CINQUANTE-HUITIÈME LEÇON
Appréciation finale de l’ensemble de la méthode positive.
L’élaboration fondamentale que j’ai , le premier, osé entreprendre , se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle , la plus importante et le plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble , depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu’aux plus hautes conceptions sociales , comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive , dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à l’évolution nécessaire de l’humanité, que l’on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner , sans aucun grave inconvénient , à considérer ici à partir de l’impul- .sion décisive déterminée par la double action , philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d’apprécier directement, soit quant
à la méthode , ou quant à la doctrine , le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre , l’hoinogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n’ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l’extension trop incotnplèle et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu’ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de l’ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses élémens indispensables , il ne nous reste donc plus , en résultat spontané de notre opération totale , qu’à indiquer, d’une manière sommaire mais directe , dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d’abord logiques, puis scientifiques, d’après un principe d^unité réellement susceptible d’une telle efficacité , afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l’humanité , enfin parvenue , par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.
Au chapitre précédent , les conséquences générales de l’étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l’inévitable urgence d’une pareille unité philosophique , comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et
CONCLUSIONS CKNÉfiALES.
morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui , vicieusement contemplatifs , ne seraient pas aujourd’hui assez touches de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s’élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l’irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels , où l’irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace désormais d’altérer profondément les principaux résultats de l’ensemble des efforts antérieurs , en faisant bientôt déj'énérer la plupart des recherches partielles eu tentatives stériles et incohérentes , qui, dé plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée , ne pourraient enfin conserver qu’une activité spontanément destructive , aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l’on doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples , et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d’une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d’intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd’hui , et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives qu’à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites, y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l’abusive prolongation d’un inévitable interrègne philosophique , la même analyse dissolvante , qui semble aujourd’hui essentiellement
648 PUILUSOPHIE POSITIVE,
bornée aux iilées politiques et morales, où elle s’oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réor{;anisation , s’étendrait bientôt, de toute nécessité, d’après l’unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes , en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses , comme l’indiquent déjà , dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d’alierratious capitales sur beaucoup d’importans sujets. En un mot, si l’esprit positif, dont l’empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux. besoins temporaires d’une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes , sauf la diversité des formes , l’équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l’antiquité et du moyen âge , le libre essor des divagations théologicométaphysiques. Ceux donc qui persistent à n’attribuer à la moderne évolution scientifique d’autre réaction philosophique que la simple dissolution de l’autique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d’une discipline plus parfaite et plus durable , tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très-légitime, quoique trop exclusive , et qui , dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, pi'iucipalement destinées, comme nous l’avons
hisloriqueinent reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d’après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd’hui sufiBisamment accomplie. 'Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire, par l’extension décisive de l’esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de l’état flottant où se trouvent aujourd’hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chex la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été le plus complète. Mais cette désastreuse influence n’est marquée davantage dans les études organiques qu’en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d’unité directrice ; la prolongation ultérieure de l’anarcbiescientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d’incohérens détails, sous l’aveugle impulsion d’une avide concurrence^ dont l’essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même arbstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne , le simple intérêt des sciences sufifirait aujourd’hui pour en démontrer l’urgence, en y signalant le seul moyen gér
65>) PHILOSOPHIE POSITIYE.
néral de consolider suffisamment l’admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.
Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la positivité rationnelle , dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondans , à une succession toujours homogène d’états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédons, en sorte que le dernier d’entre eux , relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l’esprit humain , constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculation': positives. Aussi , malgré l’importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes , leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d’une lente et pénible élaboration, qui n’avait jamais pu jusqu’ici être convenablement instituée.
Une véritable unité philosophique exigeant certainement l’entière prépondérance normale de l’un des élémens spéculatifs sur tous les autres , la question principale se réduit donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l’essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique , parmi les six points de vue fondamentaux , mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés , et à l’ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations
CONCLUSIONS CiMÉRALES. 65 I
réelles. Or la constitutiou même do noire hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu’une telle prééminence mentale n’a jamais pu appartenir qu’au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques : caj: eux seuls, évidemment, sont susceptibles d’universalité nécessaire, l’un par la destination, l’autre par l’origiue de leurs conceptions respectives. La philosophie mathématique, d’où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique , qui n’en est , à vrai dire, qu’une manifestation décisive, présente d'ahord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle , en vertu de l’incontestable extension des luis géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique , d’où nous pouvons pareillement cesser d’isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate , doit aujourd’hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l’indispensable condition, que j’ose dire désormais suffisamment accomplie , d’une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l’évolution spéculative de l’humanité , suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire , formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l’ensemble de l’élaboration positive, pour qu’il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, ê aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l’une ou l’autre de ces deux
impulsions rivales, dont il subit inévitablement l’action simultanée.
