‹ Cours de philosophie (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · LEÇON. 5 JUIN · texte numérisé non relu

LEÇON. 5 JUIN

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs,

L'instinct de la raison révèle à l'humanité toutes les vérités essentielles , à la fois , et par conséquent confusément : toutes les vérités nous sont données d'abord dans une unité confuse. C'est la réflexion qui , en brisant cette unité , dissipe les nuages qui enveloppent ses divers élémens et les éclaircit en les distinguant. Distinguer, c'est considérer séparément, et la réflexion a [lour condition de considérer un

à un tous les élémens de Tunité primitive. Le but dernier de la réflexion est, en considérant k part chacun de ces élémens, de les éclaircir tous, et d'arriver ainsi, par une décomposition et un examen successif, à la recomposition d'une unité nouvelle, dans laquelle tous les élémens primitifs se retrouvent , mais environnés de la haute lumière qui est attachée à la réflexion , et qui résulte de l'examen spécial , distinct et approfondi de chacun d'eux. La raison débute par une synthèse riche et féconde, mais obscure; vient après l'analyse qui éclaircit tout en divisant tout, et qui se résout elle-même dans une synthèse supérieure aussi compréhensive que la première et plus lumineuse. La spontanéité donne la vérité; la réflexion produit la science : l'une fournit une base large et solide aux développemens de l'humanité; l'autre imprime à cesdéveloppemens leur forme véritable. Le but de la réflexion est grand et excellent ,

Messieurs, il faut donc consentir à la seule voie qui puisse y conduire , savoir, la décomposition, l'examen spécial de chacun, des élémens primitifs. Or , quelle est la condition de l'examen spécial d'un élément? La négligence, l'oubli, l'ignorance de tous les autres.

Quand la réflexion examine isolément un des élémens donnés de FunitéL primitive , elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir qu'il en existe un autre; car comment le saurait-elle ? Elle le sauçait si elle était arrivée au but dernier de la réflexion, c'est-à-dire à la recomposition du tout, ce qui est la fin, non le point de départ de la réflexion ; elle le saurait si elle avait une méinoire distincte et ferme de l'unité primitive, ce qui ne peut pas être, car il n'y a de mémoire ferme et distincte qu^à la suite de la réflexion. Quand la réflexion entre en exercice, elle ne sait pas qu'avant elle avoit eu lieu déjà une autre opération qui avoit donné plusieurs élémens : elle ne sait pas qu'un jour dans ses applications successives elle aboutira à une unité nouvelle ; elle commence par elle-même et par l'opération qui lui est propre , ne suppose rien en deçà, ne prévoit rien au delà. Sa fonction est de distinguer pour éclairdr : elle distingue, elle sépare, elle prend chaque élément un à un ; or, quand elle prend l'un , elle n'a pas l'autre, et l'ignore entièrement; elle est donc condamnée à considérer ce qui passe présentement sous son regard comme le seul et unique élément de la pensée; elle n'en connaît pas,

elle n'en petit pas connaître d'autre. De là. Messieurs , non pas seulement , comme je l'ai dit dans la dernière leçon , la possibilité , mais la nécessité de Terreur. Qu'est-ce donc que Terreur? Un des élémens de la pensée considéré exclusivement , et pris pour la pensée tout enâère. L'erreur n'est pas autre chose qu'une vérité incomplète, convertie en une vérité absolue. U n'y a pas d'autre erreur possible. En effet , il n'est pas au pouvoir de la pensée de s'éluder elle-même; il n'est pas au pouvoir de la conscience, si elle est, d'être à une autre condition que de posséder quelqu'un des élémens qui la constituent ; sans quoi , tout élément de réalité manquant, tout phénomène de conscience, toute pensée , même extravagante , serait impossible. Nous sommes donc toujours dans le vrai , Messieurs, et en même temps nous sommes presque toujours dans le faux lorsque nous jéfléchissons , parce que nous sommes presque toujours alors dans l'incomplet, et que l'incomplet est nécessairement de la vérité encore et déjà de Terreur. De la nécessité de Terreur vient la nécessité des différences des hommes entre eux » et cTun homme à lui-même. L'unité primitive , ne supposant aucune distinction, n'admet ifi

erreur , ni différence ; mais la réflexion, en divisant les éléniens de la pensée et en les considérant exclusivement l'un \ l'autre, amène l'erreur ; et ep considérant tantôt l'un , tantôt l'autre , amène la diversité . de l'erreur, et par conséquent la différence dans un seul et même individu. Ainsi l'homme qui au fond et dans l'élan spontané de son intelligence est identique à luirméiQe ne se ressemble pas à lui-même dans la réflexion , k tous les instans de son existence. De là, les diverses époques de l'existence individuelle. On peut, en se repliant sur soi-même, être frappé de tel ou tel élément de sa pensée; tous étant vrais peuvent également nous préoccuper, et on se livre à cette vue exclusive , c'est-à-dire, à l'erreur, précisément sur la foi d^ la vérité qui est en elle. L'homme ne se livre qu'à la vérité, et il faut que Terreur prenne la forme de la vérité pour arriver à se faire admettre. C'est parce que cet élément est réel que nous le considérons à part, que nous nous abandonnons à cette considération exclusive; mais cet élément tout réel qu'il est , par cela seul qu'il est un élément particulier, ne suffit point à toute la capacité de la réflexion , ne l'occupe pas, ne la -remplit pas constamment; après

celte considération exclusive peut en -venir une afutre , et une autre encore après celle-là ; ainsi va la vie intellectuelle et sa continuelle métamorphose. Ce ne soiit pas , Messieurs , les accidens extérieurs • qui mesurent et partagent la vie , ce sont les aecidens intérieurs , lès événemens de la pensée. Celui qui ne changerait jamais de point de vue, qui serait toujours sous la domination d'une seule idée, celui-là n'aurait qu^une seule et même époque pendant toute sa vie, quelque long âge qu'il atteignit, quelque mobiles et diverses que pussent être ses ave]> tures et sa position en ce monde. On peut même dire qu*il n'y aurait pas d'accidens pour lui; car tous les accidens, ne modifiant pas sa pen^ sée , y prendraient une couleur , mi caractère uniforme. Ce qui fait époque dans la vie , c'est un changement dans les idées; voilà ce qui divise vraiment l'existence et la rend différente d'elle-même. La succession nécessaire des points de vue de la réflexion constitue les difféifences réelles de l'homme vis-à-vis lui-même. Il en est de même des hommes relativement les uns aux autres. Comme il est impossible que tous les hommes se donnent en quelque sorte le mot pour considérer en même temps le même élé-

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ment de la pensée, il s'ensuit que dans le même temps ils diffèrent nécessairement entre eux qu'ils ne se comprennent pas et ne peuvent pas se coMj^rendre, et qu'ils se traitent réciproquement d'insensés et d'extravagans. Celui que préoc- ^

cupe l'idée de l'unité et de l'infini , par exemple, et qui s'y tient attaché comme au tout de son être et de sa pensée, celui-là prend en pitié l'homme auquel ce monde fini et borné peut plaire, auquel la vie, dans sa variété, est agréable et chère; d'un autre côté, celui qui se trouve bien dans ce monde, dans le mouvement des affaires et des intérêts de la vie, r^arde comme un fou celui qui pense et s'élève sans cesse au principe invisible de l'existence. Les hommes ne sont guère que des moitiés, des quarts d'hommes qui, ne pouvant secomprendre, s'accusent les uns les autres. J'espère que les jeunes gens qui fréquenteront quelque temps cet auditoire y contracteront d'autres habitudes , et y apprendront que toute erreur ren fermant une vérité mérite une profonde indulgence, que toutes ces moitiés d'hommes que l'on rencontre autour de soi sont pourtant des fragmens de l'humanité , et qu'en eux il faut respecter encore et la vérité et l'humanité dont ils participent. Et savez-vous

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à quelles conditionsi Messieurs , vous arriverez à cette tolérance , ou plutôt à cette sympathie universelle? A une seule: c'est-d'échapper vousmêmes à toute préoccupation exclusive ,^ci|iÉnbrasser tous les élémens de la pensée , et de re» construire ainsi en vous Thumanitëtout entière. Alors quel que soit celui de vos semblables qui se présente k vous , quelle que soit l'idée exclusive qui le préoccupe, celle de l'unité et de l'infini , ou celle du fini et de la variété , vous sympathiserez avec lui, car l'idée qui le subjugue ne vous manquera pas ; vous amnistierez donc en lui l'humanité, car vous la comprendrez, et vous la comprendrez parce que vous la posséderez tout entière; c'est là le seul remède à la maladie du fanatisme qui n'est pas autre chose, quel que soit son objet , que la préoccupation d'un élément de la pensée, dans l'ignorance et le dédain de tous les autres.

Messieurs, il en est du genre humain comme de l'individu. Une révélation primitive éclaire le berceau de la civilisation humaine. Toutes les traditions antiques remontent à un âge où l'homme , au sortir des mains de Dieu , en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités, bientôt obscurcies et corrompues par le

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temps et par la science incomplète des hommes. C'est l'âge d'or, c'est l'Éden que la poésie et la religion placent au début de l'histoire, image idye et sacrée du développement spontané de la raison dans son énergie native, antérieurement à son développement réfléchi.

Ce que la réflexion est à l'individu , l'histoire l'est au genre humain. L'histoire développe tous les élémens essentiels de l'humanité , et les développe au moyen du temps; or, lacondition du temps, nous l'avons vu, c'est la succession; et la succession implique qu'au moment où * un élément se développe , les autres ne «e développent pas encore ou ne se développent plus, qu'ils ne se développent point tous ensemble, car ainsi ils ne se développeraient pas. De là , la nécessité de diverses époques dans le genre humain. Une époque du genre humain n'est pas autre chose qu'un des élémens de l'humanité développé à part, et occupant sur le théâtre de l'histoire un espace de temps plus ou mokis considérable , avec la mission de jouer sur ce théâtre le rôle qui lui a été assigné , d'y déployer toutes les puissances qui sont en lui , et de ne se retirer qu'après avoir livré à l'histoire tout ce qui était dans son sein. Ainsi

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les époques de l'huinanké diffèrent nécessaire-* ment , puisque chaque époque n*est que la prédominance d'un des élémens de humanité.

L'histoire est diverse, puisqu'elle est successive ; et la diversité est ici une contradictiatTy une lutte, une guerre; car une époque ne se retire pas d'elle-même et volontairement de la scène, et il faut que la nouvelle époque la contraigne, avec le fer et avec le feu,, à lui céder la place. Le but de ces révolutions est le développement complet de la civilisation , c'est-à dire le développement complet de l'humanité ; et là est à la fois, Messieurs, leur nécessité et leur absolution. Toutes les époques de l'histoire, dans leur diversité , conspirent au même but. Incomplète, prise en elle-même, chaque époque , ajoutée à celle qui la précède et à celle qui la suit , concourt à la représentation complète et achevée de la nature humaine.

Or, si une époque n'est pas autre chose que la prédominance d'un des élémens de l'humanité pendant le temps nécessaire pour que cet élément parcoure tout son développement, il y a nécessairement plusieurs époques, puisqu'il y a plusieurs élémens. Reste à savoir combien il y a d'époques. Il est clair qu'il doit y avoir autant d'époques qu'il

a y d'élémens ; çt s'il n'y a que trois éléraens , il suit qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir que trois grandes époques. Pens^z-y : que peut développer rhistoire , sinon l'humanité ? et que peutj^IBl développer dans l'humanité^ sinon les élé* làèns qui la constituent? Et par conséquent quels caractères peut-elle prendre successivement, sinon ceux des diverses idées qui sont le fond, la loi et la règle de l'esprit humain? Par exemple, l'idée du fini est-elle un élément nécessaire de la pensée, il faudra bien que cet élément ait son développement historique complet, c'est-à-dire son^époque spéciale , consacrée exclusivement à la domination de l'idée du fini; car il est impossible que cette idée ait tout son développement, si elle n'est pas développée exclusivement : supposez en effet qu'elle soit développée en même temps que celle de l'infini , le développement de l'infini nuira au développement du fini , et vous n'arriverez jamais à savoir ce que renferme ni plus ni moins le fini. De là la nécessité d'une époque particulière où l'humanité jette pour ainsi dire tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle conçoit dans le moule de l'idée du fini^ et pénètre de cette idée les différentes sphères qui remplissent la vie de toute

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époque, de tout peuple, de tout individu ; savoir, l'industrie, Tétat, l'art, la religion, et la philosophie* Une époque est complète lorsqu'elle a fait passer l'idée qui lui est donnée à lopper à travers toutes ces sphères. Aii poque qui doit dans l'histoire représenter Y du fini , l'imposera à l'industrie, à l'état , à Fart , à la religion,-à la philosophie ; et c'est dans l'identité de cette idée que sera l'identité de cette époque, laquelle identité se réfléchira sur toutes les sphères dont cette époque estcomposée.Une époque est une parce qu'elle n'a qu'un rôle à jouer; elle n'a qu'un rôle à jouer paicce qu'elle est la représentation nécessairement exclusive d'un seul élément de la pensée. Yoila pourquoi tout ce qui tient à une époque donnée , une fois le caractère de cette époque bien déterminé, peut être déterminé d'avance. Assurez-vous donc que quand dans l'humanité le moment de l'idée du fini sera arrivé , elle s'y déploiera avec tout le cortège des idées qui l'accompagnent et qui ne sont qu'ellemême diversement considérée, comme l'idée du mouvement, l'idée de la variété, etc.; et elle répandra leur caractère, c'est-à-dire le sien propre, sur tout ce qui se passera dans cette époque. L'industrie n'y sera pas immobile et stationnaire.

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mais progressive. Etle^e se contentera pas de recevoir de ta nature ce que celle-ci voudra bien lui accorder ; la pêche et la vie pastorale ne lui suffiront pas; elle tourmentera là terre pour lui jUfipb^r le plus de produits possible; et de lionceau elle tourmentera ces produits pour leur donner la forme qui exprime le mieux l'idée de l'époque. Le commerce s'y développera sur une grande échelle; et toutes les nations qui joueront un rôle dans cette époque seront des nations plus ou moins commerçantes. Et comme le plus grand lien du commerce est la mer, la mer^ empire du fini^ de la variété et du mouvement, ce sera l'époque des grandes entreprises maritimes. N'attendez pas qu'alors l'état soit immobile, que les lois et les gouvernemens y pèsent sur l'individu du poids de l'unité absolue, et y soumettent la vie sociale au joug d'une uniformité despotique. Loin de là, la variété et le mouvement passeront jusque dans les lois ; l'activité individuelle y aura ses droits : ce sera l'âge de la liberté et de la démocratie. Il en sera de même de l'art ; il aura plutôt le caractère du beau que celui du sublime ; rien de colossal et de gigantesque ; rien d'immobile et d'uniforme; il sera progressif

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et mobile comme Tétat et Findustrie, et , comme l'état et l'industrie, il tiendra compte de la variété , il aimera le mouvement et la mesure. De tous les objets d'imitation, celui qu'il reproduira le plus, ce sera l'homme, et la fij^e de l'homme, c'est-à-dire l'image la plus vraA^ an fini, du mouvement et de la mesure. La religion ne sera pas alors la religion de l'être en soi , du Dieu invisible et inaccessible ; ce sera cette religion qui transporte la terre dans le ciel, et fait le ciel à l'image de la terre, arrache la divi* nité à son unité majestueuse , la divise et la répand dans les cultes les plus divers. De là le polythéisme , ou la domination de l'idée de la variété et du fini dans les représentations religieuses. En vain la philosophie a Tair, dans ses abstractions, d'être étrangère à son temps et aux idées qui le dominent; elle ne fait autre chose encore que réfléchir d'une manière plus précise et plus lumineuse le caractère de l'industrie, de l'art, de l'état, de la religion à chaque époque; elle est de son temps comme tout le reste; et dans une époque du monde où dominera l'idée du fini, soyez assurés que la philosophie dominante sera la physique et la psycologie, l'étude de la nature et surtout

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celle de l'homme, qui se prendra lui-même comme le centre et la mesure de toutes choses. C'est de cette manière que se développe et s'organise une époque ; une pensée unique lui est donnée à développer, et cette pensée ne se dé» Tciolipe qu'à la condition de parcourir toutes les différentes sphères nécessaires d'une époque. Il faut qu'une époque ait son industrie , sa législation , , ses arts , sa religion , sa philosophie , et tout cela sous l'empire d'une idée commune. Quand cette idée a fait le tour de ces différentes sphères , cette époque est complète et achevée, elle n'a plus rien à faire, elle passe et fait place à une autre. L'époque qui doit représenter dans l'histoire l'idée de l'infini est-elle venue? vo.us aurez un spectacle absolument contraire. Là, tout étant sous la condition de Tidée de l'infini , de l'unité , de l'être en soi , de l'absolu , tout sera plus ou moins immobile. L'industrie sera faible et bornée ; le commerce limité aux relations inévitables des hommes entre eux sur une même terre; ils tourmenteront peu cette terre, et quand ils en auront tiré quelques produits, n'attendez pas qu'ils les métamorphosent; ils ne se hasarderoht pas à changer ce . que Dieu a fait ,

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ou du moins ils ne le changeront guère. Peu da commerce intérieur , peu ou point de commerce maritime ; la mer jouera un très feiible rôle dans l'histoire de cette époque, car la mer • surtout la mer intérieure et les Béants • c'est le mouvebient. Les nations qui rempliront cette époque seront fortement attachées à leur territoire ; si elles en sortent , ce sera pour se répandre comme un torrent, mais sans fertiliser ni garder la terre sur laquelle elles se répandront momentanément. Si dans cette époque les sciences ont un peu de développement , ce seront les sciences mathématiques et astronomiques qui rappellent davantage à l'homme Tidéal, l'abstrait, l'infini. Ce ne sera pas cette époque qui découvrira et cultivera avec succès la physique expérimentale , la chimie , les sciences naturelles. L'état y sera le règne de la loi absolue, fixe, immobile : à peine s'il reconnaîtra et apercevra des individus. Les arts seront ^gantesques et démesurés. Ils dédaigneront en quelque sorte la représentation de tout ce qui sera fini; ils s'élanceront sans cesse vers l'infini et tenteront de le représenter. Ne pouvant le faire que sous la forme du fini, ils dénatureront cette forme , et la rendront bizarre pour lui ôter

son caractère propre et contraindre la pensée de se porter vers quelque chose de démesuré et d'infini. La religion de cette époque s'attachera k l'invisible; ce sera beaucoup plus la religion <|à|j[a mort que celle de la vie. La vie est variée, mobile ) diverse, active; la religion aura moins pour but de la régler que d'en enseigner le mépris, de là faire prendre en dédain, de la montrer comme une ombre, comme une ombre sans aucun prix, une épreuve misérable, à peine même une épreuve : elle se cotnposera presque exclusivement des représentations hypothétiques de ce qui fut avant la vie , ou de ce qui sera après elle. La philosophie ne sera pas autre chose alors que la contempla* tion de l'unité absolue. Enfin, Messieurs, comme je vous ai montré que ces deux éléraens du fini et de l'infini ne sont pas seuls dans la pensée, qu'il y en a un troisième , savoir le rapport du fini à l'infini, et de l'infini au fini, et comme ce rapport est réel et joue un grand rôle dans la pensée , il faudra que dans l'histoire il reçoive aussi son développement; il faudra qu'une époque lui soit donnée. Alors TOUS n'avez qu'à concevoir un mélange dés deux premières époques du fini et de Tinfini, et vous

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aurez l'industrie, l'état, l'art, la religion et la philosophie de cette troisième époque, tous les genres d'industrie, toutes les sciences mathéuiatiques et naturelles , la puissance territoriale et la puissance maritime, la force prépondérante de l'État et la liberté individuelle , le fini , mais avec un rapport harmonique à l'infini, dans la religion la vie présente rapportée à Dieu, mais en même temps l'application sévère du dogme religieux à la morale , cette vie prise au sérieux et ayant son prix , et un prix d'une valeur immense ; enfin dans la philosophie , le mélange de la psycologie avec l'ontologie. Telles sont les diverses époques possibles. Comme on ne peut concevoir que trois élémens dans la pen« sée , on ne peut concevoir que trois époques dans le développement de la pensée par l'histoire; on ne peut concevoir qu'il puisse y avoir d'autres époques ou qu'il puisse y en avoir une de moins. Mais en tendons- nous bien , Messieurs ; comme sous la réflexion est toujours la spontanéité , et que dans la réflexion les trois élémens de la pensée subsistent, sous la condition de la prédominance de l'un d'eux, de même dans chacune des époques du monde , les deux autres élémens existent sans doute , mais subordonnés

et soumis à l'élément qui est appelé à la domination. Il n'y a pas d'époque où une idée règne seule, au point qu'il n'en paraisse aucune autre. Dans toutes les époques est le fini et l'infini, et le rapport de l'un à l'autre , car il n'y a de vie que dans la complexité; mais de ce fonds commun se détache l'élément dont l'heure est venue, et qui, dans son contraste avec tous lés autres élémens, et dans sa supériorité sur eux tous, donne son npm à cette époque de l'histoire, et en fait par là une époque spéciale. Ainsi, encore une fois, n'imaginez pas que, quand je parle d'une époque où l'infini domine, j'entends que l'infini y soit seul sans aucune opposition, mais concevez en même temps que dans une totalité il doit y avoir nécessairement , aussitôt que nous sommes sortis de l'unité primitive, un élément prédominant; et c'est cet élément qui imprime son caractère à la totalité; d'où il suit que chaque époque, dans sa complexité , est le développe*-, ment d'un élément principal à travers les cinq sphères dans lesquelles nous avons partagé toute époque. Et, comme cet élément en se développant rencontre nécessairement les autres élémens qui aspirent aussi à jouer le rôle principal ,

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il suit que , de même que les différentes époques de rhumanité ne se succèdent qu'en se faisant U guerre , de même le développement d'un élément dans une époque particulière n'a lieu que par la guerre de cet élément avec tous les autres. Tout est dans tout : les trois élémens sont dans chaque époque ; mais chacun d'eux , pour parcourir tout son développement, doit avoir une époque à lui. Si donc il n'y a que trois élé« mens , il ne peut y avoir que trois époques. Essayez de retrancher une de ces époques ; en ne faisant que deux grandes époques , vous dé-truisez le développement d'un des élémens de

l'humanité, et vous condamnez l'humanité à ne pas se développer toute entière» Retranchez l'é- ^ poque de Tinfini , par exemple ; mais est-il possible que 5 si Tinfini est un élément considérable et réel de la pensée, il n'occupe pas une époque spéciale de l'histoire ? croyez-vous qu'il faille moins d'une longue époque de l'humanité pour développer tous les momens de l'idée de l'infini, tous ses degrés , toutes ses nuances, pour savoir tout ce qu'il est et tout ce qu'il renferme? Car vous ne pouvez savoir tout ce que contient un élément qu'en lui donnant le temps de faire son œuvre, de compléter son

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développement. Il lui faut doue une époque particulière. Je vous le demande , concevez-^ous l'humanité sans ce côté fondamental d'elle* même, et notre histoire sans une large place accordée au développement de cette partie de notre nature? L'histoire, sans une époque entière consacréeà Finfini, neparaît-elle pas incomplète, mutilée, boiteuse? Retrancherez-vous l'époque où doit r^xxjsr le uni? même absurdité. L'espèce humaine ne se serait donc jamais développée dans sa liberté I l'espèce humaine n'aurait jamais eu uue époque à elle ! et, d'un autre côté , n'admettrez vous que ces deux époques? négligerez-vous le rapport du fini et de l'infini , et ne donnerez- vous pas une époque spéciale à l'expression de ce rapport? Vous condamnez l'humanité à aller sans cesse de l'infini au fiini , ou du fini à l'infini, sans que jamais elle essaye de rapporter l'un à l'autre , et de faire cesser l'opposition qui les sépare; vous traitez l'humanité plus mal que vous ne vous traitez vousmêmes; car chacun de vous entr^rend de cornbiner en soi ces deux catégories, et vous ne voudriezpas/qpiel'humanité passât aussi par cette dombinaison ! Vous ne pouvez donc retrandier aucujie des trois grandes époques dans le^?

