‹ Cours de philosophie (volume 3)Chapitre 22 sur 23 · COU US · texte numérisé non relu

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conscience ni dans les choses, ni eu nous-mêmes ni dans la nature ni dans Dieu aucun des élémens réels qui s'y rencontrent, on n'a dans Thistoire à proscrire aucun des grands systèmes qui la partagent, et qui, quelque exclusifs et défectueux qu'ils soient, sont nécessairement empruntés à quelque élément réel ; car il n'y a pas de système absolument chimérique. L'éclectisme peut donc être transporté de la philosophie elle-même à l'histoire de la philosophie; il renouvelle l'histoire de la philosophie comme^^la philosophie elle-même. Telle est la double réforme que j'ai entreprise dans Tune et ^ns 1 autre, et qui constitue le caractère de mon enseignement et le dernier but de tous mes tra^ vaux.

Mais n'est-ce pas une chimère que je poursuis? L'éclectisme n'est-il pas un rêve honnête, né dans mon esprit, condamné à y mourir, et qui, doit accomplir là toute sa destinée? Où ce rêve a-t-il quelque chance de se réaliser, et déjà dans le présent y a-t-il quelque symptôme qui nous permette d'y voir le germe de l'avenir? En d'autres termes, quelle est aujourd'hui la tendance de la philosophie en Europe ?

C'est de l'Angleterre et de l'Ecosse que sont

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, sorties , vous le savez , au dix-htiitième siècle, les premières lueurs de sensualisme et d'idéalisme. Or, l'Angleterre proprement dite, depuis quelque temps, je dirais presque depuis un demisiècle, n'a plus payé sa part de recherches philosophiques à la civilisation européenne : il n'est sorti de l'Angleterre aucun ouvrage célèbre en métaphysique. Remarquez, Messieurs, que je ne dis pas aucun ouvrage de quelque mérite ; je ne m'érige pas ici en juge; je crois la gloire un très bon juge; je l'interroge, et elle ne me présente aucun ouvrage de philosophie anglaise qui ait excité à un certain degré l'attention de l'Europe. D'une autre part l'école écossaise , cette honorable protestation du s^ns commun contre les extravagances du sensualisme de Locke , l'école écossaise, après avoir fourni une carrière sage et utile, plus sage et plus utile que brillante, affaiblie et comme épuisée depuis Reid, vient à peu près de s'éteindre dans la personne de l'ingénieux Dugald Stewart, dont la philosophie déplore la perte récente. Ou peut dire que l'Angleterre et l'Ecosse qui ont toujours exercé une assez faible influence sur la philosophie européenne , ont cessé d'en avoir aucune.

Les deux grandes nations philosophiques de

l'Europe sont aujourd'hui rAUemagne et lar France. Les nations du midi ou sont encore dans les liens de la théologie du dix-septième siècle, ou se traînent à la suite de la France. I^ France gouverne le midi de l'Europe, et c'est toujours un peu le passé de la France qui est le présent de l'élite des populations du Portugal, de L'Espagne et de l'Italie. Ces belles contrées sont en général, et dans la philosophie en particulier, ce que les feit la France. Leur pré* sent est le passé de la France ; l'arenir de la France décidera de leur avenir. Comme le raidi est représenté par la France, ainsi le nord est représenté par l'Allemagne. De £aiit la Suède, le Danemarck, la Pologne, les pays les plus civilisés de l'Autriche et de la Russie suivent le mouvement de l'Allemagne. Il y ala même distance entre le fond du nord de l'Europe et l'Allemagne qu'entre la France et le fond du midi de l'Europe. Restent donc en face l'un de l'autre , sur la scène de l'Europe , le peuple français et le peuple allemand. La question de l'état actuel de la philosophie européenne se résout donc en celle-ci : Où en est la philosophie en Allemagne, et où en est-elle en France? Elle avait abouti avec le dix-huitième siècle en Allemagne à l'idéa*

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lisme le plus exclusif, en France au plus exclusif sensualisme. Où donc en est maintenant l'idéalisme en Allemagne, et le sensualisme en France? Telle est la question. Interrogeons les Êiits. Je demande si en France, depuis une quinzaine d'années, il n'est pas de notoriété publique que la philosophie de Locke, deCondillac, d'Heivétius,^ de Saint-Lambert, etc., qui jusque là régnait sans contradiction, a été atta* quée avec plus ou moins de succès par des adversaires, que l'on peut juger comme on voudra, mais dont le nombre enfin a été sans cesse grossissant? Il ne faut pas oublier, Messieurs, que c'est de deux chaires de la faculté des lettres que sont parties les premières réclamations contre la philosophie du dix-huitième siècle.