La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l’économie 6nale du système positif, l’entière prépondérance rationnelle, soit de l’esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique , notre théorie générale de l’évolution humaine, spécialement en ce qui concerne l’appréciation historique de la progression moderne , nous permet aisément d’établir, sans aucune grave incertitude, que ai le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu’exigeait , en chaque genre , l’éveil successif d’une positivité durable, le dernier est, au contraire , seul susceptible , à tous égards , de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l’essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale , qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l’explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu’à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles , entre le génie scientifique et le génie philosophique , dont les justes prétentions respectives, d’une part à la positivité, d’une autre part à la généralité , doivent être ainsi définitivement conciliées , pour que l’état normal de l’humanité pensante puisse convenablement reposer sur la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l’impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jus-
CONCLUSIONS Générales. 653
qu’à re que révolution totale de l’iiuinanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j’ose le dire, n’a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l’esprit moderne , qui devait d’abprd être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suflisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors ‘inévitablement à un régime caduc i d’où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l’extension homogène du vrai caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l’ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature , et qui n’avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen iige, que par l’exigence temporaire des conditions primordiales propres à l’évolution positive.
Dans chacune des six parties essentielles de ce Traite, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l’individu que pour l’espèce , de toute positivité rationnelle , qu’on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique, qui , après m’avoir si heureusement fourni , dès ma première jeunesse , le point de départ le plus convenable à l’ensemble de mes longues méditations , m’a spontanément offert ensuite , par un commerce intime et journalier , le meilleur moyen de restaurer toujours lès forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d’une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les
conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes k diriger la formation d’une philosophie réelle et complète , susceptible d’une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre è remplacer enfin la philosophie tliéologico-métaphysique , ont dû être, comme je viens de l’expliquer, et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d’après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces eiforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables , quoique passagers, qu’il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne , qui , très-supérieure, sous les principaux aspects, à celles qu’on a voulu ensuite lui substituer, en a d’ailleurs sponUnément fourni le type général. Or cette mémorable conception , qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de la science universelle , a heureusement présidé-, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvéniens , au premier essor décisif de la positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais , outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l’origine , systématiquement écartées , ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair, que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence pertnr^^ batrice , dont elles ne sont pas même aujourd’hui assez dégagées, quoiqu’elle fut d’abord inévitable, et même
CONC'X^}SIO^â GÉNÉRALES. 655
indispensable, pour y neutraliser alors l’espril métaphysique , comme je l’ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu’aient été , depuis cet ébranlement initial , les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d’un tel principe philosophique , sauf le perfectionnement spécial de ses applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. La sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante lésa d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs : ils ont, en général , transporté dans l’ordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles , contrairement aux conditions fondamentales d’une telle opération, qui alignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système semblable , comme l’avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l’inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés , ils correspondent tellement, quoique d’une manière fort insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu’éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu’ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral ^et social, unique source de leur force spontanée , pour suivre de pareils projets , à l’envi des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par l’influence habituelle d’une instruction trop spéciale , dont l’absence a toutefois très-peu altéré, d’ordinaire , le mérite comparatif de leurs efforts en ce
genre. Ainsi, l’inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement einpirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique , dont l’application ultérieure, d’après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n’a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite : l’instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d’uii lien plus efficacej ne fait jusqu’ici qu’augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d’y étendre jamais l’empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation , qui entrave radicalement l’essor définitif, à la fois mental et social , de la saine philosophie moderne , il devient donc indispensable d’examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s’opérer désormais la liaison universelle des spéculations positives : or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées , l’une mathématique, l’autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.
Quoique les titres philosophiques de l’esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé
son essor primordial , elle n’a pu développer suffi* samment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes , jusqu’à cc que , par des modifications de plus en plus profondes , elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exi{jent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement projires. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive , dont les géomètres , nu contraire , d’après l’indépendance même de leurs travaux , auraient naturellement la notion la plus imparfaite , précisément parce qu’ils ne la concevraient qu’à l’état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l’évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux premiers volumes de cc Traité , la plupart des grandes spéculations mathématiques , sont loin de tenir uniquement à l’ancienneté de leur formation, en un temps où l’antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment s’affranchir. Ils résultent surtout de l’isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires , sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n’ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fonda- TOME VI. 4^
PIIII.OSOPHIE POSITIVE.
mental no sautait mieux définir l’esprit positif, comme je l’ai tant établi , que la .substitution universelle d’un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico- métaphysique. Or ce caractère principal est assure'ment trop peu marqué jusqu’ici dans les notions mathématiques , où l’extrême facilite des déductions , souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances , surtout pour l’application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d’irrécusables exemples d’une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine , et d’une puérile obstination à substituer indûment l’argumentation à l’observation. Les saines spéculations sociologiques , au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue , doivent offrir, par leur nature , la plus complète manifestation po.ssible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique , cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l’entière prééminence philosophique de l’esprit sociologique. Il faut reconnaître , en outre , sous un autre aspect fondamental , que le sentiment universel de l’invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, quoiqu’il y ait nécessairement puisé son premier assor systéinati(|ue , {larce que l’extrême simplicité des phénomènes géoraé-
triques , et même mécaniques, dont les lois y sont seules esseutielleinent appréciées , permet difficilement une pleine et active {généralisation de cette grande notion philosophique , malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son exiension réelle aux événemens célestes. Aussi a-t-on pu, A cet égard, remarquer en tout temps , et sans excepter notre siècle , jusque chee d’éminens géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués , surtout quand l’action humaine y intervient à un degré quelconque ; au point de susciter enfin une branche spéciale de l’analyse mathématique , le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes , après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de l’absurde utopie logiquedont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n’offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique , et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l’invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle , de manière à lui procurer une irrésistible efficacité , en l'étendant directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l’esprit théologico-mélaphysique , auquel la transaction
66o PHILOSOPHIE POSITIVE.
