TOME VI
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les difticultés caiacléiistiques constiluent même la principale dcsfinalion scientifique de l’ensemble des éludes malliématiques , aussi bien que sa plus heureuse stimulation logique. Cette application décisive exerce d’ailleurs une réaction nécessaire éminemment propre à faire dignement apprécier la réalité et la portée des notions mathématiques , dont le vrai caractère philosophique ne .saurait être convenablement senti par ceux qui n’ont pas accordé une attention suflisante à une telle manifestation.
Il serait superflu d’insister ici sur la lumineuse confirmation qu’y reçoivent spécialement les lois universelles que nous venons de remarquer. C’est surtout en cette partie prépondérante de la philosophie inorganique que l’humanité développera toujours le premier sentiment systématique d’une économie nécessaire, spontanémeut émanée des relations invariables propres aux phénomènes correspondans, et dont l’ascendant fondamental, radicalement soustrait à notre influence, doit servir de règle permanente à notre conduite effective. Quelque extension indispensable que ce sentiment initial doive ensuite acquérir graduellement envers les phénomènes plus compliqués, c’est à une telle source qu’il faudra sans cesse remonter pour en apprécier suffisamment l’énergie et la pureté : notre éducation individuelle maintiendra certainement, à cet égard, sur une moindre échelle, la haute influence philosophique que les études astronomiques ont nécessairement exercée dans notre éducation collective. Toutefois l’ascendant scientifique du vrai point de vue humain, c’est-à-dire social , y doit spécialement conserver sa destination universelle, afin de garantir la pleine rationnalité des études correspondantes;
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car, du point de vue purement céleste, l’astronomie positive semblerait constituer une science très-peu satisfaisante, d’après notre ignorance radicale des lois vraiment cosmiques, et la restriction nécessaire de nos recherches effectives au seul monde dont nous faisons partie. Mais , au contraire , le véritable esprit philosophique explique aussitôt et justifie pleinement cette restriction fondamentale , rationnellement motivée désormais par la vérification toujours nouvelle de l’entière indépendauce des phénomènes intérieurs de notre monde, les seuls qui doivent réellement nous intéresser , et que nous pouvons aussi connaître parfaitement , envers les phénomènes plus généraux relatifs à l’action mutuelle , essentiellement inaccessible, des divers systèmes solaires. Une telle indépendance, qui offre d’ailleurs la plus haute manifestation possible de la seconde loi universelle remarquée ci-dessus, fait directement sentir l’inanité nécessaire des tentatives irrationnelles sur la prétendue astronomie sidérale, qui constituent aujourd’hui la seule grave aberration scientifique propre aux études célestes. A la vérité , l’astronomie nous offre aussi déjà , à certains égards, la première vérification importante des empiétemens abusifs que présentent ensuite , au plus haut degré , les parties supérieures de la philosophie naturelle, d’après le caractère essentiellement empirique qu’a dû jusqu’à présent affecter l’élaboration préliminaire delà science réelle, dont les diverses branches principales se sont développées à l’aveugle imitation les unes des autres , et , par suite , sous l’ascendant plus ou moins direct de l’esprit purement mathématique. Mais nous avons reconnu, au chapitre précédent, <jue cet inévitable
ascendant provisoire ne saurait produire , eu astronomie, les mêmes dangers scientifiques que partout ailleurs, puisqu’il y est pleinement conforme à la vraie nature des recherches , et seulement contraire à une judicieuse administration logique , qui y exigerait , comme en tout autre cas , la subordination continue de l’instrument à l’usage.
En passant de l’existence purement mathématique , manifestée surtout dans l’ordre astronomique , à l’existence physique proprement dite , on commence à sentir la progression fondamentale que tout le reste de la philosophie naturelle caractérisera de plus en plus , en appréciant une nouvelle activité spontanée , plus spéciale , plus complexe, et plus éminente, qui modifie essentiellement l’activité antérieure , plus simple et plus générale. Quoique tous les phénomènes vraiment physiques soient nécessairement communs à tous les corps quelconques, sauf l’unique inégalité des degrés, leur manifestation exige toujours un concours de circonstances plus ou moins composé, qui ne saurait jamais être rigoureusement continu. Parmi les cinq grandes catégories que nous avons dû y distinguer , la première , relative à la pesanteur, nous a seule offert une véritable généralité mathématique; aussi constitue-t-elle la transition pleinement naturelle de l’astronomie à la physique : toutes les autres nous ont présenté une spécialité croissante, d’après laquelle nous les avons surtout classées. Outre la nécessité directe de cette nouvelle étude fondamentale pour connaître une partie aussi essentielle de l’existence inorganique, elle compose, conjointementavec la chimie , le couple scientifique intermédiaire, destiné, dans le
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système total de la philosophie première , à lier le couple initial matliématico-astronomique au couple final biologico-sociologique. Son importance philosophique devient, sous ce rapport, facile à sentir, en général, en supposant uu moment qu’une telle transition n’existât pas^ car il serait aussitôt impossible de concevoir réellement l’unité de la science humaine , ainsi formée de deux élémens radicalement hétérogènes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée , quand même on admettrait d’ailleurs qu’une pareille lacune permit encore l’essor suffisant de l’esprit positif, ce qui serait certainement contradictoire à la marche inévitable de notre éducation logique, établie au chapitre précédent. Mais cet élément intermédiaire, naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l’autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre intelligence l’heureuse faculté de parcourir graduellement le système entier de la philosophie abstraite , en parvenant, suivant une succession presque insensible , des plus simples spéculations mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques. Toutefois la même position encyclopédique qui confère évidemment à uu tel couple scientifique cette indispensable attribution y devient, à d’autres égards, une source non moins nécessaire de difficultés fondamentales, qui influeront toujours beaucoup sur l’imperfection relative de cette double étude , dont le sujet propre lie saurait offrir ni l’admirable simplicité du couple initial, ni la solidarité caractéristique du couple final. Quand toutes les parties de la science réelle seront enfin convenablement cultivées , il y a lieu de croire que , par
ce motif , ces spéculations moyennes devront être , tout compensé, finalement jugées plus imparfaites, noii-seu- ' lement que les premières , ce qui est déjà bien reconnu , mais aussi que les dernières , du moins aux yeux de ceux qui n’attacheront point une importance exagérée à la précision des déterminations , et qui apprécieront surtout l’harmonie des conceptions. En nous bornant d’abord à la physique , beaucoup plus avancée d’ailleurs que la chimie , il ne faut pas que l’immense accumulation actuelle de précieuses notions spéciales y dissimule l’extrême imperfection que nous avons constatée, à tant d’égards essentiels, dans son caractère philosophique, et qui tient , sous divers aspects , à sa propre nature , quoiqu’elle soit , sans doute , fort aggravée par une vicieuse institution , qui pourrait désormais être suffisamment rectifiée. Cette science offre, en premier lieu, le grave inconvénient d’être inévitablement composée de parties plus ou moins hétérogènes , beaucoup plus distinctes les unes des autres que ne le sont entre elles la géométrie et la mécanique , et bien davantage surtout que les diverses branches principales de la biologie ou de la sociologie. Malgré d’heureuses relations binaires, l’importante fusion opérée de nos jours des notions magnétiques parmi les notions électriques ne doit faire nullement espérer que cette multiplicité scientifique soit jamais réductible à une véritable unité , même sous la vaine intervention des vagues hypothè.ses métaphysiques qui altèrent encore profondément la positivité des conceptions physiques. Il y a plutôt lieu de penser, au contraire , qu’une plus complète appréciation de l’existence inorganique augmentera ultérieurement le noin-
bre de co$ élémeiis irréductibles , que nous avous maintenant fîxc à cinq; car cette diversité ne doit pas seulement correspondre à celfe des modes ainsi étudiés, mais aussi à celle de nos propres moyens organiques d’exploration élémentaire. Or, parmi les cinq branches actuelles de la physique, deux s’adressent chacune à un seul de nos sens, l’une à l’ouïe, l’autre à la vue; et celles-là ne sauraient assurément jamais coïncider, malgré les chimériques espérances suscitées quelquefois par de vicieux rapprochemens, sous l’ascendant sophistique d’hypothèses antiscientifiques : les trois autres se rapportent également à la vue et au touclier, et cependant , malgré cette afifinité organique , personne n’oserait aujourd’hui regarder la thermologie ou l’électrologie comme réelle ment susceptible de fusion ultérieure avec la barologie, ni même entre elles, quelque incontestables que soient , à certains égards , leurs relations nptarelles. Le nombre effectif de nos sens extérieurs n’est, pas d’ailleurs maintenant à l’abri de toute grave incertitude scientifique, d’après l’étal d’enfance où se trouve encore toute la théorie des sensations, si déplorablement abandonnée jusqu’ici aux seuls métaphysiciens : une appréciation vraiment rationnelle , à la fois anatomique et physiologique, conduirait sans doute , par exemple, à distinguer entre eux les deux sentiinens de chaleur et de pression, aujourd’hui vaguement confondus , avec plusieurs autres peut-être , dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation de netteté, semble destine en quelque sorte à recueillir toutes les attributions dont le siège spécial n’est pas clairemeut déterminé. Quoi qu’il eu soit à cet égard , il reste iucontestable que deux de nos sens,
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l’odorat et le goût , très-employés en chimie , n’ont encore, dans la physique, aucune application essentielle : cependant on doit penser que chacun d’eux , et surtout le premier, aurait déjà suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse avait été, sous ce rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup d’autres animaux supérieurs; de inêine, réciproquement, que l’optique et l’acoustique seraient probablement encore inconnues si notre vision et notre audition étaient au niveau de notre olfaction. Le mode d’existence inorganique spécialement appréciable à l’odorat semble , en effet , n’ètre pas moins distinct , par sa nature , de ceux qui correspondent aux deux autres sens que ceux-là ne le sont entre eux ; comme le confirme surtout la persistance très-prépondérante de l’olfaction dans l’ensemble de la série animale. Malgré les obstacles inévitables que notre imperfection organique doit toujours apporter à l’essor de la branche correspondante de la physique, une exploration plus artificielle pourrait sans doute indirectement parvenir à les surmonter assez pour donner lieu à une telle extension scientifique : d’ailleurs il ne nous serait peutêtre pas impossible d’instituer, à cet effet, avec les plus intelligens des animaux qui nous surpassent sous ce rapport, une sorte d’association contemplative, équivalente à l'utile association active , militaire ou industrielle , dont le même sens a dès longtemps fourni le motif spontané. Ainsi , le nombre des élémens vraiment irréductibles dont la physique générale doit être composée n’est pas même encore rationnellement Gxé. Quand il aura été convenablement déterminé, de manière à écarter essentiellement toute vicieuse concentration , en
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prévenant toutefois une scission spéculative qui ne serait pas moins contraire au véritable esprit de cette étude nécessairement multiple , l’inilueuce philosophique pourra plus aisément améliorer la constitution scientifique de chaque branche principale. Envers les parties même les plus avancées, nous avons reconnu que cette constitution est loin d'être aujourd’hui suffisamment définie ; elle flotte encore presque toujours entre l’impulsion quasi-métaphysique de géomètres trop peu disposés à la saine appréciation des théories physiques , et la résistance empirique de physiciens trop étrangers à une judicieuse initiation mathématique. Les abus essentiels de l’esprit mathématique offrent ici plus de dangers que partout ailleurs, parce que leur introduction y est nécessairement beaucoup plus directe et leur conservation plus spécieuse qu’en aucune autre science plus compliquée, d’après la nature purement géométrique ou mécanique qu’on ne saurait contester à un grand nombre de spéculations physiques , quoique la plupart aient réellement un tout autre caractère. Chaque science fondamentale ayant eu à se défendre des envaliissemens de la précédente , dont l’ascendant, à la fois logique et scientifique , y a dû spontanément présider à l’essor initial de la positivité rationnelle , c’est surtout aux physiciens qu’il appartient aujourd’hui, dans l’institution finale de nos spéculations réelles, de contenir suffisamment , d’après de saines inspirations philosophiques , l’aveugle instinct qui entraîne encore les géomètres à exercer, sur l’ensemble des études naturelles, une domination stérile et oppressive. La perturbation radicale à laquelle la physique est ainsi plus complètement expo-
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VHfLOSOPHIE POSITIVE,
sée qu’aucune autre science, m’a de'terniiné à y rapporter la discussion ge'nérale, d’ailleurs universellement applicable, des vicieuses hypothèses qui continuent à y altérer profondément la réalité des conceptions principales. Nous avons, en effet , reconnu que les fluides métaphysiques n’y sont aujourd’hui maintenus qu’afîn de permettre d’y envisager tous les phénomènes quelconques, contre leur nature évidente , comme exclusivement mécaniques. Or, cette uniforme représentation ne saurait être pleinement convenable qu’envers la seule barologie, où nous savons d’ailleurs que , de même qu’en astronomie , mais à un plus haut degré , l’heureuse application de l’esprit mathématique n’a pu être encore suffisamment accomplie , faute pareillement de sa judicieuse subordination au véritable esprit de la physique, qui ne pourra y prévaloir couvenablement que d’après l’indispensable rénovation de notre éducation scientifique. Mais, quelles que soient , à ces divers titres , les graves imperfections de la physique actuelle , les unes directement inhérentes à sa propre nature , les autres seulement relatives à une vicieuse culture , elles n’empêchent pas que sa vraie constitution philosophique ne soit déjà assez appréciable pour permettre d’établir , entre ses diverses branches effectives , et sous la réserve ultérieure de branches nouvelles, une succession hiérarchique pleinement conforme à sa véritable position encyclopédique. Une telle classiûcalion , toujours fondée sur le même principe essentiel de la généralité décroissante que nous avons vue partout prévaloir, est sans doute destinée à remédier suffisamment aux iitconvénieus spontanés de la multiplicité scientifique nécessairement propre à la physique , en y
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instituant une transition graduelle des spéculations barologiques presque adhe'rentes à l’astronomie , aux spéculations électrologiques les plus voisines de la chimie.
