‹ Cours de philosophie (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · II* LEÇON. 3 JUILLET · texte numérisé non relu

II* LEÇON. 3 JUILLET

DE L'HISTOIRE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ,

Je vous ai signalé rapidement les faces principales sous lesquelles je me propose de vous présenter un jour l'histoire de Thumanité, et celle de la philosophie qui eu est le couronnement nécessaire : il me reste à vous faire connaître la manière dont ce grand sujet a été traité jusqu'ici. Quand on entre dans une carrière non pour briller un moment sur la route ,

it

4 ' COUBS •

mais ppur marcher au but et pour Tatteindife ^ s'il est possible ,^ c'est un devoir étroit de rechercher les traces de ceux qui nous ont devancés, et de reconnaître soigneusement les routes qu'ils ont suivies , qui les ont bien conduits ou qui les ont ^arés, afin de choisir les unes et d'éviter les autres. Celui qui dans

«I science néglige l'histoire de cette science, rive de^l'expériencé^es siècles, se place dans ^ losition du premier inventeur, et met grat^i* tement contre soi les mêmes chances d'erreur, ave<^ cette différence que les premières erreurs ayant été nécessaires ont été utiles, et par conséquent sont plus qu'excusables , tandis que la répétition des mêmes erreurs n'ayant pas été nécessaire, est inutile et stérile pour les autres et honteuse pour soi-même. La science de l'humanité doit être comme l'humanité, progressive ; et il n'y a progrès qu'à deux conditions, d'abord de représenter tous ses devanciers, ensuite d'être soi-même, de résumer tous les travaux antérieurs et d'y ajouter. Or, Messieurs, je ne suis pas assez sûr de remplir la deuxième condition pour me dispenser de la première.

L'idée d'une histoire universelle de l'huma-

DE l'histoire de LA PBlLOsdPHIE. . * S

nité est toute récente, et elle devait l'être. Il n'y a pas d'histoire universelle sans un plàtir quelconque ; et il fallait bien du temps à l'humanité pour soupçonner un plan dans la mobilité des événemens de ce monde. Il fallait qu'elle eût vu paraître et disparaître bien des empires, bien des religions, bien des systèmes, pour songer à les comparer, et pour s'élever aux lois générales qui les engendrent et qui les dominent. Il fallait qu'elle eût survécu à bien des révolutions Vl" bien des désordres apparens, pour comprendre que tous ces désordres ne sont en effet qu'apparens, et qu'au-dessus est un ordre invariable et bienfaisant. L'histoire de l'humanité devait appartenir aux dernières générations; et de fait, c'est le dix -septième siècle qui en a conçu la première idée; c'est le dix-huitième siècle qui l'a mise dans le monde, et il est réservé peutêtre au dix -neuvième de l'élever à la hauteur d'une science positive.

Ses premiers essais ont été très faibles, et i 1 n'en pouvait être autrement. Songez en effet à toutes les difficultés d'une histoire universelle. D'abord , tous les élémens de l'humanité doivent y entrer, et ces élémens sont divers et nombreux ; ce sont l'industrie , les sciences exactes

* 'Si

et les sciences naturelles , l'état, l'art, la religion, la philosophie. Ce n'est pas tout ; non seulement une histoire légitime de l'humanité ne doit exclure aucun de ces élémens, mais il faut qu'elle suive chacun de ces différens élémens et tous ensemble dans tous leurs développemens , c'està-dire dans tous les temps. Ainsi il ne faut pas qu'elle retranche un seul élément, car alors ce n'est plus l'histoire complète de l'humanité , ce tl'est que l'histoire d'une partie de l'humanité ; et il ne faut pas qu'elle oublie un seul siècle , car si elle oublie un seul siècle, elle méconnaît . le développement particulier de quelque élément, un de ses caractères, un côté peut-être important de l'humanité.

Les deux lois d'une histoire universelle sont donc de n'omettre aucun des élémens fondamentaux de l'humanité, et de n'omettre aucun siècle , parce que c'est seulement à l'aide des siècles, et de tous les siècles, que tous les élémens de rhumanité reçoivent tous leurs développemens. Or, Messieurs, à moins qu'ici l'humanité ait été plus heureuse ou plus sage qu'en tout le reste , il est à peu près impossible qu'elle ne soit pas tombée dans le défaut que nous avons tant de fois signalé, qui consiste à prendre

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 7

la partie pour le tout , et le côté qui nous frappe dans les choses pour leur caractère total et universel ; de sorte que si la loi d'une histoire universelle est d'être complète, le sort de toutes les histoires universelles est d'être incomplètes et exclusives. Toutes s'intituleront: histoire universelle, et chacune ne sera qu'une histoire partielle; toutes auront la prétention de renfermer l'humanité tout entière , et elles ne la considéreront que dans quelques uns de ses élément, et elles n'en suivront le développement que dans certains siècles. Or il n'y a point là d'erreur à proprement parler, il n'y a que de l'incomplet. Un homme doué d'un peu de sens commun , en faisant l'histoire de son espèce , peut bien en omettre et en retrancher des élémens importans; mais l'élément dont il fait l'histoire exclusive est toujours au fond un élément réel. En présence des hommes, quand on est soi-même un homme , il faudrait être absurde pour s'attacher à un élément chimérique. On prend donc un élément réel ; seulement cet élément , tout réel qu'il est, n'est qu'un élément particulier; il rend compte d'une multitude de phénoir ânes de l'histoire; mais il ne les comprend pas tous. Ainsi tout incomplètes que seront toutes les

8 ^^ GOUB8

, elles neseront pas faïusses pour cela ; seulement elles ne contiendront qu'une partie de la vérité.

Il y a plus. Songez que s'il est bon, comme nous l'avons vu, qu'un siècle , qu'un peuple exprime une seule idée, afin de l'épuiser et de mettre en lumière tout ce qui est en elle et tout oe qui lui manque, il est bon aussi qu'un esprit siq>érieur se préoccupe d'un élément particulier de l'humanité , et lui sacrifie tous les autres , pour que celui-là du moins soit bien Connu. Cette histoire partielle sous son titre universel vous met en possession de l'entier développe* ment d'un élément réel et particulier. Si chaque histoire prétendue universelle vous rend le même service pour les autres élémens de l'humanité , chacune est utile, et, au lieu de proscrire toutes ces histoires qui se disent universelles et qui ne sont qu'incomplètes, il faut emprunter à cl;iacune d'elles ce qu'elle contient, et les compléter en les mettant toutes les unes au bout des autres. De toutes ces histoires partielles il sortira nécessairement une histoire plus générale que chacune d'elles , qui , comprenant toutes les histoires incomplètes, aura des chances pour être enfin une véritable histoire complète et universelle.

Ne rien dédaigner, tout mettre à grofit, fuir l'exclusif pour soi-même , mais le comprendre et l'amnistier dans les autres , tout accepter et tout combiner, tendre à l'universel et au complet , et y tendre par les points de vue les plus exclusife de nos devanciers et de nos maîtres , réconciliés et réunis, vous le savez, Messieurs, tel est notre but, telle est notre méthode en histoire , comme en philosophie , comme en toutes choses.

Il est donc convenu que toutes les histoires prétendues universelles commenceront par n'être qu'incomplètes, et ne donneront d'abord que l'histoire d'un élément réel sans doute , mais particulier de rhumanité. Reconnaissons maintenant quel est , parmi les élémens de l'humanité , celui qui est de nature à frapper davantage et à préoccuper l'attention , c'est-à-dire quelle est la première erreur et la première vérité qui a dû se présenter à la philosophie de l'histoire.

