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CHAPITRE PREMIER

NorroN DE l'iVire.

Pour que cotte noti(iii soit complète, il faudra considérer l'ctre : 1° objectivement, c'est-à-dire dans sa (lofinition ; 2" subjectivement ou dans son ronrept ; 3" dans sa iirr/af ion, qui n'est autre cjue le concept du néant.

ARTICLE I

D(' fin il ion de lèlre.

7. Sa définition nominale. — fi) Kn lalin, l'cMre se désigne par le mot eus, participe présent du verbe esae. Ce terme indique quelque cbose c[ui existe réellement et présentement dans la nature. De mémo les autres participes: lisant, aimant, etc., indiquent un état présent de lire ou d'aimer, tandis que ces verbes à l'infinitif n'indi([uent aucun temps.

h) Pris substantivement, le mot être désigne un sujet d'existence (l'essence d'une chose) ; ce sujet d'aillcur-^ peut être réel on simplement possible.

r) Au point de vue /offit/ae, le verbe être est généralement employé comme copule destinée à relier les deux termes de la proposition ; ex. : Pierre est homme (Log., n. 41).

Nota. — Dans la langue thomiste, lorsque les mots ens et esse sont en opposition, le premier se prend pour désigner l'essence, le second pour désigner l'existence.

8. Sa définition réelle- — A. — A proprement parler, l'ôtrc /l'est j)as susccplible (te définition, pour deux raisons :

1" La définition d'un objet doit se faire par ses deux éléments : le genre et la différence (Log., n. 134) ; mais la notion d'être est la plu's simple de toutes ; ell(> n'est donc pas constituée par plusieurs' éléments, mais par un seul ; voilà pourquoi elle ne peut être définie. Telle est aussi la raison pour laquelle elle a reçu des philosophes le nom de notion transcendentale, c'est-à-dire supérieure à tout genre et à toute différence.

2° En outre, le nom de l'objet à définir ne doit point entrer dans la définition (Log., n. 1.34). Or la notion d'être, étant la plus commune de toutes, se trouve renfermée dans lentes les

autres notions, et par conséquent ne peut demeurer absente d'aucune définition.

Du reste, si la notion d'être est logiquement impossible à définir, son évidence est telle qu'elle ne pourrait être accrue par aucune définition.

B. — Il est cependant permis de donner au sujet de cette notion quelques explications. Ainsi, d'après S. Tbomas, l'être est tout « ce dont Varie (entendez la perfection) consiste à être (c.-à-d. à exister). » En d'autres termes, l'être c'est tout ce (jui existe, ou du moins est susceptible cT existence.

9. Divisions de l'être. — Si par être, on entend l'existence, il y a autant d'êtres que de modes d'existence. Or ces modes sont au nombre de deux. Ou bien l'existence est objective, c.-à-d., réelle ou réalisable dans la nature ; ou bien elle est subjective, c.-à-d., sans réalité hors de l'esprit. Par exemple, le néant, les genres et les espèces, sont des constructions mentales qui existent idéalement dans la pensée, mais sans réalisation possible au dehors. De là la distinction de l'être « de nature » ou réel ei l'être « de raison ».

L'être réel se nomme aussi être ontolorjique ou proprement dit. Il est en acte ou en puissance, suivant qu'il possède déjà une existence extérieure et complète, ou qu'il se trouve encore renfermé et dissimulé dans une cause capable de le produire (n. 27).

L'être de raison, appelé également être logique ou idéal, est de deux sortes : l'un est sans fondement dans la réalité, comme le néant ; l'autre repose sur une relation perçue par la raison avec les objets connus : telles sont les diverses notions de genre, d'espèce, de différence... L'être réel, dont il s'agit vn Ontologie, est distinct de ces deux êtres de raison.

10. Extension de la notion d'être. — La notion d'être s'étend à tout. En effet, rien ne peut exister, être ou être conçu, sans rentrer dans la notion d'être. — Elle n'est cependant pas appliquée dans le même sens à tous les objets auxquels elle convient : sa signification n'est ni univoque, ni générique, mais seulement analogue '.

1° Le mot être ne s'applique pas à tout être dans un sens

\. Farges, niée de Dieu, p. 129.

