‹ Cours de philosophie (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · VA · texte numérisé non relu

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la pensée est absolument impossible. Il implique aussi que la r^exion ait précédé Tenthousiasme, et que la philosophie ait devancé l'art. L'artiste ne doit pas avoir son secret ; il ne devient philosophe qu'en cessant d'être artiste. Il en est de même de la religion; dans ses saintes images, dans ses augustes enseignemens, elle contient toute vérité; aucune ne lui manque ; mais toutes y sont sous un demi-jour mystérieux. C'est par la foi que la religion s'attache à ses objets , c'est la foi qu'elle provoque ; c'est à la foi qu'elle s'adresse j c'est ce; « mérite de la foi qu'elle veut obtenir de l'humanité; et c'est en effet un mérite, c'^st une vertu de l'humanité de pouvoir croire à ce qu'elle ne voit pas dans ce qu'elle voit. Mais il implique que l'analyse, et la dialectique ait précédé les symboles et les mystères. La forme rationnelle est nécessairement la dernière de toutes.

Cette forme est aussi la plus claire. Sans doute les idées sont obscures aux sens, à l'imagination et à l'âme : les sens ne voient que les objets extérieurs auxquels ils se prennent; l'imagination a besoin de représentations , l'âme de sentimens. Mais si toute lumière apparente est là , il n'y a même la d'évidence qu'à condition que, dans l'iptérieur de la pen*»

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sée^ il y ait une autre évidence qui garantisse la première. Seulement , dans ce cas , l'évidence intérieure est faible; elle n'arrive pas à la conscience d'elle-même; tandis que l'évidence, philosophique , qui naît de la réflexion , est et se sait comme la dernière évidence ^ comme l'unique autorité. . La philosophie est donc la lumière de toutes les* lumières , l'autorité des autorités. En effet , ceux qui veulent imposer à la philosophie et à la pensée une autorité supérieure, ne songent pas que de -deux choses l'une : ou la pensée né comprend pas cette autorité , et alors cette autorité est pour elle comme si elle n'était pas; ou elle la comprend, elle s'en fait une idée, et l'accepte à ce titre, et alors c'est elle-même qu'elle prend pour mesure, pour règle, pour autorité dernière. Après avoir ainsi proclamé la suprématie de la philosophie, hâtons-nous d'ajouter qu'elle est essentiellement tolérante. En effet, la philosipphîe est l'intelligence absolue, l'explication absolue de toutes choses. De quoi donc pourrait-elle être ennemie? La philosophie ne combat pas l'industrie , mais elle la comprend , et elle la rapporte à des principes qui dominent ceux que l'industrie et l'économie politique avouent. La philosophie ne combat pas la

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jurisprudence ; mais elle Téléve à une sphère supérieure ; elle fait l'esprit des lois. La philo* Sophie ne coupe point à l'art ses ailes di-* Tmes^ mais elle le suit dans son vol , mesure sa portée et son but. Sœur de la religion , elle puise dans un commerce intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses saintes images et ses gfands enseignemens^mais en même temps elle convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion datts sa propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi; elle l'éclairé et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du symbole à la grande lumière de la pensée pure.

Messieurs ^ tous les besoins que nous avons passés en revue sont également spéciaux, également certains, également nécessaires, et ils forment, dans leur simultanéité, un ensemble qui est en quelque sorte l'âme entière de l'humanité. Mais c'est la force même de chacun de ces besoins de tendre à se réaliser séparément , et ils le font. Ordinairement, trop ordinairement, la philosophie, la religion, l'art, l'État, l'industrie, sont aux prises. La vraie philosophie embrasse k la fois et la religion , et l'art , et l'État , et l'industrie; elle n'est point exclusive; elle doit, au contraire, tout concilier et tout rapprocher.

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DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. Sc

J'espère, Messieurs , que de cette chaire ne desrcendront jamais des paroles ennemies, exclusi-^ ves de quoi que ce soit de beau et de bon. Il est temps que la philosophie, au lieu de former un parti dans l'espèce humaine, domine .tous les partis : ce sera là, j'espère, l'esprit de cet enseignement; c'est là le caractère nouveau que la philosophie française doit recevoir des mains de la civilisation du dix-neuvième siècle.

Jeunes gens , xiui vous proposez de fréquenter ces leçons , aimez tout ce qui est bon , tout ce qui est beau,, tout ce qui est honnête : c'est là la base de toute philosophie. La philosophie ^ en s'y ajoutant , y mettra sa forme : elle ne détruira rien. Suivez avec intérêt le mouvement général des sciences physiques et de l'industrie ; donnez-vous-y le spectacle instructif de la liberté et de l'intelligence humaine, niarchant de jour en jour à là conquête et à la doihination du monde sensible; étudiez les lois de notre grande patrie ; puisez dans cette étude ,, avec l'amour de ces lois glorieuses , celui des princes qui nous les ont données et qui les maintiennent; puisez a la source des arts et des lettres l'enthousiasme de tout ce qui est beau. Nourris dans le sein du christianisme, préparés par ses nobles ensergnemens à la philo-

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Sophie, arrivés ainsi au faite de vos études an té-» rieures^ vous trouverez dans la vraie philosophie ^ avecTintelligence et l'explication de toutes choses, une paix supérieure et inaltérable. Ne rien exclure, tout accepter, tout comprendre, encore une fois, c'est là le propre du temps; que

ce soit là le caractère honorable de la jeunesse française. Je tâcherai de n'en pas être UQ>maitre infidèle.

Messieurs , j'ai essayé , dao^ cette leçon, de faire voir que la philosophie est un besoin spécial, certain , permanent, indestructible de l'esprit humain : je l'ai démontré par un examen rapide des besoins fondamentaux de l'esprit hu*mainl Dans la prochaine leçon, je compte le démontrer par une autre voie : je considérerai Tesprit humain dans son image visible , l'histoire ; et j'espère. Messieurs, vous démontrer par l'histoilre, que la philosophie, étant un besoin inhérent à l'esprit humain , n'a manqué par conséquent à aucune époque de l'humanité, et l'a accompagnée dans le cours entier de son développement. Ce sera le sujet de ma prochaine leçon.

Imprimerie de C J.Troo v b , rue No trcsDamo-des-V ici oires, n. i6.

^ij.

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

SOMMAIRE

Récapitulation de la dernière leçon. Sujet de celle-ci : Vérification des résultats psycolo^iques par Thistoire. La philosophie a>t-elle eu une existence historique, et quelle a été celte existence? — i** Orient. Son caractère général. Naissance de la philosophie. 2^ Grèce et Rome. Leur caractère général. Développement de la philosophie. Socrate. 3* Moyen âge. Scolastique. 4** Philosophie moderne. Descartes. 5<* État actuel de *la philosophie. Vues sur l'avenir. — Conclusion : que la philosophie n'a manqué à aucune époque de l'humanité; que son rôle s'est agrandi d'époque en époque, et qu'elle tend à devenir sans cesse une portion plus considérable de l'histoire.

V LEÇOW. 24 A.VRIL loaO-

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

Messieurs ,

Dans ma dernière leçon , f ai essayé d'absoudre la philosophie : je me suis proposé de prouver que la philosophie n'était pas le rêve de quelques hommes, mais le développement nécessaire d'un besoin fondamental de la nature humaine. Tai donc interrogé la nature humaine : j'ai passé en revue tous les besoins qui la con^ stituént, toutes les idées générales qui président à son développement, savoir, l'idée de l'utile, l'idée du juste, l'idée du beau, l'idée du saint

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et dû divin , et par delà j'ai trouvé encore l'idée du vrai, du vrai en soi, pris non plus à tel ou tel degré et dans ses formes inférieures , mais à son degré le plus élevé, sous sa forme la plus pure , celle que la pensée , dans son vol le plus libre, ne peut pas d^asser, p^arce que cette forme est précisément la forme essentielle et adéquate de la pensée. J'ai établi, i® que ces diverses idées sont non des illusions, mais des faits, des faits qui nous sont attestés par l'autorité de la conscience , et qui par conséquent peuvent être regardés comme des élémens réels de la nature humaine; 2® qu'il n'y a pas d'autres élémens , qu'il n'y en a pas plus que ceux que nous avons signalés, et que ceux-là épuisent la capacité de la nature humaine; 3** qu'il n'y en a pas moins, c'est-à-dire qu'ils sont simples, indécomposables , irréductibles les uns aux autres ; 4^ que s'ils ne sont pas contemporains les uns des autres, ils sont simultanés , et^ tme fois formés, coexistent ensemble, sans pouvoir se détruire, et constituent l'essence et le fond éjternel de l'humanité ; 5° que dans l'ordre de leur développement l'élément philosophique vient nécessairement le dernier; 6^ que l'élément philosophique est supérieur à tous les

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autres; supérieur en ce que sous' son obcsurité apparente il cache toute vraie lumière; en ce que , tout spécial qu'il est , il s'étend à tous les autres et les embrasse tous; en ce qu'eûfin en les embrassant il les domine et les domine parce qu'il les explique, sans pouvoir être expliqué par aucuh d'eux, sans pouvoir être expliqué par autre chose que par lui-même.

Tels sont les résultats qu'un examen rapide de la nature humaine nous a donnés. Pour obtenir ces résultats, Messieurs, qu'avons-nou3 fait? Nous avons observé, décrit, compté les faits réeFs que nous avons trouvés dans l'ame , sans en omettre ni en supposer aucun; puis laous avons observé leurs rapports, leurs rapports de ressemblance et -de dissemblance , enfin nous les avons classés par ces rapports. C'est, là l'analyse appliquée à l'âme , c'est-à-dire l'analyse psycologique. Je pense c^e les résultats qu'elle nous a donnés dans la dernière leçon ne peuvent pas être contestés; mais, Messieurs, ont- ils toute l'évidence désirable? La méthode psycologique est la conquête de la philosophie elle-même; dette méthode a déjà aujourd'hui et prendra chaque jour davantage un rang et une autorité incontestée dans la

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icience; mais à cette méthode n*est- il pas pos^ •ible d'en joindre une autre, non pas plus cer« taine , mais plus lumineuse , qui , sans dominer la première, la confirme? je m'explique. Qu'estce que l'analyse psycologique? c'est l'observation lente, patiente, minutieuse de faits cachés dans le fond de la nature humaine, à Taide de la conscience. Ces faits sont compliqués, fugitifs, obscurs, presque insaisissables par leur intimité même; la conscience qui s'y applique est un instrument d'une délicatesse extrême : c'est un microscope appliqué à des infinimens petits. * Mais , Messieui-s , si la nature humaine se manifeste dans Tindividu, elle se manifeste aussi dans l'espèce. Et , qu'y a-t-il dans l'espèce? sinon les mêmes élémeue que dans Findividu, avec cette différence qu'ils y sont développés sur une plus grande échelle, et que, par conséquent ils y sont plus visibles ? Le développement de l'espèce humaine dans Tespace et le temps, c'est rhistoire. Je dis le développement ; car il n'y a point d'histoire de c^vjiùue se développe point. Et quelle est l'idéi? impliijttée dans celle de développement? ndtV ^ pnîgrès. Toute histmre imj^que donc im tk^vi^ioppement , une mardie progressive. Qii^'w^-c^ mamtenant que le déve