Quel est celui des élémens de l'humanité le plus propre à subjuguer d'abord l'attention de l'observateur? Il est évident que ce ne peut être l'élément philosophique. La philosophie est le rappel de tout ce qui est et paraît à sa loi dernière, à la formule la plus haute de l'abstraction et de la

réflexion. La philosophie est le dernier développement de l'humanité , le plus clair en soi , mais le plus obscur en apparence. Il est donc impossible que l'historien, au premier regard qu'il jette sur l'humanité, n'y aperçoive que la philosophie. Voilà une erreur que nous n'avons pas d'abord à craindre. Or ce qui est vrai de l'élément le plus élevé eit également vrai de l'élément qui l'est le moins. Comme on n'aura pas débuté par l'histoire de ce qu'il y a de plus haut , savoir, la philosophie ; de même on n'aura pas débuté par l'histoire de ce qu'il y a de plus vulgaire, savoir, l'industrie, le commerce, et tout ce qui en dépend. Il est clair qu'il y a des choses plus importantes dans la vie , qull y a des élémens qui jouent un plus grand rôle. Voilà donc encore une erreur que nous n'avons pas à redouter pour le début de l'histoire. Les arts, sans doute font le charme de la vie; mais, trop évidemment, ils n'en sont pas la substance ; trop évidemment dans l'his* toire ils se montrent toujours à la suite de l'état ou de la religion ; restent donc ces deux élémens. La religion occupe une place considérable dans la vie. Elle nous prend à notre naissance , nous marque de son sceau, surveille et gouverne notre enfance et notre jeunesse, inter-

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. I I

vient dans tous les grands momens de la vie , et entoure notre dernière heure. On ne peuti naître, on ne peut vivre, on ne peut mourir

sans elle. On la retrouve partout ; la terre est ' couverte de ses monumens; il est inipossible de se soustraire à ses spectacles et à son influence. Et il en a toujours été ainsi , plus ou moins, à toutes les époques des sociétés humaines. Un élément aussi considérable de l'histoire ne pouvait pas ne pas frapper les regards; il est donc impossible que les historiens ne lui aient pas d'abord accordé une très grande place; et comme il est dans la nature de tout élément auquel on fait une grande place de s'en faire une beaucoup plus grande encore, nous pouvons être certains que le point de vue religieux, déjà si vaste et si important par lui-même, aura commencé ^par absorber tous les autres et par se faire le centre de l'histoire de l'humanité. Enfin, n'oubliez pas que l'idée de l'histoire de l'humanité date du dix-septième et du dix-huitième siècle. Or le dix -septième et le dix -huitième siècle viennent du seizième et du quinzième, du moyen âge. Nous sommes des enfans du moyen âge. Et qu'est-ce que le moyen âge ? Ce n'est pas autre chose que l'établissement et le dévelop-^

pement du christiaDisme. Ainsi, un historien venu à la fin du dix-septième siècle ou au commencement du dix-huitième, en ne considérant que sa conscience personhelle et la société telle qu'elle était faite de son temps, ne pouvait pas ne pas voir partout la religion, et la transporter partout. Le premier historien de l'humanité a donc dû la considérer alors du haut du christianisme, lui donner le christianisme pour centre, pour mesure et pour but. Il suit qu'il a dû sacrifier tous les autres élémeus ou les subordonner à celui-là ; il suit encore que , parmi les siècles que l'historien a dû parcourir, il a dû s'arrêter particulièrement à.ceux que le christianisme remplit ou avoisine. Enfin, comme les choses se suscitent des représentans qui leur sont conformes, le point de vue théologique, donné comme point de vue exclusif nécessaire de l'histoire de l'humanité, devait avoir pour représentant et pour organe un théologien et im prêtre. De là la nécessité de Bossuet.

Considérez, Messieurs, combien le christianisme est favorable à une histoire générale de l'humanité. Le christianisme est la vérité des vérités, le complément de toutes les religions antérieures qui ont paru sur la terre; il est la

^Wf

ï)E l'histoire de la philosophie. i3

meilleure des religions, et il les achève toutes, par bien des raisons sans doute qui ne sont ni de mon sujet nidecette chaire, mais entre autres parcelleci, qu'il est venu le dernier, qu'il est la dernière des religions. Or il impliquerait que la religion la dernière venue ne fût pas meilleure que toutes les autres, qu'elle ne les embrassât pas et ne les résumât pas toutes. Venue la dernière , elle se lie à toutes les autres , et par là à tous les siècles. En fait, le christianisme du dix-huitième et du dix-septième siècle avait occupé tout le moyen âge. Ses luttes et ses victoires successives remplissent les derniers siècles de l'antiquité classique. D'un autre côté , son berceau est sur la limite de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. Le mosaïsme, par ses développemens , se lie à l'histoire de toutes les populations environnantes de l'Egypte , de l'Assyrie, de la Perse, de la Grèce et de Rome, en même temps que par ses origines il s'enfonce jusque dans les racines du genre humain. Le christianisme contient donc réellement presque toute l'histoire de l'humanité. C'est le point de vue exclusif le plus large. Quand on ne cherche qu'une seule chose dans l'histoire du monde, on ne peut en trouver une plus compréhensive que celle dont

le premier monument est la Genèse, et dont le derni^ ouvrage est la société moderne. Et ce n*est pas là seulement la vertu cachée du christianisme, c'est son enseignement positif. L'église enseigne que ce monde a été fait pour l'homme ; que l'homme est tout entier dans son rapport k Dieu , dans la religion ; que la vraie religion est le christianisme; que par coniséquent l'histoire de l'humanité n'est et ne peut pas être autre chose que l'histoire du christianisme, l'histoire de ses origines les plus lointaines, de ses préparations les plus secrètes, de ses progrès, de son triomphe, de^on développement. Voilà ce qu'enseigne l'église : à ses yeux tout se rapporte au christianisme. Les individus ne sont rien pour elle, comme individus; elle ne les aperçoit qu'autant qu'ils ont ou servi ou contrarié le christianisme; c'est là précisément la vraie théorie des individus dans l'histoire. Elle enseigne encore, et elle ne peut pas ne pas enseigner, que les empires n'ont d'importance comme les individus que par leur rapport avec le service de Dieu, c'est-à-dire avec le christianisme. En un mot, l'église a son histoire de l'humanité que le dogme lui impose, histoire aussi inflexible que Je christianisme lui-même, et qui est la seule

histoire universelle orthodoxe qu'au dix-septième siècle un fidèle et un évêque pût proposer à des fidèles. De là, Messieurs, la nécessité du plan de Bossuet.

On a fait honneur au génie de Bossuet de la conception de son livre. Non, Messieurs, elle n'appartient pas au génie de Bossuet, mais au génie de l'église. Elle est écrite dans le premier catéchisme , et l'église l'enseigne au plus simple d'esprit : toute l'originalité de Bossuet est dans l'exécution. Voyez comme tout se tient et se lie dans le monde. Le point de vue théologique estil le point de vue nécessaire de l'histoire ? Il naît un grand théologien pour le représenter; et il se trouve encore que le génie de l'interprète est en parfaite harmonie avec l'esprit du point de vue qu'il est appelé à représenter. Ne semblet-il pas, par exemple, que la conception d'une histoire universelle où les hommes , les empires , les peuples n'ont d'importance que comme instrumens du plan immuable de Dieu, était faite tout exprès pour le génie de Bossuet , de cet homme accoutumé à regarder les grandeurs de la terre comme si peu de chose, à porter la parole sur le tombeau de la puissance, de la beauté, de la gloire, à célébrer toutes les grandes

l6 OOUBS

morts, à ne voir partout que misère, excepté dans les vues de la divine providence? Aussi l'exécution répond à la conception : cette manière hautaine de traiter les héros et les empires , cette marche inflexible vers le but marqué, à travers tout ce qui détourne et distrait les historiens ordinaires, ce style aussi altier et aussi simple que la pensée qu'il exprime, voilà ce qu'il faut admirer dans Bossuet, et non le plan général qui ne lui appartient pas; il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le plan d'un grand ouvrage appartient à qui l'exécute. Quant aux défauts de VHistoire universelle^ ils sont évidens aujourd'hui, et je n'y insisterai guère. D'abord Bossuet ne voit partout qu'un seul élément, la religion, qu'un seul peuple, le peuple juif. La race arabe , dont le peuple juif fait partie , est une grande race assurément; elle a beaucoup remué sur la terre ; elle a produit Moïse , qui est bien vieux et qui pourtant dure encore ; elle a donné le christianisme à l'Europe , et plus tard à l'Asie Mahomet et la forte civilisation musulmane. Ce ne sont pas là de médiocres présens. Mais enfin, quelque belle, quelque grande, quelque énergique que soit cette ^race , elle n'est pas seule en ce monde; et comme le