Quoique nous ayons dû, au chapitre précédent, pour faciliter l’appréciation de l’ensemble de l’évolution logique , réunir essentiellement la phase chimique à la phase physique , il convient ici de considérer séparément le second élément du couple scientifique moyen , comme plus spécialement propre à conduire au couple supérieur ou final, tandis que le premier émanait plus naturellement du couple inférieur çu initial. Il s’agit alors du mode le plus intime et le plus complet dç l’existence inorganique, que l’esprit humain a eu tant de peine à distinguer suffisamment, sous ce rapport, de l’existence vraiment organique. L’activité matérielle s’y élève à un degré évidemment supérieur, qui modifie profondément If système des phénomènes antérieurs. Sans que ce nouvel ordre d’effets naturels cesse réellement de nous offrir la général! té inorganique, elle y a toutefois gravement décru. Outre le concours beaucoup plus complexe, et par suite plus rare, des circonstances indispensables à leur production, ces phénomènes présen ten t nécessairement, entre les diverses substances, des différences essentielles, qui ne sont plus réductibles, comme en physique], à de simples inégalités d’énergie , sauf d’après les vagues hypothèses générales qu’une vicieuse impulsion mathématique y a quelquefois indirectement suscitées, et que leur évidente stérilité y rend peu dangereuses. C’est surtout ici que se développe, dans toute sa plénitude, la tendance constante que nous avons remarquée parmi les divers ordres de phénomènes à devenir de plus en plus modifiables
mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Les phénomènes purement physiques en avaient sans doute offert la première manifestation, puisqu un tel caractère y avait nécessairement motivé l’introduction spontanéejde la méthode exi>érimentale proprement dite. Mais, quoique cette méthode soit, au fond, moins satisfaisante en chimie , par la difficulté supérieure des recherches , la faculté de modiüer y est naturellement bien plus complète , puisqu’elle s’étend alors jusqu à l’intime composition moléculaire. La modification pourrait , il est vrai , être encore plus prononcée dans l’ordre des actions vitales , en tant que plus compliquées et plus spéciales; mais, par cela même qu’elle y serait souvent poussée jusqu’à la suspension totale ou même l’entière suppression de phénomènes beaucoup plus précaires, elle n’y saurait présenter autant d’utilité réelle. Aussi la chimie constituera-t-elle toujours, et de plus en plus , la principale base de notre puissance matérielle. Sous l aspect spéculatif , la double destination fondamentale des études inorganiques y est spécialement évidente , soit pour achever d’apprécier l’existence universelle en ce qu’elle peut offrir de plus intime , soit pour compléter la connaissance du milieu général dans sa plus immédiate influence sur l'organisme. A l’un et l’autre titre , l’importance scientiSque de la chimie est assurément incontestable, comme constituant, par sanarture, l’indispensable transition des spéculations inorganiques aux spéculations organiques : le caractère d’élément moyen, qui lui est commun avec la physique, s’y trouve spontanément beaucoup plus prononcé. On y sent aussi , sous un autre aspect essentiel , l’approche des études biolo-
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giques, en voyant alors augmenter notablement l’intime solidarité naturelle propre à l’ensemble du sujet scientifique , si insuffisante en physique, et même , au fond , en mathématique. Mais, par une nouvelle conséquence de la complication supérieure, sa culture plus récente et plus imparfaite laisse aujourd’hui la chimie beaucoup plus éloignée encore que la physique elle-même de la vraie constitution scientifique qui convient à sa position encyclopédique, au point que nous y avons souvent reconnu des traces très-prononcées de la plus grossière métaphysique. Sa nature intermédiaire la destine , sans doute, à faire convenablement pénétrer, dans le système des études inorganiques, l’esprit d’ensemble spontanément développé par les études organiques , avec la méthode comparative et la théorie taxonomique qui leur sont propres, et que j’ai tant représentées comme éminemment aptes à perfectionner directement les spéculations chimiques. Là donc devraient déjà se trouver le terme actuel de l’ascendant préliminaire du régime analytique , et le commencement naturel de la prépondérance finale que doit partout obtenir le régime synthétique. Jusqu’ici, au contraire, cette science, après avoir trop aveuglément détruit la systématisation provisoire que la belle théorie du grand Lavoisier lui avait si heureusement imposée, et qui n’a pu encore être convenablement remplacée , se trouve plus abandonnée qu’aucune autre à l’irrationnelle activité de l’esprit de détail , qui l’encombre journellement d’une stérile accumulation de faits incohérens. Si l’essor de la doctrine numérique tend à y maintenir désormais un certain degré de rationnalité , ce n’est qu’en y écartant davantage le principal sujet
scientifique, outre les spe'culatioiis hasardées que suscite souvent cette conception incomplète et insuffisante , d’où émane d ailleurs une disposition , déjà trop commune, à dissimuler le vide réel des idées sous un facile verbiage hiéroglyphique , à 1 imitation des abus algébriques. Aucune autre science n’exige aussi impérieusement, à tous égards , l’intervention directrice d’une saine philosophie , pour y discipliner un aveugle empirisme , dont tout le caractère théorique s’y réduirait bientôt , sans un tel ascendant normal , à l’impuissant appareil des nomenclatures et des notations techniques. Ce n’est plus ici de l’invasion mathématique qu’il faut surtout préserver la vraie constitution scientifique: ce danger, trop détourné, cesse d’y être assez redoutable; il sera d’ailleurs naturellement contenu déjà par la physique, qui s’y trouve bien autrement exposée, comme on l’a vu ci-dessus. Mais la chimie a principalement besoin d’être judicieuscinent garantie contre la vicieuse domination de la physique elle-même , première source directe de sa positivité rationnelle , et à travers laquelle s’v introduirait , au reste , l’ascendant mathématique. Par une aberration philosophique essentiellement analogue à celle qui voudrait réduire l’existence physique à la seule existence géométrique ou mécanique, beaucoup d’esprits distingués sont maintenant entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans les phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Une tendance aussi radicalement contraire au progrès général de la chimie y est d’autant plus dangereuse qu’elle repose en partie sur l’incontestable affinité des deux sciences fondamentales les plus voisines l’une de l’autre, d après une irrationnelle exa-
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{'ération de la haute eftlcacité chimique qui appartient évidemment aux diverses actions physiques-, y compris même peut-être les vibrations sonores convenablement explorées. Cette intime perturbation n’y sera suffisamment contenue, comme partout ailleurs, mais d’après des motifs encore plus urgens, que par la prépondérance normale du véritable esprit philosophique , présidant à l’universelle régénération de l’esprit scientifique actuel. Mais , quelle que soit encore , à tant de titres , l’extrême imperfection , à la fois scientifique et logique, des études chimiques , ou la prévision rationnelle , qui caractérise surtout la véritable science, n’est presque jamais possible aujourd’hui qu’à certains égards secondaires , leur état présent n’en a pas moins déjà développé irrévocablement le sentiment fondamental des lois naturelles envers les phénomènes les plus compliqués de l’existence inorganique, qui furent si longtemps regardés comme spécialement régis par de mystérieuses influences et susceptibles d’arbitraires variations. On parvient alors à sentir nettement l’ensemble de la constitution propre à la science préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique jusqu’à sa terminaison chimique , profondément liées par l’interposition spontanée de la physique.
Après avoir ainsi fondé cette moitié de la philosophie première qui devait d’abord être spécialement analytique , l’esprit positif s’est enfin élevé directement à celle dont le caractère a dû toujours être essentiellement synthétique , malgré les graves aberrations , à la fois scientifiques et logiques, qu’y entretient encore une servile imitation de l’élaboration préalable qui lui a nécessaire-
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véritable à repousser Tuniverselle prépondérance spéculative du point de vue sociologique, où ils doivent voir, an contraire, le seul moyen de garantir suffisamment l’indépendance et la dignité de leurs propres études contre les prétentions opposées , mais également oppressives, des physiciens et des métaphysiciens. Malgré que la distinction scientifique entre l’existence individuelle et l’existence sociale ne soit réellement assez prononcée que dans notre seule espèce, elle exige néanmoins, comme je l'ai tant démontré , l’indispensable décomposition de la philosophie organique en deux sciences distinctes, quoique intimement liées , l’une biologique, l’autre sociologique, puisque la considération humaine est évidemment celle qui doit y prévaloir , et à laquelle doivent toujours être essentiellement rapportées toutes les autres appréciations vitales. Quelque importante réaction que la seconde étude doive ultérieurement exercer sur la première , il est d’ailleurs sensible que la sociologie doit d’abord reposer sur la biologie , afin de connaître l’agent nécessaire des phénomènes qui lui sont propres, après avoir apprécié le milieu où il doit se développer, avant d’examiner sa marche effective. Nous avons surtout constaté que cette division fondamentale des deux sciences organiques résulte spontanément d’une dernière application générale du principe incontestable que nous avons partout employé pour construire graduellement la hiérarchie scientifique.
En passant des études inorganiques aux études purement biologiques, on sent, avec une énergique évidence, que l’existence matérielle éprouve alors un immense accroissement nouveau, très-supérieur aux deux degrés es- TOME Vf. 5a
CONCLl'SIONS GÉNÉRALES. <Sl9
tal e.st devenu tellement antipathique à ia raison moderne, que depuis trois siècles nous l’avons vu, à beaucoup d’égards, compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la plus indispensable ré.sistance le caractère inévitable d’une vraie rétrogradation, aussi bien dans l’ordre scientiflque que dans l’ordre politique , également intéressés désormais à reposer sur une autre base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du progrès et celles de la conservation, qui , à partir dos spéculations biologiques, semblent jusqu’ici radicalement incompatibles , tandis qu’elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui paraissaient suffisamment susceptibles d’y détruire enfin, comme dans les sciences inférieures, l’ascendant métaphysique, quelque opposées qu’elles fus.sent d’ailleurs à la nature effective des phénomènes. Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard , que l’étrange prépondérance conservée pendant plus d’un siècle par la célèbre aberration biologique de Descartes sur l’automatisme animal , dont le grand Buffon lui-même ne put jamais s’affrauchir pleinement, quoique ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la profonde absurdité : quels que fussent sans doute à ses yeux les graves dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore, et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique, puisqu’il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quehtue oppressif que dût être un tel an-
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tagonisnie pour l’essor fondamental du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s’est finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée de deux conceptions indispensables , l’une physiologique, l’autre anatomique, qui ont si dignement immortalisé l’incomparable Bichat. La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite, qui , malgré de vicieuses exagérations initiales , sera de plus en plus appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie biologique. C’est sous son inspiration, en effet, que l’on a pu enfin dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante appréciation de la part légitime qu’il fallait accorder en biologie aux prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité, base nécessaire de toute existence vitale ; tandis que la double propriété qui caractérise l’animalité était radicalement irréductible aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de phénomènes entièrement distinct , sans aucune analogie fondamentale avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n’autorise nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement le premier ordre d’études biologiques; quelque indispensable qu’y soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c’est exclusivement aux biologistes qu’il appartient de la diriger toujours, puisqu’ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions et la destination. Les motifs d une telle discipline sont évidemment analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers les
COiNCUJSlONS GÉMÉRALËS. 82 I
trois cas antérieurs d’intervention scientifique des théories inférieures dans les théories supérieures : mais ils ont ici beaucoup plus d’énergie , d’après l’extrême influence que doit exercer la nature propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée séparément de toute animalité , ce qui d’ailleurs est si rarement possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie , d’abord simplement spontanée , aujourd’hui pleinement systématique , avec cette conception physiologique , elle résulte de la grande théorie des tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent philosophique pour la biologie de l’oifice rempli, en physico-chimie, par la théorie moléculaire, dont l’application biologique est essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique, en permettant d’assigner à chacun de ces modes d’existence un siège fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus éininens organismes. Mais, quelle que soit lapuissance intrinsèque de cette double conception, elle n’eût jamais acquis une suffisante prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût toujours restée relative à l’homme, comme elle l’était exclusivement pour son immortel créateur. Quoique rhomine soit certainement, à tous égards, l’objetessenticl de la biologie, nous avons cependant reconnu que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment rationnelle tant qu’elle demeurait bornée directement à l’organisme le plus conaplexe , dont l’appréciation ne saurait, sous aucun as.-.
pect, etre abordée avec un succès décisif sans être conslamnaent dominée par l’admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènesy a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés de ces I U es recherches, d’après une lumineuse transition gra- ^ ® entre les divers degrés successifs d’organisation ou
e vie. Or ce principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à la distinction statique et ynamique entre les deux modes élémentaires de l’acti- 1 e vitale, qui gg trouvent ainsi nettement caractérisés les divers types essentiels de la hiérarchie organique.
» en sens inverse, la construction hnale d’une telle •■ehie devait aussi dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de simch‘ *.”*®****®® d’énergie , coroine les propriétés physicoduelT'*'*^* ’ pouvoir admettre cette diversité gra-
d’ul ^ *“odes successifs qui peut devenir la base seuîT sérié, et qui est évidemment propre à la
uu dont les degrés de plénitude anatomique
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*'**'te de tomes les hautes contemplations bio-
COJiCLUSIONS GÉNÉRALES. tisS
lo^iiques, parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point de vue taxonomique. La notion fondamentale de l’organisme , d’abord absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a ainsi pris enfin l’activité directe qui convient à sa nature , d’après la considération habituelle d’une longue succession de systèmes vitaux de plus eu plus complexes , dont l’existence , de plus en plus éminente , modifie toujours davantage l’existence universelle, et devient aussi de plus eu plus susceptible de se modifier elle-même, conformément à l’ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées systématiques d’ordre et d’harmonie aient dû primitivement résulter des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que des éludes biologiques, d’où elles doivent finalement s’étendre aux spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la biologie actuelle , où la position des diverses questions essentielles est seule aujourd’hui pleinement appréciable , sans qu’aucune d’elles soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette grande science comme ayant déjà pris , au moins chez ses plus émiiiens interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre nature ; ce qui est pleinement compatible avec l’extrême imperfection des détails dans une étude où, d’après l’intime solidarité du sujet, l’esprit d’eusem-
ble doit essentiellement prévaloir. Par suite d’un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu’ici un genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa constitution scientifique n’en est pas moins maintenant, aux yeux des vrais connaisseurs , plus rationnelle que celle des diverses sciences antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la spontanéité vitale se développant , à divers degrés déterminés , entre les limites générales correspondantes à l’inévitable accomplissement continu des lois élémentaires de l’existence universelle , y est désormais irrévocablement établie d’après la grande conception hiérarchique qui domine l’ensemble des idées biologiques. Toutefois les obstacles journaliers qu’éprouve encore, au sein même de la science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les prétentions opposées de l’école physico-chimique et de l’école théologico-métaphysique , prouvent clairement qu’une telle constitution scientiflque n’est pas suffisamment complète. On doit sans doute attribuer à cet égard beaucoup d’influence à l’extrême insuffisance de l’éducation habituelle qui précède aujourd’hui une culture aussi difficile, suivantles explications du quarantième chapitre. 11 est incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais s’affranchir de l’irrationnelle invasion de diverses sciences inorganiques qu’autant qu’ils se les seront d’abord rendues assez familières pour en incorporer convenablement judicieuse application simultanée au système de leurs études propres ; cette irrécusable obligation résulte ici
CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 8a5
«les iiièlues motifs essentiels , devenus seulement plus énergiques , qui ont déjà imposé aux autres classes de savams de semblables conditions logiques, comme unique moyeu de contenir les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures. Mais , outre cette considération temporaire, il faut reconnaître, d’après une plus profonde appréciation , que la biologie ne saurait être complètement constituée sans l’intervention prépondérante de la sociologie -, car, tandis que, par son extrémité inférieure , elle touche à la science inorganique dans l’étude élémentaire de la vie végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science ânale du développement social, dans l’étude transcendante de la vie intellectuelle et morale. Or, comme je l’ai expliqué au chapitre précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance biologique de l’homme est radicalement insuffisante , ne saurait être convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige l’indispensable considération d’un essor collectif qui en lui-même ne saurait être scindé : en sorte que , malgré l’éminent mérite et l’utilité capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l’immortelle tentative de Gall, sa faible efficacité jusqu’ici ne doit pas être uniquement attribuée, ni même principalement , à scs imperfections radicales , ni au peu de portée de ceux qui l’ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse constitution d’un travail où la biologie devrait se subordonner judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l’y dominer. Cette voie étant aujourd’hui la seule ouverte à l’esprit théologico-métaphysique pour maintenir en biologie son antique domination , il est aisé de sentir combien l’entière prépondérance de la positivité
rationnelle s’y trouve profondéiuent liée à la fondation de la science sociale, sans laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n’y pourraient jamais acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une telle influence philosophique n’est pas moins propre, en sens in> verse, à garantir irrévocablement les études vitales contre l’invasion opposée de l’esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques, en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer aucun accès réel , sauf dans les absurdes utopies fondées sur le prétendu calcul des chances , désormais trop ridicules pour être vraiment dangereuses. Ou conçoit d’ailleurs que ces deux offices sont spontanément connexes, puisque l’école théologicü-inétaphysique ne peut aujourd’hui conserver en biologie une certaine valeur qu’à raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de l’école physico-chimique, d’abord destinée elle-même à y lutter contre l’ascendant oppressif de l’ancienne philosophie. En biologie, comme en politique, une même conception doit aujourd’hui pleinement satisfaire à la fois aux conditions de l’ordre et à celles du progrès, au fond nécessairement identiques.