cartésienne avait été forcée Hc réserver encore cette extrême attribution , seul vestige , désurinais effacé , de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu’on examine la méthode positive , une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les éléinens essentiels , fera toujours, j’ose le dire , tiualement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l’unité fondamentale de cette méthode , tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes , dans chacune des six sciences principales. L’incontestable privilège ,que possèdent, à cet égard, les études mathématiques , tient seulement à l’extrême simplicité de leur sujet propre , qui , devant offrir d’heu. reuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitahlemeut des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification , les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par là suffisamment définis , et ne deviennent vraiment appréciables , comme je l’ai souvent montré , que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination , d’après une estimation directe des difficultés essentielles qui eu exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés , ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut
convenir que cette sorte île vérification uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique elle-même , par une lumineuse réaction philosophique, qu’à celle d’où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie : la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes tiansceedans d’investigation rationnelle , qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés scicn-. tifiques , témoigne assez clairement que la notion réelle ii’en a pas été fournie par les études mathématiques , bien qu’elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu , quelques exemples vérita-. blés , d’ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n’auraient pas puisé une telle connaissance à. sa source vraiment originale. >
La prééminence philosophique de l’esprit sociologique sur l’esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité , est encore plus spécialement évidente sous le rapport scientifique proprement dit , que sous le simple rapport logique ; en sorte qu’elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel , comme je l’ai hautement établi, en ce sens que les lois de l’étendue et du mouvement doivent exercer une première inOuence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on .sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu’elles puissent être, ne sauraient jamais,.
PHILOSUPUiE POSITIVE.
fût-ce dans les cas les plus simples , dispenser aucuneiiient de l’étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondéramte , sous peine de conduire, par l’abus du raisonnement, soit à de stériles travaux , soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a oiFert d’irrécusables exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du mode mathématique , aspirant à gouverner les recherches qu’il peut seulement seconder. Ces indications, consiaïuinent insuffisantes à un degré quelconque, deviennent , en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j’ai, le premier, démontré la nécessité d’y prendre d’abord en sérieuse considération sociologique l’ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation astronomique. Mais , malgré l’indispensable lumière qu’elles doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l’origine, systématiquement exclus dans l’unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c’est-à-dire l’effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire d’une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n’ont pu alors comporter, à uii faible degré, la pénible extension d’un pareil mode philosophique que
d'après l’insoulenable hypothèse d’automatisme, à la- (|uelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction , dont le prolongement ultérieur n’a nullninent produit, à cet égard, de meilleurs expédions , et a seulement fini par détenniner habituellement, cheiceux qui ne conçoivent pas d’autre philosophie , une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l’esprit mathématique a-t-il aujourd’hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique , eu ne concevaut même que très-confusément l’incorporation effective du domaine chimique dans uu vague et lointain avenir : ce qui est certainement fort loin de rnniversalité qu'on poursuivait d’abord, et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laisser à l’ancienne philosophie à l’égard des études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale de l’esprit humain u’aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout espoir d’une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l’éternelle coexisteuce de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu’elle y doive être beaucoup moins nuisible , n’y saurait d’ailleurs subsister que passagèrement, jusqu’au temps, très-prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisatument préparés , d’après une cduca-
lion convenable , dont ce Traite' a indiqué la nature et le plan , à diriger par eux-inètnes , comme je les en ai tant presses , l’usage permanent d’un puissant instrument logique , qu’ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos Jours, une source de graves embarras par suite d’une administration , nécessairement plus ou moins aveugle , laissée encore à dus géomètres qui n’en peuvent assez comprendre le but ni les couditions. Lus lois lus plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d’après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l’esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions pbysii[ues qu’ii l’aide de ces hypothèses profondément cbiméri((ue$ sur le mode essentiel de production des phénomènes , où j’ai si pleinement signalé l’une des plus dangereuses aberrations que puisse produire , dans la science moderne , la déplorable absence provisoire de toute vraie discipline philosophique i puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil,^ le caractère vague et arbitraire de l’ancienne philosophie. Or on doit reconnaîtie que cette désastreuse altération de la positivité rationnelle n’est essentiellement maintenue , dans la physique actuelle , que par la vicieuse prépondérance des géomètres: car les véritables physiciens , justement stimulés par un dédain, souvent très-déplacé, envers l’observation directe , seraient déjà assez disposés spontanément à sentii l’inanité et
les iiicuiivéniutis des fluides faulasliipies puur tenter aujourd’hui de débarrasser enfla leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s’ils pouvaient se soustraire à l’ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle hase. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, de voir indéfiniment dominerrenseuibledes .spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu’aux seules études astronomiques, dont la direction générale parait lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais , afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu’à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas , que la prépondérance des géomètres en astronomie , quoique bien moins yicieuse qu’en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire , relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque capitale que doive être l’influence mathématique dans les études célestes , qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, cependantl’état normal ,enastronoiniecoinmeen physique, consiste assurément dans l’administration continue de cet admirable instrument intellectuel , aussi bien que des simples instrumens matériels, par ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure ; ce qui, en l’un et l’autre cas, exige uniquement une meilleuie éducation scientifique, plus aisée, duretle,aux
astronomes qu’aux physiciens , suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille , les Herschell, les Delambre , lesOlbers, etc., ont souvent souffert de l’irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu’ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subal terne de quelques coefiBciens; ce qui a plus d’une fois entravé déjà les decouvertes réelles. Ainsi , tout porte à croire que l’ascendant fondamental de l’esprit purement mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, coininc ou le suppose communément , éprouvera nécessairement nn rapide et irrévocable décroissement, jusqu’à ce que, sous l’essor ultérieur d’une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité l’a directement circonscrit. On peut assurer que le projet d’une philosophie générale domiuée par les conceptions mathématiques seca de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité , et dont l’influence effective , au lieu de seconder aujourd’hui l’essor naturel des connaissances réelles , l’entrave désormais radicalement, depuis l’extension décisive de l’esprit positif à toutes les branclic.s essentielles de la science inorganique. Ces irra-
CONCLUSIONS GÉNÉnALES.