DE L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. l*J

temps est venu de rapporter la religion même à la civilisation , le temps est aussi venu de substituer au peuple juif l'humanité entière. Le cadre de Bossuet subsiste; il ne s'agit que de l'agrandir. Ensuite Bossuet n'a tenu presque aucun compte de l'Orient; il ne pouvait parler que de l'Orient connu de son temps, c'est-àdire qu'à peine il a parlé de l'Inde. Cependant avant le temps où le peuple de Moïse prend un caractère historique, il y avait derrière le golfe Arabique , par delà la Perse , des contrées dix fois plus vastes que la Judée, dont la Judée n'avait aucune idée et ignorait même le nom L'Asie centrale^ avec ses populations, et la civilisation puissante et originale qu'elle a produite, était inconnue au Mosaïsme et lui est étrangère: elle a eu son développement indépendant. Les racines da Mosaïsme sont vieilles et profondes; mais elles ne couvrent pas la terre entière. Enfin, il est inutile de parler de la faiblesse extrême des détails de VHistoire universelle : non seulement rOrieot*tout entier manque, et tout le développement des arts, de l'industrie et de la philosophie , mais Télément religieux luimême et l'élément politique qui y tient , sont traités d'une manière très superficielle , bien

PHIL. II® LEçoir. a

l8 COUAft

que de loin en loin il. y ait des éclairs d'une sagacité supérieure. Tout cela est aujourd'hui reconnu au dessous de la discussion. Il y avait déjà de l'érudition historique , du temps de Bossuet, mais l'âge delà critique n'était pas venu. Telle est, Messieurs, X Histoire universelle que la France peut s'honorer d'avoir donnée à l'Europe, comme le commencement nécessaire d'une vraie histoire de l'humanité; c'était le premier pas du génie de l'histoire, ce ne pouvait en être le dernier. Pensez-y, Messieurs, la religion joue dans notre vie un rôle immense, elle tient dans la société une grande place; mais il y a autre chose encore. La religion se mêle aux grands actes de la vie ; elle y intervient comme sai^ction, mais elle n'en fait pas la base. Leur base immédiate et directe, c'est la loi , c'est l'état. Les actes les plus vulgaires comme les plus élevés s'accomplissent sous le regard et sous l'empire de la loi. Vous nç contractez point , vous ne commercez point , vous ne pouvez faire la plus petite transaction sans l'intervention de la loi. Votre moralité, pour peu qu'elle sorte des limites de la conscience et se manifeste par des actes , rencontre l'état qui la juge et la cite à son tribunal.

Vous pouvez cultiver le sentiment du beau et les arts pour vous-mêmes , 'mais vous ne pouvez donner à vos études quelque développement, sans qu'elles arrivent à la publicité, se lient d'une manière ou d'une autre à la vie sociale, et. par conséquent tombent sous quelque . loi. Lia religion elle-même se résout en actes qui ont besoin de la protection de la loi. Enfin la vie publique et légale est le théâtre sur lequel se donnent en quelque sorte rendez- vous tous les développemens de l'humanité, quels que soient leurs principes et leur fin. Il suit de là que, comme il était impossible de n'être pas frappé de la place de la religion dans la vie et dans l'histoire , il était également impossible de n'être pas frappé du rôle qu'y jouent les lois , les institutions politiques, lesgouvernemens; et tout élément important tendant à devenir exclusif, le point de vue politique devait devenir à son tour un point de vue exclusif de l'histoire de l'humanité; enfin chaque point de vue dans son caractère exclusif se suscitant un représentant qui lui est conforme , comme le point de vue théologique avait eu pour représentant un évêque , ainsi le point de vue politique devait

ao COURS

avoir pour représentant un grand jurisconsulte . Delà la nécessité de Yico.

La science nouvelle est le modèle et peut-être la source de VEfprit dés lois. Elle rappelle les institutions particulières à leurs principes les plus généraux j rattache le mouvement des sociétés humaines à un plan supérieur et invariable qui domine l'avenir comme le passé,, et convertit les conjectures et les probabilités de rénidition et' de la politique en une vraie science dont la base est la nature commune des nations. Le caractère fondamental de la science nouvelle est Tintroduction d'un point de vue humain dans rhistoire. En effet, pour ne pas paraître exclusive, la jurisprudence^ a beau s'appeler scientia rerwn humanarum et dii^inarum , la science des choses humaines et divines, elle est surtout la science des choses humaines dans lesquelles elle contemple les choses divines. Aussi la religion, dans Yico, fait partie de l'état et de la société, tandis que dans Bossuet c'est l'état qui fait partie.de la religion. La religion, dans Yico, se rapporte à l'humanité, tandis que dans Bossuet c'est l'humanité qui est au service de la religion : le point de vue a complètement changé, et c'a été, à mon sens.

DE i/hISTOIRE de LA PHILOSOPHIE. 2 I

un pas immense dans la science de Phistoire , dont le but dernier est de tout faire rentrer dans l'humanité, de tout rapporter à rhumanité en ce monde, sauf ensuite à rapporter les destinées de Thumanité et ce monde lui-même à quelque chose de plus élevé. De plus , dans Bossuet, l'histoire a son plan général, mais chaque partie est superficiellement traitée; au contraire , dans Vîco , les différens peuples ont leur histoire approfondie. Selon Vico, l'existence d'un peuple forme un cercle dont il a déterminé avec précision tous les points. Dans chaque peuple, selon lui et selon lés faits et la vérité des choses, il y a toujours, il y a nécessairement trois degrés, trois époques. La première est l'époque d'enveloppement improprement appelée barbarie , où la religion domine , où les acteurs et les législateurs sont pour ainsi dire des dieux, c'est-à-dire des prêtres; c'est l'âge divin de chaque peuple. La seconde époque de l'histoire d'un peuple est la substitution du principe héroïque au principe théologique; là il y a du divin encore , mais il y a déjà de l'humain, et le héros est pour ainsi dire dans l'histoire, comme dans la mythologie grecque, l'intermédiaire entre le ciel et la terre. Enûn, dans le troi-

sième âge , rhomme sort du héros comme le héros est sorti du dieu, et la société civile arrive à sa forme indépendante. Cela fait, Thomme après s'être développé complètement se dissipe; le peuple finit; un nouveau peuple recommence avec la même nature , et parcourt le même cercle. Ce sont les perpétuels et nécessaires retours de ces trob degrés , que Vico a consacrés sous le nom remarquable de retours de rhistoire (Jticorsi). Ainsi il y a une nature commune dans les peuples ; et la même nature , soumise aux mêmes lois , ramène les* mêmes phénomènes dans le même ordre. Il ne iaut pas oublier non plus que Vico'est le premier qui, au lieu de s'en laisser imposer par l'éclat qui environne certains noms, ait osé les soumettre à un examen sévère, et qui ait ôté à plusieurs personnages illustres de l'histoire leur grandeur personnelle pour la rendre à l'humanité ellemême, au temps, au siècle dans lequel ces individus avaient fait leur apparition. Yico a démontré qu'il fallait considérer Homère, Orphée et quelques autres, non comme de simples individus, mais comme des représentans de leur époque, comme des symboles de leur siècle, et que, s'ils avaient existé réellement, on avait mis

DE l'hISTOIIIK DE LA PHILOSOPHIE. 23

sur leur compte, on avait ajouté à leurs propres ouvrages tous ceux du siècle et du peuple qu'ils représentent dans l'histoire. Le premier encore il a discuté les temps primitifs et les lois fondamentales de Rome , et il a indiqué à la critique moderne quelques-uns de ses plus beaux points de vue: tels sont les mérites de Vico; ils justifient sa haute renommée.

Le vice fondamental de la science nouvelle est la prépondérance de l'élément politique, et Tomission presque complète de deux élémens, lart et la philosophie. 11 était naturel aussi que celui qui parmi les élémens de l'histoire avait vu surtout l'élément politique, considérât surtout les époques où cet élément joue un rôle important, et négligeât celle que domine en >^^énéral la religion , savoir, l'époque orientale. La science nouvelle a un autre défaut. Sans doute chaque peuple a son plan , et parcourt un cercle, le cercle qu'a décrit Vico; chaque peuple a son point de départ, son milieu, sa fin; chaque peiiple a son progrès, son histoire; mais l'humanité n'a-t-elle pas son progrès, son histoire aussi? Outre les lois communes qui les régissent, les différons peuples n'ont-ils pas d'autres rap-

ports entre eux , des rapports de dissemblance, quant à leur caractère , des rapports d'antériorité et de postôpiorité dans le temps , rapports qui ont leur raison et qui constituent des lois , et des lois nécessaires, lesquelles se rattachent à un plan plus vaste que celui de chaque peuple? Voilà ce que Vico n'a pas aperçu. La Grèce donnée, il^en développe toute l'histoire; de même pour Rome , et de même pour le moyen ige. Mais quel est le rapport du moyen âge à Rome, et de Rome à la Grèce? Enfoncé dans les Ricorsi^ dans les retours périodiques des mêmes élémens dans chaque peuple, Vico oublie de rechercher ce qu'il advient de l'humanité elle-même de retours en retours ; il assigne les lois de retour des mêmes élémens dans chaque peuple; mais il n'assigne pas les lois de ces différeus retours jeiitre eux par rapport à l'humanité tout entière. Ce n'est pas assez de répéter que rhumanité avance ; il faut dire en vertu de quelle loi elle avance. Parler d'un progrès sans déterminer son mode et sa loi, c'est ne rien dire. En général , profond dans l'histoire de chaque peuple, dans la nature commune des nations, pour parler son langage, Vico est faible dans

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. a 5

le développement progressif de Thumanité et dans la détermination d*es lois qui président à ce' développement.