La seule science qui puisse être vraiment finale, et envers laquelle la biologie elle-même ne constitue qu’un dernier préambule indispensable, résulte donc maintenant de l’extrême accroissement fondamental qu’éprouve l’existence réelle en s’élevant de l’organisme individuel à l’organisme collectif, Quoique d’une autre nature que les trois précédentes , cette complication définitive n’est pas moins prononcée que celles déjà éprouvées en passant d’abord du degré mathématique initial au degré
tOiNCLUSIONS GENERALES.
physique proprement dit, ensuite de celui-ci au chimique, et même en6n du degré chimique au plus simple degré biologique : elle est d’ailleurs toujours en harmonie avec la généralité décroissante des phénomènes successifs. D’après l'expansion continue et la perpétuité presque indéfinie qui caractérisent le nouvel organisme , ce casdiflère tellement du précédent, malgré l’homogénéité nécessaire de leurs élémens , qu’il est vraiment impossible de ne l’en pas séparer profondément, surtout quand on considère directement cette extension totale de l’association humaine à l’enseiiible de notre espèce , que la civilisation moderne a eu toujours en vue , quelque éloignée qu’en doive être encore la suffisante réalisation. Sous l’aspect logique, nous avons reconnu que la méthode fondamentale reçoit alors sa plus éminente élaboration par l’introduction spontanée du mode historique proprement dit , parfaitement adapte à la nature d’un sujet où la filiation graduelle doit constituer de plus eu plus le principal moyen d’investigation, qui, quoique nécessairement dérivé du mode comparatif propre à la biologie, eu doit néanmoins être radicalement distin- ,gué , à titre de transformation transcendante. Or l’indispensable séparation des deux études organiques n’est certes pas moins caractérisée dans l’ordre purement scientifique, d’après l’évidente impossibilité de jamais déduire les phénomènes successifs de l’évolution sociale , indépendamment de leur propre observation directe , d’après la seule connaissance des lois individuelles ; car chacun de ces divers degrés ne peut d’abord être positivement rattaché qu’au degré immédiatement antérieur , quoique leur ensemble doive constamment rester, à
8a8 PHILOSOPHIE POSITIVE.
tous égards , en harmonie fondamentale avec le système des notions biologiques. Nous savons d’ailleurs , suivant la remarque précédente , que ces théories elles-mêmes ne peuvent isolément suffire à leur plus haute destination individuelle, sans l’assistance supérieure des notions sociologiques. Il importait donc , en constituant la sociologie , de faire convenablement sentir l’indispensable nécessité de cette séparation fondamentale , où réside maintenant , à mon gré , pour les esprits les plus avancés, la principale difficulté , à la fois scientifique et logique , d’une telle constitution , parce que la tendance générale des études inférieures à absorber spontanément les supérieures , en vertu de leur positivité antérieure , et d’après leurs relations naturelles, ne pouvait jamais être plus spécieuse assurément que dans ce cas extrême , où presque aucun des éminens penseurs de notre siècle n’a pu, en effet, éviter cette grande aberration. Une discussion décbive nous a donc ainsi conduits à satisfaire systématiquement aux éternelles conditions d’originalité et de prééminence des spéculations sociales, que la résistance théologico-méîaphysique n’a pu que maintenir instinctivement d’une manière fort insuffisante , depuis que la méthode positive a commencé à prévaloir de plus en plus dans la moderne évolution mentale. C’est au nom même de la positivité et de la rationnalité que nous avons directement réclamé , et même déterminé la convenable reconstruction d’un ascendant philosophique, toujours indispensable, qu’on n’ose pourtant motiver de nos jours que sur les seules exigences pratiques. Mais cette réorganisation normale ne pouvait être vraiment consolidée qu’en faisant aussitôt cesser, d’une autre part, le stérile
et irrationnel isolement où les diverses e'coles tliéolof'icoinétapbysiques , sans exception des moins arrie're'es , s’accordaient, depuis deux siècles, au milieu de leurs intimes divei^ences , à placer constamment le système des e'tudes morales et politiques envers l’ensemble de la philosophie naturelle. Or cette seconde condition ge'nérale , non moins inévitable que la première , a été complètement remplie , d’après une exacte convergence des besoins scientifiques avec les besoins logiques, prescrivant également désormais la subordination fondamentale de la science finale à chacune des sciences préliminaires, sur lesquelles sa réaction philosophique doit ensuite redevenir prépondérante. Aussi devais-je attacher beaucoup de prix à signaler, autant que possible , les liaisons directes qui résultent, à cet égard, de la nature des études respectives, vu la double nécessité continue de connaître préalablement, d’une part, le milieu, d’une autre part, l’agent de l’évolution sociale. La position encyclopédique assignée à la sociologie , dès le début de ce Traité, par notre hiérarchie scientifique, et qui résume exactement l’ensemble de ses conditions et de ses relations , s’est donc trouvée ensuite spécialement confirmée en une foule d’occasions , même indépendamment de l'irrécusable obligation logique d’une telle marche successive pour élever la méthode positive jusqu’à sa phase sociologique, suivant les explications du chapitre précédent. Mais, quelle que soit l’importance réelle des indispensables notions ainsi transportées d’abord des études purement inorganiques dans cette science finale, c’est aux études biologiques que doit surtout appartenir, d’après la nature des sujets respectifs , un tel office scien-
83o PllII.OSOPHIK POSITIVE.
tifique, après que les tcudatices primitives aux empiéteuieiis irrationuels y ont été suffigaiument contenues. Â tous les degrés de l’éclielle sociologique , et sous tous les rapports statiques ou dynamiques, la biologie fournit nécessairement , sur la nature humaine, autant qu’elle peut être connue par la seule considération de l’individu, des notions fondamentales qui doivent toujours contrôler les indications directes de l’exploration sociologique, et souvent même les rectifier ou les perfectionner. Mais, en outre, dans la partie inférieure de la série, sans descendre d’ailleurs jusqu’à l’état initial, où les déductions biologiques peuvent seules nous guider , il est clair que la biologie, quoique toujours dominée , comme dans tous les cas antérieurs de ce genre , par l’esprit sociologique , doit faire spécialement connaître cette association élémentaire, intermédiaire spontané entre l’existence purement individuelle et l’existence pleinement sociale, qui résulte de l’existence domestique proprement dite, plus ou moins commune à tous les animaux supérieurs , et qui constitue, dans notre espèce, la véritable base primordiale du plus vaste organisme collectif. Toutefois l’élaboration originale de cette nouvelle science a dû être essentiellement dynamique , en sorte que les lois d’harmonie y ont été presque toujours implicitement considérées parmi les lois de succession , dont l’appréciation distincte pouvait seule constituer aujourd’hui la physique sociale. Aussi va plus haute connexité scientifique avec la biologie consiste-t-elle maintenant dans la liaison fondamentale que j’ai établie ■entre la série sociologique et la série biologique, et qui permet d’envisager philosophiquement la première
comme un simple prolongement graduel de la seconde, quoique les termes de l’une soient surtout coexistans et ceux de l’autre surtout successifs. Sauf cette unique différence générale , qui ne saurait interdire l’enchaînement des deux séries, nous avons, en effet, reconnu que le caractère essentiel de l’évolution humaine résulte nécessairement de la prépondérance toujours croissante des mêmes attributs supérieurs qui placent l’homme à la tête de la hiérarchie animale, où ils dirigent aussi l’appréciation rationnelle des principaux degrés d’animalité. On parvient ainsi à concevoir l’immense système organique comme liant réellement la moindre existence végétative à la plus noble existence sociale, par une longue progression intermédiaire de modes d’existence de plus en plusélevés, dont la succession , quoique nécessairement discontinue, n’en est pas moins essentiellement homogène. Enfin , le principe d’uii tel enchaînement consistant , au fond, dans la généralité décroissante des phénomènes prépondérans, cette double série organique se rattache spontanément à l’unique série rudimentaire que puisse nous offrir la nature inorganique , où , en effet , les trois degrés principaux , d’abord mathématique ou astronomique , ensuite physique, et enfin chimique, propres à l’existence universelle, présentent déjà une succession relative au même principe, que j’ai dès lors osé ériger au cinquante-septième chapitre, après tant de hautes vérifications dynamiques et statiques, en loi fondamentale de toute taxonomie positive. La direction nécessaire de l'ensemble du mouvement humain , à la fois individuel et social, étant ainsi scientifiquement déterminée, il ne restait plus, pour constituer la sociologie, qu’à en ca-
ractériser aussi la marche générale. C’esl ce que j’ai accompli, au tome quatrième, par ma loi fondamentale d’évolution, qui, avec cette loi hiérarchique, établit, j’ose le dire, nn véritable système philosophique, dont les deux éléinens principaux sont spontanément solidaires. Dans cette conception dynamique , la sociologie se rattache profondément à la biologie , puisque l’état initial de l’humanité y coïncide essentiellement avec celui où leur imperfection organique retient les animaux supérieurs, chez lesquels l’essor spéculatif ne dépasse jamais ce fétichisme primordial d’où l’homme lui-méine n’aurait pu sortir sans l’énergique impulsion du développement collectif. La similitude est encore plus évidente quant à l’existence active. Après avoir ainsi constitué la théorie sociologique, il fallait, pour la rendre vraiment jugeable, constater directement sa réalité fondamentale , en osant l’appliquer convenablement à la saine appréciation générale, historique quoique abstraite , de la grande progression , à la fois mentale et sociale, qui, depuis quarante siècles, élève continuellement l’élite de l’humanité. Tel a été l’objet de léla— boration décisive qui a exigé la totalité du volume précédent et la majeure partie de celui-ci. Comme le vaste ensemble en a été , au cinquante-septième chapitre , spécialement résumé , il serait superflu d’y revenir maintenant. Ilsuflit ici de rappeler que cette irrécasable épreuve, .sous laquelle ont radicalement succombé toutes les conceptions historiques proposées jusqu’ici , a finalement démontré la réalité essentielle de ma théorie dynamique, par cela même que chaque phase importante de la grande évolution y a trouvé spontanément, outre la filiation
nécessaire , l’explication générale de son propre caractère et la juste appréciation de sa participation indispensable au résultat commun ; de manière à toujours permettre de glorifier convenablement, sans aucune inconséquence , les services rendus successivement par les influences les plus opposées. Une semblable aptitude à rendre, par exemple, une égale et complète justice à l’état mouotfaéique et à l’état polytbéique, avec une pareille indifierence personnelle envers chacun d’eux , n’était , sans doute , possible que par suite même du salutaire ébranlement qui a déterminé la crise finale propre à l’élite de l’humanité, d’après l’ensemble du double mouvement moderne. Sans une telle préparation , à la fois politique et philosophique , aucun esprit n’aurait pu s’affranchir assez complètement et de l’antique philosophie et des préjugés critiques développés pendant sa longue décadence pour introduire, en un semblable sujet, cette disposition pleinement scientifique, indispensable aux moindres spéculations, mais beaucoup plus nécessaire, et pourtant bien plus difficile, envers les études les plus transcendantes et aussi les plus passionnées que l’esprit humain puisse aborder. Ainsi , les mêmes conditions générales qui exigeaient aujourd’hui cette élaboration décisive, devaient, sous un autre aspect, la seconder spécialement. Son efficacité pratique est d’ailleurs inséparable de sa réalité théorique, puisque le présent y est profondément rattaché enfin, sous tous les aspects possibles , à l’ensemble du passé bumsdn , de manière k mettre également en évidence la marche antérieure et la tendance ultérieure de chaque phénomène important : d’où résulte enfin , dans le cas politique , la TOME VI. 53
possibilité d’une relation normale entre la science et l’art , déjà ébauchée envers les cas plus simples , à mesure que s’est accompli l’essor préliminaire de la sociabilité moderne. Quelque peu avancée que doive être encore cette nouvelle science , on peut donc la regarder comme ayant déjà suffisamment rempli toutes les conditions essentielles de son institution initiale , en sorte qu’il ne restera plus désormais qu’à poursuivre convenablement son développement spécial. La nature du sujet , où la solidarité est beaucoup plus complète que partout ailleurs , lui assure spontanément , dès sa naissance , en compensation nécessaire de sa complication plus grande, une rationnalité supérieure à celle de toutes les sciences préliminaires , y compris même la biologie , en y établissant aussitôt l’ascendant normal de l’esprit d’ensemble, qui, d’une telle source, doit bientôt se répandre sur toutes les parties antérieures de la philosophie abstraite , afin d’y réparer peu à peu les désastres du régime dispersif propre à l’élaboration préparatoire des connaissances réelles.