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loppement progressif de l'espèce humaine dans rfaistoire? la civilisation. Autant il y a d'élémens dans la nature humaine et dans 1 individu , autant il y en a dans l'espèce, autant en dévelopr pent l'histoire et la civilisation. Il répugne, et on l'a dit ici beaucoup mieux que je ne puis le redire, il répugne que l'on caractérise la civilisation par tel ou tel point de vue particulier. La caractériser par un point de vue exclusif, quel qu'il soit, c'est vouloir. Messieurs, que la civilisation ne réfléchisse pas l'humanité tout entière : ou , si l'on çst conséquent, ce n'est pas moins que mutiler un des côtés de la nature humaine. L'unité de la civilisation est dans l'unité de la nature humaine; ses variétés dans la variété des élémens de l'humanité. Tout ce qui est dans la nature humaine passe donc dans le mouvement de la civilisation; je dis tout ce qui est fondamental dans la nature humaine; car, Messieurs, c'est la vertu de l'histoire d'emporter tout ce qui n'est pas nécessaire , essentiel et fondamental II n'appartient qu'à ce qui est vrai de subsister et de laisser de soi une certaine mémoire. Ce qui n'est qu'indivjduel brille un jour et s'éteint à jamais, ou s'arrête à la biographie. Rien ne dure que

ce qui est nécessaire : et l'histoire ne s'occupe que de ce qui dure, que de ce qui en durant s'organise , se développe , et arrive à l'existence historique. Ainsi, comme la nature humaine est la matière et la base de l'histoire , l'histoire est pour ainsi dire le juge de la nature humaine , et l'analyse historique est la contre-épreuve décisive de l'analyse psycologique. Par exemple , si par l'analyse psycologique vous aviez trouvé un élément humain dans la conscience individuelle que vous ne retrouviez pas dans l'histoire , c'est-à-dire qui ji'eût pas été développé par l'espèce entière pendant d^ux, trois, quatre mille ans, je vous conseillerais fort de douter de la réahté de cet élément; ou si vous trouviez dans l'histoire un élément que ne vous eût pas donné l'analyse psycologique , je vous conseillerais de recommencer cette analyse. En un mot, la certitude de l'observation intérieure précède celle de l'histoire, mais la certitude de l'histoire est une garantie de la première : l'histoire est la représentation en grand de la nature humaine; et ce qui s'aperçoit à peine dans la conscience, reluit dan$ l'histoire en ca^ ractères éclatans. «

Après avoir interrogé l'une, je viens interro-

ger Tautre. J'ai essayé de vous démontrer dans ma dernière leçon que la philosophie avait une existence réelle et incontestable dans la con* science : je viens aujourd'hui rechercher si la philosophie a eu une existence historique : car si la philosophie n'a pas encore été depuis trois ou quatre mille ans, elle court le risque de n'être jamais. Mais si nous trouvons que dans l'histoire 9 dans le progrès de la civilisation , la philosophie a toujours eu son existence comme tous les autres élémens.de la nature humaine; si là,* Messieurs, elle se développe exactement de la même manière que dans la conscience , si elle y soutient avec les autres élémens de la civilisation le même rapport que nous l'avons vue soutenir avec les autres élémens de la conscience, alors. Messieurs, nous serons certains que nous n'agitons pas des chimères, nous nous sentirons dans toutes nos démarches ultérieures sur un terrain solide : nous aurons pour nous les faits intérieurs et les faits extérieurs. Or la vérité absolue est l'identité de ces deux ordres de vérités.

Recherchons donc si jusqu'ici la philosophie a eu quelque existence historique j et quelle a été cette existence.

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Vous n'attendez pas que je vous fasse ici un tableau de la civilisation ; je cherche seulement si dans un coin de ce tableau je ne trouverai pas la philosophie : je ne considère la civilisation que par ce côté. Mais par où commencer ? Je me permettrai, Messieurs, de commencer l'histoire par l'histoire. Ordinairement on commence l'histoire par des hypothèses : on cherche l'histoire des religions ou des sociétés, par exemple, dans l'état sauvage 9 dans des états que la cri- • tique historique ne peut atteindre; c'est dans ces ténèbres antérieures à toute histoire qu'on cherche la lumière qui doit éclairer l'histoire réelle delà civilisation. Je ferai tout autrement, Messieurs ; je partirai de ce qui est pour aller à ce qui était auparavant, pour aller enfin jusqu'à ce qui fut d'abord, et au delà de quoi l'histoire et la critique ne nous fournissent aucun monument. Ainsi l'histoire moderne , Messieurs , d'où vientelle ? Il est clair qu'elle a quelque chose avant elle , et je n'ai pas besoin d'insister pour montrer que ses racines bien réelles et bien connues sont dans le monde grec et romain : tous les témoignages déposent de cette filiation. .Et ce monde de l'antiquité classique ne présupposet-il pas un monde antérieur? N'est-il pas évident

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qu'avant le monde grec et romain , il y avait un monde encore qu'a traversé l'humanité avant d'arriver à la Grèce et à Rome? Il est parfaitement connu que si les racines du monde moderne sont dans l'antiquité classique , celles de l'antiquité ^ classique sont sur les côtes de l'Egypte, dans les plaines de la Perse et sur les hauteurs de l'Asie centrale. Il est évident, en un mot, que l'Orient a précédé la Grèce. Les témoignages portent jusque là ; portent-ils au delà ? et qui de nous a des mémoires secrets sur ce qui fut avant l'Orient? Je déclare, pour ma part, que je «e connais pas une autre civilisation antérieure à celle-là. C'est donc par celle-là qu'il faut débuter. Hé bien , Messieurs, y a-t-il eu ou n'y a-t-ilpas eu de la philo 5(phie dans l'Orient ?

Le monde oriental est vaste; il renferme bien des parties diverses qu'il ne faut pas confondre les unes avec les autres, et qui, dans leur diversité, constituent la vie totale du monde oriental. Mais enfin toutes ces diversités ont leur harmonie; et le monde oriental, pris en masse, a son caractère fondamental : ce caractère, c'est l'unité. Tous les élémens de la nature humaine sont dans l'Orient, et y sont, Messieurs, dans des proportions colossales,

mais indistincts, dépendants les uns des autres , enveloppés les uns dans les autres. L'état d'en* veloppement de toutes les parties de la nature humaine, tel est le caractère de l'Orient. C'est ce-r lui de l'enfance organique de l'individu: c'est aussi nécessairement celui de l'enfance de l'espèce humaine. En effet, Messieurs, ni l'industrie ni l'art n'ont manqué à FOrient. Rappelez-vous iciBabylone et Persépolis; là, non seulement les pyramides, mais les temples de la Haute-Egypte, Sais et Thèbes; enfin, tous les monumens gigantes' que du Haift-Orient. Les lois n'ont pas alors man-f que davantage ; elles ont si peu manqué à l'espèce humaine dans l'Orient, que sous ces lois l'espèce humaine a fort peu remué. L'idée de la religion est comme l'idée centrale de l'Orient; art, état, industrie, tout s'est formé autour de la religion, pour la religion, par la religion. Aussi examinez les arts de l'Orient, vous ne leur trouverez jar mais un but ou un caractère individuel. L'État est une Théocratie avouéef : toutes les lois civiles et politiques sont en même temps des lois religieuses; et l^'industrie est si bien au ser* vice ou sous la domination de la religion , que des codes à la fois politiques et religieux lui tracent d'avance et ses procédés et ses limites.

DE LHISTOIRFDE LA PHILOSOPHIE. l3

Dans un monde tel que celui-là» quelle exiisteuce pouvait avoir la philosophie ? Elle devait nécessairement subir la condition commune, être enveloppée dans les autres élémens que' nous avons signalés, et particulièrement dans celui de ces élémens qui dominait tous les autres , c'jest^à^ire l'élément religieux.

La philosophie a été en général dans l'Orient le reflet de la religion. Il va sans dire que dans l'Egypte et dans la Perse, la philosophie n'a pas eu d'existence indépendante. Ces deux grandes contrées ont laissé plus de monumeus figurés que de monumens écrits, témoignage certain du degré de civilisation auquel elles étaient airivées , et de la dépendance étroite où la pensée y était encore de sa forme extérieure. Dans l'Inde , il est vrai , plus d'indépendance se manifeste. Cependant, toute la philosophie indienne ne me paraît guère qu'une interprétation plus ou moins libre des livf'es religieux de l'Inde. Il est avoué aujourd'hui que tous les systèmes philosophiques indiens se divisent en deux grandes classes, les systèmes orthodoxes et les systèmes hétérodoxes, c'est-à-dire que devant la philosophie étaient toujours les Védas, base de toute vérité, auto-

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rite des autorités , lumière des lumières , et que Fesprit humain n'avait guère d'autre ambition que celle d'entendre plus ou moins exactement les Yédas. Plus tard , sans doute , après la ré^ forme bouddiste, et particulièrement en Chine, la philosophie s'est détachée bien davantage de la religion. La Chine semble comme un monde à part dans l'Orient. Mais comme les monumens bouddistes indiens et chinois sdht encore peu connus en Europe, ou que du moins ils ne sont pas dans la circulation des profanes et des philosophes, en attendant que M. Abel-Remusàt ait publié son grand ouvrage de l'histoire de la religion et de la philosophie bouddistes, je suis forcé de m'en tenir aux données qui sont dans mes mains , et ces données scrupuleusement examinées me paraissent manifester en général un caractère symbolique et religieux sous lequel je reconnais un commencement de philosophie.

Si dans le monde de l'Orient la condition de

l'existence de tous les élémens de la nature humaine était leur enveloppement, il suit que la philosophie devait être soumise à cette condition ; et en niéme temps comme là aussiétait k nature humaine tout entière, et que la philo-

DE l'histoire J)B LA PHILOSOPHIE- î 5

Sophie a sa place dans la nature humaine, elle Ta eue aussi dans TOrient ; seulement cette place a été ce qu'elle devait être , grande en apparence^ en réalité assez petite. Voilà pourquoi on peut porter sur l'Orient deux jugemens bien contraires. L'homme habitué à l'analyse moderne, «n jetant les yeux sur les monumens figurés ou* même écrits qui nous restent de l'Orient, frappé de ce caractère symbolique qui éclate partout , «t que nous n'avons pas encjire parfaitement déchiffré , n'y comprenant pas grand'chose , est tenté de regarder tout cet appareil symbolique comme le produit d'une imagination grande, il est vrai, mais démesurée et extravagante ; et on taxe d'abord ce vieil Orient de n'être qu'un amas de superstitions riaicujes. On iie «onge pas que dans l'Orient il y avait aussi des hommes , et que , toutes les fois qu'on fait ainsi le procès à ime civilisation qui a duré si longtemps et qui dure encore, on fait le procès à un long âge de l'histoire de l'espèce humaine. D'une autre part , quand on lit avec attention les monu*r mens poétiques et philosophiques de l'Orient, surtout ceux de l'Inde , qui commencent à se répandre en Europe, on y découvre tant de vérités, et des vérités si profondes, et qui font un tel con-

traste avec la mesquinerie des résultats auxquels "dans ces derniers temps s'est arrêté le génie européen, qu'on est tenté de se mettre à genoux devant le génie de l'Orient, et de voir dans ce berceau (lu genre humain la patrie de la plus haute philosophie. C'est encore une erreur : autre chose est la vérité , autre chose est la philosophie ; c'est dans cette distinction , Messieurs , qu'est toute vraie intelligence de l'ame et de l'histoire. Non seuleipent atucune époque de l'hiunanité, mais pas même un seul individu , le premier pas plus que le dernier , n'a été déshérité de la vérité. £n effet , si vous supposez que le dernier seul l'a eue, vous élevez un problème terrible qu'il n'est plus en votre pouvoir de résoudre. Que ferez-.vous du premier ? tuez-le ou mettezle en rapport avec son espèce. Pourquoi n'aurait-U pas eu la même vérité que les dernières générations auraient conquise ? Est-ce sa faute s'il est venu le premier? Pourquoi donc la vérité , et par vérité je n'entends pas telle ou telle conception plus ou moins intéressante, mais les conceptions les plus essentielles ; pourquoi, dis-je , ces vérités nécessaires lui auraientelles manqué? Non, Messieurs, elles ne lui ont pas manqué , le premier homme les a possédées

tout aussi bien que le dernier venu dans l'espètîe humaine, mais non pas de la même manière. Il n y a point de privilège, il n'y a point de castes dans l'espèce humaine. L'homme est égal à l'homme, et la seule différence qui existe, et qui puisse exister d'homtne à homme , c'est la différence du plus au moins, c'est-àfdirela différence de la forme. Un pâtre , le dernier des pâtres , en sait autant que Leibnitz sur lui-même , sUr le monde et sur Dieu, et sur leur rapport ; niais il n'a pas le secret et Texplication dernière de son savoir; il ne s'en rend pas compte, il ne le possède pas sous cette forme supérieure de la pensée qu'on appelle la philosophie. Il en est de même de l'Orient. Quoique la philosophie indépendante, je le répète hautement, ne lui ait point manqué, cependant on peut dire cju'il n'a point été donné à la première époque de la civilisation de posséder la vérité sous cette forme libre et philosophique qui était réservée à la ^seconde.

