‹ Cours de philosophie (volume 3)Chapitre 23 sur 23 · CODES · texte numérisé non relu

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avec plus d'énergie, se résoudre en un grand individu qui se chargeât de la représenter : comme on l'a dit, la révolution se fit homme; la souveraineté passa du conseil de guerre à la dictature, et à une dictature militaire ; de là nos guerres, nos conquêtes, nos victoires, nos désastres.

Ces bouleyersemens , qui étaient nécessaires, ont été bienfaisans pour l'humanité; ils ont secoué au moins, s'ils ne l'ont pas ranimé, le midi de l'Europe; ils ont été chercher dans le fond des deux péninsules des populations engourdies et languissantes, et leur ont appris que le moment du réveil était arrivé. D'une aiUre part nous n'avons pas comparu stérilement sur les champs de bataille de VX\lemagne ; là aussi nous avons imprimé \\n mouvement qui a été utile et qui dure. D'ailleurs le système révolutionnaire substitué en France au système de l'ancien régime, exclusif comme celui qu'il renversait, et de plus ardent et violent, avait pour mission de détruire ce qu'il a détruit, et non de s'établir lui-même. H ne devait paraître que pour faire son oeuvre et disparaître. Il a paru un moment avec la Convention; il a disparu à jamais avec l'empire.

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Maintenant, portons nos regards vers le nord, en face duquel est toujours la France ; car la France traîne à sa suite le midi sans compter avec lui; mais elle a toujours été forcée de compter avec le nord qui a son génie propre et sa destinée. Que se passait-il donc dans le nord ? quel était dans le nord l'état de la société? En deux mots. Messieurs, vous savez qu'il y avait derrière le Rhin des trônes absolus, mais paternels , une noblesse belliqueuse , qui venait de se couvrir de gloire dans la guerre de sept ans, un clergé réformé une fois pour toutes, en identité parfaite avec les populations par les doctrines et par les mœurs, et jouissant d'une autorité et d'une vénération sans bornes; des peuples fidèles, honnêtes, assez industrieux, guerriers, et obéissans par le libre mouvement de la sympathie et de l'amour. A côté de la vieille Autriche s'élevaient deux empires nouveaux, nés à la voix du génie, jeunes et par conséquent pleins d'avenir, pénétrés du nouvel esprit et en même temps absolus dans leur forme et militaires dans leurs moeurs. Voilà le beau côté du nord. Mais il ne faut pas oublier que les nations y étaient totalement dans la main de leurs chefs; que ces chefs en disposaient

à volonté 9 et quelquefois en disposaient mal. Le peuple nintervenait en rien dans ses propres affaires ; nulle représentation nationale, nulle émission libre de la pensée, sinon par privilège et sous le bon plaisir. Un pareil ordrs de choses n'était certainement pas le dernier mot de la civilisation allemande , et par conséquent il fallait que cet ordre de choses eût sa fin. La lutte formidable du midi et du nord de l'Europe dans la longue guerre de la France et de l'Allemagne n'est pas autre chose que la lutte des monarchies absolues et de h démocratie. Le résultat a été la destruction de la démocratie en France et l'affaiblisse- ' ment considérable des monarchies absolues en Allemagne. Vous le savez, ce ne sont p^s les populations qui paraissent sur les champs de bataille , ce sont les idées , ce sont les causes. Ainsi à Leipzig et à Waterloo ce sont deux causes qui se sont rencontrées, celles de la monarchie paternelle et de la démocratie militaire. Qui l'a emporté, Messieurs? Ni l'une ni l'autre. Qui a été le vainqueur? qui a été le vaincu à Waterloo? Messieurs, il n'y a pas eu de vaincus, (jipplaudissemens.) Non, je proteste qu'il n'y en a pas eu : les seuls vainqueurs ont