Tels sont, Messieurs, les deux grands ouvrages par lesquels s'ouvre la science de l'histoire de l'humanité au dix-huitième siècle. Ces deux ouvrages sont également vrais en euxmêmes , et également incomplets , comme les deux points de vue qu'ils représentent. Mais en se contredisant, ils se corrigent , et poussent avec une force égale à 'un point de vue plus compréhensif. Après avoir traversé et épuisé les deux grands points de vue exclusifs qui se présentent nécessairement à l'entrée de la carrière, il ne restait plus à la science de l'histoire qu'à sortir des points de vue exclusifs de la religion et de l'état, et de leur donner leur vraie place, et leur importance relative, dans un cadre plus vaste qui les comprît tous les deux , et qui comprît en même temps les autres éléraens que Bossuet et Vico avaient sacrifiés. De là la nécessité de Herder.

Les deux premiers ouvrages dont je vous ai entretenus, Messieurs, sont les points de départ, les premiers essais du génie de l'histoire; l'ouvrage d'Herder est un monument qui

-Jlf

indique une époque beaucoup plus avancée : il est venu un grand demi-siècle après les deux autres. En effet tout ce qui manque à Bossuet et à Vico se trouve dans Herder; l'idée fondamentale de Herder, c'est précisément de rendre compte de tous les élémens de l'humanité , ainsi que de tous les temps, de toutes les époques de l'histoire. C'est là ce qui donne à l'ouvrage de Herder une incontestable supériorité sur ceux de ses deux illustres devanciers. Vous y trouvez la religion, l'état, les deux points de vue de Vico et de Bossuet ; et de plus vous y trouvez les arts, la poésie ;, l'industrie et le commerce, même la philosophie; aucun des élémens d'un peuple ou d'une époque n'est négligé. Et non seulement vous y trouvez l'histoire de ces différens élémens dans les époques les plus connues de la civilisation , comme la Grèce , Rome et le moyen âge, mais vous les trouvez encore dans le monde de l'Orient , dans ce monde si peu connu du temps de Herder et où il a fait les premiers pas. Les races, les langues, les religions, les arts, les gouvernemens , les systèmes de philosophie , tout a sa place dans l'histoire de l'humanité telle que l'a conçue Herder. Il faut dire encore qu'il ne s'est pas

contenté de faire entrer dans les cadres de l'histoire tous les élémens de l'humanité et tous les temps , mais qu'il a bien vu et qu'il a montré que tous ces élémens se développent harmoniquement, et même qu'ils se développent progressivement. L'ouvrage de Herder est le premier grand monument élevé à l'idée du progrès perpétuel de l'humanité en tout sens et dans toutes les directions. J'ajoute que parmi les différentes parties dont se compose cet ouvrage, toutes celles qui dans -chaque peuple se rapportent aux arts et à la littérature sont traitées de main de maître; non seulement toutes les connaissances de son temps y sont résumées et habilement employées, mais il y a lui-même ajouté; c'est là que pour la première fois ont été bien expliquées les poésies primitives, surtout les poésies hébraïques et celles du moyen âge; c'est là que pour la première fois la poésie a été mise à sa véritable place, qu'on a ôté pour toujours aux chants populaires l'accusation de barbarie qui pesait sur eux, et qu'il a été prouvé que les poésies primitives des peuples sont des monumens aussi fidèles que brillans de leur histoire. Je ne veux pas oublier parmi les mérites de Herder celui d'avoir ajouté la plus haute im-

portance au théâtre de l'histoire. Herder aussi a vu que dans ce monde rhomme ne pouvait se soustraire à l'influence des climats et des lieux, et la géographie physique a pour la première fois joué entre ses mains, un grand rôle dans l'histoire. Ce sont là, Messieurs, des titres supérieurs, tels que des défauts même graves ne peuvent les obscurcir.

Le plus grand défaut de Herder est d'avoir

^ abordé l'histoire avec un système philosophique

trop peu favorable à la puissance et à la liberté de l'homme. Herder , si grand poète, est pourtant l'élève de la philosophie qui régnait de son temps, entre 1760 et 1780, je veux dire la philosophie de Locke; il a mis les couleurs brillantes de son génie sur cette philosophie , un peu terne en elle-même; il a prêté son enthousiasme personnel à des idées qui n'en paraissent guère susceptibles. Il a très bien vu les rapports intimes qui rattachent l'homme à la nature ; mais il a trop regardé l'horame comme l'enfant et récolier passif de la nature.

^ Il n'a pas fait une assez grande part à son acti-

vité , de sorte que lorsque les suggestions de la nature, de la sensibilité et de l'imagination, n'expliquent pas certains développemens de la civi-

DU L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. ag

lisation, au lieu de les rapporter à l'énergie de l'esprit humain , Herder a recours à des explications mystiques en contradiction avec la théorie générale et l'esprit de son ouvrage. Ainsi pour avoir fait l'homme trop passif, et presque excUisivement sensitif , il ne sait plus comment résoudre le problème des langues ; et comme Rousseau, et depuis M. de Bonald, il le résout par le Deus Machina. L'institution du langage , selon Herder , est d'institution divine ; cela peut être; mais ce n'est pas moins un contre-sens dans l'ouvrage de Herder, où tout est expliqué humainement. Si Dieu intervient dans cette difficulté , il faut le faire intervenir dans d'autres difficultés qui ne sont pas moins grandes; et c'en est fait de l'idée fondamentale du livre. Comme défaut secondaire , je remarque encore que si les arts et la littérature sont en général admirablement traités dans Herder, il y a. d'autres parties qui le sont très faiblement. Mais il est juste de se rappeler qu'à cette époque ces parties n'avaient été traitées nulle part d'une manière approfondie; et que toute histoire universelle est pour la profondeur de chaque partie nécessairement au dessous des histoires spéciales, et les suit à une certaine dist|ince. Enfin , le der-

' li^

3o COURS

nier défaut que je reprocherai à Herder , c'est le manque de précision et un certain caractère général d'indétermination et de y9||ue , qui nuit à l'impression de ses grandes qualités. Herder admet un progrès continuel dans l'humanité, mais il en détermine mal les lois générales , et nullement les lois particulières. Il en résulte que les couleurs du livre sont extrêmement brillantes , mais qu'il y a plus d'éclat que de lumière. 11 est fort naturel que Herder , plus littérateur que philosophe , au milieu de l'élégante société de Veymar, ait un peu travaillé pour ^. les gens du monde ; mais on ne peut pas à la

fois charmer le monde et satisfaire la philosophie. Herder a évité les formules; on l'en a beaucoup loué; moi je prends la liberté de lui en faire un grave reproche. 11 ne s'agit pas de plaire en semblable matière , il s'agit d'instruire et d'éclairer. Or les formules sont l'expression la plus lucide de l'histoire , puisqiae c'est à cette condition seule (je ne parle pas ici des formules arbitraires, mais de celles qui sont les lois mêmes de l'esprit humain), que l'esprit humain peut se comprendre, lui, ses œuvres et son histoire. Malgré ces défauts , l'ouvrage de Herder est encore le plus grand monument élevé à l'his-

^Ry

DE LHISTOIBEDE LA. PHILOSOPHIE. il

toire de rhumanité jusqu'à nos jours ; depuis il n'a été fait aucune grande tentative dans ce genre; au(|in des ouvrages analogues qui ont paru, ou à côté de celui de Herder, ou un peu avant, ou un peu après , en Angleterre , en Ecosse et en France , ne sont guère dignes d'unlgxamen sérieux; je me contenterai de les mentionner. Voltaire a eu le mérite de songer à introduire dans l'histoire les mœurs des nations et les détails de la vie privée : c'est quelque chose. Voltaire, il faut le dire encore, a le sentiment de l'humanité; mais ce sentiment, mal dirigé par une critique sans exactitude et sans profondeur, dégénère constamment en déclamations assez bonnes dans d'assez mauvaises tragédies, mais qui ne valent rien dans l'histoire , où la passion et le sentiment doivent faire place à l'intelligence. D'ailleurs , quand on s'emporte si violemment contre ce qui a gouverné si long-teijips l'espèce humaine , au fond c'est lliumanité qu'on accuse; car enfin un état , une religion ne s'établit pas, ne se soutient pas toute seule; il faut qu'elle trouve quelque consentement parmi les hommes. Il est vrai que sur la fin de son existence elle essaie souvenl de s'en passer; mais d'abord elle n'a pu s'établir que par là ; et je ne

.dis pas seulement par le conseujtement , mais par

l'approbation, par la confiance etjpar l'amour,

^^ en un mot , par la sympathie des niilipft avec les

^^* lois religieuses ou politiques qui leur étaient

annoncée^.