M. Laromiguière, en séparant l'attention de la sensation, établit déjà une distinction féconde. Le bon sens supérieur et la mâle dialectique de M. Royer-Collard portèrent à la sensation des coups bien plus rudes encore : mon illustre prédécesseur a l'honneur d'avoir le premier introduit en France les sages doctrines de la philosophie écossaise. Un homme qui n'est plus, et qu'il est j;uste d'appeler le plus grand métaphysicien qui

ait honoré la France depuis Malebranche , presque sans connaître les travaux contemporains derAllemagne, et conduit par rinstinctd'une sagacité supérieure y est arrivé peu à peu de métamorphoses en métamorphoses à un point de vue auquel il ne manque que plus de conséquence, d'ampleur et de hardiesse pour ressembler à celui de Fichte. Loin de la sensation , dans les profondeurs de l'activité volontaire et libre qui constitue toute la personnalité, M. de Biran a été chercher l'origine des idées les plus élevées qui soient aujourd'hui dans la conscience. Il a rétabli l'autorité de ces idées , et au lieu de les emprunter au dehors et au monde extérieur, il les a tirées du moi lui - même , pour les transporter ensuite à la nature par la force d'une induction dont la subjectivité manifeste semble un reflet affaibli de l'idéalisme subjectif et personnel de Fichte. Enfin , M. Degerando , dans sa seconde édition des systèmes comparés de philosophie a commencé à accorder plus d'attention à des théories idéalistes jusqu'alors dédaignées, et tout étonnées de trouver pour elles de l'intérêt et de l'équité de la part d'un philosophe français. Pourquoi ne dirais -je pas qu'il

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est sorti de l'École normale des élèves, qui sont aujourd'hui des maîtres, et qui par leurs leçons et par leurs écrits, ont accru et répandu le nouveau mouvement philosophique? En somme, c'est un fait incontestable qu'en face de la philosophie de Condillac s'élève aujourd'hui une nouvelle philosophie beaucoup plus idéaliste.

Maintenant passez le Rhin, que voyez*vous en Allemagne? Est-ce toujours la domination absolue de l'idéalisme subjectif de Kant et de Fich te ? Non , Messieurs ; Fichte est mort en 1 8 1 5 , et déjà avant sa mort une nouvelle philosophie ne pouvant s'arrêter au système de la subjectivité absolue , et pour ainsi dire sur la pointe de la pyramide du moi , est redescendue sur la terre et revenue à des vues plus réelles. La philosophie allemande contemporaine, qui exerce en Allemagne une aussi grande influence , une aussi grande autorité qu'en a jamais eu celle de Kant et Fichte, s'intitule philosophie de la nature. Ce titre seul vous indique assez un retour quelconque vers la réalité ; et comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour demander des inspirations à la philosophie de l'Allemagne , de même ce n'est pas tout-à-fait une illusion patriotique qui me fait

supposer que les plus illustres représentans de la philosophie de la nature s'intéressent aux progrès de la n'ouvelle philosophie française , et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris.

Qu'est-ce adiré, Messieurs? l'AUeniagne, qui dédaignait la France, y prend garde ; la France, qui s'était pour ainsi dire isolée du reste de l'Europe, tourne les yetix vers l'Allemagne. A l'idéalisme subjectif a succédé en Allemagne une philosophie qui tire sa gloire de s'appeler la philosophie de la nature; et en France, sinon sur les ruines, du moins en face du sensualisme, s'élève une philosophie à laquelle on ne peut refuser un caractère prononcé de spiritualisme et d'idéalisme. Que faut-i7 conclure de ces changemens ? Il en faut conclure que le règne des systèmes exclusifs du sensualisme en France , et de l'idéalisme subjectif en Allemagne , est passé ; et que la philosophie française par le nouvel idéalisme, la philosophie allemande par la doctrine de la nature, aspirent à se rencontrer et à se donner la main , et que dans ce mélange faible encore d'idéalisme et de réalisme se forme en silence un véritable éclectisme dans la philosophie européenne. Ainsîy à en juger par des symptômes non équivo-

qiieSy l'a venir de la philosophie en' Europe menace d'appartenir à une tout autre philosophie qu'aux deux philosophies exclusives dont la lutte remplit le dix -huitième siècle. Or, s'il est vrai que le nouveau mouvement philosophique qui se fait sourdement en Europe soit un mouvement éclectique, il suit que l'éclectisme sera la base de la nouvelle histoire de la philosophie, puisque c'est une loi nécessaire que toute philosophie qui arrive à son tour à l'empire, après avoir épuisé son développement théorique , porte ses regards vers le passé, l'interroge avec l'esprit qui est en elle , et aboutisse à une histoire de la philosophie qui lui soit conforme. Il semble que ces considérations absolvent déjà suffisamment notre propre entreprise. Elle a des racines plus profondes encore.