D’après l’appréciation scientifique que nous venons de terminer, la grande appréciation logique du chapitre précédeut se trouve donc suffisamment complétée. Malgré l’état peu satisfaisant de presque toutes les doctrines spéciales , sauf , à quelques égards , dans les sciences inférieures , on peut cependant juger désormais essentiellement accomplie la longue et difficile préparation mentale qui , depuis la inéiùorable impulsion initiale de Descartes et de Bacon , devait graduellement amener l’avéneinent final de la vraie philosophie moderne. Tons
les élémens indispensables destinés à concourir à sa formation sont maintenant assez développés pour que le véritable caractère, à la fois scientifique et logique, propre à chacun d’eux, soit déjà pleinement appréciable, quoique jusqu’ici très-imparfaitement réalisé. En même temps, le lien nécessaire de leur systématisation directe est spontanément résulté de l’extension successive de l’esprit positif à des spéculations de plus en plus éminentes , dont les dernières, relatives aux phénomènes les plus complexes et les plus importans , réunissent , par leur nature , toutes les grandes conditions de l’ascendant philosophique. La création décisive de la sociologie complète l’essor fondamental de la méthode positive , et constitue le seul point de vue susceptible d’une véritable universalité , de manière à réagir convenablement sur toutes les études anterieures , afin de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité continue. Sous un tel ascendant , nos diverses connaissances réelles pourront donc former enfin un vrai système , assujetti , dans son entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune évolution, ce qui n’est certainement possible par aucune autre voie. D’une antre part, l’indispensable harmonie entre la spéculation et l’action est ainsi pleinement établie , puisque les diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent alors, avec une remarquable spontanéité , à conférer la présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours justement regardées comme devant universellement prévaloir , et qui n’avaient passagèrement perdu cet invariable privilège que par suite des besoins exceptionnels propres à la
situation profondément contradictoire qui caractérise l’ensemble de la grande transition moderne. Le bon sens, au nom duquel réclamaient surtout, il y a deux siècles, les fondateurs de la philosophie positive , revient donc aujourd’hui, convenablement systématisé, présider à sou installation finale , pour diriger ensuite à jamais son application normale , après que toutes les aberrations générales du génie spécial auront été suffisamment rectifiées. Enfin, la morale, dont les exigences directes étaient implicitement méconnues pendant l’élaboration préliminaire, recouvre aussitôt ses droits éternels par suite de la suprématie mentale du point de vue social , rétablissant, avec une énergique efficacité, le règne continu de l’esprit d’ensemble , auquel le vrai sentiment du devoir reste toujours profondément lié. Dans les deux derniers siècles, l’ascendant scientifique a pu longtemps appartenir à l’impulsion , essentiellement ra athématique , émanée des sciences inférieures , sans aucun grave danger immédiat pour les conditions naturelles de la moralité, tant que les besoins sociaux n’étaient pas encore redevenus directement prépondérans. Tout eu écartant spontanément les contemplations sociales , afin de se restreindre d’abord aux études préliminaires o4 la positivité rationnelle était plus aisément développable, l’instinct spéculatif pouvait alors être soutenu par ce juste sentiment de l’barmonie fondamentale de nos efforts privés avec la commune destination, qui nous rend spécialement accessibles aux inspirations morales. Mais il n’en est plus ainsi depuis que la crise finale a mis en haute évidence l’urgence universelle des nécessités politiques. Dès lors , cet esprit scientifique , qui , d’après
■conclusions générales.
l’inévitable conviction Je son impuissance radicale envers les plus nobles spéculations , tend à inspirer, à leur égard, une désastreuse indifférence , devient nécessairement de plus en plus immoral , en conduisant presque toujours à l’égoïsme systématique, que l’ascendant familier des vues d’ensemble peut seul aujourd’hui convenablement guérir. Cette intime perturbation , d’autant plus dangereuse qu’elle corrompt directement la première source mentale de la régénération humaine, est spontanément dissipée par la prépondérance philosophique de l’esprit sociologique. Le type fondamental de l’évolution humaine , aussi bien individuelle que collective, y est, en effet, scientifiquement représenté comme consistant toujours dans l’ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, d’après la double suprématie de l’intelligence sur les peuchans, et de l’instinct sympathique sur l’instinct personnel. Ainsi ressort directement, de l’ensemble même du vrai développement spéculatif, l’universelle domination de la morale, autant du moins que le comporte notre imparfaite nature. Il serait assurément superQu de signaler ici davantage l’aptitude morale d’une philosophie qui développe systématiquement, au plus haut degré possible, le sentiment fondamental de la solidarité et de la continuité sociales, eu tnême temps que la notion générale de l’ordre spontané que l’économie totale du monde réel érige, à tous égards, en base nécessaire de notre conduite , soit privée , soit publique.
Pour achever de caractériser cette nouvelle philosophie générale , il ne nous reste plus enfin , après avoir suffisamment considéré sa constitution propre, à la fois scien-
tiiique et logique , qu’à indiquer, au chapitre suivant, la nature de son action ultérieure, d’abord mentale, puis sociale , en tant du moins qu’une telle détermination peut aujourd’hui reposer sur une base vraiment rationnelle, suivant notre théorie de l’évolution humaine , ainsi poussée jusqu’à sa plus extrême application actuelle.
CONCLL'SIONS GÉMÉHALES
SOIXANTIÈME ET DEKNlÈBE LEÇON.
Appréciation sommaire de l’action Gnale propre à la
Aucune des précédentes révolutions de l’hunianilé, utèine la plus grande de toutes , relative au passage décisif de l’organisme polythéique de l’antiquité au régime monoUiéique du moyen âge , n’a pu modifier aussi profondément l’ensemble de l’existence humaine , à la fois individuelle et sociale , que devra le faire , dans un prochain avenir, ravcnemeut nécessaire de l’état pleinement positif, où nous avons reconnu consister, à tous égards, la seule issue possible de riuimense crise Gnale qui, depuis un demi-siècle , agite si intimement les populations d’élite. Ce terme naturel des divers mouvemens antérieurs est enfin tellement préparé, que sou accomplissement définitif ne dépend plus essentiellement désormais que de l’essor direct et systématique de la philosophie correspondante. La seconde moitié du cinquante-septième chapitre a été surtout consacrée à faire spéciaiemeiu apprécier la grande élaboration politique qui doit constituer, dans le siècle actuel , le principal caractère d’une telle philosophie , dont l’influence iiumé<liate se trouve ainsi convenablement signalée. Il ne nous reste donc
plus ici qu’à indiquer soiniiiaireineat , sous un aspect plus gëne'ral , l’action normale qu'l devra finalement c.\ercer le nouveau regime philosophique, quand son universel ascendant aura pu être suffisamment réalise. Nous devons, à cet effet, le considérer successivement envers chacun des modes essentiels de l’existence humaine, d’abord mentale, puis sociale. Relativement à celle-ci, il faudra séparément examiner l’ordre purement moral et ensuite l’ordre politique proprement dit. Quant à la première, elle présente, non moins naturellement, deux points de vue très-distincts, l’uu scientifique, l’autre esthétique. Mais, ce dernier étant surtout destiné à réfléter spontanément l’ensemble des divers aspects humains, aussi bien sociaux qu’intellectuels, l’indication qui s’y rapporte sera mieux placée à la fin de cette appréciation totale. Telles sont donc les quatre classes de considérations générales , d’abord scientifiques ou plutôt rationnelles, ensuite morales , puis politiques, et enfin esthétiques , d’après lesquelles nous devons , dans ce chapitre extrême, achever rapidement de caractériser la grande régénération philosophique qui a toujours constitué l’objet essentiel de ce Traité.
La principale propriété intellectuelle de l’état positif consistera certainement en son aptitude spontanée à déterminer et à maintenir une entière cohérence mentale, qui n’a pu encore exister jamais à un pareil degré, même chez les esprits les mieux organisés et les plus avancés. Sans doute le régime polythéique , qui dut former, à tous égards, la phase la pins importante de notre préparation théologique, offrit longtemps, comme je l’ai explique , une sorte d’unité spéculative , d’après la nature
uniformément religieuse que présentaient alors tontes les grandes conceptions humaines , du moins avant que la métaphysique dissolvante eût acquis une extension décisive. Mais, quoique notre intelligence n’ait pu ensuite retrouver une harmonie aucunement équivalente, cette consistance initiale, outre sa moindre stabilité, ne pouvait même être aussi complète, à beaucoup près , que celle qui résultera uécessairement de l’universel ascendant de l’esprit positif; car, aux époques les plus arriérées , la positivité spontanée des uotioiis les plus particulières et les plus usuelles a dû toujours altérer involontairement, en chaque genre, la pureté théologique des spéculations générales, tandis que le nouveau régime doit, au contraire, imprimer à toutes nos conceptions quelconques , depuis les plus élémentaires jusqu’aux plus transcendantes, un caractère pleinement positif, sans le moindre mélange indispensable d’aucune philosophie hétérogène. Il serait d’ailleurs superflu de faire expressément ressortir la supériorité naturelle de cette harmonie finale sur l’équilibre précaire et incomplet que nous avons vu exister, pendant quelques siècles , sous la prépondérance provisoire de la métaphysique scolastique, après l’entier ascendant du système monothéique , et avant que la philosophie positive eût commencé à se manifester distinctement. La .situation profondément contradictoire propre à la transition actuelle,] où les meilleurs esprits sont habituellement soumis à trois régimes incompatibles, permet encore moins de concevoir directement aujourd’hui cette prochaine unité, à la fois scientifique et logique. On ne peut s’en former une juste idée «(u’eti y voyant surtout.
84a PHILOSOPHIE POSITIVE.
d’après la double appréciation de nos deux derniers chapitres, l’extension totale et définitive de ce bon sens fondamental qui , longtemps borné à des opérations partielles et pratiques, s’est ensuite graduellement emparé des diverses parties du domaine spéculatif, de manière à déterminer enfin l’entière rénovation de la raison humaine , ou plutôt son ascendant décisif sur la pure imagination. Alors notre intelligence, faisant à jamais prévaloir, envers les plus hautes recherches, cette même sagesse universelle 'que les exigences de la vie active nous rendent spontanément familière à l’égard des plus simples sujets , aura systématiquement renoncé partout à la détermination chimérique des causes essentielles et de la nature intime des phénoinènes, pour se livrer exclusivement à l’étude progressive de leurs lois effectives, dans l’intention permanente, d’ailleurs spéciale ou générale, d’y puiser les moyens d’améliorer le plus possible l’ensemble de notre existence réelle , soit privée, soit publique. Le caractère purement relatif de toutes nos connaissances étant ainsi habituellement reconnu, nos théories quelconques, sous la commune prépondérance naturelle du point de vue’social, seront toujours uniquement destinées à constituer, envers une réalité qui ne saurait jamais être absolument dévoilée , des approximations aussi satisfaisantes c|ue puisse le comporter, à chaque époque , l’état correspondant de la grande évolution humaine. Cette universelle appréciation logique sera d’ailleurs en pleine harmonie scientifique avec le sentiment fondamental d’un ordre spontané , essen tiellement indépendant de nous, même envers nos propres phénomènes, individuels ou collectifs , et sur lequel
uoli'e intervcniion ne saurait jamais exercer que des iiiodifications simplement secondaires, mais, du reste, infiniment précieuses , comme formant la principale base de notre puissance effective. On ne peut aujourd’hui comprendre suffisamment combien un tel sentiment doit enfin dominer notre intelligence : soit parce que la pensée involontaire des perturbations continues, au moins virtuelles, nécessairement rappelées par un reste quelconque de croyance théologique , empêche encore la plupart des bons esprits d’éprouver complètement l’irrésistible conviction que tend à produire , à tous égards, la régularité journalière du spectacle extérieur ; soit aussi parce que cette invariabilité des lois naturelles n’est pas jusqu’ici convenablement reconnue à l’égard des événemens les plus complexes , dont l’attention publique est justement préoccupée? La puissance ultérieure de cette grande notion, à la fois transcendante et vulgaire, ne saurait être actuellement aperçue qoe des entendemens assex avancés pour se trouver maintenant, à l’un et à l’autre titre, convenablement approchés de cette situation normale, que d’ailleurs tout homme sensé regarde déjà comme évidemment inévitable. £n6n un troisième attribut élémentaire , en même temps scienti&que et logique , qui est également propre au véritable esprit positif, devra pareillement contribuer beaucoup à accélérer alors l’heureux essor de nos saines spéculations, d’après un judicieux usage de la liberté fondamentale que la nature et la destination des théories réelles laissent nécessairement à notre intelligence , et qui est , en tout genre , beaucoup plus étendue que les tendances absolues n’ont pu jusqu’ici permettre
de le soupçonner. Â ces divers titres essentiels, notre situation transitoire est encore si peu conforme à cetle prochaine terminaison, qu’on ne peut aujourd’hui directement mesurer l’importance et la rapidité des progrès qui seront ainsi obtenus : nous ne pouvons , en chaque cas , que les apprécier vaguement d’après ceux déjà réalisés , depuis trois siècles , sous un régime mental extrêmement imparfait, et même, à certains égards, radicalement vicieux , qui continue à occasionner l’inévitable déperdition de la plupart des efforts intellectuels. Toutes les sciences , même les plus avancées , étant jusqu’ici à peine sorties de l’enfance, il est impossible qu’une culture sagement systématique , où les moindres forces seront directement appliquées à la commune élaboration , n’y détermine promptement un essor trèssupérieur à celui qu’y pouvait permettre un empirisme dispersif, impuissant à s’affranchir sufiSsamment de la tutelle métaphysique , et même ihéologique, dont leur état présent nous a offert tant de traces capitales. Pour préciser davantage cette indication générale , il faut considérer séparément la parfaite harmonie mentale qui appartient à l’état positif, d’abord envers les spéculations abstraites , ensuite quant aux études concrètes, et enfin relativement aux notions pratiques.