Il u*€st pas possible non plus de prendre au '^■' sérieux l'ouvrage tant vanté de Fergusson sur la société cmlcy ouvrage sans aucun caractère, où règne un ton de moralité fort estimable , mais où la faiblesse d^s idées le dispute à celle de l'érudition.

Parmi les écrits de cette époque il faut distinguer, Messieurs, celui d'un jeune homme qiii, étudiant alors en Sorbonne, y composa , pour sa licence, deux discours en latin sur l'histoire de l'humanité dans ses rapports avec l'histoire du christianisme et celle de l'église. Il y a plus d'idées dans ces deux discours du jeune séminariste que dans les deux longs ouvrages de Voltaire et de Fergusson; et s'il n'avait pas été enlevé par la politique à l'histoire et à la philosophie, je ne doute pas que le licencié de la Sorbonne, ne se fut assis à côté de Montesquieu ; et qu'il n'eût donné un grand homme de plus à la France. On voit que je veux parler de Turgot. Condorcet, ami et disciple de Voltaire et de Turgot tout

DE l'histoire de LA PHllOSOPHIE. 33

ensemble , a déposé quelque chose du caractère de ses deu:^ maîtres dans l'écrit intéressant qu'à la veille dij^ér il légua à la postérité. Cet écrit respire un sentiment d'humanité qui anime et colore chaque page , et demande un peu gratte pour les déclamations, qui étaient alors à- la mode , et pour l'absence complète de critique et?» -^ ^'^ ** d'érudition. Cependant je ne puis m'empêcfier de ♦' ^

regretter qu'on mette de trop bonne heure 1'^^quisse de Condorcet entre les mains de la jeunesse; c'est lui donner une très mauvaise nourriture. Ce qu'il faut aux jeunes gens. Messieurs, "'jÉÉlI

ce sont des livres savans et profonds, même un ' '•*

peu difficiles, afin qu'ils s'accoutument à lutter avec les difficultés, et qu'ils fassent ainsi l'ap- « prentissage du travail et de la vie; mais en vérité c'est pitié que de leur distribuer sous la forme la plus réduite et la plus légère quelques idées sans étoffe, de manière à ce qu'en un jour un enfant de quinze ans puisse apprendre ce petit livre, le réciter d'un bout à l'autre, et croire savoir quelque chose de l'humanité et du monde. Non , Me^ieurs, les hommes forts se fabriquent ^..

dans les fortes études; les jeunes gens qui parmi

34 ' coota

VOUS se sentent de l-avenir doivent laisser aux enfans et ans femmes les petits livres et les ^ bagatelles él^rites : ce n'est que ÉKUi^exèrcice ' viril de la pensée que la jeunesse française peut s'élever à la hauteiur des destinées du dix-neuvième siècle. {jélppiaitdissemem.)J%m*esp\i€fae

»' Hiinsi d'autant plus volontiers que je me à reronnattre dans l'ouvrage de Gondorcet, comme dans celui de Voltaire , un sentiment très vrai d'humanité malheureusement ^ré par Tabsence d'érudition et la dédamatioD. D'ailleurs tout ce qu'il y a de bon, tout ce qu'on a le plus vanté dans VEsquissé àe Gondorcet se trtfuve dails Herder, savoir, le senti- •ment de l'humanité ,; l'idée d'un progrès perpétuel , et cet ardent amour de la civilisation qui, dans Herder, est porté jusqu'à Tenthousiasme; dans Yico , l'enthousiasme n'est pas dans la forme, mais il est dans le fond. Voilà de ces ouvrages que je recommande à mes jeunes auditeurs; ils ne les étudieront pas sans y contracter un amour plus éclairé de l'humanité et de la civilisation , de tout ce qui est beau et de tout ce qui est honnête *; et je me félicite moimême d'avoir encouragé mes deux jeunes amis^

' DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 35

MM. MicheletvCt Quiiiet, à donner à la France Vico et Hefder.

Depuis 'Perder , Messieurs , qu'a-t-on fait , et ^ que reste-t-il à faire? Sans doute il reste au dix-neuvième siècle à élever un monument nouveau qui soit supérieur à celui de Herder de toute la supériorité qu'un nouveau siècle doit avoir sur un siècle qui n'est plus ; les voies sont préparées à une nouvelle philosophie de l'histoire, qui évitant les points de vue exclusifs de Bossuet et de Vico, et fi^lèle à l'esprit d'universalité de Herder, approfondisse davantage ce que Herder a ^ • trop effleuré, et substitue au vague et à Tindétermination des idées une précision et une rigueur véritablement scientifiques. Mais en atr tendant que les travaux accumulés de l'Europe savante produisent un pareil ouvrage , on a fait après celui de Herder la seule chose qu'il y eût à faire , on a décomposé cet ouvrage popr Iç mieux recomposer un jour. Le succès de l'ouvrage de Herder fut immense : dès son apparition les plus beaux génies furent frappés et des idées générales qu'il renfermait et même de la manière dont quelques parties étaient traitées, savoir, les arts et la poésie; et,

si-

la mouvement historique s'accroissant rapidement , on partit du point ou il a^était arrêté en chaque genre pour faire de Muvelies recherches , et ' aller ' plus loin dans la route qu'il avait tracée. Ses inspirations fécondèrent toutes les branches spéciales de Thistoire*; et à Vlûstoire universelle succédèrent des histoii^ approfondies de chacun des élémens de rhumanité et de chacune de ses grandes époques. Or, lorsque aujourd'hui la critique , éclairée par les travaux des quarante dernières années , se remet en présence de To^vage primitif qui les a inspirés , elle ne retroiNk plus le premier enthousiasme, ce qui est impossible, à moins que la science n'ait pas avancé, et dans sa sévérité elle touche presque à rinjustice. Mais il ne faut pas oublier que c'est un monument construit et élevé par les maius d'un seul homme, et de 1 760 à 1 780. Depuis, tout a marché, grâce à Dieu; tandis que l'ouvrage de Herder est resté à la même place. Pour l'histoire des religions, par exemple , sans parler du petit chef-d'œuvre de Lessing, intitulé Éducation du genre humain y le grand ouvrage de Creuzer qu'un digne élève de l'École normale a donné à la France, a laissé

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 3'7

fort en arrière celui de Herder. Winkelman et ; M. Quatremère de Quincy l'oiit également surpassé, pour ce qui se rapporte aux arts de laGrèce. MM. de Schlegel, que Herder a pi;oduits peutêtre, ont pénétré bien plus ayant que leur maître dans la littérature grecque et romaine. Heeren , dans son excellent ouvrage sur les relations commerciales des peuples anciens , a fait aussi de nouveaux pas dans la connaissance de cette branche importante de l'histoire de l'humanité. Montesquieu a traité de Y Esprit des lois avec tout a^ement d'étendue et de profondeur. £n6n Hripartie de l'ouvrage de Herder qui regarde l'histoire des systèmes philosophiques est aujourd'hui, il fau];le dire, au dessous de l'état de nos connaissances ; mais il y aurait là plus grande injustice à demander à celui qui est le père de tous ces travaux partiels la même profondeur de savoir et de critique dans l'ensemble que ses successeurs ont portée dans les différentes parties. Il y aura toujours. Messieurs, quelque chose d'un peu superficiel, ou au moins d'insuffisant dans toutes les histoires universelles , comme il est du sort des histoires particulières, de ne pas joindre toujours à la