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quelles nous avons partagé le mouvemeqt universel de l'histoire. Essayez maintenant d'en ajouter une quatrième; tentez-le, Messieurs; il n'est pas au pouvoir de la pensée je ne dis pas d'y réussir, mais de le tenter. Ici l'hypothèse même est impossible ; car avec quoi fait-on une hypothèse? avec la faculté de faire une hypo^ thèse , c'est-à-dire la faculté de concevoir , c'està-dire avec la pensée; mais quelles sont les conditions de la pensée ? précisément l'infini , le fini , et leur rapport. Vous ne pouvez pas sortir de ces conditions , de ces lois de la pensée ; donc vous ne pouvez rien concevoir qui les dé^ passe* Il est donc impossible de concevoir une quatrième époque de l'humanité, par l'impossibilité où est la pensée de rien concevoir que sous la raison du fini , de l'infini et du rapport du fini à l'infini. Lorsqu^on veut sortir des conditions de la pensée , on arrive à des conceptions extravagantes, à de véritables monstres. C'est même par condescendance que je suppose qu'on arrive à des monstres; on n'y arrive pas même ; car quoi que vous fassiez, je vous défie de faire autre chose que de combiner le fini et l'infini (l'une manière ou d'une autre. Vous vous tromperez plus ou moins fortement; mais il y a des

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extràvagaDces impossibles , savoir, celles qui détruiraient les lois de l'esprit humain. Le cercle de l'extravagance est donné dans le cercle de l'hypothèse , et le cercle de l'hypothèse est donné dans le cercle de la pensée. Or la peûsée est enchaînée aux trois idées que nous avons signalées; tenter de la dépasser ^ c'est tenter de sortir de la pensée, c'est tenter ce qu'on ne peut pas même tenter.

Il n'y a donc, Messieurs, que trois grandes époques; il ne peut y en avoir que trois , et il ne peut y en avoir moins de trois; la démonstration en est tirée du fond même de toute démonstration, savoir, de l'esprit humain et de ses lois. Cela ne vous suffit-il pas ? Voulez-vous vérifier ce genre de démonstration par un autre? Consultez le monde extérieur. Y voyez-vous autre chose que les trois élémens qui nous occupent? Son caractère éminent est l'harmonie. L'harmonîe suppose de Tunité et de la variété ; et elle ne suppose pas de la diversité et de l'uqité isolées l'une de l'autre , mais fondues ensemble; elle est le rapport même de la variété et de l'unité. lEnfin dans Dieu aussi nous avons reconnu ces trois mêmes élémens , une triplicité qui se dé-* veloppe en trois momens essentiellement iden-^

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tiques. Ainsi Dieuet la nature^ la raison éternelle et sa manifestation extérieure nous présentent les mêmes résultats que Tétude de l'humanité. Il y a plus; comme nous avons rapporté Thu* manîté à la nature et la nature à Dieu^ il suit que les lois de Thistoire ne sont plus seulement les lois de Thumanité , mais celles de la natiu^ et celles de Dieu même , celles de toutes choses^ Je tiens donc comme un point incontestable» aussi bien démontré que quoi que ce soit puisse Tétre, que puisqu'il n'y a que trois momens dans Dieu, dans la nature, dans l'homme, l'histoire qui est la manifestation de l'homme ne peut avoir que trms momens, c'est-à-dire trois époques. Il n'est pas au pouvoir, je ne dis pas de la pensée bien conduite , mais de l'imagination la plus déréglée en apparence , de fran-» chir ces limites ou de ne pas y arriver.

Messieurs, s'il est démontré que l'histoire renferme trois grandes époques, reste à savoir dans quel ordre se succèdent ces trois, époques ; laquelle commence et laquelle finit. Il ne s'agit pas de s'adresser aux faits, car que nous donneraient les faits? Rien de plus qu'eux-mêmes, et ni leur raison ni leur nécessité, c'est-à-dire pe qui peut seul nous les (aire comprendre. Il

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faut donc, selon notre méthode ordinaire , nous adresser à la pensée. Pour savoir comment les * diverses époques d^ l'humanité se succèdent, recherchons dans quel ordre les différens élémens de la pensée se succèdent dans la réflexion. L'histoire de la réflexion est une histoire de rhumanité en abrégé; l'histoire extérieure ne fait que développer celie-là et la Ynontrer sur un plus grand théâtre , mais elle n'eu change ni la nature ni l'ordre. La question est donc CQlle-ci : dans la conscience nous sont donnés d'abord et confusément trois élémens; noUs l'avons vu, le moi et le non moi, ou le fini, l'infini, et leur rapport; la réflexion en s'y appliquant les divise pour les éclaircir, et les exa<* mine un à un. Quel est celui de ces élémens qui le premier la sollicite et la préoccupe ? D'abord il est absolument impossible que ce soit •le rapport du fini à l'infini; un rapport, pour être bien compris, suppose que ses deux termes sont bien compris; un rapport a autant de ca-* ractères, de nuances, de degrés que les deux termes qui le fondent en ont eux-mêmes: Il est clair que la réflexion ne s'attache au rapport du fini et de l'infini qu'après avoir parcouru les deux élémens; donc, dans Thistoire, Vépôqua

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réservée à la tentative de réunir les deux élémens contraires du fini et de l'infini devra venir la dernière : reste à savoir dans quel ordre se présentent, dans Thistoire, les deux époques qu'il s'agit de classer; c'est-à-dire, lequel du fini ou de l'infini prédomine d'abord dans la réflexion.

Le fini, nous l'avons vu , c'est le moi et le non moi. Or, en premier lieu , c'est le moi qui représente éminemment le fini dans la conscience ; en suite comme nous ne recherchons pas quelle çera l'histoire de la nature extérieure, mais celle delà nature humaine , ce n'est pas dans la conscience le terme du fini qui se rapporte au dehors, à la nature qu'il faut considérer, mais le terme qui est le fond de l'humanité, savoir, le moi. Le moi est ici le représentant unique du fini; la question ainsi réduite est de rechercher si c'est le moi ou l'infini qui prédomine d'abord dans la" conscience. Ainsi posée, la question est aisément résolue. En effet, qu'est-ce que le moi? L'activité volontaire et libre. Or, le moi ou la liberté a besoin d'un long exercice pour s'émanciper des liens du non moi et du monde extérieur, et pour arriver à ce point de force et de confiance en elle-même que dans l'illusion de sa puissance

]pE L H ISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. ^9

elle n'aperçoive pkis qu'elle dans l'ame/ Certes , ce n'est pas là l'affaire d'un jqur; et la liberté, progressive de sa nature , est trop faible à son début pour absorber en elle tout autre élément. Ajoutez que ce qui dégage la liberté et le rooi^ c'est précisément la réflexion;, la réflexion à l'aide du temps; plus la réflexion se développe, grandit et.se fortifie, plus le senti« ment du moi et de la liberté s'affermit et s'étend. Mais il ne faut pas supposer au début de la réfl^ion ce qui ne peut être le fruit que d'un tardif et laborieux développement. La réflexion naissante, à son premier acte (et c'est là le problème ) , est faible encore et mal assurée , comme la liberté et le moi. £lle entre en exercice , et le moi s'éveille ; mais il est évident que ni la liberté ni la réflexion n'en spnt pas encore à s'exagérer leur puissance. Il est donc, évident que l'homme n'est pas et ne peut être; aux premiers regards mal assurés de riK)inmeprir mitif, l'objet principal et exclusif de la réflexion naissante. Pensez-y. Quelle est bien la question ? celle de l'objet qui prédomine dans la première application de la réflexion. Il faut donc prendre la réflexion à son début , à son degré le moins élevé et dans son plus faible état. Nous cher-

3o GOUAS

dions cela, Messieofs, et noas ne cherchons pas autre chose ; et ncoa ne devons pas supposer un cCat de Viane où la réflexion soit très développée. Or , l'état plus on moins avancé de la réflexion étant la mesure de la liberté ^ c'està-dire du moi , il suit que nous cherchons pré* dsément Tétat le plus faible du moi, et nullement celui de son plus haut développement ; et il implique alors que la liberté étant dans un état de faiblesse extrême, elle puisse être le premier objet d'une considération exclusive de la part de la réflexion. Entendons -nous bien : si la liberté, si le moi n'était pas dans la con* science , s'il n'y jouait pas un certain rôle , la réflexion n'apercevrait rien. Mais il ne s'agit pas ici ' des éléraens qui subsistent inévitablement sous la réflexion, subordonnés et négligés, mais de celui qui doit y prédominer ; et cela bien établi, il est clair que ce ne peut être le moi , le moi faible , borné, limité, même dans le plus haut développement de la réflexion , et qui à son début est plutôt une condition et un témoin qu'un acteur dans le premier fait de réflexion. Assurément il ne peut y remplir seul la scène. Un jour il ira bien loin en fait d'illusion sur lui - même ; mais il est très modeste en commençant. Il y est

DE l'histoire de Là PHILOSOi^HIE. 3l

bien forcé tantii est faible , petit, misérable! Le moi n'est donc pas l'élément qui prédomine d'abord dans la réflexion : reste de toute nécessité que ce soit llnfini, l'unité f Dieu.

Ici les chance^ de prédominance sont tout autres* D'abord l'infini, l'unité, Dieu est un sujet d'aperception tout autrement fixe et fensie en soi. Ensuite la faiblesse de l'aperceplion du moi fini et borné redouble Teffet de ht conc^Mion de l'être absolu et nécessàîf^; l'obscurité même qui accompagne Tidée de l'infini ajoute à sa puissance sur l'ame; tout autre sentiment languit devant celui-là, et de toute nécessité l'idée de l'unité, de l'être absolu ,^ est celle qui étouffe d'abord toutes les autres, absorbe en elle tous les autres élémens de la conscience, et imprime son caractère au premier acte de la réflexion, qui, frappée et dominée par cette vue sublime, n'aperçoit qu'elle, et voit en die tout le reste, et le non moi, et le moi, et elle-même. Il ne faut pas croire qu'à la confusion primitive de la spontanéité succède une réflexion parfaitement nette et lumineuse à son aurore. L'obscurité ne se dissipe qu'à la longue, et le premier éclair de la réflexion montrant à l'homme sa faiblesse et la grandeur de Dieu , le ravit à lui-

3a GOUBS

même dans la préoccupation toute puissante de cet infini qu'il sait bien qu'il n'a pas fait, et qui est Jà un, immobile. invariable, éternel. Le moi, dans sa Êiiblesse , Mi^uvant pas s'attribuer ces caractères majestueux et terribles, s'anéantit dans cette intuition formidable; l'humanité s'éclipse à ses propres yeux en présence de l'être qui seul est en possession de l'unité , de l'infini, de la toute puissance, de l'éternité, de l'existence absolue. L'homme, le fini, le relatif en s'apercevant d'abord si faible, ne peut pas se prendre pour absolu ; il ne lui reste donc qu'à prendre pour absolu l'absolu lui-même, et c'est ce qu'il fait. Voilà, messieurs, comme les choses se passent psycologiquement. Nous ne débutons pas par une conception claire des rapports de Dieu et de l'homme ; il faut d'abord que nous connaissions les deux termes avant de connaître leur rapport; et nous ne connaissons bien l'un qu'à la condition d'y absorber l'autre. Or l'homme ne débute pas par se prendre pour le Dieu de sa conscience ; il débute par une conception obscure sans doute, mais puissante et accablante de Dieu; et sous le poids de cette grande idée, il se considère à peine comme un pâle reflet, une ombre de celui qui seul existe.

DE l'histoire DË LA. PHILOSOPHIE. 33

Voilà comme se passent les choses dans la cou* science de l'individu ; donc elles se passent de même dans l'histoire dugÀre humain. L'hu« manité, se trouvant d'^ptm nécessairement faible et misérable , ne se prend pas au sérieux et fait à peine attention à elleHnxême. Â peine détadbée du principe éternel des choses ^ de n'est pas elle qui la ptéoccupe^ c'est le piincipeiati'* quel elle tient encore : elle est presque pour elle-même comme si elle, n'était pas. Je soutiens donc que la première époque de l'humanité doit être nécessairement la prédominance de l'idée de l'infini , de l'idée de l'unité ^ de l'idée, de l'absolu et de l'éternité. C'est une époque d'immobilité pour la race htimainé. La vie, cette vie ftigitive dont elle n'a pas joiii epcore, ne lui paraît qu'un reflet miisérable de l'éternité. Comme elle est et se croit faible, elle pe produit que des choses faibles , bornées , tnisé-^ râbles , qui ajoutent à la conscience qu'elle a de son impuissance ; et ainsi elle s'enfonce da^ vantage dans le sentiment 4^ sa misère et de sa faiblesse* Mais peu à peu, après avoir vécu dans ce monde comme dans un tombeau, comme dans une prison, elle s'aperçoit pourtant que ce tombeau , que cette prison est large ; elle y

PHIL. 7* LKÇOW. 3

remue peu à peu, elle agir avec ia liberté qui est en elle, et peu^à peu avec la grandeur qui est inhérente à lajj|||||gité ; cette liberté se fortifiant par Fexerciqj^pgindit, s'accroît, produit des merveilles ; Thumanité alors se prend au sérieux; elle conçoit son importance; elle conçoit la beauté de la vie et du monde, la grandeur de la création ; et le charme de la création , du monde et de la vie, le sentiment enivrant de sa force lui fait oublier tout le reste; alors arrive nécessairement Tépoque de la- personnalité et du fini, et vous concevez maintenant que cette époque doit être la seconde et ne peut être la première. Quand ces deux époques auront fait leur temps, il en viendra une troisième qui ne sera plus, qui ne peut plus être ni la domination de l'infini ni celle du fini ; Thumanité ne recule jamais, mais après avoir épuisé les extrêmes, se connaissant dans toute sa force et toute sa faiblesse, elle arrive à la conception tardive du rapport nécessaire du fini et de l'infini; de là une époque qui, sans être ni la première ni la seconde, tend à une conciliation des deux, répand et marque partout dans l'industrie, dans l'état, dans l'art, dans la religion, dans la philosophie, la catégorie du rapport du

D£ l'histoire 1>£ LA PHILOSOPHIE. 35

fini avec l'in^i , et éontie dans l'histoire à cette catégorie supérieure son expression propre et

son époque^ sAifc

Tel est l'ordre , MessiedRH^iif^ lequel se succèdent les époques de rtaunaiiité ; cet ordre de succession en couvre un autre plus profond encore. L'ordre de succession est purement exr térieur, une simple juxta- position pour ainsi dire, et le mécanisme matéjiel de l'histoire. Or j'ai démontré comment la variété dérive de Tu** nitéy le fini de l'infini, le phénomène de la substance; j'ai démontré que l'unité, l'infini, la substance, l'être en soi , l'absolu, étant cause et cause absolue , ne pouvait pas ne pas produire la variété^ le fini., le relatif; de sorte que l'unité et l'infini étant donnés, vous avez déjà en g&cme la variété et le fini, le fini et la variété de la cause, c'est-à-dire une cause encore, quoique finie et variée, un monde animé et plein de^ forces , et une humanité qui est elle-même une cause, une puissance active et productrice. Le rapport de la cause absolue et de la cause rela* tive et secondaire est donc un rapport de causes et de forces, c'est-à-dire un rapport de produc^tion, non de succession. Il en est.de même des époques de rhumanité;.elles ne soutiennent pas

36 GOUBS

seulement Tune envers Taitre . u^ rapport in« variable de siucce^on ; elles soutiennent Tune envers l'autre un rapport de génération. Là première époque^ db 4Hlumanité engendre la ser conde, Fengendre au propre, c'est-à«dire que les ^résultats. de.. toute espèce produits par la première, industrie, état, art, religion, philosophie, deviennent le germe de la seconde, la base sur laquelle elle travaille, et dont elle tire un développement tout différent , et que les débris féconds des deux premières époques combi^ nés ensemble servent de berceau et de racine à la troisième. Ainsi Thistoire est une géométrie infle^ xible^ toutes ses épp<Jues, leur nombre, leur ordre, leur développemënt'relatif, tout cela est raar-t que en haut en caractères immuables ; et Fhistoire n'est pas seulement une géométrie sublime, c'est aussi une géométrie vivante, un tout organique dont les divers membres sont comme dans la véritable physiologie des totalités bien réelles , qui ont leiir vie à part, et qui en même temps se pénètrent si Intimement qu'ils conspirent tous à l'unité de la vie générale. La vérité de l'histoire est l'expression de cette vie générale; ce n'est donc pas une vérité morte que tel ou tel siècle peut apercevoir; chaque siècle Fengendre

DE L HISI^IRE 0£ hjL PHILOSOPHIE. 37

9ucce6^veai^t; lelhmps seul la tire tout entière du travail harmonique déà^ècleÀ^ et elle nVcj;^ {las moins ique Tenfantemej^ orogressif de Vhtl^ manitéw f-ïv *

Quedis-fél IHs taire ne réfléchit pas seulement tout le mouvement de Thumamté ; mais comme Thumanité est le résumé dé INiniVers • l^uel est unfe manifestation de iDieu, il suit qu'en dernière analyse l'histoire n'est pas moiloie que le dernier cototre coup de Talion diviiie. L'ordre ^mind)Le qui y règne est un reflet de l'ordre étemeV; la nécessité de ses lois a pour dernier principe Dieu lui-même ^ Dieu considéré dans ses rapports avec le monde, et particulièrement avec rhumanité qui est le dernier > mot du monde. Or, Dieu considéré dans son action perpétudle sut* le monde et sur l'humanité, c'est la providence. C'est parce qde Dieu ou la providence est dans la nature que la nature a ses lois nécessaires /que le vulgai^ appelle la fatalité; c^est parce que laproYiden^^st ^autis l'humanité et dans l'histoii^, que Vlnimanité a>ses lois nécessaii^, et l'histoite sa nécessité. Cette nécessité, que. le vulgaire accuse,! et qu'il confoiid avec la fatalité extérieure. et physique qui n'existe pas, et par laquelle il désigne et -défi-

gare la sagesse divioe - ap^liquéq au rornide, ^^Mte nécessité est la démonstration sans réplique ^ke l'intervention de la Providence dans les affaires humaines, la. démonstration d'un gouvernement du monde moral. Les grands faits de Fhistoire sont les arrêts de ce gouvernement^ révélés à llinmanité par sa propre histoire, et promulgués par la voix du temps. L'histoire est la ndanifestation des vues providentielles de Dieu sur l'humanité ; les jugemens de l'histoire sont les jugemens de Dieu même. Si l'humanité a trois époques, c'est que* la- Providence l'a ainsi * déterminé. Si les époques de l'humanité se développent dans "^ tel ordre, c'est encore par un effet des lois de la Providencov La Providence n'a pas seulement permis, elle a ordonné ( car la nécessité est le caractère propre et essentiel qui partout la manifeste ) que l'humanité eut un développement régulier pour que ce développement réfléchît quelque chose d'elle-même , quelque chose d'intellectuel et d'intelligible ; parce que la Providence , parce que Dieu est l'intelligence dans son essence et son mouvement éternel, et dans ses momens fondamentaux. Si l'histoire est le gouvernement de Dieu, rendu visible, tout est à sa place dans

. DE L HISTOIHE DE LA PHILOSOPHIE. Zg

rhistoire; et si tout y est à sa place ,. tout yJpst ^ f bien , . car tout mène^au but marqué par puissance bienfaisante. De là^ Messieurs; ce hai optimisme historique que jfs m'honore de professer , et qui n'est pas autre chose que I» dvi^ lisation mise en rapport avec son premier et son dernier principe, avec celui qui Ta faite en faisant l'humanité, et qui a tout fait avec poids et mesure, pour le plus grand bien de toutes choses. Ou l'histoire est une fantasmagorie insignifiante, et par conséquent une dérision amère et cruelle, ou elle est raisonnable. Si elle est raisonnable, elle a des lois, et des lois nécessaires et bienfaisantes, car toute loi doit avoir ces deux caractères. Soutenir le contraire est un blasphème contre l'existence et son auteur.

Je regarde l'idée de l'optimisme historique, l'idée d'un plan général de l'histoire, comme la plus haute idée à laquelle la philosophie soit encore parvenue. Seule elle rend possible une philosophie de l'histoire. Elle est la conquête de notre âge : elle suffit pour lui donner le caractère de supériorité que doit avoir le dernier venu dans l'espèce humaine ; elle suffirait pour nous faire remercier la providence de nous avoir feît

4o COURS DE l'histoire DE LA PHILOSOPHIE.

naître à une époque où enfin on commence à Jt' comprendre et à amnistier Feristence à tous points de sa durée , et par conséquent à comprendre et à révérer davantage celui qui l'a faite. •

PARIS. -— DE L'IMPRIMERIE DE RIGNOUX, roc de» Franc8-BourgeoLS-S.-Mîchcl , n° 8.

DE LHISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

PHIL. — 8* LEÇOir.

SOMMAIRE

Retour sur le système historiqae esquissé dans la dernière leçon. Méthode qui l'a donné. Beauté de l'histoire ainsi conçue; sa moralité; son caractère scientifique. — Injuste mépris des philosophes pour l'histoire. Réfutation de Malebranche. — Des règles de l'histoire. Règle fondamentale: rien d'insignifiant, tout a un sens, tout se rapporte à quelque idée. — Application de cette règ;le à la géographie physique. Tout lieu pris en grand représente une idée, une des trois idées auxquelles toutes les idées ont été ramenées. — Question générale du rapport des lieux à llxiinine et par conséquent à tout ce qui est de l'homme.-— Question des climats. — Défense et explication de l'opinion de Montesquieu. — Détermination des lieux et des climats qui conviennent aux trois grandes époques de l'histoire.