Dans l'Orient, tout est enveloppé; la philosophie y a son existence, comme tous les autres élémens de l'humanité, mais sous la condition de l'enveloppement; c'est là le caractère général de son ^existence, quoiqu'avec des symp-^

tomes graves et des commencemens de séparation. Ce qui était enveloppé était destiné à se* (ÏSévelopper. Le monde fait un pas. Ls^ civilisation descend du centre de l'Asie à travers les plaines de F Asie-Mineure et du Nil, dans cet admirable bassin de la Méditerranée, et sur les côtes de la Grèce. La Méditerranée et la Grèce sont l'empire de la liberté et du mouvement, comme le haut plateau du monde Indo - Chinois est l'empire de l'immobilité et du despotisme. Je dis de l'immobilité et du despotisme et sans colère. Il fallait bien que le berceau du monde fiit ferme et fixe , pour pouvoir porter tous les développemens ultérieurs delà civilisation humaine. Fille d'un progrès , la Grèce est elle-même nécessairement progressive ; c'est le premier pas de la civilisation : avec elle commence la liberté sur une grande échelle. En Grèce tous les élémeiis de la nature humaine sont comme dans l'orient; ilsy sont, mais sous une nouvelle condition, sous la condition du caractère général de l'esprit grec, qui est le mouvement. Tout se développe donc et par conséquent tout tend à se séparer ; sur ce théâtre du mouvement et de la vie , l'industrie , l'état , l'art, la religion, sans pouvoir jamais se passer

t)E l'histoire de la philosophie. 1 9 les uns des autres , marchent à Findépendance. Les merveilles de l'industrie grecque vous sont familières, Messieurs. L'industrie grecque s'est étendue dans presque tout le monde connu alors. Les lois de la Grèce et de Rome (car c'est un seul et même monde que le monde grec et romain) portent sans doute encore un caractère religieux, mais elles sont pourtant infiniment plus indépendantes de la religion que les lois de l'Orient. Par exemple, lisez et comparez les lois de Menou et les lois romaines. Dans les lois dç Menou, rien n'est progressif, parce qu'il implique que la religion d'une époque soit progressive; elle n'avancerait qu'à la condition de se métamorphoser et de se détruire. Les lois romaines, qui se sont perpétuellement modifiées, devaient avoir, pour.se modifier ainsi, un caractère religieux beaucoup moins fort, quoique ce caractère, je le répète, ne leur manquât pas, surtout dans leur origine. Quant aux arts , qui . de vous ne connaît le contraste des arts de la Grèce et de ceux de l'Orient? L'Orient a peu ou point de peinture; car les représentations légères et grossières que je trouve de loin en loin sur les monumens qui sont arrivés ici, ne me paraissent qu'une absence de peinture,.

OU* la peinture dans sa plus grossière enfance; peu de sculpture, beaucoup d'architecture; c'està-dire que l'art de l'Orient représente ce qui est fixe et impersonnel, tandis que l'art de la Grèce, qui avec de l'architecture, a beaucoup de sculpture , et déjà une portion assez considérable de peinture, représente surtout la personne, l'homme. Tout comme la religion de la Grèce est plus antropomorphique que celle de l'Inde, tout de même l'art de la Grèce est plus personnel. C'est un pas immense, Messieurs, que l'anthropomorphisme.L'anthropomorphismeest supérieur aux religions de la nature de toute la supériorité de l'homme sur la nature , et c'a été un pas immense poiu* l'affranchissement de la pensée, que le passage du symbolisme na- ' turel au symbolisme anthropomorphîque.

La philosophie suivit et dut suivre nécessairement en Grèce la même marche que tous les autres élémens de la civilisation. Puisqu'il y avait plus de liberté dans le jeu des autres élémens , il dût y avoir dans la philosophie une liberté beaucoup plus grande : c'est aussi ce qtie nous voyons.

Les racines de la Grèce et de Ronàe sont absolument orientales : langue, écriture, alphabet.

De l'histoire dm la philosophie. 1 i procédés industriels et agricoles , arts raécahiques, formes primitives de gouvernement, procédés et caractères primitifs de l'air t , culte primitif, tout cela est oriental; c'est sur cette base étrangère que s'est développé l'esprit grec j c'est de là qu'il est parti pour arriver à Cette forme originale et admirable qu'on appelle* la forme grecque par excellence. Il en a été de même de la philosophie. Ses premières inspirations , plus tard même peut-être quelques communications heureuses , lui sont venues de l'Orient ; mais son développement . est tout-à-fait grec. La philosophie , en Grèce tout comme en orient , a commencé par se confondre avec la religion. Ensuite elle a passé du culte dans les mystères. Les mystères. Messieurs, oi^t été dans leur origine une conquête de l'esprit libéral. En effet, dans les mystères étaient déjà des explications, à mon sens , fort grossières et bien éloignées de ce que furent depuis les explications philosophiques, mais enfin c'étaient des tentatives d'explication : on cherchait à s'y rendre un certain compte des représentations visibles du culte. C'est des mystères, vous ne le croiriez pas. Messieurs , qu'est sortie la philosophie. Les premiers philosophes grecs avaient voyagé dans

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l'Orient et s'étaient fait initier aux mystères.

Peu à peu après bien des tâtonnemens et des essais plus ou moins heureux sur divers points de la Grèce , la philosophie arrive et s'établit dans la capitale même de la Grèce; c'est là qu'au sein des lumières toujours croissantes et dans le progrès rapide de l'esprit grec , elle rejette toute forme symbolique, et prend enfin celle qui lui est propre.

Nous savons aujourd'hui Messieurs, d'une manière certaine quel est le jour, le mois, l'année mémorable où s'accomplit ce grand événement , c'est-à-dire oùil se manifesta d'une manière éclatante et prit possesion du monde grec. Le jour et le mois m'échappent en ce moment; maïs enfip, c'est la 3*"" année de la 77® olympiade, c'est-à-dire 470 ^^^ avant notre ère que naquit Socrate.

Socrate, Messieurs, est un personnage éminemment historique. En effet, il représente une idée , et la plus élevée de toutes, l'idée de la philosophie, c'est-à-dire celle de la réflexion en soi, non pas de la réflexion appliquée à tel ou à tel objet en particulier, mais à tous; non pas de la réflexion aboutissant bientôt à tel ou à tel système, m^is se développant librement, dominant

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 2 3

tous ses résultats systématiques, je dirais presque n'en cherchant aucun. Il n'y a pas^ Messieurs, de système socratique, mais il y a un esprit socratique. Socrate n'enseignait point telle ou telle vérité; il n'a laissé son nom attaché Ji aucune théorie particulière. Que faisait-il donc? Sans être sceptique , il doutait et il apprenait à douter. Il s'adressait à l'industriel , au légiste , à l'artiste, au ministre du culte, aux sophistes, et il leur demandait compte de leurs propres pensées. Il secouait l'esprit et le fécondait par l'examen; il ne se demandait à lui-même, et il ne demandait aux autres que de s'entendre avec eux-mêmes, et de se faire entendre de lui. S'entendre, se rendre compte, être clair pour soi, savoir ce qu'on dit et ce qu'on pense, voilà quel était le but de Socrate; but néga-? tif, sans doute; mais ce n'était pas là la fin de la philosophie, ce n'en était que le comipencement. Aussi qu'est-il arrivé? Socrate a produit, non pas un système, mais un mouvement immense, un mouvement de réflexion; et comme la réflexion va bien ou mal sans cesser d'être ce qu'elle est , comme elle aboutit à de mauvais comme à de bons résultats, c'est là l'explication de ce singulier phénomène, que

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dans Técole socratique se soient trouvés Aristippe comme Platon , Épicure comme Zenon, lesquels ont prétendu qu'ils étaient tous enfans légitimes de Socrate ; et ils avaient tous raison. Tous en efiFet avaient cette unité, qu'ils refléchissaient, qu'ils faisaient un libre usage de leur pensée , qu'ils tâchaient de s'entendre avec eux-mêmes.Or, ils s'entendaient avec eux-mêmes à leur manière, c'est-à-dire très différanment ; et cela d'abord était inévitable, ensuite c'était un bien , et loin d'être une rupture , c'était un développement plus riche de la seule vraie unité philosophique ^ celle de la libre réflexion.

Dix siècles ont été nécessaires pour épuiser le mouvement socratique; c'est la gloire dû ce grand homme d'avoir donné son nom non pas à tel ou à tel moment , mais à la totalité de cet immense mouvement, et d'avoir été^ quant à la forme, aussi bien le père des derniers philosophes des sixième et septième siècles que de ceux qui sortaient immédiatement de ses mains. I^a philosophie de Socrate eut bien des vicissitudes. Après être sortie violeratneut , comme cela se passe ordinairement , du sein du culte, elle y rentra sous les auspices d'hommes qui en savaient beaucoup plus long

DE l'histoire de LA PHILOSOPHtE. 2 5 ,

que Socrate, et qui, en rentrant, jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure, en bon accord avec les mystères et la religion , savaient parfaitement ce qu'ils faisaient. Et, Messieurs^ ils n'étaient pas pour cela moins philosophes. Et pourquoi ? c'est qu'ils savaient ce qu'ils faisaient ; p'est que ce qu'ils faisaient ils le voulaient £siire, et que c'était leur réflexion même, c'està-dire l'idée philosophique, qui les conduisait là QÙ ils consentaient à aller. Ainsi l'école néoplàto^ nicienne, fille très légitime de Platon, s'est arrangée avec le symbolisme paî^, qui avait mis à mortSocrate. Ceux qui défendirent le paganisme expirant et combattirent avec Julien , étaient les disciples et les successeurs de ces mêmes hommes qui sortaient de l'école de Socràte, et qui, après avoir perdu leur maître par la grande , catastrophe que vous connaissez , eurent euxmêmes beaucoup de peine à se tirer d'affaîre4 Ce que les uns avaient rejeté par là réflexion, les autres l'admirent par la réflexion encore ; et là , Messieurs, est l'unité de la philosophie grecque, depuis l'an 470 ayant notre ère, jusqu'à l'an Sag, sous le consulat de Décius , où par l'arrêt de Justiiiien fut fermée la dernière école philosophique dans cette même Athènes où s'était élevée

sa première ; de sorte qiie nous savons à merveille , car on sait toujours ce qui importe , le commencement et la fin de ce grand mouvement. Passons , Messieurs , à l'histoire moderne. J'estime que le monde grec et romain a brillé à peu près treize à quatorze siècles pour s'éclipser à jamais. C'est utie existence infiniment inférieure à celle de l'Orient, et il n'est personne de vous qui, si je me suis fait comprendre, n'en voie le motif, et le motif nécessaire. L'époque du monde qui représente l'immobilité doit la représenter toujours et rester immobile; la durée est son caractère. L'époque du monde qui doit représenter le mouvement doit avoir moins de durée et plus de vie. L'époque grecque et romaine est donc infiniment moins longue que l'époque orientale.