Sous le premier aspect, seul pleinement appréciable jusqu’ici, toutes les parties de ce Traité ont fait directement ressortir combien chaque classe de connaissances réelles doit hautement s’améliorer, quand une marche vraiment ratiounelle y remplacera enfin l’élaboration purement préliminaire, dont les deux chapitres précédens ont suffisamment caractérisé les diverses iniperfec-
lions essentielles, soit scientifiques, soit logiques. Le régime final devant être, à cet égard, principalement distingué par l’intime solidarité des difierentes branches de la philosophie abstraite , il suffit ici de signaler sommairement la double influence fondamentale d’une (elle connexité, comme devant garantir pleinement la juste indépendance de chaque science, et consolider entièrement les notions correspondantes. Quand l’ascendant normal de l’esprit sociologique aura partout remplacé convenablement la vaine présidence scientifique, provisoirement laissée à l’esprit mathématique, dès lors réduit à son domaine naturel , la prépondérance spontanée d’une science qui dépend de toutes les autres , et qui cependant ne saurait jamais être absorbée par aucune d’elles, assurera nécessairement le libre essor de chacune, conformément à son génie propre , et à l’abri de toute irrationnelle invasion , sans altérer néanmoins son concours permanent à l’harmonie universelle, que cette légitime originalité de chaque élément philosophique rendra, au contraire , plus intime et plus stable. Au lieu de chercher aveuglément une stérile unité scientifique, aussi oppressive que chimérique , dans la vicieuse réduction de tous les phénomènes quelconques .i un seul ordre de lois, l’esprit humain regardera finalement les diverses classes d’événements comme ayant leurs lois spéciales , d’ailleurs inévitablement convergentes , et même, à quelques égards, analogues; l’harmonie la plus satisfaisante résultera spontanément entre elles, d’abord de leur commun assujettissement continu à une même méthode fondamentale , ensuite de leur tendance uniforme et solidaire vers une même destination essentielle , et enfin de
84t) PHILOSOPHIE POSITIVE.
leur subordination simultanée à une même évolution générale. Quoique ce régime définitif doive évidemment augmenter beaucoup l’indépendance et la dignité de toutes les sciences quelconques , l’étude des corps vivans est pourtant celle qui en devra naturellement retirer le plus d’avantages, comme ayant dû être jusqu’ici la plus exposée à de désastreux empiétemens, contre lesquels elle ne semble pouvoir trouver de garanties effectives que sous la protection , encore plus dangereuse, et néanmoins fort insuffisante, des conceptions tbéologico-métaphysiques. Le déplorable conflit qui résulte , en biologie , d’une telle opposition , constitue aujourd’hui la seule influence sérieuse qu’ait pu encore conserver l’ancien antagonisme philosophique entre le matérialisme et le spiritualisme. Car ces deux tendances inverses, mais également vicieuses, que leur intime corrélation destine à disparaître simultanémeht sous la prépondérance finale du véritable esprit positif, ne représentent , au fond , l’une que la disposition naturelle des sciences inférieures à absorber abusivement les supérieures , l’autre que l’entrainement spontané de celles-ci à supposer le maintien de leur juste dignité, toujours lié à la ténébreuse conservation de l’antique philosophie ; double aberration qui n’a plus maintenant de gravité profonde qu’envers les études biologiques, où elle cédera nécessairement à l’heureuse aptitude directe de la philosophie finale pour régler convenablement chaque constitution scientifique, à la fois sans oppression et sans anarchie. Si l’on considère, en second lieu, la coordination intérieure de chaque science , la même discipline philosophique y doit ultérieurement garantir, en vertu de son universalité caractéristique.
COKCLUSIONS GÉNÉRALES. 847
l’indispensable consolidation des diverses conceptions essentielles contre l’imminente dissolution dont les menace aujourd’hui, en tous {;enres, l’essor déréglé des impulsions spéciales. Dans les sciences même les plus avancées , d’irrécusables symptômes annoncent déjà l’impérieuse nécessité de contenir ainsi les perturbations radicales qu’y doit susciter de plus en plus la tendance croissante des médiocrités ambitieuses à obtenir de faciles succès par l’anarebique démolition des doctrines qu’on y suppose les mieux établies , et qui cependant ne sauraient, en aucun cas, être suffisamment alFermies que d’après leur commune adhérence au système général de la vraie philosophie abstraite. Ainsi que le précédent , ce nouveau besoin essentiel, quoique partout appréciable , doit se faire spécialement sentir pour les études biologiques, que leur complication supérieure et leur formation plus tardive doivent davantage exposer aux controverses destructives, mais que leur plus intime connexité avec la science dirigeante devra naturellement rendre aussi mieux accessible à sa salutaire protection. En signalant ici seulement l’exemple le plus décisif, la déplorable hésitation scientifique que conservent encore tant d’esprits éclairés au sujet de la grande conception de l.i hiérarchie animale, sans laquelle toute véritable philosophie biologique serait assurément impossible, se trouvera spontanément dis'îipée à jamais , quand le régime final aura fait suffisamment reconnaître la liaison nécessaire d’une telle notion , soit avec l’ensemble de la constitution spéculative, soit même avec le principe général du classement social , comme je l’ai spécialement expliqué. Jusqu’envers les cas où les notions établies coinpor-
tei'aieot, en effet, d’incontestables rectifications partielles, une sage discipline philosophique saura toujours maintenir une juste pondération rationnelle entre les exigences, quelquefois opposées, de la liaison et de l’exactitude; tandis que le régime dispersif sacrifie trop aveuglément aujourd’hui les premières aux dernières, d’ailleurs souvent plus spécieuses que réelles.
Quoique la marche nécessaire de l’élaboration préliminaire, fidèlement reproduite dans l’ensemble de ce Traité, y ait dû faire justement prévaloir la formation graduelle de la science abstraite , dont Bacon avait si bien pressenti l’indispensable priorité, il est clair, suivant les indications spéciales de l’avant-dernier chapitre, que la construction directe de la science concrète devra naturellement constituer Tune des principales attributions permanentes du nouvel esprit philosophique, sans l’ascendant duquel ne pourrait certainement se développer une étude qui exige inévitablement l’intime combinaison continue des divers points de vue scientifiques. Une tplle élude doit être, à tous égards, comme l’indique déjà sa dénomination la plus usitée , éminemment historique , en tant que relative à l’appréciation effective de l’existence successive propre aux différons êtres réels. Outre l’éclatante lumière qu’elle fera spontanément rejaillir sur les lois élémentaires des divers modes d’activité, et les précieuses indications pratiques dont elle sera, par sa nature, la source immédiate, je dois y signaler ici, surtout envers les phe'uomèues les plus complexes et les plus élevés , une importante détermination, qui ne saurait être autrement obtenue, et dont il faut regarder la réaction philosophique comme spécialement
CONCLUSIONS UÉNÉRALES.
indispensable à la pleine consolidation du nouveau re'ginae mental , où l’entière élimination de l’absolu ne pourrait , sans cela , être suffisamment assurée. 11 s’agit de la fixation, aujourd’hui trop prématurée , mais alors directement accessible, de la véritable durée générale assignée , par l’ensemble de l’économie réelle , à chacune des principales existences naturelles, et entre autres à l’évolution ascensionnelle de l’humanité. Quoique cette grande évolution , qui commence à peine à se dégager aujourd’hui d’un lent essor préparatoire, doive certainement rester encore à l’état pi ogressif pendant une longue suite de siècles, au deU desquels il serait sans doute aussi déplacé qu’irrationnel de spéculer maintenant, il importe cependant beaucoup au développement ultérieiir du vrai génie philosophique de reconnaître déjà, en principe, le plus nettement possible, que l’organisme collectif est nécessairement assujetti, comme l’organisme individuel, à un inévitable déclin spontané, même indépendamment des altérations insurmontables du milieu général. Vainement argue-t-on, pour détourner cette fatale assimilation , d’une prétendue différence radicale entre les deux cas, tenant au rajeunissement continu que l’on suppose indéfiniment propre au premier; car, il est clair que le second n’y est pas , au fond , moins disposé , d’après l’introduction permanente de nouveaux éléinens, qui n’y cesse qu’avec la vie, et qui pourtant n’y empêche pas la mort, quand la décomposition croissante l’emporte enfin sur la recomposition décroissante. Sauf l’immense inégalité des durées , relative à l’étendue comparative des deux organismes et k la vitesse respective de leur développement , rien ne saurait assurément empêcher la vie TOM K VI. 5/|
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collective de l’hnmanitë d’offrir natarellement une semblable destinée , dont la perspective philosophique , tout en dissipant radicalement les illusions métaphysiques sur la perfectibilité indéfinie, ne doit pas davantage décourager les énergiques tentatives d’une judicieuse amélioration que ne le fait habituellement, aux yeux de tous les hommes sensés , en un cas lieaucoup moins favoraible, la pleine certitude d’une inévitable destruction , même quand elle est très-prochaine. La saine philosophie devra , ce me semble , peu regretter l’insuffisante coopération de ceux qui n’auraient pas désormais le courage de concourir activement à la longue ascension de l’humanité sans la stimulation artificielle de ces chimériques espérances, dont l’influence tend directement aujourd’hui ü prolonger , sous d’autres formes , la ténébreuse prépondérance de l’antique philosophie absolue. Il serait d’ailleurs évidemment oiseux de s’arrêter maintenant, en aucune manière, à la détermination prématurée du caractère extrême que devra prendre, dans un avenir très-lointain', le véritable esprit philosophique , toujours disposé à reconnaître , sans aucun vain désespoir , toute destinée clairement inévitable , quand l’âge du déclin deviendra prochain, afin d’en adoucir convenablement l’amertume naturelle, en y soutenant noblement la dignité humaine. Ce n’est point à ceux qui sortent à peine de l’enfance qu’il appartient déjà de préparer leur vieillesse : cette prétendue sagesse conviendrait certainement encore moins pour la vie collective que pour la vie individuelle.
Si l’on considère enfin l’influence normale du nouveau régime mental quant à l’élaboration rationnelle des connaissances pratiques , il serait ici superflu de faire ex-
CONCLUSIONS GÉNÉRALFS. 85 I
|>ressément ressortir son heureuse aptitude à constituer spontanément la plus intime harmonie permanente entre le point de vue actif et le poiut de vue spéculatif , dès lors toujours subordonnes à un même esprit philosophique, après l’entière cessation de l’opposition radicale que l’antique philosophie avait nécessairement établie entre eux. D’un cdté, eu effet, l’essor pratique , plus ou moins comprimé jusqu’ici par de superstitieux scrupules, ou détourné par de chimériques espérances , devra être directement stimulé d’après l’universel ascendant de la positivité rationnelle , qui soumettra toutes les opérations usuelles à une lumineuse appréciation systématique. Mais, en sens inverse, l’extension technique n’aura pas moins d'efficacité pour faire unanimement apprécier l’immense supériorité du vrai régime scientihque sur la vaine constitution antérieure des diverses spéculations humaines. Le sentiment de l’action et celui de la prévision étant ainsi mutuellement solidaires , d’après leur commune subordination au principe fondamental des lois naturelles, il n’est pas douteux qu'une telle connexité devra beaucoup contribuer à populariser et à . consolider, par une appUcation continue, la nouvelle philosophie, ou chacun reconnaîtra directement l’uniforme réalisation d’une même marche générale envers tous les sujets quelconques accessibles à notre intelligence. Ces diverses influences nécessaires seront surtout caractérisées dans l’essor ultérieur des deux arts les plus difficiles et les plus importans, l’art médical et l’art politique, aujourd’hui à peine ébauchés , d’après l'état d’enfance des théories correspondantes, et qui seront alors promptement rationnalisés , sous la puissante impulsion
d’une véritable unité philosophique , quand toutefois les études concrètes auront été sufhsaininent instituées. Puisque les phénomènes les plus complexes sont aussi les plus modifiables , c’est à eux que doit naturellement se rapporter la principale appréciation de la vraie relation générale entre la spéculation et l’action. Ainsi se manifestera directement, à tous égards, la solidarité mutuelle qui doit intimement unir l’activité pratique et le régime mental les plus convenables à la vraie nature humaine, après leur entier affranebissement des impulsions étrangères qui , longtemps indispensables à leur essor initial , entravent désormais leur double progrès et leur rapprochement décisif.
Telles sont, en aperçu très- sommaire , les diverses propriétés essentielles que devra spontanément développer l’esprit positif, enfin parvenu, par suite de sa dernière extension fondamentale , à sa pleine universalité caractéristique , et que dissimule profondément aujourd’hui la désastreuse prolongation de sa dispersion préliminaire. Il faut maintenant apprécier , avec une équivalente rapidité , la haute aptitude, encore plus méconnue , et pourtant encore plus décisive , de la philosophie positive pour consolider et perfectionner , à tous égards , la moralité humaine.
Nous avons eu déjà , dans les deux chapitres précédens, quelques occasions de reconnaître suffisamment la fatale scission qui s’est naturellement développée, pendant tout le cours de la grande transition moderne, entre les besoins intellectuels et les besoins moraux, et d’après laquelle on est aujourd’hui involontairement disposé à craindre que le régime le plus convenable aux uns ne puisse également
satisfaire aux autres. Pour dissiper cette fuueste prévention, qui tend directement à neutraliser l’activité régénératrice, il suffit de remarquer que ce dangereux antagonisme dut seulement constituer un résultat inévitable, très-douloureux sans doute , mais purement provisoire , de la situation contradictoire qui devait caractériser une telle évolution préliminaire, où la rénovation mentale n’était d’abord exécutable qu’envers les études supérieures, en écartant, comme trop compliquées, les questions morales , qui semblaient ainsi devoir indéfiniment adhérer à l’antique philosophie, dont ce mouvement préalable était surtout destiné A détruire l’ascendant devenu profondément oppressif, avant de pouvoir le remplacer par une systématisation plus complète et plus durable. Mais l’extension finale de la positivité rationnelle aux plus éminentes spéculations fait désormais cesser spontanément cette désastreuse opposition, en conférant directement au point de vue social la plus heureuse prépondérance normale, aussi bienlogiqueetscientifiqueque morale et politique, comme les deux derniers chapitres l’ont pleinement démontré. Sous ce nouveau régime philosophique, l’esprit positif développera rapidement son aptitude essentielle à traiter de telles questions , où les conceptions théologiques et métaphysiques ne peuvent plus offrir maintenant que des dangers toujours croissans, eu faisant rejaillir sur les doctrines les plus importantes l’incertitude et le discrédit qui s’attacheront inévitablement de plus en plus à une philosophie dès longtemps caduque , envers laquelle l’absence actuelle de tout autre systématisation contient à peine la juste antipathie de la raison moderne.