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été la civilisation européenne et la charte, {jâp^^ phmdissemens unanimes et prolongés. ) Oui , Messieurs , c'est la charte , présent volontaire de Louis XYIII, la charte maintenue par Charles X, la charte appelée à la domination en France, et destinée à soumettre, je ne dis pas ses ennemis, elle n'en a pas, elle n'en a plus, mais tous les retardataires de la civilisation française ; ( jipplaudissemens redoublés. ) c'est la charte qui est sortie brillante de la lutte sanglante de deux systèmes qui aujourd'hui ont également fait leur temps, savoir, la monarchie absolue et les extravagances de la démocratie. La démonstration que la charte est le résultat véritable des troubles et des guerres qui remplissent la fin du dernier siècle et le commencement du dix-neuvième, c'est que d'un bout de l'Europe à l'autre cette charte fixe tous les regards, fait battre tous les cœurs, rallie tous les vœux et toutes les espérances. Des imitations malheureuses, et que je suis loin d'approuver , ont assez manifesté la sympathie profonde du midi de l'Europe pour le dernier et glorieux résultat du long travail de notre nation. Mais derrière le Rhin aussi nos anciens adversaires se sont empressés de réclamer Fœuvre de

la nouvelle monarchie. D^^fait, Messieurs, ton* les bords du Rhin appartiennent à des imitations excellentes quoique imparfaites de notre belle conslitution : la Bavière, le Wurtemberg, le pays de Bade, ont aujourd'hui des gouvernemens représentatifs, et déjà circulent dans le nord et arrivent jusqu'à la Baltique des essais de gouvernemei» représentatifs à des d^rés inférieurs dans des états provinciaux. Certes, depuis i8i5, la civilisation européenne est loin d'avoir reculé; loin de là, elle s'est de toutes parts agrandie et développée; et, je le répète cette charte qui sortit des ruines de VTaterloa couvre aujourd'hui la plus grande et la meilleure partie de l'Europe, et est attendue et invoquée par le reste. Or, si c'est un fa\l incontestable que l'avenir de l'Europe lui appartient, si c'est un fait plus incontestable encore que le présent et l'avenir de la France lui appartiennent, examinons rapidement ce que c'est que cette charte appelée à de pareilles destinées. {^Mouvement unanime cT attention.)

Il semble au premier abord que la charte consacre l'ordre social antérieur au dix -huitième siècle et que le dix-huitième siècle a renversé. En effet, j'y vois un roi, une monarchie puis-

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santé, un trône fort et respecté; j'y vois une chambre de pairs investie de privilèges, entourée de la vénération universelle; j'y vois une religion d'état qui prenant nos enfensilès le berceau , enseigne à chacun de bonne heure ses devoirs , sa destinée , et la fin de cette vie. Voilà dans la charte un élément qui ne sort pas de la révolution française. Il y est pourtant, Messieurs, et il faut qu'il y soit, il faut qu il s'y établisse de jour en jour davantage, et qu'il regagne sans cesse et du respect et de la puissance; mais n'y a-t-il que cet élément dans la charte? Non , Messieurs. Je vois à côté du trône une chambre des députés nommée directement par le peuple, et intervenant dans la confection de toutes les lois, qui fondent et autorisent toutes les mesures particulières, de telle sorte que rien ne se fait dans le dernier village de France où la chambre des députés n'ait la main. Voici un élément nouveau. J'en entrevois auparavant quelque image dans quelques assemblées ou quelques corps de judicature : mais c'en est l'image plus que la réalité ; je ne le trouve véritablement que dans les vœux du dix-huitième siècle, et dans les essais informes de la révolution française. Nous avons donc ici, d'une part,

