‹ Cours de philosophie positiveChapitre 7 sur 38 · TOME VI · texte numérisé non relu

TOME VI

l8 IHILOSOPHIE POSITIVE.

attentif des deux volumes préccdens. Dans son emploi essentiel, d serait liabiluellemcnt inutile d’avoir égard à aucune subdivision , si ce n est cjuelfjuefois a la plus generale , et seulement meme d’une manière accessoire , en ce qui concerne le premier de ces deux systèmes partiels, qui sera toujours collectivement désigné, comme jcnai .cessé de le faire dès l’origine de cet ouvrage, d’après l’indispensable dénomination maintenant affectée, par tous les esprits philosophiques , à expiimer directement l’ensemble de l’action de l’homme sur la nature, depuis qu’un tel ensemble commence à être envisagé d’une manière un peu rationnelle. Mais il est, au contraire, strictemen t nécessaire de décom poser consla mmen t le système purement spéculatif en deux autres radicalement distincts, malgré leurs attributs communs et leur uniforme destination finale , selon que la spéculation y prend le caractère esthétique ou le caractère scientifique : sans qu’il faille assurément insister davantage ici, soit pour expliquer aujourd’hui une telle division, soit même pour en faire immédiatement apprécier l’extrême importance, à la fois mentale et sociale, qui ressortira d’ailleurs spontanément de notre élaboration ultérieure. Par la combinaison rationnelle de ces deux décompositions suceessives, on aboutit donc

habiluelleineDt au partage sysléaialique de l’ensemble de la hiérarchie positive propre à la civilisation moderne en trois ordres fondamentaux : l’ordre industriel ou pratique, l’ordre esthétique ou poétique, et l’ordre scientifique ou philosophique , ainsi disposés dans le sens normal de la série ascendante, d’une manière essentiellement conforme à leurs principales relations caractéristi(|ues.

Également indispensables dans leurs destinations respectives, et d’ailleurs pareillement spontanés, ces trois grands élémens directs du régime final de l’humanité représentent à la fois des besoins aussi universels quoique très inégalement prononcés, et des aptitudes uniformément communes malgré leur diverse intensité. Us correspondent aux trois aspects généraux sous lesquels l’homme peut envisager positivement chaque sujet quelconque, successivement considéré comme bon, quant à l’utilité réelle que notre sage intervention peut en retirer pour la meilleure satisfaction de nos besoins privés ou publics, ensuite comme beau, relativement aux sentimens de perfection idéale que sa contemplation peut nous suggérer, et enfin comme vrai, eu égard à ses relations effectives avec l’ensemble des phénomènes appréciables, abstraction faite alors de toute

PHIIOSOPHIF. POSITIVE.

applicalion quelconque aux intérêts ou aux émotions de l’homme. C’est selon cet ordre ascendant que s’établit communément leur succession effective chez les natures vulgaires, où la vie mentale est presque effacée sous l’exorbitante prépondérance de la vie affective, sauf quelques rares et courts élans des tendances spéculatives qui caractérisent toujours notre espèce : l’ordre descendant est évidemment, au contraire, le plus rationnel, et celui qui tend constamment à prévaloir, à mesure que l’intelligence acquiert graduellement plus d’empire dans l’évolution humaine , individuelle ou sociale. D’après la théorie fondamentale établie, au dernier chapitre du tome troisième, sur la vraie constitution générale de l’organisme cérébral, on voit même qu’une telle hiérarchie se rattache directement à un immuable principe anatomique, d’après la diversité nécessaire des sièges organiques respectivement propres aux facultés que chacun de ces trois genres essentiels d’activité doit spécialement exiger. Quoique les trois régions principales du cerveau, la postérieure, la moyenne, et l’antérieure, agissent sans doute synergiquement dans toute opération humaine de quelque importance, industrielle, esthétique, ou scientiGque, on peut néanmoins regarder aujourd’hui comme vraiment démontré, d’après

PHYSIQUE SOCIALE. 2t

la lumineuse élaboration biologique due au génie de Gall, sauf toute vaine localisation partielle, que l’bomme vulgaire est surtout poussé à la poursuite habituelle de l’immédiate utilité pratique par la prépondérance de l’ensemble des énergiques penchants relatifs à la première région; (|ue l’activité spéciale des sentimens propres à la seconde région dispose directement d’heureux naturels à la conception instinctive d’une perfec- I ion idéale ; et que , enfin , sous l’impulsion suflisante des facultés caractéristiques de la troisième région, se manifeste la prédilection spontanée de quelques organisations supérieures pour la recherche persévérante de la pure vérité abstraite. A quelqtwîs égards que l’on compare ces trois sortes de tendances, j’ose assurer qu’une judicieuse appréciation confirmera finalement la réalité nécessaire des divers motifs hiérarchiques précédemment indiqués, envers le principe général de la classification positive, soit eu ce qui concerne la généralité et l’abstraction des diverses pensées habituelles, ou l’efficacité plus indirecte et plus lointaine, en même temps que plus étendue, des travaux respectifs, ou enfin leur concentration correspondante chez des classes raoinsnombreuses : de manière à retrouver toujours l’élément esthétique comme essentiellement inlermédiairc entre

PUILOSOPUIE POSITIVE.

l’élément industriel et l’élément scientifique, participant à la fois de lèur double nature, nonobstant d’ailleursles évidentes relations directes entre

ces deux ordres extrêmes. Telle est la série fonda- *

mentale qui doit , à mes yeux , constituer désormais l’immuable base rationnelle de toute saine analyse statique, et par suite aussi dynamique, propre à la civilisation moderne.

Pour l’usage purement historique auquel nous destinons, dans la leçon actuelle, cette classification générale, il est indispensable d’y ajouter ici une dernière subdivision principale, dont le caractère essentiel , beaucoup moins normal que celui de la double décomposition précédente, ue comporte réellement qu’une simple application provisoire, convenable surtout à l’évolution préliminaire accomplie depuis le xiv® siècle, et qui devra cesser aussitôt que le grand mouvement de régénération universelle aura enfin directement commencé à devenir vraiment systématique. On a pu remarquer ci-dessus que, envers le plus abstrait et le plus indirect des nouveaux élémens sociaux , j’ai employé indifféremment les qualifications de scientifique ou philosophique, qui, à mon gré, sont, par leur nature, radicalement équivalentes , et dont la diversité passagère , encore trop réelle aujourd’hui, tend certainement

à disparaître, à mesure que la science devient plus philosophique et la philosophie plus scientitique : ce qui , dans un inévitable et prodiain avenir, réduira véritablement l’ensemble Ibndamental de la hiérarchie sociale à la triple série dont je viens d’esquisser le principe. Mais cette heureuse tendance n’étant point jusque ici suffisamment prépondérante, notre analyse historique de la dernière préparation sociale chez l’élite de l’humanité n’aurait point tout le degré nécessaire d’exactitude, de clarté et de précision, si nous n’y distinguions pas, conformément à la nature d’un tel passé, entre l’ordre simplement scientifique et l’ordre philosophique proprement dit, en classant provisoirement celui-ci , en vertu de sa généralité supérieure et de sa prééminence mentale et sociale , comme un quatrième et dernier élément essentiel de notre hiérarchie ascendante; quoique l’irrationnalité intrinsèque d’une telle subdivision passagère exige de grandes précautions logiques pour ne pas altérer gravement, dans l’applipation habituelle, la pureté et l’ellicacité de la progression totale. Celte fâcheuse obligation transitoire résulte directement, d’une part, de l’esprit de spécialité plus ou moins exclusive qui devait, jusqu’à notre siècle, inévitablement présider au développement des sciences réelles, et qu’une

