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Farges, Idée du continu, i" partie

tité continue se définit en Ontologie : L'accident extensif de la substance corporelle en parties continues et coexistantes (Ont., n. 123). Or Leibnitz, lîoscowich, Kant, Ficlite, entraînant à leur suite un certain nombre de modernes, ont enseigné que l'étendue des corps était, non point réelle, mais idéale ou apparente. Tel n'est pas notre avis.

Thicse L étendue des corps est une propriété réelle. Preuve. — La doctrine idéaliste contredit l'expérience, la raison et le témoignage des philosophes les plus autorisés.

A. — Vexpérieuce vulgaire révèle par d'innombrables exemples l'existence de l'étendue à trois dimensions. Personne ne doute qu'il soit possible de mesurer l'étendue, la superficie, le volume des corps, la longueur des fleuves (ju des routes, etc.

L'expérience du philosophe, qui recherche la cause des phénomènes sensibles, tels que les sensations visuelles et tactiles, lui révèle bien vite que ces phénomènes sont extensifs et supposent l'extension des corps extérieurs comme cause immédiate. Les sens, en effet, au premier instant où ils sont frappés par une action étrangère, ont un rôle passif ; ils supposent donc un agent matériel et étendu, capable de faire impression sur des organes étendus et matériels. Que si vous supposez à la fois les organes et leurs objets, comme simples et inétendus, la sensation d'étendue tactile ou visuelle demeure inexplicable.

Enfin, si l'on supprime l'étendue réelle, l'expérimentation scientifique devient impraticable, et toutes les sciences naturelles rentrent dans le néant. Les théorèmes de l'astronomie, de la géométrie, de l'optique, de la physique, etc., perdent toute signification, et ne sont plus que de vains amusements •.

B. — La raison puî-e, à son tour, prouve la même vérité ; que l'on nie la réalité de l'étendue, les autres propriétés sensibles des choses cessent d'exister ; car tous les accidents comme la surface, la distance, le mouvement et la figure s'appuient sur la quantité, qui leur est naturellement antérieure. Aussi, suppression faite de la quantité, le monde n'est plus concevable.

« Supprimons l'otentlue, dit Balmès, l'univers ne résiste pas à cette i. Farges, Idée du continu, i" partie, p. 21 et suiv.

épreuve. Les globes gigantes([ues ijui peuplent l'élher disparaissent ; la terre se dérobe sous nos pieds ; c'en est fait du mouvement, de la distance, notre propre corps s'évanouit. Le monde se fond pour ainsi dire et sombre dans le néant *. »

(;. — L'autorité des philosophes, quoiqu'elle soit l'argument le plus faible, « inflrmissimum », comme l'appelle S. Thomas 2, peut cependant être invoquée à l'appui de la même proposition. Si l'on met de côté le petit nombre des idéalistes et des sceptiques, tous les philosophes sont unanimes à admettre la réalité objective de l'étendue, et h com!)attre ceux qui voudraient n'en faire qu'une pure apparence. — Du reste, l'instinct universel, qui est la « voix de la nature », sera toujours plus fort que toutes les subtilités des sophistes ; savants et ignorants continueront à croire à la réalité de l'étendue. Y a-t-il même un sophiste qui ait jamais pu se persuader à lui-même que le soleil, la terre, les plantes, les minéraux, les autres hommes et son propre corps ne jouissent que d'une étendue apparente et illusoire?...

T^a quaiititf'' extensive est donc quelque chose de primitif t't d'éminemment objectif. Aussi est-ce la propriété immédiale, première et fondamentale des corps.

33. Caractère accidentel de l'étendue. — Descartes et plusieurs autres, à la suite d'Epicure et des nominalistes, ont enseigné que l'étendue était non seulement réelle, mais constitutive de l'essence des corps ; de là sont nées de graves difficultés dont il sera parlé ailleurs (n. 48-49). La plupart des philosophes et des théologiens se sont, sur ce point, rangés à l'avis de S. Thomas et d'Aristote que formule la thèse suivante :

TUKSE

L'étendue est un accident et tion la substance des corps.

Preuve. — J^'essence de toute substance est cachée aux sens ; — elle est quelque chose de permanent sous le tlot des changements accidentels ; — elle subsiste en elle-même, non dans un autre corps ; — elle est conçue comme antérieure à toutes les autres propriétés du même objet ; — enfin elle est le principe de toutes ces propriétés. Or ces cinq caractères font défaut à la quantité extensive.

1° Les trois dimensions, l'expérience en fait foi, sont chose visible, palpable et susceptible d'être imaginée ^

2"^ La quantité est susceptible d'augmentation et de dimi-

1. Balmès, Philosophie fondam., p. III, c. 6. — 2. Surn. Theol., I", q. 1, a. 8, ad 1.

— 3. Farges, Idée du continu,, p. 18.

nution. Ainsi, la nature humaine se rencontre également dans les hommes grands et dans ceux de petite taille * .