L'histoire de la philosophie est nécessairement relative , dans une époque donnée , à l'état de la philosophie spéculative dans cette même époque. C'est un point incontestable. De plus , l'état de la philosophie spéculative, dans une époque , est tout aussi nécessairement relatif à l'état général de la société dans cette époque. Il a été démontré ici que dans le développement régulier des différens élémens dont se compose

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la vie intérieure d'un peuple ^savoir , rinduslrie, Vétat, l'art, la religion et la philosophie, la philosophie est le dernier mot , le résumé du développement harmonique des élémens antérieurs. Cela , j'espère , a été nais , hors de doute ; appliquons donc ce principe à la question qui nous occupe. Je vous ai montré qu'il doit sortir une nouvelle histoire de la philosophie des travaux partiels auxquels on se livre aujourd'hui de toutes parts ; que cette histoire de la philosophie aura le même caractère que la philosophie spéculative qui est appelée à régner tant en France qu'en Allemagne , et que le caractère que trahit déjà cette philosophie naissante est l'éclectisme. Maintenant il faut vous montrer que cette philosophie nouveWe ^uî se manifeste déjà à plus d'un signe non équivoque a son fondement dans l'état actuel de la société en Europe; qu'ainsi, s'il n'est pas au pouvoir de la nouvelle philosophie de ne pas engendrer une histoire nouvelle de la philosophie qui lui soit conforme , il n'est pas non plus au pouvoir de la société nouvelle de ne pas engendrer la nouvelle philosophie que je vous ai signalée.

Après le grand mouvement politique et religieux qui avait rempli les seizième et dix-sep-

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tième siècles en Europe, un nouveau mouvement plus important était nécessaire; la civilisation était appelée à un progrès nouveau et tout autrement décisif. De là , Messieurs , le dix-huitième siècle. Qu'est-ce en général que le dix-huitième siècle ? la lutte de la société ancienne et de la société nouvelle ; Tidée même du dix-huitième siècle est la nécessité d'une crise.

La monarchie française, après avoir marché de conquêtes en conquêtes vers ses frontières naturelles, et dévoré successivement tous les pouvoirs qui avaient tenté de s'opposer à ses progrès, était enfin arrivée, par le génie de Richelieu et de Louis XIV, presque aux dernières limites du territoire et de la centralisation. Il ne manquait plus à la France, ainsi constituée à l'extérieur, qu'une meilleure organisation intérieure. Mais cette nouvelle organisation intérieure ne pouvait avoir lieu que par le renversement de l'ancienne , et ce renversement était très facile ; car la vieille société était partout en ruines. En effet, qu'était devenue la monarchie au dix-huitième siècle ? Une simple tradition d'éclat et de magnificence , sans vertu et sans prestiges, dans les monarques eux-mêmes. La monarchie, qui avait été la providence de la

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France, qui l'avait crée, élevée, illustrée, ne se faisait plus sentir à elle. A l'extérieur que faisait-elle pour le pays? quelle guerre utile, quels combats glorieux a- 1- elle à monirer? La guerre de sept ans et la bataille de Rosbach. Et que faisait-elle à l'intérieur? quelle était la vie de la royauté? la vie de Versailles. La noblesse française, qui jadis avait tant et si bien servi la patrie, et qui avait confondu son histoire avec celle de tous les glorieux faits d'armes de la France, la noblesse française avait perdu les mâles habitudes de ses ancêtres, et s'était comme la royauté, endormie dans les plaisirs. Le clergé français, après avoir produit l'Église de France au dix-septième siècle, était dégénéré en un clergé mondain où Timplété était presque en honneur, et qui a produit les adversaires les plus acharnés du christianisme. Enfin le peuple français lui - même , délaissé par la royauté qui ne l'employait plus , par la noblesse qui ne lui donnait plus l'exemple, par le clergé qui lui enseignait languissamment des croyances qu'il ne soutenait plus de l'autorité de ses mœurs ; le peuple français était arrivé à l'état déplorable de corruption , que trahit assez le succès de ces ouvrages qui circulaient alors

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dans toutes les classes et y portaient le poison d'une immoralité systématique. Dans cet état de choses, par mille raisons, une révolution était absolument nécessaire; elle eut lieu. Je ne viens ni la défendre ni l'attaquer; je l'explique. Elle eut lieu, et le trône , la noblesse ,■ le clergé , tout l'ordre ancien y succomba. L'ordre ancien était la domination exclusive du principe monarchique, de la noblesse et d'une religion d'état. Or, Messieurs, comment sort-on d'un système exclusif? Nous l'avons vu : par un système exclusif en sens contraire. Ainsi à l'exclusive^ domination du principe monarchi* que, d'une religion ' d'état et d'une noblesse privilégiée, succéda l'abolition de tout culte public, la souveraineté du peuple, une démocratie absolue. Mais cette démocratie semant l'effroi autour d'elle eut bientôt des luttes formidables à soutenir contre le reste de l'Europe. De là la nécessité d'un pur gouvernement révolutionnaire , c'est-à-dire d'un conseil de guerre pour tout gouvernement. Mais la souveraineté du peuple, après s'être résolue pour se défendre en un grand conseil de guerre, devait, pour se mieux défendre encore et pour agir

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