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aveugle routine prolonge si abusivement aujourd’hui , comme je l’expliquerai en son lieu ; d’une autre part, elle tient aussi au caractère vague et équivoque conservé , malgré ses modifications successives, par une philosophie, encore essentiellement métaphysique, que son défaut actuel de positivité ne permettrait pas même d’incorporer effectivement parmi les nouveaux élémens sociaux , si cette imperfection radicale n’était point évidemment parvenue de nos jours à la dernière phase qui devait précéder, à cet égard, une entière rénovation finale. En un mot, notre époque continue, sous ce rapport capital, à subir l’empire expirant de celte célèbre division qui, suivant les explications directes du cinquante-troisième chapitre, fut instituée, vingt siècles auparavant, par les écoles grecques, entre la philosophie naturelle, surtout relative au monde inorganique , et la philosophie morale, immédiatement appliquée à l’homme et à la société : division qui, malgré sa profonde irrationnalité abstraite, constitue, comme jel’ai établi, un expédient fondamental longtemps indispensable à l’évolution intellectuelle de l’humanité, et dont notre siècle n’est sans doute destiné à déterminer l’extinction totale qu’autant que la science, enfin complétée et systématisée, devra s’y confondre graduellement avec une phi-

lusophie éoianée de son propre sein , ainsi que la suite de ce volume le rendra, j’espère, incontestable. Cette séparation provisoire a dù être éminemment prononcée pendant tout le cours des cinq derniers siècles, en vertu de l’essor correspondant de la pliilosophie naturelle proprement dite, et des transformations consécutives de la philosophie morale. Tel est donc le motif insurmontable qui , pour l’analyse historique de cette phase préparatoire de la civilisation moderne, nous oblige finalement à concevoir ici la hiérarchie positive comme si elle était réellement composée de quatre élémens essentiels, industriel, esthétique, scientifique, et philo.sophique, au lieu des trois établis ci-dessus. Mais, en subissant convenablement une pareille condition, il ne faudrait jamais oublier que, sous peine de conduire à de fausses appréciations statiques, et même dynamiques, l’usngc limité de cette altération provisoire doit être constamment réglé suivant l’esprit des explications précédentes, par un sentiment très délicat de sa vraie destination sociologique , à laquelle, malgré mes scrupuleux efforts, je crains peut-être de n’avoir pas toujours été suffisamment fidèle.

L’ordre .statique fondamental ainsi sommairement établi entre les nouveaux élémens sociaux détermine aussitôt la loi la plus générale de leur

2Ô philosophie positive.

développement commun, en fixant immédialeluent, par une coïncidence nécessaire , l’ordre dynamique de ces quatre évolutions partielles, dont l’inévitable simultanéité permanente ne pouvait neutraliser l’inégale rapidité naturelle. Chacun peut aisément reconnaître, en eflfet, en reproduisant dynamiquement les considérations ci-dessus indiquées statiquement, que les memes motifs qui règlent l’harmonie normale s appliquent, dune manière aussi directe et aussi énergique, à la succession spontanée , toujours accomplie historiquement suivant la hiérarchie, soit ascendante, soit descendante, que nous venons de définir. Une appréciation plus spéciale conduit ensuite a constater que, dans l’évolution préparatoire dont nous instituons l’étude rationnelle, la filiation a dû être jusque ici essentiellement ascendante; la progression inverse, qui commence à devenir prépondérante, n’ayant pu encore exercer qu’une influence secondaire, quoique également nécessaire, ultérieurement analysée.

D’après la seule définition d’une telle hiérarchie sociale, désormais envisagée dynamiquement, il est sans doute évident que l’essor de chacun des élémens principaux tend a provoquer spontanément celui des divers autres, soit que l’impulsion se propage du plus général au moins général, ou

PHYSIQUE SOCIAI.E. 2^

bien en sens contraire. 11 est heureusement inutile aujourd’hui de s’arrêter ici à faire expressément ressortir l’influence réciproque, de direction et d’excitation, qui se développe continuellement sous nos yeux entre l’évolution scientifique et l’évolution industrielle : la suite de notre élaboration historique en caractérisera d’ailleursnaturellement les grandes conséquences sociales. Mais l’intime connexité de l’évolution esthétique avec chacune des deux évolutions extrêmes est jusqu’à présent appréciée d’une manière beaucoup moins convenable, sans toutefois qu’elle soit, au fond, plus douteuse, du point de vue pleinement philosophique propre à ce Traité. Car , la théorie positive de la nature humaine montre clairement que, dans l’ensemble de notre éducation normale, individuelle ou sociale, l’essor esthétique doit graduellement succéder à l’essor pratique ou industrie], et préparer ensuite l’essor scientifique ou philosophique ; comme j’aurai lieu d’ailleurs de l’expliquer directement ci-dessous. Quand, au contraire , la progression commune s’accompht en sens inverse, suivant une marche exceptionnelle ci-après caractérisée, on comprend aus.si, quoique moins spontanément, soit la tendance de l’activité scientifique à provoquer, à litre d’indispensable diversion mentale, une certaine activité es-

théti(|ue, soit surtout l’heureuse réaction exercée par l’essor esthétique sur le perfectionnement industriel. Ainsi, la réalité dynamique de notre hiérarchie fondamentale est , en principe général , aussi incontestable, à tous égards, que sa primitive réalité statique.

L’unique hésitation qui puisse d’ahord entraver ici son usage historique, résulte d’une première incertitude inévitable sur le sens effectif, ascendant ou descendant , de l’ordre [unncipal des quatre évolutions partielles, lorsqu’on néglige la distinction préalable, déjà employée ci-dessus quant à l’époque initiale, entre l’ébauche primordiale de chaque développement et son incorporation directe au système propre de la civilisation moderne. Mais, en ayant convenablement égard à cette indispensable différence, il ne peut, cerne semble, rester maintenant aucune incertitude sur le sens, essentiellement ascendant, d’une telle série historique, pendant le cours total des cinq siècles écoulés depuis que cette civilisation a commencé à manifester le caractère vraiment distinct des nouveaux élémens sociaux. Car,

il estassurémentincontestahlequeressor industriel

des sociétés modernes devait constituer leur premier contraste général, et encore même aujourd’hui le plus décisif, envers celles de l’antiquité. Quelle

que soit éviiieinment l’extrême importance sociale de l’évolution esthétique et de l’évolution scientifique, outre qu’elles, ont dû être, cher les modernes, constamment postérieures à l’évolution industrielle, on ne peut douter qu’elles 11e caractérisent jusque ici notre civilisation beaucoup moins profondément que celle-ci , directement relative à un élément étranger à l’ancienne économie sociale, et en même temps le plus populaire de tous; tandis que les deux autres développemens , sans être, à beaucoup près, aussi profondément incorporés au régime antique qu’ils le sont à l’état moderne, y avaient été néanmoins poussés à un degré fort remarquable. C’est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire , par suite de l’entière abolition de l’esclavage primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l’ensemble des populations composant aujourd’hui l’élite de l’humanité; c’est aussi la première source générale de tous leurs autres attributs essentiels, et le principal moteur universel du mode d’éducation sociale qui leur est propre. L’éveil mental que cette activité pratique y a provoqué et maintenu , à un certain degré, par une influence inévitable et continue, jusque chez les classes les plus inférieures, ainsi que l’aisance relative dès lors uniformément ré-

PHILOSOPHIE POsrrnE

pandiie, y ont ensuite naturellement amené un développement esthétique plus désintéressé, dont l’active propagation ii’avai^ jamais pn être aussi étendue sous aucun des trois modes essentiels que nous avons distingués, au cinquante*troisième chapitre, dans le régime polythéique de l’antiquité. D’un point de vue secondaire, mais plus spécial, on voit d’ailleurs que le perfectionnement graduel de l’essor industriel l’élève spontanément, par une suite de transitions presque insensibles, jusqu’à l’essor purement esthétique, surtout en ce qui concerne les arts géométriques. Quant à l’influence nécessaire de cette même évolution industrielle pour imprimer ensuite à l’esprit scientiflque des modernes cette positivité fondamentale qui le caractérise, et qui a ultérieurement transformé aussi l’esprit philosophique proprement dit, elle est certes tellement évidente, en principe, que nous n’avons aucun besoin de nous y arrêter ici , jusqu’à ce que le cours naturel de notre élaboration historique nous conduise a en apprécier directement les conséquencesgenérales. On ne saurait donc méconnaître la direction radicalement ascendante de l’évolution, essentiellement empirique, propre au premier essor fondamental de.s nouveaux élémens sociaux, dont la hiérarchie normale ne pourra se dévelop-

PUYSIQDIi: SOCIALE. 3l

per librement suivant la marche desceiulantc, seule pleinement rationnelle, qii’après le suffisant accomplissement d’une systématisation directe, jusque ici à peine entrevue, et qui suppose l’ascendant final de la philosophie positive chez tous les esprits actifs.