tionnclles tentatives , qui indiquent une si fausse appréciation de la destination et de la portée de l’entendeiiient Immaii) , n’ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoins intellectuels de la grande transition moderne , qui ne pouvait d’abord procéder autrement à l’irrévocable extinction de l’ancienne philosophie ; mais l’entier accomplissement mental d’une telle révolution , par la formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.
D'après l’ensemble de ces considérations, j’ai pu , daus la grande alternative que nous examinons , démontrer suffisamment, du moins par exclusion , sous le rapport scientifique , comme je l’avais déjà fait sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l’esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre , à cet égaref, à l’esprit mathématique. Ayant, j’ose le dire, créé, et jusqu’ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que comme d’indispensables préliminaires graduels , il ne m’appartient pas de signaler ici l’importance et la fécondité de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences , rendra bientôt des services plus qu’équivalens à ceux
qu’elle en a reçus pour son avènement initial. Une aussi récente formation ne saurait d’ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd’hui équitablement appréciables , sous l’ascendant unanime d’habitudes mentales plus ou moins contraires: en sorte que c’est principalement à priori, suivant une juste notion delà nature nécessaire des saines recherches philosophiques , qu’on doit maintenant établir l’inévitable suprématie rationnelle de l’esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré , du véritable esprit scientifique ; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables, qu’ils doivent aisément déterminer l’intime assentiment de tous les juges compétens et bien préparés.
Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d’autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d’une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence , aussi bien quand elle se borne à contempler le inonde extérieur que lorsqu’elle s’occupe iinmédiatementde l’homme. Ainsi , pourconcevoir, en principe, les droits légitimes de l’esprit sociologique à l’entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d’envisager toutes nos conceptions , même positives, comme autant de résultats nécessaires d’une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s’accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques , les autres dyna-
iniques , que rubservatiun rationnelle , soit de l’individu, soit surtout de l’espèce, peut suffisamment dévoiler, Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir , à un degré quelconque , malgré les ténèbres et les illusions de l’état métaphysique , l’inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n’étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier , essentiellement ihdépendaut de notre volonté , et dont l’altération patliologique n’est d’ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d’un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu’ici, l’intelligence humaine n’étant, eh effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l’intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux , que nulle décemverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu’à ce que l’évolution totale de l’humanité eût été convenablement ramenée à une conception d’ensemble, ce qui n’est devenu vraiment possible que de nos jours , et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne per*, mettant plus maintenant de méconnaître l’exactitude et l’efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche .siinult.méc de Tesprit humain et de la société, la philoso-
PUILOSOPIUE POSITIVE.
pbie sociologique se trouve ainsi déjà munie d’un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scieutifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, dontla rationnalitéest assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible déconsolider et d’accélérer le progrès de toutes les spéculations positives , que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble , suffisamment vérifiées par l’existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun , en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d’elles, eteo raffermissant , aulieudeles altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l’inspiration continue d’une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisammentla paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j’ai longuement préparés, je parviendrai, j’espère, à rendre la possibilité et l’importance d’une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd’hui, en l’appliquant directement , d’une manière spéciale, à l’ensemble des conceptions mathématiques , alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré
CONCLUSIONS GÉMIÉRALES. 6'^ I
l’iiicvilable rapidité de nies sommaires indications , les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel , spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà , j’ose le dire , des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les étudc.s inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j’indiquerai : i° l’importante conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques , en y dénouant spontanément d’intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables ; a° en physique , la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques , dont l’ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science, en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale , et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde ; 4° enfin , même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle , du système total des conceptions géométriques , et des premiers fondemens de l’analyse , soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses ameliorations , tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en même temps qu’à perfectionner sa marche rationnelle , sont certainement dues, d’une manière plus ou moins directe, à l’universelle prépondérance du haut point de vue historique que la sociologie m’a fourni, et qui peut seul permettre
(le (loniiner constamment l’élaboration, à la fois statique et dynamique , des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturelle.
