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pleinement 9 il fkliait que chacune de ces philosop«hies se développât d'une manière exclusive. De là la nécessité de deux mouvemens opposés qui manifestassent daiis toute leur étendue et dans toute leur énergie les deux élémeus qui se trouvaient dans le wolfianisme ; de là la nécessité de l'empirisme et de l'idéalisme, non plus enveloppés l'un dans l'autre de manière à ce que ni l'un ni l'autre n'eût et ne connût son vrai caractère, mais complètement développés et par conséquent divisés , en pleine contradiction l'un avec l'autre, et dans cette guerre puissante et féconde qui remplit la fin du dix-huitième siècle et que le dix-neuvième a trouvée dans le monde en y arrivant. Je signalerai rapidement chacun de ces systèmes et le suivrai dans l'histoire de la philosophie à laquelle chacun d'eux devait aboutir.
Locke, Messieurs, est aussi un enfant de Descartes; il est pénétré de l'esprit de sa méthode; il rejette toute autre autorité que celle de la raison, et il part de l'analyse de la conscience; mais au lieu de voir dans la conscience tous les élémens qu'elle comprend , sans rejeter entièrement l'élément intérieur, la liberté et Tintelligence, il considère plus particulièrement l'élément extérieur ; il est surtout frappé de la sen-
DE l'histoire de Là PHILOSOPHIE. a3
sation; la philosophie de Locke est une branche du cartésianisme, mais c'en est une branche partielle et exclusive. Cette philosophie devait avoir son développement; mais c'est un fait qu'elle ne Ta pas eu dans le pays de son auteur. L'Angleterre, Messieurs , est une île assez considérable; en Angleterre tout est insulaire, tout s'arrête eu certaines limites : rien ne s'y développe en grand. L'Angleterre n'est ^as destituée d'invention ; mais l'histoire déclare qu'elle n'a pas cette puissance de généralisation et de déduction qui seule pousse une idée, un principe à- son entier développement , et en tire tout ce qu'il renferme. Comparez la révolution politique de TAngleterre avec la notre, et voyez la profonde <Ufférence de leurs caractères : d'un côté tout est local et part de principes secondaires; de l'autre tout est général et idéal. Or, pour que le principe de la réforme politique anglaise se répandît dans le monde et portât ses fruits, il avait fallu que ce principe passât le détroit et se développât ailleurs , dé même il fallait que le prineipe de la philosophie de la sensation passât le détroit et arrivât chez un peuple qui, par une foule de raisons , par sa langue presque universelle, par sa situation géographique ^centrale, par son caractère à la fois décidé et flexible^ par la netteté
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«ft l'énergie de sa pensée , ne reculant jamais devant les conséquences quelles qu'elles soient d'un principe/ et doué au plus haut degré de la faculté de généraliser ses idées , est par conséquent le plus propre à les répaqdre; car une idée est admise par d'autant plus de mondequ elle est plus générale, qu'elle est moins locale et moins étroite. Il a donc fallu que la philosophie de Locke passât (^n France; c'est là seulement qu'elle a porté ses fruits ; c'est de là qu'dle s'^st répandue dans toute FEurope»
La philosophie de la sensation est encore incertaine dans Locke ; le philosophe anglais fait jouer à la «sensation un grand râle , mais il a une place aussi pour la réflexion. Ge fut un Français, qui donna à la philosophie de Locke son vrai caractère et son unité sj^stématique , en supprimant le rôle insignifiant et équivoque que Locke avait laissé à la réflexion. Gondillac démontra que, puisque la réflexion de Looke n'avait pas de vertu qui lui fût propre , pas d'idées, pas de lais qu'elle tirât de son propre fond et qu'elle ajoutât et imposât à la - sensation , une pareille réflexion n'était guère autre chose que la sensation elle-même un peu modifiée; il démontra que les différens modes 4e la réflexion qui, selon Locke, constituent
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. ^ 23
toutes le^ facuUés humaines, n'étaient que les divers mpde3 de U sensation , de sorte que la sensation, soit d(ins sa fopme primitive c^'im^pressiou organique, soit sous la forme de Tab* stractioQ et de la généralisation, est Félément unique, et ^)énle l'unique instrument dd lu connaissance. En .effet dans Condillac , une fois ^ sensation donnéie^ par le monde extérieur, elle feit toute ^^nle se^ affaires; elle devient, au moyen de certaines circonstances, attention^ compar^rison ) raisonnement; elle devient toute nDtelligence et même toute la volonté; elle de-r vient toute la conscience, Tame tout entière. Qii^est-ce alors que Tame? La collection dea sensations généralisées ou non 9 mai& toujours sans unité, sans substance, sans force causattrice. Je signale la marche de CondiUac, J9 ne la critiqqa pas ; je vous prie au contraire de remarquer l'audace systématique qu'il a fi^Uu à Condiliac pour tout ramener à la sen* isation, et pousser la philosophie de Locke à ses vraies et nécessaires conséquences. Souf ce rapport. Messieurs, le Traité des sensations est un véritable monument historique. CondîHae avait donné h la philosophie djs la sensation sa métaphysique ; il lui fallait une morale. Hçlvétiiis la lui a donnée. Les seasations, outrç
a6 Goifss'
lecaiactère qu'elles .ont de se rapporter & certain» objets ou de lie s*y rapporter pas, outré letir propriété représentative, ont auissi leur propriétéaffecti^e; elles ontia pï'opriété'd'étrè agréables ou désa^g[réables, d'exciter le plaisir 6u la peiile. Elkbien; évites les sensations, qui pourraielit vousdonner de la peine,re(!hercbéB lés sensations' qui pourraient vous donner du plaisir ; ▼oilà la morale tout entièréTdflins son principe le {Ans général. Saitlt-Lathbert s'est chargé de tirer dis ce principe les stpplications lès plus positives , etd'e&'coinposet un véritdble<îode,dbnt1epUn8ir et la Volupté sont les fondeméns, et l'utilité pér* inelle, le dernier corollaire. Il y a' pliis: il £ilit encore que cette morale eût sa politique'; elle Ta eue , et il a été déclaré, décrété même que, l'individu n'ayant d'autre loi que son intérêt bien ou mal entendu , une collection d'individus n'en pouvait avoir d'autre, qu'ainsi ces collections plus ou moins considérables d'individus qu'on appdllé les peuples n'avaient pas d'autre loi que leur volonté, c'est-à-dire, dans le système, régnant , leurs désirs, c'est-àdire leur bon plaisir, et qu'en un mot, la souveraineté du peuple était le seul dogme politique iégilime. On a appliqué la même théotie à toutes les sciences^ à là inédecine, par exemple;
et comme en métaphysique le moi ou l'ame n'était que la collection de nos sensations , en physiologie la vie n'a plus été que la collection des fonctions, sans unité. L'harmonie de ces fonctions devient alors fort étrange, mais on a sauté à pieds joints sur toutes ces difficultés, et la médecine a eu sa philosophie toute empirique.
Il fatlait bien qu'une telle école , si complète et d'un caractère si net et si pronottcé, eût aussi une histoire- de la philosophie qui lui fût conforme; il le fallait, donc elle Fk eue. Mais , Messieurs , n'oubliez' pas la condition nécessaire pour qu'il s'élève quelque part une histoire de la philosophie, âavgir, les habitudes laborieuses de l'érudition et même de la philologie ; car rieïi n'est plus pénible que l'histoire de la philosophie. Jugez combien il faut de courage et de patience pour s'enfoncer dans l'étude de monumens écrits dans des langues savantes, souvent à moitié dégradés par le temps, et si difficiles à conîprendre qu'aujourd'hui même, après un siècle entier d'efforts habilement dirigés , il est plus d'un monument important qu'on n'a pu encore bien déchiffrer et interpréter. Qu'on juge des autres difficultés! En vérité l'histoire de la philosophie
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fOn tufftoirf de la pl»)g3opbie; sm }é n'appelle fm ^iatoire ^e la pbUo^opbie quelques aaaMs tipn^ qu^ Qondtilac a laissé tomber çàrel là sur çertaiqa systèmes , et je n'appelle pas davantage bistQ^re de la philosophie les eiL traits qu'il a plu à Piderot de tirer de rexcellent ouvragn de
Bjtucker , gguf à y ajouter des déclamations ou des épigraïQpies. C'est là se moque? des travaus: de ses seinl^lables, ce n'est pas en faire l'histoire. Il fallait donc que le système de la sensatioii passât d^n^ un p^ys où l'habitude et le goût jde J'iérudiltjiQn lui permirent de se r^oudre en une histpire de la philosophie; H i&Uait qu'il passât daiDs le pays de Brucker. Sans doute l'esprit de
DE l'histoire i3lÉ LA PHILOSOPHIE. ^§
rAnêrnàgiië rë&i^te à là {Shild^ophié d^ la Èènk^tioti. toutefois cëttfe philosophie ne ptitivalt p*é hégtier ëtt France iààn^ pias^er le Rhih çôrïitAé elle avait passé le détfoit. Elle eut dôhe aussi tltt moment tle âuôeès en AUeiâàghe J inaiâ cômnië l'iesprit germanique y réphghe , elle n'a pas etl eti AlleiilÉighe , elle ne pouvait y avoir dé gtâtids représentans. Elle sôûihit léS esprits ordinaires plii*mi lesquels il s'éh tH^Uvâ Un qui mit sôû érudition et sa sdéUee au seHrice de cette philosophie. Mais remarquez que pour un vrai skvant Un«ystèmé ttop étroit est fort îttcortitnode. Si pénétré que l'on soit de l'idée exàlusive qUt voua domine, le commerce dé grands maîtr&â qui n'ont pas pensé comme vous, eàt Une ï*udë épi^uve et isouveiit un remède utile à l'entètemeUt systématique. Platon et Arîstotè, par exemple, qUand on les lit dans leur langue, et par codséqueut qu'on est forcé de les étudier et de les méditer, troublent Un peu le point de vUe exclusif de la seUsation. Aussi l'homme savatit qui avait entrepris uûé histoire de la philosophie d'âpres le point de vue de la sensation, précisément peireë qu'il travaillait avec éonséiehùé , et qu'il ëe mettait réellement en prétende âés grands iHonumens de l'histoire, devait perdre
3o COURS
quelque chose de la rigueur de son point de vae systématique. C'est ce qui lui est arrivé. Son ouvrage peut bien être considéré conime celui qui représente le mieux le point de vue de la philosophie de la sensation appUqué à l'histoire de la philosophie; mais ce point de vue s'est fort adouci en passant par l'érudition allemande, et Tiedemann rappelle plutôt Locke que Condillac. Tel est le caractère du grand ouvrage de Tiedemann. De là tous ses mérites; de là tous ses défauts.