Qui sait combien durera la nôtre ? Nous sommes d'hier, Messieurs. La civilisation humaine n'est pas jeune; mais l'histoire moderne l'est beaucoup ; la philosophie moderne encore plus. Si cette idée n'est pas favorable à la présomption , elle est très favorable à l'espérance ; car tout ce qu'on n'a pas derrière soi , on l'a devant soi , et il vaut mieux avoir de l'avenir que du passé.

DE L HISTOIRE DE LA PHILOiSOPHlE. ^7

Il y â deux époques dans l'histoire moderne, et il n'y en a que deux : l'époque d'enveloppement et l'époque de développement. Le moyen âge n'eist pas autre chose que la formation pénible, lente et sanglante de tous les élémens de la civilisation moderne; je dis la formation et non leur développement. Dans le moyen âge, comme dans la Grèce, comme dans l'Orient, étaient et ne pouvaient pas ne pas être tous les élémens de la nature humaine. Le moyen âge est dans l'humanité , Messieurs , comme la Grèce et l'Orient. Tous les élémens humains y coexistaient, mais mal 'distincts , et confondus dans l'élément dominant du moyen âge. En effet, dans toute époque il y a et il doit toujours y avoir

. im élément dominant, lequel n'exclut pas les autres, mais les enveloppe. L'élément dominant du moyen âge est le christianisme. C'est le christianisme qui a civilisé le monde moderne : il a mis près de dix siècles à donner une base fixe et ferme à notre civilisation. C'est le christianisme qui a commencé l'industrie , qui a formé l'état, qui l'a fait à son image, qui a fait

. l'art, qui a fait aussi la philosophie; je veux dire cette philosophie très célèbre , quoique bien mal connue, qu'on appelfe la scolastique. Tout

s 8 couas

de même que la philosophie orientale a pour base première les Yédas, que la philosophie grecque est sortie des mystères, de même la philosophie du moyen âge est fondée sur la Bible , l'ancien et le nouveau Testament et les décisions souveraines de TÉglise; et encore, comme l'unité du moyen âge est dans l'organisation et la domination progressive de l'Église, ainsi l'unité et le caractère fondamental de la scolastique est dans ceci qu'elle s'exerçait dans un cercle qu'elle n'avait pas tracé elle-même ^ mais qui lui était imposé par une autre autorité que la sienne. L'esprit humain avec toute son énergie était dans le moyen âge; et quoiqu'il fût alors sous la forme religieuse la plus parfaite, il ne pouvait pas en vertu de sa nature ne pas chercher à se rendre compte de cette forme. De là, peu à peu un enseignement religieux plus méthodique et plus régulier dans les cloîtres; puis les universités et la scolastique. Les systèmes les plus divers sont dans la scolastique, Messieurs, avec une apparence de hardiesse extrême ; vous seriez tout étonnés si vous saviez avec* quelle liberté apparente on a raisonné dans le moyen âge. Vous connaissez les querelles des nominalistes , des réalistes ,

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. aQ

et des conceptualistes ; si vous étiez plus au fait des détails je vous retracerais plus volontiers les caractères généraux qui les représentent ; qu'il me su£Bsë de vous dire que les sectes de la scolastique sont plus nom^ breuses que toutes leâ sectes grecques ^ et que les sectes indiennes et chinoises. De plus y Messieurs, il y a beaucoup de vérités dans la scolkstique , et tout de même qu'aujourd'hui,^ après avoir dans le premier moment d'émancipation, accusé, blasphémé, dédaigné le moyen âge, on se met à l'étudier avec ardeur, avec passion même, de même après avoir dit beaucoup de mal de la scolastique , il ne serait pas impossible, attendu qu'on va toujours d'un extrême à l'autre et qu'il est inévitable qu'il en soit ainsi , il est probable qu'aujourd'hui si on regardait du côté de la scolastique, on serait si fort étonné de la comprendre et de la trouver très ingénieuse , qu'on passerait à l'admiration. Si je fais profession dé croire que toute vérité est dans* le christianisme, je dois croire aussi qu'une explication , telle quelle du christianisme , doit contenir aussi de profondes vérités, et vous ne voyez pas ici un ennemi de la scolestique. Mais ce n'est pas moi, c'est la

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nature humaine qui le dit : la pensée qui s'exerce dans un cercle qu'elle n'a point tracé elle-même , et qu'elle n'ose pas dépasser , est une pensée qui peut contenir toute vérité , mais ce n'est pas en-^ core la pensée dans «cette liberté absolue qui caractérise la philosophie proprement dite. Aussi la scolastique , à mon sens, est si peu le dernier mot de la philosophie, qu'à parler généralement et rigoureusement, ce n'est pas même, selon moi, de la philosophie.

Comme nous savons. Messieurs, le jour, le mois , l'fillinée dans laquelle la * philosophie grecque a été mise dans le monde , de même nous savons, avec la même certitude, et avec beaucoup plus de détail encore , le jour et l'année où là philosophie moderne est née. Savez-vous combien il y. a, de temps qu'elle est née? Messieurs, vous allez ici prendre sur le fait la jeunesse, l'enfance de l'esprit philosophique qui anime aujourd'hui l'Europe. Le père d'un 4e vos pères aurait pu voir celui qui a mis dans le monde la philosophie moderne. Quel est le nom ^ quelle est la patrie de ce nouveau Socrate ? Infailliblement, Messieurs, il devait appartenir à la nation la plus avancée dans les voies de la civilisation européenne. Il a dû écrire, non

DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. 3i

dans le, langage mort qu'employait l'église latine au moyen âge, mais ^ans le langage vivant , destiné aux générations futures, dans cette langue, appelée peut-être à décomposer toutes les autres , et qui déjà. est acceptée d'un bout de l'Europe à l'autre. Cet homme,. Messieurs, c'est un Français , c'est Dgscartes. Son premier ouvrage écrit en français, est de lôSy. C'est donc de 1687 que date la philosophie moderne ! Et, Messieurs, quel est le titre de cet ouvrage éminemment* historique^ La méthode. Je vous ai dit que Socrate n'avait point eu de système ; je vous dirai qu'il importe assez peu que Descartes en ait eu un. La pensée de Descartes qui appartient à l'histoire, c'est celle de sa méthode. Socrate c'était la réflexion libre; Descartes c'est la réflexion libre élevée à la hauteur d'une méthode, et encore la méthode dans sa forme la plus sévère. Descartes commence par douter de tout, de l'existence de Dieu, decelledumç>nde, même de la sienne propre , et il ne s'arrête qu'à ce dont il peut ne douter, sans cesser de douter même , savoir, ce qui douté en lui , la pensée. Messieurs, il y a entre la réflexion de Socrate et la méthode de Descartes un abîme de deux mille ans ; il y a moins d'intervalle, mais autant de différence

Jj^P»*^^ COURS

entre an certain système indien , dont je yons entretiendrai , et la dialectique de Socrate , de de Platon et d'Aristote. La dialectique grecque est bien autrement sincère, sérieuse , et profonde que celle du Nidya ; mais la méthode de Descartes est supérieure aux procédés de Tespri antique de toute la supériorité de tiotre civilisation sur celle de la Grèce. Descartes, Messieiu*s j a sans doute un système ; mais sa gloire * principale n'est pas là; sa gloire, comme celle de Socrate, est d'avoir mis dansle monde moderne l'esprit philosophique , lequel a produit et produira mille et mille systèmes. De la Méthode ^ tel est le titre si simple aujourd'hui , mais prodi- ^éux alors, sous lequel Descartes présenta au monde ses pensées.

C'était un gentilhomme breton , militaire , ayant an plus haut degré nos défauts et nos qualités; net, ferme, résolu,, assez téméraire, pensant dans son cabinet avec la même intré^ pidité qu'il se battait sous les murs de Prague, Il avait fait la guerre en amateur , il philosophait de même, pour s'entendre avec luimême, n'ayant pas la moindre ambition , ayant quitté son pays , non pas, comme on le croit , forcénient, mais très volontairement. Il était

riche, parfaitement bien né. Le cardinal de Richelieu, qui aimait le grand Corneille, et qui se connaissait en hommes, lui offrit Hiéme ou lui promit une pension; il est vrai qu'il ne la toucha jamais. Enfin , avec quelques démarches de sa part , protégé comme il l'était par le père Mersenne, il aurait pu faire son chemin. Il aima mieux courir le monde, errer en Italie, causer avec Galilée, puis s'ensevelir dans un village de la Hollande, et aller laisser ses os dans le l^ord, sans aucune envie de faire secte , philosophant pour philosopher, réfléchissant pour réfléchir, uniquement préoccupé du besoin de s'entendre avec lui-même, de se rendre compte de ses connaissances et de voir clair en toutes choses. Il tenait infiniment plus à sa méthode qu'à ses plus illustres découvertes ; à telles jenseîgnes que , dans un ouvrage posthume, que j'ai donné au public, Descartes plaisante ceux qui s'imaginaient que ses découvertes physiques et mathématiques étaient la grande occupation de sa vie. Il leur dit : ce Vous n'entendez pas ma pensée , j'ai fait mes découvertes pour exercer ma méthode ; si elles valent quelque chose , concluez que ma méthode vaut quelque chose, et appliquez-la de nouveau où vous voudrez, mathématiques,

ou physique , peu importe ; » même rappllca* tion de Talgèbre à la géométrie, il Ta faite comme -en se jouant; il tenait surtout à sa mé* thode, et il y revient sans cesse. C'est le dernier coitime le premier mot de ses écrits.

Une fois l'esprit philosophique mis dans le monde moderne en 1637, ^* nous parlons ici , messieurs , en 1 8a8 , il ne s'est pas arrêté ; il s'est développé avec le progrès proportionnel qui doit exister entre le mouvement du monde moderne, celui du monde grec et celui du monde oriental; et en un siècle, car ne nous datons que d'un siècle , il me semble que les systèmes philosophiques n'ont pas manqué à l'Europe. Non , ils ne lui ont pas manqué ; cependant il est bien étrange qu'on accuse la philosophie moderne de se perdre dans un dédale de systèmes ; c'est vraiment bien de la sévérité envers un pareil enfauft. Je remarque que loin de s'être perdue dans un chaos de systèmes, sans avoir . manqué de fécondité philosophique, elle n'a guère produit pourtant que deux ou trois grandes écoles; elle est encore au maillot pour ainsi dire; on peut être fier sans doute du peu qu'elle a fait; mais il faut compter beaucoup plus sur ce qu'elle fera, sur ce qu'elle est appelée à faire. Depuis le prertïier qui interpréta les Védas, jusqu'au der-

DE l'histoire de I.A PHILOSOPHIE. 35

nier philosophe indo-chinois, la philosophie orientale n'a pas reculé. De Socrate à Proclu's, la philosophie grecque n'a pas reculé; la philosophie moderne ne reculera pas plus de I>escartes aux générations futures.