8* LEÇON. la JUIN 1828.

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ,

Dans la dernière leçon j'ai énuméré et classé toutes les époques de l'histoire; j'ai démontré qu'il y avait trois époques, ni plus ni moins, dans l'histoire ; que ces trois époques soutenaient l'une envers l'autre un rapport invariable de succession ; et même que ce rapport de succession en couvrait un autve plus profond et plus intime, le rapport de génération ; de sorte que l'histoire entière de l'humanité se résout en

un grand mouvement composé de trois momens qui non seulement se siiccèdent, mais qui s'engendrent les uns les autres. Tel est, Messieurs, le système de l'histoire ; et ce système, je ne l'ai point emprunté à des vues en ï'air et k des combinaisons chimériques : je l'ai emprunté au principe même et à la seule mesure possible de l'histoire, savoir, rhumanité, La méthode que , j'ai suivie n'est pas autre chose en dernière analyse que la méthode d'observation et d'induction. En effet, vous l'avez vu, j'ai tout emprunté à la conscience de l'humanité. Or , là aussi nous étions sur le terrain des faits; mais de quels faits ? De faits qui , outre l'avantage d'être observables comme les faits extérieurs , ont encore celui d'être entourés d'une lumière immédiate, et de porter leur autorité avec eux-mêmes, puisqu'ils ne sont que la manifestation, le déveloyipement de la raison dans le cercle étroit mats lumineux de la conscience individuelle. C'est là le point ferme et fixe dont nous sommes partis ; c'est sur cette base et avec l'unique levier, l'unique instrument de l'induction, que nous avons opéré !»ur l'histoire. £t sur quoi repose l'induction ? Vous le savez; dans les sciences physiques , l'induction repose sur ta

DE l'hISTOIKE de LA PHILOSOPHIE. 5

supposition de la constance des lois de la nature. Voilà pour le monde extérieur. Il me semble que nous nous entendons à demi root, Messieurs. Un fait a lieu, et vous l'induisez , vous le transportez dans les temps à venir , vous prévoyez des faits identiques, vous affirmez que ce qui a lieu aujourd'hui aura lieu demain, que le soleil qui s'est levé aujourd'hui luira demain sur le monde. Quel est le fondement de cette induction ? La supposition inévitable de l'esprit que les lois de la nature sont constantes à ellesmêmes. De même ici l'induction que j'ai faite de l'humanité à l'histoire repose sur une seule supposition , celle de la constance des lois de l'humanité. Si l'humaine nature est constante à elle^ même, il n'y a dans son développement historique que ce qui est dans son développement psycologique : l'un est la mesure de l'autre. Or, dans la conscience il y a trois termes dans un certain ordre. Donc à priori^ il ne peut y avoir dans l'histoire que trois termes, dans le même ordre que celui que nous a donné la conscience. Ce n'est pas là, Messieurs, de la scolastique, c'est de l'histoire faite avec la nature tiumaine : cQr n'est pas un système abstrait, comme ou dit, c'est un système très réel, puisqu'il est appuyé au

centre même de toute pensée réelle , savoir , la conscience. La conscience est la réalité la plus immédiate et la plus certaine pour nous; et quand nous la transportons dans le temps , nous ne faisons autre chose que suivre le principe de toute réalité partout où il nous conduit

Rien n'est donc plus réel que le système de rhistoire que je vous'ai exposé, car ce n'est pas autre chose que l'humanité elle-même avec ses élémens incontestables , fidèlement et constamment développés. Il y a plus; de même que l'histoire a été rapportée à la nature humaine , de même l'humanité a été rapportée à la nature extérieure, au sein de laquelle elle fait son apparition . L'homme n'est pas Tefiet et la nature la cause ^ nous l'avons vu; mais il y a entre la nature et l'homme une harmonie manifeste de caractères généraux, de lois générales. Il y a plus encore; tout comme nous avions rapporté l'humanité à la nature, de même, force nous a été de rapporter cette nature extérieure et la nature humaine , avec leurs caractères et leurs lois générales, au principe commun dont la nature et l'homme dérivent; et dans le principe nous avons retrouvé , nous avons dû nécessairement retrouver en germe , sous la forme de

puissances substantielles et non développées , tous les élémens qui 'plus t^rd, tombés dans le temps et dans Fespace , constitueront les forces et les lois de la nature , les forces et les lois de l'humanité. Donc, Messieurs, l'histoire de notre espèce, l'histoire de cet être particulier, limita et borné , qu'on appelle l'homme, cette histoire bien faite se lie à ce vaste univers, et parce yaste univers à l'Auteur de toutes choses. Il s'ensuit que l'existence universelle passe tout entière dans le développement historique de l'hu* manité, et que ce développement historique est gros pour ainsi dire de tout ce que contiennent les degrés antérieurs de l'existence.

Ainsi l'histoire n'est point une anomalie dans Tordre général; elle est vérifiable à tous ses degrés par tous les degrés de l'existence universelle, comme ces degrés sont vérifiables les uns par les autres. Doutez-vous des caractères essentiels de la divinité ? adressez - vous au monde, car il implique que l'effet ne réfléchisse pas plus ou moins la cause. Doutez-vous des caractères de ce monde ? adressez -vous à l'humanité, car il impliquerait encore que l'humanité , qui fait son apparition au sein de ce monde, ne le réfléchît pas de quelque manière.

CODRS

Doutez-vous de la légitimité de vos résultats historiques , hésitez-vous sur l'ordre et la marche dudéveloppement de l'histoire? adressez-vous à la fois et à l'humanité et à la nature et à la divinité. Eprouvez sans cesse tous ces degrés de l'ordre général les uns par les autres; cette vérification vous donnera constamment le même résultat. Vous y verrez que l'histoire reproduit les mouvemens successifs de rexisteuce universelle dans la succession de ses époques, et qu'elle est pleine d'harmonie d'elle-même à elle-même dans les divers momens de son mouvement total, et d'elle-même à tout le reste. L'histoire ainsi conçue , dans cette harmonie universelle , est donc éminemment belle; elle est une poésie admirable, le drame ou l'épopée du genre humain. Non seulement l'histoire ainsi conçue est belle, mais alors, et seulement alors, elle a une haute moralité. En effet. Messieurs, niez ou énervez le système de l'histoire , niez ou énervez ses lois et son plan nécessaire et invariable , vous rompez ou vous relâchez le lieu qui rattache l'histoire à l'humanité et au monde, et par là à Dieu. Vous ne faites pas moins que nier la divine providence. Considérez Dieu sans rapport avec le monde et l'humanité; et

Dieu sans doute est encore et tout entier dans les profondeurs de son essence, invisible, inaccessible, incompréhensible; mais ce n'est plus là le ï)ieu du monde et le Dieu de l'humanité; ce n'est plus un Dieu qui ait dçs vues et des desseins sur son ouvrage , ce n'est pas là le Dieu que les hommes adorent et bénissent sous le nom de Providence. A quelle condition y a-t-il providence? A la condition que Dieu passe, sans s'y épuiser, il est vrai, dans le monde et dans l'humanité , et par conséquent dans l'histoire , qu'il y dépose quelque chose de lui-même , y mette de la sagesse , de la justice et de l'ordre , un ordre invariable comme son auteur. La providence est engagée dans la question dé la nécessité des lois de l'histoire. Nier l'une , c'est ébranler l'autre, c'est renverser ou obscurcir le gouvernement moral et divin des choses humaines. Si donc, on osait donner à notre système les noms de panthéisme et de fatalisme, c'est-à-dire indirectement, ou plutôttrès directement d'athéisme, il faudrait bien , pour nous défendre , renvoyer à notre tour cette aimable accusation à ceux qui la font : car le vrai Diey pour nous , c'est un Dieu en rapport avec Inumanité, unp providence; et la providence ne peut être exilée de

l'histoire 9 car ses desseins sur l'humanité ont besoin du développement de l'humanité dans l'histoire. Or, si la providence est dans l'histoire, il £aait bien qu'elle y soit avec un plan , avec un plan 6xe , c'est-à-dire avec des lois nécessaires. La nécessité des lois de l'histoire avec leur haut caractère de sagesse et de justice , est la forme visible de là providence dans l'histoire.

•Ainsi le système que je vous ai développé est seul moral, en même temps que seul il est beau ; j'ajoute que seul il est scientifique. En. effet, ce qui constitue la science , c'est la suppression de toute anomalie , l'ordre substitué à l'arbitraire , la réalité à l'apparence , la raison aux sens et à l'imagination , les phénomènes particuliers rappelés et élevés à leurs lois générales.

L'histoire est donc belle, morale , scientifique. Considérée sous ce point de vue , elle se présente au regard du philosophe comme un digne objet d'étude et de méditation.

Messieurs, un jour le père Malebranche entrant chez un jeune homme, qui fut depuis l'illustre chancelier d'Aguesseau, le trouva occupé à lire Thucydide ; sur quoi le bon et doux Malebranche se mit un peif en colère, et reprocha à son jeune ami de ne chercher que desamusemens

DE l'histoire de ÈA PHILOSOPHIE. 1 I

pour son imagination /de s'arrêter comme un enfant à des faits accidentels, qui avaient pu arriver ou n'arriver pas, au lieu de s'occuper de lui-même , de Thomme , de sa destinée, de Dieu , ' enfin d'idées et de philosophie. Je ne me souviens plus de ce que fitd'Aguesseau : je crois qu'il quitta Thucydide pour Descartes. Si j'avais été à sa place, j'aurais sans doute pris Descartes bien volontiers, mais j'aurais gardé Thucydide, et cela en vertu même du système de Malebranche. J'aurais pu dire à Malebranche : «; Comment se fait-il que vous, philosophe, dédaigniez ainsi rhistoire? Vous voyez tout en Dieu, et vous avez raison, avec quelque explication. Mais si tout est en Dieu, il semble que Dieu doit être dafts T tout, qu'il doit être dans ce monde, et surtout dans l'humanité ; il semble donc qu'il doit être dans tout ce qui est de Thumanité, et par conséquent dans son histoire. Si, de votre aveu, rien n'existe qu'à la condition de se rapporter à Dieu et aux idées qui le manifestent, il s'ensuit qu'il n'y a rien dans l'histoire qui n'ait sa raison d'être, son idée, son principe, sa loi : donc l'histoire est éminemment philosophique. » Je ne sais pas ce que dans ses principes Malebranche eût pu répondre à cela. Je considère

1 a COURS

l'histoire comme la contre-épreuve de la philosophie, comme une philosophie tout entière; et c'est de ce point de vue que je tire la règle

' essentielle de l'histoire.

Si tout a sa raison d'être , si tout a son idée , son principe, sa loi , rien n'est insignifiant , tout a un sens; c'est ce sens qu'il s'agit de déchiffrer, c'est ce sens que l'historien philosophe a la tâche et la mission de discerner, de dégager, de mettre en lumière. Le monde des idées est caché dans le monde des faits. Les faits en eux-mêmes et par leur côté extérieur sont insignifians; mais, fécondés par la raison, ils manifestent l'idée qu'ils enveloppent, deviennent raisonnables, intelli-

* giBles; ce ne sont plus alors de simples faits qui tombent sous nos sens, ce sont des idées que la raison comprend et combine. Sans doute on fait très bien de recueillir les faits comme ils se passent; mais ce sont là plutôt des matériaux pour rhistoire que l'histoire elle-même. L'histoire proprement dite, l'histoire par excellence, l'histoire digne de ce nom [WTwpta de i<jTa(jLat, savoir], la science de ce qui fut, ne se trouve que dans le rapport des faits aux idées. Le premier devoir de l'historien philosopl^c est donc de demander aux faits ce qu'ils signifient.

D£ l'histoire DB LA PHILOSOPHIE. l3

l'idée qu'ils expriment, le rapport qu'ils soutiennent avec l'esprit de l'époque du inonde au sein de laquelle ils font leur apparition. Rappeler tout fait , même le plus particulier, à sa loi générale , à la loi qui seule le fpit être, examiner son rapport avec les autres faits élevés aussi à leur loi , et de rapports en rapports arriver jusqu'à saisir celui de la particularité la plus fugitive à l'idée la plus générale d'une époque , c'est là la règleéminente de l'histoire. Cette règle se divise en autant de règles particulières que l'esprit général d'une époque peut avoir de gï*andes manifestations. Or à quelles conditions se manifeste l'esprit d'une époque? A trois conditions. D'abord il faut que l'esprit d'une époque, pour être visible, prenne possession de l'espace , s'y établisse , et occupe une portion quelconque plus ou moins considérable de ce monde ; il faut qu'il ait son Heu , son théâtre : c'est là la condition même du drame de l'histoire. Mais sur ce théâtre il faut que quelqu'un paraisse pour jouer la pièce : ce quelqu'un , c'est l'humanité , c'est-à-dire les masses. Les masses sont le fonds de l'humanité; c'est avec elles, en elles et pour elles que tout se fait; elles remplissent la scène de l'histoire ,

■rf".

mais elles y figurent seulement; elles n'y ont qu'un rôle muet, et laissent, pour ainsi dire, le soin des gestes et des paroles à quelques individus éminens qui les représentent. En effet les peuples n6>paraissent pas dans l'histoire ; leurs che£s seuls y paraissent. Et par che£s je n'entends pas ceux qui commandent en apparence, j'entends ceux qui commandent en réalité , ceux que les peuples suivent en tout genre , parce qu'ils ont foi en eux et qu'ils les considèrent comme leurs interprètes et leurs organes, et parce qu'ils le sont en effet. Les lieux, les peuples, lesgrandshommes, voilà les trois choses par lesquelles l'esprit d^une époque se manifeste nécessairement, et sans lesquelles il ne pourrait pas se manifester ; ce sont donc là les trois points importans auxquels l'historien doit s'attacher. Si tout exprime quelque idée , comme nous l'avons démontré , lieux , peuples, individus, tout cela n'est qu'une manifestation quelconque d'idées cachées que la philosophie de l'histoire doit dégager et mettre en lumière. Parcourons successivement ces trois points.

Je commencerai brusquement nos recherches sur le premier point par la formule qui devrait les terminer. Je vous dirai , Messieurs , que tout

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE l5 .

lieu, tout territoire représente nécessairement une idée, et par conséquent une des trois idées auxquelles nous avons ramené toutes les idées. Un lieu représente ou l'infini ou le finij ou le rapport du fini à l'infini ; telle est la iomiule que

la philosophie de l'histoire impose à tout lieu;

telle est la formule que je me charge de faire sortir de tout lieu donné : ou il faudrait que ce lieu fut comme s'il n'était pas , qu'il fût insignifiant, cest-à-dire qu'il manquât de raison d'être , qu'il n'eût ni nécessité ni loi. Or, je ne sache rien au monde qui n'ait sa raison d'être, sa nécessité, sa 4oi; et toute loi est exprimable sous une formule philosophique. Les formules philosophiques effraient; mais savez- vous ce qu'elles effraient? Les sens; l'imagination et ces ombres d'idées qu'engendrent les associations des sens et de l'imagination , et qui usurpent Tapparence du sens commun. Je suis pénétré du plus profond respect pour le bon sens , car le bon sens n'est autre chose que la raison ellemêtne prise à son 'plus bas degré, dans son côté le plus populaire; mais je ne confonds pas avec le bon sens les fantômes d'autant plus faux qu'ils sont plus fidèles de l'imagination et de la sensibilité. La philosophie est l'expression de la

^^ 1 6 ooufts

raison, non des sens et de l'imagination. Les formules de la philosophie ne sont légitimes qu'à la condition précisément de rompre avec les habitudes des sens et de l'imagination. Ces formules, si effrayantes dans leur première apparition, ne sont que la raison dans toute sa rigueur, *et par conséquent le bon sens élfevé à sa plus haute puissance. En effet , ce que je viens de vous dire en formules métaphysiques , vous vous l'êtes dit cent fois à vous-même; tout le monde le sait et le répète; et la formule paradoxale de la science se résout ici dans un préjugé du sens commun.

En effet ôtez les mots, ne considérez que les idées. Quel est celui de vous qui pense que les lieux, la terre qu'il habite, l'air qu'il respire, les montagnes ou les fleuves qui l'avoisinent , le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent; en un mot , que le monde extérieur lui est indifférent et n'exerce sur lui aucune influence ? ce serait, Messieurs, de votre part un idéalisme un peu extraordinaire, et j'imagine que vous croyez avec tout le monde, que l'ame est distincte, mais non pas absolument indépendante du corps, et que par conséquent la nature extérieure a une influence

DE l'histoire de Là PHILOSOPHIE. I7

indirecte, mais très réelle sur Thomme , et par conséquent encore sur tout ce qui est de l'homme. Pensez -vous, pense- 1- on j quelqu'un peut-il penser, quelqu'un a-t-il jamais pensé que l'homme des montagnes ait et puisse avoir les mêmes habitudes, le même caractère, les mêmes idées, et soit appelé à jouer dans le monde le même rôle que l'homme de la plaine , que le riverain , "que l'insulaire ? Croy e^-vous , par exemple , que l'homme que consument les feux de la zoiie torride , soit appelé à la même destinée que celui qui habite les déserts glacés de la Sibérie? le croyez-vous ? Eh bien ! ce qui est vrai des deux extrémités de la zone glacée et de la «zone tor-

ride doit l'être également des lieux intermédiaires, et de toutes les latitudes.

Jusqu'ici la raison a l'avantage de s'accorder avec le préjugé, et c'est beaucoup pour elle. Oui, Messieurs , donnez-moi la carte d'un pays, sa configuration, son climat, ses eaux,' ses vents , et toute sa géographie physique ; donnez-moi ses productions naturelles, sa flore, sa zoologie, etc., et je me charge de vous dire à priori quel sera l'homme de ce pays et quel rôle ce pays jouera dans l'histoire, non pas accidentellement, "mais nécessairement, non pas à telle époque, mais

PHIL. — 8* LEÇON. a

l8 GOUEft

dans toute», enfin l'idée qu'il est appelé à représenter. Un homme qu'on n'accusera pas de s'être perdu dans des rêveries métaphysiques, mais qui joignait k l'esprit le plus positif ces grandes vues où le vulgaire des penseurs ne voit qu'une ima* ginatiou ardente, et qui ne sont pas moins que le regard rapide et perçant du génie ; un homme qui ne jouera pas un grand rôle dans les annales de la métaphysique, le vainqueur d' Aréole et de Marengo, rendant compte à la postérité de ses desseins vrais ou simulés sur cette Italie qui dtf vait lui être chère à plus d'un titre j commence par une description du territoire italien dont il tire toute Tj^tstoire passée de ritaiie, et le seul plan raisonnable qui ait jamais été tracé pour sa grandeur et sa prospérité. Je sais peu de pages historiques plus belles que celles-là. A cette autorité je joindrai celle de Montesquieu , c'est-à*dire de l'homme de notre pays qui a le •mieux compris l'histoire, et qui le premier a donné l'exemple de la véritable méthode histo* rique. L'auteur de V Esprit des lois^ après avoir établi nettement et profondément que tout a sa raison d'être, que tout a sa nécessité, que tout a sa loi, tout, à commencer par f)ieu même, n'hésite pas à attribuer au climat une influence

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. I9

immense sur la créature humaine. Mais Montesquieu n'étoit pas homme à s'arrêter à cette généralité; il la développe et l'applique en détail. J'invite les esprits élégans qui aiment açsez^ la philosophie, pourvu qu'elle ne leur cause aucune fatigue , et qui l'abandonnent aussitôt qu'elle entre dans le fond des choses, c'est-àdire dans le rapport qui lie les plus petites particularités aux plus hautes généralités, je les in-

vite à se donner ici le spectacle du génie de Montesquieu, et à voir comment il procède; comment, le principe général admis, Montesquieu le suit dans ses plus étroites conséquences; comment, descendant des hauteurs de l'idée gé^ nérale, il l'applique à toutes les institutions humaines, politiques, civiles, religieuses, militaires , aux lois les plu3 petites comme aux plus grandes. C'est là le triomphe de l'esprit philosophique. En effet , il n'y a pas de lacunes dans les choses ; tout se tient et se lie. Il commence à ' le répandre parmi nous de salon en salon sur les ruines de la philosophie de la sensation mal combattue et mal détruite, je ne sais quel spir ritualisme sentimental et pusillanime, bon pour des enfans et pour des femmes, et qui ne serait pas moins fatal à la science que le matérialisme.

ao COUAS

Je combattrai Fun avec autant de fermeté que j'ai combattu l'autre. Sans doute , Messieurs , le rapport de l'homme et de la nature n'est pas un rapport de l'effet à la cause, mais c'est un rapport intime et profond dont la raison est très simple, savoir : que l'homme et la nature sont deux grands effets qui, venant de la même cause, portent les mêmes caractères; de sorte qu'il est absolument nécessaire que les lois de la nature

se retrouvent dans l'humanité , et que par conséquent la terre et celui qui l'habite, l'homme et la nature soient en harmonie, puisque tous deux manifestent la même unité. C'est ainsi, Messieurs , et c'est seulement ainsi qu'il faut entendre et que j'admets l'idée de Montesquieu. Tel climat donné, tel peuple suit avec. Or, si tel lieu demande tel peuple et non tel autre ; si vous ne pouvez supposer sous des lieux très différens le même développement moral, j'en conclus. Messieurs , et après avoir été du paradoxe au préjugé vous trouverez peut-être que je retourne du préjugé au paradoxe, je, conclus que les lieux divers représentent des idées diverses, et que par conséquent si nous voulons chercher dans ce vaste univers le théâtre des trois grandes époques dans lesquelles nous avons divisé le

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 21

développement nécessaire de l'humanité , nous ne; pourrons placer dans un même lieu et sous le même climat ces trois époques si dissemblables. Trois époques différentes, donc trois théâtres différens pour ces trois époques ; cela est nécessaire, Messieurs, à moins qu'on ne me dise que ce qui se passe sous la zone torride peut se passer, sous la zone glacée, qu'on peut à volonté mettre tel ou tel peuple sous telle ou telle latitude j et sous cette latitude lui faire jouer le même rôle. Or, rappelez -vousf où nous en sommes: nous avons trouvé trois époques, savoir : l'époque de l'infini , celle du fini et celle du rapport de l'infini et du fini. Eh bien ! où placerons -nous la première , cette époque de l'humanité qui doit avoir pour but de représenter Tinfini, l'unité, l'immobilité? Cherchons pour cette époque de l'histoire ainsi déterminée un théâtre; essayons, Messieurs.