Le premier mérite de Tiedemann , c'est sa parfaite indépendance. La philosophie empirique , fille de la philosophie cartésienne , sépare aussi, même un peu trop violemment , la philosophie de la théologie. Cette sévérité se retrouve jusqu'à la rigueur dans Tiedemann; il n'y a plus trace de la plus légère confusion. En second lieu, Tiedemann est aussi savant que Brucker; il a autant et plus lu peut-être, et il a mieux lu ; aussi érudit que son devancier , il est plus critique. Il ne lui suffit pas de citer ses autorités , il les discute ; il ne se contente pas de donner quelques extraits plus ou moins étendus des monumens philosophiques, il pénètre dans leur esprit, et c'est à faire connaître cet esprit qu'il
DB L^HISTOIBE DE LA PHILOSOPHIE, "^v 3l
s'attache ; d'où le titre de son histoire : Espnf de la Philosophie, spéculative. Troisièmement^ Tiedemann suit Tordre chronologique comme Brucker; de plus, il y joint un regard plus ou moins profond à l'histoire politique, à laquelle Brucker s'était contenté d'emprunter ses. classifications« Brucker part de l'histoire politique pour appliquer ses grandes divisions convenues à l'histoire de la philosophie, sans rechercher les rapports réels qu'il peut y avoir entre l'histoire de ]a philosophie et l'histoire générale. Tiedemann a été plus loin, et toujours il indique les rapports qui rattachent l'histoire de la philosophie aux autres parties de l'histoire. Enfin, l'ouvrage de Brucker, comme le v^olfianisme ^ se recommande par une grande clarté apparente qui couvre une confusion réelle. Au contraire, le point de vue théorique de Tiedemann étant, il est vrai, borné, mais spécial , déterminé , précis , l'application de ce point de vue à l'histoire devait donner et donne en effet une histoire de la plus grande précision. Les défauts de Tiedemann tiennent à l'école à laquelle il appartient. D'abord Tiedemann, dans son indépendance philosophique, sépare la philosophie de la théologie, et il a raisoix.
Ri
car ce sont des choses essedtleU^inent distitictés; mais là petir de la théologie le jette datfs des scrupules exagérés. Il est bieti vrai (et c'est ftiissi ma propre opinion ) qUe TOrient est beétn Coup plus mythologique que philosophique , et que c'est par là surtout qu'il se distingue de rOcddent ; mais il ne faut pas dire d'une manière absolue que l'Orient ne contient kt^ enlie philosophie, aucune trace de réflerâon ; cependant Tiedemann , sur l'aspect théologiqUé que présente l'Orient , le retranche absokunent de l'histoire de la philosophie et commence k la Grèce. EbsUite ^ Tiedetnann est un eicellent critique; mais sa critique est quelquefois un peu trop dubitative et sceptique; il fait très bien de discuter certaines autorités avant lui trop légèrement admises ; mais il y a beaucoup d'oùvrages que Tiedemann a cru apocryphes et qui aujourd'hui sont démontrés authentiques Ou du moins comme renfermant dans leurs idées générales, sinon dans leur rédaction formelle, des traditions qu'il faut rapporter à ceux auxquels sont attribués ces ouvrages. Mais le plus grand tort de Tiedemann , c'est l'esprit exclusif qu'il transporte dans l'histoire. Il est tout nïoderne , quoique très savant, et il ne sait paS entrer dans
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 33
l'esprit des systèmes antiques. Par exemple, les argumens qu'il a mis aux dialogues de Platon sont de perpétuels contre-sens , et l'on ne peut s'empêcher de sourire en le voyant appliquer à dé pareils monumens la petite mesure de la philosophie de hocke ^ paupertinaphiiosophiay (lit Leibnitz.
Un des mérites de Tiedemann que j'ai oubliés et que je m'empresse de vous rappeler, c'est qu'il est progressif. Brucker ne sait pas trop si l'histoire de la philosophie a avanrcé ou reculé depuis l'Orient jusqu'à nos jours, si le passé a eu ses perfectionnemens, si l'avenir perfectionnera le passé , ou si l'avenir ne fera pas mieux de s'en tenir au point où s'est arrêté l'excellent Brucker avec Wolf , son maître ; tandis que Tiedemann croit à la perfectibilité de la raison hurnaine, et termine son ouvrage en invitant son lecteur à l'espérance et à la foi dans l'avenir. C'est là un mérite réel; mais il faut ajouter que Tiedemann , quoique progressif , n'a nulle paît essayé de déterminer les lois du progrès général dont il parl^ ; d'où il suit que précis et clair dans chaque partie , il est obscur et vagiie dans l'ensemble, et qu'à la rigueur il n'a pas
PHIL. — I a« LEÇorf . 3
d'ensemble, qu'il manque d'ordre et de plan véritable.
Tel est le représentant de école de Locke, dans l'histoire de la philosophie; il me reste à vous signaler l'école contraire , et à vous montrer comment partie d'un principe opposé, et l'ayant suivi avec la même con séquence , elle a dû aboutir à une histoire de la philosophie tout opposée.
Il est incontestable que dans le sein de la conscience il y a un ordre de phénomènes qui viennent du dehors , et que la pensée ne peut rapporter à elle-même : cette vérité a sa représentation dans la philosophie de Locke; mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans la conscience des phénomènes qui ne sont pas réductibles à ceux-là. Je ne démontre rien, j'indique. C'est à la pensée , non à la sensation , qu'il faut rap- ' porter l'idée de l'unité, l'idée du nécessaire, de l'infini, du temps, de l'espace, etc., toutes idées sans lesquelles il n'y a pas même une seule conception possible. Les phénomènes du multiple, du variable, du divers, du fini que donne la sensation , ne seraient pas même concevables , si à la pensée n'étaient empruntés d'autres élémens, savoir, l'idée d'unité, d'infini.
D£ l'histoire D£ LA PHILOSOPHIE. 35
de substance, etc., qui s'ajoutant aux phénomènes sensitifs , composent la totalité de la conscience. Cette totalité est la réalité; mais quand la réflexion qui divise tout pour tout éclaircir, s'enfonçant dans la conscience, est frappée de l'impossibilité de compléter une conception quelconque avec les élémens extérieurs tout seuls et de la nécessité de recourir aux élémens internes de la pensée, elle est si bien frappée de la puissance de ces élémens internes , qu'elle y concentre son attention. Nous rie pensons qu'avec notre pensée , et même ce monde extérieur nous ne le connaissons que parce que nous avons la feculté de le connaître , et la faculté de connaître en général. C'est donc cette faculté et ces lois qui semblent constituer toute la réalité de l'intuition extérieure elle-même. Il en est ainsi de notre ame , il en est ainsi de Dieu , il en est ainsi de^ tout ; nous ne pouvons rien connaître que par la faculté que nous avons de connaître, et par les lois de cette faculté. Telle est l'origine naturelle et nécessaire de l'idéalisme. L'idéalisme est cette philosophie qui, frappée de la réalité, de la fécondité et de l'indépendance de la pensée,, de ses lois, et des idées qui lui sont inhé-
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raotes. concentre toute son attention sur oes idées, et y voit lesfmucipes de toutes choses. L'idéalisme est tout ansû vrai, et il était aussi nécessaire que rempirisme. Sans Tempirisnie TOUS n'auiies jamais su tout ce. qui était contenu dans le sein de La sensation ; sans Tidéalism^ vous n'auriez jamais connu, la puissance propre de la pensée. Dans ce dix * huitième siècle, qui partit tout ocdupé par le sensualisme, ridéalisme a eu sa place ^ et sa place nécessaûpe, '^^ parce qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain de s'abdiquer lui-même, et que quand une éccAe prend un des.cûtés de la conscience pour fai conscience tout entière, il s'élève nécessairement use autre école qui prend le côté opposé, afin , je le répète , que toutes les puissances de l'ame humaine soient connues et développées.
C'était en Angleterre que la philosophie de la sensation avait fait sa première apparition; c'est d'une province de l'Angleterre qu'est partie la première protestation contre cette philosophie. Je définis la philosophie écossaise , Messieurs , une protestation *honorable du sens commun contre les extravagances des dernières conséquences du sensualisme. Que ce soit là son titre
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 37
à l'estime des gens de bien. Mais elle u'a pas été plus loin dans cette route nouvelle que Locke n'avait été dans la sienne. L'école écossaise s'est bornée à revendiquer quelques uns des élémens oubliés de la nature humaine, et à remettre en honneur quelques unes des idées fondamentales de la raison qu'elle a décrites avec les caractères qu'elles ont incontestablement aujourd'hui ; mais elle n'a pas même cherché à en faire le compte , ni à remonter à leur origine , ni à les suivre dans leurs applications légitimes; elle a un commencement de psychologie ; elle n'a pas une logique régulière ; elle n'a pas une métaphysique véritable, une théodicée, une cosmologie ; elle a un peu de morale et de politique, mais pas de système à proprement parler. Le mérite des Écossais, comme celui de Locke, est le boâ sens et la clarté; leurs défauts, comme ceux de Locke encore , sont l'absence de force spéculative, le manque d'étendue, de rigueur et de précision. Par conséquent, sans parler du défaut complet d'érudition, une pareille école ne pouvait pas avoir une histoire de la philosophie. Le bon sens est à la fois et la base de la science et le point auquel la science doit revenir. Mais il ne faut pas confondre te simple
bon sens avec la science, c'est-à-dire avec le développement illimité de la réflexion en tout sens sans autres bornes que celles des forces de notre nature. C'est par le sens commun que le genre humain , sans efforts scientifiques , se sauve de l'invasion du matérialisme; c'est par l'instinct d'un bon sens généreux que les âmes d'une certaine trempe échappent à la philosophie de la sensation ; c'est là , je le répète , le point de départ de la science, mais ce n'est pas la science; et tout comme la philosophie de la sensation n'avait pu, entre les mains anglaises de Locke, parvenir à son entier développement , de même le pâle idéalisme de l'école écossaise ne pouvait recevoir de l'enseignement sage et timide des dignes professeurs d'Edimbourg, le mâle et brillant caractère qui lui était nécessaire pour attirer l'attention de l'Europe, et lutter avec succès sur un grand théâtre contre les séductions et le génie de l'école opposée. Enfin comme il avait fallu que la philosophie de Locke passât le détroit pour faire fortune, de même il fallait à l'idéalisme une autre terre que rÉcosse pour y prospérer, et déployer la puissance et la fécondité de ses principes.
En France, il fut représenté par deux hommes
DB l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 89
dont l'un , M. Turgot , enlevé de bonne Ifeure à la philosophie par la politique, ne rendit contre les conséquences de la philosophie de Condinac que des combats partiels et sans éjclat, et dont l'autre , plus littérateur que philqsophe , tantôt le complice, tantôt l'adversaire de la philosophie régnante, épuisa son génie bizarre en protestations sentimentales qui n'appartiennent pas même à l'histoire de la science. On voit que je veux parler de Rousseau.