Remarquez que la philosophie moderne a son unité , comme la philosophie grecque. Son unité même me paraît jusqu'ici beaucoup plus frappante que sa diversité. Cette unité estet tie peut être que ce point commun à tous les philosophes , de faire usage de leur raison avec une liberté absolue. On dira que cet avantage n'a pas manqué aux penseurs du moyen âgejiSaint* Thomas, AbeiJard,Érigène, étaient, il est vrai, des esprits originaux , téméraires ; mais dans leur élan le plus hardi, ils avaieùt sans c^esseles yeux sur les limites qui leur étaieiit tracées par' l'autorité ecclésiastique, et ils s'y renfermaient, ou du moins ils prétendaient s'y renfermer. Aujourd'hui l'émancipation est complète ; il règne même dans la philosophie de notre âge une sorte de scepticisme apparent, un esprit négatif excessif qui trahit à la fois et le besoin prédominant de la réflexion', et l'enfance de l'art de réfléchir. Ce phénomène n'est pas nouveau. Dans le début de la philosophie grecque , entre Périclès et Alexandre, lesprit négatif y

36 coufis

quoique fortement contenu par deux génies^ aussi profondément positife que Platon et Aris» tote, était cependant à la mode; de même depuis Descartes y l'esprit négatif arrête encore , surtout en France, l'essor de la haute philosophie. U ne faut ni s'en étonner ni s'en effrayer. Tout grand changement de Tesprit humain commence par l'hostilité ; mais ce n'est là que le point de départ des grands mouvemens, ce n'en est pas la fin. Les tracasseries du jour, passez-moi cette expression , contre ce qu'il y a de plus saint et de plus vénérable, feront place peu à peu au véaitable esprit de notre époque. Nous déposerons ces habitudes étroites et pusillanimes dans un long usage de la liberté. Quand, au lieu d'être des affranchis^ nous serons des hommes bbres, il ne nous Tiendra pas à l'esprit de tourner cette liberté ^ dont nous aurons la conscience pleine et «mtîèft, contre quoi que ce soit de noble et de grand : nous nous contenterons d'en faire usage, et la stérilité d'une critique minutieuse fera place à des vues positives, larges et fécondes.

Pensez -y. Messieurs, rien ne recule, tout avance, la philosophie a gagné en passant de l'Orient à la Grèce, elle a gagné immensément en passant de la Grèce en Europe, elle ne peut

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. $7

«que gagner dans l'ayenir. ï'ai essayé de vous montrer dans ma dernière leçon que la philoso* phîe est, si je puis m'exp rimer ainsi, le point culminant de la pensée individuelle ; aujourd'hui vous avez vu s'agrandir sans cesse dans des fflroportions considérables le rôle qu'a joué tour à tour la philosophie dans les trois grandes époques de l'histoire du monde. Ma foi est que^ dans un avenir inconnu, Fésprit philosophique .^'étendra, se développera, et que tout comme il ^ le plus haut et le dernier développement de la nature humaine, le dernier venu dans la pensée, de même il sera le dernier venu dans l'espèce humaine, et Je point culminant de l'histoire. Ainsi, dan^ l'Orient, sur cent créatures pensantes , et paip conséquent en possession de la vérité, il y en avait une (je parle par chiffres pour me faire entendre), qui cherchait è. se rendre compte de la vérité, et Xs'entendre avec elle - même. En suivant ce calcul, en Grèce , il y en avait trois peut-être. Hé bien, aujourd'hui, même dansl'en&nce de la philosophie moderne, on peut dire qu'il y en a probablement sept à huit qui cherchent à se comprendre, qui réfléchissent. Le nombre des penseurs", des esprits libres, des philosophes, s'accroîtra, s'étendra sans cesse , jusqu'à ce qu'il prédomine et de-

vienne la majorité dans l'espèce humaine. Mais, ce jour-là, Messieurs , ce n'est pas demain qu'il luira sur le monde.

Messieurs, point de pi*ésomption , caç nous soiAmes , je vous le répète , nous sommes d'hier, et nous sommes arrivés très peu loin ; mais ayons foi dans l'avenir , et par conséquent soyons patiens dans le présent. Il y aura toujours des masses dans l'espèce humaine : il ne faut pas s'appliquer à les décomposer et à les dissoudre d'avance. La philosophie est dans les masses sous la forme naïve , profonde , admirable de la religion et du culte. Le christianisme. Messieurs, c'est Ja philosophie du peuple. Celui qui porte ici la parole est sorti du peuple et du christianisme, et j'espère que vous le reconnaîtrez toujours à mon profond, à mon tendre respect pour tout ce qui est du peuple et du citristianisme. La philosophie est patiente : elle sait comment les choses se sont passées dans les générations antérieures, et elle est pleine de confiance dans l'avenir : heureuse de voir les masses, le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre les bras da christianisme , elle se contente de lui tendre doucement la main, et de l'aider à s'élever plus haut encore,{J ttention marquée dansl' auditoire.)

t>E x'HfSTOIllTî DE LA PHILOSOPHIE. 89

Messieurs, un homme que recommandaient de rares vertus et une haute capacité politique^ du moins auprès de ceux qui ne sont pas assez aveugles pour contester à leurs adversaires, même les plus redoutables, les qualités qui les honorent, M. de Serre, en 1820, au progrès alors un peu menaçant peut-être de l'esprit de liberté , s'écriait avec un accent pathétique : « Là « démocratie .coule à pleins bords.» Un homme, que ne recommenqaîent pas des vertus moins pures et une capacité moins haute, et qui y joignait une intelligence admirable du temps présent, lui répondait : «Si par démocratie vous « entendez le progrès toujours croissant depuis « quelques siècles de l'industrie, des arts, des «lois, des mœurs, des lumières, j'accepte une <r pareille démocratie; et, pour ma part, loin de a blasphémer mon siècle, je remercie la provi- « dence de m'avoir fait naître à une époque où ce il Jui a plu d'appeler un plus grand nombre « de ses créatures au partage des vertds, des « mœurs , des lumières , naguère réservées à « quelques uns. » Je vous gâte. Messieurs, les belles paroles de M. Royer-Collard^, en vous les citant de mémoire; mais je suis bien sûr de n'en pas fausser le sens, et d'être fidèle à sa pensée. On se plaint aussi beaucoup au-

/|0 COURS DE l'histoire DE LA PHILOSOPHIE.

jourd'hui des progrès sans cesse croissans de l'esprit philosophique, qui dissout, dit-on, et met en poussière les croyances politiques et les croyances religieuses de l'Europe moderne. D'àbord, je ne vois pas cette dissolution, je n'y crois point; j'ai vu un peu l'Europe, et elle n*est pas près de se dissoudre. Il y a seulement, il y a, je le reconnais, un progrès considérable, un progrès perpétuel de l'esprit philosophique, de la réflexion appliquée à toute chose. L'espèce humaine aujourd'hui prend la robe virile; elle veut voir clair dans plus d'une chose où jadis des ténèbres respectables étaient devant elle. Hé bien , moi aussi, à ce spectacle, je remercie la Providence de m'avoir fait naître à une époque où il lui plaît d'élever peu à peu au degré le plus haut de la pensée un plus grand nombre de mes semblables.

Après avoir essayé , dans les deux premières leçons, d'absoudre la philosophie, ici par l'analyse, là par rhistoire, dans la prochaine leçon je présenterai quelques considérations sur l'histoire de la philosophie.

<ÎOURS

DE LHISTOIRE

DE

I^A PHILOSOPHIE

SOMMAIRE

Récapitulation des deux dernières leçons. Un mot sur la méthode employée. — Sujet de cette leçon : appliquer à THistoire de la Philosophie ce qui a été dit de la philosophie. 1° Que l'Histoire de la Philosophie est un élément spécial et réel de l'Histoire universelle, comme l'Histoire de la Législation , des' Arts et des Religions ; 2** que l'Histoire de la Philosophie est plus claire que toutes les autres parties de l'Histoire , et qu'elle en contient l'explication. Démonstration logique. DllDonstration historique. Explication de la civilisation indienne par la philosophie. Bhagavad-Gita. Grèce. Explication du siècle de Périclès par la philosophie de Socrate. Histoire moderne. Explication du XVI® siècle par la philosophie de Descartes. Explication du xv m® siècle par^la philosophie de Condillac et d'Helvétius. — 3° Que l'Histoire de la Philosophie vient la dernière dans le développement des travaux historiques, comme la philosophie est le dernier degré du* développement intérieur de l'esprit, et du développement d'une époque. — Rapport de l'Histoire de la Philosophie à l'Histoire en général. — En Orient, pas d'Histoire, par conséquent pas d'Histoire de la Philoso^ phie. — En Grèce, — Chez les modernes. — De la situation favorable de notre siècle pour l'Histoire de la Philosophie.

3* LEÇON. 29 AVRIL i8a8.

DE L'HISTOIRE

DE

t.A PHILOSOPHIE.

Messieurs ,

Dans ma première leçon , j'ai essayé de démon, trerquela philosophie est un besoin spécial, un élément incontestable de la nature humaine , et même que cet élément aussi réel que tous les autres leur était supérieur à tous en ce que d'abord il contient en lui toute lumière, ensuite Sn ce qu'il répand la lumière qui lui est propre sur tous les autres élémens, e4|ti'il les explique tous. Dans ma dernière leçon, appelant l'histoire au secours de l'analyse, j'ai démontré que la civilisation, image visible de la nature humaine , renferme aussi à

toutes set époques un élément philosophique ^ le^ quel soutient exactement avec les autres élémens de la civilisation le même rapport que l'élément philosophique que nous avions reconnu et signalé dans la conscience individuelle y soutient avec les autres élémens d^^la nature humaine. Voilà, Messieurs, le point où nous sommes arrivés. Je me permets de recommander à votre attention la méthode qui nous y a conduits , car elle présidet^a .à tout mon enseignement. Je serais Aureux si je pouvais vous présenter ici quelques vérités importantes et peu répandues; je le serais bien plus encore si je parvenais à établir dans votre esprit ce qui est au dessus de toute vérité particulière , savoir, la méthode; car la méthode, en vous garantissant l'exactitude des vérités que je développerai devant vous , vous donnera en même temps les moyens de rectifier les erreurs nombreuses qui m'échapperont sans doute, et de trouver vous-mêmes de nouvelles vérités. C'est ici surtout un cours de méthode ; et la méthode, je le répète^ qui présidera à cet enseignement , est l'identité de la psycologie et de l'histoire.

Après avoir absous la philoyphie, je viens aujourd'hui absoudre l'histoire de la philosophie ; je viens appliquer à l'histoire même de la philosophie tout ce que j'ai dit de la philosophie

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. 5

elle-même , vous la recoinmander aim mêmes titres , et démontrer aussi qu'elle soutient avec les ^ufres branches de l'histoire universelle de l'humanité les mêmes rapports que soutifgnt la philosophie avec les autres élémens de la civilisatipn et de la nature h)araaine. Cette leçon ne sera donc qu'uq corollaire, un développeipent des deux premières.

D'abord il est tout simple que si la p]ijlospphie est un élément réel, un besoin fondamental de l'humanité, les diverses manières dont les hommes put successivement satisfait ce besoin, selon les temps et selon les lieux, le^ développemens q^ie cet élément a reçus en passant à travers les siècles , méritent aussi d'être constatés , recueillis et reproduits; qu'en un piot, l'histoire de la philosophie ait sa place dans l'histoire générale de ri^unianité , tout comme l'histoire de l'industrie , l'histoire de I^ législation , l'histoire des arts, et celle des religions.

J'hésite ^ poursuivre , Messieurs ; mais ce n'est pas moi , c'est la logique la plus vulg^e qui tire elle-même cette conséquence des prémisses que nous avons posées; s'il est vrai, comme nous l'avons démontré , que l'élément philosophique dans la nature humaine soit supérieur à tous les autres élémens , je le dis avec un peu d'embarras ,

mais je sws forcé de le direy rhistoîre delà philosophie est également supérieure à toutes les au t res parties de l'histoire de l'humanité : et elle leur est supérieure par les mêmes avantages qui recommandent la philosophie , savoir, qu'elle est plus claire que toutes leét.luitres branches de l'histoire, et que si celles-ci lui prêtent leur lumière, elle leur en renvoie une autre tout autrement vive et pénétrante, qui les éclaire dans leurs dernières profondeurs, et jette un jour immense sur toutes leis parties de l'histoire universelle.