^^ IHMr COUB8

^sol^dité de la critique et de l'érudition , des vue» jSt "^(péculatives qui embrassent un ^^aste horison. f^ Tel est aujourd'hui l'état de la scdence faistorique en Europe : de grands et solides travaux ont été entrepris et accomplis silr chaque partie , sur chaque époque; il reste à les réunir, et de toutes ces pièces particulières à former un {[rand tout qui joigne la solidité des histoires particulières à la supériorité des vues générales» qui, après avoir été, comme l'ouvrage de HeT"der, le centre de tous les travaux partiels intérieurs et la mesure de l'état des conm^ssances humaines à ce mojnent, devienne à soBour im point de départ pour une décomposition nouvelle et de nouveaux travs^x spéciaux, plus exacts eucore et plus approfondis que les précédens, qui amèneront la nécessité d'un résumé nouveau, d'une nouvelle histoire universelle supérieure à la précédente, et toujours ainsi, au profit de l'humanité et de la science. J'essaierai, Messieurs , de vous présenter dans le cours de moii enseignement les résultats auxquels je suis parvenu sur l'histoire générale de Fhumaiiité ; mais je m'efforcerai surtout de traiter avec soin et en détail la branche spéciale de Fhistoire

DR L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. ' .timm^m /

de l'humanité qui m'est confiée, savoir, l'his- / <». toire de la philosophie. Et pour achever cette introduction, je. consacrerai la prochaine leçon à vous rendre compte des grands travaux dont l'histoire de la philosophie, a été la matière depuis un siècle.

PARIS. — DE ^IMPRIMERIE DE RIGNOUX rue des Francs-Bourgeois-S. •Michel , n° 8.

JÊ

DE LHISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

»>ttlL. — I a« LEÇON.

SOMMAIRE

Sitjet de la leçon : Dei grands histériens de U philosopha. — Conditions d'un grand développement de l'histoire de la philosophie.: i<* nn grand dèreloppiepifnl de la philosophie elle-même , %^ nn grand développement de l'érodition. — Le premier mouvement de la philosophie moderne a été le cartésiafnisme; le cartésianisme devait produire et il a produit une histoire de la philosophie qui le représente. Bmcker* Son' caractère général; ses mérites et ses défauts. — Le second mouvement de la philosophie moderne est la lutte du sensualisme et de l'idéalisine à la fin du dix-huitième. De là deux histoires de la philosophie dans des -directions opposées : Tiedemann et Tennemann. Leur caractère général. Xicurs mérites et leurs défauts. — État présent des choses.

Il* LEÇOIf. lO JUILLET l8a8.

DE L'HISTOIRE

DB

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ,

Si dans Tindividula réflexion est la faculté qui entre la dernière en exercice, et si dans un peuple et dans une époque la philosophie^ qui représente la réflexion , se développe après tous les autres élémens de ce peuple et de cette époque , et si c'est du dix-huitième siècle que date la culture approfondie de l'histoire en général, la conséquence est que Thistoire de la philosophie, qui

4 cooss

s marche à la suite de rhistoire des autres branif^ ches de la civilisation, ne devait avoir sa place ^ qu'au dix-huitième siècle. Le dix-huitième siècle ^ a pour caractère éminent parmi tous les sièdes le sentiment de l'humanité. C'est au dix-huitième siècle que pour la première fois en graqd l'humanité g commencé à s'intéresser à ellemême. Elle s'y serait donc manqué à elle-même, si elle avait négligé l'étude et l'histoire de ce qu'il y a de plus important en elle ^ l'histoire de la réflexion , de la raison , de la philosophie. Hais outre cette raison générale , des causes spéciales , plus actives et plus fécondes , développèrent au dix-huitième siècle l'histoire de la philosophie.

Recherchez, je vous prie, à quelle condition on peut sMntéresser à l'histoire d'une science quelconque. A une condition, savoir, qu'on s'intéressera à cette science. Faites la supposition d'une science 'décriée et presque totalement négligée ; certes il faudrait avoir un bien grand luxe de curiosité pour s'intéresser à l'histoire d'une pareille science et pour s'en occuper. Remarquez que l'histoire n'est pas chose facile ; qu'elle exige des travaux longs et pénibles, dans lesquels on ne s'engage pas sans un grave motif.

DE l'rISTOIAE de LA PHILOSOPHIE. 5

et ce motif ne peut être autre que le vif intérêt que la science nous inspire. Et non seulement la culture d'une science est une condition né-* cessaire pour qu'on puisse s'intéresser au passé et à l'histoire de cette science , mais c'est aussi une condition indispensable pour qu'on puisse! comprendre ce passé, cette histoire. Mettez un homme qui n'ait pas cultivé les mathématiques en présence de l'ouvrage d'Ëuclide ; d'abord H ne s'y intéressera pas, ensniteil n'y pourra rien cotnprendre. Cela est évident pour les mathématiques; cela n'est pas moins vrai pour les sciences morales, pour la jurisprudence, la législation^ l'histoire politique en général. Gomment celui qui n'est pas familier avec les idées suc lesquelles roulent les sciences morales, qui n'a pas médité sur les problèmes qu'elles renferment^ pourra-t-il comprendre les solutions qui en oÉit été données dans les différens siècles? U en est de même, et à plus forte raison, de là philoso-* phie. Il serait étrange qu'on pût comprendre les livres des philosophes sans avoir étudié les questions philosophiques. Ici plus qu'ailleurs l'intelligence historique est en raison directe de l'intelligence scientifique. Il suit de là que dans toute époque où la philosophie elle-même

n'aura pas ttdté un haut intérêt et n'aura pas été* cultivée arec, le plus -grand soin , oh • ne se sera guère intéressé- à Thisloire de la philosophie, et on n'aura pu la comprendre. Au contraire^ supposes une époque où. la philosophie fleurisse , il est in£aiillible que* là fleurisse aussi l'histoire de la philosophie. Un grand mouve* mctnt philosophique est la condition sine quà noweX en même tanps le principe ceptain d'un mouvement égal dans l'histoire de la philosophie. T^ut grand mouvement spéculatif contient en. soi, et tôt ou tard produit néôessairemeut son histoire de là philoso{^ie , et même une his*toice.de la philosophie qui le réfléchit, qui lui est conforme ; car ce n'esf jamais que sous le point de vue de nos idées propres que nous nous représentons les idées des autres. Appliquons ceci au dix-huitième siècle.

Pour savoir si au dix-huitième siècle il a pu y avoir de grandes histoires de la philosophie ^ et quel a dû être le caractère de ces différentes histoires, il &ut rechercher si le dix -huitième siècle a produit de grands mouvemens pbiloso-* phiques, et quel a été le caractère de ces mou-^ vemens. Or, Messieurs, le dix- huitième siècle a donné une vaste impulsion à la philosophie^

^ooc Thistoire de la philosophie a dû y prendre un grand développement, et le dix-huitième siècle ayant produit des écoles philospphiques très diverses, le dix^huitième siècle a dû avoir des histoires de la philosophie très diverses. On peut à volonté étudier les différentes grandes histoires de la philosophie dans les écoles philosophiques qui ont dû les produire, comme on étudie les effets dans leurs causes ^ ou, comme on étudie les causes dans leurs effets, on peut suivre les grandes écoles philosophiques dans leurs résultats derniers, dans leurs histoires de la philosophie. Ainsi, pour étudier et pour caractériser les différentes grandes histoires de la philosophie que le dix-huitième siècle a produites et léguées au dix-neuvième , il est de toute nédes^ site que nous jetions un coup d'œil sur les grandes écoles philosophiques, qu'a produites le dix-huitième siècle*.