Il était réservé à l'Allemagne , à ce pays se- ^ rieux et méditatif qui avait déjà produit Leibnitz et Wolf , de donner à l'idéalisme son véritable représentant au dix -huitième siècle; ce représentant est l'illustre Kant. Kant est un élève de Descartes comme Locke ; il a le même caractère général^ la même méthode que Locke, car ce caractère et cette méthode sont à jamais la. méthode et le caractère de la philosophie moderne; Kant sépare d'une main ferme la philosophie de la théologie ; il part de l'analyse de la conscience ; seulement il s'attache à l'élément opposé à celui de Locke. Toute la différence est là. La grande entreprise de Kant est une Critique de la pensée indépendante et de ses lois en toutes choses; sa gloire est une statis-
4o , COURS
tique complète des lois intérieures de la pensée. U ne se contente pac d'indiquer ces lois , il les approfondit, il les poursuit dans toutes les sphères de la pensée, les énumère, les décrit, les classe.
Apparet (domus intus.
Kant est le véritable fondateur de la psychologie rationnelle; mais il n'était pas homme à s'arrêter là. Les lois de la pensée énumérées , dé- ^ crites et classées, Kant se demande comment de ces lois qui sont propres à la pensée on peut arriver légitimement au monde extérieur , à Dien , à tout ce qui n'est pas le sujet pensant ; et là, dans sa sévérité logique, il lui semble que ces lois étant propres au sujet de la pensée, c'est-à-dire étant purement subjectives, il est illogique de tirer de lois subjectives aucune conséquence objective et ontologique. Sans doute c'est un fait, un fait de conscience, que nous croyons au monde extérieur, à Dieu, à des existences autres que la notre, à des objets réels; mais nous n'y croyons que sur la foi de nos propres lois; ainsi ces croyances, nécessaires dans la sphère psychologique, reposant sur une base toute subjective, renferment, quand on
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 4^
veut les tirer des limites de la conscience et les appliquer à des objets extdteies, un paralogisme, un cercle vicieux. Kant a presque retranché l'ontologie de la philosophie; à force d'avoir habité dans les profondeurs de la pensée , il l'a prise pour le seul monde réel; il a agrandi la psychologie , mais il en a presque fait la philosophie tout entière. De là , une théodicée sublime, mais dont le seul fondement est une foi toute subjective et par conséquent personnelle. De là la morale concentrée dans l'intention : en jurisprudence^ le droit des personnes plus solidement établi que le droit réel; en aesthœtique le beau et le sublime considérés presque exclusivement dans leurs rapports avec Thomme, centre et mesure de toutes choses; enfin une cosmologie , une philosophie de la natijre qui n'est autre chose que l'induction des lois subjectives de la pensée transportées dans la nature extérieure. Plus conséquent, Fichte a été plus loin encore que son maître dans la même voie. Dans Kant, le point de vue sous lequel le sujet pensant considère les objets dépend de sa nature propre. Dans Fichte , l'objet en général , n'étant pour le sujet que ce que la nature propre du sujet le fait être, n'est qu'une induction de ce sujet, c'est-à-dire le sujet luimême, c'est-à-dire le moi, et voilà le moi, non
plus simple mesure ,r mais priocipe de toutes choses. Voilà, donc HiAéaliMie déjà si subjectif de RaMdeveinlpourFichte uuidéaUsmesubj^^ tif ' absolu. Dieu pour Kant était une conception nécessaire de la pensée, une Croyance irrésistible de r^râe. Pour Ficbte , Dieu n'est pas autre chose que le sujet même, de la pensée^ conçu comme absolu; c'est donc le moi encore. Mais cpmme il répugne, Messietirs; que le moi. de l'homme qui avait bien pu être transporté à la ^Inature , soit imposé à Dieu , Fîchte distingue deux moi 9 l'un phénoménal, le.moi que chacun de nous représente; l'autre, le. fond même et la surotaoce du moi, qui est Dieu lui-même: Dieu est le moi absolu. Quand -on est arrivé là , on est arrivé au dernier tenue de l'idéalisme subjectif, comme la philosophie de la sensation en était arrivée à son dernier terme , quand elle était arrivée à prétendre que l'ame n'est que la collection de nos sensations, que Dieu n'est qu'une idée générale abstraite , représentable en dernière analyse par toutes les idées sensibles particulières dont elle se compose , c'est-à-dire par les sensations. La philosophie de Kaiit et de Fichte absorbe la conscience, et par elle toutes choses, dans la pensée , comme la philosophie de Locke et de
"de l'histoire de la. philosophie. 43
Condillac absorbe la conscience, et par elle aussi toutes choses, dans la sensation; et enf core , comme arrivé à sa dernière conséquence et à l'extravagance de la bassesse^, le sensualisme se détruit lui-^méme, ainsi l'idéalisme a sa sublime extravagance , dans laquelle il trouve sa ruine. Mais avant de disparaître, cette noble et forte doctrine se serait manqué à elle-même si elle n'avait pas eu sa représentation dans l'histoire de la philosophie ; et comme la condition d'érudition était remplie surabondam-i^ ment en Allemagne , le grand mouvement philosophique de Kant et de Fichte trouva aisément un digne représentant dans un habile et savant homme qui composa, dans le point de vue de la philosophie critique , une histoire de la philosophie aussi opposée à celle de Tiedemann que l'idéalisme subjectif de Kant est opposé à l'empirisme et au sensualisme de Condillac et de Locke : cet homme est le célèbre Tennemann.
Le caractère général de l'ouvrage de Tennemann est de reproduire la philosophie de Kant dans l'histoire de la philosophie. La philosophie de Kanf est profondément cartésienne : elle sépare la philosophie de la théologie, et n'admet d'autre méthpde que la psychologie.
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T«lnneaiaûii sépare donc tout aussi fortement que rayait falit Tiedèlllann la philosophie de la théologie dani^Thiatoire : là dessus il pousse le sotipulè aussi lôiu que son devanoier. Cest la son premier mérite; le second , c'est qu'en fait de système exclusif, T^déalistne étant infinimtsnt plua large que l'empirisme , Tènnemann, en appliquant l'idéalisme à l'ensemble dés grands mommieiis de la philosophie , est en état d'en embrasser un plus grjmd nombre , de les mieux r jÉOAmprendre et de jes mieïix apprécier; son point ^St yué historique est plus compréhensif et moins négatif, par conséquent. Ensuite Tennràoami est tout aussi érudit et tout aussi bon critique que Tiedemann, et il est moins sceptique; il restitue à beaucoup d'ouvrages leur authenticité que son devancier avait attaquée. L'exposition des systèmes est chez lui plus étendue à là fois et aussi fidèle; l'esprit de chaque système n'y est pas saisi avec moins de sagacité, et les vues générales y sont soutenues par des dévêloppemens qui les confirment et les éclaircissent. Enfin Tennemann est plus progressif; il rattache plus fortement l'histoire de la philosophie de chaque époque à l'histoire générale dé la même éppque ; la clarté et la précision ne brillent pas moins en lui que dans
ïiedemann, ou même y brillent davantage; et déjà un ordre meilleur , moins extérieur et moins arbitraire, doune à l'ouvrage entier un caractère plus philosophique. £d indiquant les idées générales qui ont dominé dans les diverses époques, et en exprimant ces idées sous les formes propres à la science dont il fait Thistoire, savoir, la métaphysique y Teânemann a frayé la route à ce point de vue supérieur, qui ne voit dans l'histoire que des idées, leur succession, leur lutte , leur développement si régulier k travea^ leur désordre apparent , et par conséquent un système véritable, une philosophie tout entière. Sans doute Tennemann a entrevu bien vague* ment et exprimé très faiblement le mouvement philosophique de l'histoire; mais enfin il l'a entrevu : c'est là peut-être son plus grand mérite. Son tort est d'avoir emprunté son cadre et son point de vue à un système trop peu étendu pour embrasser tons les systèmes , et en rendre compte sans les défigurer. La philosophie de Kant est bien vaste comparée à celle de Condillac ; mais l'esprit humain est plus vaste encore , et les innombwbtes systèmes qu'il a semés à travers les sièdes sont uii peu à l'étroit et mal à leur aise dans le cercle de la philosophie kantienne. Tennemann ne voyant que par le» yeux
de Kanl ne voit pas tout; alors, foute de compreudre, il ciitiquey^de qui est Inéu plus fecile; il est ezdosif Jlans un sens opposé à celui de Tiedcmanh, mais il est exclusif aussi , et par conséquesl injuste. U y a plus; non seulement il est exclusif, nm» il Test assez pédantes* quement. Il ne £aiut pes oublier que Kant comme Wdf était im professeur; il avait dans sa jeunesse passé par Fécole de Wolf , où il avait pris, avec le goût de la géométrie et ^des sciences exactes j celui d'un formalisme in- ^^ 'flexible, l'efiBroi du mysticisme, le bes(mi d'une prédâon poussée jusqu'à la séidieresse, etTluh ' bitude de Tordre didactique, et d'une langue fixe et profondément déterminée , dont l'abus le conduit souvent à upe terminologie plus précise qu'él^ante, très commode pour l'enseignement, mais dépourvue de tout agrément, et plus laite pour l'école que pour le monde.Les idées de Kant sont d'une précision supérieure, mais les étiquettes qu'il y met , les formes sous lesquelles il les présente, sont efirayantes pour les profsines , et même un peu pour lés, hommes du métier. Encore tout cela peut passer dans une théorie spéculative., propre à l'auteur; mais imaginez des formules plus étranges les unes que les autres , malgré leur précision et leur
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 4?
rigueur, ou plutôt à cause de leur précision et de leur rigueur, imaginez toutes ces formules imposées à l'histoire entière de la philosophie, durement et sans goût, comme les écoliers imposent toujours la doctrine de leurs maitres! La philosophie de Kant est pour Tennemann comme le lit de Procuste; il y étend tous les systèmes, et si quelqu'un le dépasse ou reste en deçà, le loyal kantien se j'écrie et se répand en plaintes et en regrets assez ridicules, surtout quand il s'agit de systèmes bien supérieurs à la ^ mesure qu'il leur applique. Ainsi les stoïciens sont traités de main de maître; mais Platon l'est beaucoup moins bien, et les néoplatoniciens, qui échappent de tous côtés à la philosophie critique, déconcertent totalement le savant historien qui a grand'peine à ne pas les écarter, comme des extra vagans, par la question préalable. Cependant la conscience de l'érudit l'emporte , et les néoplatoniciens ont tout un grand volume , mais le philosophe prend sa revanche en les maltraitant outre mesure. Tèiinemann est pour ainsi dire en quête du criticisme et de la psychologie; il parcourt les siècles pour les trouver. L'ombre seule du mysticisme l'épouvante, et aussitôt qu'il aperçoit quelque système qui en a la plus légère apparence, on est sûr de voir
48 COUAS DE l'histoire DM JjL PHlIiOSOPHIE.
s'élever une grêle d'argumens et de fcMmuIes kantiennes .contre ce pauvre système. Cette manie gâte un pe|u le grand et estiinable ouvrage de Tennemann et le rend moias agréable à h lecture que celui de TiedenuinB, auquel il est d'ailleurs bien préférable ; dernier contraste entre les deux historiens qui rappelle encore nelui qui slïpve leurs maîtreai dont l'un, infiniment plus préds et plus positif que l'autre, est d'tine clarté bien moins populaire^
Telles sont les deux histpîijes de Ik ipbilosopbie que deyaieitt produire les deux grands systèmes dont la lutte remplit la fin du dia^huitîème siècle. Tiedemanq et Teiinemann représentent cette lutte dans l'histoire de la philosophie. Tel est rétat présent des choses ; tel est Théritage que le dix-huitième siècle a légué au dix-neuvièrae. Tel a été, tel devait être le résultat du siècle qtri n'est plus; quel sera celui du siècle qui s'ava;nce? quel sera l'œuvre du dix -neuvième siècle? quels sont à moi-même mes projets et mes espérances? ce sera le sujet de la prochaine et dernière leçon.