Dire que l'histoire de la philosophie est plus claire que l'histoire politique, que celle des arts, que celle des religions , c'est , j'en conviens , avancer un paradoxe. Ce n'est pourtant que la suite de la proposition qui a été établie dans la première leçon, savoir, que toute clarté est dans les idées. Les abstractions philosophiques n'ont pas cette réputation, je le sais ; c'est pure ingratitude , Messieurs ; car au fond nous prêtons toute créance à ces abstractions que nous accusons tant^ nous ne croyons qu'à elles, nous ne comprenons qu'elles, et c'est en elles et par elles que nous comprenons tout. Prenons un exemple à la fois très élevé et très vulgaire: Voici, Messieurs, deux objets très positifs, très réels, très déterminés, et qui n'ont rien d'abs-

DE L HISTOIRE DE Là PHILq^OPUIE. 7

trait, deux quantités concrètes; çt en voici deux autres. En présence de ces deux groupes de quantités concrètes très diverses , et quelles qu'elles soient , j'affirme , notiS affirmons tous que lever rapport numérique est un rapport d'égalité. Eh bien 1 je vq|^ le demande , cette vérité, ce rapport est-il dans le déterminé de ces objets, dans le concret, ou en est- il indépendant? Niez, si vous le pouvez, par exemple., que deux eri soi égalent deux en soi ; je vous demande si alors vous pourriez dire ligitimement que ces deux quantités concrètes égalent ces deux autres quantités concrètes. Non, Messieurs; donc c'est ici l'abstrait qui éclaire le concret j et qui constitue la vérité que d'abord nous y avions aperçue. Entendez-moi bieji , Messieurs : je ne veux pas dire que l'esprit humain débute par l'abstraction ; qued'abord il ait en lui-même l'intelligence claire et parfaite des rapports abstraits des nombres , et qu'ensuite, armé de cette intelligence, il aborde les objets sensibles et les quantités concrètes, et détermine leurs rapports. Non, certes ; mais je soutiens qu'à la vue de ces quantités concrètes , les sens et l'imagination sont frappés de la partie déterminée de ce phénomène extérieur et visible, mais que pour le rapport d'égalité, il #chappe aux sens et à l'imagination,

parce qu'il est invisible, intangible, et n'a pas d'existence concrète; et je soutiens que c'est l'esprit, qu'il, le sache ou qu'il l'ignore, qui, doué qu'il est de la faculté de concevoir les rapports des nombres, ime fois que ces quantités concrètes ont été amenée^evant les sens, et à cette condition, c'estl'esprit, dis-je, qui entrant en exercice, conçoit l'abstrait dans le concret, de sorte qu'alors , par une opération complexe , dont le mystère est le mystère même de la liaison de notre nature sensible et de notre nature intellectuelle, nous afi&nnons que ces deux quantités concrètes et ces deux autres quaptités concrètes que voici sont mimériqùement égales. Or , tout comme ce qui aperçoit ce rapport est l'esprit et non le sens , de même la vérité , le rapport aperçu, est dans l'abstrait, non dans le concret ; et nous n'admettons le rapport des quantités concrètes que parce que nous admettons le rapport des quantités abstraites en ellesmêmes ; et aussitôt que nous avons dégagé par la réflexion les rapports abstraits des sujets déterminés qui les enveloppaient, nous savons que nous sommes arrivés en ce genre à la source même de la lumière. Ici donc toute lumière est dans l'abstraction. Prenons un autre exemple. Supposons qu'un certain ph^omène

DE L HISTOIRE DE LA PHIL^BOPHIS. g

ait lieu en ce moment, qu'un changement quelconque, positif, déterminé, concret, se passe sous nos yeux à l'instant où nous parlons ,^ il n'est personne de nous qui à l'instant même ne suppose que te changement n'est pas arrivé tout seul , c'est-à-dire qu'il a ^ne cause quelconque , mais déterminée elle-même, positive, concrète : voilà ce que nous supposerions tous. Aussitôt qu'un phénomène nous apparaît, nous sommes faits de telle sorte que nous ne pouvons pas ne pas supposer une cause qui le fasse parsutre , et à laquelle nous le rapportons. £h bien ! où est dans les choses extérieures, dans le phénomène visible , ce rapport que nous y supposons, le rapport de la caiise à l'effet ? Il n'est plus permis, depuis Hume , de supposer que le phénomène sensible, dans ce qu'il a de déterminé , de visible et de concret , renferme le rapport de l'effet à la cause ; il est prouvé que le phénomène sensible ne donne qu'une conjonction fortuite, une connexion accidentelle ; une bille, par exemple , qui est en mouvement à la suite d'une autre, un mouvement qui a lieu et un autre qui lui succède dans le temps et dans l'espace. Le rapport de la cause à l'effet y est pourtant , et le genre humain l'y met invinciblement. Il y est 9 mais ce n'est pas la sensibilité qui le dér

lO COURS

cotwre, c'est l'esprit; et réciproquement ce qui le constitue , ce n'est ps^s le phénomène sensible et concret , c'est précisément dans l'abstraction du principe que résident son essence et sa force ; et ici encore c'est la vérité abstraite qui fonde et légitime la vérité qui se rencontre dans le concret. Encore une fois, l'abstraction n'est pas le début de Tintelligence , car l'intelligence ne débute pas par la réflexion; mais c'est l'abstraction qui, à l'insu de l'intelligence, la gouverne; et lorsque la réflexion l'a dégagée des clartés apparentes qui l'offiisquaient , son évidence est telle que l'intelligence alors n'en demande et n'en admet plus aucune autre. Dans le monde visible est une arithmétique et une géométrie supérieure que le monde contient, mais qu'il ne constitue pas, une arithmétique et une géométrie toute abstraite que l'œil du vrai géomètre aperçoit, et dans laquelle il voit la nature beaucoup plus qu'il ne la voit dans la nature. Pour Aristote? le principe abstrait de la causalité , invisible et inimaginable , et purement intelligible, la catégorie de la cause dans son abstraction, est le secret de la vie intime de la nature el de ces mêmes phénomènes du mouvement qui la manifestent et qui la voilent.

Toute lumière y comme toute vérité, est donc dans l'abstraction, c'est-à-dire dans la réflexion, c'est-à-dire encore dans la philosophie. Je me hâte d'arriver à l'histoire.

Dans l'histoire aussi , Messieurs , dans toute époque de la civilisation , il y a deux élémens. Il y a des événemens matériels , qui s'accom^ plissent tantôt sur les champs de batailie , taur tôt dans le cabinet ; il y a les môuvemens plus ou moins considérables de l'industrie ; il jf a les chefe-d'œuvre des différens arts; il y a le règne de tel ou tel culte. C'est là l'élément extérieur, et pour ainsi dire le concret d'une époque. Là pensée de l'époque est là sans doute ; mais elle y est sous des formes qui en la manifestant l'expriment infidèlement, puisque chacune d'elles ne l'exprime et ne peut s'exprimer qu'à Fa manière, c'est-à-dire d'une manière spéciale, déterminée, et par conséquent bornée, de sorte qu'il y a contradiction nécessaire entre la pensée et la forme qui la représente. Mais la philosophie dégage la pensée de toute forme extérieure. Elle est l'identité du sujet de la pensée et de son objet, l'identité absolue de la pensée qui se prend elle-même pour terme de sa propre action. Plus de forme étrangère; par conséquent plus de forme bornée et finie; par conséquent

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encore, toute contradiction est levée. Enfin la philosophie , c'est la réflexion ; la réflexion est la conscience la plus nette de soi-même. Ainsi c'est dans la philosophie que la pensée d'une époque arrive à se savoir elle-même; partout ailleurs elle ne se sait pas; elle est sans doute, mais elle est pour elle - même comme si elle n'étjait point. I^ philosophie est donc l'élément interne, l'élément abstrait, l'élément idéal, l'élémeilt réfléchi, la conscience la plus vive et la plus haute d'une époque.

À toutes les époques de la civilisation , règne une pensée obscure , intime , profonde , qui se développe comme elle peut dans l'élément exté* rieur de cette époque , dans les lois, les arts, la religion , lesquels sont pour elle des symboles plus ou moins clairs, qu'elle traverse successivement pour revenir à elle-même , et pour acquérir de soi une conscience et une intelligence complète , après avoir épuisé son développement total. Or, cette conscience et cette intelligence , elle ne l'acquiert que dans la philosophie. Parcourez les annales de la civilisation, vous trouverez que c'est toujours la philosophie d'une époque qui en renferme la pensée complète, qui la dégage de ses voiles politiques et religieux, et se charge, pour ainsi dire , de la traduire en une formule abstraite, nette et précise. Prenez à volon-

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. l3

té telle ou telle époque de l'histoire ,de l'humanité; ôtez-en la philosophie, ôtez-en toutes les lumières que vous devez à vos souvenirs de la philosophie de cette époque , vous verrez combien elle s'obscurcit; au contraire, rendez son élémenl: philosophique, vous lui rendez son explication et sa lumière.

Transportez-vous, Messieurs, en Orient^ et

pour borner votre ho1?izon, arrêtez-vous dans rinde. Jetez les yeux sur ce symbolisme universel qui éclate partout , et partout sans doute exprime quelque chose , et cherchez sincèrement ce qu'il exprime , ce que veut dire cette histoire politique à moitié mythologique , sans chronologie, comme l'éternité; ce que signifient ces monumens de l'art et de la religion, si bizarres, si démesurés, en apparence si extravagans. Il y a là-dessous une idée sans doute; mais demandez-vous quelle elle est. Si vous êtes de bonne foi, vous conviendrez que rien de bien net ne sort de ce spectacle extraordinaire. Pour moi , malgré quelques études antérieures, j'avouerai que bien souvent , en considérant de nouveau les divers monumens de cette vieille civilisation, ma pensée fléchit et se trouble. Mais je n'ai besoin que de relire quelques pages d'un ouvrage philosophique , et aussitôt Tordre , la clar-

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té j la précision , rentrent dans ma pensée : une lumière vaste et sûre se lève à mes yeux sur cette civilisation mystérieuse , et l'esprit de ses cultes, de ses arts, de ses lois, réfléchi tout entier sur ce seul point, s'y manifeste à découvert. Ouvrez, par exemple, le Bhagavad - Gita ; c'est un épisode très court d'un poëme immense. Deux grandes armées, celles des Pandoos et des Kouroos , sont en présence , et près d'en venir aux mains. Un immense carnage se prépare. Dans l'une des deux armées se trouve un jeune guerrier très brave de sa personne, mais qui, au moment de verser le àang de ses parens , de ses amis , car les deux aimées sont composées d'amis et de parens, sent son courage l'abandonner. Il engage un autre personnage à avancer un peu son char au milieu de la plaine, afin de reconnaître la situation des choses; et après avoir parcouru des yeux les deux armées , le bon Ardschunas avoue à Crishna son incertitude : que lui répond Crishna? w En vérité, Ardschunas, tu es bien ridicule avec ta pitié.» Que parles-tu d'amis et de parens? Que parles-tu d'hommes? Parens, amis, hommes, bêtes ou pierres, c'est tout un. Une force perpétuelle et éternelle a fait tout ce que tu vois , et le renouvelle sans cesse. Ce qui

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. I 5

est aujourd'hui homme, hier était plante , démain, peut-être, le redeviendra. Le principe de tout cela est éternel ; qu'importe le reste? Tu es , comme Schratrias, comme homme de la caste des guerriers, condamné à te battre. Fais -le donc : il en résultera un carnage épouvantable. £hbien ! le lendemain le soleil luira sur le monde, et éclairera des scènes nouvelles, et le principe éternel subsistera. Hors ce principe , tout est illusion. L'erreur fondamentale est de prendre au sérieux ce qui n'est qu'apparent ; si tu attaches de la valeur à ces apparences , tu te trompes ; si tu en attaches à ton action, tu te trompes encore ; car comme tout n'est qu'une grande illusion, l'action, quand on la prend au sérieux, n'est qu'une illusion elle-même; la beauté, le mérite de l'action, c'est d'être faite avec une profonde indifférence aux résultats qu'elle peut produire. Il faut agir, sans doute, mais comme si on n'agissait pas. Rien n'existe que le principe éternel , l'être en soi. Il s'ensuit que la suprême sagesse est de tout laisser faire, de faire ce qu'on est forcé de faire , mais comme si on ne le faisait pas, sans s'occuper du résultat, immobile à l'intérieur , et les yeux sans cesse fixés sur le principe absolu qiii seul existe d'une véritable existence.» Voilà, Messieurs, sous une forme un peu oc-

'.fw

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cidentale , le résumé philosophique de ce sublime épisode. Maintenant , ce flambeau à la main, examinez ce qui d'abord vous avait paru si obscur, et ces ténèbres au moins vous deviendront visibles. Vous comprendrez comment devant ce théisme terrible et chimérique, figuré dans des sjrmboles extravagans et gigantesques , la nature humaine a du trembler et s'anéantir ; comment l'art, dans sa tentative impuissante de représenter l'être en soi , a dû se Uvrer sans mesure à des créations colossales et déréglées ; comment Dieu étant tout , et l'homme rien une théocratie formidable, a dû peser sur l'humanité, lui ôter toute liberté, tout mouvement, tout intérêt pratique, par conséquent toute vraie moralité; et comment encore l'homme, se méprisant lui-même , n'a pu songer à recueillir la mémcHredes actions qu'il ne faisait pas, comment il n'y a pas d'histoire humaine dans l'Inde , et par conséquent pas de chronologie.