Depuis que l’interventiou ine'tapiiysique a Uëfinitiveinent rompu runité the'ologique, en s’efforçant vainement (le la remplacer , sa profonde impuissance organique a dû se trouver passagèrement dissimulée par l’ardeur même de la grande lutte critique , qui , à défaut de vrais principes moraux, suscitait une impulsion commune, piopre à refouler, à un certain degré , l’égoïsme spontané. Mais, l’opération négative étant aujourd’hui, sous tous les aspects essentiels, aussi accomplie qu’elle puisse l’être jusqu’à la rénovation directe , l’inévitable affaissement des passions purement révolutionnaires, faute d’une suffisante destination, commence à mettre en pleine évidence la fragilité croissante des fondemens métapbysiqnes , incapables de résister utilement à la moindre perturbation. Les convictions profondes, que la théologie a laissé détruire , et que la métaphysique n’a pu ranimer, ne peuvent donc plus être établies désormais, en morale comme partout ailleurs , que d’après l’universelle prépondérance de l’esprit positif, quand il y seraenSn convenablement appliqué, dans l’élaboration finale des théories sociales. Il serait assurément superflu d’ailleurs d’insister ici sur la tendance éminerameut morale propre à l’ascendant scientifique du point de vue social et à la suprématie logique des conceptions d’ensemble, qui, suivant nos explications antérieures, devront constituer le double caractère final de la philosophie pleinement positive. Dans Tunivcrselle fluctuation inhérente à l’anarchie actuelle, où, faute de principes suffisans, les plus indispensables notions peuvent être ouvertcmentcontcstées, rien ne sauraitdouner une juste idée do l’énergie et de la ténacité que devront acquérir , à
tous égards , les règles morales , lorsqu’elles pourront ainsi reposer convenableineut sur une irrécusable appréciation de l’influence réelle, directe ou indirecte, spéciale ou générale, que l’existence humaine , soit privée , soit publique, doit habituellement recevoir de nos actes et de nos tendances quelconques , successivement jugés d’après l’ensemble des lois de notre nature , à la fois in-, dividuelle et sociale. Cette détermination positive ne laissera plus aucun accès essentiel à ces faciles subterfuges par lesquels tant de sincères croyans éludent journellement, à leurs propres yeux comme à ceux d’autrui, la rigueur des prescriptions morales , depuis que les doctrines religieuses ont partout perdu leur principale efficacité sociale, sous l’irrévocable décadence du pouvoir correspondant. L’intime .sentiment de l’ordre fondamental doit alors acquérir, à tous égards , d’après la convergence nécessaire de tout le développement spéculatif, une intensité susceptible de persister spontanément au milieu des plus orageuses perturbations. Pendant que la parfaite unité mentale qui caractérise l’état positif déterminera ainsi , chez chacun des esprits convenablement cultivés , d'actives convictions morales , elle constituera , non moins inévitablement, de puissans préjugés publics, en développant, à ce sujet, une plénitude d’assentiment qui n’a pu jamais exister au même degré, et dont l’irrésistible ascendant continu sera destiné à suppléer à l’insuffisance des efforts privés , en cas de culture trop imparfaite ou d’entrainement trop énergique. J’ai d’ailleurs assez expliqué d’avance , surtout au cinquanteseptième chapitre , que cette double efficacité morale de la philosophie finale ne suppose pas seulement l’iii-
fluence directe et spontanée des doctrines correspondantes, qui , quel qu’en doive être le pouvoir spéculatif, suffiraient rarement à contenir les stimulations vicieuses, vu la faible intensité des impulsions purement intellectuelles dans {l’ensemble de notre économie. Nous avons pleinement reconnu que, sous le régime le plus favorable, de tels résultats exigeront, en outre, par leur nature, d’abord l’action fondamentale d’un système convenable d’éducation universelle , et même ensuite l’intervention continue d’une sage discipline , à la fois privée et publique, émanée du même pouvoir moral qui aura dirigé cette commune initiation. On oublie trop aujourd’hui cette indispensable considération dans les comparaisons superficielles et prématurées, si souvent injustes, et quelquefois malveillantes, que l’on tente d’établir de la morale positive, à peine mentalement ébauchée, et encore dépourvue de toute institution régulière, avec la morale religieuse , complètement développée par une élaboration séculaire , et dès longtemps assistée de tout l’appareil social qu’exigeait son application.
L’influence ultérieure de la philosophie positive n’étant donc, à cet égard , maintenant appréciable que relativement aux doctrines elles-mêmes, indépendamment des institutions correspondantes, il importe, pour en faciliter l’appréciation sommaire , d'y distinguer ici rapidement chacun des trois degrés nécessaires que nous avons reconnus , au cinquantième chapitre , propres à la morale universelle, d’abord personnelle, puis domestique, et enfin sociale.
Sous le premier aspect, la morale positive, convenablement organisée, comportera certainement beaucoup
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|>]us d’efficacité pratique que n’a pu jamais en obtenir, même à l’état inoiiothéique, la morale religieuse, malgré les puissans moyens dont elle a disposé. Outre que l’appréciation individuelle de chaque système de conduite est, en ce cas, plus directe et plus facile, ce degré initial sera dès lors habituellement envisagé sous son aspect véritable , non plus seulement quant à son utilité privée , mais comme base primordiale de tout le développement moral , et, à ce titre, radicalement soustrait à l’arbitrage de la prudeirce personnelle, pour être désormais pleinement incorporé à l’ensemble des prescriptions publiques. Les anciens n’ont pu obtenir un tel résultat, quoiqu’ils en eussent pressenti l’importance, et le catholicisme lui-incme ne l’a pas suffisamment réalisé, par une conséquence inévitable de la prépondérance toujours accordée à un but imaginaire. En exagérant les dangers momentanés d’une franche renonciation à toute espérance chimérique, ou a trop méconnu jusqu’ici les avantages permanens que doit produire , sous une sage direction philosophique, la concentration finale des efforts humains sur la vie réelle , soit individuelle , soit siutout collective , dont l’homme est ainsi directement poussé à améliorer le plus possible l’économie totale, d’après l’ensembledes moyens qui lui sont propres, et parmi lesquels les règles morales occupent certainement le premier rang, comme immédiatement destinées à permettre ce concours universel ou réside évidemment notre principale puissance. Si cette inévitable restriction tend, à certains égards, à diminuer spontanément une prévoyance immodérée , en faisant mieux sentir le prix de l’actualité, cette influence , facile à régler, peut elle-même utilement consolider l’harmonie commune, en détournant
davantage de toute excessive accumulation. Une saine appréciation de notre nature, où d abord prédominent nécessairement les penchans vicieux ou abusifs, rendra vulgaire l’obligation unanime d exercer , sur nos diverses inclinations, une sage discipline continue , destinée à les stimuler et à 'les contenir suivant leurs tendances respectives. Enfin la conception fondamentale, à la fois scientifique et morale , de la vraie situation générale de riioimne, comme chef spontané de l’économie réelle , fera toujours nettement ressortir la nécessité de développer sans cesse, par un judicieux exercice , les nobles attributs , non moins affectifs qu’intellectuels , qui nous placent à la tête de la biéraicbie vivante. Le juste orgueil que devra susciter le sentiment continu d’une telle prééminence, surtout succédant à l’infériorité tant consacrée de l’homme envers les anges, ne saurait d’ailleurs Jéterininer aucune dangereuse apathie , puisque le même principe rappellera toujours uu type de perfection réelle , au-dessous duquel il sera trop aisé de sentir que nous resterons constamment, quoique nos efforts persévérans puissent nous eu rapprocher de plus en plus. Il en résultera seulement une noble audace à développer en tous sens la grandeur de l’homme , à l’abri de toute terreur oppressive, et sans reconnaître jamais d’autres limites que celles que nous impose l’irrésistible ensemble de l’ordre réel, qu’il faut d’ailleurs chercher à modifier le plus possible à notre avantage, d’après son exacte appréciation continue.
Quant à la morale domestique , une comparaison décisive fera sans doute bientôt apprécier la supériorité spontanée de la philosophie positive , seule apte désormais d’après les explications spéciales du cinquantième
rliapitre, à refréner convenablement les dangereuses aberrations que la métaphysique a suscitées, sans que la théologie pût les contenir. Peut-être fallait-il que l’anarchie actuelle fût poussée jusqu’à ces intimes perturbations, pour rendre pleinement irrécusable la nécessité de constituer enfin l’ensemble des notions morales sur une nouvelle base intellectuelle , seule propre à résister suffisamment aux discussions corrosives , et même à les écarter irrévocablement, en naaiiifestant directement l’immuable réalité de la subordination fondamentale qui constitue l’économie élémentaire des sociétés humaines. C’est , en clTet , envers l’union domestique , où l’appréciation sociologique se confond presque avec l’appréciation biologique , qu’on fera le plus aisément sentir combien les rapports sociaux sont profondément naturels , puisqu’ils se rattachent ainsi au mode d’existence propre à toute la partie supérieure de la hiérarchie animale, dont l’huinanilé offre simplement le plus complet développement , eu harmonie avec son universelle prééminence. Une judicieuse application du principe uniforme de classement , d’abord abstrait , ensuite concret , propre à la philosophie positive , consolidera d’ailleurs cette subordination élémentaire, en la liant intimement à l’ensemble de la constitution spéculative , comme je l’ai noté au cinquante-septième chapitre. Enfin l’élude approfondie de l’évolution humaine, sous cet aspect capital , démontrera pleinement, suivant nos indications historiques , que les diversités naturelles sur lesquelles repose uue telle économie sont de plus en plus développées par le progrès commun , qui fait mieux tendre chaque élément vers l’existence la plus conrorme k son vrai caractère et la plus convenable à l’harmonie
générale. Pendant que l’esprit positif consolidera systé>inatiqueinent les grandes notions morales qui se rapportent à ce premier degré d’association , il fera directement ressortir la prépondérance croissante de la vie domestique pour l’immense majorité de l’humanité , à mesure que la sociabilité moderne se rapproche davantage de son état normal. L’enchaînement naturel qui , sauf quelques rares anomalies individuelles , érige toujours, et à tous égards, l’existence domestique en préambule indispensable de l’existence sociale , sera donc ainsi finalement garanti contre toute sophistique altération.
A.ppréciée , en troisième lieu , envers la morale sociale proprement dite, la philosophie positive y développera, encore plus évidemment que dans les deux autres cas, sa haute aptitude organique. Ni la philosophie métaphysique, qui consacre spontanément l’égoïsme, ni même la philosophie tliéologique , qui subordonne la vie réelle à une destination chimérique, n’ont jamais pu faire directement ressortir le point de vue social comme le fera , par sa nature , cette philosophie nouvelle , qui le prend nécessairement pour base universelle de la systématisation finale. Ces deux régimes antérieurs étaient si peu propres à permettre l’essor des affections purement bienveillantes etpieinement désintéressées, qu’ilsoutsouvent conduit à en nier dogmatiquement l’existence , l’un d’après de vaines subtilités scolastiques , et l’autre sous l’ascendant inévitable des préoccupations continues relatives au salut personnel. Aucun sentiment quelconque n’étant pleinement développable sans un exercice spécial et permanent, surtout s’il est naturellement peu prononce , on doit donc regarder le sens moral , dont le degfé social constitue seulement la plus complète mani-
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festation , comme ayant ctë jusqu'ici imparfaitement ébauché par une culture indirecte et factice , dont j’ai d’ailleurs suffisamment apprécié la nécessité préliminaire. Quand une véritable éducation aura convenablement familiarisé les esprits modernes avec les notions de solidarité et de perpétuité que suggère spontanément , en tant de cas, la contemplation positive de l’évolution sociale, on sentira profondément l’intime supériorité morale d’une philosophie qui rattache directement chacun de nous à l’existence totale de l’humanité , 'envisagée dans l’ensemble des temps et des lieux : la religion , au contraire, ne pouvait, au fond, reconnaître que des individus passagèrement réunis , tous absorbés par une destination purement personnelle , et dont la vaine association finale, vaguement 'reléguée au ciel, ne devait offrir à l’imagination humaine qu'un type radicalement stérile , faute d’aucun but saisissable. La restriction même de toutes nos espérances à la vie réelle , individuelle ou collective , peut aisément fournir , sons une sage direction philosophique, de nouveaux moyens de mieux lier l’essor privé'à la marche universelle , dont la considération graduellement prépondérante constituera dès lors la seule voie propre 'à satisfaire autant que possible ce besoin d’éternité toujours inhérent à notre nature. Par exemple , le respect scrupuleux pour la vie de l’homme, qui a toujours augmenté à mesure que notre sociabilité s’est développée , ne peut certainement que s’accroître beaucoup d’après l’extinction générale d’un espoir chimérique, dont la préoccupation continue dispose si aisément à déprécier, aux yeux de tous, chaque existence présente , toujours si accessoire en comparaison de la perspective finale. Malgré les déclama-
lions rétrogrades des diverses écoles religieuses , la philosophie positive, convenablement étendue jusqu’aux phénomènes sociaux qui doivent caractériser sa principale attribution , se présente donc , à tous égards, comme plus apte qu’aucune autre à seconder l’essor naturel de la sociabilité humaine. Le véritable esprit philosophique n’étant , au fond , que le bon sens pleinement systématisé , on peut même assurer que, du moins sous sa forme spontanée, il maintient seul essentiellement, depuis plus de trois siècles, l’harmonie générale contre les perturbations dogmatiques inspirées ou tolérées par l’ancienne philosophie , dont les divagations théologico-mélaphysiques eussent déjà bouleversé toute l’économie moderne, si la résistance instinctive de la raison vulgaire n’en avait implicitement contenu la désastreuse application sociale , quoique les effets en soient d’ailleurs trop sensibles , par suite de l’incohérence naturelle de cette insuffisante opposition pratique, qui n’intervient jamais qu’envers les désordres très-prononcés , sans pouvoir en arrêter le renouvellement toujours imminent en faisant enfin cesser l’anarchie mentale d’où ils proviennent nécessairement.
D’après cette triple aptitude fondamentale , la morale positive tendra de plus en plus à représenter familièrement le bonheur de chacun comme surtout attaché au plus complet essor des actes bienveillans et des émotions sympathiques envers l’ensemble de notre espèce, et même ensuite, par une indispensable extension graduelle, à l’égard de tous les êtres sensibles qui nous sont subordonnés, proportionnellement d’ailleurs à leur dignité animale et à leur utilité sociale. Son efficacité continue sera d’autant pkts assurée qu’elle pourra tou-
jours s’adapter spontanément , avec une pleine opportunité , et sans aucune inconséquence , aux exigences variables de chaque cas spécial , individuel ou social , suivant la nature éminemment relative de la nouvelle philosophie : tandis que l’immobilité nécessaire de la morale religieuse devait, aux temps même de son principal ascendant, lui ôter presque toute sa force au sujet des situations qui, développées après sa constitution initiale, n’y avaient pu être suffisamment prévues. Avant que l’avenir ait dignement réalisé l’essor universel de ces éininens attributs moraux propres à la philosophie positive , c’est aux vrais philosophes , précurseurs naturels de l’humanité , qu'il appartient déjà de les constater hautement, aux yeux de tous, par la supériorité soutenue de leur conduite elTective, personnelle, domestique et sociale, contrairement à la pernicieuse maxime métaphysique qui voudrait aujourd’hui dogmatiquement interdire toute publique appréciation de U vie privée. C’est ainsi que d’irrécusables exemples devront manifester d’avance la possibiliié continue de développer désormais, d’après les seuls motifs humains , un sentiment assez complet-de la morale universelle pour déterminer spontanément, en chaque cas , soit une invincible répugnance envers toute violation réelle, soit une irrésistible impulsion au plus actif dévouement continu.