PARIS. — DE LIMPRIMERIE DE RIGNOUX , nie des Francs-Bourgeois-S.-Michd , ii« g.
DE L'HISTOIRE
LA PHILOSOPHIE
PHIL. — l3* LEÇOIf.
SOMMAIRE
£lat actuel de l'hiftoire de la philosophie : travaux de délaS. — Nécessité d'une nou-velle hbloire générale de la philosophie. Condition ; ua nouTeua mouTCicent philosaphlcjue. — Déiermination du. caractère de ce nouveau mouvemeiil : l'ëclectbine. — Symplôines de l'éclectisme dans la philosophie européenne. — Racines àeVccIectisine dans l'état do la société en Kurope , et pailicnlièremeDl en France. Analyse de la Charte. — Consi'quences nécessaires du règne de la Charte, mihne sur le caractère de la philosophie. — Caractère correspondant que doit prendre
lliigtoîre .de la })hilosop)iie. — Caractère «t but de ce
<:oiin. — Conclosioo.
l3* LEÇON. 17 JUILLET 1828.
DE L'HISTOIRE
LA PHILOSOPHIE
Messieurs ,
Tiedemann et Tennemann ferment le dixhuitième siècle. L'ouvrage de Tiedemann a paru de 1791 à 1797; celui de Tennemann de 1798 à 1820. Depuis il n'a paru en Allemagne aucun ouvrage considérable sur l'histoire de la philosophie qui présente un caractère original et fasse époque : nul grand historien n'est venu
relever Tiedemann et Tennemann, Et comme
après Herder , aux histoires universelles de Thunianité avaient succédé des histoires partielles de certains peuples, de certaines époques , de certaines branches de la civilisation, de iDéme après les deux grands ouvrages opposés, dans lesquels s'était en quelque sorte résolue la pbi- IpÉoptiie dtt dix-htuiH^jxie ^ècle, iux ,iuét^ires univërselIlH^ philosophie ont succédé des rechercha^ pjirtielles sur certaines écoles, sur certains systèmes , des monographies appro£9ndies. I( est danç là ^attire des cfa^es oiie cesrecherches ^en s^accumulant ramènent le besoin d'une Nouvelle histoire universelle. Ainsi va la science ; elle marche de travaux partiels en résumés , et de résumés en travaux partiels : décomposition, recomposition ; tel est le mouvement continuel de la science. Elle est aujourd'hui, en Allemagne et dans le monde entier, dans un moment de décomposition. Ce moment ^ sa nécessité dans l'ordre général du travail d'un siècle, et déjà son utilité incontestable se démolitre par SCS résultats, Jamais quart de siècle n'a produit autant de travaux ingénieux et solides, et n'a préparé d'aussi riches matériaux àttx généralisations du génie. On peut dire que c'est de nos jours seulement que la phi-
BE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 5
h)SQpbie de llnde cpromence à être comme et à sortir. des voiles mythologiques qui jusqu'ici Fenveloppaient. C'est de i8^4 à iSaS que l'illustre président de la sociét<5 asiatique de Londres , Colebrook , a enfin fourni à la critique européenne les seules bases solides qu'elle possède sur tous les systèmes phitosqdbj^es des Indiens. C'est en i8a6 que M. C^^aume de HumboU a donné sa profonde analyse de l'épisode philosophique du Afahabharat, qii'pn appelle le Bhagavad-Qita. Le spirituel auteur du mémoire sur Lao-Tseu continue ses belleç recherches sur la philosophie chinoise. Si notre siècle a pour ainsi dire découvert la philosophie orientale, il a presque renouvelé la connaissance que l'on avaj^ de l'antiquité philosophique des Grecs, en y introduisant la critique. Parmi tant de travaux et de noms qui se présentent en foule , je ne rappellerai que ceux de mes trois honorables et savans amis, MM. Schleiermacher. Brandis et.Creuzer, auxquels la philosophie de Platon, ceift d'Aristote, et celle. d'Alexandrie sont déjà si redevables. L'Allemagne n'a pas seule servi la philosophie ancienne. La Hollande aussi, depuis Vjrttenbach, n'a pas cessé de lui payer d'atinée en année , par
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une multitude de monc^aphies précieuses^ sod contiagent d'érudition philosophique. Espérons que la France ne restera pas- étrangère k cet utile mouvement. Déjà Facadémié des inscriptions et belles lettres a ^ dans ses concours et dans ses programmes, appelé l'attention et le zèle dMb compatriotes sur plusieurs points aussi imptuNàns que négligés de Ffaistoire de la philosophie anétenne; je citerai surtout le dernier programme sur Técolç d'^Jexandrie^ programme qui f s'il m'est permis de le dire , gagnerait en utilité et attendrait encore mieux le bat de la savante compagnie y s'il était resserré dans des limites plus étroites et embrassait moins de siècles et moins de questions. La philosophie du moyen âge et la philosophie moderne n'ont pas manqué non plus d'ingénieux interprètes; et si je m'y arrête moins , c'est uniquement, Messieurs y parce que dans cette partie de l'histoire de la philosophie , tout aussi riche d'ailleurs et tout aussi mtéressante qu'aucune autre, l'érudition est moins nécessaire , et la critique est bien plus facile. Nous sortons tous du moyen âge, et nous le comprenons presque sans effort. Le véritable théâtre des travaux de l'historien de la philosophie, le vrai champ de bataille de
férudition et de la critique , c'est et ce sera toujours l'antiquité classique. C'est là qu'une civife sation entièrement étrangère, des cultes, des arts, des gouvernemens tout différens des nôtres , des lacunes considérables , la perte d'une foule de^ monumens importans , la dégradation du petit nombre qui subsistent , la difficulté de l'idiome , la profonde différence des idées,; fetrangetédes formes , tout oppose à l'historien des obstacles qu'il ne peut surmonter qu'à l'aide d'une patience infatigable, de l'érudition la plus minutieuse, de la critique la plus circonsîpectè , et de l'intelligence à la fois la plus pénétrante et la plus flexible. Aussi ^t-ce là que se sont formés les trois grands historiens de la philosophie, et Brucker, et Tiedemann, et Tennemann.
C'est là pour ainsi dire que se sont donnérendez-vous tous ceux qui aujourd'hui consacrent leur vie à l'histoire de la philosophie. Quiconque n'aura pas fait là son apprentissage et n'aura pas vécu long-temps dans l'antiquité^ classique, dans les manuscrits et les textes, et même au milieu des discussions philolo-^ giques, n'aura jamais le sentiment de la critique, et sera toujours incapable d'écrire en connaissance de cause une histoire générale
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d^ Iii philosophie. Voilà Jp»ourqiloi J9 n*héaîte pbipt k exhorter ceux de mep jeunes aQditevirs qm se seotinoekit attirés ?ers l'histoire de là philMophie, à oftotentrer peodent.quelque tempe leurs études sur TAntiquité philosophique. Pour nioi^ s'il est permis de se citef* scttHméme» inalgré la géaéràité de Aies travaux philosophie que^y |e liSair pas cessé depuis douze ans, pt je ne cesserai jamais de m'occuper assidumeiif ,. non seiilenieht des principales époqbes dé la philosoj^ie andènne, mais Hes systènbes patti- PiUera dont se compose chaque époque et chaque éeolej cair c'est tna par£site contiction qoe là surtout il faut sans cesse, mêler l'étiido approfondie deb détails à la généralisation des idées y et que des recherches partielles sagement et fortement combinées peuvent seules conduire à des résultats aussi solides qu étendus.
Tel est, Messieurs^ l'état actuel de l'histoire de la philosophie; cet état est nécessaire et bon , mais, il ne peut être éternel ; et comme toute généralisation précipitée amène la nécessité d'une décomposition complète, de même il est impossible quune vaste dacomposition n'aboutisse bientôt à une recomposition nouvelle, et que tant d*habiles et profondes recherches n'en-
D£ l'histoire de LA PHILcJ^OPHIB. 9
gendréht tôt ou tard une nouvelle hisloix'e universelle de la philosophie.
Mais, Messieurs, à quelle condition pourra s'élever cîette histoire nouvelle? Si les recherchés partielles sont les matériàuie nécessaires d'une histoire dé la philosophie , ce n'est pas l'érudition , c'est la philosophie Seule qui peut élever l'édifice. C'est la philosophie cartésienne qui a produit Brucker, c'est la philosophie de Ijocke qui a produit Tiedetnaiin, et c^est la philosophie de Kant qui a produit Tennemann ; de même aujourd'hui c'est le souffle d'un nouveau mouvement philosophique qui en passant sur toutes les recherches partielles, sur tous les résultats certains, mais bornés et stériles en apparence de l'érudition, peut seul les féconder et en tîrei^ une histoire universelle. Or, quel est, quel peut être cet esprit nouveau, cotte philosophie nouvelle, qui seule peut renouveler l'histoire de la philosophie? Telle est la question; pour la résoudre, il faut considérer où en est aujourd'hui la philosophie.
ï^ philosophie ql^ a précédé Descartes était la théologie. Jja philosophie de Descartes est la séparation de la philosophie et de la théologie; c'est^ pour ainsi parler, l^troduction^de la phi-
avaient été révélées enfin à Tesprit humain , et qu'il n'eût plus rien à chercher par delà.