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un élément de l'ancien régime , et de l'autre uu élément de la démocratie révolutionnaire. Comment ces élémens sont-ils dans la charte? de fait, ils y sont, Messieurs, et leur union est si intime que le plus habile publiciste est très embarrassé de définir et de délimiter en théorie l'action particulière de chacune de ces deux branches du pouvoir souverain , et qu'il y a là une certaine obscurité qui fait précisément la force des deux élémens. £n effet, notre glorieuse constitution n'est pas la fiction mathématique de l'équilibre artificiel du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, vaines abstractions qu'il £aiut laisser à l'enfance du gouvernement représentatif; notre constitution, c'est la fusion réelle du roi et du peuple, cherchant ensemble la meilleure manière de gouverner, et d'être utile à la commune patrie. Ce n'est pas tout; dans la Charte, encore à côté de la chambre des pairs, je trouve l'accessibilité de tous les Français à toutes les places; d'où il suit que le dernier des soldats , comme Ta dit l'auteur même de la Charte , porte son bâton de maréchal de France dans sa giberne : le dernier des Français peut dans toutes les carrières arriver au pied même du trône. A côté d'une religion d'état, je vois en caractères tout

aussi manifestes la liberté des cultes et la liberté de la presse , de telle sort^ que rinstruction religieuse ne manque à personne, qu'ensuite la Hberté des cultes permet de choisir dans les différentes communions de la même église , et qu'enfin, grâce à la liberté de la presse, nulle vérité n'étant étouffée , on peut se déterminer dans la sincérité de sa pensée en faveur des opinions qui semblent les plus vraies. Ainsi je vois dans la Charte tous les contraires ; c'est là ce que déplorent ceitaines gens : il en est qui n'admirent dans notre constitution que sa partie démocratique, et qui voudraient se servir de celle-là pour affaiblir tout le reste; il en est d'autres qui gémissent de l'introduction des élémens démocratiques, et qui tournent sans cesse la partie monarchique de la constitution contre les élémens démocratiques qui lui servent de cortège. Des deux côtés égale erreur, égale préoccupation du passé, égale ignorance du temps présent. Des deux côtés, ce sont, Messieurs, des personnes dont l'âge est infiniment respectable {on fit) y et qui appartenant les unes au dix-septième siècle , les autres au dix-huitième , et n'étant pas les enfiins de cette époque, sont parfaitement reçues à ne pas comprendre le dix-

neuvième siècle et sa mission. Mais grâce à Dieu, tout annonce que le temps dans sa marche irrésistible réunira peu à peu tous les esprits et tous les cœurs dans Tintelligence et Taraour de cetle constitution qui contient à la fois le trône et le pays, la monarchie et la démocratie, Tordre et la liberté, l'aristocratie et Tégalité, tous les élémens de l'histoire , de la pensée et des choses.

La conséquence de tout ceci, Messieurs, est que, si la constitution et les lois françaises contiennent tous les élémens opposés fondus dans une harmonie qui est l'esprit même de cette constitution et de ces lois, l'esprit de cette constitution est, passez-moi l'expression, un véritable éclectisme. Cet esprit en se développaLîvt s'applique à toutes choses. Déjà il se réfléchit dans notre littérature qui contient elle-même deux élémens qui peuvent et qui doivent aller ensemble, la légitimité classique et l'innovation romantique. Sans poursuivre ces applications, je demande si, quand tout autour de nous est mixte, complexe, mélangé, quand tous les contraires vivent et vivent très- bien ensemble, il est possible à la philosophie d'échapper à l'esprit général; je demande si la philosophie

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peut n'être pas éclectique quand tout l'est autour d'elle, et si par conséquent la réforme philosophique que j'ai entreprise en 1816, et que je poursuivrai avec fermeté en dépit de tous les obstacles, ne sort pas nécessairement du mouvement général de la société dans toute l'Europe et surtout en France ? L'éclectisme n'est si vivement attaqué par le double passé philosophique qui se débat encore au milieu de nous^ que précisément parce qu'il est un pressentiment et un avant-coureur de l'avenir. L'éclectisme est la modération dans l'ordre philosophique; et la modération qui ne peut rien dans les jours de crise est une nécessité après. L'éclectisme est la philosophie nécessaire du siècle, car elle est la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit, et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente. C'est là ma plus intime conviction. Elle n'est pas d'hier, Messieurs; mais je sais bien que ce n'est pas en un jour qu'on la communique; je sais bien que je parle aujourd'hui en 1828, et non pas en i85o.