Le choix du principe philosophique susceptible d’établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives , ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude : c’est uniquement de l’ascendant sociologique que doit résulter entre nos connai.ssances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète: tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu’une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante , toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses , radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle , au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun déveroppementscientifique,couformémentà la nature spécialede chaque branche. Comme laconstitution variable de la classe contemplative représente nécessairement, à chaque époque , la situation correspondante de l’esprit humain , les rudimens incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles , sous l’imparfaite impulsion d’un positivisme naissant, ont jusqu’ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu’à la fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains , aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant
Rrrivé ; puisque , d’après le passage des théories sociolo-^ giques à l’état vraiment positif, rien ne s’oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne k jamais l’ascendant normal qui lui appartient naturellement dans l’ensemble des spéculations humaines , où les nécessités scientiiiques sont dès lors eu pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d’abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement , la nou- > velle philosophie générale doit s’attendre ainsi , outre le.s entraves intellectuelles tenant aitx préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d’une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd’hui très-puissante, surtout chez la nation que nous avons recounne, à tant d’égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation 6nale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les conditions naturelles de leur institution provisoire, aprèsavoirété justement regardées, dans les deux derniers siècles , comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du cliapiire précédent, un puissant obstacle à rentier accomplissement de l’évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule , en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle , déjà parvenue à son extrême limite depuis le. commencement dé l'immense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais , malgi'é la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être , au fond , les plus redoutables, TOME VI. 4^
du moins en France, parce qu’ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle , celle-ci, outre l’empire fondamental, irrésistible à la longue , de ses propriétés logiques et scientifiques , doit d’ailleurs trouver d’utiles auxiliaires jusqu’au sein de ces corporations arriérées, par suite des viees .radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive ,■ parce qu’elle est naturelleiUent aveugle , en vertu de l'entière indépendance de leurs travaux-, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n’exigeant aucune préparation hétérogène^ doivent presque toujours rendre ces savane profondément étrangers à l’esprit et aux conditions de toutes les autres études positives ; d’où résultent involontairement des chocs, et par suite des résistances, d’autant plus intenses qu’il s’agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s’aggraver assez , comme je l’ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles déjà annoncée, dès le début de ce siècle^ par la division trop peu comprise que l’avénemcnt propre de la philosophie biologique .a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu’alors. unique et toujours purement mathématique , du principal organe permanent de la plus illustre corporalioR gavante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug dès géomètres doive être spécialement ii.tolé-
rable aux biologistes, il est, à divers, moindres degre's, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans, d’après l’action inégale mais commune du même principe perturbateur, l’irrationnelle prêtent tion des études inférieures k diriger les é tudes supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe, et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd’hui s’accroître- rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la situation fondamentale , seront très-propres à faciliter spontanément, dans le ifionde savant, l’accès final delà vraie philosophie, soit pai-ce qu’elle offrira de puUsans secours aux parties les plus lésées , soit en faisant sentir à tous .son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d’ensemble, maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre .un terme définitif aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l’essor insurmontable de notre anarchie scientifique ; manifestant ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable préambule , l’universelle destination organique qu’il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L’intime dépendance nécessaire , à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures , et que représente énergiquement la constitution que je lui imposée , l’irrécu-
sable le'gitiniilë de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles , ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l’essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l’entraver par les exigences pédantesques d’une homogénéité factice et stérile.
Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions diHiciles d’une pleine positivité, trouveront sans doute que j’aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d’un droit permanent d’universelle prééminence spéculative , tellement inhérent' à la nature des études sociales qu’il ne semble pas d’abord susceptible d’aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l’état où j’ai maintenant conduit l’avénement final d’une nouvelle philosophie , cette question restait la seule importante à déçider , puisque , tous les éléniens de cette grande formation étant désormais établis et caractérisés, et même successivemenf introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l’active unité d’un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement aujourd’hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impé-
C0NCLUS10^S GÉNÉlUtES. 677
lieux, sont neanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique , les conditions du progrès et celles de l’ordre, auxquelles chacun' d’eux parait exclusivement correspondre , bien que , au fond , les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé l’élément intellectuel le plus général, il fallait bien di^uter directement la chimérique généralisation de l’élément le plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l’impuissance finale de la voie philôsopbique qu’avaient dû involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l’esprit positif, d’abordnécessairementtrop borné, avait tendu , par son extension graduelle , à un ascendant universel , sous l’énergiqiie impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit , en lui-même , ce mode mathématique , il méritait encore d’être sérieusement examiné, parce qu’il a dû sembler jusc^u'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette indispensable appréciation finale, on n’aurait pu le dédaigner .entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d’où l’entendement huniain veut et doit enfin se dégager irrévo,cablement. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l’ancien, mode'théologico-métaphysiqne, j’ai réalisé, dans l’ensemble de ce Traité, parla création de la sociologie , un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complètement aux conditions que chacun d’eux avait exclusivement en vue sqns
(jiy8 PHILOSOPHIE POSITIVE.
les remplir suflisainment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister , sans doute, à constater directement, d’après une sommaire discussion comparative , cette réalisation décisive , si vainement cherchée jusqu’ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s’adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déj à . très-dépassées , ne m’aient pas permis de l’y développer asses pour détermrnev une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences yicièusement spéciales , où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.