Voyez; vous contentez-vous de l'un ou l'autre de ces deux systèmes exclusifj^t vous condamnez à l'immobilité votre propre pensée ; ou bien il faut laisser là le système de Kant comme celui de I^cke, passer outre, et faire. Messieurs, comme l'humanité et le monde, qui , je pense , n'ont nulle envie de s'arrêter à la fin du dixhuitième siècle. Vous voilà donc cherchant un nouveau système. Mais cherchez autant qu'il vous plaira, étudiez, approfondissez, comparez * tous les systèmes qui ont paru depuis trois mille ans, et vous verrez qu'en dernière analyse ils peuvent tous se réduire à ceux-là même que vous venez de rejeter, à l'idéalisme et au sensualisme ; de sorte que ni vous ne pouvez vous arrêter à ces systèmes, ni vous ne pouvez en sortir. D'un côté il vous est démontré que ni l'un ni l'autre ne sont le dernier mot du genre humain , et de l'autre il vous est démontré aussi qu'il n'y a pas un seul autre système spécial qui ne soit réductible à l'un ou à l'autre de ces deux-là. Comment donc faire? Étant ainsi éliminées les deux mauvaises solutions, qui consistent à adopter l'un ou l'autre de ces sys-
DE l'histoiriî: de la philosophie. I i
faut supposer que la philosophie est achevée, qu'elle n'a plus d'autre avenir qu'une répétition monotone du passé, et que l'esprit humain doit s'arrêter au commencement du dixneuvième siècle. C'est un parti un peu fort à prendre; et cependant il n'en reste pas d'autre, car il n'y a pas une seule grande conséquence nouvelle à tirer de la philosophie de la sensation. D'un autre côté, qui se flattera, ^n fait, d'idéalisme , d'aller au delà du système de Fichte? L'idéalisme faible encore^ mais déjà manifeste dans les lois subjectives de la philosophie de Kant , est arrivé à son dernier terme dans la subjectivité absolue du moi de Fichte. Et comme ce système a reçu tout son développement possible , qu'il a eu sa psychologie, sa métaphysique, son ontologie, sa morale, sa politique , son histoire de l'humanité et de la philosophie, il n'y a plus rien de grand à y ajouter , et il ne reste à faire , pour l'idéalisme de l'école de Kant, que ce quHl reste à faire pour le sensualisme de l'école de Locke , c'està-dire de s'y arrêter, de s'y endormir en quelque sorte comme sur la borne même de la pensée , comme si , dans ce point du temps et de l'espace où nous sommes , tputes les vérités
l4 COURS
l'époque déjà éloignée de moi où, pour la première fois, il fut prononcé sans éclat et sans écho à cette chaire, dans l'obscurité des essais timides de mon premier enseignement.
C'est vers 1816 et 1817 que, tourmentant en tout sens la conscience pour Tépuiser et l'embrasser dans toute son étendue , j'arrivai à ce résultat, qu'il y a dans la conscience bien plus de phénomènes qu'on ne l'avait pensé jusque là; qu'à la vérité tous, ces phénomènes étaient opposés les uns aux autres , mais qu^en ajant l'air de s'exclure , ils avaient tous cependant leur place dans la conscience. Je n'ose plus dire de quels phénomènes il était alors question. Tout occupé de méthode et de psychologie , enfoncé dans les études les plus minutieuses , je ne sortais guère des limites d'une observation assez grossière et d'une induction très circonspecte; mais peu à peu la scène s'agrandit, et de la psychologie, qui est le vestibule, et si l'on peut s'exprimer ainsi, l'antichambre de la science, nous arrivâmes jusque dans le sanctuaire , c'est-à-dire à la métaphysique. Messieurs, l'esprit humain est donné. Il ne veut pas connaître seulement ce qui se passe à l'avant-scène de la conscience.
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. l5
sur le premier plan de la pensée ; il veut connaître encore ce qui est au fond , il veut savoir tout ce qu'il peut savoir et de lui-même , et du monde, et de Dieu. Si élevés que soient certains problèmes , ce sont des problèmes humains , et il n'eist ni possible ni légitime de les éluder. J'ai donc dû m'y engager successivement, et ce qui, vers i8ï6 et 1817, n'avait été qu'une faible et pâle tentative de conciliation entre les élémens renfermés dans le cercle de la psychologie, peu à peu devint un projet plus étendu et plus significatif, une théorie véritable qui , avec la ^ psychologie , embrassa la métaphysique, la logique, l'ontologie tout, entière , et un peu de cosmologie : c'est cette théorie affermie et développée qui préside encore à mon ' enseignement. Qu'est-ce en effet que la philosophie que j'enseigne , sinon le respect pour tous les élémens de l'humanité et des choses ? Notre philosophie , Messieurs , n'est point une philoso phie mélancolique et fanatique qui ^ préoccupée de quelques idées exclusives, entreprend de tout réformer sur elles; c'est une philosophie essentiellement optimiste, dont le seul but est de tout comprendre, et qui par conséquent accepte tout et concilie tout. Elle ne cherche jsa force
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que dans Tétendue : son imité n'est. ;qù^91ie harmonie., Tharaionie de tons les contraires. Ainsi , pour la méthode^ elle tetteiit sans doute comme la conquête du siècle le goût des recherches à posteriori^ l'observation et FinductiiOD jointe à l'observation , enfin Fanaly^e: mais elle ne rejette pas la vieille synthèse, et elle donne à l'analyse pour support une synthèse primitive^ qui devenant la base de l'analyse lui focnrnit une matière sur laquelle c^epeot s'exercer. Si l'analyse était le seul point de départ de la méthode, la méthode n'arriverait qu'à la dé^ composition, par conséqpent jamais elle n'aboutirait qu'à^une généralisation pliis ou moins élevée, mais sans' unité réelle : il Êiut pour qu'elle aboutisse à une véritable unité qu'elle parte elle-même d'une véritable unité, sauf à la décomposer et à Téclaircir. Vous avez vu que nous en appelons sans cesse à l'autorité des croyances générales qui constituent le sens commun du genre humain ; et sans doute il faut partir du sens commun , et il faut revenir au sens commun, soiis peine d'extravagance. Mais si le sens commun est le point (le départ et la fin nécessaire de toute saine philosophie , ce n'est pas le procédé de la philosophie, et la science est loin d'être achevée
DE l'histoire HE LA I^HILOSOPHIE. I7
quand les croyances oommunee soht OHistatéei^ ; il en faut encore pénétrer le secret , Forighie et la portée. Le procédé de la philosophie est l'emplttH illimité de la réflexion, la i*écherehe infatigable des derniers résultats auxquels peut conduire la spéculation libre.
£0 psycologie, dans U conscience, nous avons trouvé non seulement le moi ou Fi^ctivité voîon^ taire et libre avec tout le cortège des faits qui en dépendent , mais encore un élément que la liberté de l'homme n'a poinf fait et qu'elle ne peut se rapporter à elle-même, savoir, la sensation , phénomène qui relativement au moi ^ centre et sujet de la conscience , apparaît comme e%iérnur et étranger , et avec un caractère tout- à- fait impersonnel qui lui a fait donner lé nom de non moi ; mais ni le non moi passif et fatal , ni le moi volontaire et libre ^ n'expliquent toute la conscience; au dessus du moi et du non moi , phénomènes opposés , con<» damnés k vivre ensemble, la raiscm, qui est la lumière de* la conscience , i^ vêle à l^onmie Tétre en aoi , la substance , la cause absolue , nécessaire , infinie , etc. , enfin Dieu lui-même. L'être , le moi^ le non moi , sont tnots élémeas indestruetsbles de la consdence ; non seulement on les trouve dans
la conscience, dans son développement actuel, mais on les trouve dans le premier fait de conscience, et même aussi dans le dernier , jusque là que si vous détruisez un seul des trois , vous détruisez la possibilité de tous les autres. Là est l'éclectisme , dans les limites de la conscience , entre tous ses élémens qui sont tous également réels, mais qui pour former une vraie théorie psycologique ont besoin d'être tous réunis les uns aux autres. La logique exige encore le même éclectisme. Les deux lois fondamentales de la logique sont , nous l'avons vu, le fini et l'infini , le contingent et le nécessaire , le relatif et l'absolu, etc.; en dernière analyse l'idée de cause et l'idée de substance. Toutes les logiques roulent sur Tune ou sur l'autre de ces deux idées. Mais il faut les réunir; il faut concevoir que toute cause suppose une substance, un substratum^ une base d'action, comme toute substance contient nécessairement un principe de développement , c'est-à-dire une cause. La substance est le fond de la cause, comme ia cause est la forme de la substance : la première idée n'est pas la seconde; mais la seconde est inséparable de Ja première , comme la première de la seconde. De là, Messieurs , en métaphysique
DE L'HISTOrnB DE LA PHILOSOPHIE. I9
et en ontologie /la nécessité de lier et Timpossibilité de réduire Dieu au monde ou le inonde à Dieu. Dieu est-il considéré comme une substance indivisible, comme l'infini en soi sans aucun rapport au fini, l'absolu sans aucun rapport au relatif, l'être sans aucun rapport à la manifestation et à l'apparence? Au fond on nie sa causalité et sa puissance; on détruit la possibilité de l'humanité et la possibilité de là nature. D'une autre part s'enfonce-t-on dans l'idée exclusive de la cause, de la cause en acte, c'est-à-dire dans le relatif, le contingent et l'apparence, et refuse -t- on d'en sortir? du s'arrête à la forme des choses et l'on manque leur essence et leur principe. Delà deux grands systèmes, célèbres aujourd'hui sous le nom de théisme et de panthéisme. L'un et l'autre sont également exclusifs et faux; un théisme sans panthéisme est une religion morte , une religion qui oublie précisément l'attribut fondamental de Dieu, savoir la puissance , l'action et ce qui en dérive. D'un autre part le panthéisme est bien en possession de toute la réalité observable et visible et de ses lois immédiates , mais il méconnaît le principe même de cette réalité et la raison première et dernière de ses lois. Ainsi de
tous côtés ) diverses méthodes, divers systèmes en psycologie» en logique et en métaphysique; de tous cotés opposition et contradiction , trreur et vérité tout ensemble, L'unique solution possible de ces oppositions est dans l'harmonie des contraires; Tunique moyen d'échapper à Terreur est d'accepter toutes les vérités.