Je vous propose de donner pour théâtre à l'époque de l'infini, si vous me permettez de m'exprimer ainsi , des pays de côtes, les bords de grands fleuves, le littoral de mers intérieures assez considérables pour exciter le courage, pas assez vastes pour le rebuter et le lasser. Un bras de mer est moins une barrière, comme on le

%2 QOVU

croit ordinairement, qu'un lien entre différons peuples qu'il a l'air de séparer et qu'il rapproche sans les confondre. Supposez que ce pays de côtes 9 s'étendant à une certaine distance dans les terres, se forme en collines, en montagnes assez élevées pour nuancer le pays et y opéi*er des diversités, pas assez élevées pour y former des barrières. Voilà des côtes étendues, des fleuves considérables , uue mer intérieure , peu de montagnes très élevées; je demande si c'est à ces lieux que vous confierez le développement de l'époque de Tinfini. Quoi, tout sera immobile sur ce théâtre du mouvement! Quoi! l'espèce humaine sera stationnaire où la nature s'agite et Tagite sans cesse ! Peu d'industrie et de commerce en présence de cette mer qui invite rhomme, en face de ces bonis opposés qui l'appellent à des échanges perpétuels! Le goût du gigantesque dans une nature où tout est circonscrit et varié! Quoi! l'homme et ses ouvrages auront le caractère de l'unité absolue et de l'uniformité , là où tout tend à la division , où tout inspire le sentiment de la variété et de la vie! Je demande si la raison peut consentir à une pareille hypothèse. Variez l'hypothèse : cherchez un théâtre pour l'époque de l'histoire qui doit

DE l'histoire de hk PHILOSOPHIE. a3

représenter Fidée du fini, et par conséquent du mouvement 9 de l'activité de ia liberté, de l'indi-^ vidualité dans l'espèce humaine. Je vous demattde si vous asseoirez cette époque dans un immense continent^ enceintd'u^i océan irotnense qui, au lieu d attirer l'homme, le décourage, parce que derrière ces abîmes il n'aperçoit rien et n'espère rien, que nul vestige d'homme ne se montre, et que l'homme va seulement où il croit trouver son semUable : asseoirez* vous cette époque dans un continent très compacte , extrêmement étendu en longueur et en largeur , et formant une masse dans laquelle il y aura peu de fleuves 9 peu de lacs, aucune mer intérieure, dans laquelle il y aura ( nous faisons une hypothèse ) de vastes déserts, des chaînes immenses de montagnes élevées qui sépareront les populations et exigeront d'elles de longues années et d'immenses efforts avant qu'elles puissent se donner la main ? Une pareille terre ne produira que des animaux énormes. Supposez-la encorcr brûlée par le soleil , et je demande si c'est là que vous mettrez l'époque qui doit représenter le fini, le mouvement, l'activité , l'individualité, la liberté dans l'histoire. Enfin, mettrez-vous l'époque du monde qui doit représenter le rap«

port du fini à l'infini, la mettrez- vous dans une petite île , où il n'y eût pas assez de terrein , assez d'étendue en longueur et en largeur pour que l'unité, la durée, la fixité puissent y avoir leur place; où tout devra être insulaire, étroit, borné, exclusif; où évidemment il n'y aura pas de jeu pour tous les extrêmes, et pour tous les rapports de tous les extrêmes ?

. Je demande si vous pouvez accepter ces hypothèses, si vous pouvez concevoir qu'une petite île soit à la fois une grande puissance territoriale et maritime; je vous demande si c'est sur des pays de côtes que vous mettrez l'immobilité , et sur le plateau d'immenses montagnes le siège du mouvement. Tout cela est impossible; la raison y résiste absolument. Donc les lieux ont aussi leurs lois, et quand un lieu porte tel caractère, il amène irrésistiblement tel développement humain, ou, pour m'exprimer plus exactement, il coïncide nécessairement avec tel développement humain. Si donc vous avez trois époques dans le rapport de succession qui a été déterminé, l'époque de l'infini aura pour théâtre un immense continent dont toutes les parties seront compactes , immobiles et indivisibles comme l'unité; et comme il faudra bien qu'il aboutisse

DE l'histoire de Li^ PHILOSOPHIE. 25

à quelque mer, il aboutira à l'océan et renferniera avec de6 déserts immenses des monta* gnes presque infranchissables; tout au contraire l'époque du fini occupera des pays de côtes, les bords de quelque mer intérieure; car les mers intérieures représentant la crise et la fermentation de la nature, sont le centre naturel , le lien et le rendez-vous des grands inou^^ vemens de la civilisation et de l'humanité ; enfin, soyez sûrs que l'époque qui devra représenter dans l'histoire le rapport du fini à l'infini sera un continent considérable, assez et pas trop compacte, d'une longueur et d'une largeur bien proportionnée, qui , tout en confinant l'océan, aura aussi des mers intérieures^ de grands fleuves qui le traversent en tous sens , de telle sorte que le mouvement et l'immobilité , que la durée et le temps , que le fini et l'infini puissent y trpuver leur place, que rien n'y demeure dans une unité glacée et que rien ne s'y dissolve , que tout dure et en même temps que tout se développe, que tous les extrêmes y soient et avec leur harmonie.

Trois époques de civilisation, donc trois théâtres différens pour ces trois époques; et si ces époques se succèdent, comme nous l'avons

montré , il faudra que la civilisation aille aussi d'nn théâtra àun autre, et fosse le tour du monde CD suivant le n»)uTement physique des terrains et des climttts, correspondant à celui des époi|nes tel que nous l'avons déterminé. L'histoire ' «Couvre par l'époque de l'in6oi et de l'unité ; .donc la civilisation a dû commencer sur un continent haut et immense pour se répandre à travo^ les plaiAes, et arriver au centre du mouvement et de la fermentation du monde , puis sortir de ce tourbillon de l'histoire et du globe, M jepuism'exprimer ainsi, non pour re- 'toumw sur les montagnes d'où elle est descendue , car Iliumauité ne retourne jamais en amère> l'humanité ne recule jamais, mais pour marcher en avant, dans des régions inconnues, et , riche des deux élémens qu'elle a recueillis sur sa route , venir les déposer enfin dans un autre continent qui,. par sa configuration , par sa tempéralnre exquise, par le mélange de mers et de terres, de montagnes et de plaines, soit propice au développement complet et harmonique de l'humanité.

Telle est, messieurs , la marche nécessaire de la civilisation à travers le monde; le théâtre est préparé; voilà ce globe fait pour l'homme,

et uniquement pour L'homme, merveilleusement arrangé et distribué pour recevoir celui qui est appelé à y jouer un si grand rôle. Dans la prochaine leçon, sur cette scène ainsi préparée , nous suivrons les peuples et ces grands individus qui les représentent, et qu'on appelle les héros.

PARIS. — DE L*IMPRIBIERIE DE RIGNOUX , rue des Freiies-Botirgeois-S.-Bfielid , n* 8.

DE LHIS TOIRE

LA PHILOSOPHIE

SOMM VIRE

Sujet du la leçon ; Oe la philo <ophie de l'Iii^ioire appliqué* à l'étude des peuples. — Ecarter la qiiesli<>n d'un penpie primitir. — Rechercher : i* L'i^lée d'un peuple, a" L« dévelnppeineni de celte idéf. 3" Dans tous les élémens canstitulifs d'uu peuple, et d'abord dan» l'iniliistrie, les lois, l'art ei la lelijjiou. — Saisir les iMpports de ce» ûlémeas entre eu\, leurs rapports d'anlériij>rité ou de pOitpriorilé, de supériorité ou d'infiiriorili;, surtout Itur harmonie d.in« l'unilé du peiiple, /,° Dans In philosophie. La philosophie r«diN:lii$'i3nt totls tee (''liimens d'un peuple est l'expression dernière de ce* peuple. — De* peupteii différims d'uae nkéitie i;poi|iie entre eux eonvi~ dérés dans leurs ressembla wrs. Que l'expression deiniôre tle ci-ttc épO[]ue , dans son uuité, est euipiuntée ik la philosophie. -^^ Dca diM«renci>s di-a dtCTén^ns peuples d'une époque. — Idée de Ja guerre. Sa nécessité. Son utilité. — Holifs de la céléb^te des grandes batailles. Que la guerre u ses lois ct|Hnt pas un jeu incertai|i. — Moralisé de U victoire, —importance histoii>|ue de , d'un peuple, même dk

la

guerre,

«le l'état Muililai

stratéBie. —

Condusiou.

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H. Lût.

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9* LEÇON. 19 juiw i8a8.

DE L'HISTOIRE

LA Philosophie.

Messieurs,

Dans la dernière leçon j^ai indiqué rapidement les rapports généraux qui lient les climats, ^ les lieux, toute la géographie physique à l'histoire ; il s'agit aujourd'hui, sur çett^ scène du »bnde 4§

ainsi préparée , d'obseryer l'action des peupllM^ip^ et de déterminer les aspects généraux sous laitt^ quels les peuples se présentent et se i*epommandent à la philosophie àsh l'iàitoire. ^

^ N'y é-t-il qu'un peuple primitif, c'est-à-dire tAie seule race, et par conséquent une seule langue, une seule religion, une seule philosophie, qui, sorties d'un seul centre et d'un tby er unique , se répandent successivement sur toute la face du globe, de telle sorte que la cinlisation se fassse par voie de communication , et que l'histoire entière ne soit qu'une tradition; ou bien, l'histoire n'a-t-eUe d'autre fond que la nature humaine , la nature qui nous est commune à tous, et qui partout la même , mais p^bvàt modifiée, se développe partout avec ses haitbjltwes et ses dif£érences?j||()^le est la première question que rencontre sur ^pn chemin la philosophie de l'histoire; selw moi, cette question est encore plus embarrassante qu'importan|e. En effet, Messieurs, soit que d'une source unique partent des peupléidifférens et une civilisation variée, soit que cette variété ait J3our racine unique la nature humaine, toujours est-il que ce peuple primitif ou cette nature commune à tous œoutissenl à de» développemens divers; wfj ce sont ces dévelôppemens divers qui tombent seuls dans l'histoire. Dan3 l'histoire il n'est pas question de la nature humaipe dans Tabstraflion dêf*^onidefltité,*tii d'un peuple primitif

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. , i|

sans aucun développement; car si ce peu^e primitif et cette nature humaine restaient tou-"* jours à l'état d'identité et sans développemens, il n'y aurait pas d'histoire. Supposez quoi que ce soit qui durât absolument identique à soimême, sans soutenir ni vis-à-vis soi-même ni vis-à-vis les autres , aucun rapport de diversité , il est trop clair que cet être, quel qu'il fût, n'aurait pas d'histoire. L'élément historique, nous l'avons déjà vu, c'est l'élément de la différence. Supposez donc à volonté un peuple primitif ou une naturepartout identique, comme le fond de Thislpir^ , vous ne pouvez vous en tenir là, il faut biefiiijue vous arriviez à des développemens, c'esl«|i-dire à des différences pour arriver à l'histoire. Or, comme il y a tïois époques ^i^éren tes dans l'histoire, il s*ensuit que pouf cesl^fe époques essentiellement différentes , il faut , en laissant intacte la question du fond commun de l'histoire et des peuples, il faut , dis-je, nécessaire^ ment trois ordres très distincts de populations. Je dis trois ordres de populations , et non pas trois peuples. Pourquoi ? parce que nous avons vu que si chaque époque est une en ce sens qae dans toute époque il y a un élément de la nature humaine qui prévaut sur les autres, une

B GOOBS

id4(l qui« dpmîoant mr toutes I^ autres i k)f ^uya^ppe tput^s i^t Iwr douu^ à f out^ son caractère propre , il n'eu ^t pas moins yrai qu'il existe ii côté ou au deskuus de cette idée pré^ dpmînaqte d'autre idées , d'autres élérnens qui jouenjt dans cette même époque des rôles secondaires y mais réels. Il n'y a pas upe idée seule d^ns unf époque , car cette époque ne serait qu'une abstractigu ; tout qe qui est réel , tÇHit ce qui vit est complexe , mélangé , divers, plein dM^ difierei]^.jJSi donc il y a nécessairement dail^ toute époque', con^me noua l'avons vu , différ renteft }4^^i ious la domination d^une seule , il ^u|t^|fti^||âi|4 y ait ^ans chaqnépoque plu<fi^Mf^ pimples pour représenter^^ diverses i^i^ qui constijtufnt la vie réelle de cette époque^ Ifi^lés nuancfs importantes , lés modes fondamentaux de l'idée prédominante; car toute idée ou toute grande nuance d'idée doit avoir sa représentation spéciale dans l'histoire.

Ainsi trois époques distinctes de l'histoire, c)o|iqtrpis ordres de populations qui auront les ressemblances nécessaires que Ws différens élé^ mens d'une époque doivent avoir entre eux dans l'unité de cette époque , et qui en même temps auront |outes les différences que les différens

DE l'hJSTOIRE |>^ Ï.A PHILOSOPUIK. ^

élérnens d'une époque doivent soutenir awvtè eiix^inêiises pour constituer les diffërenœs et ia vie réelle de celte époque.

La philo€K)phie de flii^oire pour bien comprendre une époque et les diiférens peuples de cette époque , les divise d'abord , prentl chaque peuple à part ; l'examine et l'interroge. Que de^ mandent- elle à chaque peuple? sous combieii d'aspect'^ le considère* t-elle et l'étudié'- 1^ elle pour le bien connaître? Parmi les divers poînil de vue sous lesquels la philosoplile de4'|^istotre peut considérer un' peuple, il en est quatre ^ selon moi 9 qui, par leur importance , l^lament une attention ipéciale , et que doit parcourir et épuiser successivement la philosophie de l'histoire pour savoir à peu près sur un peuple toul ce qu'elle peut en savoir. J'indiquerai rapide*^ ment ces quatre points de vue.

La philosophie de l'histoire en présence d'un peuple doit reconnaître avant tM$ ppurquoi ce peuple est venu dans le monde ^-çe^ qu'il a ày faire , quel but il poursuit , quel rôle il vient jouer, quelle est sa destinée , quelle idée il re« présente. Remarquez que si ce peuple ne re* présente point une idée, sou existence est tout simplement inintelligible; les événemena par

lesquels il se déyeloppe n'ayant pas de but commun n'oiil pas de mesure commune, et forment alors une diTet^Q&perpétuelle sans au- ^cune unité y c'est-à-d^^sms aucune possibilité ^Ipi'étre compris. Il faut, pour comprendre les divers événemens qui se passent dans un peuple, et qui composent son histoire , pouvoir les rattacher à une idée commune, et cette idée est celle que ce peuple est appelé à représenter sur la sicène du monde. Ainsi, demander à un peuple donné jp» qu'il vient Ëiire en ce monde , quelle destinée il doit accomplir ,1}uelle idée il représente, telle est la première règle de la philosJ>> y^^pJMfede l'histoire. Voici la seconde*

Si tout peuple est appelé à représenter une idée, il suit que les événemens dont se compose la vie de ce peuple, aspirent et aboutissent à la réprésedtation complète de cette idée, d où il suit encore que l'ordre de succession dans lequel ces éi^énemens se présentent d'abord , coiivre un ordre tout autrement profond, tout entièrement régulier, un véritable ordre de progression; c'est ce progrès Iju'il font reconnaître et suivre, sous peine encore de ne pas comprendre grand'chose à rhistoirede ce peuple. Je puppose par exemple que vous ne sachiez

pas que le peuple romain était appelé à représenter sur la terre telle ou telle idée, à atteindre tel ou tel but , et par oonséquent à le poursuivre et à s^en rapprocher progressivement, quand vous en êtes aux guerres de Sylla et de Marius vous ne savez pas si vous êtes an commencement ou au milieu ou à la fin de l'histoire romaine; vous ne pouvez le savoir et vous orienter dans cette histoire, autrement qu'en regardant le numéro du volume et le hai|t des pages. Un but donné, l'histoire d'un peuple est un pro^fpès perpétuel. C'est là qu'est toute lumière; j'ajoute et tout intérêt; car l'intérêt véritable est dans l'enchaînement et le développement des choses; or tout développement est progrès. Et il ne faut pas s'arrêter à l'idée vague de perfectionné-* ment; car, comme nous l'avons démontré^ la perfection ne peut mesurer le perfectionnement qu'autant qu'on* ^ déterminé le type de cette perfection. Eh bien, le type de la jperfection rela'hve d'un peuple, c'est l'idée que ce peuple doit accomplir. Tout nous ramène donc à la recherche de l'idée de chaque {Peuple, et au mouvement progressif de ce peuple vera^, Taccomplissement de cette idée.

Maintenant, comment un peuple développe-

lO OOUM

t-il progressivement l'idée qui lui est conâée? Messieurs , il fbaxt , pour que le développement soit complet 9 qu'il traverse tous les élémens constitutifs d'un peuple, sans en excepter un seul. Et quels sont les élémens constutifs d'un peuple? Ils sont les mêmes pour un peuple et pour un individu. Un individu n'est pas corn'» plet s'il n'a développé en lui^ dans la mesure de ses forces, l'idée de l'utile, du juste, du beau, du saint, du vraL Un peuple n'est pa» complet s'il n'a fait passer pour ainsi dire l'idée <l|u*il est appelé à représenter par l'industrie^ l'état, l'art, la religion et la philosophie : le dé-^ vi^oppement d'un peuple n*est complet que quand il a épuisé toutes ces sphères. Donc la philosophie de l'histoire , si elle veut bien connaître un peuple, après avoir déterminé l'idée de ce peuple et s'être bien pénétrée du principe que ce peuple accomplit cette idée progressivement, doit rechercher et suivre ce mouvement progressif dans chacun des cinq élémens que je viens de rappeler, et d'abord dans l'industrie, dans les lois, dans l'art et dans la re* ligion.

Et il ne doit pas suffire à la philosophie de rhisto-:re d'examiner ces quatre élémens les uns.

DE l'hISTOIRJ£ DE LA PHILOSOPHIE. I f

après les autres, d'interroger chacun d'eux, de lui demander ce qu'il signifie,^ et de suivre son développement progressif, il faut encore qu'elle compare ces élémens entre eux pour en saisir les rapports, car ces rapports sont loin d'être indifférens. II faut qu'elle reconnaisse si ces élémens n'ont pas d'autre rapport que celui de coexistence, ou si tel ou tel élénoéftt précède les autres ou les suit , lequel domine ou lequel est subordonné. Il faut qu'elle recherche surtout le rapport de l'él^fient religieux et de Télé* ment politique, si, par exemple, la religion pré** cède et domine les autres élémens, qui alors se ^ groupent en quelque sorte et se fondent autour *'d'elle , ou si au contraire , dans le développement relatif de ces élémens , c'est l'élément politique qui domine d'abord ou qui fiait par dominer tous les autres. %

Au reste, soit que ces élémens coexistent entre eux dans une importance égale, soit quûl'un d'eux domine tous les autres, il est certain qu'ils se développent harmoniquement , et cpx^k tous les degrés dlï l'existence d'un peuple Ils présentent tous le même caractère; et il le faut bi^n y, car ^ dernière analyse tout peuple est un.

C'est en considérant un peuple sous ces poini^

I!I COUBS

tle vue divers, et qui pourtant se tiennent intimement, que la philosophie de l'histoire évitera lés vues partielles et bornées qui Tont si souvent égarée. Souvent l'historien préoccupé d'un intérêt particulier, par exemple, de l'intérêt politique , considère dans un peuple presque exclusivement l'élément politique; ou préocupé débridée d« la religion, il considère presque exclusivement encore l'élément religieux ; et alors ou il néglige tous les au||res élémens et mutile l'histoire, ou, sans les négliger, il leur impose à .tous le caractère qu'il emprunte à l'élément ex- * clusif qu'il considère, et s'il ne mutile pas l'histoire , il la fausse. L'histoire alors est très claire, \; car je ne sache pas de plus sûr moyen de clarté

que la prédominance d'une idée particulière. La philosophie de l'histoire doit tout embrasser , industrie, lois, arts, religion; mais on conçoit qu'alors son dernier résultat, c'est-à-dire la formule dernière sous laquelle elle résume un peuple, ne réfléchissant plus le caractère exclusif d'un seul élément particulier , mais les caractères à la fois harmoniques et variés #e plusieurs, ne peut avoir la simplicité qui accompagne aisément les formules exclusives. Ne considérezvous un peuple que par le côté politique? ici

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. l3

la formule même la plus élevée n'est pas fort embarrassante. Il est plus difficile de comprendre et de représenter les idées fondaiftentales de la religion d'un peuple , et nous entrons déjà dans des routes plus sombres. Nous n'entrons pas dans des routes moins obscures quand nous voulons pénétrer le sens intime et mystérieux des monumens des arts. Ordinairement on ne considère l'histoire d'un peuple que par son côté politique : comraie ce côté politique est le plus superficiel, il est aussi le plus clair de tous , et l'histoire exchisivement politique , toute fière de sa clarté , accuse la philosophie de l'histoire d'être inintelligible. En effet, la philosophie de llîistoire dans ses vastes et profonde» recherches , obligée de dbmbiner plusieurs élémens dont quelques uns se cachent dans les replfe les plus délicats de la pensée et de l'histoire, et , de leurs rapports divers péniblement constatés , de déduire , par la généralisation la plus laborieuse, une formule assez compréhensive pour embrasser à la fois l'industrie, les lois, les arts et la religion , ne peut et ne doit pas prétendre à une popularité incompatible'avec toute Vraie philosophie. Et<cependant la philosophie de rhistoire n'a pas encore abordé l'élément de

la vie d'un peuple le plus important peut-être, mais 8an# contredit le plus difficile à saisir ^ et le plus obscur en apparence, quoique toute lumièîNe véritable soit en lui.