'Daps cette discussion finale, j’ai dû m’îwsnjetlir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire mes preuves de l’exclusive considération des scieiites fondamentales ou abstraites , dont l’ensemble constitue ce que j’ai nommé, d’après Bacon , la philosophië première, desünée à fournir la base universelle des spéculations queléonques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développeiiiens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique ; car ce mode sociologique, pour l’organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique serait directement contraire.
3ous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que,
si la science abstraite a dû être d’abord le sujet exclusif ou très-préponde'rant des grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète , qui , jusqu’ici, n’a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable rationalité, parce qaie tous les éléraens philosophiques , dont la combiuaison doit présider à sa formation, n’étaient point encore assez caractérisés, comme je l’ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rieu ne serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure que l’universelle prépondérance de l’esprit purement mathématique, qui, poussant l’abstraction au plus haut degré, même énvers les plus simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et cette concentration qui doivent inévitablement 'distinguer les études directemeat consacrées à l’existence effective des divers êtres, où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle seraient radicalement inadmissibles. Au contraire , quoiqu’il importe beaucoup , comme j’ai tâché de le faire seiitjr, de conserver d’abord aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l’opération historique terminée dans ce volume , il est clair que , par la complication supérieure de leur sujet, et par les vues d’ensemhle qu’elles exigent continuellement, elles doivent spontanément' développer les dispositionsmentales les plus convenables à la culture rationnelle derhistoire naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et synthétique,. si admirablement personniûé chez notre grand Ruffon , sympathise néçes-
sairement bien davantage , à ce double titre, avec le génie propre de la sociologie qu’avec celui d’aucune autre science fondamentale, sans en excepter la biologie elleinéme. Les intérêt» géne'raux des saines études concrètes exigentdonc ccrlaineinept que la présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement à la science où les inévitables inconvéniens d’un état d’abstraction d’abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que possible, en vertu de la réalité plus.complète du point de vue habituel; des recherches qui demanderont continuellement l’application combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne sauraient être convenablement dirigées que sous l’universel ascendant de l’esprit sociologique, seul susceptible d’organiser activement une telle combinaison. '
Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie , d’être la moins abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, de féire spontanément prévaloir les idées d’ensemble et lé véritable point de vue humain, manifestènt également, sous le second aspect ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout autre mode d’organisation de la philosophie première , fût-il d’ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre k régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative aux
CONCI.USIOHS GÉNÉRALES. 68 1
émotions de l’homme , dans les cas même qui semblent le plus ë’en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu’avec le genre d’esprit scientifique le mieux disposé à l’unité , comme étant le plus eiitpreint d’humanité. On doU reconnaître, à ce sujet, que la tendance auti-eslhétique émpiriqueiuent reprochée à la philosophie positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l’esprit ma thématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, sont loin d’être dépourvues de fondement actuel : car rien ne doit êlne aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique .que les habitudes «lispersives développées, chez les géomètres, par des études qui comportent spontanément un morcellement presque indéfini, et la disposition routinière qui. en résulte trop souvent à argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d’une vaine.'et stérile unité mathématique à une véritable et .féconde unité sociologique , cette nouvelle philosophie se montrera finalement, j’ose l’assurer, enéore plus favorable à l’essor continu de tous les beaux-arts que la philosophie théoio'gico-métaphysique, envisagée même à l’état ‘polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à cet égard, sa pleine maturité; j’indiquerai sommairement, au dernier chapitre de ce Traité, l’explication directe et spéciale de celte réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire convenablément pressentir une semblable tendance, que l’esprit positif, quij sous la présidence malhcmatique, avait dû rester entièrement étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contrairp ,
G8a PUILOSOPIUE POSITIVE.
naturelleinerit forcé de se les iacorporer profondétuenl , aussitôt que ', parvenu enfia- au degré sociologique , coiurae il l’est dans cet ouvrage, il entreprend de décou'vrir les véritables lois générales de l’évolution humaine , dont l’évolution esthétique constitue l’un des principaux élémens ; cette étude étant d’ailleurs toujours subordonnée à l’irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique , qui rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d’un tel sujet. Rien , sans doute , n’est plus propre-qu’une pareille élaboration historique àTaire spoutanément apprécier la relation directe qui doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l’existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique' établira habituellement, entre lé point de vue esthétique et le point de vue ecientifique, une irrévocable harmonie , éminemment utile à leur perfectionnement mutuel , en même temps qu’indispensable à leur commune destination sociale.