L'histoire moderne n'est pas autre chose que le développement des éléraens dont se compose le moyen âge; la philosophie moderne ne peut donc être autre chose qoe le déve-^ loppement de la philosophie du moyen âge. Tout développement implique une n^étaroorpliose, un changement de forme. La pfatloso--

ft QOCriA

phie moderne ne pouTsit sortir dn moyen Age qo*en en dépouillant la forme. Et quelle était la forme de la (rfiiloaophie du moyen âge? La •oomission à une autorité antre que la raison. Quel est le caractère de la philosophie moderne? La soumission à la seule autorité de la raison. Maintenant quel est le mouvement philosophique qui opéra cette révolution dédstve? quel est le mouvement philosophique qui rempfit de réelat de son principe et de la variété féconde de ses conséquenoes le dtx^-septième siècle et le commencement du dix-huitième? Cest la |ihi<* losopine de Descaites. Dans toute philosophie il finit recherdber trois choses, i ^ le caractère gé* néral, la forme de cette philosophie ; a® sa mé* thode positive; 3^ les résultats ou le système auquel aboutit l'application de cette méthode. La forme et le caractère de la philosophie de Descartes, c'est rindépendance , la nation de foute autre autorité que celle de la réflexion et de la pensée. La méthode de Descartes ^ c'est la psychologie, te compte que l'on se rendà soi-même de ce qui se passe dans l'âme, dans la conscience, qui est la scène visible de l'âme. En effet, dire, comme l'a fait Descartes , que nous ne pouvons rien savoir des existences extérieures et de la

notre même que par la pensée, laquelle se manifeste, nécessairement dans la conscience , c'est dire que le point de départ de toute vraie connaissance est l'analyse de la pensée, c'esU à-dire de la conscience ; telle est la méthode de I>escartes. Je ne peux rien savoir, pas même que je suis, que parce que je pense ; donc l'étude de la pensée est le point de départ unique dana l'étude de la ..connaissance humaine. Or,. Messieurs, tout comme le caractère, la forme ex*, térieure de la philosophie cartésienne, est et sera le caractère constant de la philosophie mo- " derne , de même la méthode cartésienne est la seule méthode moderne légitime. Nous sommes tous des enfans de Descartes à ce titre que Tautorité philosophique, que nous acceptons tous, est la raison, et que le point de départ de toute étude philosophique est pour : nous l'analyse de la conscience , de cette conscience que chacun de nous porte avec lui-même , qui est le livre constamment ouvert sous nos yeux , et dont une^ne philosophie ne doit être qu'un développement et un commentaire. La méthode psychologique a été mise au monde par Despartes, et elle n'abandonnera jamais la philc^o-r

lo eomtt

phie moderne, à BBôins que la philosophie derne ne consente.i 6*abdiquer elle-méibe/ -

Mais^n'oublies pa» , Messieurs , que toute ibé' thode naifsante est &ible ; n'oubliez pas qu'une révolution n'atteint pas d'abord foutes ses con* séquences. Il en a été ainsi ^ de la révofaitioa cartésienne; elle a eu ses commencemeasy et n'a. pas débuté par la fin. La méthode de Descartes, cette méthode si ferme sur laquelle re- .pose la 'philosophie moderne, a chancelé et

presque trébuché dès ses preiàiers pas. Certes,

' je suis loin de penser qu'il n'y ait pas dans les résultats ontologiques de la philosophie catté^ sienne^ ^ies^ points de vue admirables et éternellement vrais ; mais , on ne peut le nier, dans plusieurs cas et dans la plus grande partie de son système , Descartes , parti de l'observation intérieure , aboutit à l'hypothèse.^ Celui qui avait rejeté toute autre autorité que celle de la pensée , embarrassé qu'il est de trouver dans la pensée seule , dans la seule conscience , parce qu'il ne l'avait pas suffisamment interrogée , la raison de l'existence du monde extérieur qui nous entoure; et cependant ne voulant ni ne pouvant détruire la persuasionr

DE l'histoire I>E LA PHILOSOPHIE. î f

irrésistible de cette existence, Fadniet, et sur la foi de qui? sur la foi de Dieu, de ce Dieu qu'il avait d'abord écarté, et qu'il n'a pas encore démontré, et qui, par conséquent, n est encore qu'une supposition gratuite. Descartes en appelle à la véracité divine pour autoriser la vérité des impressions qui nous attestent la réalité du monde extérieur. C'est une pure hypothèse; et voyez quelle est sa nature. Elle est un peu théologique; de sorte qu'après avoir débuté par l'observation de la conscience , il aboutit assez prdmptement à une hypothèse ontologique non justifiée, à une hypothèse qui a précisément le caractère de la vieille philosophie, combattue par Descartes , c'est-à-dire un caractère théolo* gique.

Descartès a régné dans l'Europe entière pendant un grand demi-siècle. En France Malebranche, en Hollande Spinosa, en Irlande Berkley, qu'il faut rs^pporter à l'école de Descartes, en Allemagne Leibnitz ; tels sont les grands hommes que la philosophii^ de Descartes a foi'més et donnés au monde. Or, tous sont plus ou moins pénétrés de l'esprit de la méthode de Descartes, et tous comme Descartes aboutissent plus ou moins r&pidement à des hypothèses, et à des

I a oouRS

hypothèses plus ou moins théobgiques. Il suffit de rappeler la yiston en Dieu de Malebrandie , l'idéalisme de Berkley ^ l'harmonie préétablie de Lmbnits. Ce sotat làles premiers fruits du cartésianisme. M'oublies pas encore que Descartes , après avoir proclamé l'analyse de la pensée , comme le véritable point de départ de la philosophie, à peine le preMer pas adievé , atait. &it' route en quelque sorte par ia géométrie. La. pensée donnée , et l'existence personnelle avec elle 9 ce n'est pas l'induction , c'est la déduotioa qu'il emplbie^ avec tout son cortège, qui -est nécessairement géométrique. Le grand penseur est parti de la pensée ; le grand géomètre a jeté sur la pensée la forme de la géométrie. Il en a été ainsi de tous ses successeurs: tous sont des géomètres, fierkley, Màiebranche, Spinosa , sans être des mathématiciens du premier ordre, possédaient en ce genre toutes les connaissances de leur temps; Leibnitz est le génie même des mathématiques. Tous ont recherché et poussé jusqu'à l'abus la rigueur apparente de la démonstration géométrique.

Les hommes supérieurs que je viens de vous rappeler ii'avaient répandu la philosophie cartésienne que dans l'élite des penseurs. Il restait

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 13

à feire descendre cette philosophie, avec tout ce qu'elle avait de bon et d'imparfait , dans des régions inférieures; il restait à pénétrer les générations nouvelles de son esprit, et à lui donner l'avenir en la faisant entrer dans les écoles. Descartes était un gentilhomme et un militaire, faisant ses livres et les léguant à la postérité sans se soucier beaucoup de leur succès; Malebranche était un moine , Berklç^y un grand évéque , Spinosa un solitaire , Leibnitz un homme d'état qui n'a même laissé que des fragmens en tout genre. Il fallait au cartésianisme un grand professeur : telle est la place et la destinée de Wolf. Wolf est le représentant de la philosophie cartésienne dans l'école. La méthode de Descartes est enfin consacrée ; la psychologie constitue pour ainsi dire officiellement la base et le point de départ de toute bonne philosophie; car, on ne peut trop le répéter, si c'est à

un temps plus rapproché de nous qu'il faut rapporter le progrès et, le perfectionnement de la méthode psychologique , la gloire de l'invention et du premier emploi de la méthode appartient à Descartes. Wolf a donc une psychologie régulière, dans laquelle on trouve tout ce qu'il pouvait y avoir de psychologique dans le premier

1 4 coims

mouvement cartésien. La philosophie de Descartes prit entre tes niains de Wolf la forme qu'elle recevra toujours des mains d'un professeur , un appareil un peu pédantesque. Déjà Descartes et ses successeurs inclinaient à la forme géométrique; cette forme prit un caractère exclusif dans les écrits et dans l'enseignement de Wolf. Tout y procède par principes, par axiomes, par définitions et par corollaires. Après être sortie de l'école, la philosophie y est rentrée. D'un autre côté, si l'indépendance d'esprit est entière dans Wolf, si la philosophie y est sépai'ée de la théologie , elle n'en a pas moins à son insu un caractère semir tbèoîogique. Wolf est leibnitzien, et l'on connaît la haute orthodoxie de Leibnitz. Ainsi vont les révolutions; elles s'élancent d'abord par delà leur but, puis elles viennent se rasseoir tout près de leur point de départ. Elles ne reculent jamais; mais après bien des mouvemens, il leur suffit d'avoir fait un pas, ^t de pas en pas l'humanité se trouve un jour avoir fait bien du chemin. Mais elle ne fait qu'un pas à la fois. Le premier mouvement cartésien finit à Wolf ; là, son cercle est accompli; il est arrivé à son dernier terme en toutes choses; sa forme, sa

OB l'histoire DB la PHILOSOPBIK. l5

méthode , sa doctrine , en mal comme en bien, ont trouvé leur dernier développement.

Que restait-il à faire au cartésianisme après WolP Il ne lui restait qu'une seule chose à faire , une histoire de la philosophie. Toutes les conditions y étaient : immense intérêt répandu sur les matières philosophiques par une génération de grands hommes , méthode nouvelle qui devait provoquer une haute curiosité de connaître les méthodes diverses avec lesquelles les devanciers du cartésianisme avaient opéré en philosophie ; système complet , psychologique , logique, ontologique, cosmofogique, mathématique , de manière que dans tous les systèmes que le passé pouvait présenter, il n'en était pas un seul que ne put aborder, embrasser et me* surer la philosophie nouvelle.