Messieurs , s'il y avait dans le développement nécessaire d un peuple un élément qui eût la singulière propriété d'être particulier comme lous les autres, et eH même temps d'avoir pour condition de son développement la forme de la généralité; si cet élément avait encore pour caractère historique de ne jamais précéder les autres et de les suivre toujours; si d'ailleurs il était certain que cet élément réfléchît et résumât tous les autres ; et si encore cet élément en apparence profondément obscur, puisqu'il est le plus élevé de tous, puisqu'il est général et réfléchi, était en réalité éminemment clair par les raisons qui font son obscurité apparente, clair de toute la clarté supérieure de la généralité sur la particularité, de l'abstraction sur ce qui est concret, de la réflexion sur le mouvement instinctif et spontané de la pensée ; si , dis-je , il existait un tel élément , et si la philosophie de rhistoire jusqu'ici l'avait totalement négligé, je vous demande ce qu'il faudrait penser de ce qu'a été jusqu'ici la philosophie de l'histoire :

DE l'hISTOIRB I>E LA PH[LOSOPHlE , F 5

cet étéïne»t, Messieurs, c'est ta métaphysique. La pensée de rhamme se développe ât* dîffëretvtes manières ; mais elle n^arri ve à se com* pvendre elle-même , que quand sur toist ce qu'elle a conçu elle se demande : Tout cela estil vrai en soi? Quel est le fond de tout cela? Qtiets sont les principes secrets, €'est-à-diï*e les idées générales qu'enveloppent toutes ces choses? Et ces principes n^en stipposent^ils pas d'autres? Ëst*41 impossible d'élever ces généralités à un pkis haut d^gré de généraUté encore ? car il ne £suit s'arrêter qu'aux bornes infranchissa|^)es de ht peasée, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus général, % la plus haute abstraction, à la plus hante simplicité : idée générât^ idée abstrafte^ idée simple ; tout^ expressions synonymes. Ces quéstio»s>^ Messi^rs, sont Tàme de la méta-^ physique. Là,: sans doute tout est obicur pour les sens et paar. l'imagination, pour les enfàns et pour les femmes; mais là^^ussi est toute lumière pour la réflexion , pour celui qui se demande ua compte %iril de ce qu'il pense. Sur chaque matière , tant qu^on jft'esl p^ arrivé aux idées élémentaires de cette matière , à sa métaphysique, on n'est arrivé au fond de rien', on ign^ore le dernier mot de toute chose. >

l6 CXIUBS

Mais de quoi s'occupe spécialement la métaphysique? De quoi elle s'occupe? Prenez 4es livres de métaphysique , Messieurs ; et je ne vous db pas : Prenez tel ou tel , mais prenez qui vous voudrez, prenez Platon ou Axistote, prenez Malebranche ou Leibnitz; faites mieux : ouvrez Condillac ; certainement il n'est pas incompréhensible de profondeur. Or, quels sont les problèmes qu'il agite ? De quoi parle-t-il ? que dit-il? QuHl n'y a dans la pensée que des idées sensibles généralisées, c'est-à-dire des idées particulières ajoutées les unes aux autres, c'est-à-dire des idées contingentes. Selon Condillac, tout est contingent, variable, fini. Condillac nie l'infini, l'uftité, la substance , etc. , et réduit tout à l'indéfini, au fini multiplié par lui-même, à une simple collection de quantités et d'accidens, etc. Je n'invente pas, je raconte. D'un autre côté, prenez l'idéalisme : il admet à grand'peine le contingent, le multiple, le fini, et s'enfonce d^ns les profondeurs de la cause , de l'un , du nécessaire, de l'absolu, de l'être en soi. Voilà le terrain de la métaphysique, et voilà sa langue. Pensez-y, Messieurs ; ce n'est pas moi qui ai créé ces problèmes, ce n'est pas moi qui ai fait ces dénominations ; j'accepte les unes avec les autres

de la main des siècles; et quand de beaux esprits, dans des scrupules d'élégance qu'ils prennent pour une sage circonspection, accusent ces formules, qu'ils accusent donc la philosophie elle-même; car depuis qu'elle est née, elle n'a pas d autres matières, elle n'a pas un autre langage. Depuis l'auteur du Nyaia jusqu'à Aristote, depuis Aristote jusqu'à Leibnitz et Kant, la matière et la langue de la métaphysique n'ont pas changé, car le but de la métaphysique est resté le même , savoir, de rappeler la pensée à ses élémens eissentiels; et ces élémens, toujours à peu près les mêmes, affectent toujours à peu près les mêmes expressions. La langue de la métaphysique ^t donnée; il faut en prendre son parti.

Voyez, Messieurs : excluez la philosophie d# l'histoire , et soutenez alors que dans toute époque donnée la philosophie est arbitraire et insignifiante; que les philosophes sont des oisifs qui tirent au hasard de leurs rêveries un certain nombre de systèmes , sans rapport avec l'esprit du temps, ni avec les autres élémens de la civilisation. Ou si vous n'osez pas le soutenir, si vous accordez que la philosophie est en rapport avec l'époque qui la produit^Je

PHIL. — i-9® LEÇON. a

l 8 COURS

vous demanderai si ce rapport est un simple rapport de coïncidence, ou si ce n'est pas un rapport de supériorité, un rapport de prédo» minance ; je vous demanderai si la philosophie ne réfléchit pas toute la civilisation contemporaine sous la forme la plus générale ^ la plus abstraite, la plus simple et par conséquent la plus claire en réalité. Toutes nos leçons antérieures aboutissent à ce résultat. L'accordezvous? Alors voici la conclusion que le raisontiement vous impose : c'est que les formules métaphysiques sont l'expression dernière d'une époque, et que quand on caractérise avec elles une époque , on ne fait que tirçr du fond d'une époque ce qui y était contenu , ce qui , se développant d'abord naïvement dans la forme extérieure de l'art , de la religion , de l'industrie et de la politique , revient sur soi-même dans sa généralité et sa profondeur, sous la forme philosophique. Or, quelles sont les formules philosophiques? Nous l'avons vu, c'est le contingent et le nécessaire , c'est la substance et la cause , l'absolu et le relatif, l'être et le phénomène, l'infini et le fini. Donc irrésistiblement, Messiurs, et non pas au nom de l'imagination , mais de la raison , de la nécessité et de la dialectique , les

formules métaphysiques sont l'expression géilé- , raie légitime, et seule légitime, de la vie dVn peuple. Ainsi ces formules effrayantes par lesquelles la philosophie débute, l'historien les retrouve à la suite de ses recherches comme la dernière conclusion de l'histoire, et il les retrouve nécessairement. Que ce soit là ma réponse auK bons jeunes gens qui, dans nôtre excellent pays, après qudques moiis d'études, sans compi^etidre, du moins sans avoir étudié ni la métaphysique ni l'histoire, se hâtent de prononcer des arrêts historiques et philosophiques, et nous accusent d'imposer des formules métaphysiques à l'histoire. La philosophie de l'histoire a contre elle, je le sais, bien des préjugés; car elle est d'hiei^, elle ^st ventre la dernière, elle est venue en son temps, Cottimfe la raison vient après l'imagination; mais elle^eSt venue enfin , rien ne peut la détruire; or, sa tiiission est de comprendre l'histoire, et non de s'arrêter à ses jeux extérieurs , à ces images à la fois brillantes et obscures dans lesquelles ordinairement on la contemple.

Tels sont , Messieurs , les différens aspfecti sous lesquels la philosophie de l'histoire doit considérer un peuple. Y en a-t-il d'autres? Con*

*tf

açr • <x>URS

naiases-vous dans la vie d'un peuple quelque autre élément que. ceux que nous avons énumérés ? Dans ce cas, c'est le devoir de la philosophie de l'histoire d'examiner ce nouvel élément et de le mettre en rapport ou en contradiction avec les autres. Mais il n'y en a pas , il ne peut .y en avoir d'autres. La métaphysique est nécessairement le développement le plus élevé de la vie d'un peuple , son dernier développement , car que peut-îl y avoir par delà la réflexion dans la vie intellectuelle ? que peut-il y avoir pour la pensée au delà de l'étude des lois, essentielles et des formes les plus simples de la pensée?

Voilà 4pnc un peuple bien connu , examiné spus toutes ses faces, apprdfondi et épuisé pour ainsi dire dans tous ses élémens. Mais nous n'avons considéré ce peuple que relativement à lui-même; il faut le mettre en rapport avec les autres peuples qui sont renfermés dans la même époque du monde. Toute époque du monde est une dans son idée fondamentale , et en même temps elle est diverse par les diverses idées qui doivent aussi y jouer leur rôle ; pour représenter différentes idées, ell^doit avoir différens peuples; il faut donc examiner les ^apports de ces différens peuples d'une même époque entre

eux. Ils ont nécessairement des différences puisqu'ils représentent des idées diverses. Je néglige en ce moment ces différences, et je m'arrête à ceci, qu'ils doivent avoir des ressemblances plus grandes que leurs différences , puisque tous sont renfermés dans une seule et même époque. Comme un peuple est un, de même une époque est une. Les peuples qui sont renfermés dans une même époque, en jouant des rôles différens, jouent pourtant des rôles analogues. La philosophie de l'histoire devra saisir ces ressemblances. Mais elle ne doit pas s'arrêter à des ressemblances vagues et générales; elle doit tout approfondir, et rechercher en détail quel est dans ces différons peuples les caractères corrcspondans de l'industrie, des lois, des arts, des religions, des systèmes philosophiques. Or, lorsque la philosophie de l'histoire aura étudié ainsi l'industrie, les lois,* les arts, les religions, les systèmes philosophiques des différens peuples d'une époque, pour en saisir toutes les ressemblances essentielles , alors elle verra que tous ces élémens sont harmoniques entre eux chez ces différens peuples, parce qu'ils se rencontrent dans une seule et même époque. Les résultats obtenus par l'examen approfondi d'un peuple

2a COUBS

particulier ne seroot pas changés , ils ne seront qu'agrandis. Plus dans un peuple il y a d'élémens à étudier , çt plus l'idée générale que représente ce peuple est facile k dégager; de méme^ plus l'idée d'une époque a d'organes différens dans les différens peuples dont se compose cette époque, plus il est aisé de la reconnaître. L'idée reste la roéaie , seulement son déyeloppement y son horizon est plus étendu; c'est-à-dire que si vous étiez arrivés k une formule àé}k assez générale pour un peuple particulier, la formule dernière qui représentera tous les peuples d'une époque, toute une époque du monde, sera beaucoup plus générale et phis cjompréhensive. Or , c'est la philosophie d'un peuple qui a donné son caractère propre à tout le développement de ce peuple. Donc, dans une époque, ce sont les philosophies des différens peuples de cette époque, comparées, rapprochées et résumées dans leurs ressemblances, élevées à une idée commune, c'est l'idée philosophique qui résulte de cette généralisation qui devient l'idée de l'époque.

En effet , il est certain que dans toute époque ( il ne s'agit plus d'un seul peuple ) , avec la variété nécessaire à la réalité de l'unité ,

DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. 23

avec une assez grande diversité d'écoles philosophiques , il n'y a qu'un seul et même esprit philosophique , car il n'y a qu'up seul et rqéme esprit dans toute époque. De plus, cet esprit, nous l'avons vu, est toujours exclusif, parti-^ culier, borné, puisqu'il doit paraître et disr • paraître ; car il n'y a pas qu'une époque dans le monde, il faut qu'il y en ait phiaieurs; la formule métaphysique d'une époque , puisqu'elle doit paraître et qu'elle doit disparaître, sera, donc exclusive , et , quoique très générale en elle-même , elle sera très particulier^ relativement aux autres formules des autres époques ,. précédentes ou ultérieures. 11 suit de là que la formule de la philosophie d'une époque sera particulière, c'est-à-dire qu'elle ne sera pas à la fois le fini et l'infini et le rapport du fini à l'infini , mais qu'elle sera l'une ou l'autre de ce^ trois formules auxquelles nous avops rameqé toutes les idées qui peuvent entrer dans Tintc^l* ligence humaine. Voilà donc les formule^ nécessaires de la pensée devenues les résultats nécessaires de toute époque. Or , qu'est-ce quci le résultat d'une époque ? Ce n'est pas moîna que le principe même de cette époque arrivée à son complet développement; et ce principe est uae-

a4 COURS

idée incertaine et vague à son origine , et qui , développée d'abord obscurément sous l'appa-< rente clarté des quatre élémens que je vous ai signalés , et revenue à elle-même sous Tapparent^ obscurité de la métaphysique , se résout en une formule égale à Tune des trois grandes formules de la pensée, en une formule qui seule peut comprendre les formules diverses des autres élémens, parce que seule elle est universelle par sa nature. Essaieriez-vous d'imposer à la philosophie , à Tart , à Tétat , à l'industrie, la formule religieuse ? Vous ne le pouvez pas; .car la philosophie, par exemple , n'est pas subordonnée à la religion ; il implique que la réflexion soit subordonnée au symbole, le plus général à ce qui l'est moins. Essaieriez-vous d'imposer à toute une époque la formule de l'élément politique? Encore moins, car tous les autres élémens résistent à la loi, surtout la philosophie qui comprend la loi, mais qui n'y est point comprise. La seule formule légitime d'une époque est donc la formule métaphysique , précisément parce qu elle est ipétaphysique , parce qu'elle est assez corapréhensive pour embrasser et dominer la formule dernière du développe* ment de tous les autres élémens.

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 25

Messieurs, nous n'avons considéré jusqu'ici que les rapports de ressemblance des différens peuples dont se compose une époque; en effet , toute époque étant une , les différens peuples qui la composent doivent se ressembler entre eux; mais ces différens peuplés sont différens, donc ils doivent soutenir entre eux des rapports de différence. La philosophie de l'histoire doit envisager aussi ces différences, les embrasser dans leurs causes et dan» leurs effets , et les suivre dans toute l'étendue de leur action.

Il y a dans une époque différens peuples, parce que dans une époque il y a différentes idées. Chaque peuple représente une idée et non pas une autre. Cette idée, générale en ellemême , est particulière relativement à celles que représentent les autres peuples de la même époque ; elle est particulière , elle est elle et non pas une autre, et à ce titre elle exclut toute autre qu'elle; elle l'exclut en ce que ou elle l'ignore ou elle la repousse. En effet, toute idée qui domine dans un peuple y domine comme l'idée unique qui représente pour ce peuple la vérité tout entière; et pourtant, loin qu'elle soit la vérité tout entière^ elle ne la représente ijue par un côté, et d'une manière imparfaite,

comme ce qui est parlicuïjer, borné, exclusif ^ peut repcé^eutec lu, vérité universelle et absolue. AfoioteoaDt ces Hifférences.des différens peuples, comraeot vîTOiit-dles ensemble? Nepeu* vent'Fdles pas coexister en paix ? Non , car à quelle condition une idée incomplète, exclusive, peut-elle coexister en paix à côte d'une autre idée exclusive et incomplète? C'est à la condition d'être reconnue par la philosophie comme incomplète et exclusive, et en même temps absoute par la philosophie, comme contenant une portion de vérité. La philosophie trouve toutes les idées exclusives fausses par un

-un côté et vraies par un autre ; elle les accepte toutes , les combine et les réconcilie daus le sein

- d'un vaste système où chacune trouve sa place. Ce que fait une sage philosophie, l'histoire le fait aussi, à l'aide des siècles, dans son mouvement universel el dans l'ample système qu'elle engendre et déroule successivement. Mais, Messieurs; il n'en est pas ainsi pour un peuple ; un peuple n'est ni un philosophe éclectique, ni l'humanité tout entière; ce n'est qu'un peuple particulier; il accepte donc comme vrai en soi ce qui n'est vrai que relativement ; il accepte comme la vérité absolue ce qui n'étant qu'une

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. *k'J

vérité relative avec la prétention d'être la vérité absolue, est qu'une erreur.

Or, les idées particulières des différens peu-^ pies d'une même époque, ne se sachant pas comme des idées particulières, c'est-à-dire exclusives et fausses, mais se prenant pour vraies, c'est-à-dire complètes et absolues , aspirent par conséquent à la domination, et se rencontrent dans cette prétention commune d'être seules vraies, absolument vraies, et seules dignes de là domination. Là, Messieuri3, est la racine indestructible de la guerre. Ce qui aux yeux de la philosophie n'est que distinct, entre les mains du temps est ennemi, et l^s diversités et les différences deviennent, sur le théâtrede l'histoire, des oppositions, des contradictions, des luttes. Oela n'est pas moins vrai dans la vie intérieure d'un peuple que dans les relations extérieures des peuples entre eux. Nous avons distingué coinme élémens de la vie d'un peuple l'industrie, Tétat^ l'art, la religion et la philosophie; nous avons parlé de leurs rapports de coexistence, de leurs rapports èé prédominance ou de subordination , et nous avons décrit ces rapparts avec le calme de la philosophie. Mais ces différens élémens ne le prennent point ainsi ; nul ne veut se subordoimer; il ne leur suf&t pas même de coexister

Hvec indépendance harmonie , ils tendent à' se vaincre et à s'absorber l'un l'autre. Ainsi l'industrie, tout occupée de l'utile , voudrait y réduire toTit le reste; l'état empiète sans cesse et attire tout dans sa sphère; la religion, fille du ciel , ne peut consentir à abdiquer l'empire , et elle se croit le droit de donner des lois à l'industrie, à l'état, et à l'art, qui de son côté sacrifie tout au sentiment de la beauté et à son but particulier, La philosophie est très paisible, surtout dans l'histoire, dans Diogène de I.aerte et dans Erucker, Mais en réalité , lorsque l'état^ ou lorsque la religion veut la réduire à l'élat de servante (ancilla iheologiœ) , elle résiste, quelquefois elle attaque, et de là des luttes qui peuvent être et qui souvent ont été sanglantes. Cet ' état de guerre suit de la diversité essentielle des élémens î la guerre , comme la diversité des étémens, est néolssaire à la vie; les combats d& i partisvdans les limites de ta constitution donnée d'un peuple politique, font la vie de ce peuple.. Il en est de même à l'extérieur. Les luttes des .peuples d'uaeépoque etitre eux font iJfcïie d'une époque; nulle nls'est éboulée sans guerre , nulle ne le pouvait.

]% guerre a sa racine dans la nature des idées des différens peuples, qui étant nécessairement

DE l'histoire de t A PHILOSOPHIE. 2C)

partielles, bornées, exclusives, sont nécessaire- ^ ment hostiles, agressives, tyranniques; donc la guerre est nécessaire.

Voyons maintenant quel sont ses effets. Si la guerre n'est autre chose que la rencontre violente, le choc des idées exclusives des différens peuples , il s'ensuit que dans ce choc l'idée qui sera plus faible sera détruite par la plus forte, c'est-à-dire sera absorbée et assimilée par elle ; or la plus forte idée daos une époque est nécessairementcelle qui est le plus en rapport avec l'esprit même de cette époque. Chaque peuple représente une idée; les peuples différens d'une même époque^ représentent difJËj^rentes idées; le peuple de l'époque qui représente l'idée le plus en rapport avec l'esprit général deTépoque, est le peuple appelé dans cette époque à la domination. Quand ridée d'un peuple a fait son temps, ce peuple disparaît; mais il ne cède pas facilement la place, il faut qu'un autre peuple la lui dispute et la Ijii arrache ; de là la guerre. Défaite du peuple qui a fait son temps , victoire du peuple qui a le sien à faire. et qui est appelé à l'empire, voilà l'effet certain et incontestable de la guerre ; donc la guerre est utile.

Messieurs, je ne viens pas ici faire l'apologîe

'io CQURS

de la guerre ; la philosophie n est d'aucun parti en ce monde ; elle ne fait l'apologie de rien , comme elle n'accuse rien ; elle aspite à comprendre tout. Je ne fais pas l'apologie de la guerre , je l'explique. Sa racine , vous la connaissez, elle est indestructible; ses effets, vous les connaissez , ils sont bienfaisans.

En effet, si ce sont les idées qui sont aux prises dans une guerre, et si celle qui l'emporte est nécessairement celle qui a le plus d'avenir, il fallait que celle-là l'emportât, et par conséquent qu'il y eût guerre ; à moins que vous ne vouliez empêcher l'avenir, arrêter la civilisation, à moins que vous ne vouliez que l'espèce humaine soit immobile et stationnaire. L'hypothèse d'un état de paix perpétuel dans' l'espèce humaine est l'hypothèse de l'immobilité absolue. Otez toute guerre, et au lieu de trois époques il n'y en aura qu'une; car s'il n'y a pas destruction d'une époque et victoire de l'autre, il est clair que l'une ne cédera point la place k l'autre, et qu'il n'y aura jamais qu une seule et même époque. Bien plus, non seulement il n'y aura pas trois époques, mais même dans une époque donnée il n'y aura aucun progrès; car les différences ne se fondront pas, et les différens

DE LHISTOIBE DE LÀ. PHILOSOPHIE. 3l

peuples resteront éternellement dans l'abrutissement de ridée exclusive qui les subjugue , et qui, bonne pour un temps, siellene se modifiait jamais, serait la condamnation de ce peuple aune erreur perpétuelle. Ainsi un peuple n'est pro* gressif qu'à la condition de la guerre. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'histoire : la guerre n'est pas autre chose qu'un échange sanglant d'idées , à coups d'épée et à coups de canon ; tme bataille n'est pas autre chose que le combat de l'erreur et de la vérité ; je dis vérité, parce que dans une époque donnée une moindre erreur est vérité relativement à une erreur plus grande ou à Une erreur qui a fait son temps ; la victoire et la conquête ne sont pas autre Chose que la victoire de la vérité du jour sur la vérité de la veille devenue l'erreur d'aujourd'hui. /

Aussi , Messieurs , quand deux armées sont en présence , il se passe un bien plùls grand spec- BB^ tacle que celui dont la philanthropie détourne les yeux. Elle ne voit que des milliers d'hommes qui vont s'égorger, ce qui est assurément un grand malheur. Mais d'abord la mort est un phénomène qui n'a pas lieu seulement sur les champs de bataille ; et après tout, comme on l'a dit , la guerre change assez peu les tables de mortalité. Et puis,

mf

3^ GOUHS

ce n'est pas la mort qui est déplorable en soi i c'est la mort injuste, injustement donnée ou reçue. Que mille cœurs qui battaient tout à l'heure cessent de battre, c'est un fait bien triste; mais qu'une goutte de sang innocent soit versée, c'est plus qu'un fait pénible , c'est un mal et un mal horrible. Un innocent qui périt doit mille fois plus exciter la douleur amère de l'humanité , que des armées de héros qui savent qu'ils vont à lamort , et qui y vont librement pour une cause juste à leurs yeux et qui leur est chère. Il n'y a point d'iniquité dans les grandes batailles , il ne peut même y en avoir; car ce ne sont pas ks hommes ni leurs passions qui sont aux prises, ce sont dès causes, ce sont les esprits opposés d'une époque, ce sont les différentes idées qui dans un siècle animent et agitent l'humanité. Voilà ce que la philanthropie ne voit pas, et ce qui a donné tant d'importance, tant d'intérêt, tant de célébrité aux batailles. Connaissez-vous quelque chose qui ait plus de réputation que Platée et Salamine? Pourquoi? L'humanité est fort personnelle, Messieurs, je lui en demande pardon ou plutôt je l'en félicite; car dans l'histoire il ne s'agit que d'elle; c'était elle qui était en cause à Platée et à Salamine : de là la haute

DE l'hISTOIR£ DË LA. PHitOSOPHIE. 33

renommée de ces deux journées. J'avoue que je serais très médiocrement disposé à m'émouvôir beaucoup parce qu'un certain nombre d'hommes partis d'un pays, et arrivés dans un autre, ont été battus par un petit nombre d'indigènes, ou ont écrasé ce petit nombre. Mettez tout cela dans le moyen âge, aux mêmes lieux, entre les mêmes hommes ; il n'y a plus aucune importance. Qu'est ceci, Messieurs? C'est qu'il ne s'agissait à Platée ni des lieux ni des hommes , mais de la cause. Et il ne faut paJ'^croire que cette cause soit celle du despotisme et de la li- ' berté ; cet honorable lieu commun n'est que ' l'enveloppe d'une idée tout autrement profonde. Alexandre réduisit les Thébains, cela est certain ; Thèbes passa de la liberté à l'esclavage; qui s'en soucie? Ce n'est donc pas seulementde la liberté, de la liberté de quelques milliers de paysans de l'Attique, qu'il était question à Platée; la cause était tout autrement grande ice n'étaientpas seulement la liberté et le despotisme qui étaient en* gagés, c'étaient le passé et l'avenir du monde, c'étaient l'esprit ancien et l'esprit nouveau qui se rencontraient d'une manière sanglante. La victoire est restée à l'esprit nouveau. Voilà pourquoi ce nom de Pktèe est si solennel II en est

34 GOUl^

de œéni^ d'Arbelles : il ne s*y agissait point de la famille de Darius et de la dynastie macédonienne, car rhumanité se serait fort peu ^ intéressée à- Tune et à Taiitre; mais à Arbelies, et c'est peut-être là, Messieurs, la plus grande journée du monde, il a été déclaré que non seulement le nouvel esprit pouvait résister à Tancien , comme il avait été vu à Marathon €;jt it Platée, mais il a été démontré que l'esprit nouveau était plus fort que l'ancien ; qu'il était en état detlbi rendre ses visites , et de les lui faire un peu plus longues. En effet , les résultats d*Arbelles on ^. duré deux siècles. Deux cents ans après Arbelies, les traces d'Alexandre, une civilisation grecque, un empire tout grec, étaient encore dans la Bactriane et la Sogdiane , et sur les bords de l'Indus. Le même motif attache le même intérêt au nom de Pharsale. J'aime et j'honore assurément le dernier des Brutus, mais il représentait l'esprit ancien , et l'esprit nouveau était du côté de César; cette longue lutte que M. Nieburh a si bien discernée et décrite dans l'histoire romaine dès ses origines^ entre les patriciens et les plébéiens, cette lutte de plusieurs siècles finit à Pharsale. César était Coqpétien par sa famille ,

non par son esprit; il succédait, non à Sylla, mais à Marins, lequel succédait aux Gracques. I/esprit nouveau demandait une plus grande placé; il la gagna à Pharsale; ce ne fut pas lejour de la liberté romaine, Messieurs, mais^ celui de la démocratie , car démocratie et liberté ne sont pas synonymes; toute démocratie, pour durer, veut un maître qtii la gouverne; ce jour-là elle en prit un , le plus magnanime et le plus sage dans la personne de César. Il en est de même de toutes les grandes batailles. Je jjîe peux pas vous faire ici. Messieurs, un cours de batailles : prenez-les toutes les unes après les autres; prenez Poitiers, prenez Lépante, prenez Lutzen, etc.; toutes sont célèbres , parce que dans toutes ce ne sont pas des hommes qui sont en cause, mais des idées; elles intéressent l'humanité, parce que l'humanité comprend à merveille que c'est elle qui est engagée sur le champ de bataille.