3° La quantité subsiste, non pas en elle-même, mais dans un sujet mesurable dont elle constitue les dimensions.

4° De même que l'être de l'agent est antérieur à l'action, ainsi la substance est antérieure à sa diffusion dans l'espace. Voilà pourquoi l'étendue se conçoit indifféremment en acte ou en puissance.

5" Enfin la quantité passive ne peut être le principe de l'activité, de la cohésion, de la vie et autres qualités de même espèce. — Elle n'est donc point l'essence des corps 2.

Le philosophe trouvera une confirmation de cette thèse dans le peu de portée des difficultés élevées contre elle. Voici robjection cartésienne. Supposons une masse de cire dans le feu : Descartes observe qu'elle y perd sa couleur, sa forme, sa saveur, etc., mais point son étendue : et il en conclut à l'identité de l'étendue et de l'essence des corps. — La réponse est aisée, car l'étendue elle-même subit des modifications sous l'influence du feu : d'où il suit qu'elle diffère de l'essence du corps, laquelle, du reste, demeure inaccessible aux sens 3.

ARTICLE TL

Les Forces P/tt/siques.

34 Nature et existence des forces physiques. — A. — Les mots force, forces physiques (en grec Sûvafxi?) désignent les propriétés intrinsèques et nature/les en vertu desquelles les corps organiques et inorganiques sont capables d'agir et de produire des modifications physiques.

En général, une modification physique est un passage de la puissance à l'acte, un mouvement immanent ou transitif, (l'est pourquoi, avec les physiciens modernes, nous donnons le nom de force à toute cause capable de faire passer un coi-ps de l'état de repos à .l'état de mouvement ou de modifier le mouvement qu'il possède.

]J. — La presque totalité des philosophes admet l'existence des forces physiques. Descartes et les mécanistes cependant la rejettent entièrement, et Leibnitz avec les occasionnalistes,/>ar/te//eme?î/, comme nous l'avons vu en Ontologie (n. 161). C'est là, en effet, qu'on a traité (n. 134,

1. Sum. Theol., p. III, q. 7(5, a. 1,3(13"°'. — 2. Leibnitz, Lettre à Foucher. — 3. Karires, Idée du continu, p. 75-17.

163) la question de laclivilé des créatures en général et prouvé contre Leibntiz la possibilité de 1 action transitive. Mais c'est à la Cosmologie ({u'il appartient d'opposer brièvement aux mécanicistes la thèse relative il l'existence des forces physiques dans l'univers.

Thèse

/>e,v corps possèdent des forces qui leur pennettenl d'aijir en

eux-mêmes et à t extérieur.

1° Preuve expérimentale. Rien ne frappe plus vivement l'observateur que les divers mouvements qu'il observe dans les plantes, les animaux, les réactions^ chimiques, les phénomènes électriques, les attractions mutuelles des corps célestes, et dans la nature entière ; or ces mouvements supposent des forces motrices ; autrement ils seraient des elîets sans cause suffisante ; les corps possèdent donc des forces physiques.

2° Preuve rationnelle. Elle se tire des conséquences de la doctrine opposée. Voici, en effet, les conclusions insoutenable auxquelles aboutit la négation de l'activité des corps : — 1° Les diverses modilications des corps, leurs mouvements et leur activité ne trouveraient qu'en Dieu leur principe immédiat : Dieu lui-même brille dans la lumière, réchauffe dans le feu, se meut et se nourrit dans les vivants, etc.. ; c'est l'occasionnalisme — 2° Aucun corps ne pourrait agir sur nos sens ; l'homme lui-même serait sans action sur les objets extérieurs; c'est Cidéalisme. — '^° Il n'y aurait ni production, ni génération de substances nouvelles, voire même d'accidents nouveaux. Aucune influence mutuelle ne serait donc possible entre les objets qui constituent le monde ; mais la négation de tout agent, équivaut à la négation de l'être lui-même, c'est donc le nihilisme, à moins que ce ne soit le Panthéisme.

Le Saint Docteur n'a donc pas eu tort de qualifier sévèrement d'absurde l'opinion de ceux qui avaient précédé Malebranche dans la voie de roccasiounalisrae, et dont la pensée peut se résumer dans ce texte emprunté à la Recherche de la vérité : « Il n'y a point de forces, de puissances, de causes véritables dans le monde matériel et sensible *. »

35. Les forces physiques sont-elles des accidents ou des substances ? — Parmi les philosophes modernes, il en est

1. iMalebranche, otivr. cité, L. IV, p. II, c. ni. — Debreyne, Théorie biblique de la Cosmogonie. — Bûchez, Introduction à l'étude des sciences médicales.

l)eauc'Oup à prétendre que les forces physiques ne supposent aucun principe substantiel. Pour nous, au contraire, nous voyons dans les forces physiques des propriétés inhérentes à un principe substantiel.

Thèse

Les forces physiques ne sont pas la substance des corps ; mais

elles émanent d'un principe simple et substantiel.

