Sens du problème relatif aux principes constitutifs
l" Il s'agit de l'essence des corps en général, non de l'essence de tel ou tel corps en particulier. — On a ici surtout en vue les minéraux ; mais les vivants ne sont pas étrangers à la question, car les principes essentiels appartiennent à tous les corps.
2° La présente recherche a pour objet les principes intrinsèques et premiers des corps. — On les appelle intrinsèques pour les distinguer des principes extrinsèques, tels que la cause suprême et créatrice des choses : malgré leur qualification de premiers, ces principes sont loin d'exclure la cause première. — Ils sont cependant 7;?*emie/"s, en ce sens qu'ils fondent la quantité et la ([ualité, qui sont elles-mêmes les principes prochains des autres propriétés physiques. — On les ïïomme principes et non éléments. Les éléments, en effet, ce sont les particules dernières et insécables auxquelles on
i. Farges, Matière et forme, p. 77-82.
alwutirait par la division des corps. Les anciens comptaient quatre éléments : l'air, le feu, l'eau et la terre ; pour les mod(>rnes il y en aurait au moins soixante-dix que la chimie désigne sous la dénomination de corps simples. Mais on le voit, aucun atome, si téiui soit-il, ne cesse pour cela d'être un corps; et, devant un simple atome, on se trouve encore en face du problème relatif à la nature intime des substances corporelles.
3' Enfin ces princi})cs sont constitutifs de l'essence des corps. L'essence que nous cherchons, c'est ce qui fait qu'un corps est ce qu'il est : ce qui le constitue dans son espèce et devient comme la racine ou la source de toutes ses propriétés. Les principes que l'on recherche présentement ne doivent donc pas, comme l'observe .\ristole, s'engendrer les uns les autres ; car s'ils s'eniicndraient entre eux, aucun ne serait premier et constitutif de l'essence. — L)e même, leur essence ne doit pas découler d'éléments extérieurs à eux-mêmes, car ils ne seraient plus intérieurs et constitutife. — Enfin ces principes premiers constitutifs des corps, doivent par eux-mêmes suftire à les constituer tous, quelles que soient leurs propriétés.
5; II. — Histoire des opinions.
38. Systèmes relatifs à la constitution des corps- — Trois systèmes ont été inventés pour résoudre ce difficile problème : VAtomisme, le Monadisnie et la Théorie scolastiqiie.
Du reste, on n'en saurait concevoir un plus grand nombre : ou bien les corps sont faits d'un élément unique de nature matérielle et passive, et l'on doit donner raison à l'atomisme ; ou ils sont constituéîj par un principe unique simple et actif, et la cause est gagnée par le monadisme ; ou bien ils sont composés de deux éléments dissemblables, l'un actif, l'autre passif : c'est ce qu'enseigne la théorie scolastique de la matière et de la forme, appelée aussi dualisme physique, ou /iijléniorp/iisfne [îjIy,, miii'ière, et nopfh, forme). Les autres opinions, s'il y en a, se ramènent donc aisément aux trois qui précèdent.
Nota. — L'atomisme se désigne aussi sous le nom de mécanisme, et
le monadisme sous celui de dynamisme. Ces noms sont empruntés au
mouvement, — que l'on qualifie de mécanique, lorsqu'il est produit
passivement dans un corps par une force extérieure, comme le soutien-
PiiiLOSopiiE. — Tome I 2i
nent les alomislfs ; — et de dynamique, lorsqu'il est déterminé par des forces intrinsèques aux corps.
39. Diverses formes de l'atomisme. — Il y a en trois sortes : Vatomisme pur, Vatomisme chimique, Vatomisme dynamique.
1" Aiomisme pur ou atomisme mécanique. — II a eu beaucoup de défenseurs, anciens et modernes.
Sans parler de l'indien Kanada, on peut compter parmi eux dans l'école Ionienne Thaïes, Anaxiraène, Diogène, Heraclite, Empédocle, Anaximandre, Anaxagore ; — dans l'école d'Abdère, Démocrite, Leucippe, Epicure, auxquels s'ajoute Lucrèce parmi les Romains ; — au XV1I« siècle, Gassendi, Descartes, Newton ; — de nos jours, le P. Secchi.
Voici les principes essentiels sur lesquels ils s'accordent et les divergences accidentelles qui les séparent :
a) Pour tous ces atomistes, un corps se compose de corpuscules insécables ou atonies. Ces atomes, quoique de même nature, diffèrent par la ligure, l'étendue, le poids et les autres propriétés quantitatives.
b) D'après Epicure et les matérialistes, la formation des corps résulte de la chute des atomes éternels dans le vide infini. Le hasard les fait dévier et, grâce au clinamen, les atomes semblables s'accrochent les uns aux autres. — Pour les atomistes spiritualistes, les atomes ne sont pas éternels, ils ne se meuvent pas non plus au hasard dans le vide infini : créés par Dieu, ils sont disposés par lui de manière à produire différentes substances ^
c) Mais pour tous ces philosophes, la diversité des corps tire son origine du groupement et du mouvement des atomes, et de la structure des molécules. Il n'intervient donc aucune forme substantielle dans la formation des corps ; leurs changements ou leurs décompositions résultent des déplacements et de la séparation des atomes.
2° Atomisme chimique. — Quelques philosophes, après le i*. Tongiorgi, ont apporté un tempérament à l'atomisme pur, en niant l'uniformité spécifique des atomes. Pour eux, les 70 corps simples des chimistes sont différents de nature ; quant
1. Gassendi, Syntagma philosophix Epicnri ; Syiitagma philosophicum ; — Descaries Les principes de la philosophie, Traiti du monde ; Newton, Optique ; P. Secchi, L'unita délie fone flsiche.
aux corps composés, ils résultent du simplo groupement des corps simples.
3" Atomisme f/i/namique. — Ses partisans enseignent que les corps sont composés d'atomes ; mais, comme les scolastiques, ils donnent à ces atomes primitifs, outre la matière passive, une activité ou des forces physiques.
Ces forces physiques sont-elles accidentelles ou essentielles aux atomes, leur sont-elles intrinsèques ou extrinsèques ? c'est ce qui n'est pas clairement exposé par les auteurs, tels que Th. H. Martin \ V. Cousin 2, Le Dieu 3. — Mais d'après Hirn *,ces forces sont des substances intermédiaires placées entre les esprtts et les atomes, dont l'âme et les atomes se servent pour agir sur les autres atomes.