■ Le seul ordre d’idées- qui paraisse devoir nécessairement souffrir de cet avènement prochain.de l’esprit sociologique , au lieu de l’esprit mathématique , à ta présidence générale de la philosophie naturelle, c’est celui des applications industrielles , qui , devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique , d’abord sous l’aspect géométrico-mécanique j et ensuite sous le rapport physico- chimique , semblent exposées à une sorte d’ahandon funeste ^ dès que cette étude n’occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques., Mais d’abord il y aurait, au fond, peu d’inconvéniens réels', inêifie pratiques ,. à faire aujourd’hui subir
CONCLUSIÔNS GENERALES.
un certain ralentissement efFectif à un genre du combinaisons qui a pris maintenant une exorbitante prépondérance , et dont l’extrême facilité caractéristique , aussi bien que l'intime connexité arec les plus vulgaires penchans , menacent d'absorber tous les autres modes plus.nobles de l’activité humaine. On ne saurait craindre d’ailleurs, dans le milieu actuel, que cette diminution f résultat nécessaire de l’essor croissant des sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des sociétés modernes, soft jamais poussée au point de déterminer, à cet égard, aucune négligence vraiment dangereuse-, et, si cette fâcheuse ioQuence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée , par sa nature , au vrai point dé vue d’ensemble, la reçtifierait suffisamment: le gouvernement des sbciologistes, ne pouvant être aveugle comme celui des géomètres , ne saurait produire , même soiis l’ascendant des plus actives préoccupations philosophiques , aucune déconsidération des travaux mathéinati-' qUes qui soit, à beaucoup près, comparable au 'stupide dédain que l’esprit mathématique inspire trop souvent, de nos jours , pour les études sociales. Eu second lieu, le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu’ici, des divers moyens déjà acquis que de l’accumulation désordonnée de moyens nouveaux ; en sorte que la prépondérance des considérations générales, loin d’y être inopportune , y devient, au contraire, de plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d’unfol entrainement analytique : ainsi , sous ce rapport , le régime sociologique est fina-
684 PWLOSOPBIE POSITIVE.
lement plus favorable que le régime mathématique à rùtiledévey>ppemeDt des améliorations matérielles. Trop d’occasions décisives s’offrent maintenant de vérifier combien l’esprit mathématique actuel est ordinairement impropre à diriger convenablement les operations industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce cas élémentaire , exige principalement une continuelle. appréciation d’ensemble , fort peu compatible avec les habitudes étroites et dispersives si fréquemment déterminées jusqu’ici par un ordre de spéculations où l’on s’attache essentiellement à poursuivre très-loin chaque Considération isolée, quelque secondaire qu’elle puisse être , sans s’inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs influens. Il importe , en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, que l’élaboration ultérieure du nouveau.corps de doctrine , destiné à systématiser l’action rationnelle de l’homme sur la nature , ne saurait être dignement .accomplie que sous l’inspiration permanente de la philosophie sociologique, seule apte, comme .envers la science concrète et la théçrie esthétique, à instituer réellement la combinaison très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par là nature de ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à peine entrevues chez nos ingénieurs. J’ai déjà indiqué , dès le début de ce Traité {vojrez la deuxième leçon), le vrai principe de cette importante relation; tuais l’intime conviction de Sa haute nécessité, afin de régulariser suffisamment l’hacmonie fondamentale entre la contemplation et l’action , m’a d’ailleurs déterminé depuis. longtemps- à consacrer plus tard, si le puis, un ouvrage spécial au développement direct
c0^CLUS^O^S GÉNÉRALES. G85
il'uue telle application de la nouvelle philosophie générale. '
Ainsi , la triple élaboration ultérieure , d'abord concrète , ensuite esthétique , et enfin technique , que doit aujourd’hui savoir diriger toute véritable philosophie , cohfirinerait ap besoin la démonstration pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l’ensemble des motifs purement abstraits pour constater, à tant d’égards , la prééminence normale qui doit désormais appartenir irre'vocablement à l’esprit sociologique dans le système entier des spéculations positives, à jamais affranchies de lar vaine domination provisoire de l’esprit mathématique. Toute l’économie de cet ouvrage,, surtout dans ces trois derniers volumes, a fait, du reste ,. assez connaître sous quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie est inévitablement . acquise. Chacun des nouveauté philosophes devra d’abord s’assujettir systématiquement, comme je l’ai fait moi-mème spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à la fois scientifiquè et logique, fondée' sur l’étude hiérarchique des diverses branches essentielles de la' philosophie naturelle , et destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la constance’ qu’exige l’entiei* accomplissement d'une telle initiation', nul ne doit prétendre, surtout de nos jours , à un ascendant philosophique qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre* le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera naturellement trop contesté pour qu’aucune grave insuffisance de ses vraies conditions puisse rester inapcr-
çue OU impunie. L’ilIu$oire prépondérance des géomètres est d’une acquisition beaucoup plus facile , puisqu’elle lie demande pas la moindre préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité caractéristique rend d’ailleurs aisément accessibles aujourd’hui à tant de médiocres intelligences , au prix de quelques années d’application régulière. Mais aussi l’ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n’a pu jamais obtenir l’aiphition .mathématique , qui , malgré setr prétentions à l’universalitë scientifique, a presque, toujours exercé, pendant les deux derniers siècles , une suprématie plus apparente qu’effective , quoique le plus souvent perturbatrice , par üne suite nécessaire de son intime irrationnalité.
