituelle , que sa seule influence , même à l’état le plus imparfait, préserve aujourd’hui d’une entière désuétude sociale l’esprit théologien -métaphysique , quoique désormais profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle élaboration, l’esprit positif
PHYSIQUE SOCIALE. 54q
acquerra spontanément le dernier attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination achèvera aussi de le puriBcr suffisamment, en y faisant hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque toujours entre l’essor abstrait et l’application partielle, de manière à n’ètrc le plus souventni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la constitution équivoque des corporations savantes , où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont , en réalité , bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est aujourd’hui évidemment liée au défaut de généralité , qui, dissimulant la haute destination philosophique de l’esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires , aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance , convenable seulement à l’enfance de la science moderne , constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive , qui , dans l’ordre normal de l’humanité, ne devra considérer d’autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées ; application nécessaire, n’offrant rien d’éventuel ni d’isolé, et dont l’influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d’élévation , aussi bien que plus d’unité et de consis-
55o PHILOSOPHIE POSITIVE.
tance (i). Ainsi, sous tous les aspects importuns, la grande élaboration philosophique destinée à la fondation du système final de l’éducation positive , exercer.i nécessairement , sur les esprits qui l’accompliront , une heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle , dont les élémens actuels sont encore si imparfaits : c’est surtout pour ce motif que je devais ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même temps, l’homogénéité de vues et l’identité de but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement
(f) Quelque ndccssfiire que soit cette leparation préalable des vrais savans s sVlcvant enfin à IVtat philosophique, cravec les ingénieurs proprement dits, on peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi Tun de leurs principaux titres actuels à la constde'ration publique : et cette opposition ne consiicnc pas l’on des moindres motifs qui feraient de* sirer, surtout en France, la prochaine suppression de ces compagnies urrie're'es , maintenant domine'cs à tant dVgards par un esprit con> traire aux principaux besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessites philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par Pessor spontané de la classe des ingc'nieurs, à mesnreque le mou> vement industriel deviendra plus systématique : car, lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une orgueilleuse tutelle scientifique , émanée d'hommes qui , 6 raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond, offrir le pins souvent une faible capacité technologique, dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation mentale, feront aisément ressortir l'insnffisance sociale.
PIlYSiyL'K SOCIALE.
iohérentcs à l’anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu’ou appelle improprement aujourd’hui les corps savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu’étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.
Cette élaboration fondamentale de l’éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine , qui , dès lors affranchie de tonte conception théologiqne , reposera directement , d’une manière inébranlable , sur l’ensemble de la philosophie positive, comme je l’indiquerai davantage au soixantième chapitre. Dans l’économie générale d’une telle éducation, de saines habitudes soigneusement entretenues., sous la direction des préjugés convenables, seront destinées, dès l’enfance, à l’actif développement de l’instinct social et du sentiment du devoir; pour être définitivement rationnalisés , en temps opportun , d’après la connaissance réelle de notre nature et des principales lois , statiques ou dynamiques, de notre sociabilité : de manière à établir solidement d’abord les obligations universelles de l’homme civilLsé, successivement envisagé quant à son existence personnelle , domestique ou sociale , et ensuite leurs différentes modifications régulières suivant les diverses situations essentielles propres à la civilisation moderne. Vainement l’impuissance organique , commune à toutes les écoles métaphysiques, les fait-elle aujourd’hui spontanément concourir, malgré leurs innombrables divergences, à sanctionner indifféremment la prétention exclu-