Il ne peut , à cet égard , rester quelque embarras historique que relativement à l’ordre respectif des deux évolutions esthétique et scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l’évolution industrielle, semblent n’avoir pas observé entreelles une loi de succession aussi fixe, quoique d’ailleurs, dans la plupart des cas, la première ait été, conformément à celte règle générale, évidemment antérieure: l’exemple capital de l’Allemagne donne surtout de la gravité à une telle objection, puisque l’essor scientifique paraît y avoir, an contraire, notablement precédé le principal essor esthétique, par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement l’incertitude qu’une semblable anomalie pourrait jeter sur l’ordre dynamique que nous venons d’établir, il suffit de considérer l’irrécusable nécessité philosophique d’apprécier simultanément l’essor direct

PHILOSOPHIE l-OSITnE.

de la civilisalion moderne, non chez une seule nation, même très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé au mouvement fondamental de l’Europe occidentale; c’està-dire (afin d’en faire, une fois pour toutes, l’indispensable énumération), l’Italie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, et l’Espagne (i). Ces cinq grandes nations, dont Charlemagne a si di-

(i) Comme (ont le reste de notre élaboration historiqne devra naturellement contenir de frequentes allnsions, toit explicites, toit pins souvent implicites, & nnc telle circonscription territoriale, il convient ici d’avertir directement, pour pre'venir tonte interprétation équivoque ou incomplète, qne, aCn de ne pat trop mnltiplier le nombre de ces clémens cnrupcent , je suppose toujours essentiellement annexé & chacun d’eux l’ensemble de ses appendices naturels. Ainsi , dans cette définition historiqne de l’Angleterre, j’y comprends, non-senlement l'Écotse, et même l’Irlande, suivant on ntage déjè familier, mais aussi, it beaucoup d'égards, l’Union américaine elle-même, dont la civilisation, essentiellement dépourvue d’originalité, ne fut surtout, jusqu’.*) notre siècle, qu’une simple expansion directe de la civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales et sociales. Par des motifs équivalent d’affinité politique, je joins pareillement, d'ordinaire, è l'Allemagne proprement dite, d'n ne part la Hollande, et même la Flandre, d’une antre part les lies danoises et même la péninsule Scandinave , ainsi qne la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale de notre synergie cnropéenne. Enfin, il serait superflu de prévenir qne, sous la seule dénomination d’Espagne, on doit entendre hahitnellement ici l’ensemble de la presqu’île ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient contraires à la nature essentiellement abstraite de notre opération sociologique, où nne telle énumération ne saurait avoir d'antre destination principale que de prévenir le vague et Is confusion des idées relatives è la vérification effective de ma théorie fondamentale de l’évolution humaine.

gnetnent achevé de constituer l’imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d’é-. gards essentiels, malgré d’immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement soumis alors au régime catholique et féodal , ét depuis généralement assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit surtout organiques, que la destinée ultérieure d’un tel régime devait graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par une semblable considération, d’ailleurs si importante, en général, pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre permanent de ^ phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt la dilTiculté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans ce mode rationnel d’observation historique, l’essor scientifique se présente , suivant l’ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement postérieur à l’essor esthétique. Rien n’est surtout plus évident quant à l’Italie, dont la civiUsation a, sous tous les rapports essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste de la grande république occidentale, et où l’on voit si nettement l’essor esthétique succéder peu à peu à l’essor industriel, et préparer ensuite graduellement l’essor scientifique ou philosophique, d’après

PniI-OSOPHIE POSITIVE.

l’Iieureuse propriété qui le caractérise d’exciter spontanément l’éveil spéculatif jusque cliez les plus vulgaires intelligences.

Si, au lieu d’envisager le développement direct des modernes élémens sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l’ensemble du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je l’ai montré au cinquante-troisième chapitre, d’un état essentiellement théocratique. avait d’abord procédé du principe le plus général qui fût alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C’est ainsi que le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier développé, sous la forme nécessairement ihéologique seule possible à un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie esthétique, longtemps simple auxiliaire de l’action théocratique; le génie industriel y étant d’ailleurs,

par les conditions fondamentales de toute l’économie antique , constamment étouffé sous l’esclavage systématique des travailleurs, afin de laisser à l’activité pratique la direction guerrière qu’elle devait primitivement manifester. Une marche semblable, du général au particulier, ou de 1 abstrait au concret , n’a surgi jusqu’à présent, dans l’essor propre de la civilisation moderne, que d’une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que d’après la systématisation totale qui tend aujourd’hui à résulter de l’ensemble de cette évolution préparatoire. IVIais la considération permanente d’une telle marche n’en est pas moins , quoique purement accessoire, indispensable à signaler déjà , même envers un tel passé, parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement dominé, comme je l’expliquerai bientôt, le développement intérieur de chacun des grands élémens sociaux , décomposé dans les diverses activités partielles dont il représente l’agglomération naturelle : en sorte que l’ordre ascendant et l’ordre descendant de la hiérarchie positive ont, en résumé, pareillement concouru, d’une manière déterminée, à régler l’évolution organique des cinq derniers siècles, l’un pour la progression générale,

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pmi.osopinE POSITIVE.

el l’autre pour chacune des trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus restreint avait pu devenir sullisamment usuel. Un tel mode d’évolution représenterait la marche naturelle d’une société idéale, dont l’enfance serait supposéeconvenablement préservéede la théologie et de la guerre : il tend aujourd’hui à se reproduire communément, dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l’ensemble de l’éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l’activité esthétique succède graduellement à l’activité industrielle, et prépare progressivement l’activité scientifique ou philosophique.

Après ce double préambule indispensable, où l’époque initiale et ensuite l’ordre de succession de notre série positive ont été enfin convenablement appréciés , procédons directement k l’examen général de chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant l’explication précédente, par l’évolution industrielle, principale base nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque ici caractérisé la société moderne.

11 faut d’abord expliquer comment ce nouvel élément social, essentiellement étranger à l’antiquité, a naturellement surgi, en temps opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l’or-

ganisine catholique et féodal , qu’une étude im • partiale et approfondie représente, à tous égards, non moins dans la progression organique que dans la progression critique, comme la vraie source générale de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, la plus fondamentale que l’humanité ait encore éprouvée , et qui , chez l’ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle , a été Jusque ici assez sainement Jugée quant à ses résultats essentiels, quoique d’une manière étroite et insuflisaute; tandis que, au contraire, son accomplissement nécessaire n’a guère donné lieu qu’à des théories radicalement vicieuses, où l’on attribue presque toujours une irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de toute juste proportion avec l’immensité d’un tel phénomène, faute d’en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, à ces illustres écrivains <^ui, an siècle dernier , ont si dignement immortalisé la noble école écossaise : et cependant aucun d’entre eux , sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n’a pu s’alfranchir assez des aveugles préjugés alors insT

pires par la philosophie iiégalive , soit proleslanle, soit déiste, pour s’élever au degré d’impartialité liistorique susceptible de faire sentir, au moins empiriquement, à d’aussi bons esprits, l’impulsion prépondérante , directement émanée , à cette fin , de l’ensemble du régime propre au moyen-? âge.