PREMIÈRF, PARTIE, NATIRE DE l'AtRE 247

univaqnp (Lnp:., n. 3o), c'est-à-dire dans le même sens, comme on appliqne le mot homme, par exemple, également à Pierre et à Jean. Infini et fini, substance et accident, ne sauraient, en eflV't, posséder l'être de la même manière ; la snbstance a l'être en soi, l'accident dans \\x\ autre, et chaque chose a l'être d'une manière difTérenle.

2" L'être n'est donc point un attribut yè.nèrifjuc, c'est-à-dire un genre suprême engbtbant tous les autres. Le genre doit, en effet, être spécifié par une différence distincte de lui-même; or on ne peut rien découvrir qui soit en dehors de l'être; ce qui montre que l'être n'est ni un genre, ni une différence.

Scot et ceux qui font de l't^tre le genre supn^me, sont donc dans l'erreur. Et c'est à tort qu'ils le représentent comme embrassant à la fois l'infini et le fini, assimilables d'après eux à deux espèces du même jrcnre. Nous le verrons en Théodicée (n. 52), Dieu n'est pas un genre.

.S" C'est toutefois à juste titre que l'on appelle analogue la notion d'être. L'analogie, en effet, est le lien qui existe entre des éléments dont la diversité n'exclut pas tout rapport de ressemblance ou de dépendance ; que si « l'être n'appartient essentiellement qu'à Dieu », cependant toute créature y participe, en vertu même de sa ressemblance et de sa dépendance à l'égard du Créateur. Au sens le plus large du mot, l'être se rencontre donc par analogie en toutes choses.

Il est aisé de conclure que Scot et les panthéistes se sont gravement abusés en affirmant que le mot être devait toujours se prendre en une seule et même acception.

ARTICLE IL

Concept de fè/re.

11. Nature et forme de ce concept. — Le concept de l'être est la l'eprésenlation inteUujihh de F être dans f esprit.

A. — Le concept de l'être, comme de toute réalité, comprend deux éléments : une forme subjective ou l'acte par lequel l'intelligence se représente l'être, et l'objet lui-même qui est perçu dans cet acte intellectuel. Le premier élément n'est autre que le concept subjectif ou formel, étudié en Anthropologie. Le second reçoit le nom de concept objectif.

B. — A son tour, ce concept objectif peut être pensé par l'esprit de deux façons différentes : il est direct ou réflexe. La

notion directe d'ôti-e s'acquiert dès qu'un objet quelconque agit sur l'intelligence : elle s'obtient donc par la perception spontanée de l'être. La notion réflexe, au contraire, suppose un retour réfléchi de l'esprit sur la notion d'être, dont il veut par comparaison pénétrer plus intimement la nature (Log.,n. 103). Mais, direct ou réflexe, il n'y a qu'un seul concept proprement dit ou objectif de Tètre.

12. Origine du concept de l'être- — La noiion d'être s'obtient par abstraction. Il n'est pas douteux, en effet, que l'être en général soit chose indéterminéeet commune à maint objet; or les notions de cette sorte s'acquièrent par abstraction ; la notion d'être, tant directe que réflexe, est donc abstraite ; directe, elle est acquise sans comparaison ; réflexe, elle est à la fois le fruit d'une comparaison raisonnée avec tous les modes d'être, et puis d'une a])straction qui dégage l'être de tous ses modes.

Quelle n'est donc pas l'erreur des Hégéliens panthéistes qui confondent l'ordre ontologique avec l'ordre logique, et prétendent faire de l'être universel, perçu le premier par^l'intelligence, un être, non point abstrait, mais concret, perçu a priori, un être-idée, première réalité existante, au dire de ces philosophes, d'où tout serait sorti.

13. Priorité chronologique du concept direct de 1 être. Ce qui est plus aisément inlolligible possède l'antériorité

chronologique, puisque l'intelligence doit procéder du plus connu au moins connu ; or la notion directe de l'être, étant la plus commune, est aussi la plus « intelligible » ; car, dit S. Thomas, la vérité est d'autant plus intefligible qu'elle est plus générale et plus indéterminée, et c'est ainsi que, dans l'ordre sensible, l'enfant dislingue « l'homme de ce qui n'est pas l'homme », plus tôt « qu'il ne discerne tel homme de tel autre ». La notion directe de l'être précède donc toutes les autres au point de vue chronologique. — Mais il n'en est pas ainsi de la. notion réflexe. Celle-ci ne se précise qu'au bout d'un temps prolongé, et à la suite d'un travail pénible. Aussi appartient-elle à la science suprême, à la Métaphysique, et c'est pour cela que l'on appelle cette notion scientifique.