sive des doctrines the'ologiques :'i constituer la morale s l’expérience décisive des trois derniers siècles a pleinement constaté, surtout depuis le début de la grande crise révolutionnaire , que ce mode indirect, quoique indispensable à l’état préliminaire de l’humanité , n’est plus désormais , sous aucun rapport , convenable à sa maturité, qui le rend à la fois impossible et inutile. Nous avons historiquement reconnu que l’appli cation effective de ce procédé primitif avait toujours subi un décroissement spontané , correspondant à celui de la philosophie d’où il émanait , à mesure que l’intelligence et la sociabilité de notre espèce , simultanément développées, ont permis l’appréciation vulgaire des règles morales d’après l’ensemble de leur influence réelle sur l’individu et sur la société : le catholicisme surtout a livré à la raison humaine beaucoup d’utiles prescriptions , personnelles ou collectives , antérieurement soumises à la sanction religieuse, et que les philosophes anciens avaient cru ne pouvoir jamais s’y soustraire. Or, cette double désuétude croissante est maintenant parvenue à son dernier terme, sans aucun espoir de "retour, comme l’a prouvé notre élaboration dynamique. La dispersion indéfinie des croyances religieuses, irrévocablement abandonnées aux divagations individuelles, empêche désormais de rien établir de stable sur d’aussi vains fondemens (i). Dans l’état pré-
(i) Chez ]es dciâtei qui dissertent le plus aujonrd'hai sur ^exclusive ronst^cration religieuse des règles morales, ces divagations metaphysiqiies sont dëj?i parvenues an point d’alte'rer profondément le dogme même de la vie future, où, par iin puéril rafhnemcnt de seniibititc
sent de la raison humaine, le degré d’unité théologique indispensable à l’efTicacilé morale de ces doctrines supposerait évidemment un vaste système d’hypocrisie , dont la suffisante réalisation est heureusement impossible , et qui d’ailleurs serait, par sa nature, beaucoup plus nuisible à la moralité universelle que cette fragile assistance ne pourrait jamais lui devenir utile. Sous un autre aspect, les conditions politiques relatives à l’indépendance du sacerdoce , et sans lesquelles , comme je l’ai établi, la philosophie religieuse , même sincèrement conservée , ne saurait en obtenir une véritable efficacité morale, sont désormais encore plus complètement repoussées que les conditions purementintellectuelles, chez les esprits même où l’ancienne foi s’est jusqu’ici le moins altérée. Quelle inconséquence philosophique pourrait surtout être comparées celle de nos déistes, rêvant aujourd’hui l'exclusive consécration de la morale par une religion sans révéla-
ri'i-lle nu affocti'e, la plnpait d’entre eux ont tuppiiméles peines e'iernclles, en conservant tnniefois les re’com penses j conception assnrement très-propre à consolider la moralité de ceux qni reponssent tonte base positive! Une telle monstruosité ne constitue pourtant que l’exttéme développement d'une disposition caractéristique de l’esprit protestant, que nous avons vu, dès les premiers progrès de la désorganisation tliéologique , tonjours tendre spontanément à diminuer de pins en plus la salutaire sévérité de l’ancienne morale religieuse. Les principales aberrations morales propres è notre temps se rattachent certainement à une vague religiosité luétapliysique , et ne peuvent être le pins souvent reprochées aux esprits pleinement affranchis de toute philosophie tliéologique , malgré les graves lacunes qni résultent encore chez eux du défaut haliitucl rie doctrine régulière.
tioD , 8ans culte , et sans clergé ! L’analyse approfondie du catholicisme nous a démontré les conditions, tant mentales que sociales , indispensables au suffisant accomplissement de son office moral , et la suite de l’appréciation historique nous a expliqué comment cinq siècles d’une active élaboration révolutionnaire , plus ou moins commune à toutes les classes quelconques de In société moderne , ont graduellement déterminé l’irrévocable destruction des unes et des autres. Une vicieuse préoccupation systématique peut seule aujourdHiui faire persister des esprits philosophiques à regarder la morale comme devant toujours reposer sur les conceptions théologiques , puisqu’il est évident que la moralité humaine a essentiellement résisté jusqu’ici à la profonde impuissance pratique des croyances religieuses , malgré l’absence désastreuse de toute autre organisation spirituelle : celte indépendance effective est même parvenue au point que des observateurs d’une faible portée , mais d’une incontestable loyauté, en ont osé conclure l’inutilité radicale de tout enseignement moral régulier. Plusieurs témoignages décisifs nous ont d’ailleurs indiqué déjà que l’adhérence trop prolongée des règles morales à la doctrine théologique est maintenant devenue directement contraire à leur efficacité, en faisant, quoiqu’à tort, rejaillir sur elles l’inévitable discrédit, mental et social, qui s’attache irrévocablement à une philosophie depuis longtemps rétrograde. Cette empirique solidarité constitue même désormais un obstacle général à l’actif développement de la moralité moderne , en ce qu’une telle illusion empêche de procéder convenablement à aucune élaboration rationnelle, contre laquelle, au reste.