Quand on est parvenu à ces résultats, alors ^ mais seulement alors, on peut songer à l'histoire de la philosophie. Supposez, qu'on n'ait pas été jusque là , et qu'on se soit arrêté à la psycologie, par exemple, on n'est pas en état d'aborder Thistoire de la philosophie. le l'ai déjà dit; l'esprit humain porte en lui -^ même certains problèmes que les grands interprètes de l'esprit humain ont essayé de résoudre; et c'est de ces solutions que se compose Thistoire de la philosophie» Or, si vous avez retranché ou éludé ces problèmes, comment pourrez-vous comprendre les solutions qu'en ont données les grands maîtres? comment jugerez - vous Platon, Aristote, Leibnitz? vous ne le pouvez pas. Il ne vous reste donc qu'à dire adieu à l'histoire de la philosophie, ou ce qui serait pis encore , à la traiter légèrement : Tun et Tautre est égRleraent indigne du dix-
BE l'histoire J>E Là PHILOSOPHIE. Ok I
neuvième siède. Ainsi il faut de toute nécessité, après avoir été jusqu^au bout de la psjcologie , la dépasser, entrer dans lontologie, dans là métaphysique, dans la lexique; et se faire un système qui puisse rendre compte de tous \eA besoins de la pensée, afin de pouvoir compter aussi avec les autres systèmes, les interroger et les juger. Voilà pourquoi , Messieurs^ quoique la chaire confiée à mes soins fut une chaire de rhistoine de la philosophie, ceux qui ont suivi mes leçons de i8i5 à t8rB, ont pu remarquer que sans négliger entièrement This* toire de la philosophie^ j'ai été plus occupé d'asseoir mes propres idées que de juger oéUes des autres. Ce n'est que vers 1819 que l'éclectisme commencé vers 1816 ayant parcouru et embrassé toutes les parties de la philosophie , et pris enfin un caractère systématique , je Rappliquai régulièrement k l'histoire delà philosophie, en commençant par les systèmes les plus connus et les plus modernes. Depuis, xnes travaux n'ont jamais abandonné , et ils n'abandonneront point cette direction. Elle est la seule qui me paraisse pouvoir conduire à des résultats nouveaux et satisfaisans dans la philosophie spéculative et dans l'histoire. Quand on ne rejette ni dans la
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conscience ni dans les choses, ni en nous-mêmes ni dans la nature ni dans Dieu aucun des élémens réels qui s*y rencontrent, on n'a dans l'histoire à proscrire aucun des grands systèmes qui la partagent, et qui, quelque exclusifs et défectueux qu'ils soient , sont nécessairement empruntés à quelque élément réel ; car il n'y a pas de système- absolument chimériq&e. L'éclectisme peut donc être transporté de la philosophie elle-même à l'histoire de la philosophie ; il renouvelle l'histoire de la philosophie comme la philosophie elle-^méme. Telle est la Rouble ré-r forme que j'ai entreprise dans Tune et dans l'autre, et qui constitue le caractère de mon enseignement et le dernier but de tous mes travaux.
Mais n'est-ce pas une chimère que je pour-r suis? L'éclectisme n'est-il pas un rêve honnête, né dans mon esprit, condamné à y mourir, et qui doit accomplir là toute sa destinée ? Où ce rêve a-ft-il quelque chance de se réaliser, et déjà dans le présent y a-t-il quelque symptôme qui nous permette d'y voir le germe de l'avenir? En d'autres termes, quelle est aujourd'hui la tendance de la philosophie en Europe?
C'est de l'Angleterre çt de l'Ecosse que sont
DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. 23
sorties, vous le savez, au dix-huitième siècle, les premières lueurs de sensualisme et d^idéalisme. Or, l'Angleterre proprement dite, dépuis quelque temps, je dirais presque depuis un demisiècle, n'a plus payé sa part de recherches philosophiques à la civilisation européenne : il n'est sorti de l'Angleterre aucun ouvrage célèbre en métaphysique. Remarquez , Messieurs , que je ne dis pas aucun ouvrage de quelque mérite ; je ne m'érige pas ici en juge; je crois la gloire un très bon juge ; je l'interroge , et elle ne me présente aucun ouvrage de philosophie anglaise qui ait excité à un certain degré l'attention de l'Europe. D'une autre part l'école écossaise, cette honorable protestation du sens commun contre les extravagances du sensualisme de Locke , l'école écossaise, après avoir fourni une carrière sage et utile, plus sage et plus utile que brillante, affaiblie et comme épuisée depuis Reid , vient à peu près de s'éteindre dans la personne de l'ingénieux Dugald Stewart, dont la philosophie déplore la perte récente. On peut dire que l'Angleterre et l'Ecosse qui ont toujours exercé une / assez faible influence sur la philosophie européenne , ont cessé d'en avoir aucune.
Les deux grandes nations philosophiques de-
r£urop« 80Dt aujourd'hui l'Altidiiiagne et h^ Fmoce. Ltfs nation* du midi ou sont enodi^ dâna les liens de k théologie du dix-septième siècle^ ou se traînait à la. suite de la France. La France gouverne le midi de l'Europe^ et t'est toujours un peu le passé de hi France qui ^% le présent de l'élite des populations du Portugal ^ de l'Espagne et de l'ItaUe. Ces belles contrées^ sont en général » et dans la [^losopbie txk particulier « ce <|ue lés fsiit la France* Leur pressent est le passé de la France ; l'avenir de la Fratiee décidera de leur avenir. Connue l^e^ piidi est représenté par la France, ainsi le nord est représenté par rAIlemagnc De fiaiit la ^ède, le Danemarck, la Pologne^ les pays le^ plus civilisés de rAutriche et de la Russie suivent le mouvement ^e l'Allemagne. Il y a la même, distance entre le fond du nord de l'Europe et l'Ailemagne qu'entre la France et le fond du midi de l'Europe. Restent donc en face l'un de l'autre , sur la scène de rËuropô^ le peuple français et la peuple allemand. La question de l'état actuel de la philosophie européenne se résout donc en celle-ci : Où en est la philosophie en Allemagne, et où en est-elle en France? Elle avait abouti avec le dix-huitième siècle en Allemagne à l'idéa-
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ïtsme i« plus exclusif) en France au plus et*' clusif sensualisme. Où donc en est maintenant Fidéalisme en Allemagne, et le sensualisme en France? Telle est la question. Interrog^eons leSi faits. Je demande si en France , depuis une quin^^ine d'années^ il n'est pas de notot'iéfé publique que la philosophie de Locke, de GondiUac, d'HelyétiuS) de Saint'Larabert, etc., qui jusque là régnait sans contradiction, a ^té attaquée avec plus ou moins de succès par des adversaires^ que Von peut juger comme on voudra ^ mais dont le nombre enfin a été sans cesse grossissant? Il ne feut'pas oublier. Messieurs, que c'est de deux chaires de la faculté des lettres que sont parties les premières réclamations contre la philosophie du dix^huitième siècle»
M. Laromiguière, en sépamnt l'attention de la sensation, établit déjà une distinction féconde. Le bon sens supérieur et la mâle dialectique de M. Royer-CoUard portèrent à la sensation des coups bien plus rudes encore : mon illustre pré^ décesseur a Vhonneur d'avoir le prefnier introduit en France les sages doctrines de la philosophie écossaise. Un homme qui n'est plus, et qu'il est p.ste d'appeler le plas grand métaphysicien qui
ait honoré la France depuis Malebranche , presque sans connaître les travaux contemporains de l'Allemagne , et conduit par rinstinctd'une sagacité supérieure 9 est arrivé peu à peu de métamorphoses en métamorphoses à un point de vue auquel il ne manque que plus de conséquence, d'ampleur et de hardiesse pour ressembler à celui de Fichte. Loin de la sensation , dans les profondeurs de l'activité volontaire et libre qui constitue toute la personnalité , M. de Biran a été chercher l'origine des idées les plus élevées qui soient aujourd'hui dans la conscience. Il a rétabli l'autorité de ces idées , et au lieu de les emprunter au dehors et au monde extérieur, il les a tirées du moi lui-même, pour les transporter ensuite à la nature par la force d'une induc-^ tion dont la subjectivité manifeste semble un reflet affaibli de l'idéalisme subjectif et personnel de Fichte. Enfin , M. Degerando , dans sa seconde édition des systèmes comparés de philosophie a commencé à accorder plus d'attention à des théories idéalistes jusqu'alors dédaignées, et tout étonnées de trouver pour elles de l'intérêt et de l'équité de la part d'un philosophe français. Pourquoi ne dirais -je pas qu'il
est sorti de l'École normale des élèves, qui sont aujourd'hui des maîtres, et qui par leurs leçons et par leurs écrits, ont accru et répandu le nouveau mouvement philosophique? En somme, c'est un fait incontestable qu'en face de la philosophie de G)ndillac s'élève aujourd'hui une nouvelle philosophie beaucoup. plus idéaliste.
Maintenant passez le Rhin , que voyez-vous en Allemagne? Est-ce toujours la domination absolue de l'idéalisme subjectif de Kant et de Fichte ? Non , Messieurs ; Fichte est mort en 1 8 1 5 , et déjà avant sa mort une nouvelle philosophie oe pouvant s'arrêter au système de la subjectivité absolue, et pour ainsi dire sur la pointe de: la pyramide du moi, est redescendue sur la terre et revenue à des vues plus réelles. La philosophie allemande contemporaine, qui exerce en Allemagne une aussi grande influence , une aussi grande autorité qu'en a jamais eu • celle de Kant et Fichte, s'intitule philosophie de la na- "ture. Ce titre seul vous indique assez un retour quelconque vers la réalité ; et comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour demander des inspirations à la philosophie de l'Allemagne , de même ce n'est pas tQUt-à-fait une illusion patriotique qui me fait
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supposer qiie les plus illustres représeatan&. dn^ la philosophie de la uature s'intéressent aux pro* grès de la nouvelle philosophie française , et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris.
Qu'est-ce à dire , Messieurs? l'Allemagne, qui dédaignait la France i y prend garde ; la France , qui s'était pour ainsi dire isolée du reste de l'Europe , tourne les yaix vers l'Âlleinagne* A. l'idéalisme subjectif a succédé en Aliemagûe une philosophie qui tire sa gloire de s'ap^ieler la philosophie de la nature; et en France, sinon sur les ruines, du moins en face du sensualisme, s'élève une philosophie à laquelle on ne peut refuser un caractère prononcé de spiritualisme et d'idéalisme. Quefaut<>il conclure de ces changemeos ? Il en faut conclure que le règne des systèmes exclusifs du sensualisme en France, et de l'idéalisme subjectif en Allemagne , est passé ; et que la philosophie française par le nouvel idéalisme, la philosophie allemande par la doctrine de la nature, aspirent à se rencontrer et à se donner la main , et que dans ce mélange faible encore d'idéalisme et de réalisme se forme en silence un véritable éclectisme dans la philosophie européenne. Ainsi, à en juger par des symptômes non équivo^
ï>E L'arsToiiiE DE La philosophie. ac)
qiieSy l'dveuir de la philosophie en Europe menace d'appartenir à une font autre philosophie qu'aux deux philosophîes exclusives dont la lutte remplit le dix -huitième siècle. Or, s'il est vrai que le nouveau mouvement philosophique qui se fait sourdement en Europe soit un mouvement éclectique , il suit que Téclectisme sera la base de la nouvelle histoire de la philosophie ^ puisque c'est une loi nécessaire que toute philo»* Sophie qui arrive à son tour à l'empire , après avoir épuisé son développement théorique , porte ses regards vers le passé , l'interroge avec l'esprit qui est en elle, et aboutisse à une histoire de la philosophie qui lui sc^t conforme. II semble que ces considérations absolvent déjà suffisamment notre propre entreprise. Elle a des racines plus profondes encore.