C'est donc ;ï tort que l'Ontolog-isme voit dans cet être conçu \e premier par rintelligence humaine, non point quelque chose d'indéterminé et d'universel, mais l'être absolu et divin.

PnEMIK.nE PARTIE, NATURE DE l'^TRE 240

14. Priorité logique du concept réflexe de l'être. — f^a notion scientifiriiii' de l'rire ost la proniièro lofjiqueniPJit. Vient, en efîet, en pi-omicr lien dans l'ordre logique «ce sans quoi rien no peut (Mre saisi j)ar rintellect», c'est-à-dire la notion en laquelle toutes les autres se résolvent. Or, d'une part, rien n'est saisi sans que le concept de l'être ne s'y trouve renfermé, par ex., substance et accidents sont des êtres ; d'autre part, toutes les notions se résolvent en celle de l'être, qui seule ne peut être ramené(> à aucun concept plus général. La notion d'être est donc logiquement la première, et toutes les autres en dépendent en quelque façon.

ARTICLE III

Le Nkint ou la Ni'(jation de [être '.

15. Nature du néant : ses espèces. — A. — Le ni'ant peut s'aj)peler iton-ètre, nh/alinu de tèli'e, ou absence d'être. On acquiert d'abord la notion de l'être ; puis on conçoit le néant comme la négation de cet être. Le néant, c'est donc simplement ce qui n'existe pas ou ne peut exister. La négation do toute réalité, c'est le pur néant, le néant total et absolu.

« Le néant, dit S. Augustin, ce n'est ni un corps, ni un esprit, ni un occident, ni une matière informe, ni un espace vide, ni la nuit ellemême. Ce n'est absolument rien. »

B. — 1° Au point de vue de l'extension, on distingue le néant total, défini plus haut, et le néant /3ar/<t'/ ou relatif, qui est seulement la négation d'une partie ou d'un degré d'être ; l'état de mort, par exemple, est seulement la négation de ce degré d'être, qu'on appelle la vie.

2° Au point de vue de Xohjet, on reconnaît le néant d'e.twletice, c'est le cas d'un cercle rond simplement possible ; et le néant ^essence, représenté, par ex., par le cercle carré.

3° Au point de vue du anjet, le néant est néf/a/if ou privatif. Le premier est l'absence d'une qualité dans un sujet qui ne doit pas l'avoir ; ce n'est pas un défaut, mais simplement un non-être. Telle est l'absence de l'intelligence ou de la parole dans une pierre. Quant au néant privatif ou positif, il ex-

I. Balmcs, Philosoph. foniamenl . , t. Ilf, c. H. p. 338. — Miclielet, Esquisse de Logique.

prime le manque d'une perfection dans un sujet qui devrait la posséder ; par ex. : Pierre est aveugle. — D'où il suit que ces absences et défauts ne sont point des entités, mais de pures négations.

16. Intelligibilité du néant. — A. — Le wunt ne peut ê/re connu par lui-même. Seul, l'être est objet de connaissance: or Je néant n'est pas un être ; il ne peut donc être conçu, sinon comme une pure négation ou privation d'être. « La science, dit Halmès, ne peut avoir le néant pour objet... Le néant n'a ni essence, ni propriété, ni rapports. »

Quelle n'est donc pas l'erreur des sophistes modernes qui refusent pareillement toute réalité et à l'être et au néant : « Le néant est une catégorie plus riche que rètre, s'écrie l'un d'eux. Le néant a donc autant de droit à l'existence que l'être lui-même. » Ainsi parle Michelet; Hegel partage cet avis. A l'en croire, l'être absolu et le néant négatif sont également indéterminés et corrélatifs : on pourrait en faire une seule et même chose, dite Vêtre-néant.

B. — On peut cependant avoir du néant une notion subjective, un concept de raison ; autrement il serait impossible d'en parler et d'y penser, ou de le distinguer de l'être, comme nous le faisons si aisément (n. 9).

Il n'y a donc pas lieu d'accorder à Parménide et à quelques spiritualistes (Franck) leur prétendue impossibilité de concevoir le néant de quelque manière que ce soit.

C. — Voilà pourquoi la notion d'être est antérieure à celle du néant ; négation, absence, privation ou défaut d'être sont, en effet, inconcevables pour une intelligence qui ne sait ce qu'est l'être lui-même.

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