d’ignobles déclamateurs religieux , cailioliques , protestans, ou déistes , s’efforcent de soulever d’avance des imputations calomnieuses, comme pour fermer à l’envi toute issue réelle à l’anarchie actuelle. Dans l’état présent de l’élite de l’bumanité , l'esprit positifest certainement le seul qui, dignement systématisé, puisse à la fois produire de véritables convictions morales , aussi stables ({u’universelles , et permettre l’essor d'une autorité spirituelle assez indépendante pour en régulariser l’application sociale. En même temps , la philosophie positive , comme je l’ai déjà noté , faisant directement prévaloir la connaissance réelle de l’ensemble de la nature humaine, peut seule présider au plein développement ultérieur du sentiment social, qui n’a jamais pu être cultivé jusqu’ici que d’une manière fort indirecte , et même, à beaucoup d’égards , contradictoire , sous les inspirations d’une philosophie théologique qui, de toute nécessité, imprimait communément à tous les actes moraux le caractère d’un égoïsme exorbitant quoique chimérique , ensuite imité par la désastreuse théorie métaphysique de l'intérêt personnel. Les sentimens humains n’étant pas suffisamment développables sans un exercice direct et soutenu , la morale positive, qui prescrira la pratique habituelle du bien en avertissant avec franchise qu’il n’en peut résulter souvent d’autre récompense certaine qu’une inévitable satisfaction intérieure , devra finalement devenir beaucoup plus favorable à l’essor actif des affections bienveillantes, que les doctrines suivant lesquelles le dévouement même était toujours rattaché .à de vrai.s calculs personnels , dont l’exclusive préoccupation comprimait trop aisément l’insuffisante protestation de nos
by Coogic
instincts généreux. Mais, quelque irrécusables que soient déjà ces diverses propriétés morales de la philosophie positive , une aveugle routine , entretenue par d’énergiques intérêts, continuera, malgré l’évidence rationnelle, à méconnaître essentiellement la possibilité de systématiser la morale sans aucune intervention religieuse, jusqu’à ce que la suffisante réalisation d’une telle transformation vienne dissiper, à ce sujet, toute vaine controverse. C’est pourquoi aucune autre partie quelconque de la grande élaboration philosophique ne saurait avoir une importance aussi décisive pour déterminer la régénération finale de la société moderne. L’humanité ne saurait être envisagée comme vraiment sortie de l’état d’enfance, tant que ses principales règles de conduite, au lieu d’être uniquement puisées dans une juste appréciation de sa nature et de sa condition , continueront à reposer essentiellement sur des fictions étrangères.