Eu appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d’avance, dans l’avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle , d’une telle organisation vers l’aflranchissement et l’élévation des classes laborieuses, il faut d’abord rappeler que, d’ordinaire, on est loin d’apprécier convena*; blementla haute importance de la transition primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage proprement dit à l’esclavage antique : modification où les juges les plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l’influence normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité permanente, d’universelles obligations morales, ni la conversion spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise l’état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, cc me semble , comme constituant , (lès l’origine du moyen-âge, un certain degré primitif d’incorporation directe de la population

agricole à la société générale, où jusque alors elle n’avait presque figuré qu’à la manière des animaux domestiques : puisque le cultivateur , ainsi fixé désormais à la terre , en un temps où les possessions territoriales tendaient versuueprofonde stabilité, a dù commencer aussitôt, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de véritables droits sociaux , ne fût- ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite ^ ce qui, auparavant impossible, est alors naturellement résulté, d’ordinaire, de cette nouvelle situation, sous l’opiniâtre impulsion catholique. Une telle amélioration , base nécessaire de toutes les phases ultérieures d’émancipation civile, me parait conduire, contre une opinion presque unanime aujourd’hui, à placer dans les campagnes le siège initial de l’affranchissement populaire , du moins quand on veut analyser ce grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques ; il se rattache |>ar-là, d’une manière directe et spontanée, soit à la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, d’après leur passion caractéristique d’indépendance habituelle, soit aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant, d’ordres mônastiques, surtout au début du moyen-àge, en consacrant les mains les plus vé-

4o PII/t.OSOPHIF. POSniVE.

nérées a des travaux toujours avilis précédeni'»* ment (i). Aussi la condition rurale semble*t-elle avoir été primitivement moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques grands centres, alors très rares, mais dont la considération est fort importante, comme point d’appui naturel des principaux efforts ultérieurs. On ne peut douter que l’ensemble du régime propre au moyen-âge ne tendît d’abord puissamment à l’uniforme dissémination de la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l’action si prononcée qu’il exerçait au dehors, en interdisant les invar sions régulières, pour établir des populations sér dentaires dans les plus stériles contrées de l’Europe. Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les inconvéniens na-

(i) Un estimable historien de l’Italie (Dcnina) a )ndiciensement rattaché il celte donbleinllnence générale le me'morable monvement spontané, si mal apprécié d’ordinaire, i{ni, pendant les sixième et septième siècles, tendit il réparer énergiqnement , surtout en Italie, l’action désastrcnse qne les mcillenrs temps du régime romain axaient dû exercer snr l'agriculture etsnr la population, par snile de la concentration d’immenses domaines chez d’indolens propriétaires, habitneilemenl con-, centrés an loin, et dont la sollicitnde accidentelle, aussi nnisible qne leur incurie journalière , n’aboutissait presque jamais qn’è y opérer, ü grande frais, de stériles embellissemens.

turels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être éludés à l’aide d’une hostile émigration , remontent essentiellement jusqu’à ces temps , si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, en vertu d’opiniâtres efforts sagement organisés, auprès desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément paraître fort secondaires.

L’inQuence initiale du régime catholique et féodal a donc partout établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce premier degré élémentaire d’émancipation populaire, qui , impropre , par sa nature , à constituer une condition vraiment stable , ne pouvait évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. Dans l’étude très imparfaitè de cette intéressante progression , on a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation collective des communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et sur laquelle l’attention s’est trop exclusivement fixée; en sorte que la phase intermédiaire quia aussitôt suivi l’entière institution du servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal conçue de toute l’histoircdu moyen-âge. C’est alors cependant que.

suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà distinctement caractérisée en principe, s’est opérée graduellement, dans tout l’occident européen, une seconde transformation élémentaire, qui, par l’ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement la diflërence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l’antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période , composée d’environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle jusque vers celui du onzième, comme l’époque d’une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel devait suivre immédiatement l’uuiforme abolition de la servitude populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume précédent, l’institution primordiale de l’esclavage permanent des travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en permettant, d’une part, à l’activité militaire un essor suffisant pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire dans l’ensemble de l’évolution sociale, comme je l’ai pleinement démontré; et en organisant, d’une autre part, le seul moyen général d’éducation qui , par une invincible prépondérance , pût priinilivement surmonter, chez la masse deshommes , l’antipathie radicale que leur inspire d’abord

l’habitude continue d’un travail régulier. Or, il üiut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait pas être aussi le plus efficace sous le second ; en sorte que , malgré l’évidente simultanéité de ces deux ordres d’effets spontanés, ces deux opérations préalables , également indispensables au développement humain , ne pouvaient être pleinement réalisées que l’une après l’autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, d’après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu’eût exigé chez elle le servage proprement dit; tandis que, d’une autre part, l’esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si multipliés surtout depuis l’abaissement de l’aristocratie sénatoriale, et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu d’une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand ensuite, avec l’état féodal, le système militaire, enfin devenu essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir

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le nouveau genre d’assujettissement personnel, correspondant à l’habituelle dispersion des chefs parmi les populations soumises, l’initiation directe des inférieurs à la vie purement industi'ielle a dès lors commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant impossible, en ofirant à chaque serf un point de départ nettement déterminé, d’où, suivant ime marche uniforme, très lente mais légitime , il pouvait tom jours espérer de s’élever peu à peu à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était d’ailleurs, dès l’origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus souvent très modérées , communément imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu’elles tendaient à régulariser, constituaient surtout, en réalité, comme l’ont déjà entrevu quelques philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d’un semblable progrès, en constatant que l’affranchi avait suffi-i samment contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour lui-même, ni pour la société : préparation évidemment Indis -

pensable à la destination finale d’une semblable transition , et à laquelle cependant on peut assurer que l’esclave ancien était ordinairement impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les villes, par l’ensemble de l’état social correspondant.

Telle est, en général , l’influence temporelle propre à la seconde époque de ce régime sur l’accomplissement graduel, et presque continu, de celle dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement l’entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication spéciale. Dès l’origine du servage, en faisant pleinement participer tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, et, par conséquent, au degré commun d’éducation fondamentale, au moins morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que nonseulement le catholicisme avait partout établi une sanction permanente pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des obligations régulières; mais aussi qu’il avait toujours spontanément proclamé , d’une manière plus ou moins explicite , l’affranchissement volontaire comme un véritable devoir chrétien , à mesure

que la population manifestait à la fuis sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d’Alexandre III , sur l’abolition générale de l’esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu’une simple consécration systématique , qui semble d’ailleurs un peu tardive, d’un usage qui, depuis plusieurs siècles, avait gradullement tendu, sous l’impulsion catholique, à devenir universel et ir» révocable. A partir même du vi® siècle, et d’après la première influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique des affranchissemens personnels, accordés quelque» fois simultanément .à tous les habitans d’une lo» calité considérable, croître successivement avec assez de rapidité pour que l’histoire signale encore çà et là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop dédaigneuse des conditions rigoureuses d’une lente évolution sociale, avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même qui en étaient l’objet. La touchante cérémonie, alors habituellement destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale et continue de l’influence catholique. Il faut surtout noter ici, sous ce rapport, qu’une telle influence ne tenait point uniquement, ni même principalement.

ph’ïsiquk sociale. 4?

à l’esprit général de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d’avoir obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a été surtout réalisée par l’admirable organisation du catholicisme, sans l’action persévérante de laquelle de vagues prescriptions morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre l’antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés de l’échelle sociale, et d’abord même spécialement parmi les rangs inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive de la politique sacerdotale à protéger activement l’essor universel des classes laborieu.ses, au sein desquelles sa propre domination devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d’appui ; quoique cette dernière cause n’ait pu exercer beaucoup d’empire que sous la période immédiatement suivante, après la suffisante extension de l’affranchissement personne! , dont l’avénenient primitif a été surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus désintéressés que je viens de rappeler sommairement.