Passez, Messieurs, de l'Orient dans la Grèce. Placez - vous dans le siècle de Périclès , par exemple, et comparez-y, en fait de clarté, les événemens extérieurs , les mesures législatives , les ouvrages des arts , les représentations de la religion , avec ces abstractions , en apparence inintelligibles, qu'on appelle la philosophie, et

bE l'histoire de Lâi PHILOSOPHIE. I -^

Voy^z de quel côté vous vient le plus de kiimère sur Tesprit de ce grand siéc)e.

Périclès fait une loi, en vertu de laquelle tous Les soldats de l'armée de terre et de mer recevront une paye. Que signifie une pareille loi ? En y réflécIMssant, on trouve qu elle convenait fort à la dictature de Périclès, qui, en faisant passer une pareille loi sous son administration^ s'attachait l'armée de Aerre et de mer. En y réflécUssaat^ on trouve encore d'autres manières de comprendre cette loi, et l'intention de son auteur. Mais enfin , prise en elle - même , quel grand jour jette-t-elle sur l'époque dont elle fait partie? Éclaire -t -elle i)eaucoup les autres élélOens de cette époque ? Que fiait-elle pour l'histiHre de l'art , et celle de la religion athénienne ?

Cfa^ngez l'exemple. Prenez un ouvrage d'art de cette époque ; prenez cette belle êtatue que vous pouvez voir ici dans le Musée du fi.oi , et qui peut être rapportée au siècle de Périclès, la Pallas qu'oa appelle là PaUas de VeUetri ^ :Si vous vous la représentez biein, et si vous la coml^arez avec les autres statues analogues que pro<* duisait le ciseau grec un siècle ou deux avant celui de Périclès, vous y trouverez une différence

* Musée du Roi, salle de ia jPallas , n. ira. Votez la Inscription 4^ Antiques , ip9t%. iZ^,

1 8 ooiitts

frappante. Dans les unes, vous voyez des bras serrés auprès du corps, des pieds joints ensemble, une roideur, une absence de mouvement et de vie, enfin un aspect général qui contraste merveilleusement avec celui qu'offre d'abord cette admirable statue. Elle est encore compacte , assez massive, grande au dessus de la nature ordinaire, et d'un style très sévère ; mais les pieds sont déjà suffisamment séparés les uns des autres : à la rigueur elle pourrait marcher. Les draperies marquent sans recherche les différentes parties du corps ; on sent qu'un être vivant est dessous. Un bras porte l'égide , et l'autre le signe même de toute activité et de toute énergie , la lance. Dans ses traits , sur son front est une pensée calme et profonde : on voit que ce n'est pas une femme; on voit en même tenï|)s que ce n'est pas une divinité indifférente à l'humanité, une qualité essentielle de l'être , mais quelque chose de surhumain et d'humain à la fois qui a la conscience de soi , qui peut , qui sait , qui veut , qui agit. Il ne faut pas une étude bien profonde pour être frappé de ce. caractère de la Pallas , surtout par son contraste avec les ouvrages analogues antérieurs; cependant, je ne suis pas bien sûr de n'emprunter pas à mes études philosophiques quelque

chose de cette manière de concevoir la Pallas. Cela est si vrai , qn on disputa encore sur cette statue , comme sur la loi de Périclès.

Examinez le cuite le plus clair de tous les cultes de la Grèce, celui de la ville des lumières, le culte d'Athènes, le culte de Minerve; mettez vous en présence, sinon des monumens , au moins des descriptions qui nous en re$tent. On dit que tous les ans dans les grandes panathénées , on portait en procession à FAcropolis, un vaisseau symbolique avec un voile mystérieux , sur lequel étaient figurées les actions de la déesse, par exemple, sa victoire sur les Titans , enfans de la Terre. Nous entrevoyons bien, surtout aujourd'hui, quelque chose dans ces représentations symboliques ; on voit bien qu'il y a là Fidée d'une lutte entre la force morale et la forcd^physique ; que cette Pallas n'est pas un symbole astronomique, comme les divinités de l'Egypte, et que ce n'est pas ici une religion de la nature; qu'il y

a des allusions à la civilisation et aux lois. On

aperçoit tout cela, mais si obscurément, que dans un dialogue de Platon, Socrate déclare qu'il ne comprend absolument rien à toutes ces représentations fabuleuses ; et, s'adressant à un ministre du culte, il lui demande s'il entend

Iro COURS

quelque chose à de pareils contes. Socrate Tînterroge encore sur un autre culte, celui de Jupiter, où il était dit que Jupiter, pour punir quelque mauvaise action de son père Saturne , l'avait îûutilé , drame niy thologique d'où Vintèriocuteur de Socrate, ayant à blâmer une actîoii de son père , conclut que , pour imiter îupfter, il ne peut mieux faire que d'accuser Itti-mème son père en justice et de demander sa ïttort. Voilà comment Eùthyphron' entendait le culte de Jupiter. Sôcrate avait la bonne foi de dédarer qu'il n'y comprenait rien. Aujourd'hui nous y comprenons davantage. Cependant la critique symbolique a-t-elle réussi à dissiper foute obscurité à cet égàtd ?

An contraire, prenez; la philosophie de Sderate. Socrate n'a pas de système, mais il a des directions pour la pensée. S'il ne lui trace pas toute sa carrière, il lui assigne au moins »ôii point de départ; ce point de départ, c'est la réflexion appliquée à toutes choses; mais d'àborti à la iiattire humaine. L'étude de la naftire httteaîtie, la connaissance de soi-ïnéme, tel est le vrai début de la philosophie pour Socrate. Tandis qu'avant Itiî les Pythagoriciens

* Voyez le dialogue de ce uom, dans le tome premieiv dfc rtïift traduction de Platon, pag. 19, 30 , 2 1 .

D£ L HISTOIRE l>£ LA. PHILOSOPHIE. Qjl

mettaient toute philosophie dap^ la tbéologii^ , et les Joniens dans la physique , Socrate démontra le premier que si Thomp^e i^t en rapport s^vec le monde et avec Diw » c'e^t ew vertu de sa propre nature, par les lois d^ 3a nature; qu'ainsi, c'est cette nature qu'il faut e^^aminar avant tout', afin de savoir quels peuvent étra l^$ vrai^ rapports de la créature humaine , une fois biçn connue, avec ce qui n'est pas elle, avec le monde et avec Dieu; en un mot, à la théologie et à la cosmologie, Socrate substitua pu ajouta la psycologie. Ainsi sap3 itiystère et sans voiles , voilà l'être libre , l'être e^ ppsse^» sion du mouvement volontaire, l'être personnel, l'être social et progressif, capable de prévoir et de vouloir et d'exécuter sa volonté ; capable d'énergie et de sagesse; voilà l'homme etifin, jy«que là négligé et inaperçu par 1# physique et la théologie 51 établi comme le point de départ et le centre de toute étude, constitiié à ses propres yeux un être d'un prinp infini, et le plus digne objet de la pensée. Voilà ce qu/e dît catégoriquement la philosophie socratique dans les formules sévères et lucides de l'abstraction métaphysique. Cette abstraction est une lumière immense sur tout le siècle qui a pu la produire. Rien n'est plus clgir avec elle quele^cle dePé*

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riclès. Si le travail général de l'époque a abouti à la création de la psy cologie , il faut bien que l'idée même de la psycologie, savoir , Fimportance de la personnalité humaine, ait présidé à la formation de cette époque et à l'organisation des divers élémens dont elle se compose. Que de choses alors vous comprendrez, qui auparavant étaient pour vous des énigmes indéchifiPrables ! l\ est clair que l'idée fondamentale du siècle qui a créé la psycologie doit avoir été l'idée de la grandeur de la personnalité sous toutes les formes , à tous les degrés , dans le ciel, comme sur la terre , dans la religion , dans les arts et dans les lois , comme dans la philosophie. Toutes les fois que la philosophie s'occupera de la personne, ajoutera une intmense importance à l'étude de la personne humaine , c'est que le temps de la personnalité est venu ; alors assurezvous que les dieux devant lesquels cette personnalité se mettra à genoux, seront des dieux plus ou moins personnels; assurez- vous que les représentations de l'art ne tomberont plus dans un grandiose extravagant, mais qu'elles auront ce caractère de mesure, de fini au sein même de l'infini , qui est précisément le caractère de la personne; enfin, assurez-vous que la législation du temps sera une législation qui respectera la

Hmif

DE l'histoire de LA. PHILOSOPHIE. ^3

liberté , la protégera , la répandra , qu'elle sera libérale et plus ou moins démocratique. Voilà pourquoi, au lieu de faire une armée équipée à ses propres frais , par conséquent composée des meilleures familles, des riches, et des Eupatrides , Périclès a fait une armée civique, une armée dans laquelle tout le monde, pauvres comme riches, pouvait entrer, une armée pénétrée de l'esprit du temps, et capable de le défendre. Voilà encore l'explication de la loi par laquelle Péiiiclès donnait quelques oboles à tous les citoyens nés libres qui assisteraient aux assemblées politiques. Je ne dis pas que sans l'élément philosophique le siècle de Périclès soit incompréhensible, mais il me semble qu'il doit maintenant vous paraître incontestable que la plus haute clarté lui vient des abstractions mêmes de la philosophie socratique.

Si nous appliquons ce point de vue à l'histoire moderne, nous ne le trouverons pas moins fécond et moins lumineux. D'abord^ en général, dans le progrès de la civilisation, les élémens extérieurs de chaque siècle , et si vous me permettez ce langage, les symboles de l'idée de chaque siècle, se dégagent, s'éclaircissent, révèlent sans cesse davantage l'esprit qui les anime. Ainsi l'idée du monde grec est plus transparente que celle du

monde oriental; et l'idée de l'histoire moderïi^ Test plus encore que celle de l'histoire ancienne. Chez nous, les arts, les lois, les événemens po* litiques, les éyénemens religieux , ont un caractère plus idéal et plus lumineux; mais si lumi- ^ ueux que soit ce caractère, il n'est pas mal, pour |e mieux comprendre encore , de s'adresser à la philosophie du temps qui s'est chargée d'en donner la formule la plus précise, la plus générale. On comprend sans doute assez aisément, surtout aujourd'hui, la pensée intérieure cachée dan» les mouvemens religieux du xvi^ siècle , et celle des mouvemens politiques de la révolution d'Angleterre. Cependant, sans insister sur cepoint , je demande si on ne la comprend pas tout autrement encore , lorsqu'on la voit à la fin du xvi® siècle se résoudre dans la philosophie cartésienne. Ije XVI® siècle, avec ses tendances les plus intimes, inconnues à lui-même, agrandies et idéalisées, développées jusqu'à leur dernière conséquence , •'est fait homme. Messieurs, dans la personne de celui qui vint dire en 1 637 : « Il n'y a d'autre autorité que celle de la pensée individuelle ; l'exia-r tence même a pour unique manifestation la pensée; et je ne suis pour moi-même que parce que que je pense. L'autorité de toutes les vérités possibles n'est pour moi qu'à ce titre , qu'elles

DE l'histoire D£ LA PHILOSOPHIE. 11&

aoient évideiitea pour moi dans ma libre pensée. » Ce n'est pas seulement l'autorité d'Aristote qui est par là récusée; c'est toute autre autorité que celle de la pensée. Encore une fois, sans insister davantage y tous concevez quelle nou*velle lumière un pareil fait ajoute à tous les faits contemporains.