Dans l’élaboration systématique de l’éducation positive', je dois enfin signaler rapidement une dernière propriété essentielle, spécialement incontestable, par laquelle ce grand travail, caractérisant la destination européenne de la nouvelle autorité spirituelle, satisfera déjà à l’une des principales exigences de la situation actuelle. Notre analyse historique a clairement expliqué, conformément à l’observation directe , pourquoi la crise sociale , quoique ayant dû commencer en France , est désormais radicalement commune à tous les peuples de l’Europe occidentale, qui, après avoir plus ou moins subi l’incorporation romaine, furent surtout sufiBsamment soumis à l’initiation catholique et féodale , en sorte <|ue Icurcoininun essor ultérieur a toujours présenté jusqu’ici
inie vcritable solidarité, à la fois positive et négative. Rien n’est assurément plus propre qu’une telle syneiÿe à faire convenablement ressortir la profonde insuffisance de la philosophie métaphysique qui dirige encore les tentatives politiques, puisque, malgré cette irrécusable parité, il ne s’agit partout que d’essais purement nationaux , où la communauté occidentale est essentiellement oubliée. Cette lacune caractéristique subsistera nécessairement tant que le principe fondamental de la séparation des deux puissances continuera d’être méconnu , par Une abusive prolongation de l’esprit temporaire qui devait seulement convenir aux cinq siècles de la transition négative : car la confusion sociale entre le gouvernement moral et le gouveruement politique suppose et prolonge l’isolement exceptionnel de ces diiférens peuples, dont la réunion ne pourrait ainsi résulter que de l’oppressive prépondérance de l’un d’entre eux. Malgré l’intime connexité de leur civilisation homogène, les cinq grandes nations énumérées au début de ce volume, qui composent aujourd’hui l’élite de l’humanité, ne sauraient être , sans une intolérable tyrannie , désormais heureusement impossible, habituellement assujetties à un même empire temporel ; et cependant l’extension croissante de leurs contacts journaliers exigerait déjà riulervenliori normale d’une autorité vraiment commune, correspondante à l’ensemble de leurs affinités réelles. Or, tel est, maintenant comme au moyen, âge, l’éminent privilège de la puissance spirituelle , qui, liant spontanément ces diverses populations par une même éducation fondamentale, est seule susceptible d’y obtenir régulièrement un libre assentiment unanime. C’est
ainsi que l’elaboralion philosophique d’une telle éducation coiniiiencera inévitablement à imprimer aussitôt à la grande solution sociale le caractère européen indispensable à son efficacité. Pour bien comprendre la vraie nature du celte condition nécessaire , il Importe beaucoup d’écarter les tendances vagues et absolues d'une vaine philanthropie métaphysique, et de restreindre cette synergie aux populations qui en sont déjà , quoiqu’à divers degrés, suffisamment susceptibles, d’après l’ensemble de leurs anlécédens; sous la seule réserve de l’extension ultérieure d’un tel organisme social, au delà même de la race blanche, à mesure que le reste de notre espèce aura convenablement satisfait aux obligations préliminaires d'une pareille assimilation. Tout en consolidant les liens universels partout inhércns à l’identité radicale de la nature humaine , la nouvelle philosophie sociale, dont l’esprit est éminemment relatif, introduira bientôt une distinction familière entre les nations positives et les peuples restés encore théologiques ou même métaphysiques ; comme , au moyen âge , le même attribut qui réunissait les diverses populations catholiques les séparait aussi decellesdemeurées à l’état polythéique ou fétichique : il n’y aura , sous ce rapport , de différence essentielle entre les deux cas que la destination plus étendue finalement propre à l’organisation moderne, et la tendance plus conciliante d’une doctrine qui rattache toutes les situations quelconques de l’humanité à une même évolution fondamentale. La conception immédiate d’une trop grande extension conduirait à dénaturer profondément la réorganisation sociale , qui ne saurait avoir aucun caractère suffisamment prononce s’il y fallait
d’abord embrasser des civilisations trop inégales ou trop discordantes et de'pourvues de solidarité antérieure. Dans l’exacte mesure résultée de notre appréciation historique, se trouvent convenablement réunis les avantages opposés d’une variété assez étendue pour exciter aujourd’hui à la généralisation des pensées politiques, et d’une homogénéité assez complète pour que leur nature puisse rester nettement déterminée. Ainsi , l'obligation ’d’étendre la régénération moderne à l'ensemble de l’occident européen fournit évidemment une confirmation décisive de la nécessité , déjà établie , de concevoir la réorganisation temporelle , propre à chaque nation , comme précédée et dirigée par une réorganisation spirituelle , seule commune à tous les élémens de la grande république occidentale. En même temps, l’élaboration philosophique destinée à fonder le système final de l’éducation positive constitue spontanément le meilleur moyen de satisfaire convenablement à ect impérieux besoin de notre situation sociale, en appelant les diverses nationalités actuelles à une œuvre vraiment identique, sous la direction d’une classe spéculative partout homogène, habituellement animée, non d’un stérile cosmopolitisme , mais d’un actif patriotisme européen.