Ce mémorable concours d’impulsions nécessaire.s, temporelles et spirituelles, qui avait ainsi orga-

nisé spontanément unetransitioii, lente mais continue, du servage primordial à l’universelle abolition de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J’ai représenté cidessus la condition générale de la population agricole comme ayant été naturellement, à l’origine de cette phase , moins onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes^ ce qui d’ailleurs se rattache évidemment aussi aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit barbare, où l’industrie agricole, d’après sou irrécusable importance, auprès même des juges les plus grossiers , était la seule qui n’eût pas toujours été complètement avilie par les préjugés militaires. Sous ce rapport, l’évolution industrielle a donc réellement commencé dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie précédemment établie l’a démontré pour l’ensemble de la prc^ression moderne. Mais le mouvement inverse n’a pas tardé à prévaloir de plus en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu’à nos jours ‘sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature plus empirique de leurs travaux jour-

haliers, devaient notablement y retarder la tendance et l’aptitude à l’entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d’y parvenir. Si, d’une part, la résidence familière des chefs féodaux au milieu d’elles devait d’abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, cette relation plus directe j outre que, par cela même, elle pouvait souvent éloigner le désir continu de la libération , devait surtout en rendre ensuite l’accès plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l’empêcher. On conçoit d’ailleurs, sans aucune explication nouvelle , que l’impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément émanée des villes, quand l’établissement des communes y eut permis un plein développement industriel que, pendant le xii' siècle et surtout le xiii*, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points imporlans de l’occident européen : sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur à la lumineuse e.xplication présentée par Adam Smith d’après l’aperçu de Hume ; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l’esprit de la philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l’ensemble des influences TOME vr. 4

sociales propres au régime antérieur, et d’où serait, sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes signalées par eux n’ont pu que hâter notablement l’avénement nécessaire.

Si l’on applique en sens inverse les diflférentes indications précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la libération personnelle devait naturellement commencer dans les villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement caractérisé par l’adhérence à la localité, était d’abord plus onéreux , par suite même de l’éloignement habituel du maître, qui livrait ordinairement la multitude à l’oppressive domination d’un agent subalterne. Outre qu’un tel motif devait spontanément stimuler davantage le besoin délibération, l’agglomération permanente de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l’évolution des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs travaux respectils, d’après un simple prolongement rationnel du principe philosophique sur lequel j’ai fondé ci-dessus l’ensemble de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe vraiment fondamental , d’a-

bord appliqué à l’étude statique de la seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguter, suivant une heureuse conformité spontanée avec l’appréciation instinctive de la raison vulgaire, dans Tordre graduellement ascendant, les trois grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu’à un degré nécessairement beaucoup moindre, à des diSërences de même nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois principaux élémeus de la civilisation moderne , comme je l’expliquerai directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette série partielle sous l’aspect essentiellement dynamique propre à notre élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et plus indirecte de l’industrie des villes, l’éducation plus spéciale qu’elle exige, la moindre multiplicité de ses agcns, leur concert plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des classes correspondantes, sans qu’il convienne assurément d’insister ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois

5a PHILOSOPHIE POSITIVE.

laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois , afin de faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus spécialement l’indication , que mon Traité ultérieur de philosophie politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences élémentaires, le mouvement d’émancipation personnelle a d’abord prévalu dans l’industrie commerciale, plutôt que dans l’industrie manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré d’analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c’est-à-dire le commerce des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n’étaient que de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers , d’abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce qui n’empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions , qu’ils ne fussent systématiquement encouragés par l’ensemble du régime initial du moyen-âge, et surtout par

la politique catholique, qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor industriel, constamment plus libre à Rome qu’en aucun autre lieu de la chrétienté. L’ensemble de l’histoire industrielle du moyen-âge doit déjà suflQre ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité plus spéciale , qui, dans la précocité générale de l’Italie, distingue si hautement, même avant l’admirable Florence, les cités maritimes, et par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l’existence ne pouvait être qu’esseutiellement commerciale, sauf le mélange de moeurs militaires qui s’allie naturellement à la vie maritime, et qui devait même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la moderne : une pareille différence se remarque aussi, sur l’Océan, entre les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la Flandre; on sait d’aiL leurs que la prospérité industrielle naissante de la France et de l’Angleterre tira directement sa plus grande impulsion initiale des nombreux et importans établissemens qu’y formèrent , au xrii* siècle, les industriels italiens et anséatiques,

d’abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.

Je devais ici m’arrêter particulièrement à la difficile appréciation de cette seconde phase essentielle du mouvement général d’émancipation qui a donné naissance à l’élément le plus caractéristique des sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette phase est , au fond , la plus importante, et, en outre, la plus méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous permettra d’ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste d’un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La phase immédiatement suivante comprend l’évolution collective si célèbre sous le nom d’affranchissement des communes, et qui, malgré d’innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici irrationnellement jugée , non-seulement parce qu’on n’y conçoit pas assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en accordant trop d’influence à des causes accidentelles ou accessoires, mais surtout parce qu’on la considère trop isolément de la précédente, dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non moins inévitable qu’indispensable. Quand on envisage principalement, suivant l’usage dominant.

ia lulle politique des grandes masses sociales, l’èrc des cüomuuies constitue , en effet , un véritable point de départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter , comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l’esprit de notre élaboration actuelle , on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la régénération sociale de l’élite de l’humanité, il n’est pas douteux , ce me semble , que cette importante transformation n’a fait que compléter spontanément le travail intestin d’émancipation personnelle propre à la phase ci-des* sus examinée, en y ajoutant le degré d’indépendance politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, loin de caractériser suffisamment l’évolution fondamentale, en a quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, comme j’aurai lieu de l’indiquer spécialement ci-après. Car, en se reportant à l’explication précédente de la libération plus hâtivedes habitansdes villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux exigeaient nécessairement, eu égard à l’état social correspondant, que ia liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d’une certaine liberté collective , sans

laquelle l’aclivité industrielle u’aurait pu assuré^ ment, à celte époque , prendre aucun essor vrai^ ment décisif. D’un autre côté , ces influences spontanées tendaient simultanément à réaliser une telle condition de développement , avec le surcroît naturel de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l’industrie naissante pour surmonter la résistance, d’ailleurs communément très faible , de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s’opposera l’indépendance qu’à l’affranchissement, en un temps où l’une était universellement jugée plus ou moins inséparable de l’autre. Aussi l’établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, tellement qu’une scrupuleuse analyse historique peut à peine assigner la première moitié du xi* siècle comme constituant, en général, l’intervalle effectif entre la fin du mouvement individuel et l’origine du mouvemeut collectif. Il est clair que l’ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les circonstances, plus ou moins fortuites, qui n’ont pu inOuer que sur sou inégale rapidité. Malgré d’inévitables conflits ultérieurs, d’abord impossibles à prévoir, l’organisme féodal, par sa nature éminemment dispersive, devait se prêter sans répugnance à

l’admission primitive des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l’envi, d’utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. L’organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant , l’élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu’une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.

Pour achever ici de fixer sufilsamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l’élément industriel, il convient d’ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d’émancipation personnelle, depuis l’entière institution du servage jusqu’à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l’admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l’activité mili-

PHIIOSOPHIE POSmVR

taire, sous l’inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l’évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d’apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d’après les principes précédemment posés, aux deux séries d’opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur : car, la phase de libération personnelle s’est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l’établissement occidental des Normands^ la phase consécutive d’établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d’Adam Smith, pour l’affranchissement final des campagnes, s’est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l’imminente invasion de l’oppressif monothéisme musulman.

En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain , où, à travers tant d’obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu’en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible den’êlre point cho-

PHYSIQUE SOCIALE. 5p

que de la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tarit de bons esprits d’apercevoir, dans cette évolution décisive, l’éclatante participation fondamentale de l’ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l’exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines thoologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l’entière e.\tension territoriale d’une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l’organisme catholique et féodal ; c’està-dire dans l’occident européen , défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l’inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu’à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d’ailleurs été alors beaucoup moins prononcéesqu’ellesnele devinrent ultérieurement soit en vertu d’un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique.

