Le problème des principes constitutifs des corps
Arg. gén. — Sont principes constitutifs des corps, les éléments nécessaires et suffisants pour expliquer la nature et les propriétés des corps. Or ni les atomes, ni les monades, ne sont capables de ce rôle, que remplissent très bien la matière et la forme. Ce ne sont donc ni les atomes, ni les monades, mais bien la matière et la forme, qui sont les principes constitutifs des corps. D'où les trois propositions suivantes.
Thèse i
Les atomes ne sont pas les principes constitutifs des corps.
Preuve. — L'atomisme, sous quelque forme qu'on le soutienne, n'explique ni la nature des corps, ni leurs propriétés fondamentales ; c'est donc une hypothèse insuffisante.
I. — C'est une hypothèse qui n'explique la nature ni des coips en général, ni des corps simples, ni des coips composés.
l» Elle n'explique pas la nature des corps en général. — Les principes constitutifs des corps ne sauraient être euxmêmes des corps ; mais les atomes sont des corps ; donc les atomes ne sont pas des principes constitutifs des corps. — La majeure a été établie plus haut (n. .37) ; pour la mineure, elle se prouve par l'aveu des adversaires : ceux-ci enseignent que les atomes sont des corpuscules non seulement entièrement constitués, mais même composés de parties innombrables, au point d'être, au moins par la pensée, divisibles à l'infini. Notre conséquence est donc vraie : les atomes ne sont pas les principes constitutifs des corps.
2" L'atomisme n'explique pas la nature spécifique des corps simples. De fait, les atomes qui composent une molécule d'un corps simple, sont ou de nature différente, ou tous de même nature. Dans la première hypothèse, encore une fois d'où vient la différence spécifique de ces atomes ? — dans le second cas, les atomistes purs font découler la diversité qui existe, par ex., entre une molécule d'hydrogène et une d'oxygène, de la figure, de la disposition, du groupement de leurs
atomes: autant de caractères purement accidentels qui ne sauraient fonder une distinction essentielle.
.'î" L'atoniisine n'expliqne pas davantage la nature des corpa composés. En eflet, d'une part, daprès les atomistes, les corps simples persévèrent en acte dans le composé, d'autre part, le composé est d'une nature spécifiquement différente de ses composants (Princ. iv, n. 68) ; or cela est contradictoire. De plusieurs natures persévérant en acte, peut bien résulter une (|ualité moyenne, comme il arrive dans les simples mélanges, mais non pas une nature nouvelle parfaitement homogène, ni lin principe unique de pnqjriétés et d'opérations entièrement difVérentes, comme on le. constate dans les composés chimiques. Ainsi, d'après les atomistes, la nature des combinaisons chimiques n'est pas expliquée.
Qu'on lie dise pas : de l'analyse du composé, par ex., de l'eau, résultent l'Iiydrog'ène et l'oxygène ; donc ces éléments persévèrent en acte dans le composé. Car, accordant l'antécédent, nous distinguons immédiatement le conséquent : donc l'hydrogène et l'oxygène étaient dans l'eau virliiellement, comme la plante est dans la graine d'où elle peut venir, oui ; ils étaient dans leau en acte et formellement comme le poisson dans l'eau, non, pour la raison donnée plus haut.
49. II. — L'atomisme est, de plus, une hypothèse qui explique mal les propriétés fondamentales des corps, à savoir leurs qualités et leur (quantité.
1° Il explique mal les qimlilés. Celles-ci ne peuvent avoir leur raison suffisante ni dans les atomes mêmes, en tant que matériels, ni dans leur groupement. En effet, souvent, dans des corps de qualités tout à fait différentes, surtout dans les corps organicjues, se trouvent les mêmes atomes ; ainsi, par ex., le sucre, la gomme, l'amidon, le sucre de lait, sont composés des mêmes quantités d'hydrogène, de carbone et d'oxygène : ils sont isomères. De même, dans les substances inorganiques différentes, telles que le charbon et le diamant, il arrive que les éléments atomiques sont identiques.
Et que l'on ne dise pas que les groupements atomiques sont différents, car 4" des différences accidentelles de position n'expliquent pas les différences de nature ou essentielles constatées dans les propriétés de ces corps ; 2" la structure atomique de chaque corps (comme l'organisation
chez les vivants), bien loin d'expliquer leur nature, en est plutôt le résultat ; 3° enfin, clans bien des cas, la structure atomique elle-même est identique'. Par conséquent les propriétés des corps ne sont expliquées suffisamment ni par les atomes, en tant que matériels, ni par leurs groupements. Il faut donc recourir à un autre principe distinct de la matière.