Après avoir sommairement caractérisé l’action mentale et l’action morale que doit ultérieurement exercer la philosophie positive , il faut maintenant procéder à une pareille appréciation envers l’action politique qui constituera toujours sa principale destination. Mais la considération implicite d’un tel sujet dans toute la seconde moitié de ce Traité , où le passé a été sans cesse
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contemple en vue de l’avenir, et les conclusions explicites du cinquante-septième chapitre pour l’avenir le plus immédiat , doivent ici nous réduire, sous ce rapport , à l’indication la plus décisive , relative à cette division fondamentale entre l’organisme spirituel ou théorique et l’organisme temporel ou pratique , dont nous avons assez examiné déjà l’avénement initial; en sorte qu’il ne nous reste qu’à juger rapidement son développement normal et son application permanente.
La tentative prématurée du catholicisme au moyen âge, malgré son éminent mérite et son admirable efficacité que je crois avoir dignement appréciés, n’a pu réellement que marquer, à cet égard, le but nécessaire de la civilisation moderne par une impression ineffaçable, quoique très-imparfaite, sans ébaucher suffisamment une solution politique qui devait dépendre d’une tout autre philosophie et se rapporter à une tout autre sociabilité. Comme toutes les grandes notions sociales placées jusqu’ici sous l'insuffisante protection du .monothéisme , cette conception fondamentale a dû être d’ailleurs , pendant les cinq siècles de la double transition, de plus en plus discréditée, à raison de sa pernicieuse adhérence à des doctrines arriérées, alors devenues profondément oppressives. On voit, au contraire, l'utopie pédanlocratique , transmise par la métaphysique grecque à la métaphysique moderne , acquérir, en même temps , un ascendant croissant, dont l’influence profondément perturbatrice est enfin devenue aujourd’hui directement jugeable. Il n’existe donc encore essentiellement, à ce sujet, qu’un sentiment fondamental , vague et incomplet, mab spontané et indestructible, des exigences politiques inhérentes à la nature de la civilisa-
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tioH actuelle, qui assigne , en tous genres , une certaine participation distincte à la puissance uiate'rielle et à la puissance intellectuelle , dont la séparation et la coordination , jusqu’ici entièrement confuses, sont surtout réservées à l’avenir. Leur équilibre passager n’est résulté , au moyen âge , que d’un antagonisme purement empirique, tenant à l’essor du système monothéique sous une sociabilité antérieure, qu’il ne pouvait réellement que modifier, quoique son instinct absolu l’entrainât à la dominer entièrement, comme l’a montré , au terme de cette grande phase, sa tendance directement tbéocratique , que les chefs temporels ont enfin heureusement neutralisée. Quelque haute utilité que l’évolution humaine ait alors retirée d’une première consécration de l’indépendance fondamentale de la merale envers la politique, l’avenir devra certainement reprendre l’ensemble de la constitution moderne à partir même de cette opération initiale , qui eu détermine l’esprit général ; car l’élaboration catholique ne put la concevoir et la conduire que d’une manière extrêmement insuffisante, et , à beaucoup d’égards , vicieuse , vu l'inaptitude radicale de la philosophie correspondante. Ce n’est point, en effet, d’après une saine appréciation systématique , à la fois mentale et sociale , encore essentiellement impossible, que le catholicisme ébaucha la séparation nécessaire entre les règles universelles de la conduite humaine, soit privée , soit publique , et leurs applications mobiles aux divers cas spéciaux. Une telle division ne put être alors instituée que suivant l’opposition mystique entre les intérêts célestes et les intérêts terrestres, comme le rappellent aujourd’hui les dénominations usi- TOME VI. 55
tées. Si l’instinct vnlgaire de la nouvelle situation sociale , et l’inévitable prépondérance des impulsions pratiques, n’avaient spontanément dirigé vers sa destination politique un moyen logique aussi imparfait, les sociétés modernes eussent été ainsi converties en stériles thébaides , où la vaine préoccupation du salut personnel aurait essentiellement absorbé toute considération réelle. Aussi , quand le point de vue terrestre eut finalement prévalu sur le point de vue céleste , l’indépendance de la morale envers la politique , malgré son intime harmonie avec la nature de la civilisation moderne , comme je l’ai assez expliqué aux cinquante-quatrième et cin— (]uante-septiëme chapitres , dut se trouver spéculativement trës-compromise , parce qu’elle n’avait alors , au foud , aucune base rationnelle , susceptible de résister suffisamment aux divagations révolutionnaires. Devant ainsi reprendre, dès ses premiers fondemens , l’ensemble de cette opération décisive, dont le passé ne peut réellement fournir aucun type , l’avenir positif en accomplira d’abord la rectification essentielle, d’après une juste appréciation du cours entier de l’évolution humaine ; car le principe chrétien poussait certainement l’indépendance de la morale jusqu’à un vicieux isolement, aussi funeste qu’irrationnel. En constituant partout la prépoudérauce directe , à la fois logique et scientifique, du point de vue social , la philosophie positive ne saurait certainement la méconnaître jamais envers la morale elle-même, qui doit en offrir toujours la principale application, et où, jusqu’au cas purement individuel , tout doit être sans cesse rapporté , non à l’homme, mais à l’humanité. On peut évidemment étendre aux
lois morales la remarque essentielle déjà indiquée, aux deux chapitres précédens, envers les lois intellectuelles, comme étant , par leur nature , aussi bien les unes que les autres , beaucoup mieux appréciables dans l’orQanisme collectif que dans l’organisme individuel. Quoique le type fondamental du perfectionnement humain soit nécessairement identique pour l’individu et pour l’espèce, il doit être néanmoins bien plus complètement caractérisé d’après l’examen de l’évolution sociale que suivant l’évolution personnelle. Il est donc certain que la morale proprement dite ne cessera jamais, à ce double titre , de rattacher à la politique convenablement envisagée son point de départ général. Leur division nécessaire ne résultera désormais , comme je l’ai expliqué, que de l’institution systématique d’une décomposition intérieure entre les vues théoriques et les vues pratiques , indispensable à leur commune destination. Nous pouvons , à ce sujet, résumer déjà l’ensemble des conditions ultérieures propres au principal office politique de la philosophie positive , en concevant sa sagesse systématique comme devant enfin concilier les attributs opposés que la sagesse spontanée de l’humanité manifesta successivement dans l’antiquité et au moyen âge. Car, si le régime monothéique eut le mérite de proclamer enfin , quoique avec trop peu de succès , la légitime indépendance de la morale , ou plutôt sa dignité supérieure, il y avait sans doute une tendance émineininent sociale au fond de son antique subordination envers la politique , quoique le régime poly théique l’eût poussée jusqu’à une pernicieuse confusion , d’ailleurs impossible à éviter alors, et même indispensable à la
concentration militaire, suivant nos explications historiques. La seule antiquité a pu réellement offrir jusqu’ici un système politique complet , comportant une entière homogénéité , et susceptible de conserver, pendant une longue existence, un caractère essentiellement identique : il n’a pu s’instituer depuis que des transitions plus ou moins chroniques , d’abord au moyen âge , et ensuite sous l’initiation moderne. Or, cet organisme polythéique a présenté , comme on l’a vu , deux modes pleinement distincts , quoique intimement combinés : l’un conservateur et stationnaire , sous l’ascendant théocratique ; l’autre actif et progressif, sous l’impulsion militaire. Le grand effort politique tenté prématurément au moyen âge , et que l’avenir pourra seul réaliser, consiste surtout à concilier radicalement , dans un milieu , avec un but et d’après un principe d’ailleurs très-diffcrens, les propriétés opposées de ces deux régimes, dont l’un conférait au pouvoir théorique et l’autre au pouvoir pratique l’universelle prépondérance sociale. Cette conciliation fondamentale reposera directement, comme je l’ai expliqué , sur la distinction systématique entre les justes exigences respectives de l’éducation et de l’action. Mais , en instituant convenablement cette répartition décisive, sans laquelle la politique moderne ne peut plus faire aucun pas capital , il importe extrêmement, suivant la doctrine du cinquante-quatrième chapitre, spécnlement complétée au cinquante-septième, d’y conserver scrupuleusement à la pratique la suprême direction journalière des opérations , où l’autorité théorique doit toujours rester purement consultative , sous peine d’imminentes perturbations pédantocratiques. Quoique
l’irrévocable élimination des influences religieuses doive beureuseinent empêcher désormais la profonde oppression que put jadis déterminer le déréglement initial des ambitions spéculatives , nous avons reconnu combien leurs irrationnelles prétentions peuvent encore susciter de graves désordres, dont la réaction ou même l’inquiétude tendent maintenant d’ailleurs à interdire aux exigences théoriques toute légitime satisfaction politique , d’où l’aveugle instinct d’une indispensable résistance pratique craindrait aujourd’hui de voir sortir un essor subversif qu’elle ne pourrait plus conteuir. Malgré les hautes difficultés , k la fois mentales et sociales , que présentera certainement une telle pondération , première base nécessaire de l’organisme positif, l'économie élémentaire des sociétés modernes en indique néanmoins déjà l’ébauche spontanée dans la relation journalière entre l’art et la science, qu’il s’agit ainsi, au fond, de constituer définitivement, en l’étendant jusqu’aux opérations les plus importantes et les plus difficiles, sous l’inspiration générale d’une saine philosophie, toujours attentive à l’ensemble des rapports humains. L’inévitable imperfection que doit encore présenter ce type naturel ne saurait l’empêcher de fournir réellement aujourd’hui de précieuses indications sur la correspondance ultérieure entre la théorie et la pratique , en politique comme partout ailleurs , suivant la tendance caractéristique de l’esprit positif à toujours rattacher chaque appréciation systématique à une première manifestation instinctive. On reconnaît ainsi , en même temps, et la nécessité permanente d’une juste indépendance de la. théorie , sans laquelle son propre essor, et par suite
8jO PHILOSOPHIE POSITIVE.
celui de U pratique, seraient profondément entravés, et son impuissance radicale â diriger les opérations réelles, où la sagesse pratique doit seule présider à l’emploi continu des lumières spéculatives. Si la longue expérience propre à l’élaboration moderne a spontanément consacré , par une multitude de vérifications journalières, cette double situation dans les cas les plus simples, des motifs parfaitement analogues doivent, h bien plus forte raison, en faire sentir l’impérieux besoin envers les plus compliqués. £n systématisant enfin l'universelle suprématie mentale du bon sens , la philosophie positive tendra , sous ce rapport , à dissiper directement les illusions politiques des ambitions spéculatives , tenant encore à l’influence inaperçue de la nature mystique et absolue des théories initiales , inspirant , pour l’instinct pratique , un profond dédain ; tandis que désormais une juste appréciation mutuelle pourra ressortir du sentiment unanime relatif à l’identité d’origine , i la conformité de marche , et à la communauté de destination , qui existent nécessairement entre les deux modes également indispensables de la sagesse humaine , dont le progrès dépend surtout de leur intime convergence. L’art politique, qui, par sa nature, appelle toujours l’involontaire coopération de tous les efforts individuels , est éminemment propre , à raison même de sa complication transcendante , à faire dignement apprécier aujourd’hui la haute valeur spontanée de la sagesse pratique , qui s’y est jusqu’ici montrée ordinairement très-supérieure h la sagesse théorique , sous l’heureuse impulsion , il est vrai , d’une situation générale dont l’influence effective est  la fois beaucoup plus irrésistible et plus dé-
COMCLUS10^S GÉNÉUALES. 87 I
lermiDée que ne le supposent encore de vaines doctrines métaphysiques. On doit, à ce sujet, reconnaître, en principe universel, que plus l’art devient éminent, plus il importe , d’une part , que la théorie y soit nettement séparée de la pratique, et, d’une autre part, que celle-ci conserve toujours la direction effective de chaque operation. Mieux on approfondira l’étude positive de la politique, surtout moderne, et même actuelle, mieux on sentira combien les mesures spontanément émanées de la situation y surpassent habituellement, non-seulement envers le présent , mais aussi quant à l’avenir, les superbes inspirations de théories mal établies. Quoiqu’une telle différence doive sans doute beaucoup diminuer désormais sous une meilleure institution des spéculations sociales , l’intérêt commun n’y cessera jamais d’exiger la prépondérance journalière du pouvoir pratique ou matériel, pourvu qu’il sache enfin respecter convenablement la juste indépendance du pouvoir théorique ou intellectuel , et reconnaître aussi , comme en tout autre cas , la nécessité permanente de comprendre les indications abstraites parmi les élémens réguliers de chaque détermination concrète : ce qu’aucun véritable homme d’état n’osera certainement contester , aussitôt que les théoriciens auront, de leur côté, suffisamment manifesté le caractère scientifique et l’attitude politique convenables à leur vraie destination sociale. Comme l’ensemble de ce Traité tend , par sa nature , à constituer directement la nouvelle puissance spirituelle , j’y devais , en le terminant, spécialement rappeler, dans une vue d’avertir, les prescriptions rationnelles destinées à prévenir, autant que possible, l’einpieteinent abusif du
50uvernement moral sur le gouvernement polilique, et sans lesquelles on ne saurait dissiper suffisamment les justes préventions instinctives qui s’opposent aujourd’hui à cet indispensable avènement, oh j’ai directement montré la première condition sociale de la régénération finale.