6o PHILOSOPHIE POSITIVE.

Eu sens inverse, on ne trouve réellement rien d’équivalent hors d’une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman , ni même sous le monothéisme bizantin , malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d’accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l’elHcacité sociale du catholicisme. Quoique plus restreinte , la seconde observation n’est pas, sans doute, moins décisive, puisqu’elle consiste à reconnaître, d’après l’évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d’émancipation préalable , soit personnelle , soit collective , s’est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d’un tel organisme exerçait l’ascendant le plus direct et le plus complet, c’est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu’on a coutume d’assigner à cette mémorable accélération, d’après l’ajSàiblissement caractéristique du pouvoirimpérial, ne suffisent certainement point à son explication poutre que, suivant la théorie du volume pi'écédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dù à l’action italienne du catholicisme, dn

PHYSIQUE SOCIALE. 6l

Veconnaît d’ailleurs plus directement une telle in fluence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s’opposaient alors avec tant d’énergie à la coalition naissante des communautés industrielles , dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l’impulsion purement féodale , on voit aussi s’élever, sous la protection impériale, à l’autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l’intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d’une part, tout le bassin, même oriental, delà Méditerranée, et par suite s’étendant aux principales parties de l’Orient, sans excepter les plus lointaines; d’une autre part, l’Océan européen , et dès lors tout le nord de l’Europe : de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.

Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion , comme étant

6a PHILOSOPHIE POSITIVE.

en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgi'é d’utiles modifications partielles, prévalent encore envers l’ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d’abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire delà progression humaine , empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n’ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l’immortel souvenir d’un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l’humanité.

L’introduction sociale de l’élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l’ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maiulenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d’éclairer, et même d’a-

bréger, une telle analyse, il convient d’abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de rbumauité. On sent qu’il ne saurait être ici ({uestion d’aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l’expliquerai au chapitre suivant: il s’agit seulement d’indiquer, d’une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l’ont également distingué jusqu’à présent.

En considérant successivement , à ce sujet , les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d’abord , avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel , la grande transformation qui vient d’être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l’humanité pût éprouver, puisqu’elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l’existence humaine , jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cetle abolition uni\erselle de l’esclavage, et ce

64 PHILOSOPHIE POSITITE.

commun assujettissement volontaire de l’homme libre au travail alors servile , dans une nombreuse et puissante population , les plus hardis et les pins généreux penseurs n’auraient certes nullement hésité à proclamer l’absurdité d’une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n’ayant pu d’ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération , l’humanité a réellement terminé son âge préliminaire , et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l’existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l’ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l’iiirécusable instinct qui d’abord entraîne l’homme à la vie guerrière , en lui faisant repousser la vie laborieuse , celle-ci n’en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale , comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre ; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendue , tandis que , dans l’essor militaire, l’activité des uns suppose ou détermine la

compression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l’esprit absolu de la philosophie politique actuelle , consacrant à jamais ce qui s’applique uniquement à l’état initial de l’humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d’autre condition vraiment permanente que l’insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l’indique aujourd’hui la saine théorie fondamentale de l’organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n’est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière , représentée par notre loi d’évolutionbumaine, conformémentà l’expérience la plus décisive.

La conception la plus philosophique, et aussi la plus noble, de l’ensemble de cette évolution , con- ' siste, suivant les principes établis à la fin du tome quatrième, à y mesurer surtout le progrès d’après l’ascendant graduel des facultés caractéristiques de l’humanité sur les tendances fondamentales de notre animalité : en sorte que la série sociale se présente rationnellement comme un prolongement spécial de la grande série animale. Or, selon cette TOME VI. 5

règle générale, la prédominance, commencée au moyen-âge, de la vie industrielle sur la vie guerrière , a directement tendu à élever d’un degré le type primitif de l’homme social, du moins chez l’ensemble de notre race. En considérant d abord, sous cet aspect, conformément à la théorie du cinquantième chapitre , le principal des deux attributs fondamentaux de notre nature, il est clair que l’usage normal de l’intelligence pour la conduite pratique est communément plus prononcé dans la vie industrielle des modernes que dans la vie militaire, des anciens, en comparant judicieusement des organismes équivalens, pareillement placés dans les deux hiérarchies : j’écarte d’ailleurs à dessein, comme trop disprojwrtionnée, la comparaison avec la vie militaire actuelle , à cause de l’automatisme spécial qu’y subissent nécessairement les inférieurs. L’émancipation des classes laborieuses a vulgairement organisé, pour les intelligences modernes, l’exercice continu le mieux adapté à la médiocrité mentale qui caractérise inévitablement l’immense majorité de notre espèce : des questions claires et concrètes , dont la faible étendue est très nettement circonscrite, susceptibles de solution directe ou prochaine , exigeant une attention persévérante et néanmoins facile, et toujours relatives à des occupations immédiatement stimulées par

les plus chers intérêts pratiques de l’homme civilisé, aspirant surtout désormais à l’aisance et à l’indépendance, qui dès lorsonttendudeplusen plus à devenir partout la récompense presque assurée d’une sage application au travail. Quant à l’influence habituelle de l’instinct social sur l’instinct personnel, qui constitue le second attribut essentiel de l’humanité, elle a élé certainement augmentée, au moins virtuellement, dans l’existence industrielle des modernes, enfin devenue directement compatible avec une bienveillance vraiment universelle , puisque chacun peut y considérer réellement sesopérations journalières comme immédiatement destinées à l’utilité commune autant qu’à son propre avantage; tandis que l’ancien mode d’existence développait nécessairement les passions haineuses, au milieü même du plus noble dévouement. A la vérité, le rétrécissement mental inhérent à une excessive spécialisation du travail , et la stimulation de l’égoïsme par la préoccupation trop exclusive des intérêts privés, ont directement tendu jusqu’ici à neutraliser beaucoup ces heureuses propriétés intellectuelles et morales : mais, en ce qu’ils ofirent aujourd’hui d’exorbitant, ces graves inconvéniens naturels propres à l’essor industriel tiennent surtout à ce qu’il n’a pu être encore que simplement spontané, sans avoir conve-

nableiuenl reçu la systématisation rationnelle qui lui appartient, comme l’établira la suite de notre appréciation historique. L’oubli d’une telle lacune fait souvent tomber dans une grande injustice in* volontaire les partisans spéciriatifs de l’activité militaire, dont les incontestables qualités sociales doivent être essentiellement attribuées à la puissante organisation si longtemps élaborée pour elle, et dont l’équivalent industriel n’existe encore aucunement. Qu’est-ce primitivement, en effet, que l’ardeur guerrière, considérée isolément de toute discipline morale, et abstraction faite de toute destination sociale? Rien autre cbo.se, au fond, qu’une combinaison spontanée de l’aversion naturelle du travail avec l’instinct d’une domination brutale; d’où il résulte babituellement une impulsion plus nuisible, et non moins ignoble, que celle tant reprochée aux cupidités industrielles. Ainsi les immenses services communément retirés de la régularisation convenable d’un tel mobile, par cela seul que, chez les moindres agens, il a été profondément investi d’un caractère habituel d’utilité publique, devraient conduire à penser aussi que, chez les modernes, un mobile plus utile et non moins actif serait pareillement susceptible de voir suffisamment atténués, sous une sage systématisation permanente, les vices spé-

ciaux qui altèrent si gravement aujourd’hui son eOicacité intellectuelle et morale, presque entièrement abandonnée jusqu’ici à l’aveugle direction des tendances privées, comme je l’expliquerai ultérieurement. Mais cette lacune fondamentale n’a pas cependant empêché, depuis le moyen-âge, de constater réellement, à un certain degré, l’aptitude croissante de la vie industrielle à provoquer spontanément, même chez les derniers rangs de la société européenne , un essor mental et sympathique qui n’y pouvait auparavant être à beaucoup près autant développé.