Hessieurs , on parle sans cesse des hasards de, la guerre, et il n'est question que de la fortune diverse des combats ; pour moi , je crois que c'est un jeu très peu chanceux, un jeu à coup sûr : les dés y sont pipés, ce semble, car je porte le défi qu'on me cite une seule partie perdue par

36 Gotnts

rhnnianité. De fiait, il n'y* a pas une grande bataille qui ait tourné au détriment de la civilisation. La civilisation peut bien recevoir quelque échec, les armes sont journalières; mais définitivement Tavantage, le gain et Thonnenr de la campagne lui restent; et il implique qu'il en soit autrement. Admettez-vous que la civilisation avance sans cesse? Admettez-vous qu'une idée qui a de l'avenir doit l'emporter sur une idée qui n'en a plus, c'est-à-dire dont toute la puissance est osée? L'admettez -vous? Et vous ne pouvez pas n(ft.ne pas l'admettre. Donc il s'ensuit que toutes les fois que l'esprit du passé et Tesprit de l'avenir se trouveront aux prises , Tavantage restera nécessairement à l'esprit nouveau. Nous avons vu que l'histoire a ses lois ; si l'histoire a ses lois, la guerre, qui joue un si grand rôle dans l'histoire , qui en représente tous les grands mouvemens et pour ainsi dire les crises, la guerre doit avoir aussi ses lois, et ses rlois nécessaires; et si, comme je Fai démoîm'é, l'histoire avec ses grands événemens n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur l'humanité, on peut dire que la guerre n'est pas autre chose que le prononcé de ce jugement, et que les batailles en sont la promulgation écla-

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 37

tante; les défaites et les victoires sont l^s afréts^ de la civilisation et de Dieu mtme sur nn peuple, lesquels déclarent ce peuple au dessous du temps présent, en opposition avec le progrès néces-*:? saire du monde, et par conséquent retranché du livre de vie.

Tai prouvé que la guerre et les batailles sont

premièrement inévitables, secondement bienfait*

santés. J'ai absous la victoire comme nécessaire

et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre

comme juste, dans le sens le plus étroit du mot ;

j'entrepreads de démontrer la mors^lité du suc*

ces. On ne voit ordinairement dans le succès que

le triomphe de la force, et une sorte de sympa^

thie sentimentale nous entraîne vers le vaincu ;

j'espère avoir démontré que puisqu'il faut bien

qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu

est toujours celui qui doit l'être, accuser le vaiui-

queur et prendre parti contre la victoire, c'est

prendre parti contre l'humanité et se plaim^A^

du progrès de la civilisation. Il faut ^ller plus

loin, il faut prouver que le vaincu doit être

vaincu et a mérité de l'être; il faut prouver que

le vainqueur non seulement sert la civilisation,

mais qu'il est meilleur , plus moral , et que c*est

pour cela qu'il est vainqueur. S'il n'en était pas

38 GOUBS

ainsi, il y aurait contradiction entre la moralité et la civilisation^ ce qui est impossible, L'une et râutre n'étant que deux cotés , deux élémens

-.distincts mais harmoniques de la même idée.

Messieurs , tout est par£aitement juste en ce monde ; le bonheur et le malheur sont répartis comme ils doivent Têtre ; le bonheur .n'est donné qu'à la vertu , le malheur n'est imposé qu'au vice. Je parle en grand, sauf les exceptions,-s'il, y en a. Vertu et bonheur, malheur et .vice, toutes choses qui sont dans une harmonie nécesilslire. Et quel est le principe de cette conviction consolante ? C'est la pensée humaine elle-même , qui ne peut pas ne pas rattacher invinciblement l'idée de mérite et de démérite à l'idée de juste et d'injuste. En fait , dans la pensée humaine l'idée de mal moral| et de bien moral est liée à Tidée de mal physique et de bien physique ,fc'est- à -

^jUre au bonheur et au malheur. Celui qui a bien fait croit et sait qu'il lui est dû une récompense proportionnée à son mérite. Le spectateur désintéressé et sans passion porte le même jugement. Les bénédictions s'adressent naturellement à^la vertu, les malédictions au crime réel ou supposé. L'harmonie nécessaire

DB L*HISTOIRB DE LA PHILOSOPHIE. Sq

du bonheur et de la vertu, du malheur et du/ vice, est une croyance du genre humain qui, ^ sous une forme ou sous une autre , éclate dans ' ses actions et dans ses paroles, dans ses sym- / pathies comme dans ses colères, dans ses craintes / et dans ses espérances. Maintenant , sans faire/ ici une théorie ni une classification des vertus, je me contente de vous rappeler que la prudence et le courage sont les deux vertus qui contiennent à peu près toutes les autres. La prudence est une vertu. Messieurs, et voilà pourquoi , entre autres raisons , elle est un élément de succès; l'imprudence est un vice, et voilà pourquoi elle ne réussit guère; le courage est une vertu qui a droit à la récompense de la vie-' toîre; la faiblesse est lin vice, partait elle est toujours punie et battue. Kon seulement les actions imprudentes et les actions lâches , mais les pens|é^s, les désirs, les mouvemeus coupables qu'on nourrit et qu'on caresse dans l'intérieur d^ l'ame, sous la réserve qu'on ne les laisi&era par dégénérer en actes; ces désirs , ces pensées, ces mouvemens coupables, entant que coupables,^ auront leur punition. Il n'y a pas une action^ une pensée, un désir, un sentiment vicieux, qui ne soit puni tôt ou tard et presque toujoursr

4o COUM

ilDinédutteinent , en sa juste mesure ; et la récî* pfi^que est vraiede toute action, de toute pensée, de toute résolutioii , de tout sentiment vertueux. Tout sacrifice emporte sa récompense, toute concession à la fisiiblesse sa puuitîon. Telle est la loi ; ell^ est de fi^ et d'airain (*) , elle est néces« «aire et universelle, elle s'applique aux peuples coQime aux individus. Aussi Je professe cette miaxime que les peuples ont toujours ce qu'il» mutent» comme les individus. Oq peut plaindre si l'on veut les peij|4es , mais il ne faut pas aoeus^ leur destinée , car ce sont toujours eux qw k foAt. Supposez un peuple généreux qui prit au JKrieuic ses idées , qui fût prêt à p^ir pour ellea^ et qui, au lieu d'attendre le jour du combat dans une sécurité imprijidente et coupable , prévoyant l'attaque , s'y prépare de longue main , en entretenant en lui l'esprit guerrier, en fondant de grandes institutions militaires, en se formant à une discipline sévère , en préférant à des jouissances ^ivoles les soins mâles et virils dans lesquels se trempe le caractère des individus et des peuples; ce peuple-là, lorsqu'il paraîtra sur le cbamp de bataille , n'aura commis aucune faute;

(*) ^^X^^ mon argument du Gorgias, traduction de Platon, tom. III, et les Fraçmens philosophiques , pag. 98.

DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. ^ 4 >

donc toutes les chances seront pour lui. Supposes à ce peuple un ennemi imprudent ou lâche, ayant des idées sans doute, mais ne les ayant pas assez à cœur pour leur faire les sacrifices qu'exigerait leur défense ou leur propagation, brave mais sans un état militaire bien entretenu et sans habitudes gKrrières , ou avec une organisation militaire en apparence assez forte, mais sans résolution et sans énergie» Mettez en présence ces deux peuples; n'est-il pas évident que Tun étant plus moral et meilleur quiprautre, plus prévoyant , plus sage , plus courageux , méritera de l'emporter et l'emportera par conséquent^ * Voyez, par exemple, Constantinopife au douzième siècle ; c'était un empire en possession d'une civilisation assez avancée, un peuple qui avait des idées (et les premières de toutes, des idées religieuses), qui s'en occupait vivement, qui se passionnait pour elles, au point d'être constamment sur les pUices publiques, de disputer siMls cesse, et d'en venir à de véritables mêlées. Ce peuple était instruit, savant, îngé^ nieux, ardent; mais en même temps U n'avait d'énergie que pour la dispute et les tracasseries intérieures; il ne savait pas obéir; il n'avait aucun soin de l'avenir, pas d'esprit militaire,

4a COURS

aqcune grande institution , aucun apprentis- ,sage de la guerre , nulle mâle habitude, nulle énergie morale , nulle vertu. Donc il passera, et il mérite de passer sous les fourches c^udines de la conquête. En face étaient des adversaires que les lettrés de Bysance ont appelés des barbares, mais qui ne Tétaien^as du tout; car ik avaient aussi leurs idées , ik les chérisseient, et ils étaient prêts à mourir pour elles; ils cherchaient à faire des conquêtes à leurs idées au prix de leur san^ et ils en ont fait parce qu'ils méritaient d'en faire. Aussi Constaiitinople a été Uentôt emportée : l'Europe a poussé un cri de douleur, honoirable pour l'Europe, accablant pour Constantinople ; car, héritière d'une immense puissance, si Constantinople avait été digne d'elle, non seulement elle l'aurait conservée, mais elle l'aurait agrandie, elle lui aurait fait faire des conquêtes sur la barbarie. Au lieu de cela Constantinople a disputé, ergoté, subtilisé, et elle a succombé; elle a eu le sort qu'elle n^éritait : elle n'était plus digne de la puissance, et la puissance lui a étéôtée. Et il ne faut pas dire que, dans rnon admiration pour les conquérans , j'enlève tout intérêt pour les victimes; je n'entends point ce langage. 11 faut choisir entre un peuple cor-»

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 43

rompu, vicieux, dégradé, indigne d'exister puisqu'il ne sait pas défendre son existence et l'humanité qui n'avance et ne peut avancer que par le retranchement de ses élémens corrompus. Puisqu'on parle de victimes , qu'on sache donc qu'ici le sacrificateur qu'on accuse, ce n'est pas le.vainqueur , mais ce qui lui a donné la victoire, c'est-à-dire la providence. Il est temps, Messieurs, que la philosophie de l'histoire mette à ses pieds les déclamatioi\s de la philantropie, qu'elle amnistie la guerre , puisque la guerre est nécessaire, et l'étudié avec soin; car la guerre est l'action en grand, et l'action est l'épreuve décisive de ce que vaut un peuple ou un individu. C'est une expérience dans laquelle se montrent à découvert tous les élémens cachés de l'ame ; l'ame passe tout entière avec ses puissances dans l'action. Voulez-vous savoir ce que vaut un homme? voyez-le agir, il met là tout ce qu'il vaut; de même toute la vertu d'an peuple comparaît sâr le champ de bataille; il est là tout entier avec tout ce qui est de lui. La philosophie Ue l'histoire doit l'y suivre.

Selon moi, l'état militaire d'un peuple est avec sa philosophie le dernier mot de ce peuple; c'est donc avec la philosophie l'état militaire

d'un peuple que l'histoire doit le plus examiner; après avoir ajouté à ses recherches ce qu'elle avait jusqu'ici oublié, la philosophie , l'histoire doit y faire entrer aussi les institutions militaires des peuples et leur manière de faire la guerre Donnez-moi l'histoire militaire d'un peuple, je 'me charge de retrouver tous les autres élémens de son histoire, car tout tient à tout, et tout se résout dans la pensée comme principe et dans l'action comme effet,, dans la métaphysique et dans la guerre. Ainsi l'organisation des armées, la stratégie même, importe à Thistoire. Vous arvez tous lu Thucydide. Vojez la manière de combattre des Athéniens et des Lacédémoniens : Athènes et Lacédémone sont là tout entières. Vous rappelez-vous l'organisation de cette petite armée grecque de trente mille hommes, qui , sous la conduite d'un jeune homme ( car ce sont presque toujours les jeunes hommes qui sont les héros de l'histoire), s'avança en Orient jusqu'au delà de laBactriane? C'était cette redoutable phalange macédonienne dont la con« figuration seule est le symbole de l'expansion rapide et puissante de la civilisation grecque, et représente tout ce qu'il y avait d'impétuosité, de célérité et d'ardeur ii^domptable dans l'esprit

DS l'histoire Dfi LA PHILOSOi>HI£. 4^

grec et dans celui d'Alexandre. La phalange macédonienne était organisée pour la conquête rapide, pour tout percer^ pour tout envahir. Elle est faite pour une pointe avantageuse, pour l'attaque bien plus que pour la défense ; elle a un élan, un mouvement irrésistible; peu de force interne , de poids et de durée. Mais regardez la légion romaine : Rome y est tout entière. Une légion c'est un grand tout , unç masse énorme qui, en s'ébranlant, écrase tout sur son passage, sans menacer de se dissoudre, tant elle est compacte, vaste^ et pleine de ressources en elle-même- A l'aspect d'une légion dn sent que l'on est devant une puissance irrésistible, et en même temps devant une puissance durable qui balaie l'ennemi et qui le remplace , occupe le sol , s'y établit et y prend racine* La légion romaine c'est une ville , c'est un empire, c'est un petit monde qui se suffit à lui-même, car il y avait de tout dans son organisation. £n un mot, la légion était une armée orgahisée non seulement pour soumettre le monde , mais pour le garder; son caractère est l'ensemble, le poids ^ la durée, la fixité, c'est-à-dire l'esprit de Rome- S'il me plaisait. Messieurs^ je prendrais aijQsi les ^ institutions militaires de chaque grand peuple,

46 coufis

et je vous montrerais l'esprit de ce peuple dans celui de ces institutions. Mais sans prolonger cette discussion , vous devez concevoir maintenant que la philosophie de l'histoire ne peut ^: pas ne pas considérer l'état militaire , l'organi-

sation des armées, la stratégie même. Tout se rapporte à la civilisation, Messieurs, tout la mesure , tout la représente à sa manière. La philosophie de l'histoire ne doit donc rieu mépriser. Il faut qu'elle considère dans un peuple tous ses élémens intérieurs, le commerce, l'industrie, l'art, la Religion, l'état et la philosophie, et qu'elle saisisse l'idée que tous ces élémens renferment et développent; ensuite il faut qu'elle suive cc^tte idée dans son action, en dehors d'elle-même, en relation avec les autres idées contemporaines qu'elle attaque ou qui l'attaquent, c'est-à-dire dans son action militaire. Tout peuple vraiment historique a une idée à réaliser; il la réalise en lui-même, et quand il l'a suffisamment réalisée en lui , il l'exporte en quelque sorte par la guerre , il lui fait faire le tour de l'époque du monde ; il est conquérant, inévitablement conquérant; toute civilisation qui avance, avance par la conquête. Tout peuple historique est donc pendant quelque

DE l'histoire de LAl PHILOSOPHIE. 4?

temps conquérant ; enfin après avoir été conquérant , après s'être déployé tout entier, après avoir montré et donné au monde tout ce qu'il avait en lui , après avoir joué son rôle et rempli 4u

sa destination, il s'épuise, il a fait son temps, il est conquis lui-même; ce jour-là il quitte la '^jm scène du monde , et la philosophie de l'histoire l'abandonne, parce qu*alors il est devenu inutile à l'humanité.

PARIS. — DE LIMPRIMERIE DE RIGNOTJX , <^ rue des Francs-Bourgeois-S. -Michel , u^ 8.

COIJES

DE LHISTOIRE

Dm

LA PHILOSOPHIE-

PHIL. — lO*LEÇOir.

SOMMAIRE

Récapitulation de la dernière leçon. Sujet de celle-ci î les grands hommes. — Leur nécessité et leur caractère pro« pre. — Les grands hommes résument les peuples, les époques y toute rhuqianitc , U nature et Tordre universel. — Histoire du graûd homme. ICait et meurt à propos. Son signe et le succès. — Théorie de la puissance. — Thédrie de la' gloire. — Les grands hommes cou^dérés comme' de sihipl^ iiiditidusr dans lenrs intentions et leurs qualités personnelles. Petitesse des plus grands hommes. — Quelles sont^tes époques les plus favorables au développement des grands hommes ? — Quels sont les genres fes^ pln ia vocables au développement des grands hommes ? — De la guerre et de la philosophie. — Lutte des grands hommes dans la guerre et dans la philosophie. — Absolution du vainqueur.

lO" LKÇON» 16 JUIN l8a8.

^MIMM»"'^— r

DE L'HISTOIRE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ^

Après avoir été des grandes époques, de VhJA" toire aux lieux qui en sont. le. théâtr.e , et des lieux aux peuples qui les habitent , nous irons aujourd'hui des peuples à ces individus éminens qui les représentent dans llhistoire, et qu'on appelle des grands hommes. i

J'espère que la dernière leçon.a.dû vous laisser la conviction qu'un peuple nr^est pas> seulement

1 iiue collection plus ou moins considérable d'in- : dividus réunis aoddenleUeiiient entre eux par le lien d'une force extérieure prépondérante. Il doit vous étreénàeolt qv^qi peuple n'est un véritable peuple qu'à la condition d'exprimer une idée qui passant dans tous les élémens dont se tottipoie la ^e Intérieure dt ce peupW^ éam sa langue , dans sa religion , dans ses inœurs , dans ses arts , dans ses lois, d^ms sa philosophie ^ donné à ce peuple un caractère commun , une physionomie dîstinete dans l'histoire. Que de millions dliomifnes ont vécu , senti , souffert ^ agi dans le centre de l'Asie et de l'Afirique , dont l'histoire ne fait pas mention, parce que ces populations n'exprimant aucune idée, n'avaient et ne pouvaient avoir aucun sens, et par conséquent aucun intérêt pour l'histoire! L^exîsteuce historique d'un peuple est donc tout entière dwis sou rappgrt avec l'idée qu'il représente, <e^ést^à-<}ifie ikiis son esprit. Cet esprit est sa snb- 0IMC6. Olez à châCtto ées individus dans lesquds "M iii^^e eitâneurement un peuple , rideolilé 'êé Ivagae , éb ttCKurs , de religicoo , d'art , de litt^ rature, d'idées, vous kwreidevez^viree le lien €pn te6iaiuit,1efeMb même sur lequel as triv^it et qui Im firit être «e qu'ilsMiit. £t l'esprit d'un peuple

DC: l'histoire ut 1,JL PHrLOSOPHtR. '%

ti'e.s( pas une substance idbrte , c'est un printci|iiç de déirek^ement et d'actio» , c'est une force à laquelle un peuple emprunte la' sienn^^ qui le meut et le soutient tant qu'il dure, et qui lorsr^ qu'elle se retire, après que son ^évdoppement est accompli et épuisé, l'abandoBne et le livre à la prraaière conquête. C'est cet esprit encore qui constitue la patrie. La patrie, Messieurs^ n'est pas seulement lo sol en lui-même ^ ni tetle ^u telle institution^ particulière, c'est l'esprit commun à tpus les citoyens^ c^est l'idée qu'exr piin>ent pour tous et le sol qu'ils habitent, çl les institutions, les lois^ la religion , les mœun^ etc., dont ils participent. Le patriotisme n'est autre chose que la symphatie puissante de tous avec tous dans un même esprit , dans un iiiêiiie ordre d'idées. Ote^ cette unité d'esprit et d'idéta, c'en est fait de la patrie et du patriotisme;

Qr , si tout peuple , je dis tout peuple véritable^, tout peuple historique ^ est nécessairement un dans l'unité de l'esprit qui le &it être et agir et dans l'unité de l'idée qu'il représente, il suit que tout individu qui fait partie de ce peuple participe nécessairement de son esprit. Un individu q;-i dans ui) temps et dans un pays donné ne serait qp'iHi individu serai^ un nrïonsfre. Mais il n'y a:

O COUBS

pas , il ne peut pas y avoir de pur individu , et tous les hommes qui habitent un même territoire , qui sont du même temps , qui parlent la même langue, qui ont la même religion et les mêmes mœurs, participent tous de la même idée et du même esprit.