2" L'atomisme explique mal la quantité elle-même de chaque atome. Qui dit quantité, dit parties extérieures les unes aux autres, mais liées entre elles, il le faut bien, par un lien commun, surtout si l'on admet que chaque atome a son poids sjiécifique différent, sa masse et sa figure propre, à peu près comme dans les espèces végétales et animales.
Or un lien de cette sorte dans des atomes, ou bien n'existe pas, ou bien est une action de Dieu, ou bien est une force naturelle. Dans la première hypothèse, les parties ne sauraient former une seule substance ; dans la seconde, on fait intervenir un deus ex machina pour produire des effets dont les créatures doivent être capables. Dans la troisième, cette force ne saurait être purement accidentelle, car c'est elle qui spécifie les atomes ; c'est donc une force ou forme substantielle ^.
L'atomisme, par suite, sous quelque forme qu'on le défende, est une hvpothèse tout à fait insuffisante et à rejeter. Thèse ii 50. Les monades ne sont pas les jmncipes constitutifs des corps.
Preime. — Le dynamisme n'explique ni la nature des corps, ni ?,&% propriétés fondamentales : il est donc pareillement une hypothèse inadmissible.
L — Le dynamisme n'explique la nature ni des corps en général, ni des corps simples, ni des corps composé.
lo II n'explique pas la nature des corps en général ; il est évident que la matière n'est ni un pur agrégat de substances simples, au sens où l'entendait Leibnitz, ni l'effet d'une force d'attraction et de répulsion, comme le voulait Boscowich. Dans les deux cas il n'y a rien, en effet, que d'essentiellement simple, et l'on ne saurait même par addition de ces éléments quasi spirituels obtenir du matériel.
■1. Farges, Matière et forme, p. 68-69. — Acad. des sciences, 1874. — 2. Farges, ouvr. cité, p. 60.
SECONDE l'AKTIE, LES CORI':
2° (le système n'explique pas non plus les diiïércnces spéciliques des corps simples. Connue les atomistes, les dynamistes les font dériver de la variation dans le nombre ou la position des monades : mais on n'introduit ainsi dans les corps qu'une diversité accidentelle, et non substantielle.
3° Il n'explique pas davantage l'apparition des composés chimiques, m la génération des êtres nouveaux. Si l'on admet avec Leibnitz que les âmes et les corps nouveaux sont des monades existant en acte depuis l'origine du monde, on garde peut-être le mot de génération, mais la chose n'existe plus. « La naissance n'est plus qu'une simple apparition de ce qui était caché, un développement après un enveloppement*. »
51. II. — Enfin le dynamisme ruine au lieu de les expliquer soit l'extension quaiUitative, soit les forces qualitatives .
1" Les dynamistes font de vains efforts pour expliquer V extension. Car une première monade étant un pur néant d'étendue, il en est de même d'une seconde, de même d'une troisième : or le néant ajouté au néant ne saurait faire qu'un néant d'étendue. Aussi bien, « que la grandeur résulte d'absences de grandeurs, dit Aristote, c'est ce qui est impossible et contradictoire- ».
a) Objection : les lignes sont formées de points inétendus ; de mi'-int' les corps sont formés de monades. — Mais je nie cette donnée : ce n'est pas de points inétendus, mais de leur mouvement idéal que les mathématiciens peuvent faire sortir des lignes, et des lignes seulement idéales.
Et qu'on n'imagine pas que ces points pourraient être unis dans un mutuel contact. — Car des points simples, qui se toucheraient, occuperaient le môme point de l'espace, bien loin de former une ligne,
6) Aussi d'autres dynamistes disent-ils que les monades sont distantes les unes des autres. — Mais on détruit, dans cette hypothèse, l'unité substantielle de l'être, pour ne mettre entre les monades ([u'une chimérique et vide étendue, comme entre de purs esprits.
On n'est guère plus avancé dans l'hypothèse de monades exerçant mutuellement des actions répulsives et attractives. — Les actions des monades, comme les monades, sont inétendues : par suite elles ne peuvent pas plus produire l'étendue que les actions mutuelles entre esprits.
c) Au surplus, les dynamistes n'ont-ils d'autre échappatoire que de s'en tenir à une étendue purement subjective et illusf)ire : les subjecti- Vistes modernes ne se refusent pas ;i cette conception, et supposent
1. Fal-ges, Matière et forme, p. 98. — 2. Arist., De g crier , L. I, c. n, § i.
volontiers que le phénomène d'étendue est produit par les diverses actions des monades sur notre corps. — Mais le corps humain lui-même n'étant qu'un agrégat de monades, il reste que le monde entier soit une collection de forces purement simples, où la sensation d'étendue n'est certes pas moins inexplicable que l'étendue elle-même l.