Quant à l’influence élémentaire de cette grande transformation sur les relations domestiques, elle a d’abord été immense en ce sens que les douces émotions de la famille sont ainsi devenues enfin communément accessibles à la classe la plus nombreuse, qdi n’y pouvait jusque alors prétendre que d’une manière très précaire et fort insuffisante, même après l’incontestable amélioration déterminée, sous cc rapport , au début du moyen-âge, par la substitution générale du servage à l’esclavage. C’est donc là seulement qu’a pu commencer la pleine manifestation directe de la destination finale de presque tous les hommes civilisés à une vie principalement domestique, qui, au contraire, chez les anciens , avait clé , d’une part ,

radicalement interdite aux esclaves, et, d’ailleurs peu goûtée même de la caste libre, habituellement entraînée par les bruyantes émotions de la place publique et des champs de bataille. On voit, en second lieu, que le nouveau mode d’existence a naturellement amélioré le double caractère essentiel des relations de famille, soit en y assimilant davantage les occupations ordi-r naires des deux sexes, jusque alors trop discordantes pour comporter des mœurs suifisamment communes, soit aussi en y diminuant l’antique dépendance trop absolue des enfants envers les parents. Sous l’un et l’autre aspect, il est clair que la tendance spontanée des habitudes indus-r trielles a directement concouru avec l’action systématique de la morale catholique , à laquelle un enthousiasme irréfléchi a quelquefois attribué ainsi d’heureux effets qui en étaient réellement indépendaus , quoique , de nos jours , la méprise soit bien plus souvent inverse, par suite d’une irrationnelle antipathie, Toutefois, à ce double titre, il est d’ailleurs incontestable que le défaut radical de systématisation industrielle a beaucoup neu-r tralisé jusqu’ici , comme sous les rapports ci-dessus appréciés, les propriétés virtuelles d’une semblable transformation sociale, que ses détracteurs spéculatifs ont pu même accuser, d’une manière spé-?

eieuse, de teudre, au contraire, à l’intime dissolution des liens domestiques, d’ailleurs révée aussi par quelques-uns de ses plus aveugles prôneurs. On pourrait craindre, par exemple, quant à la relation principale, qu’un essor industriel désordonné ne dût Gnalement altérer l’indispensable subordination des sexes, en procurant babituellement aux femmes une existence trcq> indépendante, si une appréciation mieux approfondie ne représentait une telle influence comme étant nécessairement plus que compensée par une tendance populaire , bien plus énei^que et plus constante, à faire passer, au contraire, chez les hommes beaucoup de professions d’abord exercées par les femmes , de &çon à réduire de plus en plus celles-ci à leur destination éminemment domestique, en ne leur laissant guère que les carrières pleinement compatibles avec elle^ suivant la marche fondamentale de l’évolution humaine à cet égard, directement caractérisée au cinquante- quatrième chapitre.

Après avoir sufiisamment indiqué la réaction élémentaire de l’affranchissement industriel, d’abord sur l’amélioration individuelle du caractère humain , et ensuite sur le perfectionnement de la constitution domestique, il nous reste surtout à considérer abstraitement ses propriétés directement sociales, suivant leur généralité croissante.

PHILOSOPUIE POSITIVE.

aOn que son universelle efficacité pour préparer spontanément la régénération temporelle des sociétés modernes puisse être ensuite convenableT ment appréciée, à partir de l’ère décisive précédemment déterminée.

II est d’abord évident que l’évolution industrielle a nécessairement tendu a compléter, chez les modernes, l’irrévocable abolition du régime des castes, eu instituant, envers l’antique ascendant de la naissance, la rivalité progressive de la richesse acquise par le travail. Nous avons rer connu, dans le volume précédent, comment l’organisme catholique avait, au moyen-âge, dignement commencé cet ébranlement décisif, par cela seul qu’il avait radicalement supprimé l’hérédité du sacerdoce, et fondé la hiérarchie spirituelle sur le principe de la capacité. Or, le mouvement industriel est venu ensuite réaliser aussi , à sa manière, Jusque pour les moindres fonctions sociales , une transformation équivalente à celle ainsi imprimée aux plus éminentes. Cette influence n’a pu être essentiellement neutralisée par ce qui a dû subsister de la tendance naturelle à l’hérédité des professions, qui, malgré son décroissement continu, se fera nécessairement toujours sentira un degré quelconque, mais dont l’insuffisante oppo-, sition devait dçs lors céder de plus en plus, d’une

part, parmi les classes inférieures de la nouvelle biérarcbie, à l’essor continu de ce même instinct d’amelioration universelle qui avait déterminé l’émancipation primordiale, et, d’une autre part, dans les premiers rangs, à l’impossibilité si connue de conserver chez les mêmes familles les grandes fortunes commerciales ou manufacturières. Si l’on combine une telle propriété avec la spécialisation croissante des occupations humaines, non moins iiiherente à la vie industrielle, on pourra concevoir l’action permanente de la civilisation moderne pour perfectionner, par les seules voies temporelles, l’ensemble du classemeiit social, en comportant désormais une plus exacte harmonie journalière entre les aptitudes et les destinations. Eu même temps, il n’est pas douteux que la liaison normale de l’intérêt privé à l’intérêt public a été dés lors directement perfectionnée par "l’influence continue de cette merveilleuse économie instinctive des sociétés actuelles, qu’on admirerait sans doute profendément si, au lieu d’y être habituellement plongé, on l’envisageait seulement dans la lointaine perspective d’une romanesque utopie, ou l’on verrait, abstraction faite du mobile, chaque individu constamment appliqué, avec la plus active sollicitude , à imaginer et à réaliser de nouvelles manières de servir la communauté;

les moindres opérations privées tendant ainsi à s’anoblir de plus en plus eu acquérant spontanément le caractère de fonctions publiques, sans qu’on puisse désormais établir nettement une ligne générale de démarcation entre les unes et les autres, jadis si profondément séparées. Quelle que soit encore, à tous égards, la profonde imperfection d’un tel ordre, d’après sou défaut radical de systématisation rationnelle, la convenable appréciation de ces résultats usuels est bien propre à faire sentir l’absurdité historique de ces déclamations illusoires sur la richesse et sur le luxe, qui, chez tant de prétendus philc^phes ou moralistes modernes, ne sont surtout qu’un vain retentissement scolastique des &usses notions sociales (]ue notre vicieuse éducation puise encore exclusivement dans le type antique. A la vérité, tous ces heureux résultats dériyent essentiellement de calculs personnels, où ne se manifeste que trop l’action primitive des instincts de ruse et de cupidité propres à des esclaves émancipés : mais on peut assurer, à cet égard , que toutes les récriminations réelles qui ne se rapporteraient point à l’absence actuelle de régularisation générale resteraient purement relatives à l’invincible défectuosité de la nature humaine, où la prépondérance habituelle des impulsions individuelles ne laisse , à cet égard ,

(l’aulie variation possible que celle d’un mobile privé plus ou moins accessible aux iuspiralions de l’instinct social : or, l’amour du pillage serait-il donc plus moral , ou même plus noble, que l’amour du gain?