Cet avènement spontané d’une véritable unité, désormais assex constatée , dans le système entier de la philosophie positive , étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé,- à la fois historique et dogmatique, vient henreusemept dissiper enfi>n le fatal antagonisme mental qui, depuis vingt siècles , s’oppose de plus en plus à l’état pleiuemen.t normal de la raison humaine , où les' conceptions relatives à l’homme et celles propres au inonde extérieur ont toujours semblé jusqu’ici radicalemént inconciliables, tandis que notre solution philosophique les combine irrévocablement , *en assignant à chaque classe la juste influence générale , soit scientifique , soit logique , qui convient à sa propre nature , sans jamais altérer ainsi l’harmonie fondamentale. Nous avons, directement reconnu, d’abord au quarantiènie chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que l’antipa-. thie graduellement développée entre l’esprit théologique
et l’espfitpositifne pouvait avoir, à l’origine, d’autre prinr cipe essentiel que la simple inversion mutuelle de l’ordre suivant lequel devaient se succéder ces deux genres de spéculations , respectivement complémentaires , dont chacun tend plus ou moins à dominer l’autre : l’ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite liautement ressortir l’intime réalité d’une telle appréciation. La préférence spontanée qu’a dû primitivement acquérir la considération de l’homme , alors seule applicable à l’uniforme explication du monde extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante , le caractère nécessairement théologique de la philosopliie initiale : au contraire, les notions positives, qui, par une influence continue , explicite ou* implicite , ont ultérieurement suscité l’altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus Simples études inorganiques , et spécialement de l’astronomie ; quoique l’esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives, en ait souvent dissimulé la véritable source , en se croyant créateur quand il n’était qu’organe. Cet antagonisme élémentaire o réellement présidé , d’après le cinquante-deuxième chapitre , à la transformation du fétichisme en polythéisme , -préparée par l’astrolàtrie ; mais sa tendance n’a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage du polythéisme au monothéisme , .où , pour la première fois , l’évolution philosophique a du exiger une vraie discussion. Alors , nous avons vu , au cinquante-troisième chapitre , la science inorganique , sous une .apparence 'systématique due à l’uniforme prépondérance de la grande entité métaphysique, s’élever directement, en vertu de
Di
688 pfm.osoi>HiE positive.
sa supériorité mentale ^ contre l’ancienne unité tliéologique ÿ dés lors‘ intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale , opposée à l'insuffisance radicale de cette rivale , dût prolonger longtemps encore son ascen-^ daAt politique : ainsi* surgit , entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui , depuis Aristote et Platon , a dominé l’ensemble de l’évolution humaine, et dont l’élite de l’humanité subit maintenant la dernière influence , comme l’a montré tout le cours de notre.opération historique. La troisième phase du moyen âge' nous a fait voir , au cinquantesixième chapitre., ce long antagonisme recevant., dans la mémorable transaction scolastique , une profonde modification , premier symptôme décisif de l’irrévocable décadence de la philosophie initiale ,- dont l’efficacité sociale venait d’ètre essentiellement épuisée en constituant le catholicisme , et que les exigences, désormais prépondérantes , du progrès intellectuel , obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les prétentions politiques de la philosophie métaphysique , auparavant ' extérieure, an système catholique. Dès lors régulièrement associée à une intronisation précaire, quoique sa partici*^ pation dût tendre à y devenir de plus en phis exclusive, la profonde impuissance organique de celteH:i n’a jamais pu lui permettre 'd’éliminer entièrement les conceptions pu.^
■ renient tbéologiques, seule iiase normale de son autorité générale , et dont elle a dû s’efforcer , au contraire , de maintenir l’empire ultérieur contre l’imminente invasion de-l’esprit positif , qui, à partir de cette époque, devait . graduellement développer sa commune incoinpatibilité, dvec ces deux modes , l’un principal , l’antre accessoire ,
de l’antique système ineutal. Quand l’essor continu des connaissances réelles , surtout astronomiques , eut enfin de'terminé cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la méibode positive dans toute l’étendue de la philosophie naturelle, sous l’unique réserve d’une vaine présidence laissée encore à la méthode théologico-mélaphysique envers les études morales et sociales ; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique instituée au xni' siècle. Cette incohérente position , qui a persisté jusqu’ici , ne comporte certainement d’autre issue, d’après rcnsemble de ma théorie historique , que l’oniverselle prépondérance de la positivité rationnelle , désormais seule susceptible d’un véritable ascendant général : autrement il faudrait désespérer de la systématisation mentale , et, par suite aussi , de la réorganisation sociale, soit progressive , soit même rétrograde. Mais les impuissantes tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer une véritable philosophie positive sous l’impulsion mathé- ^ matique, devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette exclusive solution comme essentiellemeut impossible. Dans cette douloureuse perplexité , l’extension finale de l’esprit positif aux spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ceTraité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de toute autre manière inextricable , en assurant une large satisfaction normale aux conditions, dès lors intimement solidaires , de l’ordre et du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent essentielle-