Ainsi tous les individus dont se compose un peuple représentent tous l'esprit de ce peuple. Mais comment le rëprésent-ils? Un peuple est un dans son esprit ; mais c'est une foule dans sa com pcfeition extérieure, c'est-à-dire que c'est ime grande multiplicité. Or, quelle est la loi de toute multiplicité? c'est d'être diverse, et par conséquent susceptible du plus et du moins^ Hors de l'unité absolue tout tombe dans la différence , dans le plus et dans le moins. Il est impossible que dans une foule donnée, telle qu'un peuple qui a, comme il a été démontré, un type commun, il n'y ait pas des individus qui représentent plus ou moins ce type. Comme il y en a qui le représentent moiiis, moins clairement, plus confusément, de même il y en a qui le représentent plus, plus clairement , moins confusément. De là une ligne de démarcation entre tous les individus d'un même peuple. Mais ceux qui sont nur le premier plan et représentent d^^vantage

■^Sp!

D£ l'histoire BEhJk PHILOSOPHIE. 7

l'esprit de leur peuple, composent encore uBe foule , un grand nombre ^ tombent encore sousie plus et le moins; donc là est encore une nouvelle élite d'individus qui représente éminemment l'esprit de leur peuplé. Il est impossible qu'il en soit autrement. De là deux choses : i^ la nér cessité des grands hommes^ a^ leur caractère propre. Le grand homme n'est point une créature arbitraire qui puisse être* ou, n'être pî^ Il n'est pas seulement un individu, mais fil se rapporte à une idée générale qui lui commur nique une puissance supérieure, en même temps qu'il lui donne la forme déterminée et réelle de l'individualité. Trop et trop peu d'individualité tue égalemept le grand homme. D'un côté l'individualité en soi est un élémendde misère et de petitesse; car la particularité, le contingent , le fini , tendent sans cesse à la division, à la dissolution, au néant> D'une autre part , toute généralité se rattachant à l'univer* salité et à l'infini, tend à l'unité et à l'unitéabr solue; elle a de la grandeur., mai^telie ri3qiie de se perdre dans une abstraction chimérique; Le grand homme est l'harmonie de la par-? ticularité et de la généralité ; il n'est grand homme qu'à ce prix , à cette double .ççi^r^

éMtotir àê repfésetitar rtijprit gènéni de idb peuple; et cfeM pèr at» rapport è cette §tné^ nXHAvpm est gmad ; et ea même tempe de rapféaenter cette géeténlité qoi* hA* eoofèicf sa grapdemr, dees sa penoftae , soue la forme de k féilitéi c'est^-dire sons une fomié finie^ po» sithre, visible > déterminée; de telle sorte que ki féttérelité h'aeciabte pM la partieqlarhé, et qae li partiealarité ne ^ssolve pas la généralité; i|ue kr patticDiarité et la génén^ité ^ l'infitti et Iffiniy se fondent dans cette mesure qui eet \m Ttaie gnyadeerr humaine.

' Cette mesure , qui fait la vraie grandeur, fini aussi k vraie beautéé Les objeUi de la nature qui ont un caractère de généralité^ d'universalité^ d^mmensité^ d'infini, comme les montagnes ,^ les mers , les abjmes du ciel , tous ces objets ontce genre debeaiité qu'on appelle le sublime. Le sublime a poufr caractère de dépasser, de tendre à dépasser lés limites de f imagination et de toute représentation déterminée. It y à en quelque sorte contradiction entre la force li^ mitée de IH^nagination humaine et le sublime.. Quand Fart représente lé sublime seul , il s'élance hors du fini , et n'engendre que des productions gigantesques, comme les pyramides^

DE l'histoire de la PHILOSOPHIE. 9

d^ÉgjTpte ) les monumens de l'Indostan , les monuBiens primitifs de presque tous les peu pies. A l'autre extrémité de ki civilisation et de Tima* gination , considère-t-on des objets qui ont un caractère très déterminé et des formes très ar^ rétées, l'art entre-t-il dans des détuils et dans le fini des choses, il tombe dans le joli et le mes* quin. Soit en pratique, soit en théorie , les deux extrémités de la beauté, qui la manquent égale* ment, sontlejolîet le sublime» L'école sensuaHste ne pouvant dépasser le contingent , le particu^^ lier, le déterminé, le fini, est condamnée au joli. L'idéalisme au contraire tend sans cesse au général, k l'universel, k l'infini, au sublime. La ^ véritable beauté est dans le mélange du fini et de l'infini , de l'idéal et du sensible : la mesure est la vraie beauté.

Il en est de même en morale pour les carac* tères. Il est des individus qui n'ont pour ainsi dire qu'un caractère général , celui de leur siècle et de leur pays, purs échos de la voix de leur temps ; c'est la foule , Messieurs , ce sont les êtres pour ainsi dire anonymes dans Tespèce humaine^ Ne riez pas ^ ce n'en est pas la plus petite ni la plus mauvaise partie. A l'autre extrémité sani les amis de l'indi vid^ialité ^ ces gens qui pour

s'être avisés de réfléchir une ou deux fois dans leur vie, pour s'être saisis une minute dans leur pauvre individualité, s'y enfoncent, s'y cramponnent pour ainsi dire, sans pouvoir et sans vouloir en sortir, ramenant tout à leur sens individuel,et fiérenaent insurgés contre toute autorité. En effet , l'autorité n'est pas toujours la raison ; cependant toute autorité ayant toujours quelque chose d'universel, est par cela seul condamnée à un peu déraison et de sens commun. La manie de l'individualité est de trancher le nœud qui unit Tindividu au sens commun par l'autorité. Ce sont là, Messieurs, les originaux dans l'espèce humaine; ils forment une classe à part, ils se donnent pour des héros d'indépendance , et ce sont en général des hommes sans énergie et sans caractère; ils s'agitent une minute sans rien faire , et passent sans laisser dans l'histoire aucune trace. Les premiers, pour les appeler par leur nom , sont les hommes ordinaires , classe nombreuse, honnête et utile. Ce sont d'excel' lens soldats de l'esprit d'un peuple; ils forment l'armée de toute grande cause qui .trouve assez de capitaines; c'est avec eux qu'on peut faire, c'est avec eux seulement qu'on fait de grandes choses; ils savent obéir. Mais les autres, indis-

D£ l'hISTOIR£ DE LA PHILOSOPHIE. I 1

cipUnables , indignes de commander /incapables d'obéir, leur grand but sur cette immense scène du monde où ils paraissent un moment est de représenter, quoi, Messieurs? eux-mêmes, et rien de plus. Aussi personne ne fait attention à eux; car l'humanité n'a pas assez de temps à perdre pour s'occuper des individus qui ne sont que des individus. Un grand homme, Messieurs, est également éloigné de l'original et de l'homme ordinaire. Il est peuple et il est lui tout ensemble; il est l'identité de la généralité et de l'individualité, dans une mesure telle que la généralité n'étouffe pas l'individualité, et qu'en même temps l'individualité ne détruit pas la généralité, en lui donnant une forme réelle. Ainsi l'esprit de son peuple et de son temps, voilà l'étoffé d'un grand homme, c'est là son véritable piédestal; c'est du haut de l'esprit commun à tous qu'il est grand et commande à tous.

Si l'esprit d'un peuple se résout nécessairement dans quelques grands représentaus , et si, comme nous l'avons vu aussi , un peuple a des élémens différens comme l'industrie , les sciences , les arts, les lois , la religion , la philosophie , tous ces différens élémens ont nécessairement des représentaus ; et comme ces élémens

la Gouu

dans un peuple ne restent paa dans le mèneélat, mais se métamorphosent sans cesse^ et. en •gardant le même caractère , parce qu'Us tendent au même but , se développent sans cesse dans un progrès dont les degrés sont les momens divers 'de Teisistence de ce peuple, tous cea dif£6rens momens doivent avoir leurs représentans ; d'où il «oit définitivement qu'un peuple étant tout en-^ tier dans les différens momens^de son développement et dans les différens élémens de sil vie intérieure , et ces ditféreas momens et ces difFérens démens étant nécessairement représentés par quelques grands hommes» il suit^ dis «je, qu'un peuple est tout entier dans ses 'grands hommes. En effet c'est eu eux que l'hisr toire considère un peuple. Ouvrez des livres d'histoire, vous n'y voyez que des noms propres; et il est impossible qu'il en soit autrement; car si les masses ne font rien que pour elies-mémes,^ elles ne font rien par elles-mêmes; elles agissent par leurs chefs , qui seuls occupent l'avantscène, et tombent seuls sous le regard du spec^ tateur et de l'histoijen. Les historiens ont fort raison de ne s'occuper que des grands hommes; seulement il faut qu'ils aient bien soin de ne les donner que pour ce qu'ils sont, c'est -à-

DE L HISTOIRE 0E LA PHILOSOPHIE, l3

dire, non pas pour les maîtres/ mais pour le» représentans de ceux qui ne paraissent pas dans l'histoire; autrement un grand Iiomm« serait une insulte à rhomanité. Sous cette ré^' serve, il est <;ertain que tout peuple se rés<^ vant nécessairement en grands hommes de tout genre^ l'histoire d'un peuplé doit être hike^ comme elle l'est , par l'histoire de ses grancb hommes.

Maintenant , qil'est- ce qu'un peuple ? Un peapie, nous ravcMas vu dans la da:tiière leocMiy c'est une 4es idées d'une époque% Gomme «ne époque renferme plusieurs idées , eHe Tenfémie aussi plusieurs peuplée. Or, ce qui est irrai d'ufii peuple est vrai d^ah autre peuple. De plus, lee qui est vrai d^une époque est vrai d'une autre^ ^t vrsd de toutes les autres ; don<S l'histoire «b^ tiére, non phis celle d'un peuple ni celle d'une époque, mais celle 4e toutes les époques^ m^ala celle de tiaïAe l'humanité, est représraftafale par des grandh^ hommes. Ainsi donnes-moi la série des grands hommes, tous tes grands hommes t;5m|li5, et je vmis f€»rai tourte l%istofre cotinué du genre hnnhfain.

Mais qu'est-ce ^que Phumamté ^iie^^néme ? L%uniirnité , tious Savons w, n'est pas wflre

I4 Gonas

chose que le dernier mot; de Tordre aniverael. L'humanité résume la nature entière et la représente. Cette nature elle-même , nous l'avons vu encore , est la manifâtation de son auteur. Dieu ne pouvait pas rester à Fétat d'une unité absolue : cette imité absolue , cette substance éternelle, étant ime force créatrice, devait créer, devait produire et se manifester dans set: productions avec tous ses grands caractères. Abisi la nature représente Dieu; et comme, la natyre avec toutes ses lois se résume dans l'humanilé > et que rhumanité avec toutes, ses époques, af résume dans les grands hommes, il en. résulte, avec une rigueur qui ne. laisse rien à contester, que Tordre des choses ou plutôt le mouvement perpétuel des choses, n'est, dans tousses momens et dans tous ses degrés, que Tenfantement des grands hommes. Partez de Tunité absolue et arrivez aux grands hommes , et vous, avez ni plus ni moins les deux bouts de la chaîne des êtres. Après les grands hommes , il n'y a. plus rien à chercher , car le grapd homme est la plus haute individualité* possible, et Tindividuajité est le terme de toute chose , comme Tunité. absolue en est le point de départ.

.. Ainsi tout dans le monde entier travaille

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIK l3

pour formep la merveilte du grand homme. Le voilà formé, il arrive sur la scène de l'histoire; qu'y faît-il? quel rôle y joue-t-il, et sous quel aspect la philosophie de l'histoire doit-elle le considérer ?

Messieurs^ uu grand homme , dans quelque genre que ce soit, à quelque époque du monde, dans quelque peuple qu'il paraisse , vient pour représenter une idée , telle idée et non pas telle autre, tant que cette idée a de la force et vaut la peine d'être représentée, pas avant, pas après : la conséquence est qu'un grand homme parait quand ildôit paraître , qu'il disparait quand il n'a plus rien à faire , qu'il naît et qu'il meurt à propos. Quand il n'y a rien dé grand à faire, le grand / homme est impossible. Qu'est-ce en effet qu'un 1 grand homme? l'instrument d'une puissance qui n'est pas la sienne ; car toute puissance individuelle est misérable, et nul homme ne se rend à un autre homme , il ne se rend qu'au représentant d'une puissance générale. Quand donc'^ette puissance générale n'est pas ou n'est plu6|^ quand elle manque «ou défaille, quelle force aura son représentant? Aussi vous ne pouvez pas faire naître le grand homme savant son heure , et vous ne le ferez pas mourir avainl

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i6 eoim»

soniieure; vous nepouvMpaê ledéplaoertmra* nuncer» ni le reculer; vous ne pouvez pas le ooa» tinuer et le remplacer ; car il n'était que parte qu*il avait son ceuvre à fiûre , il n'est plus que parw qu'il n'a plus rien à fiiire ,et le continoof ei'est wonloir continuer un rôle fini et épuisé. On disait à un soldat qui s'était assis sur nn trône : « Siro » il fiiut surveiller attentiv^nent l'éducation 4t yotte fils ; il faut qu'on l'élève avec le plus grand soin, de manière à ce qu'il vous rem* place. -* Me remplacer ! répondait^il, je ne me remplacerais pas moi-même; je suis l'enfant des drconstancea. 9 Le même homme sentait Imcm que la puissance qui l'animait n'était pas la # : sienne , et qu'elle lui était prêtée dans un but

marqué, jusqu'à une heure qiu'il ne pouvait ni avancer ni reculer» On dit qu'il était un peu fataliste. Remarquez que tous les grands hommes ont été plus ou moins fatalistes : l'erreur est dans la forme, non dans le fidnd de la pensée. Ils sentent qu'en effet ils ne sont pas là pour leur compte ; ils ont la conseieooe d'une force immense, et ne pouvant s'en fiûne honneur à eux-mêmes, ils h rapportent à une puissance supérieure dont ib ne sont que lès instnimens , et qui se sert d'eux selon ses

fins. £t Don seulement les grands hommes sont un peu fatalistes , ils ont aussi leurs superstitions. Rappelez-vous Wallenstein et son astrologue. De là vient encore que les grands hommes, qui dans l'action ont une décision et une ardeur admirables, avant laction hésitent et sommeillent; il faut que le sentiment de la nécessité, l'évidence de leur mission les frappe; ils semblent comprendre confusément que jusque là ils n'agiraient que comme individus , et que leur puisssance n'est pas là.

Sans entrer dans des détails superflus, il sort de l'histoire entière des grands hommes qu'on les a pris et qyi'eux-mêmes se sont pris pour les instrumens du destin, pour quelque chose de fatal et d'irrésistible : aussi le caractère propre, le signe du grand homme, c'est qu'il réussit. Quiconque ne réussit pas n'est d'aucune utilité au monde, ne laisse aucun grand résultat, et passe comme s'il n'avait jamais été. Il faut que le grand homme réussisse dans quelque genre que ce soit pour faire son œuvre : une activité inépuisable, la fécondité, la richesse des résultats, des succès continuels, prodigieux, tels sont ses caractères nécessaires. Or les grands hommes ne sont pas seulement des artistes , ou

PHÏL. — 10* LEÇON. a

des philosophes, ou des l^islateurs, ou des pontifes ; ils sont aussi , comme nous l'avons tu la dernière fois, des guerriers. Le grand guerrier n-est tel , n'est historique qu'à la* condition d'obtenir de grands succès, c'est-à^w*e ^e ga* guer beaucoup de batailles, c'est-à-dire enqpre de faire d'épcpivantables ravages sur la terre. Ou nul guerrier ne doit être appelé grand homme, ou, s'il est grand, il faut l'ab. soudre , et absoudre en masse tout ce qu'il a fait. ^

Le résultat des grands suteès, c'est la puissance, et une grande puissance. Mais quand on est arrivé la , quand on est monté si haut , on peut perdre la tête, on peut se croire et paraître bien au dessus du reste des hommes ; on a une cour, on a des flatteurs, des esclaves. Eh bien , cet homme qui a l'air du maître du monde, devant lequel le monde est à genoux, cet homme n'est qu'un instrument

et de qui, Messieurs? De la divine Providence? Oui sans doute en dernière analyse, msrts d'abord et immédiatement des idées qui dominent dans son temps et dans son pays, des idées de son peuple, et par conséquent de tous les individus de ce peuple, des plus petits comme des plus grands, car tous sont uns dans l'unité de

leur peuple; de sorte que ce grand homme n'est pas autre chose, au bout du compte, que Tinstrument de ceux auxquels il commande, de ceux-là ppiiçme qu'il a l'air d'opprimer. Voilà le secret ae la puissance. Ne vous hâtez jamais, Messieurs , d'attribuer rien de vil à l'humanité. L'humanité ne se soumet pas à une forice étrangère , niais à la force avec laquelle elle sympathise et qui la sert.

Un grand homme n'est pas un individu , en tant que grand homme; sa fortune est de représenter mieux qu'aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins. Tous les individus d'un peuple ont bien aussi les mêmes idées générales , les mêmes ' intérêts, les mêmes besoins, mais sans l'énergie nécessaire pour les réaliser et les satisfaire ; ils représentent donc leur temps et leur peuplé, mais d'une manière impuissante, infidèle^ obscure. Mais aussitôt que le vrai représeùtant se montre, tous reconnaissent en lui distinctement *ce qu'ils n'avaient saisi que confusément en eux-mêmes; ils reconnaissent l'esprit de leur temps, l'esprit même qui est en eux; ils considèrent le grand homme comme leur image véritable, comme leur idéal; c'est à ce titré qu'ils

aO GOUHS

Tadorent et qu'ils le suivent, qu'il est leur idole et leur chef. Comme an fond ce grand homme n'est pas autjre chose que ce peuple qui s'est fait homme, à cette conditions-là le peuple sympathise avec lui; il a con fiance en lui, il a pour lui de l'amour et de l'enthousiasme , il se donne à 1tf« Voilà iout le déTouement que tous pouvez, qiie vous devez attendre de l'humanité; elle n'est pas capable, et il ne serait pas bon qu'elle fût capable d'aucun autre ; elle sert qui la sert. La racine de la puissance d'un grand homme est bien mieux que le consentement exprès de l'humanité 9 lequel est fort souvent douteux et infidèle; ic'est la croyance intime, spontanée, irrésistible que cet homme', c^^st le peuple, c'est l'époque. Dans la dernière leçon, j'ai défendu la victoire : je viens de défendre la puissance ; il me reste à défendre la gloire , pour avoir absous l'humanité. On ne fait jamais attention que tout ce qui est humain, c'est l'humanité qui le fait, ne fiit - ce qu'en le permettant ; que maudire Ja puissance (j'entends une puissance longue .et durable), c'est blasphémer l'humanité; et qu'accuser la gloire , ce n'est pas moins qu'accuser l'humanité qui la décerne. Qu'est-ce que la gloire, Messieurs? Le jugement^de l'humanité sur un de ses membres ; or l'humanité a

DE l/pISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. - 1 1

toujours raison. En fait, citez- moi une glodre imméritée; de plus a priori c'est impossible , car on n'a de la gloire qu'à la condition d'à voir beaucoup fait, d'avoir laissé de grands résultats ; les grands résultats , Messieurs , les grands résultats, tout le reste n'est rien. Distinguez bien la gloire de la réputation, Pour la réputation ,jp^ en veut en a. Voulez-vous de la réputation , pt^Mv teloutel de vos amis de vous en faire; associezvous à tel ou tel parti ; donnez-vous à une coterie; 3ervez-la, elle vous louera. Enfin., il y a cent mille manières d'acquérir de la réputation : c'est une entreprise tout comme une autre; elle, ne suppose pas même une grande ambition. Ce qui distingue la réputation de la gloire, c'est que la réputation est le jugement de quelques uns , et que la gloire est le jugement du plus grand nombre, de la majorité dan5 l'espèce Iiumaine. Or, pour plaire au petit nombre, il suffit de petites choses ipoinr plaire aux masses, il en faut de grandes. Auprès des masses , les faits sont tout, le reste n'est rien. Les intonations , la bonne volonté , la moralité , les pltis l)eaux desseins , qu'on n'aurait certainement pas manqué de conduire à bien , n'eût été ceci ou cela, tout ce qui ne se résout pa$ en fait ^est compté pour rien par l'humanité; elle veut de

aa ' Gouiis

grands résultats; car il n*y a que les graads ré* sultats qui viennent jusqu'à elle : or, en fait de grands résultats , il n'y a pas de tricherie possible. Les mensonges des partis et des coteries ^ les illusions de Tamitié n'y peuvent rien ; il n'y a pas même lieu à discussion. Les grands résuljMjjLne se cont^tent pas : la gloire , qui en est .''ISPresîon , ne se conteste pas non plus. Fille de &its grands et évidens , elle est elle-même un fait manifeste, aussi clair que le jour. La gloire est le jugement de l'humanité , et un jugement en dernier ressort; on peut en ap* peler des coteries et des partb à l'humanité ; mais de l'humanité à qui en appeler en ce monde? Elle est ibÊiillible. Pas une gloire n'a été infirmée et ne peut l'être. De plus , sur quels faits l'humanité estime- t-elle et décernent -elle la gloire ? sur les faits utiles , c'est-à-dire utiles à elle : sa mesure est sa propre utilité ; et elle n'en peut avoir d'autre, à moins de s'abdiquer elle-même, et de cesser d'emprunter à sa nature les principes de ses jugemens. La gloire est le cri de la sympathie et de la reconnaissance; c'est la dette de l'humanité envers le génie ; c'est le prix des services qu'elle reconnaît en avoirreçus, et qu'elle lui paye avec ce qu'elle a de plus précieux , son estime. Il faut donc ai-

DE l'histoire de l\ philosch»iiie. a3

mer la gloire, parce que c'est aimer les grandes choses, les longs travaux, les services effectifs rendus à la patrie et à l'humanité en tout genre ; et il faut dédaigner la réputation, les succès d'un jour, et les petits moyens qui y conduisent ; il faut songer à ffiire, à beaucoup faire, à bien faire, à être, Messieurs, et non à paraître; règle infaillible, tout ce qui paraît sans être bi tôt disparaît; mais tout ce qui est, par4a vertu de sa nature, parait tôt ou tard. La gloire est presque toujours contemporaine; mais il n'y a jamais un grand intervalle entre le tombeau d'un grand homme et la gloire.