Quant à l’influence abstraite de l’évolution industiielle sur le caractère essentiel des transactions sociales, il serait superflu de faire spécialement ressortir sa tendance pratique à faire graduellement prévaloir le |)rincipe de la conciliation des intérêts, sur l’esprit, d’abord hostile, ensuite litigieux, qui dominait jusque alors dans lesopérations privées. La législation indépendante et spontanée qui, au moyen-âge, devait appartenir aux communautés industrielles, quoiqu’elle «ât dû ensuite disparaître essentiellement, comme je l’expUquerai ci-dessous, pour permettre la formation des grandes unités politiques, nousa laissé un précieux témoignage permanent de cette disposition primitive par l’heureuse institution des . réglemens et des tribunaux de commerce, d’abord élaborée sons les sages inspirations des négocians anséatiques , et dont la marche journalière nous offre un contraste si décisif avec celle des autres juridictions, malgré que l’intervention ultérieure des légistes y ait certainement tendu à altérer beaucoup ses qualités primordiales. Je crois devoir insister davantage sur

7b PHILOSOPHIE POSITIVE.

l’indicalion sommaire d’un autre attribut élémentaire de l’esprit industriel, considéré, sons un aspect beaucoup moins senti et encore plus capital, relativement à son mode habituel de discipline sociale. D’après l’aversion primitive de l’homme pour la vie laboiieuse, on eût, sans doute, diflicilement prévu qucle désir d’un travail permanent constituerait un jour le principal vœu ordinaire de la majorité des hommes libres, tellement que la concession ou le refus du travail y deviendrait la base usuelle de l’action disciplinaire, préventive ou même coercitive, indispensable à l’économie générale, en écartant de plus en plus tout usage direct de la force proprement dite. Cette nouvelle tendance, si évidemment propre aux sociétés industrielles',' a sans doute besoin, comme toutes celles précé-' demment signalées, et même à un plus haut degré, d’être enfin convenablement régularisée : maia son influence croissante n’en a pas! moins déjà* réalisé, depuis le moyen-âge, une' notable amé-lioration universelle', dont l’importance sera dignement appréciée par quiconque voudra, sous ce rapport, judicieusement comparer le principe iii-’ duslriel au principe militaire, où la douleur et la mort sanctionnen t finalement tou te subordination . Dans les abus même les plus déplorables que puisse engendrer un vicieux ascendant de la richesse.

PUYSIQUE SOCIALE. 77

lorsqu’il semblerait que celle transformation s’est réduite, pour ainsi dire, à remplacer le droit de tuer par celui d’empêcher l’existence , ' on pourrait encore constater que le despotisme industriel se montre nécessairement moins oppressif et plus indirect que le despotisme militaire, de manière à comporter beaucoup plus de moyens de l’adoucir ou de l’éluder; outre qu’un sentiment plus net et plus actif du besoin réciproque decoopération, ainsi que des mœurs plus conciliantes, doivent éloigner davantage d’aussi extrêmes conflits.

Enfin , si l’on envisage l’action élémentaire de l’évolution industrielle pour modifier les plus vastes relations sociales, il serait assurément inutile d’insister ici sur sa tendance fondamentale, déjà si prononcée au moyen-âge, à lier directement tous les peuples, malgré les diverses causes quelconques, même religieuses , d’antipathie nationale. Non-seulement l’absence si regrettable de toute vraie systématisation progressive n’a pu neutraliser jusqu’ici l’énergie spontanée de cet instinct caractéristique : mais sa manifestation continue a même surmonté les efibrls les plus actifs d’une puissante systématisation rétrograde; comme le montre surtout l’exemple de l’Angleterre, où l’esprit d’égoïsme national habilement stimulé n’a pu parvenir, dans les cas meme le plus

favorables à son influence, à contenir entièrement, envers les nations rivales, l’essor journalier des dispositions pacifiques inhérentes à l’existence temporelle des sociétés modernes. Quelles qu’aient dû être les propriétés primitives de l’esprit militaire pour l’extension graduelle des associations humaines, comme je l’ai soigneusement expliqué, il est clair que sa puissance est, à cet égard, nécessairement limitée, et quelle avait essentiellement épuisé tout le développement dont elle était susceptible, sous le régime initial qui, dès le moyen-âge, a graduellement tendu vers son entière et irrévocable abolition , pour laisser agir désormais, dans l’esprit industriel convenablement systématisé, une aptitude exclusive à permettre enfin l’assimilation totale de l’humanité.

Cette sommaire appréciation des principaux attributs élémentaires du nouveau moteur temporel, était indispensable ici afin de caractériser nettement le profond changement que sa prépondérance croissante a dû graduellement imprimer au mode primordial de sociabilité. En reprenant maintenant le cours direct de notre élaboration historique , pour analyser , à partir du xiv* siècle, l’essor continu de la puissance industrielle, nous devons d’ahord exactement déterminer l’ensemble de sa position nécessaire envers les anciens

pouvoirs sociaux , et la direction correspondante de son développement ultérieur. Dans tout ce mouvement élémentaire de recomposition temporelle, nous devrons désormais considérer essentiellement l’industrie urbaine, qui en est restée jusqu’ici le principal siège, par une conséquence plus éloignée des mêmes différences fondamentales ci-dessus signalées pour expliquer d’abord l’émancipation plus tardive de l’industrie rurale, dont l’évolution sociale est encore si aitiérée.

La politique spontanée que l’heureux instinct des classes laborieuses leur a presque toujours inspirée, dès leur plein affranchissement au moyenâge, a été surtout distinguée, sauf les déviations passagères ou locales, par ces deux attributs permanents, suite nécessaire de la situation générale : elle a eu pour caractère propre la spécialité, et pour condition indispensable la liberté; c’est-àdire que l’ambition prépondérante des nouvelles forces a été concentrée vers leur développement industriel, en s’abstenant de prendre réellement, à la haute gestion des affaires publiques, aucune autre part ordinaire que celle qui se rattachait à une telle destination , dont l’accomplissement ne pouvait alors faire naître d’autre grand besoin politique que celui d’un essor suffisamment libre des facultés industrielles. C’est, en effet, comme

8o PHILOSOrHIE POSITIVE.

seiilegaratilieefilcace de cette liberté élémentaire, dans l’état social propre au moyen-âge, que l’indépendance primitive des communautés urbaines conserva si longtemps une importance vraiment fondamentale , malgré les gravesaberrations qu’elle pouvait susciter. 11 faut attribuer aussi la même destination essentielle à l’existence, d’abord si tutélaire, quoique ultérieurement oppressive, de ces corporations plus spéciales qui, dans chaque communauté urbaine, unissaient plus particulièrement les citoyens de chaque profession , et sans lesquelles la sécurité du travail individuel eût été alors si souvent compromise, outre leur utile influence morale , plus prolongée , pour seconder l’intime développement des moeurs industrielles, en concourant à prévenir l’inconstance naturelle qui pouvait pousser à des changemens de carrière trop désordonnés, surtout en un temps où le nouveau mode d’existence n’avait pu être encore sulBsamment apprécié.

Telle est la véritable origine générale de la passion caractéristique des modernes pour cette liberté universelle et continue, suite naturelle et complément nécessaire de l’émancipation personnelle, afin d’assurer à chacun l’essor convenable de son activité normale ; l’instinct vulgaire l’a ordinairement mieux appréciée jusqu’ici que la

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PIlYSlQt'Iî SOCIALE. 8i

raisou spéculative, qui, par un vicieux rapprochement, s’efforcait toujours de la subordonner à cette liberté politique particulière aux anciens, où l’esclavage des travailleurs constituait l’indispensable condition d’une turbulente participation de la caste guerrière à la direction journalière de ses affaires communes. Or, l’esprit féodal était évi* deinmenl très favorable à la satisfaction spontanée de ce besoin capital , qui ne pouvait d’abord donner lieu à aucun conflit habituel. Quand l’élan industriel a pu ainsi commencer , ses résolu tats naturels onteusuite graduellement développé, envers les divers pouvoirs prépondérans , un moyen d’action de plus en plus irrésistible, par l’entrainement involontaire des ennemis les plus systématiques de l’industrie moderne vers les nouvelles jouissances, de commodité et surtout de vanité, inhérentes à son cours permanent. Ce ii’est pas seulement de nos jours que, chez les classes les plus opposées aux suites sociales de l’évolution industrielle , les plus opiniâtres conservateurs n’ont pu cependant se résigner à renoncer aux satisfactions privées qu’elle procure habituellement, et dont la douce influence journalière étouffe spontanément chaque germe sérieux de réaction rétrograde : une pareille inconséquence, et une semblable diversion, ont certainement

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