L'histoire de la philosophie est nécessairement relative, dans une époque donnée, à l'état de la philosophie spéculative dans cette même époque. Cest un point incontestable. De plus , l'état de la philosophie spéculative, dans une époque , est tout aussi nécessairement relatif à l'état général de la société dans cette époque. Il a été démontré ici que dans le développement régulier des dîfférens élémens dont se compose
3o COURS
la vie iatérieure d'un peuple , savoir, l'industrie, l'état, l'art, la religion et la philosophie, la philosophie est le dernier root , le résumé du développement harmonique des élémens antérieurs. Cela , j'espère , a été mis , hors de doute ; appliquons donc ce principe à la question qui nous occupe. Je vous ai montré qu'il doit sortir une nouvelle histoire de la philosopliie des travaux partiels auxquels on se livre aujourd'hui de toutes parts; que cette histoire de la philoFophie aura le même caractère que la philosophie spéculative qui est appelée à régner tant en France qu'en Allemagne, et que le caractère que trahit déjà cette philosophie naissante est l'éclectisme. Maintenant il faut vous montrer que cette philosophie nouvelle qui se manifeste déjà à plus d'un signe non équivoque a son fondement dans l'état actuel de la société en Europe; qu'ainsi, s'il n'est pas au pouvoir de la nouvelle philosophie de ne pas engendrer une histoire nouvelle de la philosophie qui lui soit conforme , il n'est pas non plus au pouvoir de la société nouvelle de ne pas engendrer la nouvelle philosophie que je vous ai signalée.
Après le grand mouvement politique et religieux qui avait rempli les seizième et dix-sep-
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 3l
tième siècles en Europe, un nouveau mouvement plus important était nécessaire; la civilisation était appelée à un progrès nouveau et tout autrement décisif. De là, Messieurs, le dix-huitième siècle. Qu'est-ce en général que le dix-huitième siècle ? la lutte de la société ancienne et de la société nouvelle ; l'idée même du dix-huitième siècle est la nécessité d'une crise.
La monarchie française, après avoir maréhé dé conquêtes en conquêtes vers ses frontières naturelles, et dévoré successivement tous les pouvoirs qui avaient tenté de s'opposer à ses progrès, était enfin arrivée, par le génie de Richelieu et de Louis XIV, presque aux dernières limites du territoire et de la centralisation. Il ne manquait plus à la France, ainsi constituée à l'extérieur, qu'une meilleure organisation intérieure. Mais cette nouvelle organisation intérieure ne pouvait avoir lieu que par le renversement de l'ancienne , et ce renversement était très facile ; car la vieille société était partout en ruines. En effet, qu'était devenue la monarchie au dix-huitième siècle ? Une simple tradition d'éclat et de magnificence , sans vertu et sans prestiges, dans les monarques eux-mêmes: La monarchie, qui avait été la providence de la
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France» qui UiRvait crée, élevée, illustrée, ne se Élisait plus sentir à elle. A Textérieur que faisait «elle pour le pays? quelle guerre utile, quels combats glorieux a ^t-* elle k montrer? La guerrer de sept ans et la bataille de Rosbach. Et que faisait*<elle it l'intérieur? quelle était la vie de la royauté ? la vie de Versailles. La noblesse française, qui jadis avait tant et si bien servi la patrie , et qui avait confondu son histoire avec celle de tous les glorieux faits d'armes de la France , la noblesse firançaise amit perdu les mâles habitudes de ses ancêtres , et s'était comme la royauté, endormie dans les plaisirs. Le clergé français, apràs avoir produit l'Église de France au dix*septième siècle, était dégénéré en un clergé mondain où l'impiété était presque en honneur, et qui a produit les adversaires les plus acharnés du christianisme. Enfin le peuple français lui •- même , délaissé par la royauté qui ne l'employait plus , par la noblesse qui ne lui donnait plus l'exemple, par le clergé qui lui enseignait languissamment des croyances qu'il ne soutenait plus de l'autorité do ses mœurs ; le peuple français était aiTivé à l'état déplorable de corruption , que trahit assez le succès de ces ouvrages qui circulaient alors
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dans toutes les classes et y portaient le. poison d une immoralité systématique. Dans cet état de choses, par mille raisons, une révolution était absolument nécessaire ; elle eut lieu. Je ne viens ni la défendre ni l'attaquer; je l'explique. Elle eut lieu, et le trône , la noblesse , le clergé , tout l'ordre ancien y succomba. L'ordre ancien était la domination exclusive du principe monarchique, de la noblesse et d'une religion d'état. Or, Messieurs, comment sort-on d'un système exclusif? Nous l'avons vu : par un système exclusif en sens contraire. Ainsi à l'exclusive domination du principe monarchique, d'une religion d'état et d'uae noblesse privilégiée , succéda l'abolition de tout culte public, la souveraineté du peuple, une démocratie absolue. Mais cette démocratie semant l'effroi autour d'elle eut bientôt des luttes formidables à soutenir contre le reste de l'Europe. De là la nécessité d'un pur gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire d'un éonseil de guerre pour tout gouvernement. Mais la souveraineté du peuple, après s'être résolue pour se défendre en un grand conseil de guerre, devait, pour se mieux défendre encore et pour agir
34 il?! COURS
avec phis d'énergie , se irésoudre en un grand individu qui se chargeât de la> représenter : (oomme^ôn Va dit, la réiirolution se fit homme; lâl souveraineté passa du conseil de guerre à la dictature, e( à une i dictature militaire;. dQ là nos guerres, nos conquêtes, nos victoires.,: nos désastres. i . .
' Ces bouleversemens , qui étaient nécessaires, ont été hienfaisans pour l'humanité; ils ont secoué au moin^, s'ils ne l'ont pas ranimé y le midi de l'Europe; ils ont été chercher daps le fond des deux f^éninsules des. popolationa engourdies et languissantes, et leur ont appris que le moment du réveil était arrivé. Q'itne tfuire part nous n'avons pas comparu stéiilement sur les champs de bataille de l'Allemagne ; là aussi nous avons imprimé un mouvement qui a été utile et qui dure. D'ailleurs le S}rstème révolutionnaire substitué en France au système de l'ancien régime, exclusif comme celui qu'il renversait, et. de plus ardent et violent, avait pour mission de détruire ce qu'il a détruit, et non de s'établir lui-même. Il ne devait paraître que pour faire son oeuvre et disparaître. Il a paru un moment avec la Convention; il a disparu à jamais avec l'empire.
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Maintenant, portons nos regards vers le nord, en face duquel est toujours ta France; car la France traîne à sa suite le midi s^^ns compter avec lui; mais elle a toujours élé |br<;ée:de coçnpt^ avec le nord qui a son génie propre eit sa destinée. Que se passait-il dene dans le nordP quel était dans le nord l'état de la société? En deux mots vMessieurSi vouS: savez qu'il y avait derrière Iç Rhia des trônes absolus , mais paiternels , une noblesse belliqueuse , qui venait de se couvrir de gloire dans la guerre de sept ans, nvk cliergé réformé une fois pour toutes , en identité par&ite avec les populations par les doctrine^ et par les mœurs, et jouissant d*une autorité et d'une vénération sans bornes; des peuples fî« dèles»9 honnêtes, assez industrieux, guerriers, et obéissans par le libre mouvement dje la sym*pathie et de l'amour. A côté de la viieille Ati* triche s'éleyaient deux empires nouveaux, nés à la voix du ^énie, jeunes et par conséquent pleins d'avenir 9 pénétrés du nouvel esprit et en ipéme temps absolus dans leur forme et utilitaires dans leurS; moeurs. Voila le beau côté du nord. Mais il ne faut pa^. oublier que les nations y étaient totalement dans la main de leurs che£».; que ces chefs- en disposaient
à volonté, et quelquefois en disposaient mal. Le peuple n'intervenait en rien dans ses propres affaires ; nulle représentation nationale , nulle émission libre de la pensée, sinon par privilège et sous le bon plaisir. Un pareil ordre de choses n'était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande , et par conséquent il fallait que cet ordre de choses eût sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de TEurope dans la longue guerre de la France et de l'Allemagne n'est pas autre chose que la lutte des monarchies absolues et de la démocratie. Le résultat a été la destruction de la démocratie en France et l'affaiblissement considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez, ce ne sont pas les populations qui paraissent sur les champs dé bataille , ce sont les idées , ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées , celles de la monarchie paternelle et de la démocratie militaire. Qui la emporté , Messieurs ? Ni l'une ni l'autre. Qui a été le vainqueur? qui a été le vaincu à Waterloo ? Messieurs , il n'y a pas eu de vaincus, (u^pplaudissemens.) Non, je proteste qu'il n'y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 37
été la civilisation européenne et la charte, {^pplaudissemens unanimes et prolongés. y Oui, Messieurs, c'est la charte, présent volontaire de Louis XYIII, la charte maintenue par Charles X, la charte appelée à la domination en France , et destinée à soumettre , je ne dis pas ses ennemis^ elle n'en a, pas, elle n'eïi a plus, mais tous les retardataires de la civilisation française; ( Appluudissemens redoublés. ) c'est la charte qui est sortie brillante de la lutte sanglante de deux systèmes qui aujourd'hui ont également fait leur temps, savoir, la monarchie absolue et les extravagances de la démocratie. La démonstration que la charte est le résultat véritable des troubles et des guerres qui remplissent la fin du dernier siècle et le commencement du dix-neuvième, c'est que d'un bout de l'Europe à l'autre cette charte fixe tous les regards, fait battre tous les cœurs, rallie tous les vœux et toutes les espérances. Des imitations malheureuses, et que je suis loin d'approuver , ont assez manifesté la sympathie profonde du midi de l'Europe pour le dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Mais derrière le Rhin aussi nos anciens adversaires se sont empressés de réclamer l'œuvre de
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la nouvelle monarchie. De fait, Messieurs, tours le» bords dti Bhln ap[>ilrliek)toént À 'des kmlftlidhs eicëlfetites quoi(|iiè imparfaitee de taotre belle côtetitution : la BliVière, le Wurtembei^,. le pays de Bade, otat atljdurd'tim de^ goëvéïrnefefnens représetitàtife, eldéjàleirculéAt-dàtiâ le nbrd et arriverai ju^u'à In Baltique des essais de gouveimeineiiS^ représentatîls à des degrés inférieurs dans des étais provinciatix. Certes, depuis iSi5, la dVlli^tion européeittie est Ima d'avoii" reculé; loin de là , elle ^'estr de tovtës parts agrandie et dévelopjpéë; et, je lét^pète^ cette charte qui sortit des ruinés de Wiaiteribo coulure aujourd'hui la plus grîinde et là meit-^ leure partie de l'Europe, et est attehdtie et invoquée par le reste. Or, si c'est un fait incontestable que l'avenir de l'Europe lui appartient, si c'est un fait plus incontestable encore que le présent et l'avenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c'est que cette charte appelée à de pareilles destinées. ( Mouchement unanime d'attention.^
Il semble au premier abord que la charte consacre l'ordre social antérieur au dix- huitième siècle et que le dix-huitième siècle a renversé. En effet, j'y vois un roi, une monarchie puis-
DR' l'histoire DF la PHILOSOPHIE. S<^
santé', 'Uti trohe fort et respecté; j'y vois une chambre de pairs investie >^de privilège», eû^ totti*éê dé là ▼énérâtioh tmiYerseHeVj'y voîa une religion d'état qui prenant nos eûÊrnsdès le l>erc^tt , enseigne à chacun dévboniie heure ses devoirs , sa destinée^ et la fin de cette viëi. Voilà dans la charte un élément c|ui ne sort pas de là révolution française. Il' y est* poiartant ^ Messieursv et il faut qu'il y soitf il £aut qu'lLs'y établiisse de jour en jour davantage,, t^ qu'il regagne sans cessé et du respect èl de la puis* sance^ mais n'y a-t-il que cet «élémenti dans la charte? Non, Messieurs^ Je voi& à côté du trône une chambre des députés nommée directement par le j[>euplev et intervenant dans la confection de toutes les lois, qui fondent et autorisent toutes les mesures particulières, <le telle sorte que rien ne se fait dans le deniiër Village de France où la chambre des députés n'ait la main. Voici un élément nouveau. J'en entrevois laupa* ravant quelque image dans quelques âfisemblées^ ou quelques corps de judicaturei : mais c'èfa est l'imagé plus que la réalité ; je ne le trouve véritablement que dans les voeiax du dix-huitième siècle, et dans lés essais informes de 'la révolution française. Nous avons donc ici > d'une part.