Une seule condition à remplir restait encore. Pour écrire l'histoire de la philosophie il ne suffit pas qu'on s'intéresse au passé et qu'on soit capable de le comprendre, il faut encore qu'on le. connaisse et qu'on le connaisse parfaitement; il faut donc des études variées et profondés, des recherches pénibles; en un mot, l'érudition est une condition extérieure qui doit se joindre aux conditions intrinsèques que je vous ai rap-

l6 COURS

pelées, afin qu'une histoire de la philosophie soit possible. Or , ces conditions étaient admirablement remplies en Allemagne du temps de Wolf : tout le monde sait que rAUemagne est le pays classique de l'érudition et de la critique historique.

De ces diverses raisons rassemblées et combinées résulte la nécessité d'une histoire de la philosophie, et la nécessité de Brucker. Bruck^ est le représentant du premier mouvement de la philosophie moderne dans l'histoire de la philosophie. Là est aussi la nécessité de ses mérites et de ses défauts. Le mérite éminent que présente dès le premier aspect le grand ouvrage de Brucker^ c'est d'être complet. UHistoria aitica philosophiœ commence presque avec le monde

et le genre humain , et ne se termine qu'aux derniers jours de la vie de l'historien. C'est merveille avec quel soin Brucker a recherché les premières traces de la philosophie : il commence au déluge, d'où résulte p/iilosophia diluuiana; il a même essayé de remonter au delà, d'où résulte philosophia antediluviana. La jeune Amérique n'a pas échappé non plus aux regards attentifs de Brucker; il cherche dans ses parties les plus barbares des vestiges philosophiques. On ne sau-

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. t')

raît avoir plus de respect pour la raisoB , pdâf là philosophie 4 pour Thuitianité; èlr k ôe iittë Brùcker mérite aussi an plus hatit degré le i^^ pect de tout ami de l'humanité et de k philosophie. Il a abordé, parcouru, èrxpiôsé tou^ les systèmes et tous les siècles. £t il ne • â'agit jjlas ici de quelques aperçus superficiels ; l'^rtfditioffil Consciencieuse dcr Brucker a tout approfoddi. Bruckei^ a lu avec le plus grand sodn tous tea ôu-^ vrages dont il parle , ou quand il d'à pu s'étt procurer quelques-uns^ ce qui était inévitable, il n'en parle que sur des renseignemens précid, avec des autorités qu'il a soin d'ënuméi^et , afin de ne pas induire en «rreur« Brucker e^t certainement un des hoinmes léa plus siavans dé son temps. Son impartialité n'est pad moiûdte que son- érudition. Voyez quels longs et fidèle^ extraits il donne de chaque doctrine qu'il divisé et subdivise en différens points , en uti certain nombre d'articles classés et numérotés dans Uii ordre qui ne semble?» rien laisser à désiret. En général l'ordre est un des^ grands mérite? cïé Bruibker. Il suit l'ordre €hron0logique , l'ordre même ilans lequel il a été donné à Thumanité dé ^e développer ; etén effet tout-antre est une injtii^ à l'humanité, une sorte d'imrpiété philosophiijtaé. '

PHIL. — I a* LEÇON. 1

Brucker présente scrupuleusement tous les systèmes dans la série des temps et la succession de leur développement réel, avec des classifications claires et précises dont la rigueur apparente rappelle Wolf , et nous avertit que Brucker est dans Thistoire le représentant d'une école de géomètres.

Les vices de Fouvrage de Brucker tiennent à l'exagération de ses meilleures qualités. Brucker est complet , mais il Test avec luxe. Comme je l'ai dit, il remonte avant le déluge, -et il se perd dans les recherches les plus minutieuses sur ce qu'il appelle philosophia barbarica et philosophia exotica. De là il arrive que, quoiqu'il ait séparé la philosophie de la théologie, le soin d'être complet le conduit quelquefois à oublier la sévérité de cette division. En effet, s'il y a un peu de philosophie dans l'humanité naissante, il y a beaucoup plus de religion et de mythologie; et le savant Brucker, qui ne mêle jamais ces deux choses dans le corps de l'histoire, les confond à son origine. Il raconte les mythes de. k, Perse, de la Chaldée, de la Syrie, qu'il donne pour des systèmes philosophiques. Brucker est plein d'érudition , mais il manque de critique; il cite avec le plus grand

soin toutes ses sources, toutes ses autorités; mais il ne' les discute guère, et s'appuie souvent sur des autorités plus qu'incertaines et sur des monumens d'une authenticité très suspecte. Enfin , si j'ai rendu justice à l'ordre qui règne dans l'histoire de Brucker, je dois ajouter que. cet ordre est plus apparent que réel. Brucker suit l'ordre chronologique, mais matériellement, sans en comprendre la profondeur; il ne voit pas que l'ordre extérieur de succession dans le temps renferme un véritable ordre de génération, et la relation de la cause à l'effet; il n'a pas vu que chaque système , que chaque époque philosophique est cause relativement au système et à l'époque qui suit, de sorte que l'ensemble des systèmes est une série de causes et d'effets unis par des rapports nécessaires, lesquels sont les lois de l'histoire. Toutes ces choses ont échappé à Brucker, qui ne voit dans la succession des systèmes qu'une juxtaposition fortuite. L'ordre de Brucker n'est donc qu'une confusion véritable masquée sous l'ap-> pareil géométrique du wolfianisme, sous des classifications, des divisions et subdivisions qui ont l'air de ressembler à un plan nécessaire , mais qui ne contiennent réellement aucun plan. Enré-

lO COURS

siiméf.Brucker représente dans Thistoir^ Bë là philosophie la première révolution qui a àrrabhé la philosophie au moyen âge; cette première révolution, si glorieuse pour l'esprit humain j a engendré la philosophie moderne, mais elle ne Ta pas achevée. De même VHistoria- critkaphi* losophiœ est un monument admirable d'étendue, d'érudition et de clarté apparèhle-, biais cie n'est et ce ne pouvait pas être le dernier ttiôl dis l'histoire de la philosophie. Élevé du dii* septième siècle, Brucker florissait aii cômméiicèmlent et au milieu du dix-huitièihe; Bi^uék^ est le père de l'histoire de la philosophie , bdmtnë Descartes est celui de la philosophie moderne. Son ouvragé a été la base de tous les travaux contemporains du même genre. Ces travaux manquant de caractère propre, nous tté rtoUà en occuperons point ici. L'histoire n'est pas une chronique, Messieurs; elle. ne relève que ce qui a un caractère décidé. Pour trouver, après Brucker , de nouvelles histoires de la philosophie, qui aient un caractère historique, il faut s'adresser aux nouveaux mouvemens philosophiques qui sont sortis de la révolution cartésienne, et qui remplissent et partagent la dernière moitié du dix-huitième èiède.

L'esprit humain devait faire un nouveau pas« La ciyilisatiop moderne devait avancer et la p)ii^3opbie ^vec elle. Le résultat de la révolu- (ioi^ cartésienne avait été d'éclaircir le chaos |[)(8 1^ sçolastique; mais les ténèbres d'un si long passé étaient trop épaisses pour se dissiper en une fois et en un jour ; et la philosophie de Descarte$ , après avoir étonné et remué le di^ -septième siècle, ne suffisait plus au dix^ buitièrne. Daqs le vas^e cadre du cartésianisme, te^ que l'avait laissé Wolf , coexistaient et cobal^it^ient paisiblemisnt deux points de vue différeps, deui: philosopbies , et celle qui, trouvant dan^ la copQcience mi élément passif et fatal qu'elle ne peut pas rapporter à la pensée libre, le rapporte au monde extérieur,. et considère particqlièrement ce côté de l'âme et des choses; et en même temps cette autre philosophie qui,, trouvap^ ayssi dans la conscience des phénomènes très différens de ceux de la sensation, les rapporte i^ la pensée, et néglige Coût le reste pour s'arrêter surtout à la pensée. Ces deux philosopbies coexistaient dans le v^olfianisme, par conséquent elles n'avaient pas reçu, elles n'ayaiieat p^^ pu recevoir leur complet développemeqt. Ppi^r que le$ puissances cadiées qui résidaiqqt en elles pusaeat $e montrer et se développer

Page 1