En caractérisant, au cinquante-septième chapitre , l’élaboration initiale d’un tel avènement , j’ai dû insister sur la nécessité de la restreindre d’abord aux seules populations de l’Europe occidentale , exactement définie au début de ce volume , afin de mieux garantir sa netteté et son originalité contre la tendance vague et confuse des habitudes spéculatives actuelles. Mais, en considérant ici l’état final, j’y dois nécessairement avoir en vue l’extension ultérieure de l’organisme positif, d’abord à l’ensemble de la race blanche , et même ensuite à la totalité de notre espèce , convenablement préparée. Toutefois l’aptitude naturelle de la philosophie positive à permettre une association spirituelle beaucoup plus vaste que n’a jamais pu le comporter la philosophie antérieure, est déjà tellement évidente qu’il serait heureusement superflu de la faire spécialement ressortir. La même propriété fondamentale qui , individuellement considérée , destine l’esprit positifà constituer une harmonie raentalejusqu’alors impossible, l’appelle aussi , dans l’application collective, à déterminer non moins nécessairement une communion intellectuelle et morale à la fois plus complète, plus étendue et plus stable qu’aucune communion religieuse. Malgré la vaine consécration qu’une aveugle routine persiste encore à accorder aux prétentions surannées de la philosophie thcologique , c’est, à tous égards, sous son inspiration spontanée, directe ou indirecte, que l’oc-
CO^CLUSIO^S GÉNÉRALES.
vident européen s’est décomposé' depuis cinq siècles en nationalités indépendantes , dont la solidarité élémentaire, surtout due à leur commune évolution positive, ne saurait être systématisée que sous l’essor direct de la rénovation totale. Le cas européen étant par sa nature beaucoup plus propre que le cas national à faire convenablement apprécier la vraie constitution spirituelle, elle devra ensuite acquérir un nouveau degré de consistance et d’efficacité d’après chaque nouvelle extension de l’organisme positif, ainsi devenu de plus en plus moral et de moins en moins politique , sans que la puissance pratique y puisse pour cela jamais perdre son active prépondérance. Suivant une réaction nécessaire , cette inévitable progression ne sera pas moins favorable à la juste liberté qu’à l’ordre indispensable; car, à mesure que l’association intellectuelle et morale se consolidera en s’étendant, la concentration temporelle, sans laquelle aujourd’hui la désagrégation serait évidemment imminente , diminuera spontanément faute d’urgence, de manière à permettre à chaque élément politique une spécialité d’essor qui maintenant exposerait à une désastreuse anarchie , dont les dangers seraient certainement beaucoup plus graves que les divers inconvéniens actuels d’une excessive centralisation pratique.
Quant aux conflits essentiels que l'inévitable discordance des passions humaines déterminera spontanément, malgré les plus sages mesures , dans l’ensemble de l’économie positive , comme en tout autre système antérieur, mais avec un caractère moins orageux et une moins opiniâtre ténacité, ils ont dû être d’avance suffisamment considérés au cinquante-septième chapitre, puisque leuÿ
principale inlensité sera surtout relative à l’institution initiale du nouveau régime , bien davantage qu’à son développement normal; en sorte que je puis ici renvoyer essentiellement, sous ce rapport, àcette appréciation anticipée, caractéristique quoique sommaire. C’est, en effet, à un prochain avenir qu’appartient nécessairement le désastreux essor des grandes luttes intestines inhérentes à notre anarchie mentale et morale, dont les graves conséquences matérielles commencent déjà à devenir partout imminentes , d’abord au sujet des relations élémentaires entre les entrepreneurs et les travailleurs, et même ensuite, par une influence moins aperçue, qui sera seulement un peu plus tardive , pour l’attitude mutuelle des villes et des campagnes. En un mot, il n’y a de vraiment systématisé aujourd’hui que ce qui est essentiellement destiné à disparaître : or tout ce qui n’est point encore systématisé , c’est-à-dire tout ce qui a vie , doit engendrer d’inévitables collisions qui ne sauraient être sufiisamment prévenues ni même contenues d’après le lent essor d’une systématisation très-difiicile, que repousse d’ailleurs le concours spontané des tendances les plus coutraires , quoique son propre avènement soit toutefois pleinement naturel. Dans cette orageuse situation, la philosophie positive devra trouver la première épreuve décisive de son efficacité politique, en même temps qu’une irrésistible stimulation à sou indispensable ascendant social, unique voie de satisfaction régulière dès lors laissée à tous les vœux légitimes , relatifs à l’ordre ou au progrès qu’elle seule peut réellement concilier. Quand cette pénible introduction sera suffisamment accomplie, les difficultés continues, propres à l’action normale du
CONCLUSIONS UÉNÉRALES.
nouveau régime, présenteront, quoique de même espère, une intensité beaucoup moindre, et se résoudront d’une semblable manière; en sorte qu’il serait ici superflu de s’y arrêter spécialement.
Par des motifs analogues , nous sommes également dispensés d’insister encore sur l’intime solidarité spontanée, reconnue au cinquante-septième chapitre, entre les tendances philosophiques et les impulsions populaires. Après avoir essentiellement déterminé l’avéneiuent politique de l’économie positive, cette puissante aflinité mutuelle en deviendra naturellement le plus solide appui permanent. La même philosophie qui aura fait systéma* tiquement reconnaître la suprématie mentale de la raison commune, fera pareillement admettre , sans aucun danger d’anarchie, la prépondérance sociale des vrais besoins populaires, en constituant de plus en plus l’universel ascendant de la morale, dominant à la fois les inspirations scientifiques et les déterminations politiques.
C’est ainsi qu’après de grands orages passagers , dus surtout à une extrême inégalité d’essor entre les exigences pratiques et les satisfactions théoriques, la philosophie positive, politiquement appliquée, conduira nécessairement l’humanité au système social le plus convenable à sa nature , et qui surpassera beaucoup en homogénéité, en extension et en stabilité tout ce que le passé put jamais offrir.
Tandis que cette triple élaboration simultanée des opinions , des mœurs et des institutions finalement propres à la sociabilité moderne s’accomplira graduellement sous l’impubion naturelle des événemens les plus décisifs , la philosophie positive manifestera spontanément une qua-
trième aptitude fondamentale, complémentaire de toutes les autres, et moins soupçonnée aujourd’hui qu’aucune d’elles, en développant de plus eh plus la vraie constitution esthétique correspondante à notre civilisation , et si vainement cherchée depuis cinq siècles. On se formerait une notion très— insuffisante de cette nouvelle propriété ultérieure de l’esprit positif, en la réduisant à la seule systématisation de la philosophie générale des beauxarts, incidemment annoncée au cinquante-huitième cha pitre. Quelle que doive être , à beaucoup d’égards , la haute importance d’une telle opération philosophique, jusqu’ici essentiellement impossible et même trop prématurée aujourd’hui , comme cependant les meilleures poétiques doivent sans doute fort peu suffire à faire surgir de véritables poètes, il n’y aurait pas lieu certainement à considérer ici l’action esthétique de la philosophie finale, si par sa nature elle ne devait avoir un tout autre caractère essentiel, plus éminent et plus efficace, à la fois mental et social.
En étudiant la marche générale de l’évolution humaine, j ai fait suffisamment ressortir, surtout aux cinquante-: troisième et cinquante-sixième chapitres, la destination fondamentale, soit statique, soit dynamique, propre à la vie esthétique dans l’ensemble de notre existence, individuelle ou collective, où son heureuse influence, intermédiaire entre la tendance spéculative et l’impulsion active , doit toujours charmer et améliorer les êtres les V plus vulgaires et aussi les plus éminens , en élevant les uns et adoucissant les autres. Sous cet aspect élémentaire, qui deviendra de plus en plus appréciable à ine-r sure que se développera la nouvelle philosophie , les
beaux-arts doivent évidemment beaucoup gagner à l’avénement final du régime positif, qui les incorpore dignement à l’économie sociale, à laquelle ils sont jusqu’ici restés essentiellement extérieurs. Nous avons d’ailleurs reconnu, au cinquante-huitième chapitre, combien l’universelle prépondérance du point de vue humain et l’ascendant correspondant de l’esprit d’ensemble doivent être profondément favorables à l’essor général des dispositions esthétiques, soit dans ce degré modéré qui suffit à déterminer un véritable goût, soit même dans cette intensité privilégiée qui constitue une vocation réelle. Enfin , l’appréciation historique nous avait déjà manifesté , chez les anciens et chez les modernes , la double condition sociale indispensable à la plénitude d’un tel développement , qui exige nécessairement une sociabilité progressive , à la fois fortement caractérisée et profondément stable. D’après ces divers motifs, dont le poids ne peut qu’augmenter, tous les bons esprits sentiront bientôt, malgré des préjugés qui n’ont réellement de force qu’envers l’élaboration préliminaire , les éminentes ressources esthétiques propres à notre véritable avenir.
Les diverses conditions mentales et sociales d’un essor actif des beaux-arts n’ont pu jusqu'ici, comme je l’ai expliqué, se trouver convenablement réunies que sons le régime polythéique de l'antiquité, où il se rapportait surtout à une vie publique très-prononcée et très-durable, caractérisée par l’énergique développement de l’existence militaire, dont l’idéalisation est, à tous égards, essentiellement épuisée. Mais il n’en saurait être ainsi de l’activité laborieuse et pacifique propre à la civilisation moderne, et qui , jusqu’ici à peine ébauchée , n’a pu être
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encore eslliétiqueinent appre'ciée, faute de la direction philosophique et de la consistance politique convenables à sa nature : en sorte que l’art moderne, aussi bien que la science et l’industrie elle-même, loin d’avoir déjà vieilli , n’est pas , a fond, suffisamment formé, parce qu’il ti’a pu se dégager assez du type antique, qui, malgré son évidente inopportunité, n’a pas perdu, sous ce rapport , la prépondérance provisoire que dut lui procurer notre longue transition. Les admirables productions des cinq derniers siècles ont constaté , sans doute , de la manière la plus irrécusable, contre de vains préjugés, l’inaltérable conservation spontanée des facultés esthétiques de l’humanité, et même leur accroissement continu, malgré le milieu le plus défavorable. Cependant leur ensemble ne doit être regardé , comparativement à l’avenir, que comme constituant une simple préparation naturelle , dont la portion la plus originale et la plus populaire a dû être ordinairement réduite à la vie privée, faute de trouver dans la vie publique une convenable alimentation. Â mesure qu’un prochain avenir développera enfin le vrai caractère intellectuel , moral et politique , propre à l’existence moderne , on peut assurer que cette nouvelle vie trouvera bientôt une idéalisation continue. Le double sentiment du vrai et du bon n’y saurait devenir nettement prononcé, sans que le sentiment du beau, qui n’est, en tout genre, que l’instinct de la perfection rapidement appréciée, ne doive aussi partout surgir : en sorte que cette dernière action générale de la philosophie positive est , par sa nature , intimement liée à chacune des trois qui viennent d’être examinées. En outre, la régénération systématique de
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toutes les conceptions humaines fournira certainement de nouveaux moyens philosophiques à l’essor esthétique, ainsi déjà assuré d’un but éminent et d’une stimulation continue. Pour mieux sentir cette importante appréciation , il faut d’abord franchement reconnaître que la philosophie théologique, d’après l’universelle application spontanée du type humain , qui constitue son véritable esprit élémentaire, devait être longtemps favorable à l’élan direct de l’imagination. Mais cette aptitude initiale était certainement bornée à l’état polytbéique , ainsi que je l’ai assex expliqué : le déclin monotbéique l’a fait tellement cesser, qu’elle n’a pu se maintenir que d’après l’étrange expédient qui, au milieu du plus fervent christianisme , vint spécialement prolonger, à cet effet , l’ascendant contradictoire de la principale époque religieuse. On peut donc regarder la conception de la divinité, ou plutôt des dieux, comme étant depuis longtemps encore plus radicalement impuissante sous l’aspect esthétique qu’elle ne l’est certainement devenue sous le point de vue intellectuel et même enfin social. Quant à la vaine entité de la Kature, par laquelle la métaphysique a tenté de remplacer cette croyance initiale , sa profonde stérilité organique est assurément aussi évidente en poésie qu’en philosophie et en politique. Il faut peu s’étonner que le sentiment confus de cette double lacune ait souvent conduit à regarder les sources mentales de l'art comme étant essentiellement taries chez ceux qui , ne trouvant point en eux-mêmes une assez intime conviction de l’indestructible spontanéité de la vie esthétique, y doivent exagérer l’importance des impulsions intellectuelles , dont ils ont fait d’ailleurs une appréciation très-insuffi-
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santé. Faute d’avoir aperçu le côté positif de l’évolution moderne aussi nettement que son côté négatif, seul compris jusqu’ici , une superficielle observation détermine trop fréquemment, à cet égard, ainsi qu’à tout autre, une sorte de désespoir philosophique , parmi les esprits assez avancés pour sentir d’ailleurs sufiisamnient l’impossibilité radicale d’uue véritable restauration du passé. Mais l’ensemble de la saine théorie historique nous a toujours, au contraire, évidemment manifesté, même à ce titre spécial , la marche croissante de la fondation , solidaire avec celle de la démolition. Le principal résultat philosophique de cette double progression consiste dans la convergence spontanée de toutes les conceptions modernes vers la grande notion de l’Humanité , dont l’active prépondérance finale doit, en tous sens, remplacer l’antique coordination théologien - métaphysique. Or cette nouvelle unité mentale , nécessairement plus complète et plus durable qu’aucune autre, suivant nos dernières explications, comportera certainement, sans aucun artifice , une immense aptitude esthétique, quand elle aura convenablement prévalu. Une telle efficacité spéciale devra être bientôt supérieure à celle qu’a pu jamais montrer la philosophie théologique, même dans sa splendeur polytbéique; car, si l’art, qui partout voit ou cherche l’hotnine , a dû , à ce titre , longtemps sympathiser avec la philosophie initiale qui lui en offrait , à tous égards , la pensée fictive , il devra finalemeut bien mieux s’adapter à une doctrine fondamentale substituant , à cette représentation chimérique et indirecte, la notion effective et immédiate de la prépondérance humaine envers tous les sujets de nos spécu-
lations habituelles , dès lors circonscrites à l’ordrd réel, priinitiTement inconnu. 11 y a certainement, pour ceux qui sauront l’apprécier , une source inépuisable de nouvelle grandeur poétique dans la conception positive de l’hommecomme le chef suprême de l’économie naturelle, qu’il modifie sans cesse à son avantage, d’après une sage hardiesse, pleinement affranchie de tout vain scrupule et de toute terreur oppressive, et ne reconnaissant d’autres limites générales que celles relatives à l’ensemble des lois positives dévoilées par notre active intelligence : tandis que jusqu’alors l’humanité restait, au contraire, passivement assujettie , à tous égards, à une arbitraire direction extérieure , d’où devaient toujours dépendre ses entreprises quelconques. L’action de l’homme suc la nature , d’ailleurs si imparfaite encore , n’a pu se manifester suffisamment que chez les modernes, en résultat final d'une pénible évolution sociale , longtemps après que l’essor esthétique correspondant à la philosophie initiale devait être essentiellement épuisé : en sorte qu’elle n’a pu comporter aucune idéalisation. A l’irrationnelle imitation de la poésie antique , l’art moderne a continué à chanter la merveilleuse sagesse de la nature , même depuis que la science réelle a directement constaté, sous tous les aspects importans, l’extrême imperfection de cet ordre si vanté. Quand la fascination tbéologique ou métaphysique n’empêche point un vrai jugement, chacun sent aujourd’hui que les ouvrages humains, depuis les simples appareils mécaniques jusqu’aux sublimes constructions politiques , sont , en général , très-supérieurs , soit en convenance , soit en simplicité, à tout ce que peut offrir de plus par-