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un élément de l'ancien régime , et Je IVutre un élément dç la démocratie réyolulionnaire. Comment ces élément sont-ils dans la charte? de fait, ils y sont, Messieurs, et leur union est si intime que le plus habile publiciste est très embarrassé de définir et de délimiter en théorie l'action particulière de chacune de ces deux branches du pouvoir souverain , et qu'il y a là une certaine obscurité qui fait précisément la force des deux élémens. £a effet, notre glorieuse constitution n'est pas la fiction mathématique de l'équilibre artificiel du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, vaines abstractions qu'il Êiut laisser à l'enfance du gouvernement représentatif; notre constitution , c'est la fusion réelle du roi et du peuple , cherchant ensemble la meilleure manière de gouverner, et d'être utile à la commune patrie. Ce n'est pas tout ; dans la Charte, encore à côté de la chambre des pairs, je trouve l'accessibilité de tous les Français à toutes les places ; d'où il suit que le dernier des soldats , comme l'a dit l'auteur même de la Charte, porte son bâton de maréchal de France dans sa giberne : le dernier des Français peut dans toutes les carrières arriver au pied même du trône. A côré d'une religion d'état, je vois en caractères tout
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aussi manifestes la liberté des cultes ^t la liberté de la presse , de telle sorte que Tinstruction religieuse ne manque à personne , qu'ensuite la liberté des cultes permet de choisir dans les différentes communions de la même ^lise , et qu'enfin, grâce à la liberté de la presse, nulle vérité n'étant étouffée , on peut se déterminer dans la ^ncérité de sa pensée en faveur des opinions qui semblent les plus vraies. Ainsi je vois dans la Charte tous les contraires ; c'est là ce que déplorent certaines gens : il en est qui n'admirent dans notre constitution que sa partie démocratique, et qui voudraient se servir de celle-là pour affaiblir tout .le reste; il en est d'autres qui gémissent de l'introduction des élémens démocratiques, et qui tournent sans cesse la partie monarchique de la constitution contre les élémens démocratiques qui lui servent de cortège. Des deux côtés égale erreur , égale préoccupatîon du passé, égale ignorance du temps présent. Des deux côtés, ce sont, Messieurs, des personnes dont l'âge est infiniment respectable (on rit)^ et qui appartenant les unes au dix-septième siècle , les autres au dix-huitième , et n'étant pas les enfans de cette époque, sont parfaitement reçues à ne pas comprendre le dix-
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neuvième sièclett ^ missiotî. iM^aié gràeeft^Dieti, mut anbôncë ^ele tempà dàtis isft marehê itté* sistifble i>éunini pcfd à pétilo^â)^ esprits et tûus t^'CJOeiM dans i'inteH^èncë et Taraour de cette constitatioù ' <{tii ' Contient à lu feid te trône et lé^ pays, ia inoiiat*chie et b démoiii^tie, l'ordre et la liberté; rafiistecràtié et Vëgalîté , tous les étëmens de Thistoire, de la pensée et des
Lacoiisé({M h^ de tout eëci, Mèssfiears, estqpuc^r si la constilotioniM les -lois 'frâlfïçaisi^ cMtien^ tient tMs 1^ éléftien!^ opposée' fbtidtis dâÉfs Une hannonié qdi e^r T^ritlioémediE} bette ébnstitutbn et dei^esi Idls, Tèspttt'de eette «otistitutiotiest, passez-Moi rèxpres^tiV'ttiti yéritabie éclectisme. Cet esprit en se développant s'applique à toutes choses. Dé|a il se réfléchit dans notre littérature qui contient elle-même deux élémeiis qui peuvent et qui doivent aller ensemble, la légitimité classique et l'innovation romantique. Sans poursuivre ces applications, je demande si, quand tout autour de nous est mixte, complexe, mélangé, qiiand tous les contraires vivent et vivent très- bien ensemble, il est possible à la philosophie d'échapper à l'esprit général ; je demande si la philosophie
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peut n'être pas éclectique qiland tout t^est autour d'elle , ettsi pav copséquent la réforme phi^ tosophique que j'ai>! entreprise en 181-6;, ^t que je poursuivrai avec» fermeté- enduit iâe tous les- obstacles V ne sort psû nécessairement du mouvement général de la société dani toute l'Europls et surtout en France ? L'éblectisme n'est si vivement attakjué par le double passé .philosophique qui se débat encore au milieu dé nonsy que précisément parce qu'il est un pressentiment et un avant-coureur de Favenir. L'éclectisme est la modération dans l'ordre philosophique; et • la modération qui ne peut rien dans les jours de crise est une néicessité • après. L'éclectisme est ia philosophie nécessaire du siècle, car elle est la seule qui soit* conforme à ses besoins et à son esprit, et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente. C'est là ma plus intime conviction. Elle n'est pas d'hier. Messieurs; mais je sais bien que ce n'est «pas en un jour qu'on la communique; je sais bien qiie je parle aujourd'hui en 1828, et non pas en i85o.
Les leçons que j'ai eu l'honneur de faille devant vous pendant ce trimestre sont une introdiic* tion générale à mon enseignement ultérieur.
Cet enseignement doit être l'histoire de la philosophie. Maintenant que nos principes théoriques et nos principes historiques sont bien déterminés et fixés , nous pourrons nous orienter à notre aise dans l'immense carrière qui est devant nous ; nous pourrons à volonté nous arrêter tantôt à une époque et tantôt à une autre , nous transporter d'abord sur les hauteurs de THimalaïa et du Tfaibet, ou descendre sur les rivages de la Grèce , ou nous enfoncer dans le moyen âge et la scolastique , ou suivre les traces fécondes de la philosophie moderne et de Descartes en Angleterre , ou en France ou en Allemagne. Ainsi, à quelqu'époque de l'histoire de la philosophie que l'année prochaine nous conduise, nous saurons parfaitement où nous sommes, où nous voulons aller et d'où nous partons. Tel a été le but de cette introduction. Séparé de cet auditoire pendant huit années, j'ai voulu bien établir d'abord mon point de départ et mon but définitif, afin que la jeunesse française , qui avait autrefois en moi quelque confiance, sût bien quel est aujourd'hui, sur tous les points et en toutes choses, celui qui après un assez long exil revient consacrer le reste de sa vie à lui être utile. {^ApplaiL-
DE l'h1ST01R£ D£ LA PHILOSOPHIE. 4^
dissemens, ) Oui , Messieurs, celui qui porte ici \^ parole veut que vous sachiez bien qu'il n'appartient à aucun parti et à aucune coterie; en politique, il n'appartient qu'à son pays {brui^os) ; en philosophie, il n'appartient à aucun système en particulier, mais à tous, pour ainsi dire, à l'esprit commun qui les domine tous, et qui ne se développe complètement que par la lutte même de tous les principes incomplets , exclusifs et ennemis. Il avoue qu'il est satisfait de son 1^* siècle, de son pays et de l'ordre actuel des choses: Il veut fortement l'ordre constitutionnel, avec toutes ses parties telles qu'elles sont, sans retranchement, sans réserve, sans arrière-pensée. Ici, le trône et les libertés publiques; là, le christianisme et le droit sacré d'examen. J'ai déjà fait ma profession de foi sur ce dernier point, je la répète volontiers. Selon moi, dans le christianisme sont renfermées toutes vérités ; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent être aujourd'hui abordées , dégagées , illustrées par la philosophie. Au fond il n'y a qu'une vérité , mais la vérité a deux formes , le mystère et l'exposition scientifique; je révère l'une, je suis ici l'organe, l'interprète de l'autre.
Vous devez hiaintenant me bien connaître. Je suis encore celui qui, il y a douze ans, à cette chaire , alors bien peu entourée , bégaya le premier le nom d'éclectisme ; c'est là le système dont le développement timide remplit toute la première partie de^ ma carrière ; c'est le système que vous retrouverez à chaque page du compte que j'ai rendu à mes concitoyens et à mes amis, en 1826, de mes premiers efforts et â pour ainsi dire de mon apprentissage philosophique ; a'est le même système étendu et agrandi qui présidera à tout mon enseignement ultérieur. Ce que j'ai voulu en 181 5, je le veux encore aujourd'hui : l'éclectisme dans la conscience, dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dans l'histoire , dans l'histoire générale de l'humanité et dans l'histoire de la philosophie qui en est le couronnement , tel est mon but d'autrefois et d'aujourd'hui : tel est le drapeau qui me trouvera toujours fidèle.
Je ne veux pas me séparer de l'auditoire sans le prier de recevoir mes reraercîmens les plus vrais de la patiente attention qu'il a bien voulu prêter pendant tout ce trimestre à l'exposition des vues générales qui domineront mon enseignement.
DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 4?
L'ao prochain, j'essaierai de les mieux établir en les appliquant ; et je serais heureux de re* trouver parmi vous, Messieurs, le même zèle pour la philosophie , la même indulgence pour le professeur.
( Applaudissemens prolongés. )