I. Elles ne sont pas la substance. — L'essence de toute substance est chose inaccessible aux sens ; — identique et permanente sous le changement ; — subsistant en elle-même, non dans une autre ; — son concept est antérieur à celui des autres propriétés ; — enfin, elle est le principe d'où découlent toutes les propriétés de l'être. Or, tous ces caractères font défaut aux forces physiques.

1° Les forces physiques, comme l'électricité, la pesanteur, l'attraction, se manifestent d'une manière sensible et sont susceptibles de mesure physique.

2° Elles sont sujettes à augmentation, à diminution, à variation, ce qui n'est point le fait de la substance.

3° La force est la puissance d'agir. Or la puissance ne subsiste pas en elle-même et en dehors de tout sujet puissant. « La force n'existe que dans un être fort » (OntoL, n. 127).

4° L'individu doit exister avant d'être doué de force. Le concept de force n'est donc pas le premier.

5" Enfin les forces physiques ne sont pas le principe d'où découlent toutes les propriétés de la substance matérielle ; surtout elles ne sauraient engendrer la passivité et l'inertie, sans lesquelles la matière n'est pas concevable.

Les forces ne sont donc pas la substance même des corps.

IL Elles émanent d'un principe simple. — L'apparition des forces physiques et leur concours dans la production d'un même effet, par ex., dans la constitution d'un corps vivant ou d'une molécule chimique , ne peuvent s'expliquer sans un principe producteur et directeur, à la fois un et indivisible, simple et inétendu ; sans quoi les énergies indépendantes, loin de concourir àja réalisation d'une même fin, entreraient en lutte, et se neutraliseraient mutuellement. Or ce principe fondamental de production et d'unité, d'où émergent toutes les

4 lu

éiicrj-les d'un corps, nous l'appelons principe substantiel.

C'est la conclusion (|ui s'impose non seulement pour le principe vital d'où procède l'organisation physiologique, mais encore pour les formes chimiques qui, elles aussi, organisent, pour ainsi dire, soit un cristal, soit un édifice atomique, toujours caractérisé par la même disposition des atomes dans une même molécule. Les forces physiques, biologiques ou chimiques, émanent donc nécessairement d'un principe simple et substantiel.

36. Solution des objections. — Obj. I. — « Si la force est une cause, dit P. Janel i, elle devient une substance » ; elle ne subsiste donc pas en un principe différent d'elle-même.

Rép. — La conclusion est illégitime. — La force est sans doute une puissance active ; mais la puissance n'est autre chose que l'attribut d'un être puissant ; elle n'est donc pas une substance. En d'autres termes, l'efficacité totale de la puissance vient non d'elle-même, mais de l'être substantiel ; la puissance n'est pas la substance, mais elle en dérive.

Obj. Il . — Les forces physiques émanent de l'étendue et du mouvement ; inutile de les faire venir d'un principe substantiel.

Rép. — 1» Accorderions-nous l'antécédent, nous nierons encore le conséquent. L'étendue elle-même, en effet, suppose, comme on l'a déjà dit, la substance étendue, et le mouvement des énergies motrices. — 2" Mais Vantécédent lui-même n'est pas admissible. Le contraire ne peut engendrer son contraire ; or force et étendue sont choses opposées. L'étendue matérielle est divisible, passive et inerte, c'est-à-dire indifférente au mouvement et au repos, tandis que la force jouit de la simplicité et de l'activité. « L'étendue, dit P. Janet, a trois dimensions, la force n'en a aucune;.. L'étendue est indéfiniment divisible; la force est essentiellement indivisible ; l'étendue est inerte ; la force est active... » ^— Nier cela, c'est, avec Condillac et Hume, supprimer la notion de force « pour en faire un simple titre nominal... n'ayant pas plus de valeur intrinsèque que la vertu dormitive qui fait dormir, ou la vertu pulsillque qui fait battre le pouls 2 ».

Obj. tit. — Tous les phénomènes se réduisent au mouvement passif. Or le mouvement passif s'explique sans aucune forCC (ce raisonilemeilt est du P. Secchi) \

Rép. — Laissons passer la majeure^ et contenton.s-rioUS de nier la mineure. Le mouvement passif lui-même rie s'explique pas sdns uue

i. Revue des Deux-Mondes, mai 18"4, p. 89. - -2. P. Janei, Vidée de force, p. 88. — 3. L'unilé des forces physiques.

cause de inouveinent ; il n'explique pas davantage sa transmission. Ainsi, par ex., d'après les lois de la mécanique, quand un corps en rebondissant revient sur lui-même, ou qu'il transmet le mouvement à un autre par le choc, le mouvement cause est séparé du mouvement e/fel par un certain intervalle de repos ; le second ne nait donc pas immédiatement du premier, mais par l'intermédiaire de la force élastique qui réagit. Or, comme l'affirme Hirn, « il est absolument impossible de rendre compte de la force élastique par la seule notion du mouvement l.M-al 1 ».

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