L’attribution fondamentale dont nous avons enfin ébauché sufiisainmeni l’appréciation caractéristique, comprend assurément, par sa nature, sans aucune concentration factice, l'ensemble des fonctions propres an pouvoir spirituel , pour tous les esprits qui, accoutumés à bien généraliser, sauront l’envisager dans son entière extension. Mais, sous l’irrationnelle prépondérance des habitudes métaphysiques , ma pensée ne pourrait être , à
IMIH.OSOPHIE POSITIVE.
ce sujet, pleiiiemeiil saisie, si je n’ajoulais ici un rapide eclaircisscnient supplémentaire, expressément relatif à l’indispensable complément et aux suites inévitables de ce grand office social, à la fois national et européen. En un temps ou il n’existe, à proprement parler, aucune véritable éducation, si ce n’est spontanée, et où il n’y a ) de régularisé qu’une instruction plus ou moins spéciale ,
conçue et dirigée d’une manière très-peu philosophique, même dans les cas les moins défavorables, l’étude approfondie du passé peut seule faire sentir toute la portée " . politique d’une telle attribution convenablement réali-
sée. Il est d’abord évident que cette opération initiale ne serait pas suffisamment accomplie, si le pouvoir correspondant n’organisait pas , pour l’ensemble de la vie active, une sorte de prolongement universel, destiné à empêcher, autant que possible, que le mouvement spécial ne fasse oublier ou méconnaître les principes généraux , dont la notion primitive a besoin d’être convenablement reproduite aux époques périodiquement consacrées à l’existence spéculative. Ce besoin devant être d’autant plus impérieux qu’il concerne des conceptions plus compliquées, c'est surtout envers les doctrines morales et i, sociales qu’il importe le plus d’y satisfaire, sous peine
' il’une déplorable insuffisance pratique de l’éducation pri-
mordiale. De là résulte , pour le pouvoir spirituel, nonseulement la nécessité d’exercer toujours une haute surt' veillance sur le mouvement spontané de l’esprit bumain ,
afin d’y rappeler les considérations d’ensemble, mais principalement l’obligation d’instituer, à la judicieuse imitation du catholicisme, un système d’habitudes à la fois publiques et privées, propres à ranimer énergique-
PHYSIQUE SOCIAI.E.
ment le sentiiueutsoutenu de la solidarité sociale. Comme ce sentiment ne saurait être assez complet sans celui de la continuité historique propre à notre espèce, la philosophie positive devra développer l’un de ses plus précieux attributs politiques, en présidant à l’organisation d’un vaste système de commémoration universelle, dont le catholicisme ne put réaliser qu’une faible ébauche, vu l’esprit trop étroit et trop absolu de la philosophie correspondante, impuissante à concevoir suffisamment l’ensemble du passé social. Un tel système, destiné à glorifier, par tous les moyens convenables , les diverses phases successives de l’évolution humaine, et les principaux promoteurs des progrès respectifs, uniformément appréciés d’après la saine théorie dynamique de l’humanité , /
pourra d’ailleurs être assez heureusement combiné pour offrir spontanément une haute utilité intellectuelle, eu popularisant la connaissance générale de cette marche fondamentale. Quoique ces diverses indications ne puissent être ici plus développées , j’espère qu’elles attireront suffisamment l’attention du lecteur judicieux sur les fonctions comptéinentaires de la corporation spéculative (i). Relativement à l’influence sociale qui résulte nécessaire-
(i) Si une appiéciation plus détaillée était ici possible, il faudrait conTciiablcmcnt signaler, parmi ces fonctions complémentaires , une attribution fort étendue, source nécessaire d’une grande influence ultérieure pour le pouvoir spirituel, considéré comme juge naturel du snfiisant accomplissement des diverses conditions d'éducation , les unes générales, les autres spéciales, propres aux différentes carrières sociales, d’après un sage système d’examens publics dont il n'existe encore qu’une ébauche partielle et imparfaite, mais rjni, sous lé régime positif, devra recevoir nn vaste développement usuel.