2° Les dynamistes ruinent aussi, au lieu de les expliquer, les actions mutuelles des forces ou monades. Les monades étant distantes les unes des autres, sans aucun lien intermédiaire, ne peuvent plus exercer qu'une action à distance : or une telle action, nous l'avons vu, contredit la Physique et la Métaphysique (Ontol., n. 133).
Aussi plusieurs modernes ont-ils admis une nouvelle théorie, la théo' rie des points enflés, qui seraient formellement inétendus, mais virtuellement étendus, c'est-à-dire capables d'agir, à la manière des anges, dans une certaine sphère d'activité. — Deux mots de réponse suffiront ; — 1 . Dans cette hypothèse, on admet une action à distance du centre à la circonférence. — 2. Il n'y a point de ressemblance entre un ange et un simple point : le point est une portion du continu dans lequel il a un lieu déterminé, tandis que l'ange est indépendant de la matière et du lieu -.
Le dynamisme, quelque forme qu'on lui prête, est donc une hypothèse insuffisante et à rejeter.
Thèse m 52. La matière et la forme sont les principes constitutifs
des corps.
Preuve. — Nous l'avons vu, l'atomisme n'ayant égard qu'à la matière passive, et le dynamisme qu'à la force active des objets matériels, sont des systèmes incomplets qui n'expliquent ni la nature, ni les propriétés des corps. Au contraire, le système scolastique, synthèse des deux précédents qu'il complète l'un par l'autre en les transformant, nous fournira cette double explication comme va le prouver soit l'observation des faits vulgaires, soit celle des faits scientifiques.
L Preuve par tobservation des faits vulgaires. i° Preuve tirée des propriétés fondamentales des corps. — Dans les corps se trouvent deux genres de propriétés^ nous
1. Farges, oiivr. cité, p. 98 à 120. — Idée du continu, p. 138.— 2. Farges, ouvr. cité, p. 99-108.
SKCUNDE PARTIR, LES CORPS 48:i
l'avons déjà dit (n. ."ÎH) : la quantité y est étendue et dlmeiisive, multiple et divisil)le, inerte et passive, commune et générique, permanente et identique ; — la qualité, au contraire, y est une force simple et sans dimensions, une et indivisible, source d'activité et de mouvement, déterminée et spécifique, changeante et diverse. De là ce raisonnement :
Des propriétés essentiellement distinctes et opposées découlent de principes différents ; les propriétés, en effet, participent à la nature du principe d'où elles découlent. Mais les propriétés indiquées ci-dessus sont essentiellement distinctes et opposées ; — distinctes : souvent, en effet, la quantité varie, tandis que la qualité reste la même, ou inversement ; par exemple, la quantité d'un arlire peut changer, sa qualité reste la même ; — opposées même ou irréductibles : l'une est, en effet, la négation de l'autre ; il en va ainsi de l'activité et de l'inertie. Donc il est impossible que des propriétés de ce genre aient un seul et même principe.
Qu'en résulte-t-il ? Il faut qu'elles procèdent d'une double cause : la première, principe de quantité, est appelée matière première ; l'autre, principe de qualité, est dite forme subs' tantielle. Donc la matière et la forme sont les principes constitutifs des corps.
2" Preuve tirée des diverses espèces de corps. — Les corps qui composent le globe terrestre (Princ. m, iv, v) diffèrent d'espèce ou de nature, par exemple le fer et l'or, l'eau et la teri'e. Mais cette diversité d'éléments suppose deux principes, la matière et la forme ; et en voici la preuve :
Dans beaucoup de corps on trouve même matière, mêmes éléments, même composition et même quantité : ainsi, par exemple, les chairs des animaux ne se distinguent pas essentiellement entre elles quant à leur composition. Il est donc nécessaire d'admettre un autre principe constitutif distinct de la matière, et c'est la forme substantielle ; autrement on né saurait expliquer la diversité des espèces *.
3^ Preuve tirée des changements de nature dans les corps. — En réalité, dans les changements de nature qui se produisent, au témoignage de l'expéi'iencs (n. 47), le premier corps