Un grand homme, Messieurs, est grand, et il. est homme ; ce qui le fait gntfid , c'est son rapport à la généralité, à l'esprit de son temps et de son peuple; ce qui le fait homme, c'est cette individualité qui se trouve mêlée en lui intimement à la généralité : mais séparez ces deux élémens; sous la généralité discernez 1 individualité , étudiez l'homme dans le grand homme, savez -vous ce qui en résulte? C'est que le plus grand des hommes paraît assez petit. Toute individualité, quand elle est détachée de la généralité , est pleine de mjsères. Quand on lit attentivement les mémoires secrets que nous avons sur quelques grande hpmmes^ et

o4 COURS

qu'on les suit dans le détail de leur vie et de leur conduite , on est tout confondu de les trouver non seulement petits, mais, je suis forcé de le dire , vicieux et presque méprisables. Considérons d'abord les intentions individuelles. Qu'accomplit le grand homme, Messieurs? les desiA|^ de la puissance supérieure qui agit en lui Wfp^T lui. Voilà ce qu'il fait, mais il n'en sait rien ; et il a ses desseins particuliers qu'il poursuit: en accomplissant un dessein supérieur, il croit accomplir ses intentions personnelles. Il est curieux de rechercher dans l'histoire quelles ont été les intentions de tel ou tel grand ^ homme : ce sont presque toujours les intentions les plus mesquine^ A une dixaine d'années de distance , on a honte pour de si grands génies qu'ils aient poursuivi des buts aussi vulgaires, aussi ridicules, pour lesquels on ne remuerait pas soimême le bout du doigt. Henri IV voulait, dir-on, faire la guerre à l'Autriche, et aller à Bruxelles, pour une cause assez vulgaire. Je ne suis pas très sûr que Gustave-Adolphe n'ait pas eu Tidée de se faire une petite principauté en Allemagne. £t par exemple, je vous demande s'il y a quelque chose , à l'heure qu'il est , de plus ridicule que le motif apparent qui a remué pendant huit ou dix ans notre Europe, et soulevé les guerres

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. a 5

colossales dont nous aVons été témoins? Vous Favez peut-être oublié déjà, c'est le Wocus continental. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des misères de l'individualité. Mais ce n'était là que l'enveloppe extérieure de buts tout autrement grands. Ceux-là , auxquels personne ne pensait, ont été atteints, et ne pouvaient pis ne pas l'être, car c'étaient les desseins de la Providence : les autres, non seulement n'ont pas été remplis, et ne pouvaient pas l'être; mais, après avoir fait tant de bruit un instant, ils tombent dans un profond oubli , et dégénèrent en anecdotes incertaines que l'histoire ordinaire peut rechercher et recueillir, mais que la philosophie de rhistoire néglige comme indifférentes à l'humanité. 11 en est de même des qualités particulières des grands hommes. Comme ils représentent les beaux côtés de leur temps, ils en représentent aussi les mauvais. Alexandre, dit-on, avait d'assez vilains défauts, César aussi; cependant il n'y a pas de plus grands hommes. Tous les grands hommes vus d'un peu près rappellent ce mot : Du sublime au ridicule il n^jr a qu'unpas. Deux parties dans un grand homme, je Tai déjà dit, la partie du grand homme et la partie de l'homme. La première seule appartient à l'histoire ; la seconde doit être ai>aiidonnée aux mé-

moires et à la biographie ; c'est la partie vulgaire de ces grandes destinées; c'est la partie ridicule et comique du drame majestueux de l'histoire. tiC drame romantique prend l'homme tout entier, non pas seulement par son côté gé« néral , mais par son coté individuel ; or , aussitôt qu'on montre le revers de la médailb , les scènes les plus burlesques, les plus comiques succèdent aux scènes les plus héroïques, les plus pathétiques, et en redoublent Feffet. A la bonne heure; mais il faut que l'histoire soit un drame classique ; il faut qu'elle absorbe et fonde tous les détails dans la généralité et dans l'idéal , et qu'elle ^'attache uniquement à mettre en lumière l'idée que représente un grand homme. Laphilosophiederhistoire ne connaît pas d'individus qui ne soient que des individus; elle omet, elle ignore le côté purement individuel et biographique du grand homme , par ce principe très simple que ce n'est pas là celui que l'humanité a adoré et suivi ; qu'elle ne l'a ni adoré ni suivi à cause de cela , mais malgré cela et par la vertu héroïque de l'esprit général qui brillait en lui. La règle fondar^entale de la philosophie de l'histoire, relativement aux grands hommes, est de faire comme l'humanité , de les considérer par ce qu'ils ont fait, non par ce qu'ils ont

DE L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. VfJ

voulu faire , ce qui n'a pas le moindre intérêt ^ puisqu'ils ne l'ont pas fait, de négliger la peinture de faiblesses inhérentes à leur individualité et qui ont péri avec elle , pour s'attacher* aux grandes choses qu'ils ont faites , qui ont servi l'humanité , et qui durent encore dans la mémoire des hommes , enfin de rechercher et d'établir ce qui les constitue des personnages historiques, ce qui leur a donné de la puissance et de la gloire ; savoir , l'idée qu'ils représentent, leur rapport intime avec l'esprit de leur temps et de leur peuple.

On peut encore agiter deux questions relativement aux grands hommes; voici la première : Les diverses époques de l'histoire sontelles également favorables au développement des grands hommes? Supposez une époque du monde où l'idée dominante ne fut ni celle du fini, ni celle du rapport du fini à l'infini, mais celle de l'infini, de l'absolu, de la généralité en soi; car toutes ces catégories de la pensée doivent avoir leur représentation spéciale dans l'histoire : il fallait donc,* sous peine d'une lacune fondamentale, que celle-là eût aussi sa réalisation et son époque; et en effet elle l'a eue. Qu'est-il arrivé ? Ce qui devait arriver , Messieurs , savoir , que là où l'idée de la

m8 COURS

généralité a régné toute seule, rindîviduaKté n'a pus eu ses droitt , la liberté et le cortège des qualités qui Tacttlmpagnent a manqué à l'hun maiiité ; que par conséquent l'homme , ce type de l'individualité, a été rien ou peu de chose ;^ que les masses y sont restées à l'état de masses, sans avoir la force de se résoudre en grands hommes, s'ignorant elles-mêmes et igno.. rées des autres; caries peuples ne reconnaissent les puissances cachées qui dorment en eux que dans leurs grands représentans, et ils ne paraissent dans l'histoire que par l'intermédiaire de leurs grands hommes. Or, je demande, par exemple , quel grand homme a paru dans les vastes contrées comprises entre le pays des Samoïèdes et le golfe du Gange , entre les montagnes de la Perse et le littoral de la mer de la Chine ? Certes , la place est vaste en longueur et en largeur. Des populations immenses y sont, des populations plus ou moins civilisées, qui ont fait sinon de grandes , au moins d'énormes choses , si l'on peut s'exprimer ainsi ; il y a eu des guerres devant lesquelles les nôtres ne sont que des bagatelles , des guerres où l'on s'est battu avec d'effroyables masses; les mouumens d'art y sont gigantesques. La plus haute antiquité est là incontestablement. Eh

bien, pas un nom propre ne surnage, pas un grand personnage historiqqi. n'y paraît dans aucun genre. On répond qu^|Bous ne contiais- 1^ sons pas les grands hommes qui ont paru dans [^ l'Asie centrale et dans Tlndeen général, parce que rinde n'a pas* d'histoire; mais je demanderai pourquoi elle n'a pas d'histoire. C'est que, comme je vous l'ai déjà montré, quand l'homme ne se prend pas au sérieux et n'a pas d'importance à ses yeux, il ne prend pas note de ce qu'il fait, parce que ce qu'il fait lui appartient à peine et se fait presque tout seul , sans que personne s'en puisse rapporter la honte ou la gloire. L'homme ne se croyant pas digne de mémoire, abandonne le monde à l'action des forces de la nature , et l'histoire à ses dieux , qui la remplissent seuls. De là la chronologie toute mythologique de ces antique^ contrées. La raison pour laquelle il n'y a pas d'histoire dans l'Inde est précisément celle pour laquelle il n'y a pas et il ne peut y avoir de grands hommes. Mais descendez de ces hautes régions où l'infini et l'absolu régnent seuls dans leur toute-puissance accablante ; rapprochez- vous de l'Occident ; traversez le désert et l'Iudus; arrivez dans la Perse : là les dieux cèdent la place à l'homme, lé temps succède à l'éternité, l'indi-

3o GOUBS

h vidu commeDce, et avec loi l'histoire ; une his-

toire obscure eonre, mais une histoire enfin, des grands ho{i|Hi^, des héros, un Cyrus. Et même quand on passe la mer d'Otman , qu'on arrive en Arabie, vers la mer Rouge et les côtes de l'Egypte; là on trouve aUssi avec un peu d'histoire, de grands noms, des grands hommes, parce que là encore une fob l'humanité a joué un rôle plus ou moins considérable, tandis que dans l'Inde, dans l'Asie centrale, on peut dire à la lettre que l'humanité est restée constamtdent anonyme, indifférente à elle-même, ne croyant pas à sa liberté propre, n'en ayant pas, et ne ■^^ laissant aucune trace de son passage sur la terre. Mais l'époque qui doit représenter dans le monde Tidée du fini, du mouvement, de la liberté, de l'activité individuelle, voilà l'époque marquée pour le développement des grands hommes. Aussi, de fait, quand vous voulez chercher des grands hommes , vous recourez à l'antiquité grecque et romaine ; c'est là l'époque de l'histoire que l'on peut appeler l'âge héroïque de l'humanité. La troisième époque qui représente le rapport du fini et de l'infini n'est pas moins fertile en grands hommes, mais elle les montre moins brillansF^ c'est-à-dire moins individuels que ceux de la Grèce et de Rome, mais

DS X'^STOIBE DE LA PHILOSOPHIE. 3l

plus substantiels en quelque sorte et plus identifiés avec les choses. D'ailley||iÉ cette époque )est d'hier et n'a encore parcouriifc;que ses périodes de barbarie.

Je n'incidenterai pas, Messieurs, et passerai de suite à la seconde question : quels sont les genres les plus favorables au développement des grands hommes. N^Ék avons vu que les élémens essentiels de la vie ouri peuple et d'un individu sont l'industrie, l'art^ l'état, la religibn, la philosophie.Quels sont parmi ces élémens ceux qui sont plus ou moins propres au développement du génie individuel II en est deux, Messieurs, qui, selon moi, sont moins favorables que i^jL" les autres^ Rappelons-nous bien ce que c'est --'''' qu uu grand homme? C'est une idée générale concentrée dans une forte individualité , de telle sorte que la généralité paraisse sans que 4'individualité en soit étouffée. Or, la religion a pour essence de faire prévaloir dans la pensée l'idée de l'infini , de l'absolu j de l'invisible , de la mort , d'une autre vie. Dieu est tout dans la religion, l'homme n'est rien; le prêtre, le prophète, le pontife, s'anéantissent eux-mêmes en présence et dans le commerce de celui dont ils promulguent !& oracles; ils ne 5ont qiie par leur rapport au Dieu qu'il nous an-

3a COURS fiK'^*>

noncent ; ils se comptent pour neA , et' nous ne les comptonsi; pour rien comme individus ; c'est là leofe^j^loire et même leur force en ce monAI IjCS castes sacerdotales détiruisent ^^ l'individualité ; elles ne laissent paraître que le 1 nom de la caste , et le nom d'une caste est celui de son Dieu. Examinez aussi celles de nos facultés qui nous mettent en TjùJÊùrl avec Dieu, c'est la foi , c'est l'enthousiasme^ qu'il y a de plus spontané dans l'homme, œ qu'il y a de moins réfléchi, c'est-i-dire ce qu'il y a de moins individuel. Et de fait , Messieurs , vous connaissez .^, ^ les noms des dieux qu'a adorés le genre humain , K&et vous connaissez très peu les noms de ceux v^quiles ont annoncés, ou du moins vous ne commencez à les bien connaître que quand une action politique s'est mêlée à la religion. Plus l'action de la religion a été pure, plus l'homme s'est effacé dans le service de Dieu, moins les grands hommes en ce genre ont laissé de traces dans l'histoire. D'un autre côté les conquêtes de rindustrie et du commerce se font petit à petit ; chaque siècle , chaque , individu y met la main , mais les /^alt sont fort rares. Là tout est lent , tout est progressif ; on agit à l'aide des Siècles plus qu'à l'aide des hommes. C'est dans les arts, Messieurs,

DBxStaSTOiaE DE LA PHILOSOPHIE. 33

<i'est dans le gouvernement des états que se révèle toute la puissance de quelques individus privilégiés. Voyez les noms qwx>nt laides dans rhistoîre les grands artistes et les grands législateurs; ils ont su si bien satisfaire et réaliser <lans leurs chefs-d'œuvre et dans leurs lois les idées et le goût de leur peuple et de leur temps, qu'ils ont soflillkit donné leur nom à leur siècle, preuve inc(>ntestable de l'harmonie de leur siècle avec eux et de leur puissance sur leur siècle. Cependant je ne crains pas d'affirmer que les deux genres qui se prêtent lé plus au développement des grandes individualités, ce sont. Messieurs, la guerre et la philosophie.

La guerre n'est pas autre chose que l'ac- '^ tion extérieure de Fesprit d'un peuple : quand l'esprit d'un peuple a pénétré les différens élémens dont se compose la vie de ce peuple , qu'il les a formés et développés, et qu'il lui reste peu de chose à faire à l'intérieur , il passe outre et marche à la conquête. C est là , c'est dans le mouvement conquérant de fesprit d'un peuple, que se déploie toute la puissance de cet esprit; * • c'est sur les champs de bataille qu'il lui faut des *iHR représentans énergiques et fidèles, et ils ne lui ^'

iir

manquent jamais. La gloire est un témoin irrécusable de rinportance et de la vraie grandeur des hommes. ()i^ quelles sont les plus grandes gtoirespfhi fait. Messieurs, ce sont celles des guerriers. Quels sont ceuxqui ont laissé les plus grands noms parmi les hommes? Ceijx qui leur ont fait le plus de bien et leur ont rendu les plus grands services, c'est-à-direjceux qui ont fait faire les conquêtes les plus vastes aux idées ^ qui dans leur siècle étaient appelés à la domination et représentaient alors les destinées de la civilisation , c'est-à-dire ceux qui ant gagné le plus de batailles. D'ailleurs la guerre exigé ,jpL^ à un haut degré une forte individualité; car mBf si la foule et les soldats n'ont besoin que d'enthousiasme et de discipline , le chef qui préside aux mouvements de cette foule doit joindre à l'enthousiasme qui le fait sympathiser avec son armée cette réflexion toujours présente , qui à chaque minute délibère et se résout, calcule et décide s'il faut suivre le plan qu'elle s'est tracé ou l'interrompre ou le changer de fond en comble ou le modifier. Nulle

*-iiL * P^^*' '^^ masses ne s'identifient plus visible-

• y ment avec le grand homme que sur un champ

de bataille; mais si cette identification est plus

éclatante dans le grand capitaine, elle est plus

inlïme et plus profonde dans le grand philosophe. D'abord j'en appelle aussi à la gk)ire , que le genre humain ne dispense qu'a ceux qii|le représentent et qui le servent. Il n'y a pas de plus . grands noms que ceux de certains philosophes, de Platon et d'Aristote. Quiconque connaît Alexandre et César connaît Fjaton et Aristote. Le genre humain ne se rend pas compte, ilest vrai, de ce que représentent ces deux noms, mais il ne se rend pas compte davantage de ce que représentent les noms de César et d'Alexandre. Le genre humain emploie les uns comme les symboles mêmes du génie politique et militaire, et les autres comme les symboles du génie ^•'^ philosophique. N'écoutez pas plus les écoleî" "^ que lés partis ; écoutez le genre humain et les masses : or pour les masses et pour le genre humain , la philosophie est et sera toujours Platon et Aristote. J'ai cité, Messieurs, les plus grands philosophes afin d'égaler Alexandre et César; mais j'aurais pu au dessous djeux et avec eux citer un grand nombre de grands philosophes. Car il importe de remarquer que nulle autre part il n'y a plus de grands hommes qu'en .*F ' philosophie. On peut se rendre compte de ce phénomène. Le plus haut degré de l'individualité

^^"'^Vf,

3fr cotjRs "^ • .^>

est nécessairement la réflexion , qui nous sépare de tout ce qui n*est pas nous, et nous met face à face avec nous-mêmes ; mais en même temps comme ftut ^çte réfléchi est aussi un «cte de la pensée , il ne peut pas y avoir un acte réfléchi sans un élément de généralité. La réflexion a pour fond la généralité, et pour forme l'individualité. Or, c'est là précisément la plus haute alliance des deux élémens qui constituent le grand homme. Enfin rappelez - vous que la philosophie a été démontrée le dernier degré et le résumé nécessaire du développement d'un peuple ; donc le grand philosophe est hii- » - ^ même dans son temps et dans son pays le der- * . ^i^ nier mot de tous les autres grands hommes, et, avec le grand capitaine, le représentant le plus complet du peuple auquel il appartient. Les deux plus grandes choses qui soient dans le monde, c'est agir ou penser, le champ de bataille ou la vie du cabinet. Les deux plus grandes manières de servir l'humanité, c'est de lui faire faire un pas dans la route de la vérité, en élevant les idées d'un temps à leur expression la plus haute, en les poussant à leurs dernières extrémités métaphysiques, ou d'imprimer ces idées avec son épée sur la face du monde et de leur faire faire de vastes conquêtes. On peut hésiter entre la des-

*^ LA PHILOSOPHIE. 3'J

tinée d'Aristote et celle d'Alexandre , entre Colomb ou Vasco de Garaa , et Bacon ou Descartes.

Vous avez vu. Messieurs, qu% si la lutte des peuples est triste, si le vaincu excite notre pitié, il faut réserver notre plus grande sympathie pour le vainqueur, puisque toute victoire entraîne infailliblemeot un progrès de TEumanité. La lutte des héros aa premier coup d'œil n'est pas moins mélancolique que celle des peuples; il est triste de voir aux prises des héros qui font la gloire de l'humanité : on a peine à se décider entre d'aussi nobles adversaires : les héros malheureux excitent même en nous un intérêt plus profond que les peuples ; l'individualité ajoute à la sympathie. Mais là encore il faut être du parti du vainqueur , car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité, celui du présent et de l'avenir , tandis que le parti du vaincu est toujours celui du passé. Le grand homme vaincu est un grand homme déplacé dans son temps; son triomphe eut arrêté la marche du monde,, il faut donc applaudir à sa défaite, puisqu'elle a été utile, puisqu'avec ses grandes qualités, ses vertus et son génie , il marchait à rebours de l'huraanité et du temps. Même, à la réflexion, on

Jk

trouve 'toujours que le vaincu a dû Fétre et ^pK V' le génie n'était pas ^1 des deux côtés ; la setile dé&ite suppose «déjà que le vaincu s'est trompé sur l'état du mlfode, qu'il a manqué de sagacité et de lumières, qu'il a eu la vue courte^ et, il faut bien le dire, l'esprit borné et un peu faux. Un examen att^tif et impartial est très dé&vorable aux vaincus.Sé n'ai pas le courage de dévoiler id tous •4|jp;torts et toutes les fagtf£|a dernier des Brutus. )e lés connais , mais uiië tendresse invincible est pour cet bomme au fond de mon coeur. J'aurai plus defermeté vis-à-vis Démostbènes; car après tout, ce n'est qu'un grand orateur. Démosthène dans son temps représenté le passé de la Grèce, l'esprit des petites villes et des petites républiques , une démocratie usée et corrompue , un passé qui ne pouvait plus être et qui déjà n'était plus* Or, pour, i^animer un passé détruit sans retour , il fallait faire une vraie gageure contre le possible, il fallait tenter un déploiement de force et d'énergie dont les autres étaient incapables , et lui comme les autres , car enfin on est toujours un peu comme les autres , on est de son temps. Aussi Démostbènes a-t-il échoué; j'ajoute, avec l'histoire, qu'il a échoué honteusement , et cela même était inévitable ; car quand on met son courage, alors même qu'on

fa

'^ ÎJP^DB l'hISTOIÉe de LA PHILOSOPHIE. 30 ^*

, /caÉ a beaucoup, aux prises avec l'impossîtile , le sentimentde l'absurdité de l'entreprise, dont on ne peut pas se défendre, trouble, déconcerte, abat, et après avoir fait des prodiges à ^ tribune , on finit par fuir à Chéronée. Il en est un peu de l'éloquence de Démosthène comme de sa Vie; elle est coi^ulsive , démagogique , très peu politique; de l'invective, assez de dialectique, un emploi habile et sa:!^t de la langue. Msisk Drenez les discours de Përiclès un peu arrangés ar Thucydide, comparez-les avec ceux de Démosthène, et vous verrez quelle différence il y a entre l'éloquence du chef d'un grand peuple et celle d'un chef de parti. ^

La lutte des héros entre eux, à la guerre et en politique , n'est donc pas si pénible à la réflexion qu'au premier aspect. Il en est de même, Messieurs, en philosophie. La lutte des grands génies philosophiques, bien comprise, n'a rien d'affligeant, car elJe tourne toujours au profit de la raison humaine. Le temps me manque pour vous exposer ici , comme je l'avais résolu, cette lutte féconde; j'aurais voulu vous faire voir que là aussi c'est le vaincu qui a tort , puisque là aussi la bataille est entre le passé et l'avenir. Les philosophes aux prises entre eux donnent au monde le spectacle d'un certain

f DELHUTOIBE DSÏA PHILUSOPHIB.

: .oïDi ^d'idées particulières, vraies en elli mérnCB, maift fausses prises exclusivement qui toutes ont beaoia d'uDe domination momentanée poof développer tout ce qui est en elles, et en même temps pour faire voir ce qui n'y est pas et ce qui leur manque : chacune lait son tepips; après avoir été utî^ elle doit disparidm', et £ure ^gJÊtÊ. ^ une autre dont le .•ÉjfaÉest venu. Dans l^^fljÉfçt entre deux idées, iqH^iientées par deu^^^Atls philosophes , iMh lutte, loin d'affliger les amis de l'humanité ec de la philosophie, doit au contraire les remplir ■ d'espérance,puisqu'elle les avertît quel'humanité uK et la philosophie se préparent à faire un nouveau «••'*' pas. Il i&ut concevoir que la destruction perpétuelle des systèmes est la vie , le mouvement , le progrès, l'histoire même de la philosophie. Loin que ce spectacle engendre le scepticisme , il doit engendrer une foi sans bornes dans cette excellente raison humaine, dans cette admirable humanité pour laquelle travaillent et combattent tous les hommes de génie, qui profite de leurs erreurs, de leurs luttes, de leurs défaites et de leurs victoires , qui n'avance que sur des ruines , mais qui avance incessamment.

PAKIS. — DE L'IMPBIUEBIE DE RIGNOUX, rM dei FiUKi-Itoiirgeoïi-S.-Michd , n* 8.

GQJËRS

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