Les leçons que j'ai eu l'honneur de faire devant vous pendant ce trimestre sont une introduction générale à mou enseignement ultérieur.

Cet enseignement doit être l'histoire de la philosophie. Maintenant que nos principes théoriques et nos principes historiques sont bien déterminés et fixés, nous pourrons nous orienter à notre aise dans l'immense carrière qui est devant nous; nous pourrons à volonté nous arrêter tantôt à une époque et tantôt à une autre , nous transporter d'abord sur les hauteurs de THimalaïa. et du Thibet, ou descendre sur les rivages de la Grèce , ou nous enfoncer dans le moyen âge et la scolastique , ou suivre les traces fécondes de la philosophie moderne et de Descartes en Angleterre , ou en France ou en Allemagne. Ainsi, à quelqu'époque de Thistoire de la philosophie que l'année prochaine nous conduise, nous saurons parfaitement où nous sommes, où nous voulons aller et d'où nous partons. Tel a été le but de cette introduction. Séparé de cet auditoire pendant huit années, j'ai voulu bien établir d'abord mon point de départ et mon but définitif, afin que la jeunesse fi*ançaise , qui avait autrefois en moi quelque confiance, sût bien quel est aujourd'hui, sur tous les points et en toutes choses, celui qui après un assez long exil revient consacrer le reste de sa vie à lui être utile, {^^pplau-

cUssemens. ) Oui , Messieurs, celui qui porte ici la parole veut que vous sachiez bieu qu'il n'appartient à aucun parti et à aucune coterie; en politique, il n'appartient qu'à son pays {brai^os) ; en philosophie, il n'appartient à aucun système en particulier, mais à tous, pour ainsi dire, à l'esprit commun qui les domine tous, et qui tae se développe complètement que par la lutte même de tous les principes incomplets , exclusifs et ennemis. Il avoue qu'il est satisfait de son siècle , de son pays et de l'ordre actuel des choses. Il veut fortement Tordre constitutionnel, avec toutes ses parties telles qu'elles sont, sans retranchement , sans réserve , sans arrière-pensée. Ici, le trône et les libertés publiques; là, le christianisme et le droit sacré d'examen. J'ai déjà fait ma profession de foi sur ce dernier point, je la répète volontiers. Selon moi, dans le christianisme sont renfermées toutes vérités ; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent être aujourd'hui abordées , dégagées , illustrées par la philosophie. Au fond il n'y a qu'une vérité , mais la vérité a deux formes , le mystère et l'exposition scientifique; je révère l'une, je suis ici l'organe, l'interprète de l'autre.

Vous (levez maintenant me bien connaître. Je suis encore celui qui, il y a douze ans, à cette chaire, alors bien peu entourée, bégaya le premier le nom d'éclectisme; c'est là le système dont le développement timide rem plil toute la première partie de ma carrière ; c'est le système que vous retrouverez à chaque page du compte que j'ai rendu à mes concitoyens et à mes amis, en 1826, de mes premiers efforts et pour ainsi dire de mon apprentissage philosophique ; c'est le même système étendu et agrandi qui présidera à tout mon enseignement ultérieur. Ce que j'ai voulu en 181 5, je le veux encore aujourd'hui : l'éclectisme dans la conscience, dans toutes les parties de la philosophie, dans la spéculation et dansThistoire, ûans l'histoire générale de l'humanité et dans l'histoire de la philosophie qui en est le couronnement , tel est mon but d'autrefois et d'aujourd'hui : tel est le drapeau qui me trouvera toujours fidèle.

Je ne veux pas me séparer de l'auditoire sans le prier de recevoir mes remercîmens les plus vrais de la patiente attention qu'il a bien voulu prêter pendant tout ce trimestre à l'exposition des vues générales qui domineront mon enseignement

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L'an prochain, j'essaierai de les mieux établir en les appliquant ; et je serais heureux de retrouver parmi vous, Messieurs, le même zèle pour la philosophie, la même indulgence pour le professeur.

{^Applaudissemens prolongés, )

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