Je pourrais prendre à volonté, Messieurs ^ un certain nombre de siècles , et vous proposer, les élémens extérieurs de chacun de ces sièdes , étant donnés , de déterminer devant vous la philosophie à laquelle ce siècle a du aboutir; ou plutôt et avec bien plus d'assurance, la philosophie d'une époque étant donnée ,' de déterminer de là d'une manière générale le caractère de tous les élémens extérieurs de cette époqiie. Je me bornerai au xvni® siècle. Prenez la philosophie du XVI® siècle. Messieurs, et voyez si, cette philosophie une fois donnée, vous n'en déduispz pas immédiatement et parfaitement le siècle entier.

Supposez, Messieurs, qu'au milieu d'un siècle, un homme se lève et dise : Il n'y a aucune idée -qui ne vienne à l'homme par ses sens ; et sup-r posez que cette proposition soit acceptée universellement, et qu'elle fesse la philosophie du siècle; supposez encore qu'à côté de cet homnie

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un autre se lève et ajoute : Comme il n'y a rien dans la pensée qui ne soit venu par les sens , et qtie toutes nos idées en dernière analyse se réduisent à des sensations ; de même dans les motifs déterminans de nos actions, il n'y en a point qui ne puisse se ramener à un motif intéressé , à Fégoïsme. Supposez que cette doctrine ait paru si simple , si évidente^ si incontestable au siècle qui l'écouta , qu'elle n'ait rencontré aucune contradiction , qu'elle se soit établie sans combat, dans tous les rangs, dans toutes les classes , et que dans les salons de la capitale, l'immense succès de cette doctrine ait fait dire tout simplement, à une personne qui représentait pour ainsi dire en petit toute l'intelligence de son époque : « I^e succès du livre d'Helvétius n'est pas étonnant : c'est un homme qui a dit le secret de tout le monde. » Non certes, ce n'est pas là le secret de tout le monde ; ce n'est pas le secret de l'humanité, et de toutes les époques de l'histoire; mais il est très vrai que c'était le secret de celle-là, et de tout le monde à peu près au xviii® siècle.

Eh bien , Messieurs, je vous le demande : cette lumière une fois allumée dans le xviii® siècle, ne s'oriente-t-on pas aisément dans ce siècle, on peut ne pas déterminer d'avance le caraç-

tère nécessaire de tous les autres élémens de ce siècle ? Quel pourra être le gouvernement k une pareille époque ? Ce ne sera pas assurément un gouvernement libre, fondé sur la connaissance et le respect des droits de l'humanité; car comment ces droits eussent-ils pu être soupçonnés, revendiqués, conquis? La philosophie de la sensation et de Tégoïsme a dû être contem-'poraine d'un ordre social sans dignité, d'un gouvernement arbitraire et absolu , mais d'un gouvernement absolu qui lui-même succombe de faiblesse et de corruption. Il répugne qu'alors la religion ait eu aucun empire sur lésâmes, car toute religion, quelle qu'elle soit, inculque une toute autre doctrine que celle de la domination des sens et du plaisir. Les arts et la poésie y seront nécessairement petits et mesquins, car il impliquerait que la forme de la pensée et du sentiment fût grande là où le sentiment et la pensée manqueraient de grandeur.

Parcourez ainsi tous les élemens du xviii® siècle, vous en pourrez d'avance parfaitement déterterminer le caractère, en y cherchant la contre-, épreuve de la philosophie de cette époque. On peut, je le répète, faire les deux opérations suivantes : ou des élémens extérieurs d'une époque aller à la philosophie de cette époque, ou de la

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philosophie de cette époque aller aux autres élémeus contemporains, avec cette différence qu'en se plaçant dans )a philosophie, on se place dans le cœur même de l'époque, tandis que si vous vous placez dans un autre élément quel qu'il soit , vous restez à l'un des points de la circonférence, et le mouvenient total vou» échappe.

Si ces considérations sont vraies, il s'ensi^k que comme la philosophie est le point culminant de la nature humaine, Thistoire de la philosophie est aussi le point culminant de l'histoire , qu'elle est seule la vraie histoire, qu'elle est, il faut bien le dire , l'histoire de l'histoire.

L'histoire de la philosophie est aux autres parties de l'histoire de Fhujcnanité ce que l'histoire de l'humanité est à celle de la nature extérieure. Dans la nature extérieure est aussi une pensée, mais une pensée qui s'ignore elle-mênie, qui , cachée et comme ensevelie dans le monde inorganique , commence à se manifester dans le monde végétal, se manifeste davantage encore dans l'animalité, et qui ne se saisit elle-même et ne dit moi que dans rhumanité , je veux dire dans la concience de l'homme. Oui, Messieurs, il y a aussi une histoire du monde extérieur ; car ce monde extérieur a sa base, son développement régu lier e t

DE l'histoire de LA PHILOSOPHIE. '^9

son pl'ogrès. II y a une échelle des êtres ixxipersonnels, que parcourt Ja pensée pour arriver à la conscience d'elle-même; elle commence à se savoir dans l'humanité. Ici commence pour elle un nouveau développement, plus riche encore et tout aussi régulier que le précédent, qu'elle doit parcourir aussi pour arriver, non plus à la simple conscience, mais à la connaissance absolue d^elie - même. Il lui faut pour parvenir à cette Connaissance pleine et entière de sa nature et des richesses qu'elle renferme, le même travail qu'il lui a fallu pour arriver de la nature inorganique, à là nature personnelle. Ce travail est l'histoire entière de l'humanité , avec tous ses élémens , l'histoire industrielle et politique , l'hiâloire des religions, l'histoire des arts; le dernier et le plus élevé est Thistoire delà philosophie. Cest là seulement que l'humanité se connaît ellemême pleinement dans toute la richesse de son développement, et avçc tous ses élémens, élevés potir ainsi dire à leur plus haute puissance , et placés dans leur jour le plus vrai. Comme l'histoire de l'humanité est la couronne de l'histoire de la nature , de même l'histoire de la philosophie est la couronne de l'histoire de l'humanité. Voilà pourquoi l'histoire de la philosophie vient toujours la dernière. Quand Thistoire poli-

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tique, l'histoire des arts , l'histoire des religions est faible 9 lliistoire de la philosophie est faible ou nulle. Lorsque grandit l'histoire, celle de la philosophie grandit dans la même proportion. Dans rinde, par exemple, nous avons vu qu'il n'y a point d'histoire , par la raison qu'il n'y a point de liberté, que les hommes ne se prenant au sérieux, ni eux ni leurs actions, ne songent pas à les enregistrer et à en tenir compte , et que les chefe étant des prêtres , et ces prêtres représentant leurs dieux, étant dieux eux-mêmes, la chronologie se confond dans la mythologie, et l'histoire n'a pu arriver à une existence indépendante. Or, là où il n'y a point d'histoire, ou presque point d'histoire des autres éléraens de la civilisation , n'attendez pas une histoire de la philosopie. Dans la Grèce commencent avec la liberté la chronologie et l'histoire. Là les hommes étant libres, et se respectant , prennent au sérieux les actes qu'ils font, les recueillent, écrivent d'abord des chroniques, et peu à peu s'élèvent à l'histoire proprement dite. Alors , mais seulement alors , une histoire de la philosophie est possible. C'est aussi en Grèce qu'est née l'histoire de la philosophie ; mais elle y est restée et devait y rester dans l'enfance. Comme l'histoire politique avait

DE L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE. 3l

brillé seule en Grèce, et qu'il n'y avaît presque pas eu d'histoire ni des arts , ni des religions, l'histoire de la philosophie a participé de cette faiblesse générale ; elle est à peine sortie de la chronique; du moins il n'est venu jusqu'à nous que des espèces de chroniques de la philosophie ancienne. Dans le moyen âge il n'y à eu que des chroniques en tout genre. C'est avec la civilisation moderne que l'histoire a commencé , qu'elle est sortie de la chronique , et qu'elle est arrivée enfin à sa véritable forme. Elle a passé peu à peu de la politique dans l'art, et de l'art dans la religion. Depuis un demi-siècle des travaux considérables ont été entrepris sur les parties les plus élevées de l'histoire de l'humanité. L'histoire de la philosophie est venue à son tour et à sa place dans ce progrès général des travaux historiques. Il appartenait à l'Allemagne, cette terre classique de l'histoire en tout genre , de donner à l'histoire de la philosophie ime impulsion -puissante. Il est dans la force des choses , dans les destinées de la civilisation, de l'histoire et de la philosophie, que ce mouvement s'étende sans cesse. Née d'hier , un immense avenir est devant l'histoire de la philosophie. Venue la dernière , la place la plus haute lui est réservée : les destinées de la philo-

aophie doivent être les siennes. Espérons que lat France, qui déjà commence avec tant d'éclait lUistoire poUlâque, qui a donné un successeur à Winckelmann , un interprète à Creuzer^ la France, qui jadis a produit Descaries, ne sera pas infidèle à elle-même , et qu'après être rentrée dans la carrière philosophique qu'elle a ou- Terte aux autres peuples , elle entrera à son tour dans celle de l'hiâtoire de la philosophie, et y «larquéra sa trace. Je serais heureuK, Messieurs^ que cel; enseignement pût hâter cet avenir et attirer l'attention et l'inténêt de tant d'esprits pleins d'ardeur et de force sur la philosophie et sur son histoire !

PARIS. — DE L'IMPRÎWPERIE iXE RIGNOÙK,

aVK DBS PILAllC5"BOUKCEOIS«>8.-MXCBXi:. » V^ 8.

DE L'HISTOIRE

DE

LA PHILOSOPHIE

SOMMAIRE

Que l'histoire de la philosophie est à la fois spéciale et générale. — Des qualités d'un historien de la philoso* phic. De Tamonr de riiunianité. — De la méthode historique. Deux méthodes. Méthode empirique ; qu'elle est à peu près impraticable , et ne peut donner la raison des faits. — De la méthode spéculative. — Alliance des deux méthodes en une seule, qui, partant de la raison humaine, de ses élémens, de leurs rapports et de leurs lois, chercherait le développement de tout cela dans l'histoire. Le résultat d'une pareille méthode serait l'identité du développement intérieur de la raison et de son développemeot historique, l'identité de la philosophie et de rWstoire de la philosophie. — Application de cette méthode. Trois points que la méthode doit emhrasser : i° L'énumération complète des élémens de la raison; a** leur réduction ; 3° leurs rapports et tous leurs rapports. — Antécédens historiques de cette recherche. — Aristote et Kanl. — Vices de leur théorie. — i° Énuniération des élémens de la raison ; a° réduction à deux, l'unité et la variété, l'identité et la différence, la substance et le phénomène, la cause absolue et la cause relative, le fini et l'infini, la pensée pure et la pensée déterminée; 3^ rapports. — Contemporanéité des deux idées essentielles de la raison dans l'ordre de leur acquisition. — Dans l'essence , supériorité et antériorité de l'un sur l'autre. — Dans le temps, coexistence nécessaire des deux. — Génération de l'un par l'autre. — Résumé.

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